Et un cri suprême s’élève constamment de mon cœur à toutes les minutes de mes longues journées, de mes longues insomnies; s’il est un cri suprême qui s’élèvera à mon heure dernière, c’est un appel à tous pour un grand effort de justice et de vérité, pour t’apporter ce concours ardent et dévoué que te doivent tous les hommes de cœur et d’honneur. Cet appel, je l’ai encore fait. Je te l’ai dit, je ne saurais douter qu’il ne soit entendu, je te répéterai donc: courage!
Dans mes dernières lignes, je voudrais maintenant mettre tout mon cœur, tout ce qu’il renferme d’affection pour toi, pour nos enfants, pour tous; te dire que dans les pires moments de détresse, ce sont ces sentiments qui m’ont sauvé, qui m’ont fait échapper à la tombe à laquelle j’aspirais, pour essayer encore de faire mon devoir.
Je t’embrasse de tout mon cœur, je voudrais te serrer dans mes bras comme je t’aime, et te prier aussi d’embrasser bien tendrement, bien longuement pour moi nos chers et adorés enfants, tes chers parents, tous mes chers frères et sœurs.
Mille baisers encore,
Alfred.
Le 6 janvier 1898.
Chère Lucie,
Je n’ai encore reçu ni ton courrier du mois d’octobre, ni ton courrier du mois de novembre; les dernières nouvelles que j’ai de toi sont donc de septembre.
Je te parlerai donc moins que jamais de moi, moins que jamais de nos souffrances qu’aucune parole humaine ne saurait amoindrir. Je t’ai écrit il y a quelques jours; j’étais dans un tel état que je ne me souviens plus un mot de ce que je t’ai dit.
Mais si je suis épuisé totalement de corps et d’esprit, l’âme est toujours restée aussi ardente et je veux venir te dire les paroles qui doivent soutenir ton inébranlable courage. J’ai remis notre sort, le sort de nos enfants, le sort d’innocents qui depuis plus de trois ans se débattent dans l’invraisemblable, entre les mains de M. le Président de la République, entre les mains de M. le Ministre de la Guerre, pour demander un terme enfin à notre épouvantable martyre; j’ai remis la défense de nos droits entre les mains de M. le Ministre de la Guerre à qui il appartient de faire réparer enfin cette trop longue et épouvantable erreur.
J’attends impatiemment, je veux souhaiter que j’aurai encore une minute de bonheur sur cette terre, mais ce dont je n’ai pas le droit de douter un seul instant, c’est que justice ne soit faite, c’est que justice ne te soit rendue, à toi, à nos enfants, que tu n’aies ton jour de bonheur suprême.
Je te répéterai donc de toutes les forces de mon âme: courage et courage!
Je t’embrasse comme je t’aime, de toutes mes forces, de toute la puissance de mon affection, ainsi que nos chers et adorés enfants.
Ton dévoué,
Alfred.
Mille baisers à tes chers parents, à tous les nôtres.
Le 9 janvier 1898.
Après une longue et terrible attente, je viens de recevoir tout à la fois les courriers du mois d’octobre et du mois de novembre.
Je n’ai pas besoin de te dire quelle émotion indescriptible s’empare de moi à la lecture des lignes de ceux que j’aime tant, de ceux pour qui je donnerais mon sang goutte à goutte, de ceux enfin pour qui je vis.
Si je pensais, chérie, à moi seul, il y a longtemps que je serais dans la tombe; c’est ta pensée, celle de tes enfants qui me soutiennent, qui me relèvent quand je plie sous le poids de telles souffrances. Je t’ai dit dans mes dernières lettres tout ce que j’avais fait, tous les appels que j’ai encore adressés pour toi, pour nos enfants.
Si la lumière que nous attendons depuis plus de trois ans ne se fait pas, elle se fera dans un avenir que nous ne connaissons pas.
Comme je te l’ai dit dans une lettre, nos enfants grandissent, leur situation, la nôtre est effroyable, celle que je supporte est absolument impossible. C’est pourquoi j’ai remis notre sort, celui de nos enfants entre les mains de M. le Ministre de laguerre, pour demander enfin un terme à notre épouvantable martyre, c’est pourquoi j’ai redemandé notre honneur à M. le Ministre de la guerre.
J’attends la réponse très impatiemment, je souhaite donc que cet effroyable supplice ait enfin un terme.
Je t’embrasse comme je t’aime, de toute la puissance de mon affection, avec toute ma tendresse, ainsi que nos chers et adorés enfants.
Ton dévoué,
Alfred.
Mille baisers à tes chers parents, à tous les nôtres.
Le 25 janvier 1898.
Ma chère et bonne Lucie,
Je ne t’écrirai pas longuement, je souffre trop pour toi, pour nos enfants. Je sens trop bien à travers la distance quel est ton épouvantable supplice, ton atroce martyre; rien que d’y penser mon cœur bat lourdement, comme s’il était gonflé outre mesure de larmes refoulées. Aucune parole humaine ne saurait en amoindrir l’horreur.
Je t’ai dit dans mes dernières lettres ce que j’avais fait, ce que j’ai encore renouvelé ces jours-ci. La lumière que nous attendons depuis si longtemps ne se fait pas et se fera dans un avenir que personne ne peut prévoir. La situation est effroyable, aussi bien pour toi et pour nos enfants que pour tous; pour moi, il est inutile que je te dise ce qu’elle est.
J’ai demandé la réhabilitation, la revision du procès à M. le Président de la République, à M. leMinistre de la guerre, à M. le général de Boisdeffre; j’ai remis le sort de tant de victimes innocentes, le sort de nos enfants entre leurs mains; j’ai confié l’avenir de nos enfants à M. le général de Boisdeffre. J’attends avec une fiévreuse impatience avec ce qui me reste de forces leur réponse.
Je veux souhaiter que j’aurai encore une minute de bonheur sur cette terre, mais ce dont je n’ai pas le droit de douter, c’est que justice ne soit faite, c’est que justice ne te soit rendue, à toi, à nos enfants. Je te dirai donc: courage et confiance!
Je t’embrasse comme je t’aime, avec tout ce que mon cœur contient d’affection profonde pour toi, pour nos adorés enfants, pour tes chers parents, pour tous les nôtres.
Mille baisers encore de ton dévoué,
Alfred.
Le 26 janvier 1898.
Ma chère Lucie,
Dans les dernières lettres que je t’ai écrites, je t’ai dit ce que j’avais fait, à qui j’avais confié notre sort, celui de nos enfants, quels appels j’ai adressés. Inutile de te dire avec quelle anxiété j’attends une réponse, tellement les minutes me sont devenues lourdes. Mais ma pensée est tellement tendue nuit et jour vers toi, vers nos enfants, que je veux t’écrire encore pour te donner les conseils que je te dois.
J’ai lu et relu toutes tes lettres, les vôtres, et je crois que depuis longtemps nous vivons de malentendus qui viennent de diverses causes (tes lettressouvent étaient des énigmes pour moi), du secret absolu dans lequel je suis, de l’état de mon cerveau, des coups qui m’ont frappé sans que j’y comprenne rien, de maladresses qui peut-être aussi ont été commises.
Mais voici la situation telle que je crois la comprendre, et je m’imagine n’être pas loin de la vérité. Je crois que M. le général de Boisdeffre ne s’est jamais refusé à nous rendre justice. Nous, profondément blessés, nous lui demandons la lumière. Il n’a pas plus été en son pouvoir qu’au nôtre de la faire; elle se fera dans un avenir que nul ne peut prévoir.
Les esprits se sont probablement aigris, des maladresses peut-être ont été commises, je ne sais, tout cela a envenimé une situation déjà si atroce. Il faut revenir en arrière, s’élever au-dessus de toutes les souffrances pour envisager simplement notre situation.
Eh bien, moi, la plus grande victime, victime de tout et de tous depuis plus de trois ans, qui suis là, presque agonisant, je viens te donner des conseils de sagesse, de calme, que je crois te devoir, oh! sans abandon d’aucun de mes droits, sans faiblesse, comme aussi sans jactance.
Comme je te l’ai dit, il n’a pas été plus au pouvoir de M. le général de Boisdeffre qu’au vôtre de faire la lumière, elle se fera dans un avenir que nul ne peut prévoir.
Je lui ai donc demandé simplement la réhabilitation, un terme à notre épouvantable martyre, car il est inadmissible que tu supportes un pareil supplice, que nos enfants grandissent déshonorés par un tel crime que je ne saurais avoir commis.
J’attends la réponse avec ce qui me reste de forces, en comptant les heures, presque les minutes.
J’ignore si cette réponse me parviendra bientôt; j’ignore bien plus encore comment je vis, tellement mon épuisement cérébral et nerveux est immense; mais si je succombe avant, si je faiblis devant une situation aussi atroce, supportée depuis si longtemps, je te donne comme devoir absolu d’aller trouver en personne M. le général de Boisdeffre, et après les lettres que je lui ai écrites, le sentiment qui, j’en suis sûr, est au fond de son cœur de nous accorder la réhabilitation, quand tu auras bien compris que la lumière est une œuvre de longue haleine, qu’il est impossible de prévoir quand elle aboutira, je n’ai nul doute qu’il ne t’accorde de suite la revision du procès, qu’il ne mette de suite un terme à une situation aussi atroce pour toi, pour nos enfants; j’espère aussi que sur ma tombe il me rendra le témoignage non seulement de la loyauté de mon passé, mais de la loyauté absolue de ma conduite depuis trois ans, où, sous tous les supplices, sous toutes les tortures, je n’ai jamais oublié ce que j’étais: soldat loyal et dévoué à son pays. J’ai tout accepté, tout subi, bouche close. Je ne m’en vante pas, d’ailleurs, je n’ai fait que mon devoir, uniquement mon devoir.
Je te quitte avec regret, car ma pensée est avec toi, avec nos enfants, nuit et jour, car cette pensée seule me fait encore vivre, et je voudrais venir causer ainsi à toutes les minutes de mes longues journées et de mes longues insomnies.
Je ne puis que répéter ce souhait, c’est que tout cela ait enfin un terme, que cet infernal supplice de toutes les minutes ait une fin, mais si tu agis commeje te l’ai dit, comme c’est ton devoir, puisque je te le commande, je n’ai nul doute que tu aies un terme à ton épouvantable martyre, à celui de nos enfants.
Je t’embrasse comme je t’aime, de toute la puissance de mon affection, ainsi que nos chers et adorés enfants.
Ton dévoué,
Alfred.
Baisers à tes chers parents, à tous.
Le 4 février 1898.
Chère Lucie,
Je n’ai rien à ajouter aux nombreuses lettres que je t’ai écrites depuis deux mois. Tout ce fatras peut d’ailleurs se résumer en quelques mots. J’ai fait appel à la haute équité de M. le Président de la République, à celle du gouvernement pour demander la revision de mon procès, la vie de nos enfants, un terme à notre épouvantable martyre.
J’ai fait appel à la loyauté de ceux qui m’ont fait condamner pour provoquer cette revision. J’attends fièvreusement, mais avec confiance, d’apprendre que notre effroyable supplice a enfin un terme.
Je t’embrasse comme je t’aime, ainsi que nos chers enfants.
Ton dévoué,
Alfred.
Mille baisers à tes chers parents, à tous les nôtres.
Le 7 février 1898.
Chère Lucie,
Je viens de recevoir tes chères lettres de décembre et mon cœur se brise, se déchire devant tant de souffrances imméritées. Je te l’ai dit, ta pensée, celle des enfants, me relèvent toujours, vibrant de douleur, de suprême volonté devant ce que nous avons de plus précieux au monde: notre honneur, la vie de nos enfants, pour jeter le cri d’appel de plus en plus vibrant de l’homme qui ne demande que la justice pour lui et les siens, et qui y a droit.
Depuis trois mois, dans la fièvre et le délire, souffrant le martyre nuit et jour pour toi, pour nos enfants, j’adresse appels sur appels au chef de l’État, au gouvernement, à ceux qui m’ont fait condamner, pour obtenir de la justice enfin, un terme à notre effroyable martyre, sans obtenir de solution.
Je réitère aujourd’hui mes demandes précédentes au chef de l’État, au gouvernement avec plus d’énergie encore s’il se peut, car tu n’as pas à subir encore un pareil martyre, nos enfants n’ont pas à grandir déshonorés, je n’ai pas à agoniser dans un cachot pour un crime abominable que je n’ai pas commis. Et j’attends chaque jour d’apprendre que le jour de la justice a enfin lui pour nous.
Je t’embrasse comme je t’aime, de toute la puissance de mon affection, ainsi que nos chers et adorés enfants.
Ton dévoué,
Alfred.
Mille et mille baisers à tes chers parents, à tous les nôtres.
Le 25 février 1898.
Chère Lucie,
Comme toi, ma pensée ne te quitte pas un seul instant, ni de jour, ni de nuit, et si je n’écoutais que mon cœur, je t’écrirais à tout instant, à toute heure.
Si tu es l’écho de mes souffrances, je suis l’écho des tiennes, des vôtres à tous, je doute qu’êtres humains aient jamais souffert davantage. Ta pensée, celle des enfants, ma volonté tendue à tout instant vers toi, vers eux, me donnent toujours encore la force de comprimer mon cerveau, d’étouffer mon cœur.
Je t’ai écrit de bien nombreuses lettres dans ces derniers mois; ajouter quelque chose à ces lettres serait du superflu. Je t’ai dit tous les appels que j’ai adressés depuis le mois de novembre dernier pour demander ma réhabilitation, de la justice enfin pour tant de victimes innocentes.
Dans une de mes dernières lettres, je t’ai dit le dernier appel que je venais d’adresser au gouvernement, plus vibrant, plus énergique que jamais. J’attends donc chaque jour d’apprendre que cette réhabilitation a eu lieu, que notre supplice aussi effroyable qu’immérité a un terme, que le jour de la justice a enfin lui pour nous. Je veux donc simplement t’embrasser aujourd’hui de toutes mes forces, de tout mon cœur comme je t’aime, ainsi que nos chers et adorés enfants.
Ton dévoué,
Alfred.
Mille et mille baisers à tes chers parents, à tous nos chers parents, à tous nos chers frères et sœurs.
Le 5 mars 1898.
Chère Lucie,
Je viens de recevoir tes chères lettres de janvier, toujours aussi admirables de cœur, de sentiment et d’élévation. Je n’ajouterai plus rien aux longues lettres que je t’écris depuis trois mois; les dernières sont peut-être nerveuses, débordantes d’impatience, de douleurs et de souffrances; mais tout cela est trop épouvantable et il y avait des responsabilités à établir.
Je ne veux donc pas me rééditer indéfiniment. Conformément à l’exposé d’une situation aussi tragique qu’imméritée, supportée depuis trop longtemps par tant de victimes innocentes, je demande et redemande ma réhabilitation au gouvernement. Et j’attends depuis, chaque jour, d’apprendre que le jour de la justice a enfin lui pour nous.
Je t’embrasse comme je t’aime, de toute la puissance de mon affection, ainsi que nos chers enfants.
Ton dévoué,
Alfred.
Mille et mille baisers à tes chers parents, à tous les nôtres.
Le 14 octobre 1894, je recevais un pli secret du Ministre de la guerre; son contenu me faisait connaître que le lendemain, 15, se présenterait, à sept heures du matin, à la prison, un officier supérieur de l’armée, chargé de me faire une communication confidentielle.
Le 15 au matin, M. le lieutenant-colonel d’Aboville, en tenue de service, se présentait et me remettait un pli,daté du 14, qui m’informait que le capitaine Dreyfus, du 14ᵉ régiment d’artillerie, stagiaire à l’État-Major de l’armée, serait écroué dans la matinée comme prévenu du crime de «haute trahison», et que j’étais rendu personnellement responsable de sa personne.
Le colonel d’Aboville me demanda ma paroled’honneur d’avoir à exécuter à la lettre les injonctions ministérielles qu’il allait me communiquer, tant par écrit que verbalement.
Une de ces communications m’ordonnait de mettre le prisonnier au secret le plus absolu et de veiller à ce qu’il n’eût par devers lui ni couteau, ni papier, ni plume, ni encre, ni crayon.
Il devait également vivre à l’ordinaire des condamnés; mais cette mesure fut annulée, sur une observation que je fis, comme étant irrégulière.
Le colonel m’ordonna de prendre, sans me les indiquer, les précautions que je jugerais nécessaires pour que l’incarcération demeurât ignorée au dedans et au dehors de la prison.
Il demanda à visiter les locaux affectés aux officiers et il désigna celui que devait occuper le capitaine Dreyfus.
Il me mit en garde contre les démarches probables que tenterait la «haute juiverie» dès qu’elle connaîtrait l’incarcération.
Je ne vis personne et aucune démarche ne fut faite près de moi. Pour ne pas y revenir, j’ajoute que, durant toute la détention du prisonnier, je ne suis jamais entré et n’ai jamais séjourné dans sa cellule sans y avoir été accompagné par l’agent principal, quiseul possédait la clefde cette chambre cellulaire.
Vers midi, le capitaine Dreyfus, en tenue civile, arriva en fiacre, accompagné de M. le commandant Henry et d’un agent de la Sûreté. Cet officier supérieur me remit l’ordre d’écrou, qui était signé du Ministre lui-même et portait ladate du 14, ce qui prouve que l’arrestation était prononcée avant qu’oneût vu et questionné le capitaine. C’est dire aussi que l’incarcération fut faite à l’insu du Gouverneur de Paris, qui en fut avisé par un officier supérieur de l’État-Major du Ministre, envoyé à cet effet, puisque j’avais reçu la défense de le faire moi-même.
L’agent principal de la prison, auquel j’avais donné mes instructions, après avoir fait inscrire sur le registre d’écrou le nom de «Dreyfus», sans aucune autre indication pouvant indiquer qui il était, conduisit le capitaine dans la chambre qui lui était assignée.
A partir de ce moment, Dreyfus fut muré vivant dans sa chambre; nul ne pouvait voir le prisonnier, dont la porte, pendant tout le temps de sa présence au Cherche-Midi, ne devait s’ouvrir qu’en ma présence.
Peu d’instants après, je me rendis près du capitaine Dreyfus. Il était dans un état de surexcitation impossible; j’avais devant moi un véritable aliéné, aux yeux injectés de sang, ayant tout bouleversé dans sa chambre. Je parvins, non sans peine, à le calmer.
J’eus l’intuition que cet officier était innocent. Il me supplia de lui donner les moyens d’écrire, ou de le faire moi-même, pour demander au Ministre de la guerre à être entendu par lui ou par un des officiers généraux du Ministère.
Il me raconta les phases de son arrestation, qui ne furent ni dignes, ni militaires.
Du 18 au 24 octobre, le commandant du Paty de Clam, qui avait procédé à l’arrestation de Dreyfus au Ministère de la guerre, vint, muni d’une autorisation particulière du Ministre de la guerre, pour l’interroger.
Avant de voir Dreyfus, il me demanda s’il ne pouvait pas pénétrer sans bruit dans sa cellule, porteur d’une lampe assez puissante pour pouvoir projeter un flot de lumière au visage du capitaine, qu’il voulait surprendre de façon à le démonter. Je répondis que ce n’était pas possible.
Il lui fit subir deux interrogatoires et lui dicta, chaque fois, des fractions de phrases puisées dans le document incriminé, dans le but d’établir la comparaison entre les écritures.
Pendant cette période de temps, la surexcitation du capitaine Dreyfus était toujours très grande. Du corridor, on l’entendait gémir, crier, parlant à haute voix, protestant de son innocence. Il se butait contre les meubles, contre les murs, et il paraissait inconscient des meurtrissures qu’il se faisait.
Il n’eut pas un instant de repos, et lorsque, terrassé par les souffrances, la fatigue, il se jetait tout habillé sur le lit, son sommeil était hanté par d’horribles cauchemars.
Il avait des soubresauts tels qu’il lui est arrivé de tomber du lit.
Pendant ces neuf jours d’une véritable agonie, il ne prit que du bouillon et du vin sucré, ne touchant à aucun aliment.
Le 24 au matin, son état mental, voisin de la folie, me parut tellement grave que, soucieux de mettre ma responsabilité à couvert, j’en rendis compte directement au Ministre ainsi qu’au Gouverneur de Paris.
Dans l’après-midi, je me rendis, sur convocation, près du général de Boisdeffre, que je suivis chez le Ministre de la guerre. Le général m’ayant demandé mon opinion, je répondis sans hésitation:
—On fait fausse route, cet officier n’est pas coupable.
C’était ma conviction, et elle n’a fait que se confirmer.
Entré seul dans le cabinet du Ministre, le général en ressortait quelques instants après, paraissant fort ennuyé, pour me dire:
—Le ministre part pour aller assister au mariage de sa nièce et me laisse «carte blanche»; tâchez de me conduire Dreyfus jusqu’à son retour, il s’en arrangera ensuite.
Je fus porté à penser que le général de Boisdeffre était resté étranger à l’arrestation ou qu’il ne l’approuvait pas. Néanmoins, le général m’ordonna de faire visiter secrètement le capitaine par le médecin de l’établissement, qui prescrivit des potions calmantes et une surveillance incessante.
A partir du 27, le commandant du Paty de Clam vint presque journellement lui faire subir de nouveaux interrogatoires et épreuves d’écriture, qui n’avaient d’autre but, chaque fois, que d’obtenir un aveu contre lequel Dreyfus ne cessait de protester.
Jusqu’au jour où ce malheureux fut livré au magistrat rapporteur du Conseil de guerre, il se savait accusé du crime de «haute trahison», sans toutefois en connaître la nature.
L’instruction fut longue, minutieuse, et pendant qu’elle se poursuivait, Dreyfus croyait si peu à samise en jugement et moins encore à sa condamnation, qu’il dit plusieurs fois:
—Quelle compensation vais-je demander? Je solliciterai la croix et je donnerai ma démission. C’est ce que j’ai dit au commandant du Paty, qui l’a relaté dans son rapport au ministre. Il n’a pu relever aucune preuve contre moi, car il ne peut y en avoir, pas plus que le rapporteur qui, dans le sien, ne procède que par inductions, suppositions, sans rien préciser, ni rien affirmer.
Quelques instants avant de comparaître devant ses juges, il disait:
—J’espère bien que mon martyre va prendre fin et que je serai bientôt dans les bras des miens.
Malheureusement, il devait en être autrement. Après le verdict, Dreyfus fut ramené, vers minuit, dans sa chambre où je l’attendais. A ma vue, il s’écria: «Mon seul crime est d’être né juif! Voilà où m’a conduit une vie de travail, de labeur. Pourquoi, mon Dieu! suis-je entré à l’École de guerre? Pourquoi n’ai-je pas donné ma démission tant désirée par les miens?» Son désespoir était tel que, craignant un dénouement fatal, je dus redoubler et faire redoubler de vigilance.
Le lendemain, son défenseur vint le voir. Mᵉ Demange, en entrant dans la chambre, lui ouvrit les bras et, tout en larmes, le pressant sur sa poitrine, lui dit:
—Mon enfant, votre condamnation est la plus grande infamie du siècle!
J’en fus bouleversé.
A partir de ce jour, Dreyfus, qui était reste sansnouvelle des siens, fut autorisé pour la première fois à correspondre avec sa famille, mais sous le contrôle du commissaire du gouvernement, auquel on remettait toutes les lettres expédiées ou reçues. J’ai assisté aux deux seules entrevues autorisées qu’il a eues avec sa femme et à celle qu’il eut avec sa belle-mère. Elles furent émouvantes.
Dès que le pourvoi fut connu, le commandant du Paty vint encore, avec une autorisation spéciale du ministre ordonnant de le laisser communiquer librement avec Dreyfus.
Après s’être enquis de «l’état d’âme» du condamné, il se rendit près de lui, tout en enjoignant à l’agent principal de demeurer à portée de son premier appel, si besoin était.
Dans cette dernière entrevue, il ressort d’une lettre écrite immédiatement par Dreyfus au ministre de la guerre que le commandant du Paty s’efforça d’obtenir un aveu de culpabilité ou, tout au moins, celui d’un «acte imprudent d’amorçage».
Dreyfus répondit qu’il n’avait jamais amorcé personne, qu’il était innocent.
Le 4 janvier 1895, j’étais déchargé de la lourde responsabilité qui m’incombait.
Après avoir serré la main au capitaine Dreyfus, je le remettais aux gendarmes qui le conduisirent, menottes aux poings, à l’École militaire où il subit, en criant son innocence, la dégradation—supplice plus terrible que la mort—puis l’exil.
J’ai eu à remplir une mission extrêmement pénible et triste, ayant vécu pour ainsi dire près de trois mois de l’existence de ce malheureux, puisque j’avaisreçu l’ordre formel d’assister à tous ses repas que je devais étroitement surveiller, afin qu’aucun écrit du dehors ne pût lui parvenir dissimulé dans les aliments.
Depuis de si longues années que, par un choix, qui m’a honoré, et quoique déjà retraité, je suis resté à la tête de divers établissements pénitentiaires, j’ai acquis une grande expérience des prisonniers, et je ne crains pas de dire et de déclarer hautement qu’une erreur terrible a été commise. Aussi n’ai-je jamais considéré le capitaine Dreyfus comme un traître à sa patrie, à son uniforme.
Dès les premiers jours, mes chefs directs et autres connurent mon opinion. Je l’ai affirmée en présence de hauts fonctionnaires et personnages politiques, ainsi qu’à de nombreux officiers de tous grades, journalistes et hommes de lettres.
Je dirai mieux. Le gouvernement connaissait également mon opinion, car la veille de la dégradation, un chef de bureau du ministère de l’intérieur vint de la part de son ministre, M. Dupuy, me demander quelques renseignements sur Dreyfus. Je lui répondis dans le même sens.
Ce fonctionnaire n’a pas été sans le répéter à ses chefs. Or, je déclare que jusqu’au 5 novembre dernier, je n’avais jamais reçu d’aucun de mes chefs ni la moindre observation, ni l’ordre d’avoir à me taire, et que j’ai toujours continué à proclamer l’innocence de Dreyfus, qui est la victime d’une de ces fatalités du sort qui sont inexplicables et impénétrables, ou d’une machination insondable, ourdie à dessein.
Je dirai aussi que si Dreyfus ne s’est pas tué, ce n’est point par lâcheté, mais bien parce qu’il a été mis dans l’impossibilité absolue de le faire, qu’il a cédé à mes exhortations et aux supplications des siens éplorés.
J’affirme également, la question m’ayant été posée, n’avoir connu M. Bernard Lazare que l’avant-veille de l’apparition de sa première brochure ayant pour titre:Une Erreur judiciaire, la vérité sur le capitaine Dreyfus, brochure que j’ai ignorée, soit directement, soit indirectement. Si je l’ai accompagné,l’an dernier, au logis personnel de M. Henri Rochefort et non à la direction de son journal, j’ai obéi à un sentiment naturel que tout homme de cœur comprendra: celui de témoigner en faveur d’un innocent injustement frappé et qui expie un crime qu’il n’a pas commis.
Toutes les convictions sont respectables quand elles sont sincères et désintéressées, et on admettra bien que s’il y a des gens convaincus de la culpabilité, il y en a aussi, je puis l’affirmer, un très grand nombre, dans les hautes sphères civiles et militaires, qui sont, comme moi et autant que moi, convaincus de l’innocence de Dreyfus. Mais la lâcheté humaine les a empêchés de le dire hautement et publiquement: je n’ai pas voulu être du nombre.
Un haut personnage politique qui fait encore partie du Parlement, et que je ne puis nommer, a dit:
—Le procès Dreyfus est un procès antisémite qui s’est greffé d’un crime politique.
Je suis de cet avis.
Dieu veuille que ce malheureux, qui expire, quiagonise sur un rocher, soit réhabilité un jour, pour l’honneur des siens, de ses enfants, et aussi pour l’armée!
Forzinetti,Chef de bataillon en retraite,ancien commandant des prisonsmilitaires de Paris.
Monsieur le Député,
Dans la séance du 13 janvier 1898, vous avez affirmé qu’un officier, le capitaine Lebrun-Renault, aurait recueilli de la bouche de mon mari, le jour de son horrible supplice, cette parole: «Si j’ai livré des documents sans importance à une puissance étrangère, c’était dans l’espoir de m’en procurer d’autres.»
J’oppose à cette affirmation un démenti catégorique, absolu.
Si—au lendemain du jour où, subissant héroïquement son supplice, mon mari n’a pas cessé de protester hautement de son innocence—un journal a publié le récit dont, sans contrôle et sans preuves, vous vous êtes fait l’écho à la tribune du Parlement, ce journal a altéré la vérité.
Il m’a été dit que le capitaine Lebrun-Renault avait aussitôt démenti les propos qu’une légende lui attribue, qu’il avait dit à ses chefs la vérité, à savoir que mon mari n’avait fait que protester de son innocence, que, par ordre, alors, le silence avait été imposé à cet officier.
J’ignore si ce qui m’a été raconté est exact, je ne puis le vérifier. Si vous voulez vous donner la peine de vous reporter aux journaux de janvier 1895, vous y trouverez d’abord un récit de tous points différent de la conversation qui s’engagea le 5 janvier entre le capitaine Lebrun-Renault et mon mari. Voici le récit duFigaro, intitulé: Récit d’un témoin, et signé de M. Eugène Clisson.
«C’est dans cet ordre que le convoi arriva à l’École Militaire, à huit heures moins dix. Dreyfus fut conduit dans une des salles de l’École et laissé sous la garde du capitaine Lebrun-Renault. C’est là dans cette pièce, que la conversation suivante s’engagea:
«Vous n’avez pas songé au suicide, M. Dreyfus? demanda le capitaine Lebrun-Renault.
—Si, mon capitaine, répondit Dreyfus, mais seulement le jour de ma condamnation. Plus tard, j’ai réfléchi. Je me suis dit qu’innocent comme je suis, je n’avais pas le droit de me tuer. On verra dans trois ans quand justice me sera rendue.
—Alors, vous êtes innocent?
—Voyons, mon capitaine, écoutez: on trouve dans un chiffonnier d’une ambassade un papier annonçant l’envoi de quatre pièces. On soumet le papier à des experts, trois reconnaissent mon écriture, deux déclarent que l’écriture n’est pas de ma main, et c’est là-dessus qu’on me condamne!
A dix-huit ans, j’entrais à l’École Polytechnique, j’avais devant moi un magnifique avenir militaire, 300,000 fr. de fortune et la certitude d’avoir dans l’avenir 50,000 fr. de rentes. Je n’ai jamais été un coureur de filles. Je n’ai jamais touché une carte de ma vie, donc je n’ai pas besoin d’argent. Pourquoi aurais-je trahi? Pour de l’argent? Non, alors quoi?
—Et qu’est-ce que c’était que ces pièces dont on annonçait l’envoi?
—Une très confidentielle, et trois autres moins importantes.
—Comment le savez-vous?
—Parce qu’on me l’a dit au procès. Ah! ce procès à huis clos, comme j’aurais voulu qu’il fût public et qu’il eût lieu au grand jour! il y aurait eu certainement un revirement d’opinion.
—Lisiez-vous les journaux en prison?
—Non, aucun; on m’a bien dit que la presse s’occupait beaucoup de moi, et que certains journaux profitaient de cette accusation ridicule pour se livrer à une campagne antisémite. Je n’ai rien voulu lire.
Puis, raide et comme insensible, il ajoute: A présent, c’est fini. On va m’expédier à la presqu’île Ducos; dans trois mois, ma femme viendra m’y rejoindre.
—Et, reprit le capitaine Lebrun-Renault, avez-vous l’intention de prendre la parole tout à l’heure?
—Oui, je veux protester publiquement de mon innocence.
Devant cette déclaration nettement formulée, le capitaine fit informer le général Darras de la résolution de Dreyfus. Elle avait d’ailleurs été prévue, et un roulement de tambours devait lui couper la parole en cas de besoin. Il était neuf heures moins dix lorsque quatre artilleurs entrèrent dans la salle.
—Voici les hommes qui viennent vous prendre, Monsieur, dit le capitaine Lebrun-Renault.
—Bien, mon capitaine, je les suis, mais je vous le répète les yeux dans les yeux, je suis innocent.
Et il suivit les soldats.»
Le lendemain, l’Agence Havascommuniqua aux journaux la note suivante, qui établit seulement que le capitaine Lebrun-Renault n’avait fait lui-même aucune communication à la presse:
«Le Ministre de la guerre a interrogé le capitaine de la garde républicaine Lebrun-Renault sur les affirmations qui lui sont attribuées par certains journaux relativement à une conversation avec l’ex-capitaine Dreyfus. Le capitaine Lebrun-Renault a certifié au Ministre qu’il n’a fait aucune communication à aucun organe ni représentant de la presse.»
LeFigaroreproduit cette note en la faisant suivre des lignes suivantes: «C’est absolument exact et le capitaine Lebrun-Renault a dit la vérité en affirmant à son Ministre qu’il n’avait «fait aucune communication à aucun organe ni représentant de la presse.»
«Ce qui est vrai, c’est qu’il y a eu seulement une «conversation» tenue par ce brave officier de lameilleure foi du monde devant des personnes qu’il ne soupçonnait pas devoir la rapporter.
«Nous ne croyons pas d’ailleurs que les règlements interdisent à un militaire d’avoir des conversations de ce genre avec sa famille ou ses amis.»
Ce n’est que dans laCocardedu 8 janvier que parut, sous la signature de M. Castelin junior, le propos que vous avez reproduit, mais que le journal attribuait à un autre officier que le capitaine Lebrun-Renault.
Aussi bien, l’invraisemblable du récit que vous avez produit à la tribune de la Chambre ne ressort-elle pas avec une souveraine évidence d’une pièce, incontestable celle-là, qui figure au dossier de mon mari et que vous ne pouvez ignorer, dont vous avez dû prendre connaissance pendant votre passage au ministère de la guerre.
Le jour même du rejet de son pourvoi, alors que tout espoir était perdu pour lui, à la veille d’un supplice atroce entre tous, mon mari reçut dans sa prison la visite du commandant du Paty de Clam, que vous connaissez bien, Monsieur le Député, qui avait dirigé l’enquête préliminaire à l’arrestation et qui venait au nom du Ministre de la guerre demander au capitaine Dreyfus s’il voulait reconnaître sa culpabilité.
—Mon mari répondit: «Je suis innocent, je n’ai rien à avouer.»
—N’auriez-vous pas commis une imprudence? dit M. du Paty. N’auriez-vous pas voulu amorcer un agent étranger?
—Je ne connais aucun agent. Je n’ai jamais eu de telles relations, répliqua le capitaine Dreyfus; jen’ai jamais voulu amorcer personne, je suis innocent de ce dont on m’accuse.
—Alors, déclara celui qui a été son bourreau, l’homme qui m’a torturée, moi, malheureuse femme, avec des raffinements de sauvage, alors, si vous dites vrai, vous êtes le plus grand martyr du siècle!
M. du Paty de Clam peut nier cette conversation, mais voici une lettre qui en fait foi, qui a été écrite après que l’envoyé du général Mercier eut quitté la prison du Cherche-Midi, qui fut remise au Ministre, qui figure au dossier du Ministère de la guerre, que, je le répète, vous deviez connaître et qui aurait dû vous empêcher de porter à la tribune de la Chambre l’assertion que vous y avez portée.
Mon mari écrivait au général Mercier:
«Monsieur le Ministre,J’ai reçu par votre ordre la visite du commandant du Paty de Clam auquel j’ai déclaré encore que j’étais innocent et que je n’avais même jamais commis la moindre imprudence. Je suis condamné, je n’ai aucune grâce à demander, mais au nom de mon honneur, qui, je l’espère, me sera rendu un jour, j’ai le devoir de vous prier de vouloir bien continuer vos recherches.Moi parti, qu’on cherche toujours, c’est la seule grâce que je sollicite.Alfred Dreyfus.»
«Monsieur le Ministre,
J’ai reçu par votre ordre la visite du commandant du Paty de Clam auquel j’ai déclaré encore que j’étais innocent et que je n’avais même jamais commis la moindre imprudence. Je suis condamné, je n’ai aucune grâce à demander, mais au nom de mon honneur, qui, je l’espère, me sera rendu un jour, j’ai le devoir de vous prier de vouloir bien continuer vos recherches.
Moi parti, qu’on cherche toujours, c’est la seule grâce que je sollicite.
Alfred Dreyfus.»
Et c’est le lendemain du jour où il écrivait cette lettre que mon mari aurait fait l’aveu que vous avez présenté à la Chambre comme la preuve de la culpabilité d’un martyr, d’un innocent!
La démarche de M. du Paty de Clam prouve que jusqu’à la fin le général Mercier a eu des doutes surla culpabilité de l’homme qu’il n’avait pu faire condamner qu’en violant la loi et qu’en trompant les officiers du Conseil de guerre.
La lettre authentique de mon mari dément le propos qui lui a été prêté.
Je vous prie d’agréer, Monsieur le Député, l’assurance de mes sentiments distingués.
Lucie Dreyfus.
Paris, 14 janvier 1898.
Le 16 janvier 1898.
Monsieur le député,
Vous me dites qu’un témoignage écrit des déclarations du capitaine Lebrun-Renault existe entre les mains de M. le ministre de la guerre.
Je dois à mon mari, à mes enfants, à la vérité de dissiper l’équivoque de votre réponse.
Ce témoignage écrit qui a été si subitement révélé par vous, que le ministre d’ailleurs ne produit pas, est-il ou n’est-il pas du capitaine Lebrun-Renault?
S’il n’est pas du capitaine Lebrun-Renault lui-même, il est sans valeur; c’est un mensonge à ajouter à tous ceux qu’a fait M. du Paty de Clam depuis le premier jour, quand il affirmait que mon mari, écrivant sous sa dictée, s’était mis à trembler—alors que la page écrite, ce jour-là, par mon mari neporte aucune trace d’une émotion qui eût été cependant bien explicable—ou quand il affirmait que son crime était connu du Président de la République et des ministres—alors que M. Casimir-Perier, le général Saussier ne furent informés de son arrestation que longtemps après.
Mais le capitaine Lebrun-Renault n’a jamais rien dit de tel; j’en ai pour témoin le commandant Forzinetti, dont le général Saussier pourra vous dire la loyauté et qui a recueilli du capitaine Lebrun-Renault lui-même un démenti catégorique de votre allégation.
J’en ai pour témoin M. Clisson, qui a écrit le jour même dans leFigarole récit véridique de l’entretien du capitaine Lebrun-Renault avec mon mari. J’en ai pour témoins d’autres personnes encore qui auront, elles aussi, le courage de parler, d’affirmer la vérité, qui répèteront demain devant la justice, sous la foi du serment, les démentis que le capitaine Lebrun-Renault a constamment opposés à cette calomnie. Sous la foi du serment, devant la justice, le capitaine Lebrun-Renault confirmera lui aussi la vérité.
Vous pouvez demander à M. Lebon, ministre des Colonies, de vous montrer les lettres dont il ne m’envoie plus que des copies, me privant ainsi de la vue même de cette chère écriture.
Lisez ces lettres, monsieur, vous n’y trouverez, dans l’affreuse agonie de ce supplice immérité, qu’un long cri de protestation, qu’une longue affirmation d’innocence, l’invincible amour de la France.
Vivant ou mort, mon infortuné mari, je vous le jure, sera réhabilité. Toutes les calomnies seront dissipées, toute la vérité sera connue. Ni moi, ninos amis, ni tous ces hommes que je connais seulement de nom, mais qui ont, eux, le souci de la justice, ne désarmeront jusque là.
Je vous prie d’agréer, Monsieur le député, l’expression de mes sentiments distingués.
LucieDreyfus.
Le 20 janvier 1898.
Madame,
J’ai l’honneur de vous communiquer les lettres que votre malheureux mari m’a écrites il y a trois ans, la veille et le soir même de sa dégradation. C’est bien la preuve qu’il n’a jamais cessé de protester de son innocence.
Votre respectueusement,
Edgard Demange.
Le 3 janvier 1895.(Jeudi, midi.)
Cher Maître,
Je viens d’être prévenu que je subirai demain l’affront le plus sanglant qui puisse être fait à un soldat.
Je m’y attendais, je m’y étais préparé, le coup a cependant été terrible. Malgré tout, jusqu’au dernier moment, j’espérais qu’un hasard providentiel amènerait la découverte du véritable coupable.
Je marcherai à ce supplice épouvantable, pire que la mort, la tête haute, sans rougir.
Vous dire que mon cœur ne sera pas affreusement torturé quand on m’arrachera les insignes de l’honneur que j’ai acquis à la sueur de mon front, ce serait mentir.
J’aurais certes mille fois préféré la mort.
Mais vous m’avez indiqué mon devoir, cher Maître, et je ne puis m’y soustraire, quelles que soient les tortures qui m’attendent. Vous m’avez inculqué l’espoir, vous m’avez pénétré de ce sentiment qu’un innocent ne peut rester éternellement condamné, vous m’avez donné la foi.
Merci encore, cher Maître, de tout ce que vous avez fait pour un innocent.
Demain, je serai transféré à la Santé.
Mon bonheur serait grand si vous pouviez m’y apporter la consolation de votre parole chaude et éloquente et ranimer mon cœur brisé.
Je compte toujours sur vous, sur toute ma famille pour déchiffrer cet épouvantable mystère.
Partout où j’irai, votre souvenir me suivra, ce sera l’étoile d’où j’attendrai mon bonheur, c’est-à-dire ma réhabilitation pleine et entière.
Agréez, cher Maître, l’expression de ma respectueuse sympathie.
A. Dreyfus.
J’apprends à l’instant que la dégradation n’aura lieu que samedi. Je vous envoie quand même cette lettre.
Prison de la Santé.(Samedi.)
Cher Maître,
J’ai tenu la promesse que je vous avais faite.
Innocent, j’ai affronté le martyre le plus épouvantable qu’on puisse infliger à un soldat; j’ai senti autour de moi le mépris de la foule; j’ai souffert la torture la plus terrible qu’on puisse s’imaginer. Et que j’eusse été plus heureux dans la tombe! Tout serait fini, je n’entendrais plus parler de rien, ce serait le calme, l’oubli de toutes mes souffrances.
Mais hélas! le devoir ne me le permet pas, comme vous me l’avez si bien montré.
Je suis obligé de vivre, je suis obligé de me laisser encore martyriser pendant de longues semaines pour arriver à la découverte de la vérité, à la réhabilitation de mon nom.
Hélas! quand tout cela sera-t-il fini, quand serai-je de nouveau heureux?
Enfin, je compte sur vous, cher Maître. Je tremble encore au souvenir de tout ce que j’ai enduré aujourd’hui, à toutes les souffrances qui m’attendent encore.
Soutenez-moi, cher Maître, de votre parole chaude et éloquente; faites que ce martyre ait une fin, qu’on m’envoie le plus vite possible là-bas où j’attendrai patiemment, en compagnie de ma femme, que l’on fasse la lumière sur cette lugubre affaire et qu’on me rende mon honneur.
Pour le moment, c’est la seule grâce que je sollicite. Si l’on a des doutes, si l’on croit à mon innocence, je ne demande qu’une seule chose pour le moment: c’est de l’air, c’est la société de ma femme;et alors j’attendrai que tous ceux qui m’aiment aient déchiffré cette lugubre affaire. Mais qu’on fasse le plus vite possible, car je commence à être à bout de résistance. C’est vraiment trop tragique, trop cruel, d’être innocent et d’être condamné pour un crime aussi épouvantable.
Pardon de ce style décousu, je n’ai pas encore mes idées à moi, je suis profondément abattu physiquement et moralement. Mon cœur a trop saigné aujourd’hui.
Pour Dieu donc, cher Maître, qu’on abrège mon supplice immérité.
Pendant ce temps, vous chercherez et j’en ai la foi, la conviction intime, vous trouverez.
Croyez-moi toujours votre dévoué et malheureux
A. Dreyfus.
Vincennes, Imprimerie Lucien LÉVY, 2 rue Lejemptel.