LE CHOIX D'UN LIVRE

Les femmes sont charmantes, et principalement en ceci qu'elles écoutent en général ce qu'on leur dit. Elles n'en agissent qu'à leur tête ; mais elles vous écoutent — qui ne sait la grâce modeste, le regard touchant d'une femme attentive? — et elles font semblant d'avoir confiance en vous.

Eh bien, mesdames, écoutez donc encore ceci : il faut lire. Vous ne lisez plus. Pourquoi? Vous avez la chance d'être nées Françaises, c'est-à-dire d'appartenir au premier peuple littéraire du monde, à celui qui a été, depuis trois siècles, comme le fournisseur spirituel de toutes les autres nations. Aujourd'hui encore, le flot montant de nos livres se déverse sur tout le globe ; nous avons des écrivains délicieux ou puissants par centaines, par milliers. Arrêtez-vous aux devantures des libraires! Voyez tous ces titres. Ici, je vous signale un dilettante exquis, aimable et raffiné, qui a tracé pour vous sur trois cents pages blanches les arabesques légères de sa pensée. Cet autre, là-bas, a pincé son esprit par les ailes, et il vous l'offre, tout vif.Voici les historiens, grands dénicheurs de vieux papiers, crocheteurs de tiroirs en bois de rose et de bahuts précieux : ils se présentent à vous, les effrontés, avec leurs poches pleines de surprises et la mémoire farcie de racontars de cour, de cancans à faire frémir et de secrets d'Etat qu'ils ne demandent qu'à vous confier. Voilà enfin les romanciers, vos serviteurs particuliers, vos confidents et vos amis, qui vont vous conter à l'oreille, si vous voulez, tout ce qui tourmente vos voisines et tout ce qui pourrait bien un jour vous arriver, car sait-on jamais?…

J'ai vu, de mes yeux vu, des femmes couvertes de fourrures et de bijoux qui descendaient d'une automobile somptueuse, et qui disaient à quelque ami parlant d'un livre nouveau : « Je voudrais bien le lire : vous me le prêterez… » Mais le plus scandaleux, c'était encore que ces mêmes femmes, pourtant intelligentes, et curieuses, et — ne l'oublions pas — millionnaires, attendissent parfaitement un ou deux mois avant qu'on le leur prêtât enfin, ce livre dont elles avaient envie, ce livre que le libraire du coin leur eût vendu, je le répète, trois francs!

A ce prix cependant, il me semble qu'une ou deux journées qui passent un peu plus vite, qu'un motif à rêver, un bon sujet de conversation pour le soir, et peut-être une ou deux idées nouvelles, un jugement — qui sait? — plus tolérant, plus bienveillant, ou plus aigu et plus dédaigneux sur notre pauvre humanité, il me semble bien qu'à ce prix, vraiment c'est donné…

Je connais depuis longtemps l'objection, d'ailleurs. Et il y a sujet de s'y arrêter, j'en conviens. Il est certain qu'on a dégoûté le public avec la réclame et la publicité des libraires. Pas de matin que votrejournal ne vous vante un nouveau génie qui vient de se révéler, un livre paru la veille et qui passe tout ce qu'on avait fait en ce genre depuis deux siècles. Il arrive même quelquefois que la rumeur s'étende : échos, médaillons, chroniques, interviews, c'est le grand jeu. Que par surcroît l'auteur se soit donné la peine de naître femme, alors les journalistes, saisis de transports galants, ne se connaissent plus : ils délirent. A demi persuadées, à demi éblouies, vous feuilletez l'ouvrage… et vous jurez, mais trop tard, qu'on ne vous y prendra plus!

Mesdames, ceci repose sur une grosse erreur. Ne vous fiez jamais à ce que les journaux vous apprennent touchant tel ou tel livre. Mais allez tranquillement chez le libraire ; et là, gardez-vous également de questionner ce brave homme. Non. Seulement, faites-vous présenter les nouveautés, ouvrez-les, feuilletez-les, flairez-les, pour ainsi dire. Suivez les quelques conseils tout pratiques et très peu littéraires que je vais vous donner ci-dessous : et achetez, hardiment, achetez donc, mes chères compatriotes! Vous faites des aumônes très magnifiques dans mille et une ventes de charité ; vous pouvez bien, que dis-je! vous devez donner aussi votre obole, en bonnes Françaises, à la littérature de votre pays.

Toutefois, comprenons-nous. Il ne s'agit nullement pour vous, bien entendu, d'entreprendre des lectures sévères. A quoi bon? Vous n'avez que faire des volumes dits « sérieux ». De la philosophie, de la politique, de la théologie? Eh, je vous prie, laissez-nous ces bêtises! Nous n'y entendons déjà presque rien : que si nous en discourons parfois avec prétention, tout le ridicule en rejaillisse uniquement sur nous, de grâce! J'imagine que les seuls ouvragesdignes d'être coupés et maniés par vos doigts fuselés sont les mémoires et les romans.

Oh, je sais bien, il y a les vers ; mais un recueil de poèmes demande plutôt à être entendu que lu, et principalement par une nuit de lune. C'est du plaisir en collaboration. Laissons cela. Nous ne traitons ici que des émotions qu'on éprouve, toute seule, au coin du feu.

Aimez-vous à vous déguiser? Ou du moins aimez-vous à vous dire : « Jadis, à telle époque, j'eusse volontiers commis tel ou tel acte. Telle toilette surannée m'eût convenu. J'aurais eu bonne grâce à prononcer telle phrase qui n'est plus de mode, à faire tel geste dont on se moquerait aujourd'hui… » Si vous éprouvez de ces regrets-là, vous êtes une lectrice désignée pour les souvenirs d'autrefois et les mémoires du temps passé. Choisissez donc le siècle entre tous où vous eussiez souhaité de vivre, faites-en confidence à votre libraire, et demandez-lui une liste des mémoires les plus connus qui aient trait à cette époque-là. Notez encore les souvenirs des flâneurs, des gens de lettres, ou des intrigants un peu louches et sans métier défini : ils seront parsemés de potins d'un haut goût. Mais gardez-vous des diplomates et des militaires ; car les premiers croient toujours qu'ils font de l'histoire éternelle, et les seconds veulent à tout prix raconter sans fin leurs campagnes. Rien de plus fâcheux que cette obstination.

Il est vrai que, dans les mémoires, il y a d'interminables longueurs. Eh bien, sautez-les ; courez aux seuls noms propres et aux anecdotes. Non? Vous préférez les aventures mises au point et déjà « cuisinées »? Alors, tentez le roman historique : c'est un genre très facile, et les auteurs y échouent rarement.Eh, quoi! même Alexandre Dumas père? Mais pourquoi non? Il avait beaucoup plus de talent que ceux, parfois, qui le raillent. Lisez-le avec un sourire, voilà tout. Et d'ailleurs, mesdames, tâchez de faire le plus possible de choses avec un sourire : c'est la sagesse.

Passons aux romans, maintenant, aux vrais romans… Ah, le choix se trouvera plus difficile ici! Néanmoins on y arrive, avec un peu de méthode. D'abord, le poids…

Oui, le poids. Il faut bien des signes matériels où reconnaître un bon roman, sinon, vu le nombre, on serait perdu. Donc, le poids. Neuf fois sur dix, un bon roman n'est point trop lourd. Il a de trois cents à trois cent soixante pages. Au-dessous de ce nombre, l'œuvre pourra vous séduire, mais vous occupera moins longtemps. Au-dessus, craignez le remplissage et les discours. Songez bien que certains auteurs écrivent des romans pour nous exposer leur programme politique. Faites attention!

Quand vous aurez pesé le livre, feuilletez-le rapidement. Si vous y remarquez un excès de dialogue, ce ne sera sans doute qu'une aventure des plus menues et, quelque esprit qu'on y trouve, un peu fade. Vous n'y songerez plus un quart d'heure après l'avoir lue ; cela n'en vaut guère la peine. Si vous apercevez, au contraire, d'énormes paragraphes, avec nombre de mots en « isme » et en « phie », des termes inconnus et compliqués, méfiez-vous! Guettez encore les descriptions. Ont-elles plus d'un tiers de page? En ce cas, soyez prudentes : l'auteur est bavard. Il faudra bien qu'il vous ennuie.

Parlons du sujet. Chaque sujet peut plaire. Cependant, si dans les deux premières pages il est question d'un brillant lieutenant de cavalerie dont toutes lesfemmes tombent amoureuses, ou d'un jeune et digne ouvrier qui rêve de régénérer la société — remettez le volume à sa place.

Puis, parcourez çà et là quelques phrases. Rien de plus indispensable. Rappelez-vous que le billet suivant : « Belle Marquise, vos beaux yeux me font mourir d'amour », ne doit pas être écrit : « Belle Marquise, vos beaux yeux d'amour mourir me font ». Tout romancier qui use d'un style singulier, mystérieux et déconcertant, tout romancier qui vous parle de sa « désespérance », quand il pourrait dire son « désespoir », ou de son « âme de joie », quand il pourrait écrire tout simplement « sa joie », se moque de vous, madame, ou du moins il vous bluffe. Ne le souffrez pas.

Un moyen mnémotechnique. Il y a cinq mauvaises notes que l'on peut tout de suite, et rien qu'en entr'ouvrant le volume, donner à un roman, si l'on y aperçoit : 1ole mot « âme » répété souvent ; 2oun abus des « plusieurs points » ou des points d'exclamations ; 3odes paragraphes de deux pages ; 4ol'argot, que ce soit celui qu'on parle dans les salons, ou celui dont on se sert chez le marchand de vin ; 5oles sottises, comme, par exemple, la phrase suivante : « Le ciel s'éclairait de clartés enfantines… » De pareilles taches vous sautent-elles aux yeux dès le premier chapitre? N'allez pas plus loin.

Après avoir tenu compte de toutes ces remarques, vous courez, je crois, moins de risques. Alors, emportez le livre et placez-le dans votre boudoir. Vous seriez déjà des converties que vous connaîtriez bien, comme nous, la joie profonde et l'émotion de se trouver, bien enfermées au logis, devant une pile de livres neufs, quivont nous intriguer tour à tour, et nous secouer, ou nous toucher, ou nous convaincre…

Mais vous ne savez pas… Eh bien, donc, ne lisez pas tout de suite le roman dont vous venez de faire l'emplette. Rien ne vous presse. Posez-le sur un guéridon, et attendez le moment favorable. Ce moment viendra au cours d'une longue soirée ou d'un doux crépuscule. Le feu aura jasé plus familièrement, la lampe brillé plus finement sous sa crinoline de tulle ou de soie. Vous vous serez sentie toute seule, trop seule, un peu rêveuse… Alors, ce sera l'instant. Vous prendrez votre petit bouquin de trois francs. Et peut-être y glisserez-vous, par la suite, comme un remerciement délicat, quelques pétales de cette rose qui couronnait un vase auprès de vous, et se sera fanée pendant que vous lisiez. Car ce que durent les roses, on l'a dit depuis longtemps : l'espace d'un roman.


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