LXVII

Je m'épuise à lutter contre l'effroyable agitation d'Irène ; son âme est pleine d'un trouble profond, son esprit paraît s'égarer entre ce qu'elle souffre pour Maurice, et ce qu'elle souffre pour elle-même. — Sa pensée se rejette avec désespoir sur l'enfant perdue qui serait en ce moment sa force :

— Ma fille à moi, si belle, si douce, qu'il chérissait…, elle est morte… O malheureuse!…

Puis elle s'imagine que Maurice ira rejoindre la Riva :

— Et je te disais, Claudia, qu'elle ne l'aimait pas, et c'est pour elle que je suis torturée depuis si longtemps!…

La résignation apparente dont elle s'était enveloppée la soutenait comme une armure, qui blesse mais protège ; son âme passionnée est aujourd'hui désemparée, et sa violence par instants m'épouvante… Elle me dit qu'elle partira, et je sens que je n'aurai pas le courage de l'en empêcher… Il y a en moi un égoïsme presque cruel qui me fait supporter avec impatience que des pensées étrangères à toi, étrangères à mon amour, dominent dans mon esprit : le contact avec ces cœurs dévastés semble consumer ma vie ; reviens, mon bien-aimé, reviens me rendre la joie d'aimer ; les yeux les plus beaux deviendraient ternes à demeurer dans la nuit — et tu es ma lumière.

Lorsque tu m'as murmuré en me baisant sur la bouche : « Enfin, enfin, ma Claudia », — je crois que j'aurais pu m'élever de terre par la force seule du bonheur qui soulevait mon âme… Rien, mon amour, ne pourra jamais exprimer ce que ta voix aura été pour moi : quoi qu'elle dise, elle remue mon âme, elle commande à mes sens, elle les asservit à une seule de tes paroles. J'aime à me figurer que plus tard tu prononceras quelquefois à haute voix ce nom de Claudia, et que, dans ces brèves syllabes, tu retrouveras l'écho de notre amour… Ce nom me sera toujours cher comme un vêtement que tu aurais porté. — Tu m'as demandé pourquoi je te regardais avec une telle intensité, pourquoi mes yeux semblaient perdus dans une contemplation mystérieuse. Mon bien-aimé, ce n'est point pour graver tes traits en moi : ils sont toujours devant mes yeux ; mais je voudrais que quelque chose de mon amour, comme un rayon brûlant, transverbère ton cœur et y vive, je voudrais que cette flamme devienne une part de toi-même… Quant à moi, je sais que je tiendrai dans mes mains, jusqu'à la mort, la lampe magique qui est une lumière pour mes pas ; mais je sais aussi que ni toi ni moi ne pourrons changer l'ordre immuable des choses, qui veut que ta tendresse meure pour aller refleurir ailleurs!

Irène t'a écouté : elle ne cherchera pas à voir Maurice encore, elle s'en ira à la campagne, attendre, seule et fidèle, l'heure où il ira la rejoindre — car elle espère, car elle l'aime malgré tout… comment peut-elle l'aimer? Elle s'en va vers un avenir obscur : ce cœur tourmenté connaîtra-t-il jamais le repos? il me semble qu'elle disparaît dans la nuit ; j'ai peur pour elle. Souvent j'ai pensé que cette vie d'Irène n'irait pas jusqu'à la vieillesse, que quelque chose de brusque et d'imprévu interviendrait pour elle ; maintenant qu'elle me quitte, je voudrais la retenir, lui donner dans l'oubli, l'apaisement qu'elle repousse… mais toi, tu me dis qu'il faut la laisser partir et accomplir sa destinée.

Les mois ont passé, mon amour. — J'ai un sentiment confus et profond que le soir approche pour moi… les aubes sont tristes, mais les couchants ne le sont point. Hier, comme mon cœur était ravi en ta pensée, et pénétré d'une tristesse délicieuse, toi qui m'observais sans que je le sache, tu m'as dit soudain en m'attirant dans tes bras :

— O ma Claudia, que je t'aime d'aimer comme tu aimes!… Ne me laisse pas aller, Claudia, mets les bras chéris autour de mon cou…

Tu as ajouté plus bas :

— Ne sois pas jalouse, ne le sois jamais…

Non, mon bien-aimé, je ne suis pas jalouse des ombres qui passent devant tes yeux : il est un degré d'amour qui ne connaît pas la jalousie et je sais y être parvenue. J'ai l'espérance que, si même tu croyais m'avoir oubliée, tu m'aimerais encore, et que même le voulant tu ne pourras reprendre tout à fait ce cœur que tu m'as donné ; toujours il en restera un lambeau pour moi. Tes yeux se levaient vers les miens avec supplication et je sentais toute ton âme venir à moi… et pourtant je n'ignore pas que dans ces mêmes minutes un attrait contraire te sollicite et veut t'enlever à moi… Tu me retiens parce que tu as peur de me perdre.

Il me semble que notre vie est comme une promenade très douce à travers une forêt ombreuse dont le calme nous enchante et nous trompe. Nous nous attardons dans les sentiers sans issue, comme craignant de trouver l'au-delà de ce qui nous entoure ; nous nous taisons, et nos regards se cherchent constamment. Les miens, mon amour, se fondent de tendresse en rencontrant les tiens, surtout lorsque j'y découvre un reflet douloureux ; les inquiétudes de l'avenir, dont tu as peur, je le devine, t'oppressent en ce moment, et donnent à ton visage une expression à la fois fatiguée et forte. Tu m'as laissée hier passer ma main sur ton front, et baiser tes paupières sur lesquelles une ombre bleue fait un reflet que j'aime, et pendant que ton front était soucieux encore, tes lèvres s'entr'ouvraient et souriaient ; je les voyais sous ta moustache sombre, comme avides et prêtes à boire les baisers, et cependant je ne t'ai pas offert les miens : je sentais que ma caresse légère te rassérénait.

Je t'agite et te trouble en te parlant d'Irène. Tu ne crois pas que Maurice ait oublié la Riva, et tu ne peux comprendre l'ardente espérance qui perce dans les lettres d'Irène ; déjà je m'aperçois que le passé s'efface rapidement dans son esprit ; et à peine paraît-il qu'elle se souvienne de celle qui pendant si longtemps lui a pris Maurice. Son cœur, palpitant d'espoir, s'est redonné plus généreux et plus soumis ; je t'ai lu les cris d'amour qui lui viennent aux lèvres, mais qu'elle n'ose prononcer tout haut, on la sent frémir du désir d'ouvrir grandes les ailes qu'elle tient repliées.

Pourquoi soupçonnes-tu qu'il veuille la tromper encore? N'est-elle pas exquise dans sa jeunesse ardente, et que lui manque-t-il pour donner toutes les joies? Si je pouvais enfin la voir ayant rassasié la grande faim de son cœur!… Pourquoi sa longue patience d'amour ne recueillerait-elle pas son salaire?… Tu m'as dit que sûrement un jour Irène trouverait l'apaisement de son cœur, mais qu'il est impossible que ce soit Maurice qui le lui donne. Penses-tu donc qu'elle puisse en aimer un autre? Ton cœur d'homme peut imaginer cela?… Moi j'imagine qu'elle sera morte auparavant… Tu as peur pour elle ; — de quoi as-tu peur, mon amour?

L'obsession d'Irène nous faisant mal à tous deux, j'ai décide d'aller à elle ; tu m'as approuvée avec tendresse :

— Oui, ma Claudia, va ; car je suis certain qu'un malheur l'attend.

Puis la pensée d'une séparation nouvelle t'a ému. J'ai vu frémir tes narines, et tes yeux se remplir de cette belle flamme d'amour qui brûle mon cœur ; — un de tes bras m'a enserrée ; et, me renversant un peu la tête pour bien lire dans mes yeux, tu m'as dit :

— Ma Claudia, ton amour me paraît un autel, je voudrais y apporter des fleurs et de l'encens ; nulle femme sur terre ne m'a donné un tel sentiment de force et de joie, tes baisers m'infusent la vie, embrasse-moi, ma Claudia…

Et, en tremblant, je t'ai rendu tes baisers ; mais c'étaient des baisers tristes avec une saveur d'adieu.

A mon tour, je ne comprends plus. J'ai perçu clairement sous la douceur de l'accueil de Maurice un secret malaise de ma présence, et je suis persuadée qu'elle l'importune. Cependant, rien dans leur vie ne révèle les chocs anciens ni n'en fait pressentir de nouveaux. Il y a chez Maurice à l'égard d'Irène une familiarité presque tendre, comme une application pour l'asservir plus complètement ; chez elle, une douceur craintive, qui lui fait épier ses moindres mouvements et chercher à deviner ses volontés : — C'est déjà pour elle une profonde joie que de le voir maintenant demeurer au logis des semaines sans bouger : il apporte dans cette existence monotone une bonne humeur paresseuse, et aussi, dirait-on, un oubli entier du passé. Avec moi, et devant Irène, il parle volontiers de choses d'amour, mais comme de souvenirs lointains et un peu effacés. Quand nous sommes seules, Irène me demande avec angoisse :

— Claudia, crois-tu qu'il va m'aimer encore? pourquoi resterait-il si ma présence ne le consolait pas? O Claudia, je voudrais tant lui rendre son Gino, son fils, lui en donner un!… crois-tu que je puisse espérer?

— Oui, Irène, espère.

Elle a un attrait si puissant, — comme une grâce nocturne et voilée, — qu'il me semble impossible qu'il puisse vivre ainsi à son côté sans plus tôt ou plus tard subir la contagion de la force de désir qui émane d'elle.

Je suis montée seule au Pioggio voir Donna Angela ; elle est rentrée dans cette maison où elle est née, et d'où elle ne peut se détacher ; elle a repris sa vie solitaire et aimante, et au milieu des choses familières a presque retrouvé son Gino… Il lui a écrit, car pour lui elle est toujours ce qu'elle a été ; elle, de son côté, parle maintenant de l'avenir qui le lui ramènera, et les liens de l'amour vont remplacer ceux du sang, elle le chérit autant que jamais, il est devenu l'enfant de son élection que sa tendresse fidèle continue à envelopper de loin ; et même elle n'en veut à personne, une grande pitié règne seule dans son cœur :

— La vie est si brève, Claudia!… Il faut seulement ne pas faire souffrir, ne faire souffrir aucune créature.

La délicatesse de son âme lui a fait ressentir la douleur d'une façon si aiguë qu'elle recule devant la pensée d'en infliger à qui que ce soit ; la paix souveraine qu'elle répand autour d'elle passe en douceur ce que je puis exprimer. Je crois que je vais lui demander de m'accueillir près d'elle pendant quelques jours. J'ai besoin de laisser Irène, et même il me paraît que d'un peu loin je la verrai mieux ; je n'ose ni l'encourager ni la détourner ; je veux rester encore un temps à la portée de sa voix, mais je me figure que ma présence lui enlève sa pleine liberté. Elle marche à une crise, et il vaut mieux qu'elle soit seule.

Mon bien-aimé, ici, près de cette créature qui n'a jamais connu l'amour dont nous vivons, je te retrouve ; auprès d'Irène, dans l'atmosphère de cette passion tumultueuse qui la consume, tu m'échappais. Voici que tu me reviens, et que la grande paix d'amour, qui dissipe toutes les inquiétudes, renaît dans mon cœur. Je ne sais pourquoi, mais, avec Irène, j'ai maintenant comme un besoin jaloux de garder ton nom pour moi seule. Ici, je puis comprendre la volupté du renoncement, celle qui sera mienne et que rien ne peut me ravir : il y a des joies souveraines dans l'immolation, dans l'offrande volontaire de sa joie à l'âme dont vous vient toute joie ; déjà, j'en goûte les prémices.

Je vois avec un étonnement de chaque instant tout ce qu'il y a dans une vie où il n'y a rien, les sources inépuisables que sont l'amour et la compassion. Donna Angela s'étonne du plaisir que je trouve à être près d'elle. Elle me découvre avec une sorte d'humilité tous les mystères de sa vie laborieuse : tout y est doux, pur et délicat ; elle me représente ces lampes de sanctuaires qui brûlent dans la solitude d'une flamme toujours égale.

Je songe à toi avec la même plénitude que lorsque je suis seule, mais j'y pense autrement, sans peur, t'aimant avec une force grandissante.

Elle dort enfin! pour la première fois depuis cet appel qui m'a fait me lever au milieu de la nuit et venir ici.

O cette course effrénée à travers la campagne encore noire, à côté de ce paysan qui ne voulait rien m'apprendre, et me répétait seulement :

— Il y a un malheur, un grand malheur…

Et enfin l'arrivée : cette porte s'ouvrant devant le son des roues, les gens silencieux et atterrés me regardant passer, et en haut de l'escalier Irène, Irène elle-même, se jetant dans mes bras avec un cri d'angoisse tellement affreux que je l'entendrai toujours…

— Parle, parle, Irène! tu me rends folle…

Mais c'était déjà un soulagement inexprimable de la voir là, devant mes yeux… Et alors elle a parlé…

Hier était l'anniversaire de la mort de sa fille, et Maurice et elle avaient couvert de fleurs la tombe blanche ; ils s'étaient entretenus de leurs souvenirs communs et il avait paru à Irène que son mari tournait les yeux vers elle avec l'expression ancienne : — l'amour de toute sa vie de femme, l'amour de l'épouse et celui de la mère la possédaient toute… Lui cependant était sorti comme de coutume, et, le soir, avait marché sur la terrasse sans lui parler, mais passant et repassant devant elle ; et elle avait hésité à aller à lui, à tomber dans ses bras…

— Quand il m'a quittée pour la nuit, Claudia, et que je me suis vue seule, toujours seule, j'ai été prise d'une fureur de désespoir ; j'ai tout essayé pour retrouver le calme, je suis restée longtemps dehors frissonnante sous l'humidité de la nuit ; puis enfin je suis remontée… Lorsque je suis entrée dans cette chambre où je l'ai vu si souvent, où notre enfant est né, je ne saurais te dire ce qui s'est agité en moi. J'ai été possédée par une volonté qui me dominait, de vivre, ou du moins de lutter pour vivre ; la soif d'avoir un enfant à aimer me rendait folle ; je me suis dit : « J'en ai le droit, je le peux, je suis sa femme, je vais aller à lui, lui demander de m'accueillir… » J'ai pensé cela! j'ai envisagé l'humiliation possible d'être repoussée… mais je ne le croyais pas : « je l'aime tant! peut-être pourra-t-il m'aimer une heure ; peut-être m'attend-il… les plus misérables femmes inspirent le désir : pourquoi ne l'inspirerais-je pas, moi?… » Alors, Claudia, je suis sortie ; j'allais comme dans un rêve ; j'ai traversé le long vestibule et j'ai essayé doucement la porte qui conduit chez Maurice… elle était fermée… O Dieu! que ne suis-je retournée en arrière!… je ne l'ai pas fait ; je me disais que ce courage que j'avais, je ne l'aurais jamais plus, que cette heure ne reviendrait pas dans ma vie… et je suis descendue… Il m'était venu à l'idée que peut-être la porte du petit escalier intérieur qui mène chez lui du rez-de-chaussée était demeurée ouverte… elle l'était, Claudia, elle l'était…

Elle tremblait en parlant, et ses dents claquaient si fort que ses paroles sortaient difficilement, mais elle voulait parler. J'étais à genoux devant elle, les yeux fixés sur son visage de morte où brûlaient ses yeux ; elle s'attachait à moi d'un mouvement convulsif — car, par moments, son corps vacillait.

— Je suis montée, avec joie, oui avec joie : j'avais tout oublié, je pensais à lui comme il était autrefois… J'ai traversé deux pièces vides, et enfin je suis arrivée à sa chambre… je l'ai ouverte sans une hésitation ; j'ai franchi le seuil et rapidement j'ai marché vers le lit où je croyais qu'il dormait, pour y tomber à genoux et l'appeler de son nom… A ce moment-là seulement — et comme brusquement ; avec un cri, il se redressait — j'ai levé les yeux… Claudia, dans ce lit, où moi, moi j'allais comme une malheureuse implorer la grâce d'être reçue… une femme était couchée… une des filles qui travaillent ma terre… une créature que j'aimais… Elle était là, me regardant, terrifiée… O Claudia! ce qui a passé dans mon âme… l'horreur de vivre, l'horreur folle de leur donner un second regard, de voir cela encore… son revolver était là, à portée de sa main, comme toujours ; je l'ai saisi sans une hésitation, je l'ai levé à mon front dans une ivresse de délivrance… je ne sais pas ce qui est arrivé, mais mon bras a été frappé, et, dans le mouvement de défense que j'ai fait, car j'avais une hâte effroyable de mourir, le coup est parti…

Elle a été jusque-là de son récit ; puis une crise de nerfs l'a terrassée et elle est restée comme morte… Les autres m'ont dit le reste : — ce coup dévié a frappé Maurice à la tête ; et aux cris de la femme couchée à ses côtés, on est arrivé pour le trouver expirant, et Irène privée de ses sens, à terre, près du lit…

N'était cette porte entr'ouverte et la lumière voilée qui éclaire la chambre où Irène repose, je croirais, dans la délicieuse quiétude retrouvée, que je me réveille d'un sommeil tourmenté de rêves affreux. Puis, l'horreur de ces heures, de ces journées, de ces nuits surgit tout à coup devant moi, et Irène, que j'entends pleurer en dormant, me ramène à la réalité. Elle n'a pas eu besoin de me dire : « Claudia, mon cœur est mort, aie pitié de moi », pour que le mien défaille de ses souffrances et veuille les partager. La volonté de vivre semble éteinte en elle ; après les angoisses et les épouvantes des premières heures — on l'a crue tout de suite, et le témoignage du misérable témoin de la scène dernière a confirmé les paroles d'Irène — elle est tombée dans cette torpeur dont je ne sais comment l'arracher : elle n'a pas paru s'apercevoir du changement de lieux, les yeux obstinément clos, sans un geste, sans une larme, elle demeure affaissée ; elle entend mes paroles ; elle trouve une douceur aux baisers que je dépose sur son front, car sa main alors se soulève pour une caresse reconnaissante ; elle accepte un peu de nourriture, mais c'est tout. Elle n'a trouvé de forces que pour repousser la robe noire, la robe de veuve que nous lui présentions.

— Non, Claudia, non… Je ne l'aime plus, je ne veux point le pleurer… je ne veux point ce mensonge…

Ses soupirs étouffés sont plus déchirants que des cris de douleur : on dirait que son cœur se brise doucement avec cette rumeur assourdie.

Quand je lui ai dit que tu étais là et que tu souhaitais la voir, elle a fait un geste d'acquiescement. Tu juges que, même de force, il faut la faire pleurer et parler et qu'elle mourra si elle reste ainsi ; je crois qu'elle souhaite passionnément la mort et l'oubli, et que toute sa volonté tend à s'y enlizer peu à peu comme dans un sable mouvant. Moi, je n'ai pas le courage d'ouvrir sa plaie et de faire couler le sang, et cependant il faut la réveiller. Mais, ne sachant pas ce que la vie lui garde, j'aurai la faiblesse de respecter son assoupissement : il me semble malgré tout qu'elle souffre moins ; toi, tu penses, au contraire, qu'elle souffre plus.

Son âme oppressée commence à exhaler sa plainte, et lentement elle me révèle le fond de sa souffrance ; la violence et le retentissement du choc l'ont laissée étourdie, et j'imagine qu'il y a des instants où elle ne se rappelle pas de quoi elle souffre.

— Claudia, sais-tu ce qui me torture jour et nuit? C'est de ne plus l'aimer… Car je ne l'aime plus, Claudia : lorsque je l'ai vu là, dans ce lit, avec cette femme près de lui… mon amour est mort en une seconde ; cela a été comme une statue réduite en miettes… Ma vie s'est écroulée en entier… C'est ma main, ma main à moi, qui tenait l'arme d'où lui est venue la mort… et je ne peux pas avoir pitié ; je ne peux pas le pleurer… Il a tué mon cœur avant de mourir… Qu'ai-je donc aimé, Claudia? que suis-je?… Je croyais souffrir, je croyais être misérable, quand j'aimais si ardemment et en vain ; mais c'est maintenant que je souffre… Je voudrais me cacher, disparaître…

Et moi, je lui réponds :

— Pleure, Irène, pleure l'amour de ta jeunesse…

Et elle regarde couler mes larmes, mais il n'en jaillit pas de ses yeux, ternis par la fièvre et l'insomnie.

La terre brûle, et peu à peu l'abattement d'Irène devient une langueur ; elle se meut dans la maison assombrie et fraîche, elle cherche à fuir la vision funeste qui reparaît toujours ; je la vois porter ses doigts fins sur ses paupières, et les presser comme pour chasser ce qui trouble ses regards. Toute vêtue de blanc, elle a dans sa fragilité presque l'air d'une enfant, si peu faite pour les douleurs écrasantes! Elle ne parle pas, mais une vie intense éclate dans ses yeux chargés de passion et de tristesse ; elle demeure de longs, longs moments, le menton appuyé sur sa main ployée, dans une contemplation morne, perçant je ne sais quel avenir de son avide inquiétude… Quand je veux revenir sur le passé pour soulager son angoisse muette, elle me fait taire d'un geste, et aujourd'hui elle m'a dit :

— Ne m'en parle plus, Claudia, je commence à le haïr…

Par ce clair matin, je pleure avec Irène ; l'air est doux comme le miel, une illumination joyeuse rayonne de la terre et du ciel : à de pareilles heures, la souffrance apparaît comme un phénomène intolérable. Irène, dans sa douleur taciturne, semble perdue au milieu du triomphe de la nature en fleur…

Au dernier printemps, j'ai ramassé, un jour, une hirondelle blessée : elle était tombée à terre et y gisait dans une souffrance humaine ; je l'ai couchée dans la paume de ma main, et, lui effleurant l'aile je lui ai arraché des cris ; puis, doucement, j'ai baigné sa tête fine d'eau fraîche ; ses paupières frémissantes, toutes blanches, se sont entr'ouvertes sur ses yeux noirs comme l'onyx ; — as-tu jamais vu des yeux d'hirondelle, si mystérieux et profonds? — ils me troublaient comme me troublent ceux d'Irène ;… puis cette hirondelle est revenue à la vie, et, toute meurtrie, laissant soigner son aile blessée, elle est demeurée dans mon giron, où je la tenais en la caressant ; mais elle regardait vers le ciel où volaient ses compagnes, et, au bout d'un peu de temps, elle a pris son essor. — Irène me fait penser à cet oiseau des grands horizons jeté brutalement à terre : elle mourra, si aucune main secourable ne la relève et la soutient.

C'est un rien! et j'en ai frémi jusqu'au fond de moi-même comme d'un avertissement fatal, comme d'avoir vu l'ombre de ce qui doit être, malgré moi, malgré nous. Après l'oppressante chaleur, la fraîcheur venue, Irène était sortie respirer l'air de la nuit ; et, de la terrasse où j'étais assise, sans la voir, j'entendais le léger froissement de sa robe sur le gravier. Tout à coup elle m'est apparue, à gauche, dans le parterre de roses, et près d'elle ton chien Rex ; elle le tenait par la toison de son cou, et sa main s'y enfonçait, dominatrice. Je n'ai pu me défendre, sous une impulsion subite, d'appeler :

— Rex!

Il a levé la tête et m'a regardée de ses yeux superbes et fiers ; puis il s'est retourné vers Irène, qui le tenait toujours, et il a continué de la suivre!

Les heures viennent toutes. Irène, que je sentais d'une tristesse désolée, m'a dit en me quittant ce soir :

— Claudia, pourquoi ne m'as-tu pas laissé glisser dans la mort, quand je le souhaitais si ardemment…? Oh! je t'assure, il aurait fallu peu de chose alors… Il y avait des moments où je suspendais mon souffle, et où je croyais que la vie quittait mon cœur broyé ; tu aurais dû me laisser mourir, Claudia… Maintenant il me faut vivre, et, vois-tu, j'en trouve le fardeau écrasant. Je vais te quitter… Tais-toi… ne me réponds pas… Je vais te quitter, Claudia : ma vie ne doit pas, ne peut pas se confondre avec la tienne… Luc reviendra, et moi je veux essayer d'aller chercher la paix auprès de sœur Marcella ; elle m'a dit qu'elle trouverait pour ma vie les tâches qui font oublier… Il faut que j'oublie… Pas toi, ma Claudia : je te chérirai toujours, toujours ; et, rendue à ton bonheur, à ton bonheur si beau, tu penseras à ta pauvre Irène…

Nous nous regardions avec tant de tendresse!… Et, ce qui était le plus dur de tout, nous nous comprenions… L'instant pour moi était venu, celui de t'aimer plus que ma vie… Je l'ai serrée dans mes bras ; j'ai serré son jeune corps qui tremblait, j'ai baisé ce visage charmant, je l'ai contemplé en le tenant entre mes mains, et j'ai dit :

— Non, Irène, non, ne va pas rejoindre sœur Marcella ; la vie te réserve encore des joies, ses meilleures joies… Quitte-moi… mais pour être heureuse…

— Je ne peux pas… je ne veux pas être heureuse… ma Claudia! Je t'aime… Jamais, entends-tu, jamais je ne te ferai souffrir…

Je l'ai caressée comme j'aurais caressé mon enfant ; une force inconnue me soutenait, me porte encore.

— Tu ne me feras pas souffrir, Irène : accepte le bonheur, s'il vient à toi, accepte-le comme si j'étais morte. Si je ne dois plus peut-être revoir tes yeux tendres… que dans bien longtemps… n'importe, mon Irène, nos cœurs ne cesseront pas de s'aimer… Je vais rentrer dans la paix, Irène ; le temps m'avertit… je l'écoute…

Oui, bien-aimé, oui, — toi qui m'as faite si heureuse — Claudia cesse d'exister pour toi, je meurs pour que tu vives… Quel désert me semblerait aride, si je te savais arrivé à l'oasis?… Ne pleure pas, mon amour, je suis divinement heureuse.

FIN

PARIS. — IMPRIMERIE CHAIX. — 13932-6-97. — (Encre Lorilleux).


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