Voilà donc un fait bien connu, bien établi, indiscutable, qu'on nous a répété tant et plus au collège, et dont aucun candidat au baccalauréat ne s'aviserait de douter devant l'examinateur, à savoir que les femmes vont plus loin que nous dans le genre épistolaire ; ou, en de meilleurs termes, qu'elles écrivent mieux les lettres que nous.
Mais vraiment ces jugements-là sont bientôt portés! Et tous les professeurs qui, de la classe de sixième jusqu'à là rhétorique, nous ont successivement tenu ce propos, d'un petit ton galant et désarmé qui ne leur allait guère, tous ces professeurs nous ont abusés, ou se sont eux-mêmes cruellement trompés. Aux premières lettres d'amies qu'un bachelier reçoit, il peut déjà soupçonner ses maîtres : « Quoi, c'est là, dira-t-il, tout ce talent épistolaire des femmes, qu'on m'aura tant vanté? Peuh! Ne fût le parfum et la douceur du papier, ne fût encore la signature qui m'est si précieuse, ce pauvre billet ne valait pas le timbre. » Puis un âge vient malheureusement où lalégende des lettres de femmes ne trompe plus personne. Est-ce que nous les lisons seulement, les épîtres de nos belles et chères correspondantes? Nous les recevons avec des transports de tendresse ou d'affection, c'est entendu, nous les classons pieusement, nous en aimons l'aspect et nous en adorons l'écriture anglaise, mais les lisons-nous? A peine, avouons-le. Et l'instant d'après, il ne nous en souvient plus…
Il est vrai que le fameux axiome, touchant la maîtrise des dames, s'applique au seul passé. Ceux qui nous ont instruits prétendirent, en nous l'apprenant, attirer mieux notre attention sur les grâces inimitables d'une Sévigné ou la mordante vivacité d'une marquise Du Deffand. Toutefois était-ce bien juste, même en ce cas, de soutenir que la gentillesse, la spirituelle coquetterie, le charme souvent inexplicable des anciennes lettres tracées par des doigts féminins l'emportent toujours sur la bonté discrète, l'élégance, la verdeur, la malice ou la noblesse des billets du même temps, signés d'un nom d'homme? Oui, cette Sévigné, délicieux et grand écrivain, porta certes en elle ce qu'on nomme dévotement le « génie de la jolie langue française ». Et Mmede Sablé aussi écrivit avec une délicatesse infinie, et l'exquise Ninon de Lenclos eut bien du goût, et l'inquiète Lespinasse nous trouble encore, et tant d'autres… Mais font-elles oublier le souriant Voiture et le limpide Bussy, le bel air de Saint-Evremond ou l'irrésistible majesté de Bossuet, l'étincelante facilité, l'allégresse, l'éloquence, la verve du prince de Ligne, le style nerveux, nombreux, entraînant, leste, admirable de Paul-Louis Courier? Que si même l'on veut s'en tenir aux qualités tout particulièrement féminines, qui donc montrajamais plus d'exigences câlines, plus de séduisantes « chatteries », s'il le jugeait bon, que Voltaire? Et quelle sœur aînée, quelle mère attentive sut trouver des accents plus émus que le sensible, le persuasif et mélodieux Fénelon.
Ne sont-ce point là des hommes qui laissèrent des lettres autant et cent fois plus belles que presque toutes celles dont on fait tant d'honneur aux femmes? Mettons à part Mmede Sévigné : celle-ci est vraiment fée. Mais combien d'autres trop souvent ne cessent de jaboter, non sans agrément ni sans tact sans doute, pourtant avec une abondance insipide et des fadeurs que nous ne goûtons plus. Il faut même que ce soit justement cette abondance-là qui ait donné des illusions aux critiques littéraires. Cependant que maris, fils ou galants travaillaient de leur métier sur les champs de bataille ou dans leur cabinet, les dames d'autrefois n'avaient qu'à se rendre visite, pour causer, ou qu'à écrire, pour causer encore. Elles couvraient ainsi sans fatigue des pages et des pages, afin de s'occuper, et au lieu le lire le journal, qui leur manquait. Si bien que sur dix lettres d'amitié que nous retrouverons, il y en aura bien sept au moins signées par des femmes : et si ce n'est toujours en qualité qu'elles l'emportent, on peut assurer, preuve en main, que c'est en quantité.
Nos professeurs eussent donc mieux fait, je pense, de réviser leur jugement traditionnel avant de nous fournir un nouveau sujet de mélancolie. Il ne faudrait jamais décourager les rhétoriciens. C'est bien assez tôt que la vie en fera des fonctionnaires, des commerçants ou des cercleux réellement incapables d'aligner deux phrases françaises qui aient du ton et de la bonne grâce. Et bien mieux avisé se montrerale professeur qui révèlera à ses jeunes élèves la vérité toute nue, ceci :
« — Messieurs, leur fera-t-il modestement, on ne peut affirmer que les femmes soient allées plus loin que nous dans le genre épistolaire. Il est même certain que nous les y avons presque toujours dépassées, et que nous écrivons encore beaucoup mieux les lettres qu'elles en ce moment même de notre histoire, tout dénués de style et dépourvus de goût que nous soyons malheureusement devenus par l'injure du temps, comme par l'abandon chaque jour plus grand des études classiques.
Mais ce qui ne peut se nier, c'est que les femmes duXVIIe, duXVIIIeet même des premières années duXIXesiècle, n'aient reçu au berceau le plus prodigieux talent d'écrivain, dès qu'on les compare à celles de notre temps, qui ne savent pas seulement mettre en bon français le peu d'esprit qui leur reste — j'entends d'esprit véritable, et non d'argot ou de bagout. Or d'où vient cette décadence, et que le moindre billet d'une humble « caillette » avait jadis tant de saveur et tant de charme? Uniquement de ce que les jeunes filles d'antan étaient mieux élevées que les nôtres.
Je m'explique. J'ai dit mieux élevées, et non pas plus instruites. Assurément on ne leur enseignait point, comme aujourd'hui, un peu de chimie, un peu de physique, un peu de médecine, un peu de droit, un peu d'arts libéraux et de morale civique. Mais on les habillait dès l'enfance comme de petites dames, et on leur apprenait les règles délicates de l'urbanité. On leur montrait à charmer ; et charmer, en ce temps-là, c'était à la fois plaire aux yeux, ne jamais choquer le goût qu'on avait difficile, et enchanter l'esprit. Epoques savoureuses, siècles où l'on sutvivre, mœurs divines, une jolie femme alors se croyait engagée d'honneur à causer! Aujourd'hui, elle trouve cela « prétentieux », la sotte. Elle lit son journal, elle s'habille bien, et dispose heureusement des fleurs dans les coupes et les vases de son appartement ; mais sa conversation, toute en clichés, en phrases inachevées, en exclamations et en mots de la rue, sa chétive conversation rebute. Hormis la regarder et la caresser, que faire d'une jolie femme aujourd'hui? Au lieu que jadis elles occupaient toute la vie. On venait chez elles « causer la gazette » ; et elles s'appliquaient à trouver leurs mots, à ne pas s'embarquer en des phrases ineptes, à respecter les lois du bon langage, à ne dire rien que de gracieux et de bien tourné, de fin s'il se pouvait. Les grands mots eux-mêmes, toujours un peu pénibles à prononcer comme à entendre, pouvaient naître à propos sur leurs lèvres. Tel était l'art et le goût qu'on leur inculquait. Elles s'appliquaient à montrer minutieusement leur esprit. N'en eussent-elles eu qu'un rien, elles savaient le sertir et vous l'offrir. Et l'on s'étonnera que nous relisions voluptueusement jusqu'à leurs lettres les plus familières?
Puis les femmes, avant 1840, avaient le temps de correspondre, de vivre. Elles ne se ruaient pas à chaque instant au télégraphe et au téléphone. Que leur ami lointain se portât un peu moins bien ou un peu mieux, cela ne constituait point l'affaire capitale ; tant qu'il ne languissait pas en danger de mort, on ne s'inquiétait guère ; on n'éprouvait nul besoin de recevoir trois fois par semaine d'insupportables nouvelles de santé, ou d'autres analogues : l'essentiel étant de savoir si l'esprit se trouvait toujours en bon état, et si la sensibilité demeurait digne d'amour, ons'adressait des billets qui devaient exprimer l'une et témoigner de l'autre.
Cela n'allait pas sans difficulté? Eh non! Mais voyez cette jeune femme, en robe à fleurettes et perruque poudrée : il est midi, elle a donc trois ou quatre bonnes heures avant qu'on ne la vienne visiter ou que le moment de la promenade n'arrive ; bien que les toilettes qu'elle porte l'enjolivent à souhait, elle ne passe pas la moitié de ses jours chez le couturier, chez la modiste ou le bottier ; ni journaux (on saura les nouvelles tout à l'heure, en causant), ni revues (on n'est pas curieux de tout, on raffine seulement sur quelques points) ; les romans sont rares ; il n'y a donc rien de mieux à faire que d'écrire ; et la jeune femme prépare son papier, ses plumes blanches, son cachet à devise, sa cire parfumée, elle approche sa table en bois des îles de la fenêtre qui donne sur le parc ou sur une cour ovale à gros pavés usés ; et sans hâte, soigneusement, de tout son cœur, de toute sa malice et de toute sa coquetterie, elle compose sa lettre pimpante et tendre…
Une réponse, non moins flatteuse à lire, lui sera remise par le courrier dans un mois, dans deux mois. Et c'est ainsi que l'on vivait, loin l'un de l'autre, dans un ravissant commerce d'esprit ; c'est ainsi que, selon le mot de MmeDu Deffand, on avait l'absence délicieuse… »
Telles sont les paroles qu'un professeur de rhétorique, s'il avait le souci de la vérité, devrait prononcer devant ses élèves. Mais les professeurs de rhétorique ne connaissent guère la vérité le plus souvent ; ils l'ont apprise dans les livres, où elle n'est pas toujours. Les romanciers les ont renseignés sur les femmes contemporaines qui écrivent des lettres : et chacunsait que les héroïnes des romanciers sont toutes douées d'une âme exceptionnelle et d'un rare talent épistolaire. Eh bien, ne nous en laissons plus conter si aisément.
D'ailleurs, voici l'été. Les chères belles sont parties pour les champs ou l'océan plaintif. Nous les avons quittées après mille promesses : « Vous m'écrirez? — Me répondrez-vous? — Oui, c'est juré. — N'oubliez pas l'adresse. — Y songez-vous!… » Rien ne les presse, n'est-il pas vrai, dans leurs villas ou leurs châteaux? Elles se sont, tout à l'heure, laissé bercer sur le lac langoureux, elles ont joué au tennis tout leur soûl, se sont baignées, ont chevauché dans la forêt. Elles disposent, encore une fois, de tout leur temps. Vous allez, par conséquent, recevoir un chef-d'œuvre d'amitié, un souvenir exquis, un trait du cœur inattendu?
Eh bien, prenez votre courrier qu'on vous apporte dans l'instant, et lisez donc vite, dégustez, régalez-vous…
Ensuite, allez quérir dans le plus obscur recueil, dans le plus dédaigné paquet d'archives, les plus insignifiantes missives de la dernière des femmelettes duXVIIeou duXVIIIesiècle. Je n'en dirai pas plus.
Et cependant, est-il un cadeau plus rare, un souvenir plus personnel et plus exquis que quelques lignes spirituelles ou affectueuses tracées par des doigts de fée sur un papier parfumé? Il n'y a point d'être à qui l'on tienne, il n'y a point d'âme un peu fine enfin qui résiste à cela. Le résultat vaut bien la peine qu'on aura prise. Puis, le geste charmant, pour une femme, que de faire en souriant envoler de ses mains des essaims de lettres légères! Vous savez comment M. Jules Renard a défini les papillons? Des billetsdoux pliés en deux qui cherchent des adresses de fleurs…
Hélas, qui nous rendra les longues et succulentes correspondances, les lents courriers, la vie sans hâte, la vie artistement vécue!… Le pays où sont tracées ces lignes porte entre tous au regret du vieux temps. Un chemin parmi d'autres s'y trouve, qui s'appelle la Route des Postes, et qui, partant du Château, plonge droit dans la forêt : cette allée servait aux postillons de Condé qui galopaient vers Paris. Il ne faut qu'un peu rêver pour les y voir passer encore à travers la rosée, à l'aube, pressant de leurs grosses bottes leurs chevaux robustes, et portant en leur sacoche plus de billets charmants, avouons-le, qu'il ne s'en écrirait maintenant durant toute une saison sur toutes les plages et dans tous les châteaux de France.