XIA GIACOMO MEYERBEER

Les meilleurs voyageurs, et ceux qui font le moins de bruit, ce sont les Allemands, excellents piétons, fumeurs intrépides et tous un peu musiciens ou botanistes. Ils voient lentement, sagement, et se consolent de tous les ennuis del'auberge avec le cigare, le flageolet ou l'herbier. Graves comme les Anglais, ils ont de moins l'ostentation de la fortune et ne se montrent pas plus qu'ils ne parlent. Ils passent inaperçus et sans faire de victimes de leurs plaisirs ou de leur oisiveté.

Quant à nous autres Français, il faut bien avouer que nous savons voyager moins qu'aucun peuple de l'Europe. L'impatience nous dévore, l'admiration nous transporte: nos facultés sont vives et saisissantes; mais le dégoût nous abat au moindre échec. Quoique notrehomesoit généralement peu confortable, il exerce sur nous une puissance qui nous poursuit jusqu'aux extrémités de la terre, nous rend revêches et malhabiles à supporter les privations et les fatigues, et nous inspire les plus puérils et les plus inutiles regrets. Imprévoyants comme les Italiens, nous n'avons pas leur force physique pour supporter les inconvénients de notre maladresse. Nous sommes en voyage ce que nous sommes à la guerre, ardents au début, démoralisés à la débandade. Quiconque voit le départ d'une caravane française dans les chemins escarpés de la Suisse peut bien rire de cette joie impétueuse, de ces courses folles sur les ravins, de cette hâte facétieuse, de toute cette peine perdue, de toute cette force prodiguée à l'avance sur les marges de la route, et de cette vaine attention donnée avec enthousiasme aux premiers objets venus. Celui-là peut être bien certain qu'au bout d'une heure la caravane aura épuisé tous les moyens possibles de se lasser au physique et au moral, et que vers le soir elle arrivera dispersée, triste, harassée, se traînant avec peine jusqu'au gîte, et n'ayant donné aux véritables sujets d'admiration qu'un coup d'œil distrait et fatigué.

Or, tout ceci n'est peut-être pas aussi inutile à noter qu'il te semble. Un voyage, on l'a dit souvent, est un abrégé de la vie de l'homme. La manière de voyager est donc le criterium auquel on peut connaître les nations et les individus; l'art de voyager, c'est presque la science de la vie.

Moi, je me pique de cette science des voyages; mais combien à mes dépens je l'ai acquise! Je ne souhaite à personne d'y arriver au même prix, et j'en puis dire autant de tout ce qui constitue ma somme d'idées faites et d'habitudes volontaires.

Si je sais voyager sans ennui et sans dégoût, je ne me pique pas de marcher sans fatigue et de recevoir la pluie sans être mouillé. Il n'est au pouvoir d'aucun Français de se procurer la quantité nécessaire de fluide britannique pour échapper entièrement à toutes les intempéries de l'air. Mes amis sont dans le même cas, de sorte que tout le long du chemin notre toilette a été un sujet de scandale et de mépris pour les touristes pneumatiques. Mais quel dédommagement on trouve à se jeter à terre pour se reposer sur la première mousse venue, à s'enfumer dans le chalet, à traverser sans le secours du mulet et du guide les chemins difficiles, à poursuivre, dans les prairies spongieuses, l'Apollon aux ailes blanches ocellées de pourpre, à courir le long des buissons après la fantaisie, plus rapide et plus belle que tous les papillons de la terre! le tout sauf à paraître, le soir, devant les Anglais, hâlé, crépu, poudreux, fangeux ou déchiré, sauf à être pris pour un saltimbanque!

Au reste, nous fûmes un peu réhabilités à Chamounix par l'apparition du major fédéral en uniforme, et par l'arrivée du légitisme. Leurs excellentes manières et la dignité gracieuse d'Arabella rétablirent le silence, sinon la sécurité, autour de nous. Je crois bien nonobstant que les couverts d'argent furent comptés trois fois ce soir-là; et, pour ma part, j'entendis mistress *** et milady ***, mes voisines, deux jeunes douairières de cinquante à soixante ans, barricader leur porte comme si elles eussent craint une invasion de Cosaques.

—Ne pensez-vous pas, dit le major, qu'un pays, tout entier converti en hôtellerie pour toutes les nations, ne peut garder aucun caractère de nationalité?

—Mais ne peut-on adresser le même reproche à votre Suisse? lui dis-je.

—Hélas! qui vous en empêche? reprit-il.

—Cette Suisse qui feint de prendre une attitude fière, dit Franz, et qui, tandis que plusieurs milliers d'Anglais y étalent leur oisiveté, chasse les réfugiés de son territoire! cette république qui s'unit aux monarchies pour traquer comme des bêtes fauves les martyrs de la cause républicaine!...

Un roulement de tambour nous interrompit.

—Quel est ce bruit belliqueux? dit Arabella.

—C'est la gelée qui commence, et le tambour qui l'annonça aux habitants de la vallée, afin qu'ils allument des feux auprès des pommes de terre.

La pomme de terre est l'unique richesse de cette partie de la Savoie. Les paysans pensent qu'en établissant une couche de fumée sur la région moyenne des montagnes, ils interceptent l'air des régions supérieures et préservent de son atteinte le fond des gorges. J'ignore s'ils font bien. Si je voyageais aux frais d'un gouvernement, d'une société savante ou seulement d'un journal, j'apprendrais cela, et bien d'autres choses encore, que je risque fort de ne savoir jamais mieux que la plupart de ceux qui en parlent et en décident. Ce que je sais, c'est que cette ligne de feux, établie comme des signaux tout le long du ravin, m'offrit, au milieu de la nuit, un spectacle magnifique. Ils perçaient de taches rouges et de colonnes de fumée noire le rideau de vapeur d'argent où la vallée était entièrement plongée et perdue. Au-dessus des feux, au-dessus de la fumée et de la brume, la chaîne du Mont-Blanc montrait une de ses dernières ceintures granitiques, noire comme l'encre et couronnée de neige. Ces plans fantastiques du tableau semblaient nager dans le vide. Sur quelques cimes que le vent avait balayées, apparaissaient, dans un firmament pur et froid, de larges étoiles. Ces pics de montagnes, élevant dans l'éther un horizon noir et resserré, faisaient paraître les astresétincelants. L'œil sanglant du Taureau, le farouche Aldébaran, s'élevait au-dessus d'une sombre aiguille, qui semblait le soupirail du volcan d'où cette infernale étincelle venait de jaillir. Plus loin, Fomalhaut, étoile bleuâtre, pure et mélancolique, s'abaissait sur une cime blanche, et semblait une larme de compassion et de miséricorde tombée du ciel sur la pauvre vallée, mais prête à être saisie en chemin par l'esprit perfide des glaciers.

Ayant trouvé ces deux métaphores, dans un grand contentement de moi-même, je fermai ma fenêtre. Mais en cherchant mon lit, dont j'avais perdu la position dans les ténèbres, je me fis une bosse à la tête contre l'angle du mur. C'est ce qui me dégoûta de faire des métaphores tous les jours subséquents. Mes amis eurent l'obligeance de s'en déclarer singulièrement privés.

Ce que j'ai vu de plus beau à Chamounix, c'est ma fille. Tu ne peux te figurer l'aplomb et la fierté de cette beauté de huit ans, en liberté dans les montagnes. Diane enfant devait être ainsi, lorsque, inhabile encore à poursuivre le sanglier dans l'horrible Érymanthe, elle jouait avec de jeunes faons sur les croupesamènesde l'Hybla. La fraîcheur de Solange brave le hâle et le soleil. Sa chemise entr'ouverte laisse à nu su forte poitrine, dont rien ne peut ternir la blancheur immaculée. Sa longue chevelure blonde flotte en boucles légères jusqu'à ses reins vigoureux et souples que rien ne fatigue, ni le pas sec et forcé des mules, ni la courseau clochersur les pentes rapides et glissantes, ni les gradins de rochers qu'il faut escalader durant des heures entières. Toujours grave et intrépide, sa joue se colore d'orgueil et de dépit quand on cherche à aider sa marche. Robuste comme un cèdre des montagnes et fraîche comme une fleur des vallées, elle semble deviner, quoiqu'elle ne sache pas encore le prix de l'intelligence, que le doigt de Dieu l'a touchée au front, et qu'elle est destinée à dominer un jour, par la force morale, ceux dont la force physiquela protége maintenant. Au glacier des Bossons, elle m'a dit: «Sois tranquille, mon George; quand je serai reine, je te donnerai tout le Mont-Blanc.»

Son frère, quoique plus âgé de cinq ans, est moins vigoureux et moins téméraire. Tendre et doux, il reconnaît et révère instinctivement la supériorité de sa sœur; mais il sait bien aussi que la bonté est un trésor. «Ellete rendra fier, me dit-il souvent, moi je te rendrai heureux.»

Éternel souci, éternelle joie de la vie, adulateurs despotiques, âpres aux moindres jouissances, habiles à se les procurer, soit par l'obsession, soit par l'opiniâtreté; égoïstes avec candeur, instinctivement pénétrés de leur trop légitime indépendance, les enfants sont nos maîtres, quelque fermeté que nous feignions vis-à-vis d'eux. Entre les plus fougueux et les plus incommodes les miens se distinguent, malgré leur bonté naturelle; et j'avoue que je ne sais aucune manière de les plier à la forme sociale avant que la société leur fasse sentir ses angles de marbre et ses herses de fer. J'ai beau chercher quelle bonne raison on peut donner à un esprit sortant de la main de Dieu et jouissant de sa libre droiture pour l'astreindre à tant d'inutiles et folles servitudes. A moins d'habitudes que je n'ai pas et d'un charlatanisme que je ne peux ni ne veux avoir, je ne comprends pas comment j'oserais exiger que mes enfants reconnussent la prétendue nécessité de nos ridicules entraves. Je n'ai donc qu'un moyen; l'autorité: et je l'emploie quand il faut, c'est-à-dire fort rarement; c'est ce que je ne conseille à personne d'essayer s'il n'a les moyens de se faire aimer autant que craindre.

J'aime beaucoup les systèmes, le cas d'application excepté. J'aime la foi saint-simonienne, j'estime fort le système de Fourier; je révère ceux qui, dans ce siècle maudit, n'ont subi aucun entraînement vicieux, et qui se retirent dans une vie de méditation et de recherche pour rêver le salut de l'humanité. Mais je crois qu'avec la moindre vertumise en action, et soutenue par une certaine énergie, on en ferait plus qu'avec toute la sagesse des nations délayée dans les livres. Cela me vient, non à propos de l'éducation de mes enfants, mais à propos de celle du genre humain, sur laquelle Franz discourait, du haut de sa mule, en traversant les précipices de la Tête-Noire. Et moi, à pied, tirant par la bride le mulet de ma fille, pour lui faire descendre des gradins de rochers fort difficiles, je babillais à tort et à travers. On me faisait la guerre parce que je n'avais pas voulu mordre à la philosophie durant notre séjour à Chamounix. Le major est savant, Franz est curieux de science, Arabella pénètre tout d'un coup d'œil rapide et clair. Moi, je suis paresseux, nonchalant, et orgueilleux de mon ignorance comme un sauvage. Ils avaient beau jeu contre moi, eux trois qui savaient sur le bout de leur doigt tout l'argot de la métaphysique allemande. Je me défendis comme un diable, et je crois que nous ne nous entendîmes ni les uns ni les autres. D'abord je suspectais le major de vouloir me sonder pour me juger du haut de son savoir, et prononcer judicieusement sur la pauvreté de ma cervelle. Je n'étais pas bien pressé, comme tu peux croire, de lui laisser palper toutes les bosses et tous les creux phrénologiques dont m'a doué la nature. Je n'aime à parler de moi qu'avec ceux que j'aime, et, quoique je trouvasse le major infiniment spirituel (peut-être même à cause de cela précisément), je me sentais une secrète méfiance contre lui.

J'avais grand tort, assurément. Dans la suite du voyage, j'ai vu qu'il était bon autant qu'intelligent; et son cerveau, que je croyais si froid et si bouffi, est plus poétique que le mien: je m'en suis aperçu à ma grande honte et à mon grand plaisir.

Tant il y a, que, le jugeant un peu pédant, je fis le grossier et le railleur avec lui pendant toute cette journée. J'attaquai, par esprit de contradiction, toutes les belles choses qu'il savait, et je fis une guerre de Vandale à sa métaphysique.Il me crut plus bête que je n'étais, et j'eus lieu de m'en réjouir; car il commença de ce moment à me prendre en amitié et à ne plus fouiller dans mon cerveau, avec son microscope, pour y trouver ces sataniques merveilles qu'il y supposait. Il vit que j'étais un assez bon garçon, pas du toutfort, et plus rapproché de la nature du hanneton que de celle du diable.

Au fond, s'il avait raison contre moi à beaucoup d'égards, je soutiens que je n'avais pas tort dans ce que je voulais prouver. Mon erreur ne consistait qu'à vouloir combattre en lui des systèmes que je lui supposais fort gratuitement; et, pour repousser un étalage de fausse et froide science que je lui attribuais injustement, je faisais le procès à toute science, à toute méthode, à toute théorie. Je crois, Dieu me le pardonne! que j'aurais médit de mon Jean-Jacques lui-même s'il eût pris son parti. Mais il me fit le plaisir de n'y point songer, et moi, m'enfonçant jusqu'au cou dans la sauvagerie de mon maître bien-aimé, je déclamai (un peu moins éloquemment que lui) contre l'abus de la science et les absurdités de la philosophie creuse. Voilà où j'avais raison: je hais cette science profonde, ardue, inextricable, barbare, où l'esprit se noie, où le cœur se dessèche; cette métaphysique glacée des Allemands, qui analyse l'âme humaine, qui dissèque les mystères de la Divinité en nous; sans songer à éveiller dans nos cœurs une pensée généreuse, sans y faire germer un sentiment vraiment religieux, vraiment humain. Je me révoltai donc contre tous ces docteurs éclectiques dont je croyais le major infatué. Je me cramponnai au fait, à la logique claire, à la pratique ardente, aux principes républicains, à la générosité du sang français, à la France, en un mot, que ce Genevois avait l'air de mépriser, son Allemagne métaphysique à la main. Pour exprimer tout cela, je débitai mille sottises: le rusé major m'y poussait en me traitant de jacobin; et moi, bouillant enfant de Paris que je suis, je ne voulus point renier mes pères, les fils de notre aïeul Rousseau.La dispute était trop animée pour que je songeasse à faire mes réserves. Il me semblait que c'eût été lâcheté que de faire la part de nos égarements, de notre ignorance et de nos excès de 93, en présence d'un adversaire qui feignait d'en imputer la faute à notre France philosophique du dix-huitième siècle; et, de parole en parole, je m'échauffai si bien que j'eusse été capable d'envoyer à la guillotine le major, Puzzi, la poupée que ma fille portait en croupe, et jusqu'au mulet qu'elles chevauchaient de compagnie.

Mais tout à coup je m'aperçus que le major, ennuyé ou révolté de ma mauvaise foi, ne m'écoutait plus. Il avait la tête penchée sur son livre, et, au milieu des plus belles scènes de la nature, il n'avait d'yeux et de pensée que pour un traité de philosophie qu'il venait de tirer de sa poche. Je me permis de l'en railler.

—Taisez-vous, me dit-il; vous traversez la vie en regardant comment les objets sont colorés, découpés et arrangés en apparence; vous ne savez et vous ne désirez savoir la cause de rien. Vous avez bien regardé les montagnes depuis Chamounix jusqu'ici, n'est-ce pas? Vous avez compté les sapins, et vous pourriez tracer dans votre cerveau une ligne exacte des déchiquetures de la chaîne, comme un dessinateur géographe trace de mémoire les sinuosités de la Saône sur un morceau de papier. Pendant ce temps-là, j'ai cherché le principe de l'univers.

—Et vous l'avez trouvé, major? Faites-nous en part.

—Vous êtes un impertinent, dit-il. Je n'ai rien trouvé du tout; mais j'ai pensé au principe de l'univers, et c'est un sujet de réflexion qui vaut bien l'action de regarder en l'air sans penser à rien.

Et, donnant du talon à sa mule, il nous laissa en arrière, toujours clignotant sur son livre, et répétant entre ses dents une phrase qu'il venait de lire, et qui, apparemment, ne lui semblait pas claire: «L'absolu est identique à lui-même.»

—Quand nous arriverons à Martigny, osai-je dire, surles onze heures du soir, il aura peut-être découvert vingt-trois mille manières d'interpréter ces quatre mots. Je comprends qu'un ne peut être de bonne humeur quand on a de pareilles contentions d'esprit.

—Vous avez tort réciproquement de vous insulter, dit la sage Arabella. Tout homme est sage qui s'abandonne à ses impressions sans s'occuper duqu'en pensera-t-on?Il y a quelque chose de plus stupide que l'indifférence du vulgaire en présence des beautés naturelles; c'est l'extase obligée, c'est l'infatigable exclamation. Si le major n'est point dans une disposition artistique ce matin, il montre beaucoup plus de sens et d'esprit en se jetant dans une préoccupation absolue que s'il faisait de tristes efforts pour ranimer son enthousiasme refroidi.

—D'ailleurs, je ne sais pas de quel droit, reprit Franz, nous mépriserions son indifférence pour le paysage; car nous n'avons encore fait que nous disputer depuis le départ. Quant au docteur Puzzi, il attrape gravement des criquets le long des buissons, et ce n'est pas beaucoup plus poétique.

Vers le déclin du jour, nous nous trouvâmes au plus haut du col des montagnes, et nous fûmes assaillis par un vent glacé qui nous soufflait le grésil au visage. Courbés sur nos mules, nous nous cachions le nez dans nos manteaux. Le major était impassible et songeait à son absolu. Dix minutes plus tard et un quart de lieue plus bas, nous rentrâmes dans une région tempérée, et les profondeurs du Valais s'ouvrirent sous nos pieds, couronnées de cimes violettes et traversées par le Rhône comme par une bande d'argent mat. La nuit vint avant que nous eussions traversé, au pas de course, la zone de prairies qui conduit à Martigny, par de beaux gazons coupés de mille ruisseaux. Un trou notable à mon soulier me força de monter sur la mule du major, en croupe derrière lui et son absolu. Il ne me fit pas grâce de la leçon.

—Les systèmes ne sont pas tout à fait aussi méprisables, dit-il, que veulent bien le faire croire les gens incapables de suivre pendant un quart d'heure le plus simple raisonnement, et de comprendre les plus claires théories. Ce sont d'excellentes habitudes d'esprit que celles qui amènent à embrasser d'un coup d'œil toutes les combinaisons de la pensée; et quand on est arrivé à saisir sans effort, et à comparer sans trouble et sans vertige, toutes les données morales et philosophiques qui circulent dans le monde intelligent, je crois qu'on est au moins aussi capable de juger son siècle que lorsqu'on se croise les bras en disant: Tout ce qui est obscur est inintelligible, tout ce qui est difficile est irréalisable.

—Bravo! major; à bas l'obscurantiste! s'écrièrent en chœur les assistants.

Je n'étais pas content, d'autant plus que la mule avait le trot dur, et que l'infernal major accompagnait chaque phrase d'un coup d'éperon qui m'imprimait de violentes secousses. J'avais grande envie de le pousser dans le premier fossé venu et de continuer la route sans lui; mais je craignis qu'il ne se vengeât par quelque malice plus raffinée; et comme j'ai le malheur d'être fort lourd dans la plaisanterie, je me soumis à mon sort en attendant une meilleure occasion. La bonne Arabella, me voyant mortifié, prit généreusement ma défense.

—Si vous n'aviez pas trouvé dans la science autre chose que l'avantage et le plaisir de juger votre siècle, dit-elle au major, ce ne serait pas d'un grand profit pour nous autres. Ce n'est pas seulement d'intelligence que les hommes ont besoin, mais d'amour et d'activité. Voilà sans doute ce que Piffoël veut prouver depuis trois heures qu'il déraisonne; et voilà ce que le major fait semblant de ne pas comprendre, bien qu'il en soit pénétré tout autant que nous.

—Non! non! m'écriai-je avec humeur; il n'est pénétréque du contraire. Si le major est savant, que lui importent les souffrances et l'abjection du simple et de l'ignorant? Que le major sympathise avec des esprits d'une haute trempe, cela est heureux et agréable pour lui et pour eux; mais le monde n'en ressent aucune chaleur, et le vulgaire n'en reçoit aucun soulagement. Eh! trouvez donc un moyen d'appuyer votre science sur un texte limpide et laconique! et quand vous aurez fait un peuple avec cela, vous lui ferez des codes en trente volumes si vous voulez. Jusque-là vous n'êtes que des brahmanes, vous cachez la vérité dans des puits, et vos plus anciens adeptes peuvent à peine expliquer vos mystères, tant ils sont compliqués, tant le principe y est enveloppé d'hiéroglyphes! Faute de vouloir trancher dans le vif et de présenter courageusement tout le péril et toute la souffrance d'une grande crise expiatoire, vous faites rire avec vos énigmes, et vous méritez à plusieurs égards les reproches d'hypocrisie qu'on vous adresse. Voilà pourquoi tout votre bagage scientifique n'enrichit personne; voilà pourquoi nous ne savons rien, ou, quand nous nous mêlons d'étudier et d'interpréter, nous tombons dans une déplorable confusion.

—Et cependant, n'en doutez pas, reprit Franz, l'avenir du monde est dans tout. Les divers éléments de rénovation se constitueront un jour et formeront une noble unité. Oh! non, tant de belles œuvres éparses ne retomberont pas dans la nuit; tant de nobles aspirations, tant de généreux soupirs ne seront pas étouffés par l'implacable indifférence du destin. Qu'importent les erreurs, les faiblesses et les dissensions des champions de la vérité? Ils combattent aujourd'hui épars, et malades, malgré eux, du désordre et de l'intolérante vanité du siècle. Ils ne peuvent s'élever au-dessus de cette atmosphère empoisonnée. Perdus dans une affreuse mêlée, ils se méconnaissent, se fuient et se blessent les uns les autres, au lieu de se presser sous la même bannière et de plier le genou devant les plus robustes et les plus pursd'entre eux. Ils prodiguent leur force à des engagements partiels, à de frivoles escarmouches. Il faut que cette génération haletante passe et s'efface comme un torrent d'hiver. Il faut qu'elle emporte nos lamentations prophétiques, nos protestations et nos pleurs. Après elle, de nouveaux combattants mieux disciplinés, instruits par nos revers, ramasseront nos armes éparses sur le champ de bataille, et découvriront la vertu magique des flèches d'Hercule.

—Embrassons-nous, mon pauvre Franz, et que Dieu t'entende! m'écriai-je en sautant à bas du mulet; tu ne parles et tu ne penses pas mal pour un musicien.

Le major sourit dans sa barbe en nous regardant d'un œil paternel. Son cœur sympathisait avec notre élan vers l'avenir, et il commençait à me sembler moins infernal qu'il ne m'avait passé par la tête de le supposer.

Une servante de mauvaise humeur ouvrait en cet instant la porte de l'hôtel de la Grand'Maison à Martigny.

—Ce n'est pas une raison pour faire la grimace, lui dit à brûle-pourpoint Franz, qui était tout émoustillé et tout guerroyant.

Elle faillit lui jeter son flambeau à la tête. Ursule se prit à pleurer.—Qu'as-tu? lui dis-je.—Hélas! dit-elle, je savais bien que vous me mèneriez au bout du monde; nous voici à la Martinique. Il faudra passer la mer pour retourner chez nous; on me l'avait bien dit que vous ne vous arrêteriez pas en Suisse!—Ma chère, lui dis-je, rassure-toi et enorgueillis-toi. D'abord, tu es à Martigny, en Suisse, et non à la Martinique. Ensuite, tu sais la géographie absolument comme Shakspeare.

Cette dernière explication parut la flatter. Franz donna l'ordre aux domestiques de réveiller la caravane à six heures du matin. Nous nous jetâmes dans nos lits, exténués de fatigue. J'avais fait à pied presque tout le chemin, c'est-à-dire huit lieues. Le major l'avait fort bien remarqué, et il me gardait un plat de son métier. Il s'enferma avec sontraité de l'absolu et Puzzi, qu'il rossa pour l'empêcher de ronfler, et il chercha toute la nuit le véritable sens de cette terrible phrase:—«L'absolu est identique à lui-même.»

N'en ayant point trouvé qui le satisfit pleinement, son humeur satanique s'exaspéra, et à quatre heures du matin il vint faire un vacarme épouvantable à ma porte. Je m'éveille, je m'habille en toute hâte, je refais mes paquets et je parcours toute la maison, affairé, me frottant les yeux, luttant contre la fatigue et craignant d'être en retard. Un profond silence régnait partout: j'en étais à croire que la caravane était partie sans moi, quand le major, en bonnet de nuit, apparaît en bâillant sur le seuil de sa chambre.

—Quelle mouche vous pique? dit-il avec un sourire féroce, et d'où vient que vous êtes si matinal? Votre humeur est vraiment fâcheuse en voyage. Tenez-vous en repos, nous avons encore une heure à dormir.

—Damnémajor!... m'écriai-je avec fureur.

Le nom lui en est resté, et il est bien plus expressif qu'il n'est permis à ma plume de le tracer. C'est le synonyme d'oint; et, comme la langue est éminemment logique, c'est une épithète de sublimité quand on la place après le substantif.

Fribourg.

Nous entrâmes dans l'église de Saint-Nicolas pour entendre le plus bel orgue qui ait été fait jusqu'ici. Arabella, habituée aux sublimes réalisations, âme immense, insatiable, impérieuse envers Dieu et les hommes, s'assit fièrement sur le bord de la balustrade, et, promenant sur la nef inférieure son regard mélancoliquement contemplateur, attendit, et attendit en vain, ces voix célestes qui vibrent dans son sein, mais que nulle voix humaine, nul instrument sorti de nos mains mortelles ne peut faire résonner à son oreille. Ses grands cheveux blonds, déroulés par la pluie, tombaient sursa main blanche; et son œil, où l'azur des cieux réfléchit sa plus belle nuance, interrogeait la puissance de la créature dans chaque son émané du vaste instrument. «Ce n'est pas ce que j'attendais,» me dit-elle d'un air simple et sans songer à l'ambition de sa parole.—Exigeante! lui dis-je, tu n'as pas trouvé le glacier assez blanc l'autre jour sur la montagne! Ses grandes crêtes qui semblaient taillées dans les flancs de Paros, ses dents aiguës au pied desquelles nous étions comme des nains, ne t'ont pas semblé dignes de ton regard superbe. La voix des torrents est, selon toi, sourde et monotone, la hauteur des sapins ne t'étonne pas plus que celle des joncs du rivage. Tu mesures le ciel et la terre. Tu demandes les palmiers de l'Arabie-Heureuse sur la croupe du Mont-Blanc, et les crocodiles du Nil dans l'écume du Reichenbach. Tu voudrais voir voguer les flottes de Cléopâtre sur les ondes immobiles de la Mer de glace. De quelle étoile nous es-tu donc venue, toi qui méprises le monde que nous habitons? Tu veux maintenant que ce vieillard refrogné qui te regarde avec stupeur ait trouvé sous sa perruque un peu plus que la puissance de Dieu pour te satisfaire!

En effet, Mooser, le vieux luthier, le créateur du grand instrument, aussi mystérieux, aussi triste, aussi maussade que l'homme au chien noir et aux macarons d'Hoffmann, était debout à l'autre extrémité de la galerie et nous regardait tour à tour d'un air sombre et méfiant. Homme spécial s'il en fut, Helvétien inébranlable, il semblait ne pas goûter le moins du monde le chant simple et sublime que notre grand artiste essayait sur l'orgue. A vrai dire, celui-ci ne tirait pas tout le parti possible de la machine. Il cherchait platement les sons les plus purs et ne nous régalait pas du plus petit coup de tonnerre. Aussi l'organiste de la cathédrale, gros jeune homme à la joue vermeille, confrère familier et quasi-protecteur de notre ami, le poussait doucement à chaque instant, et, prenant sans façon sa place, essayait,à force de bras, de nous faire comprendre la puissance vraiment grande, je le confesse, du charlatanisme musical. Il fit tant des pieds et des mains, et du coude, et du poignet, et, je crois, des genoux (le tout de l'air le plus flegmatique et le plus bénévole), que nous eûmes un orage complet, pluie, vent, grêle, cris lointains, chiens en détresse, prière du voyageur, désastre dans le chalet, piaulement d'enfants épouvantés, clochettes de vaches perdues, fracas de la foudre, craquement des sapins,finale, dévastation des pommes de terre.

Quant à moi, naïf paysan, artiste on plutôt artisan grossier, enthousiasmé de ce vacarme harmonieux, et retrouvant dans cette peinture à gros effets les scènes rustiques de ma vie, je m'approchai du maëstro fribourgeois, et je m'écriai avec effusion:

—Monsieur, cela est magnifique: je vous supplie de me faire encore entendre ce coup de tonnerre; mais je crois qu'on vous asseyant brusquement sur le clavier vous produiriez un effet plus complet encore.

Le maëstro me regarda avec étonnement; il n'entendait pas un mot de français, et, à mon grand déplaisir, mes amis ne voulurent jamais lui traduire ma requête en allemand, sous prétexte qu'elle était inconvenante. Il me fallut donc renoncer une fois de plus dans ma vie a compléter mon émotion.

Cependant le vieux Mooser était resté impassible pendant l'orage. Planté dans son coin comme une statue roide et anguleuse du moyen âge, c'est à peine si, au plus fort de la tempête, un imperceptible sourire de satisfaction avait effleuré ses lèvres. Il est vrai que, à l'exception de moi, toute la famille avait été brutalement insensible à la pluie, au tonnerre, à la clochette, aux vaches perdues, etc. Je croyais même que cette inappréciation de la force pulmonaire de son instrument l'avait profondément blessé; mais le syndic vint nous apprendre la cause de sa préoccupation.Mooser n'est pas content de son œuvre, et il a grand tort, je le jure; car, s'il n'a pas encore atteint la perfection, il a fait du moins ce qui existe de plus parfait en son genre. Mais, comme toutes les grandes spécialités, le brave homme a son grain de folie. L'orage est, à ce qu'il paraît, son idéal. Dada sublime et digne du cerveau d'Ossian! mais difficile à dompter, et s'échappant toujours par quelque endroit au moment où le patient artiste croit l'avoir bridé. Voyez un peu! les bruits de l'air sous toutes leurs formes auditives sont entrés dans les jeux d'orgue, comme Éole et sa nombreuse lignée dans les outres d'Ulysse; mais l'éclair seul, l'éclair rebelle, l'éclair irréalisable, l'éclair qui n'est ni un son ni un bruit, et que Mooser veut pourtant exprimer par un son ou par un bruit quelconque, manque à l'orage de Mooser. Voilà donc un homme qui mourra sans avoir triomphé de l'impossible, et qui ne jouira point de sa gloire, faute d'un éclair en musique. Il me semble, Arabella, que vous eussiez dû le plaindre au lieu de vous en moquer; la folie de ce bonhomme a bien quelque rapport avec la maladie sacrée qui vous ronge.

Après nous avoir exprimé le rêve de Mooser très-gravement et sans aucune espèce de doute sur sa réalisation (car il essaya lui-même de nous faire entendre par une espèce de sifflement le bruit de lalumière), le syndic nous promena dans les flancs de l'immense machine. Toutes ces voix humaines, tous ces ouragans, tout cet orchestre de musiciens imaginaires enfermés dans des étuis de fer-blanc, nous rappelèrent les génies des contes arabes, condamnés par des puissances supérieures à gronder et à gémir dans des coffrets de métal scellés.

On nous avait dit que Mooser était appelé à Paris pour faire l'orgue de la Madeleine; mais le syndic nous apprit qu'il n'en était plus question. Sans doute le gouvernement français, moins magnifique qu'un canton de la Suisse, aura reculé devant la nécessité de payer honorablement un travailde premier ordre. Il est cependant certain que Mooser est seul capable de remplir des grandes clameurs de la prière en musique le large vaisseau de la Madeleine, et que là seulement il pourrait déployer toutes les ressources de sa science. Ainsi le monument et l'ouvrier s'appellent l'un l'autre.

Ce fut seulement lorsque Franz posa librement ses mains sur le clavier, et nous fit entendre un fragment duDies iræde Mozart, que nous comprîmes la supériorité de l'orgue de Fribourg sur tout ce que nous connaissions en ce genre. La veille, déjà, nous avions entendu celui de la petite ville de Bulle, qui est aussi un ouvrage de Mooser, et nous avions été charmés de la qualité des sons; mais le perfectionnement est remarquable dans celui de Fribourg, surtout les jeux de la voix humaine, qui, perçant à travers la basse, produisirent sur nos enfants une illusion complète. Il y aurait eu de beaux contes à leur faire sur ce chœur de vierges invisibles; mais nous étions tous absorbés par les notes austères duDies iræ. Jamais le profil florentin de Franz ne s'était dessiné plus pâle et plus pur, dans une nuée plus sombre de terreurs mystiques et de religieuses tristesses. Il y avait une combinaison harmonique qui revenait sans cesse sous sa main, et dont chaque note se traduisait à mon imagination par les rudes paroles de l'hymne funèbre:

Je ne sais si ces paroles correspondaient, dans le génie du maître, aux notes que je leur attribuais, mais nulle puissance humaine n'eût ôté de mon oreille ces syllabes terribles,quantus tremor...

Tout à coup, au lieu de m'abattre, cette menace de jugement m'apparut comme une promesse, et accéléra d'une joie inconnue les battements de mon cœur. Une confiance, une sérénité infinie me disait que la justice éternelle ne me briseraitpas; qu'avec le flot des opprimés je passerais oublié, pardonné peut-être, sous la grande herse du jugement dernier; que les puissants du siècle et les grands de la terre y seraient seuls broyés aux yeux des victimes innombrables de leur prétendu droit. La loi du talion, réservée à Dieu seul par les apôtres de la miséricorde chrétienne, et célébrée par un chant si grave et si large, ne me sembla pas un trop frivole exercice de la puissance céleste quand je me souvins qu'il s'agissait de châtier des crimes tels que l'avilissement et la servitude de la race humaine. Oh! oui, me disais-je, tandis que l'ire divine grondait sur ma tête en notes foudroyantes, il y aura de la crainte pour ceux qui n'auront pas craint Dieu et qui l'auront outragé dans le plus noble ouvrage de ses mains! pour ceux qui auront violé le sanctuaire des consciences, pour ceux qui auront chargé de fers les mains de leurs frères, pour ceux qui auront épaissi sur leurs yeux les ténèbres de l'ignorance! pour ceux qui auront proclamé que l'esclavage des peuples est d'institution divine, et qu'un ange apporta du ciel le poison qui frappe de démence ou d'ineptie le front des monarques; pour ceux qui trafiquent du peuple et qui vendent sa chair au dragon de l'Apocalypse; pour tous ceux-là il y aura de la crainte, il y aura de l'épouvante!

J'étais dans un de ces accès de vie que nous communique une belle musique ou un vin généreux, dans une de ces excitations intérieures où l'âme longtemps engourdie semble gronder comme un torrent qui va rompre les glaces de l'hiver, lorsqu'en me retournant vers Arabella je vis sur sa figure une expression céleste d'attendrissement et de piété; sans doute elle avait été remuée par des notes plus sympathiques à sa nature. Chaque combinaison des sons, des lignes, de la couleur, dans les ouvrages de l'art, fait vibrer en nous des cordes secrètes et révèle les mystérieux rapports de chaque individu avec le monde extérieur. Là où j'avais rêvé la vengeance du Dieu des armées, elle avait baissé doucementla tête, sentant bien que l'ange de la colère passerait sur elle sans la frapper, et elle s'était passionnée pour une phrase plus suave et plus touchante, peut-être pour quelque chose comme le

Recordare, Jesu pie....

Pendant ce temps, des nuées passaient et la pluie fouettait les vitraux; puis le soleil reparaissait pâle et oblique pour être éteint peu de minutes après par une nouvelle averse. Grâce a ces effets inattendus de la lumière, la blanche et proprette cathédrale de Fribourg paraissait encore plus riante que de coutume, et la figure du roi David, peinte en costume de théâtre du temps de Pradon, avec une perruque noire et des brodequins de maroquin rouge, semblait sourire et s'apprêter à danser encore une fois devant l'arche. Et cependant l'instrument tonnait comme la voix du Dieu fort, et l'inspiration du musicien faisait planer tout l'enfer et tout le purgatoire de Dante sous ces voûtes étroites à nervures peintes en rose et en gris de perle.

Les enfants couchés à terre comme de jeunes chiens s'endormaient dans des rêves de fées sur les marches de la tribune; Mooser faisait la moue, et le syndic s'informait de nos noms et qualités auprès du major fédéral. A chaque réponse ambiguë du malicieux cicerone, le bon et curieux magistrat nous regardait alternativement avec doute et surprise.

—Ouais! disait-il en flairant de loin le beau front révélateur d'Arabella, c'est une dame de Paris? et quoi encore?...

—Quoi encore? reprenait le major en me désignant; ce garçon en blouse mouillée et en guêtres crottées, avec deux marmot dans ses jambes? Eh bien! c'est... ce sont trois élèves du pianiste.

—Oui-dà! il les fait voyager avec lui?

—Il a la manie de traîner son école à sa suite. Il professegravement la théorie de son art le long des abîmes et monté sur un mulet.

—En effet, reprit judicieusement le magistrat de la ville de Fribourg, ils ont tous de longs cheveux tombant sur les épaules comme lui; mais, ajouta-t-il en arrêtant son regard investigateur sur le personnage problématique de Puzzi, qu'est-ce que cela?

—Une célèbre cantatrice italienne qui le suit sous un déguisement.

—Oh! oh!... s'écria le bonhomme avec un sourire tout à fait malin, j'avais bien deviné que celui-là était une femme!...

Tout à coup l'air manqua aux poumons de l'orgue, sa voix expira et il rendit le dernier soupir entre les mains de Franz. Le premier coup de vêpres venait de sonner, et l'âme de Mozart eût en vain apparu pour engager le souffleur à retarder d'une minute la psalmodie nasillarde de l'office. J'eus envie d'aller lui donner des coups de poing, et je pensai à toi, aimable Théodore, facétieux Kreyssler, Hoffmann! poëte amer et charmant, ironique et tendre, enfant gâté de toutes les muses, romancier, peintre et musicien, botaniste, entomologiste, mécanicien, chimiste et quelque peu sorcier! c'est au milieu des scènes fugitives de ta vie d'artiste, en proie aux luttes cruelles et burlesques où l'amour du beau et le sentiment d'un idéal sublime t'entraînèrent, aux prises avec l'insensibilité ou le mauvais goût de la vie bourgeoise, c'est en jurant contre ceux-ci et en te prosternant devant ceux-là que tu sentis la vie, tantôt délirante de joies et tantôt dévorée d'ennuis, le plus souvent bouffonne, grâce à ton courage, à ta philosophie, et, faut-il le dire, à ton intempérance.

Mais adieu, mon vieil ami; c'est assez divaguer pour une quinzaine. Je vous quitte et pars pour Genève.

Amitiés tendres, terribles poignées de mains à nos amis de Paris.

Genève, septembre 1836.

Carissimo maestro,

Vous m'avez permis de vous écrire de Genève, et j'ose user de la permission, sachant bien qu'on ne vous accusera jamais decamaraderieavec un pauvre poëte de mon espèce. C'est pourquoi, contre tous les usages reçus, je vous dirai toute mon admiration sans crainte de blesser votre modestie. Je ne suis pas un dispensateur de renommée; je suis, en fait d'art, un écolier sans conséquence, et les maîtres peuvent agréer mon enthousiasme en souriant.

Je vous raconterai donc une journée de mon voyage, journée commencée dans une église où je ne pensai qu'à vous, et finie dans un théâtre où je ne parlai que de vous. Pour ne pas vous ennuyer de ma personne, je vous ferai le résumé de ma rêverie et celui de mon entretien.

J'entrai dans le temple protestant et j'écoutai les cantiques, nobles chants, purs et braves hymnes, demi-guerriers, demi-religieux, vestiges sacrés des temps héroïques d'une foi déjà aussi vieille et aussi mourante que la nôtre!

Si je jugeais de la religion protestante par le sermon que j'entendis, et du caractère protestant par les figures effacées qui remplissaient à peine un coin du temple, j'aurais une belle occasion d'accabler de mon mépris superbe et l'idée religieuse, et la forme, et les adeptes du culte; mais c'est la mode aujourd'hui de le faire, et je m'en garderai, car toutce qui est de mode, et de mode littéraire surtout, m'inspire une grande méfiance. Notre pauvre génération a la vue si courte que, par la pensée, elle vit comme par la chair, tout entière dans le temps présent; elle juge de l'homme de tous les temps par l'homme malade d'aujourd'hui; elle tranche sur tout, et décide que l'esclavage est la condition naturelle de l'humanité, l'indifférence son éternelle disposition, la faiblesse et l'égoïsme son inévitable organisation, son infirmité nécessaire. Elle ne croit plus ni aux grands hommes ni aux grandes choses, et la raison en est simple.

Pour ceux qui ont arrangé leur vie de manière à rester en dehors des graves puérilités et des pédantesques tracasseries dont se nourrissent aujourd'hui les intelligences, il y a encore bien de l'admiration pour le passé, et à cause de cela bien de l'indulgence pour le présent: car, en voyant ce qui fut hier, on sait ce qui pourrait être demain; et l'heure qui passe, le siècle où l'on vit, ne prouvent aucune vérité absolue sur le progrès ou la dégénérescence de l'homme.

Les hommes d'actualité(comme on dit maintenant), voyant les temples calvinistes aussi dépeuplés que les temples catholiques, et les protestants faire de leur croyance aussi bon marché que nous de la nôtre, en ont inféré que la réforme avait été, dès sa naissance, la plus plate idée du monde, et la forme religieuse de cette idée la plus pauvre et la plus aride de toutes les formes. Par une réaction fort étrange et que le caprice de la mode peut seul expliquer (car du temps de Benjamin Constant, temps qui n'est pas très-reculé, il y avait de toutes parts éloges et sympathies pour la réforme, aversion et déchaînement contre le catholicisme), toute la générationécrivanteetdéclamantese rejette dans le sein d'une orthodoxie de fraîche date, singulièrement amalgamée à un incurable athéisme et à de magnifiques dédains pour le christianisme pratique. Des hommes littéraires fort doux, et pénétrés d'horreur pour les sauvages expiations de 93, en sont venus, à ce qu'on m'adit, jusqu'à rédiger négligemment, entre l'opéra bouffe et le glacier Tortoni, des formules bénignes de la forme de celle-ci: «Le massacre de la Saint-Barthélemy futtout simplementune grande et sage mesure dehaute politique, sans laquelle le trône et l'autel eussent été la proie des factieux.» Pour peu qu'on voie les chosesde haut, il n'y a dans le massacre des huguenots ni bourreaux ni victimes, mais une guerre de légitime défense, provoquée par des complots dangereux à la sûreté de l'État, etc., etc.

Les motsfactieuxetsûreté de l'Étatont été admirablement exploités depuis qu'il existe des oppresseurs et des opprimés. Chaque fois qu'une idée de salut a osé germer dans l'âme des uns, les autres se sont constitués les défenseurs de leurs propres avantages et priviléges, dissimulés sous le nom pompeux d'inviolabilité gouvernementale et de sûreté publique. Quand un pouvoir est menacé, il évoque les boutiquiers dont l'émeute a brisé les vitres, et il envoie à l'échafaud les libérateurs de l'intelligence humaine, sous prétexte qu'ils troubleraient le sommeil des vénérables bourgeois de la cité.

Notre génération, qui s'est montrée forte et fière un matin pour chasser les jésuites dans la personne de Charles X, a bien mauvaise grâce, il me semble, à conspuer les courageuses tentatives de la réforme et à insulter dans sa postérité religieuse le grand nom de Luther. Lequel de nous n'a pas été unfactieuxen 1830? La famille de Charles X ne représentait-elle pas aussi lasûreté de l'État? N'a-t-il pas fallu, pour opérer jusqu'à un certain point et dans un certain sens la réhabilitation de tout un peuple, pour secouer le joug des plus révoltants priviléges et faire faire un pas imperceptible au règne lent, mais inévitable, de la justice populaire; n'a-t-il pas fallu, dis-je, briser beaucoup de vitres et contrarier beaucoup de dormeurs? J'espère, au reste, que tous ces mots à l'usage du charlatanisme monarchique ont perdu toute espèce de sens dans les consciences,et que ceux qui s'en servent ne se rencontrent pas sans rire.

J'accorderais beaucoup de raison et de sagesse à nos catholiques nouveau-nés, si, en déclarant, comme ils font, qu'ils proscrivent les méchants prêtres, les moines dissolus, et qu'ils leur attribuent tout le discrédit où est tombée la chère orthodoxie, ils ne réservaient pas des anathèmes encore plus âpres et des mépris encore plus acharnés pour les épurateurs de l'Évangile. Mais leur logique est en défaut quand ils s'attaquent si violemment à la réforme de Luther, eux qui se posent en réformateurs nouveaux, en chrétiens perfectionnés.

Si on rétablissait les couvents et les bénéfices, ils jetteraient des cris affreux et recommenceraient Luther et Calvin, sans daigner s'apercevoir que l'idée n'est pas neuve, et que la route vers une juste réforme a été frayée par des pas plus nobles et plus assurés que les leurs. Je voudrais bien savoir si ces beaux confesseurs de la foi catholique blâment les mesures prises dans l'Assemblée nationale relativement aux biens du clergé; m'est avis, au contraire, qu'ils s'en trouvent fort bien, et qu'ils ne seraient pas très-contents de voir relever les abbayes et les monastères aux dépens des métairies que leurs parents installèrent, il y a quarante ans, sur les ruines de ces propriétés, si agréablement acquises, si lucrativement exploitées, si bonnes à prendre, en un mot, et si bonnes à garder. S'ils méprisent Luther et Calvin pour avoir fait la guerre aux richesses ecclésiastiques en vue de la perfection chrétienne, et non au profit d'un clergé nouveau, je leur conseille de ne s'en point vanter et de garder leurs biens nationaux, sans insulter la mémoire de ceux qui, les premiers, osant prêcher aux apôtres de Jésus la pauvreté, l'austérité et l'humilité de leur divin maître, préparèrent au clergé catholique ce qui lui est arrivé en France et ce qui lui arrive aujourd'hui en Espagne. L'apparente hypocrisie de ceux qui les attaquent ferait horreur,si leur puérilité, leur engouement pour le premier paradoxe venu, leur naturesingeuseet leur absence totale de raisonnement ne faisaient sourire.

M'étant posé ces questions fondamentales, j'entrai sans crainte dans le temple genevois, et j'écoutai avec beaucoup de douceur le prêche d'un monsieur qui avait une bien excellente figure, et dont, à cause de cela, je me réjouis sincèrement d'avoir oublié le nom. Il nous apprit que si l'industrie avait fait des progrès en Suisse, c'est que Genève était protestante (libre à nous de croire que si l'industrie est florissante en France, c'est que nous sommes catholiques). Il nous dit encore que Dieu envoyait toujours des richesses aux hommes pieux, ce qui ne me parut ni très-certain, ni très-conforme à l'esprit de l'Évangile; puis encore que si l'auditoire manquait de ferveur, le prix des denrées pourrait bien baisser, le commerce aller à la diable, et les bourgeois être forcés de boire du mauvais vin et de fumer du tabac avarié. Je crois même qu'il ajouta que ces belles montagnes et ce beau lac, dont la Providence avait gratifié les protestants de Genève, pourraient bien être supprimés par un décret céleste, si l'on n'était pas plus assidu au service divin. L'auditoire se retira satisfait après avoir chanté des cantiques, et je restai seul dans le temple.

Quand la nef fut vide de ces figures impassibles, sur le front desquelles Lavater n'eût pu écrire que ce seul mot:exactitude; quand ce pasteur nasillard eut cessé d'y faire entendre ses remontrances paternellement prosaïques, la réforme, cette forte idée sans emblèmes, sans voiles et sans mystérieux ornements, m'apparut dans sa grandeur et dans sa nudité. Cette église sans tabernacle ni sanctuaire, ces vitraux blancs éclairés d'un brillant soleil, ces bancs de bois où trône l'égalité (du moins à l'heure de la prière), ces murs froids et lisses, tout cet aspect d'ordre qui semble établi d'hier dans une église catholique dévastée, théâtre refroidi d'une installation toute militaire, me frappèrent de respectet de tristesse. Çà et là, quelques figures de pélicans et de chimères, vestiges de l'ancien culte, se roulaient comme plaintives et enchaînées autour des chapiteaux de colonnes. Les grandes voûtes n'étaient ni papistes ni huguenotes. Élevées et profondes, elles semblaient faites pour recevoir sous toutes les formes l'aspiration vers le ciel, pour répondre sur tous les rhythmes à la prière et à l'invocation religieuse. De ces dalles, que n'échauffent jamais les genoux du protestant, semblaient sortir des voix graves, des accents d'un triomphe calme et serein, puis des soupirs de mourant et les murmures d'une agonie tranquille, résignée, confiante, sans râle et sans un gémissement. C'était la voix du martyre calviniste, martyre sans extase et sans délire, supplice dont la souffrance est étouffée sous l'orgueil austère et la certitude auguste.

Naturellement, ces chants imaginaires prirent dans mon cerveau la forme du beau cantique de l'opéra desHuguenots; et tandis que je croyais entendre au dehors les cris furieux et la fusillade serrée des catholiques, une grande figure passa devant mes yeux, une des plus grandes figures dramatiques, une de plus belles personnifications de l'idée religieuse qui aient été produites par les arts dans ce temps-ci, le Marcel de Meyerbeer.

Et je vis debout cette statue d'airain, couverte de buffle, animée par le feu divin que le compositeur a fait descendre en elle. Je la vis, ô maître! pardonnez à ma présomption, telle qu'elle dut vous apparaître à vous-même quand vous vîntes la chercher à l'heure hardie et vaillante de midi, sous les arcades resplendissantes de quelque temple protestant, vaste et clair comme celui-ci. O musicien plus poëte qu'aucun de nous, dans quel repli inconnu de votre âme, dans quel trésor caché de votre intelligence avez-vous trouvé ces traits si nets et si purs, cette conception simple comme l'antique, vraie comme l'histoire, lucide comme la conscience, forte comme la foi? Vous qui naguère étiez à genoux dansles profondeurs voluptueuses de Saint-Marc, bâtissant sur des proportions plus vastes votre église sicilienne, vous imprégnant de l'encens catholique à l'heure sombre où les flambeaux s'allument et font étinceler les parois d'or et de marbre, vous laissant saisir et ployer par les émotions tendres et terribles du saint lieu; comment donc, en entrant dans le temple de Luther, avez-vous su évoquer ses austères poésies et ressusciter ses morts héroïques?—Nous pensions que votre âme était inquiète et timide à la façon de Dante, lorsque, entraîné dans les enfers et dans les cieux par son génie, il s'épouvante ou s'attendrit à chaque pas. Vous aviez surpris les secrets des chœurs invisibles, lorsqu'à l'élévation de l'hostie les anges de mosaïque du Titien agitent leurs grandes ailes noires sur les fonds d'or de la voûte byzantine et planent sur le peuple prosterné. Vous aviez percé le silence impénétrable des tombeaux, et, sous les pavés frémissants des cathédrales, vous aviez entendu la plainte amère des damnés et les menaces des anges de ténèbres. Toutes ces noires et bizarres allégories, vous les aviez saisies dans leur sens profond et dans leur sublime tristesse. Entre l'ange et le démon, entre le ciel et l'enfer fantastiques du moyen âge, vous aviez vu l'homme divisé contre lui-même, partagé entre la chair et l'esprit, entraîné vers les ténèbres de l'abrutissement, mais protégé par l'intelligence vivifiante et sauvé par l'espoir divin. Vous aviez peint ces luttes, ces effrois et ces souffrances, ces promesses et ces enthousiasmes en traits sérieux et touchants, tout en les laissant enveloppés de leurs poétiques symboles. Vous aviez su nous émouvoir et nous troubler avec des personnages chimériques et des situations impossibles. C'est que le cœur de l'homme bat dans l'artiste et porte brûlantes toutes les empreintes de la vie réelle; c'est que l'art véritable ne fait rien d'insignifiant, et que la plus saine philosophie et les plus douces sympathies humaines président toujours aux plus brillants caprices du génie.

Mais n'était-il pas permis de croire, après cette œuvre catholique deRobert, que toute votre puissance et toute votre inspiration s'étaient allumées dans votre intelligence allemande (c'est-à-dire consciencieuse et savante), sous le ciel de Naples ou de Palerme? N'êtes-vous pas un homme grave et profond du Nord, fait homme passionné par le climat méridional? Dans votre abord d'une modestie si touchante, dans votre langage si plein de grâce et de vivacité timide, dans cette espèce de combat que votre enthousiasme d'artiste semble livrer à je ne sais quelle fierté craintive d'homme du monde, je retrouvai tout le charme de votre œuvre, tout le piquant de votre manière. Mais la sublimité du grandmoiintérieur voilée par l'usage et la réserve légitime des paroles, je me demandais si vous mèneriez longtemps de front la science et la poésie, l'Allemagne et l'Italie, la pompe du catholicisme et la gravité du protestantisme; car il y avait déjà du protestantisme dans Bertram, dans cet esprit sombre et révolté qui interrompt parfois ses cris de douleur et de colère, pour railler et mépriser la foi crédule et les vaines cérémonies qui l'entourent. Ce beau contraste du doute audacieux, du courage désespéré, au milieu de ces soupirs mystiques et de ces élans enthousiastes vers les saints et les anges, accusait déjà une réunion de puissances diverses, une vive intelligence de transformation de la pensée et du caractère religieux dans l'homme. On a dit à propos desHuguenotsqu'il n'y a pas de musique protestante, non plus que de musique catholique: ce qui équivaut à dire que les cantiques de Luther qu'on chante en Allemagne n'ont pas un caractère différent du chant grégorien de la chapelle Sixtine; comme si la musique n'était qu'un habile arrangement de sons plus ou moins bien combinés pour flatter l'oreille, et que le rhythme seul approprié à la situation dramatique suffît pour exprimer les sentiments et les passions d'un drame lyrique! J'avoue que je ne comprends pas, et je me demande si la principale beautédeGuillaume Tellne consiste pas dans le caractère pastoral helvétique, si admirablement senti et si noblement idéalisé.

Mais il a été émis sur votre compte bien d'autres paradoxes pour l'intelligence desquels je me creuserais vainement la tête. Jusqu'à ce que la lumière se fasse, je reste convaincu qu'il est au pouvoir du plus beau de tous les arts de peindre toutes les nuances du sentiment et toutes les phases de la passion. Sauf la dissertation métaphysique (et pour ma part je n'y ai pas regret), la musique peut tout exprimer. La description des scènes de la nature trouve en elle des couleurs et des lignes idéales, qui ne sont ni exactes ni minutieuses, mais qui n'en sont que plus vaguement et plus délicieusement poétiques. Plus exquise et plus vaste que les beaux paysages en peinture, la symphonie pastorale de Beethoven n'ouvre-t-elle pas à l'imagination des perspectives enchantées, toute une vallée de l'Engaddine ou de la Misnie, tout un paradis terrestre où l'âme s'envole, laissant derrière elle et voyant sans cesse s'ouvrir à son approche des horizons sans limites, des tableaux où l'orage gronde, où l'oiseau chante, où la tempête naît, éclate et s'apaise, où le soleil boit la pluie sur les feuilles, où l'alouette secoue ses ailes humides, où le cœur froissé se répand, où la poitrine oppressée se dilate, où l'esprit et le corps se raniment et, s'identifiant avec la nature, retombent dans un repos délicieux?

Quand les bruits désordonnés duPré aux Clercss'effacent dans le lointain, et que lecouvre-feufait entendre sa phrase mélancolique, traînante comme l'heure, mourante comme la clarté du jour, est-il besoin de la toile peinte en rouge de l'Opéra et de l'escamotage adroit de six quinquets pour que l'esprit se représente l'horizon embrasé qui pâlit peu à peu, les bruits de la ville qui expirent, le sommeil qui déploie ses ailes grises dans le crépuscule, le murmure de la Seine qui reprend son empire à mesure que les chants et les cris humains s'éloignent et se perdent?—A ce momentde la représentation, j'aime à fermer les yeux, et à voir un ciel beaucoup plus chaud, une cité colorée de teintes beaucoup plus vraies, n'en déplaise à M. Duponchel, que sa belle décoration et le jeu habile de sa lumière décroissante. Que de fois j'ai juré contre le lever du soleil qui accompagne le dernier chœur du second acte deGuillaume Tell! O toile! ô carton! ô oripeaux! ô machines! qu'avez-vous de commun avec cette magnifique prière où tous les rayons du soleil s'étalent majestueusement, grandissent, flamboient; où le roi du jour apparaît lui-même dans sa splendeur et semble faire éclater les cimes neigeuses pour sortir de l'horizon à la dernière note du chant sacré? Mais la musique a sous ce rapport une puissance bien plus grande encore. Il n'est pas besoin d'une mélodie complète; il ne faut que des modulations pour faire passer des nuées sombres sur la face d'Hélios et pour balayer l'azur du ciel, pour soulever le volcan et faire rugir les cyclopes au sein de la terre, pour ramener la brise humide et la faire courir sur les arbres flétris d'épouvante. Alice paraît, le temps est serein, la nature chante ses harmonies sauvages et primitives. Tout à coup les sorcières roulent sous ses pas les anneaux de leur danse effrénée. Le sol s'ébranle, les gazons se dessèchent, le feu souterrain émane de tous les pores de la terre gémissante, l'air s'obscurcit, et des lueurs sinistres éclairent les rochers.—Mais la ronde du sabbat s'enfonce dans les cavernes inaccessibles, la nature se ranime, le ciel s'épure, l'air fraîchit, le ruisseau reprend son cours suspendu par la terreur; Alice s'agenouille et prie.

A ce propos, et malgré la longueur de cette digression, il faut, maître, que je vous raconte un fait puéril qui m'est tout personnel, mais dont je me suis toujours promis de vous témoigner ma reconnaissance. Il y a deux ans, j'allai, au milieu de l'hiver, passer à la campagne deux des plus tristes mois de ma vie. J'avais le spleen, et dans mes accès je n'étaispas très-loin de la folie. Il y avait alors dans mon cœur toutes les furies, tous les démons, tous les serpents, toutes les chaînes brisées et traînantes de votre sabbat. Quand ces crises, suivant la marche connue de toutes les maladies, commençaient à s'éclaircir, j'avais un moyen infaillible de hâter la transition et d'arriver au calme en peu d'instants. C'était de faire asseoir au piano mon neveu, beau jeune homme tout rose, tout frisé, tout sérieux, plein d'une tendre majesté monacale, doué d'un front impassible et d'une santé inaltérable. A un signe qu'il comprenait, il jouait ma chère modulation d'Alice au pied de la croix, image si parfaite et si charmante de la situation de mon âme, de la fin de mon orage et du retour de mon espérance. Que de consolations poétiques et religieuses sont tombées comme une sainte rosée de ces notes suaves et pénétrantes! Le pinson de mon lilas blanc oubliait aussi le froid de l'hiver, et, rêvant de printemps et d'amour, se mettait à chanter comme au mois de mai. L'hémérocale s'entr'ouvrait sur la cheminée, et, dépliant ses pétales de soie, laissait échapper sur ma tête, au dernier accord, son parfum virginal. Alors la pastille d'aloès s'enflammait dans la pipe turque, l'âtre envoyait une grande lueur blanche, et mon neveu, patient comme une machine à vapeur, dévoué comme un fils, recommençait vingt fois de suite cette phrase adorable, jusqu'à ce qu'il eût vu son cher oncle jeter par terre les douze aunes de molleton qui l'enveloppaient et hasarder les pas les plus gracieux au milieu de la chambre en faisant sauter son bonnet au plafond et en éternuant pendant vingt minutes. Comment ne vous bénirais-je pas, mon cher maître, qui m'avez guéri tant de fois mieux qu'un médecin, car ce fut sans me faire souffrir et sans me demander d'argent! et comment croirais-je que la musique est un art de pur agrément et de simple spéculation, quand je me souviens d'avoir été plus touché de ses effets et plus convaincu par son éloquence que par tous mes livres de philosophie?

Pour en revenir à l'apparition desHuguenots, je vous confesse que je n'attendais pas une œuvre si intelligente et si forte et que je me fusse contenté de moins. Je ne pressentais pas tout le parti que vous pouviez et que vous deviez tirer du sujet, c'est-à-dire de l'idée du sujet, car quel sujet vous eût embarrassé après le poëme apocalyptique deRobert? Néanmoins j'avais tant aiméRobertque je ne me flattais pas d'aimer davantage votre nouvelle œuvre. J'allai donc voir lesHuguenotsavec une sorte de tristesse et d'inquiétude, non pour vous, mais pour moi; je savais que, quels que fussent le poëme et le sujet, vous trouveriez, dans votre science d'instrumentation et dans votre habileté, des ressources ingénieuses et les moyens de gouverner le public, de mater les récalcitrants et d'endormir les cerbères de la critique en leur jetant tous vos gâteaux dorés, tous vos grands effets d'orchestre, toutes les richesses d'harmonie dont vous possédez les mines inépuisables. Je n'étais pas en peine de votre succès; je savais que les hommes comme vous imposent tout ce qu'ils veulent, et que, quand l'inspiration leur échappe, la science y supplée. Mais pour les poëtes, pour ces êtres incomplets et maladifs, qui ne savent rien, qui étudient bien peu de chose, mais qui pressentent et devinent presque tout, il est difficile de les tromper, et de l'autel où le feu sacré n'est pas descendu nulle chaleur n'émane. Quelle fut ma joie quand je me sentis ému et touché par cette histoire palpitante, par ces caractères vrais et sans allégories, autant que j'avais été troublé et agité par les luttes symboliques deRobert!—Je n'eus ni le loisir ni le sang-froid d'examiner le poëme. J'ai un peu ri du style en le lisant plus tard; mais je comprends la difficulté d'écrire pour le chant, et d'ailleurs je sais le meilleur gré du monde à M. Scribe (si toutefois ce n'est pas vous qui lui avez fourni le sujet et les principales situations) de vous avoir jeté brusquement dans une arène nouvelle, dans d'autres temps, dans un autre pays, dans une autre religion surtout.Vous aviez donné la preuve d'une haute puissance pour le développement du sentiment religieux; ce fut une excellente idée à lui (je suppose toujours que vous ne la lui avez pas donnée) de vous fournir une forme religieuse qui ne fût pas la même, et qui ne vous contraignît pas à faire abus de vos ressources.

Mais dites-nous comment, avec une trentaine de versiculets insignifiants, vous savez dessiner de telles individualités, et créer des personnages de premier ordre là où l'auteur du libretto n'a mis que des accessoires? Ce vieux serviteur rude, intolérant, fidèle à l'amitié comme à Dieu, cruel à la guerre, méfiant, inquiet, fanatique de sang-froid, puis sublime de calme et de joie à l'heure du martyre, n'est-ce pas le type luthérien dans toute l'étendue du sens poétique, dans toute l'acception du vrai idéal, du réel artistique, c'est-à-dire de la perfectionpossible? Cette grande belle fille brune, courageuse, entreprenante, exaltée, méprisant le soin de son bonheur comme celui de sa vie, et passant du fanatisme catholique à la sérénité du martyre protestant, n'est-ce pas aussi une figure généreuse et forte, digne de prendre place à côté de Marcel! Nevers, ce beau jeune homme en satin blanc, qui a, je crois, quatre paroles à dire dans le libretto, vous avez su lui donner une physionomie gracieuse, élégante, chevaleresque, une nature qu'on chérit malgré son impertinence, et qui parle avec une mélancolie adorable des nombreux désespoirs des dames de la cour à propos de son mariage.

Excepté dans les deux derniers actes, le rôle de Raoul, malgré votre habileté, ne peut soulever la niaiserie étourdie dont l'a accablé M. Scribe. La vive sensibilité et l'intelligence rare de Nourrit luttent en vain contre cette conduite de hanneton sentimental, véritable victime à situations, comme nous disons en style de romancier. Mais comme il se relève au troisième acte! comme il tire parti d'une scène que des puritanismes, d'ailleurs estimables, ont incriminée un peulégèrement, et que, pour moi qui n'entends malice ni à l'évanouissement ni au sofa de théâtre, je trouve très-pathétique, très-lugubre, très-effrayante, et nullement anacréontique! Quel duo! quel dialogue! maître, comme vous savez pleurer, prier, frémir et vaincre à la place de M. Scribe! O maître! vous êtes un grand poëte dramatique et un grand faiseur de romans. J'abandonne votre petit page à la critique, il ne peut triompher de l'ingratitude de sa position; mais je défends envers et contre tous le dernier trio, scène inimitable, qui est coupée et brisée, parce que la situation l'exige, parce que la vérité dramatique vous cause quelque souci, à vous; parce que vous n'admettez pas qu'il y ait de lamusique de musicienet de lamusique de littérateur, mais bien une musique de passion vraie et d'action vraisemblable, où le charme de la mélodie ne doit pas lutter contre la situation et faire chanter la cavatine en règle, aveccodaconsacrée ettraitinévitable, au héros qui tombe percé de coups sur l'arène.

Il serait bien temps, je pense, d'assujettir l'art au joug du sens commun, et de ne pas faire dire au spectateur naïf:—Comment ces gens-là peuvent-ils chanter dans une position si affreuse?—Il faudrait que le chant fût alors un véritablepianto, et qu'on daignât s'affranchir de la forme rebattue, au point de séduire l'esprit le plus simple et de faire naître en lui autre chose que des attendrissements de convention. Vous avez prouvé qu'on le pouvait, et quand Rossini l'a voulu, il l'a prouvé aussi.

Permettez-moi cependant ici de vous exprimer un vœu. C'est beaucoup d'insolence de ma part, et je hais l'insolence sous toutes ses formes et dans toutes ses prétentions. N'imaginez donc pas, je vous en supplie, que je songe à vous donner un conseil. Mais quelquefois, vous savez, un ignorant a une bonne idée dont l'artiste fait son profit, de même qu'il tire ses conceptions les plus hardies des impressions les plus naîves et les moins prévues, la splendeur des temples, de lasauvage attitude des forêts; les mélodies pleines et savantes, de quelques sons champêtres, de quelque brise entrecoupée, de quelque murmure des eaux. Voici donc ce qui me tourmente. Pourquoi cette forme consacrée, pourquoi cettecoda, espèce de cadre uniforme et lourd? pourquoi cetrait, équivalent de la pirouette périlleuse du danseur? pourquoi cette habitude de faire passer la voix, vers la fin de tous les morceaux de chant, par les notes les plus élevées ou les plus basses du gosier? pourquoi toutes ces formes rebattues et monotones qui détruisent l'effet des plus belles phrases? Ne viendra-t-il pas un temps où le public s'en lassera, et reconnaîtra que l'action morale (qui est, quoi qu'on en dise, inséparable du mouvement lyrique) est interrompue à chaque instant par cette ritournelle inévitable; que toute grâce, toute naïveté, toute fraîcheur est souillée ou effacée par cette baguette rigide, par cette formule inintelligente et triviale, dont on n'ose pas la dégager? Listz compare cette formule au «J'ai l'honneur d'être votre très-humble et très-obéissant serviteur,» qu'on place au bas de toutes les lettres de cérémonie, dans l'acception la plus fausse et la plus absurde, comme dans la plus juste et la mieux sentie. Il paraît que le vulgaire chérit encore ce vieil usage, et ne croit pas qu'il y ait scène terminée là où il n'y a pas quatre ou huit mesures banales de psalmodie grossière, qui ne sont ni mélodie, ni harmonie, ni chant, ni récitatif. Dans cette situation ridicule, l'intérêt demeure suspendu; les acteurs, forcés à une attitude de plus en plus théâtrale, s'égosillent et deviennent forcenés en répétant les paroles de leur froid transport que ne soutient plus la mélodie. L'effet souverain de la passion ou de l'émotion, commandé par tout ce qui précède, se perd et s'anéantit sous cette formule, comme si, au milieu d'une scène tragique, les personnages, tout animés par leur situation, se mettaient à saluer profondément le public à plusieurs reprises.

Vous ne vous êtes pas encore tout à fait affranchi à cetégard de l'ignorance d'un public grossier et des exigences des chanteurs inintelligents. Vous ne le pouviez pas, je pense. Peut-être même n'avez-vous fait accepter vos plus belles idées qu'à la faveur du remplissage obligé des formules. Mais à présent ne pouvez-vous pas former votre auditoire, lui imposer vos volontés, le contraindre à se passer de lisières, et lui révéler une pureté de goût qu'il ignore, et que nul n'a encore pu proclamer franchement? Ces immenses succès, ces bruyantes victoires remportées sur lui, vous donnent des droits; elles vous imposent peut-être aussi des devoirs, car au-dessus de la faveur populaire et de la gloire humaine, il y a le culte de l'art et la foi de l'artiste. Vous êtes l'homme du présent, maître, soyez aussi l'homme de l'avenir... Et si mon idée est folle, ma demande inconvenante, prenez que je n'ai rien dit.

Maintenant que je suis en train de rêver, je rêve pour vous un poëme qui vous transporterait en plein paganisme: les Euménides, cet effrayant opéra, tout fait, d'Eschyle; ou la mort d'Orphée, si terrible et si naïve à faire quand on est associé à un homme comme vous, qui n'a besoin que d'un canevas de gaze pour broder un voile d'or et de pierreries. Si je savais coudre deux rimes l'une à l'autre, mon maître, j'irais vous prier de me dicter toutes les scènes, et je serais fier de vous voir aborder des mélodies grecques plus pleines, plus complètes, plus simples d'accompagnement peut-être que vos précédents sujets ne l'ont exigé. Je vous verrais faire ce dont on semble vous défier, et répondre, comme font les grands artistes, à des menaces par des victoires. Mais tant de bonheur ne me sera pas donné: je ne sais pas la prose, comment saurais-je les vers?—Quant à mon sujet grec, vous savez mieux que moi ce qu'il vous convient de faire; mais quelque jour il vous tentera, je gage.

Maître, je ne suis pas un savant, j'ai la voix fausse et ne sais jouer d'aucun instrument. Pardonnez-moi si je ne parle pas la langue technique des aristarques. Quand même je seraisdilettanteéclairé, je n'éplucherais pas vos chefs-d'œuvre pour tâcher d'y découvrir quelque tache légère qui me donnât occasion de montrer les puérilités de ma science: je ne saurais chercher si votre inspiration vient de la tête ou du cœur, étrange distinction qui ne signifie absolument rien, éternel reproche que la critique adresse aux artistes; comme si le même sang ne battait pas sous le sein et dans la tempe; comme si, en supposant qu'il y a deux régions distinctes dans l'homme pour recevoir le feu sacré, la chaleur qui monte des entrailles au cerveau et celle qui descend du cerveau aux entrailles ne produisaient pas dans l'art et dans la poésie absolument les mêmes effets! Si l'on disait que vous êtesbilioso-nerveux, et que votre travail s'opère lentement, avec moins de rapidité peut-être, mais aussi avec plus de perfection que chez les sanguins et les pléthoriques, je comprendrais à peu près ce qu'on veut dire, et je trouverais fort simple que vous n'eussiez pas tous les tempéraments à la fois; mais que m'importe qu'il y ait sur votre clavecin une carafe d'eau pure et cristalline, au lieu d'un brûlant flacon de vin de Chypre, et réciproquement, si l'un vous inspire ce que l'autre n'inspire pas à autrui? Quelle fureur pédagogique tourmente ces pauvres appréciateurs littéraires, occupés sans cesse à se méfier de leurs sympathies, et à se demander si par hasard la Vénus de Milo n'aurait pas été faite de la main gauche, au lieu de l'être de la main droite? A voir tout le mal que des hommes de talent se donnent pour percer le mystère des ateliers et pénétrer dans le secret des veilles et des rêveries de l'artiste, on est saisi de chagrin, et on regrette de voir cette famille d'intelligences, fécondes sans doute, s'appauvrir et se stériliser de tout son pouvoir, afin d'arriver à ce qu'elle appelle laclairvoyanceet l'impartialité.

Sans doute il est bon et nécessaire que des hommes de goût impriment au vulgaire une bonne direction et fassent son éducation. Mais on sait comme le plus noble métier endurcitrapidement celui qui l'exerce exclusivement comme le chirurgien s'habitue à jouer avec la souffrance, avec la vie et la mort; comme le juge sesystématiseaisément, et, partant d'inductions sages, arrive à prendre trop de confiance dans sa méfiance, et à ne plus voir la vérité que sous des faces arbitraires. Ainsi procède le critique: consciencieux d'abord, il en vient peu à peu à un casuisme méticuleux, et il finit par ne plus rien sentir à force de tout raisonner. Quand on ne sent plus, le raisonnement devient spécieux, et l'appréciation un travail de plus en plus ingrat, pénible, dirai-je impossible? A la fin d'un repas où l'on a fait excès de tout, les meilleurs mets perdent leur saveur, et le palais blasé ne distingue plus la fraîcheur des fruits du feu des épices. L'homme qui veut goûter et approfondir toutes les jouissances de la vie en vient un jour à ne plus dormir sur l'édredon et à s'imaginer que son premier lit de fougère fut plus chaud et plus moelleux. Erreur déplorable en fait d'art, mais inévitable condition de la nature humaine! On vit les premiers essais d'un jeune talent, on les traita peut-être avec plus d'indulgence et d'affection qu'ils ne méritaient. On était jeune soi-même. Mais à juger ceux qui produisent, on vieillit plus vite qu'à produire. Quand on regarde la vie comme un éternel spectacle auquel on dédaigne ou craint de prendre part, on s'ennuie bien vite de l'acteur, parce qu'on s'ennuie de soi. On suit les progrès de l'artiste; mais, à mesure qu'il acquiert, on perd par l'inaction, à son propre insu, le feu sacré qu'il dérobe au dieu du labeur; et le jour où il présente son chef-d'œuvre, on ne le goûte plus; on se reporte avec regret au premier jour d'émotion qu'il vous donna; jour perdu et enfoui à jamais dans les richesses du passé, émotion chère et précieuse qu'on pleure et qu'on ne retrouvera pas. L'artiste est devenu Prométhée; mais l'homme d'argile s'est pétrifié et reste inerte sous le souffle divin. On prononce que l'artiste est dégénéré, et on croit ne pas mentir!


Back to IndexNext