Cannes, 1erdécembre.
Cher ami, je ne vous ai pas conté ce qui nous advint à Monte-Carlo et c'est à peine si je m'en souviens maintenant. Dans le premier moment, cela me semblait considérable, mais je vois bien que les événements n'ont guère d'intérêt que dans leur nouveauté: cela doit nous apprendre à les considérer avec philosophie au moment même qu'ils nous sont le plus douloureux. Il me semble bien que l'aventure arrivée à Diogène, et qui nous atteignait tous les deux, aurait pu mal tourner, du moins il me l'a dit, mais mon insouciance ne s'y est pas arrêtée longtemps et la vie m'a donné raison.
—«Heureux Antiphilos! disait Diogène, en me contemplant avec une admiration mêlée de colère, nous sommes perdus et il est calme comme un dieu! Es-tu capable au moins de me donner un conseil? Animal divin, sois oraculaire, sois dodonique, profère un nombre!»
Il est probable que j'obéis, car Diogène manifesta soudain un grand contentement et disparut, me laissant un peu effaré par ses manières sur un des bancs du jardin, à l'ombre indécise des palmiers. Je ne tardai pas à me remettre, car le lieu était propice à la paix. Des jeunes femmes passaient accompagnées d'hommes vénérables et les mêmes pensées certes n'habitaient pas leurs têtes, car ils avaient des regards dissemblables. Celui des hommes était morne et celui des femmes était stupide, et quoique plusieurs d'entre elles fussent assez jolies, elles ne m'inspiraient aucun désir.
D'ailleurs, je ne dispute jamais une femme à un mâle. Il n'y a que les béliers, les boucs et taureaux qui entremêlent leurs cornes et luttent pour la conquête des femelles. Moi, dont les mœurs sont pacifiques, je ne m'attaque jamais qu'aux femmes seules, c'est plus sûr. Même, à moins que cela ne soit la nuit, autour des maisons, j'attends d'avoir vu dans leurs yeux la petite flamme provocatrice que ma présence manque rarement d'allumer à leurs prunelles. Ainsi, je ne me mets pas en frais, à moins d'être sûr de plaire. Diogène m'a dit que les hommes ne sont pas ainsi et que ce qui les excite dans une femme, c'est sa froideur, souvent, non moins que les obstacles qui la protègent. Ils emploient dans leur langage à ce sujet toutes sortes d'images guerrières qui font de leurs livres sur l'amour de véritables traités de stratégie. Il y est question de siège, de stratagèmes, d'escarmouches, d'attaque, de défaite, de résistance, de victoire, de conquête. Je ne comprends rien à tout cela. L'amour n'est rien, quand il n'est pas le jaillissement d'un double désir. Cependant, je ne serais pas digne du nom de Satyros si je n'admettais l'assaut et l'enlèvement, la surprise qui satisfait le désir endormi avant qu'il n'ait eu le temps de s'éveiller. Ce n'est peut-être pas le plus beau côté de ma nature, mais elle est telle que les dieux l'ont faite et d'ailleurs ni femmes ni filles ne s'en sont jamais plaintes. Il faut dire que j'ai tout à fait refréné ces manières, depuis que je vis dans les villes une vie pareille à celle des autres hommes. Si je n'ai pas encore compris que l'on assiège la femme, comme Alexandre assiégea la ville de Tyr, c'est peut-être que je tiens plus encore à l'ingénuité de ses désirs qu'à une possession que, dans le système stratégique, on ne doit le plus souvent qu'à la lassitude de l'assiégée, à la science poliorcétique de l'assiégeant.
—«Satyros, cria tout à coup la voix de Diogène, Satyros! Tu es le vrai Dieu ou du moins un dieu véritable!»
Et, plongeant une main dans sa poche, il la retira pleine d'or.
—«Mais, soyons prudents, continua-t-il. Il ne faut plus interroger le destin. Il a fort bien répondu. Fuyons cette ville. Prends mon bras du côté de l'or et partons sans retourner la tête.
—Vous avez tort, monsieur, reprit une autre voix derrière nous. On ne rompt pas ainsi sa veine…»
C'était une fort jolie femme, non sans élégance ni sans distinction. Diogène l'apostropha avec emphase:
—«Es-tu le dragon qui garde ces portes et qui doit reprendre aux mortels l'or que leur octroya le destin? Es-tu…
—Je ne suis même pas un dragon de vertu, répondit la jeune femme, en souriant agréablement. Tu as raison. Il est temps d'aller déjeuner. Je te montre le chemin.»
Déjà elle prenait mon bras, et je me laissais faire innocemment, quand Diogène s'élança:
—«Laissez mon ami, je vous prie. Il ne désire pas vous suivre.»
J'avais l'air d'un collégien que son grand frère arrache aux périls d'une aventure et je trouvais que Diogène protégeait vraiment un peu trop ma vertu, car cette femme me plaisait décidément. J'ai vraiment honte de vous l'avouer, mais je luttai un instant encore contre mon désir, je me vis sur le point d'obéir à Diogène, mon bras allait se dégager, je me sentais le fils docile de la civilisation la plus morne, de celle qui s'assied au bord de la route et qui regarde passer ses rêves, sans oser leur mettre la main sur l'épaule. Mais elle tourna vers moi sa tête blonde aux yeux clairs, nos regards se pénétrèrent et je me sentis soudain redevenir le faune des forêts, le faune jovial et hennissant que peuvent vaincre les coups de fourche, mais non les raisonnements.
J'eus un éclat de rire strident, par quoi je raillais mes hésitations. Ma compagne en trembla et serra davantage mon bras. Elle m'emmena et je croyais l'emporter, tant je sentais déjà ses membres palpiter sous mon effort.
Quand Diogène nous rejoignit dans les chambres, dont il avait comme moi la clef, elle se recoiffait déjà dans la glace en me regardant de coin et en murmurant:
—«Quel homme! c'est prodigieux!»
Il eut l'insolence de venir nous considérer, puis il haussa les épaules et dit:
—«Autant celle-là qu'une autre. Elle est d'ailleurs jolie, quoique douée de cheveux blonds. Satyros ne pouvait rester plus longtemps sage. D'ailleurs il faut bien égayer la route. Nous allons loin, madame, et les caprices des dieux sont brefs. Je vous laisse, à moins que vous ne m'invitiez à partager votre repas.»
La nymphe se recoiffait toujours. Je pensai que les femmes sont bien heureuses d'avoir à manier leur chevelure dans les circonstances délicates. Moi, je ne savais que faire et je ne savais que dire.
—«Quel repas? demanda la dame. Il est fini, ajouta-t-elle avec un joli rire. Du moins, je le crois.
—Et vous êtes recoiffée? fit Diogène.
—Qui êtes-vous donc, vous? dit-elle, presque en colère, qui venez vous mêler…
—Je suis, madame, le secrétaire de Satyros, et comme je crains qu'il ne connaisse pas bien les usages…
—Je comprends. Vous me croyez vénale? Je suis esclave de la vie, voilà tout. Je sais goûter, sous ma chaîne et selon sa longueur, les enchantements de la minute présente et en accepter les déboires. Laissez-moi avec mon ami d'une heure, afin que j'amasse sous mes paupières les larmes pour le moment où il me quittera… Souvent, j'ai vu naître l'amour, dans les yeux qui me suivaient, mais je n'ai pas su comment faire croître la fleur, comment au moins la garder fraîche comme une rose dans un verre d'eau. Quand mes amants s'en vont, ils écrasent la rose en ricanant, et la jettent à terre et la piétinent. As-tu, toi aussi, honte de ton plaisir?
—Comme elle parle bien! dit Diogène, qui aime l'éloquence. Que j'aime cette joueuse de flûte! Tu ne dis rien, Satyros?»
Mais je parlai et elle resta.
Antiphilos.