IVCYDALISE

Cogolin, 30 septembre.

Monsieur,

Je vous écris moi-même. Cydalise a fait ce miracle. Ma divinité, qui était déjà vieille il y a six mille ans, en sait presque autant que ces petits garçons qui sortent en courant de l'école. Je ne dirai pas que cela m'a ouvert le monde. Cela me l'a voilé, au contraire, et je l'ai vu diminuer, comme se rapetissent les pins sur la colline, à mesure que l'on s'en éloigne. Mais en se rapetissant il devient plus net, ses contours sont plus fixes et ses lumières plus vives. Mon cerveau en est tout changé. Ce n'est déjà plus celui d'un dieu. La vision vaste, mais confuse, et presque inconsciente, s'est tout à coup précisée. Peu à peu, je me suis détaché de la nature, d'où je me suis érigé, seul. Elle vivait en moi et je la sentais comme le battement de mon cœur. C'est moi maintenant qui vis en elle et je cherche en vain à la toucher de mes mains: elle n'est plus que de l'air, de la lumière, des odeurs et des aliments. Je la sentais respirer du même souffle que moi et il faut maintenant que je la boive: cela m'enivre.

Cydalise s'amuse de mes étonnements.

—«Je vois, dit-elle, naître un homme. C'est plus beau qu'un dieu. J'étais curieuse de toi. Maintenant je t'aime, car je lis dans tes yeux une fraternité. On ne peut aimer que ses pareils ou ceux qu'on a façonnés à son image. Quand les dieux se mettent à aimer ils deviennent des hommes.»

Ce singulier langage me réjouit, car c'est la vérité, je me suis mis à aimer Cydalise, je le reconnais à cela que les plus belles filles me sont presque indifférentes ou que l'image de Cydalise vient s'interposer aussitôt entre elles et moi, si par hasard elles me plaisent et m'attirent. Il y en a eu beaucoup sous nos pins, cet été. Elles se couchaient dans la lavande, leur grand chapeau sur les yeux et elles feignaient de dormir dans la paix tiède des sérées, sous le dernier rai du soleil. Oh! l'émotion soudaine, le frisson qui d'un coup tend l'arc, quand la robe lentement levée laisse voir un beau corps rayonnant de nudité! Ce n'est pas un vieux souvenir. Il y a encore des raffinements qui, jadis, étaient l'habitude. Ces pieds nus dans des sandales, ces capuces, ces robes de nonne comme j'en vis autrefois à Florence, droites et modestes dans leur laine grise couleur du temps et de l'innocence, j'ai revu cela, un soir, sous les pins de Cogolin.

Qu'elle fut bonne, qu'elle fut belle, qu'elle fut douce, la petite nonne de Cogolin! Et ses yeux, comme à mon approche ils mêlèrent candidement leurs longs cils d'or! C'est ma dernière aventure. Le souvenir m'en est cher et je ne l'ai pas sacrifié à l'amour de Cydalise, mais depuis, je n'ai plus cherché rien, accepté rien. Quand j'ai su mes lettres, j'ai voulu graver sur l'écorce d'un platane:

LE SATYRE ANTIPHILOS EST FIDÈLE A CYDALISE

LE SATYRE ANTIPHILOS EST FIDÈLE A CYDALISE

En relisant l'inscription, je ne pouvais croire que cela fût la vérité et que je l'eusse écrit moi-même. J'allais éclater de rire, quand je vis dans les yeux de Cydalise un regard heureux. Je compris que je n'avais pas menti.

Nous vivons des jours dorés. Mon amante me donne presque toute sa vie. Quand elle va à la ville, elle en revient un peu lasse, avec des pièces d'or qu'elle me montre en souriant et des gâteaux au lait et au miel que nous partageons au bord d'un ruisseau pur où les colombes comme nous viennent boire. Puis elle me donne une leçon. Je crois que l'or qu'elle rapporte lui vient de celle qu'elle donne aux hommes, là-bas. Quand je lui demande si ses élèves font des progrès, elle me baise le poitrail et joue avec mes frisures pour toute réponse. Moi, je me laisse faire, puis nous parcourons notre domaine, c'est-à-dire le bois de pins, la pelouse de bruyère et de lavande, le coteau aride dans lequel il y a une grotte et des broussailles qu'arrête le ruisseau près duquel ont poussé quelques platanes.

Cela semble à Cydalise singulier et amusant de coucher dans une grotte. Je n'ai jamais dormi qu'en plein air ou dans des grottes, et ce qui m'étonne et ce qui m'amuse dans la nôtre, ce n'est pas qu'elle soit une grotte, mais que Cydalise en ait fait un palais digne de l'Olympe. Elle a apporté dans un char que traînait un cheval rapide un grand sac de laine cousu avec art, sur lequel nous nous étendons, bien plus à l'aise que sur les feuilles mortes, qui sont pourtant douces, des peaux de bêtes, des étoffes richement tissées et peintes des couleurs les plus vives. Elle a pour sa toilette réuni mille objets qu'envieraient les déesses et, rangés sur des planchettes élégantes, il y a, ce que je n'avais pour ainsi dire jamais vu, des livres et des cahiers d'images. Par elle si nette, si raffinée, divine, on le croirait, je vis dans un enchantement. J'ai des loisirs. Mes repas tout préparés m'attendent et le temps que je passais à cueillir fruits et racines, à faire des provisions d'écureuil, il s'écoule là, maintenant, près d'un livre où je découvre la vie.

Voilà ce qui est singulier pour moi, bien plus encore que les féeries créées par Cydalise, c'est que la vie puisse être contenue dans les pages d'un livre. Oui, j'ai vu qu'une feuille de papier sur laquelle on dirait qu'un hanneton s'est promené bien sagement, mais les pattes sales, qu'un tel chiffon détient en lui plus de choses que les vallons et les coteaux, les arbres et les horizons qui se dressent ou s'allongent devant mes yeux. Ma longue et divine expérience est confondue. Je croyais savoir parce que j'avais vu, mais les hommes ont regardé, et ce n'est pas la même chose. Je ne puis que vous exprimer mal mes joies de jeune civilisé. Il est entré en moi tant d'idées dont je n'avais pas le moindre soupçon, que j'en suis tout troublé. C'est en vain que j'essaierais de vous les dire. Puis, ce serait expliquer le vol à un habitant des airs. Mais j'ai besoin d'un confident, d'un homme à qui je puisse avouer, sans qu'il en rie, mon nouvel état d'esprit. Cydalise m'intimide trop: je suis près d'elle comme un grand enfant qui cherche à lire dans les yeux et qui s'y mire.

Ah! divine nature, c'est toi la cause, cependant, et c'est toi d'abord que je dois remercier. C'est ma noble nudité et la hardiesse sauvage de mon allure qui ont attiré à moi la femme où je frotte la rugosité de ma peau; je l'ai usée jusqu'au sang et ma chair s'est faite d'une sensibilité inconnue. Les antennes de la volupté sont devenues peu à peu celles de l'intelligence. Quand Cydalise, sous mes yeux attentifs, laisse tomber ses vêtements et éclate, il me semble que c'est Isis qui se dévoile, mon cerveau s'exalte et non plus seulement mon sens génésique, et, du même mouvement, que ma chair, mon esprit se dilate et s'épanouit.

Hein? Ce n'est pas mal pour un Satyre? Je me relis avec complaisance, je déplace quelques virgules, je m'amuse beaucoup.

Votre

Antiphilos.


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