VIIIL'EAU DE FENOUIL

Toulon, 1eravril.

Mon cher ami, je vous remercie de vos conseils, je m'en suis bien trouvé. Tout a parfaitement réussi. Mon chagrin a touché Cydalise. Il était réel. Je n'ai eu à en feindre que l'excès et à simuler le désespoir. Huit jours de comédie suprême ont réduit mon amante à toutes les complaisances. Que les femmes sont faciles à tromper! J'en ai fait l'expérience autrefois avec les naïves nymphes de ma terre natale; les femmes, à peine un peu plus rusées, tombent aux mêmes pièges. Occupées d'elles-mêmes plus que tout au monde et confiantes au dernier point dans le pouvoir de leurs charmes, elles ignorent que l'on puisse s'en priver pendant huit jours, même pour acquérir ce bien supérieur, la liberté. Instinctives, elles sont supérieures dans les conflits de l'instinct, mais l'exercice de l'intelligence les déroute parce qu'elles ne la supposent jamais chez leurs adversaires. Cydalise n'a compris qu'une chose, c'est que je pouvais échapper à sa tendresse et, depuis ce temps-là, elle redouble de câlineries. Les miennes la rassurent et, comme j'ai été bien accueilli par les compagnies qu'elle fréquente, nous sommes plus unis que jamais.

Je me préparais en secret à ma nouvelle vie. J'y fus, du premier coup, fort à mon aise. Je me dois à moi-même, me disais-je, à l'antiquité et à la divinité de ma race, et j'ai pris l'attitude désabusée d'un humain supérieur en exil chez les Scythes. Je parle peu, sinon quand Cydalise est près de moi pour me pousser du coude ou du genou et je prends peu à peu la réputation d'un homme dédaigneux ou distrait.

«Quelque fils de famille, quelque solide hobereau», ai-je entendu dire.

Cydalise, à qui j'ai répété cela, en a beaucoup ri.

—«C'est que c'est vrai!» répétait-elle.

Elle m'a appris alors que hobereau, cela voulait dire un noble de campagne, demeuré un peu paysan, et, caressant ma barbe, elle m'embrassa devant tout le monde, ce qui fit pousser de petits cris singuliers à plusieurs femmes qui étaient là. Cela se passait au café de l'Amirauté. C'est là que j'ai débuté dans la carrière d'homme du monde, du vaste monde.

Les femmes me regardent beaucoup. Cela ne m'étonne pas, car je dois leur paraître surnaturel, mais presque aucune ne m'a plu encore et Cydalise voit ses inquiétudes se dissiper de jour en jour. Elle m'a confié à un de ses amis, un vieil officier de marine qui a connu des humanités de toutes les couleurs et qui me fait du matin au soir le récit de ses navigations et de ses expériences: cela m'instruit. Il est très fier d'avoir connu une Océanienne nommée Rarahu, qui était inconsolable, comme Calypso, du départ d'Ulysse, et qu'il a pourtant consolée.

—«Je n'avais pas, me dit-il, mon pareil, pour consoler les filles de couleur, abandonnées par des Blancs.»

Cet amour subalterne m'inspire un peu de pitié, mais je suis bien aise de connaître sa fonction amoureuse. Si jamais je quitte Cydalise pour suivre ma destinée, qui, d'ailleurs, est indéfinie, je la remettrai aux mains de ce brave homme.

Un camarade est venu le voir et ils se sont mis à raconter ce qu'ils appellent leurs bonnes fortunes. Ce camarade est très convenable, mais un peu monotone. Quelle pauvreté de souvenirs et de sensations! Il sort de leurs récits je ne sais quelle odeur de gaudriole qui prend à la gorge. Moi, l'amour ne m'a jamais fait rire. Cela fut toujours pour moi la chose la plus grave du monde et la plus profonde. A la vulgaire fille de ferme, sentant la bouse de vache, j'ai trouvé encore un goût d'infini.

Au reste, je crois bien que l'amour nous donne ce que l'on possède déjà et qu'il ne peut nous donner que cela. C'est pourquoi, à des natures comme la mienne, la qualité de l'adversaire importe peu, en dehors des aptitudes de jeunesse et de force. Pourtant la beauté a toujours été une fontaine où mes forces se sont accrues, où je retrouvais toujours renouvelé mon désir à mesure que je l'abandonnais au secret des eaux.

Mais la beauté, c'est si rare! Même les nymphes immortelles, je puis vous l'avouer, sont quelquefois un peu camuses et il y a de la dureté dans leurs sourcils trop rapprochés et leurs cheveux fauves plantés trop bas. Comme moi, avant ma transformation, elles sentent la terre, les feuilles pourries et les fleurs vireuses écrasées par leurs reins. Ne rêvez pas de ces amours qui ne sont belles que par leur inconscience. Je puis encore m'y plaire, j'y retrouverais ma saveur originelle et la jeunesse rude de mes désirs phrygiens, mais vos Cydalises, si précieuses par leur fragilité même, surpassent les délices des immortelles et c'est à leur peau que s'est attachée l'odeur des violettes.

Mes deux marins, cependant, buvaient une sorte d'eau couleur d'herbe et qui sentait le fenouil, leur teint prenait des couleurs de plus en plus riches et, jouant avec des manières d'osselets, comme les bergers de Sicile, ils n'échangeaient plus que de rares paroles où revenaient des mots dont je ne pouvais saisir le sens. Ils avaient oublié les femmes et je n'en fus pas fâché, car je goûte peu les discours insanes dont elles sont le prétexte.

Je pus donc regarder celles qui maintenant emplissaient le café et ne semblaient faire nulle attention à moi. Pourtant je crus remarquer que deux yeux, en apparence perdus dans le vague, se fixaient de temps en temps sur ma figure, et la vanité me poussa à sourire. Un sourire me répondit. Moi qui ne buvais pas d'eau de fenouil, je me sentis devenir plus rouge que mes voisins et soudain je fis un mouvement pour me lever. Mes anciens instincts renaissaient, j'allais vers mon plaisir, comme jadis. Un instant, je crus respirer du véritable fenouil et l'odeur des oranges de Cogolin. Si elle s'était levée aussi, si elle avait fait, comme mes folles de jadis, le geste de fuir, comme j'aurais bondi dans ses pas! Mais elle prit un journal où elle dissimula son visage, et les mobiles du mouvement m'étant enlevés, je demeurai tranquille. Cydalise s'approchait. C'était probablement sa venue, aperçue dans la glace, qui avait fait se déployer le journal. Je me promis désormais d'être plus maître de moi-même et de surveiller les glaces.

La bien-aimée Cydalise m'agaça, puis m'exaspéra en m'appelant sottement «son vieux Tityre», ce qui fit déclencher un petit ressort rouillé chez le vieil officier qui laissa sortir péniblement:

«Tityre tu recubans, recubans…»

Le journal ne remuait pas, mais par prudence je baissai les yeux. Cydalise était également de mauvaise humeur. Heureusement, la partie d'osselets étant finie, les deux bonshommes se tournèrent vers elle et l'assaillirent de galanteries. Celui qui était arrivé le dernier était le plus empressé et Cydalise, amusée, reprit un peu d'entrain. Elle accepta un verre de jus d'herbe et ces messieurs en profitèrent pour remplir leurs coupes, après m'avoir prié de suivre leur exemple:

—«Pas lui, pas lui!» s'écria Cydalise. «Cela le rendrait fou. C'est du lait qu'il lui faut.»

Le lait était bleu et avait un goût de vieux papier, mais je préférais encore cela au fenouil. Que de fois, dans mes courses à travers les prés, au lever du soleil, j'avais pressé dans mes lèvres la mamelle d'Io! Je faillis dire cela tout haut. Par bonheur, la grimace que je fis, en retournant dans ma bouche le relent de ce singulier breuvage, éloigna de mon esprit cette confidence intempestive.

Je me tus, dévorant en silence les bienfaits de la civilisation:

«Enfin, il y a des compensations», me dis-je.

Nous partîmes. Sur le seuil je me retournai vers le journal. Il s'était abaissé. Cydalise surveillait les plis de sa robe. Follement, j'envoyai un baiser au visage qui maintenant me regardait.

—«Viens-tu, Tityre?»

Je suivis.

Est-ce que je commence à comprendre? Adieu.

Votre

Antiphilos.


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