De temps à autre, et sur un petit ton ironique ou détaché, les journaux nous donnent des nouvelles duFar West. Ces nouvelles sont navrantes. On apprend, par exemple, qu'une bande de Peaux-Rouges, irritée d'on ne sait quelle injustice, vient d'essayer de se révolter, et que les mitrailleuses dernier modèle l'ont taillée en pièces. Ou bien on lit dans un magazine quelque article désolant sur le dernier des derniers territoires de chasse qui restaient aux naturels américains. Pis que cela, on voit sur une revue illustrée des gravures représentant des Indiens et leurs chefs, Bison-Rouge ou Grand-Taureau. Horreur! ces descendants de guerriers redoutables portent qui des godillots, qui un chapeau melon, qui un veston de confection new-yorkaise. Pis encore! J'ai lu dans une gazette qu'un ingénieux sachem s'était récemment mis à la tête d'un syndicat pour la vente des « menus objets de fabrication indienne ». Un syndicat au pays du scalp! Quel scandale!
Je sais que de bons esprits se réjouissent de ces lamentables informations. Ils constatent avec plaisir que le progrès est en marche, qu'il gagne du terrain chaque jour, et qu'il y aura bientôt un Palace Hôtel au milieu du Sahara, ou un poste téléphonique au pôle. Voilà qui démontre jusqu'à l'évidence la force et la hardiesse de nos vastes cerveaux. Assurément. Mais, d'autre part, quoi de plus triste, si toutes ces nobles conquêtes de la science ont pour résultat, finalement, de faire porter des bretelles à quelques rois nègres, qui s'en passaient fort bien, et de changer en bons bourgeois yankees, hélas! toute l'héroïque descendance des glorieux Peaux-Rouges… les Peaux-Rouges de l'immortel Gustave Aymard?
Que des admirateurs — dont je suis — projettent d'élever une statue à Jules Verne, c'est parfait. Toutefois il ne convient pas qu'on oublie, en ce cas, Gustave Aymard, son rival, Gustave Aymard le magicien, dieu de notre jeunesse, conteur incomparable et fécond qui enchanta non pas quelques centaines, mais quelques millions d'enfants, et non pendant un ou deux ans de leur vie, mais bien au delà de l'âge de raison, certes… Car au lycée, mes camarades et moi-même lisions déjà Hector Malot et Alexandre Dumas, voire Daudet et peut-être Paul Bourget, que nous conservions toujours cependant une tendresse sans pareille pour l'extraordinaire « prairie » de Gustave Aymard et son Mexique plus enivrant encore. Et depuis bien des années, gamins ravis et sauvages, nous avions couru à travers le parc Monceau, les Champs-Elysées et autres « savanes immenses », en serrant d'imaginairesmustangsentre nos cuisses nerveuses! Bambins perdus dans nos rêves, nous ne sortions par les rues qu'en nous supposant armés jusqu'aux dents, la carabineau poing, lanavajaglissée dans la botte. Nous écoutions le vent des plaines en traversant la place de l'Europe ou la place Malesherbes. Nous fumions, résignés, le calumet de paix pendant les intolérables classes de mathématiques ou de géographie. Nous entendions le soir, sous la lampe, le silence des grandes nuits du désert, nous éprouvions le calme de l'hacienda; puis tout à coup, là-bas, naissait un hululement, un signal, puis l'attaque, les coups de feu, l'incendie, le désastre, l'enlèvement des femmes… Quels poètes admirables Gustave Aymard avait donc faits de nous!
On parle de Gambetta. Il me souvient du jour de son enterrement (Dieu! que c'est loin!) J'étais au lit, malade, et dévorais naturellement quelqu'un des cent romans de mon cher auteur. Soudain, une troupe passa dans ma rue, revenant de la cérémonie et martelant le sol en mesure, une, deux, une, deux… A ce moment je lisais l'entrée dans je ne sais quelle ville mexicaine d'un général vainqueur, après sonpronunciamento. Ce fut l'un des instants de ma vie où je compris le mieux ce mot : « la gloire ». Le grand tribun mort et mon général vainqueur se confondirent dans ma petite cervelle ; ils m'apparurent tous deux unis, magnifiques et radieux. Ma gorge se serra. La belle émotion! Jamais plus aucun discours sur la gloire ne devait me toucher autant.
Et les héros de Gustave Aymard, qui de nous ne les revoit passer, tragiques et délicieux, dans sa mémoire? Lui, svelte, brun, souriant, mais l'œil étincelant, d'une force herculéenne malgré ses mains fines ; il monte à merveille un cheval terrible, et une seule perle, « d'un prix inestimable », retient négligemment sa cravate de soie… Elle, adorablement belle,spirituelle et raffinée, cruelle avec cela, et d'un orgueil espagnol, mais qui s'humanisera… Ah! les nobles êtres! Quel courage surhumain était le leur! Et comme ils s'aimaient!
Je fus en décembre chez mon libraire pour y feuilleter les livres qu'on donne en étrennes, aujourd'hui, aux collégiens. Que d'histoire de France! Mais surtout, que d'aventures scientifiques et commerciales, que d'enfants déjà ingénieurs, que de spéculateurs précoces parcourant le monde avec cinq sous en poche ou faisant une fortune colossale en six mois! On croit que tous ces livres-là donnent une âme industrielle à nos futurs citoyens, et que leur esprit en devient plus pratique. On ne veut plus de contes romanesques, qui éveillent trop vite et mal à propos l'imagination. Soit. Suivons cette mode, comme les autres. Pourtant Gustave Aymard était un bon auteur : il nous inculquait le goût — que dis-je! — la fureur, la passion de l'exploit physique, de l'audace et de l'endurance corporelles : souvenez-vous des raids formidables, des navigations étonnantes, des duels sanglants de tous ces «caballeros», des tortures qu'ils supportaient stoïquement, sans parler de leurs inévitables talents d'écuyer, de tireur à la carabine, de chasseur, d'éclaireur, de lutteur et même d'escrimeur… Puis Gustave Aymard nous mettait dans l'âme je ne sais quoi de téméraire et de généreux, qui n'allait pas sans grâce chez de jeunes Français. Je gage que Maurice Barrès conseilla ces lectures à son petit Philippe.
Gustave Aymard n'a conté que des mensonges?… Pourquoi donc? L'humanité est plus héroïque qu'on ne croit. Et puis, les aventures de petits mécaniciens et de trusteurs prodiges, comme si elles étaient vraisemblables! Et toute cette histoire de France du Jourde l'An, demandez donc aux professeurs, ou même aux gens d'esprit, ce qu'ils en pensent…
Pauvres Peaux-Rouges! Comanches sympathiques et Sioux détestables! Les visages pâles vous ont molestés, dépouillés et massacrés de toutes les manières. Bien mieux, ils vous ont civilisés, c'est-à-dire asservis. Mais un vengeur est venu, qui s'appelait Gustave Aymard, et qui écrivit votreromancero, votre Iliade en des livres innombrables : et depuis plus de soixante ans les ombres de vos sachems illustres, ô peuples errants duFar West, et l'impérissable renommée de vos chasseurs de chevelures troublent les rêves des enfants et des petits-enfants de vos vainqueurs. On vous a volé vos savanes, mais vous avez emporté toutes nos petites âmes frémissantes, ô guerriers peinturlurés, effrayants et charmants! Et il est peut-être plus méritoire de ravir une âme que d'enlever un scalp à son plus mortel ennemi — je dis peut-être…
Heureuses, trois fois heureuses furent les générations qui naquirent entre 1876 et 1879, comme entre 1892 et 1895! Car il arriva que pendant leur grand rêve lointain, pendant qu'ils se croyaient le plus ardemmentpawniesou bandits de la savane, Buffalo Bill vint à Paris. Il occupait Neuilly en 89 : il campait au Champ-de-Mars en 1905.
Or, le jeune Roger de Monjaron, vieux de treizeprintemps, en avait littéralement perdu la tête. Saturé d'Aymard, de Cooper et de Jules Verne, il ne rêvait qu'aventures et merveilleux exploits. Il passait des heures au manège à faire de la voltige avec rage, ou à trotter sans étriers. Tirer furieusement contre une cible installée chez lui, au grand effroi de sa famille, manier amoureusement un revolver de poche, un long couteau à virole, et parler anglais du nez, en vrai colon duFar West, telles étaient ses plus voluptueuses distractions. Un soir qu'il se trouvait au bal, sombre et pensif, vêtu il est vrai d'un smoking fort coquet, mais les deux mains passées dans sa ceinture, à lacow-boy, Roger de Monjaron n'y put tenir : il s'échappa tout à coup, réclama son vestiaire et se dirigea résolument vers le camp de Buffalo Bill, qui se trouvait tout proche.
Dehors, dans la nuit, personne. La gorge du hardi collégien se trouve tout à coup serrée. Allons, pourtant, en avant! En un point qu'il a remarqué, l'autre jeudi, la clôture est accessible. Roger grimpe, se hisse, enjambe, saute. Le voilà dans le camp. Pas un bruit, aucun aboiement, aucun hennissement, rien n'a bougé. Roger n'entend que son cœur qui bat follement sous son pardessus, à tel point qu'il lui faut demeurer plus de dix minutes immobile avant de pouvoir seulement faire un pas.
Il avance enfin tout doucement sur la terre battue, redoutant le gravier. Une mince moitié de lune éclaircit un peu les ténèbres. Ah! voici deux tentes. Roger les évite, afin de ne pas se prendre le pied dans les cordes. Il ne veut d'ailleurs que faire un tour au milieu du camp de Buffalo Bill, puis s'en retourner comme il est venu… Mais en passant près d'une autre tente, située non loin des premières, la catastrophe inévitablese produit : un damné fox-terrier qui rôdait par là se met à hurler atrocement, un homme s'éveille en sursaut, allume une lanterne, passe la tête au dehors…
Un quart d'heure après, il y avait branle-bas général : à demi-évanoui de saisissement et les larmes aux yeux, le jeune garçon se trouvait au centre d'une cinquantaine d'hommes débraillés, mal revêtus de vieux vestons et de pantalons passés à la hâte. Quelques peaux-rouges, hideux sous de mauvaises chemises, s'étaient mêlés à la foule. Des quinquets et des lampes éclairaient confusément cette horde, qui baragouinait à faire peur.
Roger avait balbutié en anglais quelques excuses, expliqué sa curiosité, montré son porte-monnaie, sa montre, et donné son adresse, prouvé enfin qu'il n'était qu'un petitgentlemanassez imprudent, non pas un voleur.
Cependant, Aigle-Rouge, fils du célèbre chef sioux Taureau-Volant, élevait beaucoup la voix. Il s'en prenait au palefrenier Jimmy Simley. Le vieil Arthur Coventry, qui commandait en l'absence de Buffalo Bill, dut intervenir :
« — Tais-toi, fit-il, Aigle-Rouge. Tu cries, ce n'est pas convenable.— Mais c'est moi qui ai vu d'abord le petit Français. Jimmy n'est arrivé qu'après. Par conséquent, le petit Français m'appartient par droit de prise. C'est moi qui dois le reconduire chez lui, dans une voiture.— Tu ne sais pas parler français. Jimmy sait.— Je parle anglais.— Ça ne suffit pas. Et pourquoi tiens-tu tant à reconduire le jeune garçon?— Parce qu'on me paiera rançon, comme on fit àGrand-Serpent le jour où il trouva dans sa tente le chien d'une lady. C'est la justice. Les Américains m'ont promis la justice, à moi et à mon peuple.— Aigle-Rouge, tu ne saurais à Paris ni prendre un fiacre, ni réveiller un concierge, ni parler aux parents du petit monsieur. Jimmy, qui l'a aperçu en second, tu l'avoues, et lui a mis la main au collet, ira prévenir les parents. Il te donnera quarante pour cent sur la récompense, voilà. Et ceci est juste. Va, Jimmy. En attendant, et pour qu'il ne se sauve pas, j'emmènerai le petit monsieur sous ma tente. Venez, sir. »
« — Tais-toi, fit-il, Aigle-Rouge. Tu cries, ce n'est pas convenable.
— Mais c'est moi qui ai vu d'abord le petit Français. Jimmy n'est arrivé qu'après. Par conséquent, le petit Français m'appartient par droit de prise. C'est moi qui dois le reconduire chez lui, dans une voiture.
— Tu ne sais pas parler français. Jimmy sait.
— Je parle anglais.
— Ça ne suffit pas. Et pourquoi tiens-tu tant à reconduire le jeune garçon?
— Parce qu'on me paiera rançon, comme on fit àGrand-Serpent le jour où il trouva dans sa tente le chien d'une lady. C'est la justice. Les Américains m'ont promis la justice, à moi et à mon peuple.
— Aigle-Rouge, tu ne saurais à Paris ni prendre un fiacre, ni réveiller un concierge, ni parler aux parents du petit monsieur. Jimmy, qui l'a aperçu en second, tu l'avoues, et lui a mis la main au collet, ira prévenir les parents. Il te donnera quarante pour cent sur la récompense, voilà. Et ceci est juste. Va, Jimmy. En attendant, et pour qu'il ne se sauve pas, j'emmènerai le petit monsieur sous ma tente. Venez, sir. »
Aigle-Rouge revint écœuré auprès de Rosée-du-Soir, son épouse. Il jeta son veston rapiécé dans un coin et se recoucha, plein de mépris pour les visages pâles.
Quant à l'aventureux Roger, il se jura une heure plus tard, tandis qu'il rentrait en fiacre vers sa demeure, aux côtés de son père plus ému encore que courroucé, il se jura d'abandonner ses lectures ordinaires. Mais ayant remplacé Gustave Aymard par Alexandre Dumas, il n'a fait que changer de folie : enlèvements, complots et grands coups d'épée ont succédé dans son imagination à la libre vie duFar West. Il vient de se faire abonner dans une salle d'armes, et parions qu'il va tâcher de se battre en duel avant la fin de l'année. On n'est vraiment poète, voyez-vous, qu'avant quatorze ans. Le don du sourire vient en même temps que la moustache, et alors tout est perdu.