The Project Gutenberg eBook ofLettres d'un innocentThis ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.Title: Lettres d'un innocentAuthor: Alfred DreyfusRelease date: April 28, 2020 [eBook #61965]Most recently updated: October 17, 2024Language: FrenchCredits: Produced by Chuck Greif and the Online DistributedProofreading Team at http://www.pgdp.net (This file wasproduced from images available at The Internet Archive)*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES D'UN INNOCENT ***
This ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.
Title: Lettres d'un innocentAuthor: Alfred DreyfusRelease date: April 28, 2020 [eBook #61965]Most recently updated: October 17, 2024Language: FrenchCredits: Produced by Chuck Greif and the Online DistributedProofreading Team at http://www.pgdp.net (This file wasproduced from images available at The Internet Archive)
Title: Lettres d'un innocent
Author: Alfred Dreyfus
Author: Alfred Dreyfus
Release date: April 28, 2020 [eBook #61965]Most recently updated: October 17, 2024
Language: French
Credits: Produced by Chuck Greif and the Online DistributedProofreading Team at http://www.pgdp.net (This file wasproduced from images available at The Internet Archive)
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES D'UN INNOCENT ***
LETTRES D’UN INNOCENT
Le Capitaine Alfred DREYFUS——
/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\Prix: 1 Franc/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\PARISP.-V. STOCK, ÉDITEUR8, 9, 10, 11, Galerie du Théâtre-Français, 8, 9, 10, 11—1898
Il y a six mois à peine, on n’aurait pas trouvé cent personnes, en France, qui eussent osé élever la voix en faveur du capitaine Dreyfus. Aujourd’hui, c’est par centaines de mille que se comptent les partisans de la revision du procès de 1894 et, malgré vents et marées, leur nombre augmente en une progression rapide.
D’où vient pourtant qu’une idée, qui a déjà vaincu tant de résistances, rencontre encore tant d’adversaires acharnés?
La raison en est simple. Les premiers ont connaissance des faits; les seconds ne paraissent pas les soupçonner. Quand ces derniers seront édifiés à leur tour, c’est le pays tout entier qui sera conquis à la vérité.
Cette pénétration de la lumière est malheureusement ralentie par la conspiration du mensonge ou du silence, qui semble avoir été organiséepar une grande partie de la presse.
La plupart des journaux laissent leurs lecteurs dans l’ignorance absolue de ce qui pourrait les éclairer ou, s’ils leurs fournissent quelques renseignements, ils les tronquent et les dénaturent. Que la force de l’évidence les contraigne à donner à leurs informations plus d’exactitude, et tous les malentendus qui nous divisent auront bientôt cessé.
C’est à hâter ce résultat que nous espérons travailler en leur enseignant ce qu’ils auront à raconter le jour où ils voudront bien devenir sincères.
Dreyfus a été IRRÉGULIÈREMENT condamné sur la production, après débat clos, de pièces secrètes.
Un premier fait est indéniable: c’est que Dreyfus a été condamné sur la production de pièces secrètes communiquées au Conseil de guerre après la clôture des débats.
Il suffit, pour l’établir, du silence gardé par le général Mercier, par le Ministre de la guerre, par les membres du Gouvernement, toutes les fois qu’ils ont été appelés à s’expliquer sur ce point. Une négation de leur part eût suffi pour que la question ne leur fût plus posée; mais ils n’ont pas voulu faire un aussi gros mensonge, ils se sont tus! Le refus de s’expliquer, quand ils pouvaient parler, équivaut à un aveu formel.
Et comment, en effet, n’ayant pas le courage de reconnaître ouvertement l’illégalité commise, auraient-ils eu l’audace de la nier? On ne s’expose pas à se faire donner les éclatants démentis qui se seraient élevés contre leur parole s’ils eussent essayé de répondre «non» quandc’est un «oui» que la vérité commande.
Les témoins de ce «oui», désormais indiscutable sont déjà nombreux.
C’est Mᵉ Demange, avocat, qui a raconté, sous la foi du serment, comment son confrère, M. Salle, en a un jour reçu la déclaration expresse d’un membre du Conseil de guerre de 1894.
C’est le secrétaire de Mᵉ Demange qui confirme les souvenirs de ce dernier.
C’est l’éditeur Stock qui a recueilli, lui aussi, comme M. Salle, semblable aveu d’un autre membre du même Conseil de guerre et qui a, en outre, pu spécifier, sans recevoir un démenti, le nombre et la nature des pièces secrètes abusivement communiquées.
C’est le lieutenant-colonel Picquart qui a fait connaître comment cette communication avait été préparée, par la remise aux mains du commandant du Paty de Clam, en décembre 1894, du dossier secret.
C’est le récit del’Éclair, dans son numéro du 15 septembre 1896.
Ce seront, enfin, tous les membres du Conseil de guerre, le jour où leur langue voudra bien se délier en dehors des confidences particulières.
La preuve fournie sur ce point suffit à faire crouler tout entier le procès de 1894, car le premier droit d’un accusé est de savoir ce dont on l’accuse et d’être mis en état de se justifier, ainsi que M. le Procureur général de la Cour de cassation l’a proclamé dans l’intérêt de la loi.
Pour rassurer les esprits, M. le Ministre de la guerre n’avait pas craint de dire à la Chambre que Dreyfus avait été régulièrement et légalement condamné.
C’est le contraire qui se trouve constaté. Le capitaine Dreyfus a étéIRRÉGULIÈREMENTetILLÉGALEMENTcondamné.
Dreyfus n’est pas l’auteur du bordereau qui lui a été attribué a tort en 1894 et qui était l’unique chef d’accusation pouvant motiver sa condamnation.
Dreyfus n’est pas l’auteur du bordereau qui lui a été attribué a tort en 1894 et qui était l’unique chef d’accusation pouvant motiver sa condamnation.
Un rapide récit des faits est nécessaire.
Un jour, en 1894, un espion a apporté au Ministère de la guerre une lettre qu’il a dit avoir été surprise à l’ambassade d’Allemagne et qui tendait à démontrer qu’un de nos officiers livrait les secrets de la défense nationale à M. de Schwartzkoppen, attaché militaire auprès de cette ambassade.
C’est cette lettre qui a été appelée leBordereau, parce qu’elle contenait l’énumération de documents qui venaient d’être communiqués à l’attaché militaire.
Trouver l’auteur du bordereau, c’était mettre la main sur le traître. Malheureusement, on partit de ceta priorique la trahison devait avoir été commise dans les bureaux mêmes de la Guerre. On prit, en conséquence, des spécimens d’écriture de tous les employés du Ministère; après comparaison, on en retint quelques-uns qui offraient des traits plus ou moins éloignés de ressemblance avec la pièce dénonciatrice. Bientôt on n’en conserva qu’un seul: celui qui émanait du seul juif de la maison, le capitaine Dreyfus, qui, dès qu’il se trouva directement accusé, apparut comme devant être forcément coupable.
L’expert habituel du ministère, l’honorable M. Gobert, également expert du Parquet et de la Banque de France, fut appelé à donner son avis. Il émit l’opinion qu’on devait faire fausse route, mais on ne s’arrêta pas à un aussi gênant conseil; on fit de même pour M. Pelletier qui montra les mêmes scrupules, et l’on ne se tint pour satisfait que lorsqu’on put enfin fortifier l’accusation des conclusions de MM. Bertillon, Teyssonnières et Charavay. Que la bonne foi de ces trois derniers experts ait été entière, il n’y a aucun intérêt à le contester; mais leur appréciation choquait les plus claires vraisemblances: c’est ce qui ressortait avec évidence des termes mêmes de leur rapport.
Ils avaient été les premiers à constater, en effet, des dissemblances entre l’écriture de Dreyfus et celle du bordereau, tout en les déclarant de même origine, et ces dissemblances avaient dû être expliquées par eux. Or, ils n’avaient rien trouvé de plus simple que de les déclarera priorivolontaires. D’après eux, Dreyfus avait sans doute voulu détourner de lui les soupçons et il avait dû s’appliquer à changer, dans une certaine mesure, la forme de ses lettres et ses habitudes de main.
La supposition était d’autant plus téméraire qu’elle était grosse d’absurdité. Comment, si Dreyfus, écrivant le bordereau, eût craint d’être dénoncé par son écriture, n’en eût-il pas complètement dénaturé le caractère et se fût-il contenté de quelques changements insuffisants pour se mettre à l’abri de toutes suspicions? Il n’était pas permis de lui prêter une pareille sottise et toute l’expertise ne reposait ainsi que sur un faux raisonnement. Les dissemblancesd’écriture constatées, ne pouvant être volontaires, prouvaient que Dreyfus n’était pas l’auteur du bordereau. Voilà ce que disait le bon sens. C’est, sans doute, la fragilité d’une expertise aussi peu concluante qui fit juger nécessaire, une fois le débat clos, la communication des pièces secrètes. Mais si cette expertise ne pouvait être une base sérieuse pour la condamnation et si, d’autre part, on ne pouvait juger Dreyfus sur des pièces qui ne lui avaient pas été communiquées, sur quoi donc pourrait-on se fonder pour accepter comme exacte la sentence du Conseil de guerre?
La justice peut se tromper, nous dit-on; mais il ne suffit pas d’une possibilité d’erreur pour revenir sur la chose jugée. Soit; nous ne l’ignorons pas. Mais il ne s’agit pas seulement de possibilité d’erreur: l’évènement en a prouvé la certitude, lorsque sont venus de nouveaux éléments d’appréciation devant lesquels il n’est plus permis d’invoquer les fictions juridiques et de fermer les yeux.
Le Conseil de guerre de 1894 ne savait pas tout, lorsqu’il a cru devoir déclarer Dreyfus auteur du bordereau que lui attribuaient MM. Bertillon et Teyssonnières. Il ignorait ce qui a été découvert en 1896 par le lieutenant-colonel Picquart, à savoir que ce bordereau était de l’écriture du commandant Esterhazy.
A partir de ce moment, il n’y a plus eu à interpréter le défaut de similitude constaté avec l’écriture de Dreyfus et à supposer qu’il puisse être le résultat d’un calcul et d’une dissimulation. L’écriture de Dreyfus est dissemblable, dans son ensemble, de celle du bordereau, par cette raison toute naturelleque ces deux écritures n’ont pas été tracées par la même main. Il n’y a plus de doute possible. Il ne saurait s’agir de l’écriture de Dreyfus là où l’on retrouve, sans différence aucune, trait pour trait, celle d’Esterhazy.
Qui nie le fait?
Personne. Trois experts, MM. Couard, Varinard et Belhomme ont bien prétendu que ce n’était pas le commandant qui avait dû lui-même écrire le bordereau; mais ils ont si bien reconnu le cachet propre de son écriture qu’ils ont admis que cette écriture avait dû être décalquée sur des correspondances émanées de lui.
C’est complaisamment accepter l’hypothèse imaginée par Esterhazy lorsque, frappé lui-même par une similitude écrasante, il avait essayé de prétendre que quelqu’un avait dû le décalquer; mais non seulement cette histoire de décalque n’a pas le sens commun: il faut ajouter que, fût-elle vraie, elle suffirait encore à disculper Dreyfus. Où serait, en effet, la preuve, s’il y avait eu décalque de l’écriture d’Esterhazy, que ce fût Dreyfus qui en eût été l’auteur?
Non seulement il ne serait pas plus plausible de le lui imputer qu’à tout autre, mais il y aurait même, à son égard, une circonstance particulière qui devrait écarter de lui tout soupçon. S’il eût fabriqué le bordereau en simulant l’écriture d’Esterhazy, il faudrait, en effet, supposer qu’il aurait eu la pensée de détourner sur ce dernier l’accusation, si la trahison venait à être découverte. Or, comment expliquerait-on alors qu’il se fût laissé condamner en 1894 sans chercher à profiter de sa manœuvre; qu’il eût souffert trois ans à l’île du Diable sans prononcer le nom d’Esterhazy, et que la découverte du fait qui devait le sauver appartînt, tout à fait en dehors de lui, au chef du bureau des renseignements de la Guerre?
Dreyfus a donc été victime d’une erreur matérielle dont les preuves sont tangibles.
De deux choses l’une: ou le bordereau est l’œuvre personnelle d’Esterhazy (ce qui paraît l’évidence), ou il a été décalqué sur l’écriture d’Esterhazy (ce qui est l’invraisemblable version des experts); mais, quelle que soit l’hypothèse à choisir, elles excluent également l’une et l’autre l’idée qu’on soit en présence de l’écriture même du capitaine Dreyfus.
Le bordereau échappant à l’accusation, on a cru devoir se rattraper sur les pièces secrètes et on a répandu le bruit dans certains journaux, à grand renfort d’insinuations mensongères, qu’il existait des preuves de la culpabilité de Dreyfus qu’on ne pouvait faire passer sous les yeux du public.
Il est bien entendu, tout d’abord, que les prétendues preuves sont sans valeur contre lui, tant qu’elles ne lui ont pas été communiquées pour lui permettre de les discuter; mais examinons-les à sa place, puisque nous avons, nous, l’avantage d’en connaître la teneur. Elles n’ont aucune portée.
Parmi les documents qu’on a secrètement communiqués au Conseil de guerre, aucun, en fait, ne visait personnellement le capitaine Dreyfus. Ils ne lui étaient donc pas plus applicables qu’au premier venu de ses camarades. Un seul pouvait prêter à l’équivoque: c’est le fameux passage d’une lettre où un attaché d’ambassade écrivait à un autre attaché de ses amis: «Ce canaille de D..., etc.»
C’est sur la coïncidence de cette lettre D avec l’initiale de Dreyfus qu’on a bâti toute la légende des rapports qu’aurait entretenus l’infortuné capitaine avec les attachés militaires d’Allemagne et d’Italie. On a apporté dans la machination de ce roman tant de légèreté et de mauvaise foi, qu’on a été jusqu’à commettre un faux pour le mieux faire accepter par la crédulité publique.
Le 15 septembre 1896, le journall’Éclair, parlant de l’impression décisive qu’avait produite sur le Conseil de guerre le passage sus-relaté, remplaçait l’initiale D par le nom même de Dreyfus et altérait ainsi le texte: «Cet animal de Dreyfus devient bien exigeant.»
A partir de ce moment, trompé par cette audacieuse falsification, beaucoup n’ont plus douté qu’il s’agissait de Dreyfus; mais leur erreur peut-elle persister quand la supercherie qui en a été la cause a été démasquée?
Affirmer que l’initiale D désigne un nom quand elle en peut aussi bien désigner cent autres, c’est pure folie, et il est effroyable de penser que c’est peut-être cependant cette affirmation qui a suffi pour entraîner la condamnation de Dreyfus!
Aussi bien, l’État-Major n’a point été le dernier àsentir l’inanité d’une pareille preuve, et le général de Pellieux, dans le procès Zola, a cru devoir nous rassurer.
Il a admis que l’on pouvait bien n’avoir encore aucune preuve certaine de la culpabilité au moment du verdict de 1894; mais il a ajouté que cette preuve était arrivée deux ans plus tard, au Ministère, en novembre 1896.
Quelle est donc cette révélation confidentielle qui serait venue, après coup, montrer qu’on n’avait à redouter aucune erreur?
Il s’agirait, d’après l’honorable général, d’un bout de lettre non signée, mais accompagnée d’une carte de visite, dans laquelle un des deux attachés militaires des ambassades d’Allemagne et d’Italie aurait, à la veille de l’interpellation Castelin, conseillé à son camarade de ne pas dire un mot de «cette juiverie.»
«Cette juiverie» aurait indiqué Dreyfus, sur lequel il fallait faire le silence.
Que l’État-Major ait pris au sérieux cette note informe, quand elle lui est arrivée par le service de l’espionnage, il faut bien l’admettre, puisqu’il l’invoque comme son plus précieux argument; mais, en vérité, il faut qu’il y ait bien peu réfléchi et son esprit critique s’est singulièrement trouvé en défaut.
Les faux papiers Norton, les faux documents Lemercier-Picard auraient semblé authentiques auprès de ce Memorandum inouï, ridicule, invraisemblable, attribué à un officier d’ambassade: «Nous ne dirons pas un mot de cette juiverie!»
Comment n’a-t-on pas vu qu’il y avait là manifestement une de ces inventions nombreuses à l’aide desquelles un habile faussaire a cherché à dérouterla justice depuis que le commandant Esterhazy s’est vu sérieusement soupçonné? Tout n’en montre-t-il pas le caractère apocryphe?
Quel besoin, d’abord, MM. de Schwartzkoppen et Panizzardi auraient-ils eu de s’exhorter au silence en 1896, quand, depuis 1894, ils se taisaient d’un commun accord?
Quelle idée les aurait pris de s’écrire pour se donner un mot d’ordre qu’il était au moins imprudent de mettre à la portée d’une main indiscrète? Ils se voyaient tous les jours, et souvent plusieurs fois par jour.
De quelles expressions, enfin, se seraient-ils servis pour donner leur avertissement?
Est-ce que le terme «cette juiverie» ne sort pas de la vraisemblance, et répond-il à l’esprit de réserve auquel deux officiers diplomates doivent être accoutumés?
«Cela flaire le faux,» avait dit immédiatement le lieutenant-colonel Picquart, qui avait compris que, en cherchant à compromettre un peu plus Dreyfus, quelqu’un, facile à reconnaître, cherchait à entraver l’enquête ouverte sur le compte d’Esterhazy. Et, après le colonel Picquart, tous ceux qui savent peser d’une main exercée la valeur probante d’un acte dont l’origine est incertaine, répètent sans hésiter: «C’est un faux!»
Voilà donc à quoi se réduisent les preuves mystérieuses sur lesquelles on voulait étayer l’œuvre du Conseil de guerre: quelques fragments, sans authenticité, de correspondance, remis on ne sait par qui au bureau des renseignements de l’État-Major, d’origine louche pour les uns et sans applicabilitépour les autres. Tous ignorés d’ailleurs de Dreyfus et lui étant légalement inopposables.
La double découverte que Dreyfus a été condamné sur la production irrégulière de pièces secrètes et comme auteur d’un bordereau qui lui a été à tort attribué, doit forcément entraîner la revision de son procès.
Que se passera-t-il quand il devra recomparaître devant ses pairs pour être jugé à nouveau? Là, l’instruction de son affaire devra s’élargir, pour éviter toute cause nouvelle d’erreur, et il sera indispensable qu’on tire au clair, en même temps que les accusations portées contre lui, celles qui pèsent sur le commandant Esterhazy.
Une similitude frappante d’écriture porte à penser que c’est à ce dernier que doit être attribué le bordereau, point de départ des poursuites. Il ne reste qu’un témoignage à consulter pour le disculper ou le confondre: c’est celui de l’officier aux mains duquel les pièces énumérées dans le bordereau ont été remises.
Si rien n’avait transpiré de ce que peut dire cet officier, peut-être serait-il délicat de lui demander son secret, qu’il pourrait vouloir taire; mais, au contraire, on sait ce qu’il dira avant qu’il ait publiquement parlé, car la vérité s’est déjà fait jour par des voies détournées.
On sait, par les déclarations formelles de M. le Ministre d’État de Bulow au Parlement allemand, et de M. Bonnin, sous-secrétaire d’État au Parlement italien, que jamais les attachés militaires d’Allemagne et d’Italie n’ont eu aucun rapport avec le capitaine Dreyfus. On sait, par ce qui se dit couramment dans les ambassades et ce qu’a raconté dans sa lettre auSiècleM. Casella, que le commandant Esterhazy a livré des quantités de documents militaires au colonel de Schwartzkoppen, et que ce dernier l’a déclaré «capable de tout».
On sait, enfin, que ces assertions, produites au grand jour, n’ont provoqué aucun des démentis qu’elles eussent nécessités si elles étaient fausses; et ceux-là mêmes qui voudraient empêcher la vérité de se faire jour en sont réduits, pour les combattre, à inventer des histoires qui apparaissent comme des demi-aveux, à savoir que, si le commandant Esterhazy a jamais communiqué des pièces au colonel de Schwartzkoppen, il n’a agi qu’avec l’assentiment de ses chefs, se bornant à faire ce qui s’appelle, dans la langue du métier, du contre-espionnage.
Comment, quand les choses en sont arrivées à ce degré de clarté, se refuserait-on à faire le dernier pas pour arriver à la pleine et irrécusable lumière?
Dirait-on qu’il ne faut pas appeler des étrangers dans une affaire où la défense nationale peut se trouver intéressée?—Mais la défense du pays est-elle donc en jeu dans une question de pure bonne foi, quand il ne s’agit que de guider la justice et de faire appel à des témoins nécessaires?
Quel serait notre état d’esprit si nous mettions en doute la sincérité de témoignages qui n’ont aucun intérêt à nous tromper, par ce motif seul qu’ils nous viennent du dehors? Assurément, s’il ne s’agissait que d’une question ordinaire de trahison, nous n’aurions rien à demander à des officiers de nationalité étrangère, et sans doute aussi ces derniers se refuseraient-ils à nous instruire de ce qu’ils pourraient savoir; mais oublie-t-on que le but à poursuivre n’est pas la répression d’un crime touchant à la sûreté extérieure de l’État? C’est la revision d’une erreur judiciaire qui soulève une question d’humanité.
Pour faire cesser cette intolérable iniquité, la torture morale d’un innocent, rien ne peut coûter à des hommes qui doivent avoir, comme premier principe gravé dans leur conscience, le respect de la justice et du droit.
Ils y doivent sacrifier, s’il est nécessaire, tout esprit d’amour-propre et d’orgueil. Le sacrifice accompli est, en un tel cas, plus noble et plus glorieux que les sentiments au-dessus desquels il a fallu s’élever pour y atteindre.
Quelqu’un croyant à l’innocence de Dreyfus pourrait-il songer à étouffer, de gaieté de cœur, la vérité en marche?
S’il en est qui s’inquiètent de leurs responsabilités éventuelles et qui croient voir partout des raisons d’État, ils en sont là peut-être; mais nous ne pouvons croire à une pareille indifférence de la part de ceux qui ne se sentent troublés par aucune préoccupation personnelle et qui ont conservé leur sang-froid.
Nous pouvons nous laisser abuser, nous abandonner aveuglément à l’intolérance d’un faux patriotisme; mais nous ne sommes pas un peuple d’égoïstes, et notre générosité native se réveille quand nous croyons voir la vérité opprimée et l’injustice triomphante.
Que faut-il pour que nous nous rencontrions tous dans un même sentiment de pitié à l’égard du capitaine Dreyfus et que nous invoquions tous, en sa faveur, le secours de la loi?
Il suffit que nous approfondissions, sans parti pris et d’un esprit loyal, les détails de son affaire; que nous nous fassions un devoir de n’en rien ignorer et que, surtout, nous sachions rester sourds aux excitations révoltantes qui tendent à la transformer en levier politique.
Le jour où cette idée grandissante: que le condamné de l’île du Diable est un martyr, aura pénétré plus profondément dans le cœur de la nation, rien ne pourra plus la déraciner, et, ce jour-là, l’heure de la réparation aura sonné.
En attendant ce jour de soulagement, veuillez, vous qui venez de parcourir ces lignes, lire encore avec attention les lettres de celui dont la cause ne peut vous laisser insensibles, et que nous reproduisons ci-après comme un complément éloquent de notre appel.
Vous n’y trouverez ni explications, ni discussions, ni plaintes; mais vous y entendrez le cri de la conscience, et vous serez émus jusqu’au profond de votre être par l’accent confiant et sincère d’une protestation à laquelle trois années de souffrance indicible n’ont pas encore fait perdre tout espoir.
Mardi, 5 décembre 1894.
Ma chère Lucie,
Enfin je puis t’écrire un mot, on vient de me signifier ma mise en jugement pour le 19 de ce mois. On me refuse le droit de te voir.
Je ne veux pas te décrire tout ce que j’ai souffert, il n’y a pas au monde de termes assez saisissants pour cela.
Te rappelles-tu quand je te disais combien nous étions heureux? Tout nous souriait dans la vie. Puis tout à coup un coup de foudre épouvantable, dont mon cerveau est encore ébranlé. Moi, accusé du crime le plus monstrueux qu’un soldat puisse commettre! Encore aujourd’hui je me crois le jouet d’un cauchemar épouvantable.
Mais j’espère en Dieu et en la justice, la vérité finira bien par se faire jour. Ma conscience est calme et tranquille, elle ne me reproche rien. J’ai toujours fait mon devoir, jamais je n’ai fléchi la tête. J’ai été accablé, atterré dans ma prison sombre, en tête à tête avec mon cerveau; j’ai eu des moments de foliefarouche, j’ai même divagué, mais ma conscience veillait. Elle me disait: «Haut la tête et regarde le monde en face! Fort de ta conscience, marche droit et relève-toi! C’est une épreuve épouvantable, mais il faut la subir.»
Je ne t’écris pas plus longuement, car je veux que cette lettre parte ce soir.
Écris-moi longuement, écris-moi tout ce que font les nôtres.
Je t’embrasse mille fois comme je t’aime, comme je t’adore, ma Lucie chérie.
Mille baisers aux enfants. Je n’ose pas t’en parler plus longuement, les pleurs me viennent aux yeux en pensant à eux.
Écris-moi vite,
Alfred.
Toutes mes affections à toute la famille. Dis leur bien que je suis aujourd’hui ce que j’étais hier, n’ayant qu’un souci, c’est de faire mon devoir.
M. le Commissaire du gouvernement m’a prévenu que ce serait Mᵉ Démange qui se chargerait de ma défense. Je pense donc le voir demain. Écris-moi à la prison; tes lettres passeront, comme les miennes, par M. le Commissaire du Gouvernement.
Jeudi matin, 7 décembre 1894.
J’attends avec impatience une lettre de toi. Tu es mon espoir, tu es ma consolation; autrement la vie me serait à charge. Rien que de penser qu’on a pu m’accuser d’un crime aussi épouvantable, d’un crime aussi monstrueux, tout mon être tressaille, tout mon corps se révolte. Avoir travaillé toute savie dans un but unique, dans le but de revanche contre cet infâme ravisseur qui nous a enlevé notre chère Alsace et se voir accusé de trahison envers ce pays—non, ma chère adorée, mon esprit se refuse à comprendre! Te souviens-tu que je te racontais que me trouvant il y a une dizaine d’années à Mulhouse, au mois de septembre, j’entendis un jour passer sous nos fenêtres une musique allemande célébrant l’anniversaire de Sedan? Ma douleur fut telle que je pleurai de rage, que je mordis mes draps de colère et que je me jurai de consacrer toutes mes forces, toute mon intelligence à servir mon pays contre celui qui insultait ainsi à la douleur des Alsaciens.
Non, non, je ne veux pas insister, car je deviendrais fou et il faut que je conserve toute ma raison. D’ailleurs ma vie n’a plus qu’un but unique: c’est de trouver le misérable qui a trahi son pays, c’est de trouver le traître pour lequel aucun châtiment ne sera trop grand. Oh! chère France, toi que j’aime de toute mon âme, de tout mon cœur, toi à qui j’ai consacré toutes mes forces, toute mon intelligence, comment a-t-on pu m’accuser d’un crime aussi épouvantable? Je m’arrête, ma chérie, sur ce sujet, car les spasmes me prennent à la gorge; jamais, vois-tu, homme n’a supporté le martyre que j’endure. Aucune souffrance physique n’est comparable à la douleur morale que j’éprouve lorsque ma pensée se reporte à cette accusation. Si je n’avais mon honneur à défendre, je t’assure que j’aimerais mieux la mort; au moins ce serait l’oubli.
Écris-moi bien vite. Toutes mes affections à tous.
Décembre 1894.
Ma bonne chérie,
Merci de ta longue lettre d’hier; je n’ai jamais douté de ton adorable dévouement, de ton grand cœur. C’est surtout à toi que je pensais dans les jours sombres, à la tristesse et au chagrin que tu devais éprouver; ce fut là ma seule faiblesse.
Quant à moi, ne crains rien; si j’ai beaucoup souffert, je n’ai jamais ni courbé, ni fléchi la tête. Mes plus grands moments de tristesse étaient quand je pensais à toi, ma bonne chérie, à toute notre famille.
Je pressentais la douleur que vous deviez éprouver d’être ainsi sans nouvelles de moi.
J’avais le temps de penser à vous tous, dans ces longues journées et ces nuits sans sommeil, en tête à tête avec mon cerveau. Rien pour lire, rien pour écrire. Je tournais comme un lion en cage, essayant de déchiffrer une énigme que je ne pouvais pas saisir.
Mais tout en ce monde finit par se découvrir à force de persévérance et d’énergie; je te jure que je découvrirai le misérable qui a commis cet acte infâme.
Conserve donc tout ton courage, ma bonne chérie, et regarde le monde en face, tu en as le droit.
Remercie tout le monde de leur admirable dévouement à ma cause, embrasse pour moi nos chers enfants et toute la famille.
Mille baisers pour toi de ton dévoué,
Alfred.
Décembre 1894.
Ma bonne chérie,
Ta lettre que j’attendais impatiemment m’a fait éprouver un grand soulagement et en même temps m’a fait monter les larmes aux yeux en songeant à toi, ma bonne chérie.
Je ne suis pas parfait. Quel homme peut se vanter de l’être? Mais, ce que je puis assurer, c’est que j’ai toujours marché dans la voie du devoir et de l’honneur; jamais je n’ai eu de compromis avec ma conscience sur ce sujet. Aussi, si j’ai beaucoup souffert, si j’ai éprouvé le martyre le plus épouvantable qu’il soit possible d’imaginer, ai-je toujours été soutenu dans cette lutte terrible par ma conscience qui veillait droite et inflexible.
Ma réserve un peu hautaine, la liberté de ma parole et de mon jugement, mon peu d’indulgence, me font aujourd’hui le plus grand tort. Je ne suis ni un souple, ni un habile, ni un flatteur.
Jamais nous ne voulions faire de visites; nous restions cantonnés chez nous, nous contentant d’être heureux.
Et aujourd’hui on m’accuse du crime le plus monstrueux qu’un soldat puisse commettre!
Ah! si je tenais le misérable qui non seulement a trahi son pays, mais encore a essayé de faire retomber son infamie sur moi, je ne sais quel supplice j’inventerais pour lui faire expier les moments qu’il m’a fait passer.
Il faut cependant espérer qu’on finira par trouver le coupable. Ce serait, sans cela, à désespérer de la justice en ce monde.
Appliquez à cette recherche tous vos efforts, toute votre intelligence, toute ma fortune, s’il le faut.
L’argent n’est rien, l’honneur est tout.
Dis à M.[1]que je compte sur lui pour cette œuvre. Elle n’est pas au-dessus de ses forces. Dût-il remuer ciel et terre, il faut trouver ce misérable.
[1]Mathieu Dreyfus.
[1]Mathieu Dreyfus.
Je t’embrasse mille fois comme je t’aime.
Ton dévoué,Alfred.
Mille baisers aux enfants.
Toutes mes affections à toutes nos familles et merci de leur dévouement à la cause d’un innocent.
Lundi, 11 décembre.
Ma bonne chérie,
J’ai reçu ta lettre d’hier, ainsi que celles de ta sœur et d’Henri.
Espérons que bientôt justice me sera rendue et que je me retrouverai parmi vous.
Entre toi et nos chers enfants, entre vous tous, je retrouverai le calme dont j’ai grand besoin.
Mon cœur est profondément ulcéré et tu peux facilement le comprendre. Avoir consacré toute sa vie, toutes ses forces, toute son intelligence au service de son pays, et se voir accusé du crime le plus monstrueux qu’un soldat puisse commettre, c’est épouvantable.
Rien qu’en y pensant, tout mon être se révolte et tressaille d’indignation. Je me demande encore par quel miracle je ne suis pas devenu fou, comment moncerveau a pu résister à un choc aussi épouvantable.
Je t’en supplie, ma chérie, n’assiste pas aux débats. Il est inutile de t’imposer encore de nouvelles souffrances, celles que tu as déjà supportées, avec une grandeur d’âme et un héroïsme dont je suis fier, sont plus que suffisantes. Réserve ta santé pour nos enfants; nous aurons aussi besoin tous deux de nous soigner réciproquement pour oublier cette terrible épreuve, la plus terrible que les forces humaines puissent supporter.
Embrasse bien nos bons chéris pour moi, en attendant que je puisse le faire moi-même.
Affectueux souvenirs à tous.
Je t’embrasse comme je t’aime.
Ton dévoué,Alfred.
Mardi, 12 décembre 1894.
Ma chère Lucie,
Veux-tu être mon interprète auprès de tous les membres de nos deux familles, auprès de tous ceux qui s’intéressent à moi, pour leur dire combien j’ai été touché de leurs bonnes lettres et de leurs témoignages de sympathie.
Je ne puis leur répondre, car que leur dirai-je? Mes souffrances? ils peuvent les comprendre, et je n’aime pas à me plaindre. D’ailleurs mon cerveau est brisé et les idées y sont parfois confuses. Mon âme seule reste vaillante comme au premier jour, devant l’accusation épouvantable et monstrueuse qu’on m’a jetée à la face. Tout mon être se révolte encore à cette pensée.
Mais la vérité finit toujours par se faire jour, envers et malgré tous. Nous ne sommes plus dans un siècle où la lumière pouvait être étouffée. Il faudra qu’elle se fasse entière et absolue, il faudra que ma voix soit entendue par toute notre chère France, comme l’a été mon accusation. Ce n’est pas seulement mon honneur que j’ai à défendre, mais encore l’honneur de tout le corps d’officiers dont je fais partie et dont je suis digne.
J’ai reçu les vêtements que tu m’as envoyés. Si tu en as l’occasion, tu pourras m’envoyer ma pèlerine, la pelisse est inutile. Ma pèlerine est dans l’armoire de l’antichambre.
Embrasse bien nos chéris pour moi. J’ai pleuré sur cette bonne lettre de notre cher Pierrot; il me tarde bien de pouvoir l’embrasser, ainsi que vous tous.
Mille baisers pour toi.
Ton dévoué,Alfred.
Jeudi, 14 décembre 1894.
Ma chère Lucie,
J’ai reçu ta bonne lettre ainsi que de nouvelles lettres de la famille. Remercie-les bien tous de ma part; tous ces témoignages d’affection et d’estime me touchent plus que je ne saurais dire.
Quant à moi, je suis toujours le même. Quand on a la conscience tranquille et pure, on peut tout supporter. Je suis convaincu que la lumière finira par se faire, que la certitude de mon innocence finira par entrer dans tous les cœurs.
J’ai affaire à des soldats loyaux et honnêtes comme moi-même. Ils reconnaîtront, j’en suis sûr, l’erreur qui a été commise.
L’erreur, malheureusement, est de ce monde. Qui peut dire ne s’être jamais trompé?
Je suis heureux des bonnes nouvelles que tu me donnes des enfants. Tu as raison de mettre P... à l’huile de foie de morue, l’époque est propice. Embrasse bien ce gamin de ma part. Comme il me tarde de tenir ces chers enfants dans mes bras!
J’espère, comme toi, qu’on finira par m’accorder l’autorisation de t’embrasser. Ce sera pour moi un des jours les plus heureux de ma vie, ce sera une consolation à toutes les douleurs que j’ai endurées.
Alfred.
Vendredi, 15 décembre 1894.
Ma chère Lucie,
J’ai reçu ta bonne lettre ainsi que celle de maman, merci des sentiments que celle-ci exprime à mon égard, sentiments dont je n’ai jamais douté et que j’ai toujours mérités, je puis le dire hautement.
Enfin le jour de ma comparution approche, j’en finirai donc avec cette torture morale. Ma confiance est absolue; quand on a la conscience pure et tranquille, on peut se présenter partout la tête haute. J’aurai affaire à des soldats qui m’entendront et me comprendront. La certitude de mon innocence entrera dans leur cœur, comme elle a été toujours dans celui de mes amis, de ceux qui m’ont connu intimement.
Ma vie tout entière en est le meilleur garant. Jene parle pas des calomnies infâmes et anonymes qu’on a débitées sur mon compte; elles ne m’ont pas touché, je les méprise.
Embrasse bien nos chéris pour moi, et reçois pour toi les tendres baisers de ton dévoué mari,
Alfred.
Dimanche, 17 décembre 1894.
Ma chère Lucie,
Je ne sais si cette lettre te parviendra aujourd’hui, car les bureaux sont fermés. Je ne veux cependant pas laisser passer cette journée sans t’écrire un mot. Je suis heureux de te savoir entourée de toute la famille, ton chagrin doit être ainsi moins grand, car rien ne soutient comme l’affection qu’on vous témoigne.
Quant à moi, ma chérie, n’aie aucune inquiétude. Je suis prêt à paraître devant mes juges, l’âme tranquille.
Je puis paraître devant eux comme je paraîtrai quelque jour devant Dieu, le front haut, la conscience pure.
Je suis heureux de savoir que votre santé à tous est bonne, ainsi que celle des enfants.
Continue à bien te soigner, ma chérie, et conserve tout ton courage. L’épreuve, il est vrai, est grande, mais mon courage ne l’est pas moins.
Si j’ai eu des moments d’abattement terribles, si j’ai supporté une torture morale épouvantable du soupçon qu’on faisait planer sur moi, par contre ma tête est toujours restée haute. Aujourd’hui commehier, je puis regarder le monde en face, je suis digne de commander à nos soldats.
Embrasse les chéris pour moi et affectueux baisers de ton dévoué
Alfred.
Lundi, 18 décembre 1894.
Ma chère Lucie,
Je reçois aujourd’hui seulement ta bonne lettre de samedi. De même, je n’ai pu t’écrire hier dimanche, car les bureaux étaient fermés et ma lettre n’aurait pu passer.
Comme tu dois souffrir, ma pauvre chérie! Je me l’imagine en comparant ta souffrance à celle que j’éprouve moi-même de ne pouvoir te voir. Mais il faut savoir se raidir contre la douleur, se résigner et conserver toute sa dignité.
Montrons que nous sommes dignes l’un de l’autre, que les épreuves, même les plus cruelles, même les plus imméritées, ne sauraient nous abattre.
Quand on a la conscience pour soi, on peut, comme tu le dis si justement, tout supporter, tout souffrir. C’est ma conscience seule qui m’a permis de résister; autrement je serais mort de douleur ou, du moins, dans un cabanon de fous.
Je ne puis moi-même me rappeler encore les premiers jours sans un frisson d’épouvante; mon cerveau était comme une chaudière bouillante; à chaque instant je craignais qu’il ne m’échappât.
Ne t’inquiète pas de l’irrégularité de mes lettres; tu sais que je ne puis t’écrire à ma guise. Sois donc forte et courageuse; soigne bien ta santé.
Merci de toutes les nouvelles que tu me donnes des nôtres. Dis-leur que j’ai souvent pensé à eux, à la douleur qu’ils devaient éprouver. Il faut nous lier en un faisceau inébranlable que rien ne saurait briser; notre vie pure et honnête, tout le passé de toutes nos familles, notre dévouement à la France sont les meilleures garants de ce que nous sommes.
J’ai reçu aussi deux bonnes lettres de J. et de R. Elles m’ont fait grand plaisir.
Merci aussi des nouvelles que tu me donnes des enfants. Ah! les pauvres chéris! Quelle joie j’aurais à pouvoir les embrasser, ainsi que toi, ma bonne chérie. Mais je ne veux pas me laisser aller sur un pareil sujet, car alors tout se fond en moi...
L’amertume me monte du cœur aux lèvres... et il me faut toutes mes forces.
Remercie M., ainsi que tous mes frères et sœurs, ainsi que toute la famille, de ce qu’ils font pour moi. Embrasse-les bien de ma part.
Je m’arrête ici, car tous les souvenirs du bonheur que j’avais entre vous tous ravivent ma douleur.
Avoir tout sacrifié à son pays, l’avoir servi avec un entier dévouement, avec toutes ses forces, avec toute son intelligence... et se voir accusé d’un crime aussi épouvantable! Non... non...!
Écris-moi souvent, écris-moi longuement. Mes meilleurs moments sont ceux où je reçois des nouvelles de vous tous.
Mille baisers pour toi et les enfants.
Ton dévoué,Alfred.
Mardi, 13 décembre 1894.
Ma bonne chérie,
J’arrive enfin au terme de mes souffrances, au terme de mon martyre. Demain je paraîtrai devant mes juges, le front haut, l’âme tranquille.
L’épreuve que je viens de subir, épreuve terrible s’il en fût, a épuré mon âme. Je te reviendrai meilleur que je n’ai été. Je veux te consacrer à toi, à mes enfants, à nos chères familles, tout ce qui me reste encore à vivre.
Comme je te l’ai dit, j’ai passé par des crises épouvantables. J’ai eu de vrais moments de folie furieuse, à la pensée d’être accusé d’un crime aussi monstrueux.
Je suis prêt à paraître devant des soldats, comme un soldat qui n’a rien à se reprocher. Ils verront sur ma figure, ils liront dans mon âme, ils acquerront la conviction de mon innocence comme tous ceux qui me connaissent.
Dévoué à mon pays auquel j’ai consacré toutes mes forces, toute mon intelligence, je n’ai rien à craindre.
Dors donc tranquille, ma chérie, et ne te fais aucun souci. Pense seulement à la joie que nous éprouverons à nous trouver bientôt dans les bras l’un de l’autre, à oublier bien vite ces jours tristes et sombres.
A bientôt donc, ma bonne chérie, à bientôt le bonheur de t’embrasser ainsi que nos bons chéris.
Mille baisers en attendant cet heureux moment.
ALfred.
23 décembre 1894.
Ma chérie,
Je souffre beaucoup, mais je te plains encore plus que moi. Je sais combien tu m’aimes; ton cœur doit saigner. De mon côté, mon adorée, ma pensée a toujours été vers toi, nuit et jour.
Être innocent, avoir eu une vie sans tache et se voir condamné pour le crime le plus monstrueux qu’un soldat puisse commettre, quoi de plus épouvantable! Il me semble parfois que je suis le jouet d’un horrible cauchemar.
C’est pour toi seule que j’ai résisté jusqu’aujourd’hui; c’est pour toi seule, mon adorée, que j’ai supporté le long martyre. Mes forces me permettront-elles d’aller jusqu’au bout? Je n’en sais rien. Il n’y a que toi qui puisses me donner du courage; c’est dans ton amour que j’espère le puiser.
Parfois, j’espère aussi que Dieu, qui m’a cependant bien abandonné jusqu’à présent, finira par faire cesser ce martyre d’un innocent, qu’il fera qu’on découvre le vrai coupable. Mais pourrai-je résister jusque-là?
J’ai signé mon pourvoi en revision.
Je n’ose te parler des enfants, leur souvenir m’arrache le cœur. Parle-m’en; qu’ils soient ta consolation.
Mon amertume est telle, mon cœur si ulcéré, que je me serais déjà débarrassé de cette triste vie, si ton souvenir ne m’arrêtait, si la crainte d’augmenter encore ton chagrin ne retenait mon bras.
Avoir entendu tout ce qu’on m’a dit, quand on sait en son âme et conscience n’avoir jamais failli, n’avoir même jamais commis la plus légère imprudence, c’est la torture morale la plus épouvantable.
J’essaierai donc de vivre pour toi, mais j’ai besoin de ton aide.
Ce qu’il faut surtout, quoi qu’il advienne de moi, c’est chercher la vérité, c’est remuer ciel et terre pour la découvrir, c’est y engloutir s’il le faut notre fortune, afin de réhabiliter mon nom traîné dans la boue. Il faut à tout prix laver cette tache imméritée.
Je n’ai pas le courage de t’écrire plus longuement. Embrasse tes chers parents, nos enfants, tout le monde pour moi.
Mille et mille baisers,
Alfred.
Tâche d’obtenir la permission de me voir. Il me semble qu’on ne peut te la refuser maintenant.
Lundi soir, 24 décembre 1894.
Ma chérie,
C’est encore à toi que j’écris, car tu es le seul fil qui me rattache à la vie. Je sais bien que toute ma famille, que toute la tienne m’aiment et m’estiment; mais enfin, si je venais à disparaître, leur chagrin si grand finirait par disparaître avec les années.
C’est pour toi seule, ma pauvre chérie, que j’arrive à lutter; c’est ta pensée qui arrête mon bras. Combien je sens, en ce moment, mon amour pour toi; jamais il n’a été si grand, si exclusif. Et puis, un faible espoir me soutient encore un peu: c’est de pouvoir un jour réhabiliter mon nom. Mais surtout, crois-le bien, si j’arrive à lutter jusqu’au boutcontre ce calvaire, ce sera uniquement pour toi, ma pauvre chérie, ce sera pour t’éviter encore un nouveau chagrin ajouté à tous ceux que tu as supportés jusqu’ici. Fais tout ce qui est humainement possible pour arriver à me voir.
Je t’embrasse mille fois comme je t’aime,
Alfred.
24 décembre 1894.(Nuit de lundi à mardi)
Ma chère adorée,
J’ai reçu tout à l’heure ta lettre; j’espère que tu as reçu les miennes. Pauvre chérie, comme tu dois souffrir, comme je te plains! J’ai versé bien des larmes sur ta lettre, je ne puis accepter ton sacrifice. Il faut que tu restes, il faut que tu vives pour les enfants. Songe à eux d’abord avant de penser à moi; ce sont de pauvres petits qui ont absolument besoin de toi.
Ma pensée me ramène toujours vers toi.
Mᵉ Demange, qui est venu tout à l’heure, m’a dit combien tu étais admirable; il m’a fait de toi un éloge auquel mon cœur faisait écho.
Oui, ma chérie, tu es sublime de courage et de dévouement; tu vaux mieux que moi. Je t’aimais déjà de tout mon cœur et de toute mon âme; aujourd’hui, je fais plus, je t’admire. Tu es certes une des plus nobles femmes qui soient sur terre. Mon admiration pour toi est telle, que, si j’arrive à boire le calice jusqu’au bout, ce sera pour être digne de ton héroïsme.
Mais ce sera bien terrible de subir cette honteusehumiliation; j’aimerais mieux me trouver devant un peloton d’exécution. Je ne crains pas la mort; je ne veux pas du mépris.
Quoi qu’il en soit, je te prie de recommander à tous de lever la tête comme je le fais moi-même, de regarder le monde en face sans faiblir. Ne courbez jamais le front et proclamez bien haut mon innocence.
Maintenant, ma chérie, je vais de nouveau laisser tomber ma tête sur l’oreiller et penser à toi.
Je t’embrasse et te serre sur mon cœur.
Alfred.
Embrasse bien, bien les petits pour moi.
Veux-tu être assez bonne pour faire déposer 200 fr. au greffe de la prison.
25 Décembre 1894.
Ma chérie,
Je ne puis pas dater cette lettre, car je ne sais même pas quel jour nous sommes. Est-ce mardi? Est-ce mercredi? Je ne sais. Toujours est-il qu’il fait nuit. Comme le sommeil fuit mes paupières, je me lève pour t’écrire.
Parfois il me semble que tout cela n’est pas arrivé, que je ne t’ai jamais quittée.
Dans mes hallucinations, tout ce qui vient de nous arriver me paraît un mauvais cauchemar; mais le réveil est terrible.
Je ne puis plus croire à rien, sinon en ton amour, en l’affection de tous les nôtres.
Il faut toujours chercher le véritable coupable;tous les moyens sont bons. Le hasard seul ne suffit pas.
Peut-être arriverai-je à surmonter l’horrible terreur que m’inspire la peine infamante que je vais subir. Être un homme d’honneur et se voir arracher, quand on est innocent, son honneur, quoi de plus épouvantable? C’est le pire de tous les supplices, pire que la mort. Ah! si j’arrive jusqu’au bout, ce sera bien pour toi, ma chère adorée, car tu es le seul fil qui me rattache à la vie.
Comme nous nous aimions!
C’est aujourd’hui surtout que je sens toute la place que tu as dans mon cœur. Mais, avant tout, soigne-toi, occupe-toi de ta santé. Il le faut, à tout prix, pour mes enfants, qui ont besoin de toi.
Donc, poursuivez vos recherches à Paris comme là-bas. Tout est à tenter, il ne faut rien négliger. Le nom du coupable, il y a forcément des personnes qui le connaissent.
Je t’embrasse,
Alfred.
26 Décembre 1894.(Mercredi, deux heures.)
Ma chérie,
Je viens de recevoir tes deux lettres et celle de Marie.
Tu es sublime, mon adorée, et j’admire ton courage et ton héroïsme. Je t’aimais déjà; aujourd’hui, je me mets à deux genoux devant toi, car tu es une femme sublime. Mais ne te laisse pas abattre, je t’en supplie; pense à nos enfants, qui ont besoin de toi.
Peut-être arriverai-je à résister pour être à hauteur de toi. Ce ne sont pas les souffrances physiques que je crains; celles-ci n’ont jamais pu m’abattre, elles glissent sur ma peau. Mais c’est cette torture morale de savoir mon nom traîné dans la boue, le nom d’un innocent, le nom d’un homme d’honneur. Crie-le bien haut, ma chérie; criez tous que je suis un innocent, victime d’une fatalité épouvantable.
Arriverons-nous à découvrir le véritable coupable? Espérons-le, car ce serait à désespérer de tout.
J’espère te voir bientôt, et c’est ce qui me console. Toute la journée, toute la nuit, mes pensées vont vers toi, vers vous tous. Je pense au bonheur dont nous jouissions et je me demande encore par quelle fatalité inexplicable il s’est brisé ainsi.
C’est le drame le plus effroyable qu’il m’ait été donné de lire, et celui-ci est vécu, malheureusement.
Enfin, soigne-toi bien, ma chérie, il te faut toute ta santé, toute ta vigueur physique, si tu veux mener à bien la tâche que tu as entreprise si noblement.
Je t’embrasse, ainsi que mes pauvres chéris, auxquels je n’ose pas penser.
Mille baisers,
Alfred.
26 Décembre 1894.(Mercredi, quatre heures.)
Ma chérie,
Tu me demandes ce que je fais toute la journée. Je pense à toi, je pense à vous tous. Si cette pensée consolante ne me soutenait pas, si je ne sentais pas, à travers les murs épais de ma prison, le soufflepuissant de votre sympathie, je crois que je me laisserais aller et que le désespoir entrerait dans mon âme. C’est ton amour, c’est votre affection à tous, qui me donnent le courage de vivre.
Mᵉ Demange vient de venir; il est resté quelques instants avec moi. Sa foi en moi est complète et absolue; c’est ce qui me donne également du courage.
Ce ne sont pas les souffrances physiques qui m’effraient; je suis de taille à les supporter. Mais cette torture morale continuelle, ce mépris qui va me poursuivre partout, moi si fier, si sûr de mon honneur, c’est cela que je trouve terrible et épouvantable.
Enfin, ma chérie, je ne veux pas te torturer plus l’âme. Ton chagrin est déjà assez grand.
Je t’embrasse bien fort,
Alfred.
Mercredi, dix heures du soir.
Je ne dors pas et c’est vers toi que je reviens encore. Suis-je donc marqué d’un sceau fatal, pour être abreuvé de tant d’amertume? Je suis calme en ce moment; mon âme est forte et s’élève dans le silence de la nuit. Comme nous étions heureux, ma chérie! Tout nous souriait dans la vie: fortune, amour, enfants adorables, famille unie, tout enfin; puis ce coup de foudre épouvantable, effroyable. Achète, je te prie, des jouets aux enfants pour leur jour de l’an; dis-leur qu’ils viennent de leur père; il ne faut pas que ces pauvres âmes qui entrent dans la vie souffrent déjà de nos peines.
Ah! ma chérie, si je ne t’avais, comme je quitterais la vie avec délices! Ton amour me retient, lui seul me permet de supporter la haine de tout un peuple.
Et ce peuple a raison: on lui a dit que j’étais un traître. Ah! ce mot horrible de traître, comme il m’arrache le cœur!
Moi... traître! Est-il possible qu’on ait pu m’accuser et me condamner pour un crime aussi monstrueux!
Criez bien haut mon innocence; criez de toutes les forces de vos poumons; criez-le sur tous les toits, afin que les murs s’ébranlent.
Et cherchez le coupable, c’est celui-là qu’il nous faudrait.
Je t’embrasse comme je t’aime,
Alfred.
27 Décembre 1894.(Jeudi, six heures du soir.)
Ma chère Lucie,
Ton héroïsme me gagne; fort de ton amour, fort de ma conscience et de l’appui inébranlable que je trouve dans nos deux familles, je sens mon courage renaître.
Je lutterai donc jusqu’à mon dernier souffle, je lutterai jusqu’à ma dernière goutte de sang.
Il n’est pas possible que la lumière ne se fasse pas quelque jour; sentant ton cœur battre près du mien, je supporterai tous les martyres, toutes les humiliations, sans courber la tête. Ta pensée, ma chérie, me donnera les forces nécessaires.
Décidément, ma chère adorée, les femmes sont supérieures à nous; parmi elles, tu es une des plus belles et des plus nobles figures que je connaisse.
Je t’aimais profondément, tu le sais; aujourd’hui, je fais plus, je t’admire et te vénère. Tu es une sainte, tu es une noble femme. Je suis fier de toi et essaierai d’être digne de toi.
Oui, ce serait une lâcheté que de déserter la vie; ce serait mon nom, celui de mes chers enfants souillé et avili à jamais. Je le sens aujourd’hui; mais, que veux-tu, le coup était trop cruel et mon courage avait sombré; c’est toi qui l’as relevé.
Ton âme fait tressaillir la mienne.
Donc, nous appuyant l’un sur l’autre, fiers de nous, avec notre volonté, nous arriverons à réhabiliter notre nom; nous réhabiliterons notre honneur, qui n’a jamais failli.
Je t’embrasse comme je t’aime,
Alfred.
Jeudi, onze heures du soir.
J’espérais presque recevoir encore un mot de toi ce soir. Si tu savais avec quel bonheur je reçois tes lettres, avec quelle ivresse je les lis et les relis toute la journée!
Bonsoir, bonne nuit, ma chérie.
Nous vivrons encore l’un pour l’autre.
Le 28 décembre 1894.(Vendredi, 10 heures matin.)
Ma chère Lucie,
J’ai reçu ta bonne lettre datée d’hier à midi. Tu as raison, il faut que je vive, il faut que je vive pour toi, pour nos chers enfants dont il faut que je réhabilite le nom. Quelles que soient les épouvantables tortures morales que je vais éprouver, il faut que je résiste. Je n’ai pas le droit de déserter mon poste.
Si j’étais seul en cause, je n’hésiterais pas; mais ton nom, le nom de ma famille, tout est atteint. Il faut donc s’armer de courage pour la lutte: à force d’énergie, de volonté, nous triompherons. On finira bien par parler. Appuyé sur ton inébranlable courage, nous réussirons.
Écris-moi souvent. Relayez-vous tour à tour. Chacune de vos lettres me soulage; il me semble que je t’entends parler, que j’entends parler tes chers parents.
Je t’embrasse ainsi que toute ta chère famille.
Mille bons baisers aux enfants.
Alfred.
Vendredi, midi.
Je reçois ta lettre datée de jeudi soir, ainsi que les quelques bons mots de Pierrot. Embrasse bien ce chéri pour moi, embrasse bien Jeanne. Oui, il faut que je vive, il faut que je rassemble toute mon énergie pour laver la tache qui pèse sur la tête de mes enfants. Je serais lâche si je désertais mon poste. Je vivrai, je le veux.
Je t’embrasse,
Alfred.
Lundi, 31 décembre.
Ma chère Lucie,
J’ai aussi longuement pensé hier au soir à mon père, à toute ma famille; je ne te cacherai pas que j’ai beaucoup pleuré. Mais ces larmes m’ont soulagé. Notre consolation, c’est l’affection profonde qui nous lie tous, c’est l’affection que je rencontre aussi chez les tiens.
Il est impossible, avec ce faisceau si puissant, avec l’aide de Mᵉ Demange qui se montre aussi d’un dévouement remarquable, que nous n’arrivions pas tôt ou tard à la découverte de la vérité. J’avais eu tort de vouloir déserter la vie, je n’en ai pas le droit. Je lutterai jusqu’à mon dernier souffle. Dans ces longues journées et ces tristes nuits, mon âme s’épure et se fortifie. Mon devoir est nettement tracé: il faut que je laisse à mes enfants un nom pur et sans tache.
Travaillons à cela, ma chérie, sans trêve ni repos. Aucune démarche, aucune tentative ne doit vous rebuter, il faut tout tenter.
Les livres de M. Bayles que tu m’as envoyés sont suffisants pour le moment; plus tard il me faudra un ouvrage présentant exercices et corrigés en face, afin que je puisse travailler moi-même.
Pour le moment, il faut que je rassemble toutes mes forces pour supporter l’horrible humiliation qui m’attend.
Mais ne vous relâchez pas un seul instant. Vous pourrez peut-être tâter un terrain dont j’ai parlé ce soir à Mᵉ Demange; il ne faut rien négliger et tout essayer.
Je t’embrasse comme je t’aime,
ALfred.
Bons baisers aux chéris. Je n’ose rien te souhaiter pour le jour de l’an; cette fête ne s’accorde pas avec nos malheurs actuels.
J’ai même oublié de souhaiter la fête à ta mère pour son anniversaire de naissance; répare, je te prie, cet oubli bien excusable dans ces tristes circonstances.
Je pense que tu auras donné des jouets aux enfants de la part de leur père. Il ne faut pas que ces jeunes âmes souffrent déjà de nos douleurs.
J’ai reçu l’encrier. Merci.
5 heures, soir.
Le pourvoi est rejeté, comme il fallait s’y attendre. On vient de me le signifier. Demande de suite la permission de me voir.