HISTOIRE CONTEMPORAINE D'UN MOT

M. Arsène Darmesteter écrivit dans son livre bien connu,La Vie des mots(p. 105) : « On voit avec surprise des mots de formation savante, ayant dans la langue scientifique leur pleine et entière valeur, descendre dans l'usage populaire à des emplois ridicules ou dégradants : lephilosophedevient un homme trop habile au jeu ;espèce,individuse changent en injures grossières ;quolibetaboutit à une plaisanterie sans sel. Lecancana commencé par être un discours officiel en latin ; l'élucubrationest devenue un travail ridicule, et si lapéroraisonest encore un terme noble de rhétorique, il n'en est plus de même depérorer. Même histoire pourépiloguer, à côté d'épilogue. Ce n'est plus le théologien qui travaille àsophistiquer, à élever de subtils raisonnements ; c'est le marchand peu scrupuleux quisophistiqueet falsifie ses denrées.Imbécileétait un beau mot dans la poésie duXVIIesiècle ; lesmains imbécilesétaient les mains impuissantes ; leXVIIIesiècle a fait de l'imbécileun faible, un impuissant d'esprit, et c'est un des termes les plus méprisants que possède la langue populaire. »

Toutes ces observations philologiques sont délicates. Elles amusent, elles étonnent, elles attachent. Lire certains ouvrages de linguistique, c'est, semble-t-il, dîner finement avec un vieux dilettante qui a beaucoup vécu, beaucoup voyagé, non moins que beaucoup réfléchi, et qui se fait un jeu de vous démontrer, tout en causant, combien le moindre terme dont on se sert peut éveiller de souvenirs et de légendes, et comment on tient à trente ou quarante siècles d'ancêtres par les liens ténus du langage, et pourquoi telle manière de s'exprimer évoque une image savoureuse à laquelle nul ne songeait plus, et de quelle façon telle autre suggère à l'esprit un usage immémorial ou un conte de nourrice, rappelant l'époque où nos pères s'en allaient casque en tête combattre les mécréants, sinon lutter contre les Huns sauvages, voire même poursuivre les ours et les mammouths, que sais-je!… Le linguiste fait pour ainsi dire courir ou voleter devant nous les mots, ces petits êtres vivants, ces bestioles ; et à chaque vocable qu'il saisit par les ailes et place tout frémissant sous nos yeux, quelque nouveau décor se développe, scène historique ou tableau de genre… Le linguiste nous montre la lanterne magique.

Mais il y a pour un lettré — ou seulement pour un curieux — un plaisir plus rare encore s'il peut observer lui-même quelqu'un des faits qui servent à illustrer, à prouver ces règles philologiques d'une précision si élégante et d'une rigueur dont les profanes sont toujours surpris. Ainsi, reportons-nous à ce passage de M. Darmesteter cité plus haut. Il est aisé d'en trouver une justification toute récente, et spécialement exquise, puisqu'elle repose sur une déformation de sens qui a lieu en ce moment même, que dis-je! qui commence seulement à avoir lieu, et que rien toutefoisne pourrait plus arrêter, bien qu'elle naisse à peine… C'est un exemple en sa fleur. Nous voulons parler du motphilologue.

Terme de formation savante, et terme noble s'il en fut! Il signifie : homme érudit et particulièrement admirable en tout ce qui touche à la connaissance des langues. Mais encore est-ce là une traduction bien grosse et bien simplifiée. Un jeune Allemand, un petit Anglais qui feraient une version française pourraient s'en contenter, non pas nous toutefois. Quiconque prétend bien connaître un langage doit pouvoir en comprendre tous les termes jusqu'en leurs significations les plus subtiles ou les plus étendues. On nous dit « un philologue » : il faut qu'immédiatement, à ce son ou devant cette graphie, non seulement le sens restreint du dictionnaire se présente à notre pensée, mais encore que nous nous figurions le philologue lui-même, ses ouvrages, son style, son aspect physique, son rôle social, sa tenue dans un salon, ce que l'opinion publique en pense, ce que les chroniqueurs en écrivent, etc… Qu'est-ce donc qu'un philologue? Ou plutôt qu'est-ce, pour un Français de culture moyenne, qu'un philologue dans les dernières années duXIXesiècle?

Eh bien, c'était naguère un personnage assez légendaire et infiniment séduisant.

On ne savait pas très bien à quoi il travaillait sans relâche. Mais le public du moins n'ignorait pas que le labeur de cet érudit fût continuel, minutieux, souvent ingrat, et cependant poursuivi avec une ardeur passionnée, presque voluptueuse. On l'imaginait dans son cabinet de travail, non pas certes entouré de cornues et d'alambics poudreux, commele docteur Faust, mais du moins perdu parmi les dictionnaires, les brochures et les in-folios.

Hors de là, on croyait qu'un philologue avait toutes les délicatesses littéraires, voire même artistiques ; qu'un homme aussi versé dans toutes les langues anciennes, qui pouvait lire à livre ouvert la Bible en hébreu ou les sagas en scandinave, qui savourait sans en perdre une nuance le grec de Pindare et le latin d'Ennius, le français de la Chanson de Roland, le provençal des troubadours et l'allemand des Niebelungen, on croyait qu'un pareil gourmet de lettres dût montrer un tact esthétique, un atticisme, des susceptibilités extraordinaires. Puis on le supposait volontiers disert, éloquent, d'une bonhomie fine ou ironique, et poète à ses heures. Il avait connu l'Orient et prié sur l'Acropole. Le grand souvenir de Renan durait encore et enchantait Paris. M. Sylvestre Bonnard était un bon philologue. M. Anatole France aussi. A ce moment-là, le mot offrait son sens le plus noble, nullement déformé, mais pur au contraire, et fort attrayant pour quelques-uns, parfois même, pour la foule, poétique et charmant.

Depuis ce temps, les philologues ont vu croître leur importance dans l'Etat, cependant que s'effaçait — hélas! — leur légende. Certains d'entre eux furent officiellement et solennellement consultés pendant l'affaire Dreyfus ; ils rendirent des jugements pleins de sens et irréprochablement scientifiques : les voilà dès lors personnages publics, oracles, prophètes. On admire leur méthode impeccable, et la sûreté d'une discipline spirituelle qui en fait des artisans de vérité et de progrès. Rien de plus juste. Mais déjà le sens du motphilologues'altère : on n'entend plus par là, sur le boulevard, un vieil érudit un peu maniaqueet bien agréable ; c'est au contraire à une sorte d'inflexible et utile conseiller de l'Etat que l'on songe désormais.

Encore quelques mois, une année, deux années, et nos savants, non contents d'être honorés, prétendront tout naturellement à jouer un rôle dans le pays. Une réforme va leur sembler opportune, en une matière où ils s'estimeront seuls compétents : celle de l'orthographe. Cette réforme compromettra, ou du moins bouleversera de fond en comble la langue et la littérature française. Personne ne la souhaitera, bien mieux, on protestera contre elle!… N'importe, les philologues, ou du moins les dix ou douze hommes d'Etat que l'on nomme désormais ainsi, voudront à toute force la faire voter parce qu'ils sont puissants, et parce qu'ils parlent avec autorité de nécessité sociale et d'avenir… Sent-on bien comme le sens primitif du mot qui nous occupe est ici corrompu?

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La même aventure exactement est donc arrivée àphilologuequ'àespèce,quolibetouélucubration: ce terme de formation savante a déjà pris une signification beaucoup moins élevée, moins distante pour ainsi dire ; il se concrétise, pour le peuple, et dans quelque temps on l'emploiera peut-être pour désigner, sinon tout à fait une couleur politique, du moins une nuance. N'en usa-t-on pas de même naguère avec le motintellectuel?

D'innombrables linguistes, qui n'ont point, eux,de projets officiels, et ne se soucient nullement de légiférer en France, se plaindront. « Pourquoi, s'écrieront-ils, nous confondre tous avec quelques-uns seulement d'entre nous? »

Eh, sans doute, la plainte sera des plus légitimes!… Mais le langage courant ne distingue pas. Comme il advient trop souvent, on aura dit « les » pour « quelques » ou « certains ». Et le terme noble, usité jadis dans les seuls milieux lettrés, à la Sorbonne, à l'Institut, va courir les cafés, les rues, les journaux, bientôt enfin retentira dans les discours parlementaires : alors, c'en sera fait…

Du reste, un autre terme à ce moment remplacera cephilologuedéchu de sa signification première. On ne saurait prévoir aujourd'hui quel sera ce nouveau venu — ni surtout de quelle manière il nous faudra l'écrire.


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