NOBLESSE HUMAINE

Un gentilhomme ne réussissait point à Chicago. Non qu'il fût laid ou gauche — au contraire! Mais on avait beaucoup épousé ces messieurs pendant ces derniers mois. Bref, on se trouvait un peu las en Amérique des marquis et des comtes ; il fallait réveiller l'attention. Que fit donc notre gentilhomme? Une annonce, tout simplement, une belle annonce dans les journaux de Chicago : « M. le comte de X…, au dernier bal du milliardaire Y…, a perdu une bague d'or ancienne à ses armes (ici, description des armes) ; le comte de X… tient par dessus toute chose à cette bague dont la reine Elisabeth fit jadis le don gracieux à l'un de ses ancêtres. Le comte de X… promet mille francs de récompense à qui la lui restituera. » Inutile d'ajouter, n'est-ce pas, que le dit comte n'avait jamais ni possédé, ni par conséquent perdu la moindre bague donnée par Elisabeth. Mais dans la semaine, huit ou dix demandes en mariage arrivaient à son hôtel.

Un autre gentilhomme, d'ancienne et célèbre famille, se trouve dans une situation financière peu magnifique. Il est même couvert de dettes, s'il faut toutdire. Or un abominable laideron existe de par le monde : c'est la fille d'un roi du sucre américain, d'un grand banquier juif ou d'un richissime propriétaire bulgare. Le gentilhomme d'ancienne et célèbre famille, au lieu de travailler en quelque autre métier, n'hésite pas : il épouse publiquement le laideron, lui loue son titre, et voilà le gîte, la nourriture, le chauffage, le blanchissage et les voitures assurés pour longtemps.

Un monsieur, d'autre part, sent que la vie lui est à charge parce qu'il ne s'appelle que M. Untel. Au lieu que si on le nommait le comte Untel, il se trouverait infiniment soulagé. Eh bien, son cas n'est pas désespéré. Il y a toujours dans l'univers chrétien quelque ordre monastique en détresse et qu'on pourrait aider pécuniairement ; une église va s'effondrer, faute d'argent, un nonce apostolique n'est pas bien logé, une œuvre pie, une crèche ou un hôpital manquent dans tel ou tel pays. Que le monsieur qui ne s'appelle qu'Untel contribue donc de ses deniers à relever l'ordre monastique, à soutenir l'église vacillante, qu'il offre un petit hôtel au nonce, établisse la crèche ou dote l'hôpital ; qu'il fasse après cela quelques démarches à Rome, qu'il consente à payer en outre des droits de chancellerie assez élevés, et le voilà comte ou duc du Pape, le comte Untel, le duc Untel.

Si, par contre, trop fier pour condescendre à tous ces marchandages, il parvient seulement à retrouver quelque nom à particule dans son ascendance maternelle ou dans celle de cousins éloignés ; si encore son père a représenté jadis avec éclat un département ou une ville dans quelque Assemblée Nationale — nous apprendrons bientôt à connaître soit Untel de Quelquechose, fils de madame née de Quelquechose, soit Untel du Calvados ou Untel du Vésinet, fils deUntel, délégué du Calvados ou député du Vésinet. Qui l'empêche même d'adopter tout simplement le nom du lieu où il est né, du château qu'il habite? — ce qui va donner Untel de Chatou ou Untel de Préfleury, bientôt M. de Chatou ou M. de Préfleury, et enfin — Napoléon également se couronna de ses propres mains — M. le baron de Chatou ou M. le vidame de Préfleury. (Car on n'est pas juste, en vérité, pour ce titre inexplicablement dédaigné de « vidame ». Pourquoi ne le choisit-on jamais? Il sonne aussi bien que « vicomte », à tout prendre, et fleure plus délicatement peut-être la bulle et la charte partie, le polyptique et le censier.)

Sans doute est-elle bien agréable, bien confortable, notre société démocratique où tant de messieurs Untel peuvent ainsi devenir sans bourse délier, et par un simple acte de leur volonté, barons de Chatou, vidames de Préfleury ou princes du Voisinage. Et il faut louer aussi la bonté du Souverain Pontife qui enrichit notre République et les autres Etats chrétiens d'un si grand nombre de comtes et de ducs. Il ne convient pas moins de se réjouir lorsque de nobles jeunes gens pauvres trouvent le moyen de se placer comme consorts dans de bonnes maisons ; et comment ne pas admirer l'ingénieuse adresse, l'espiègle et charmante audace avec laquelle ces messieurs savent gagner à l'étranger le cœur des héritières en mal de titre? Toutefois de telles mœurs, on ne saurait le nier, rendent la noblesse suspecte aux uns et doucement bouffonne pour les autres. La pullulation des grands du Pape, et tous ces titres qui naissent par génération spontanée, prêtent à rire, et finissent par indisposer maintes familles où il y aurait preneur pour de bons titres vérifiés. Le peuple lui-même perd tout respect,si les bourgeois se méfient ; de vertueux citoyens se croient autorisés à prononcer de fortes paroles contre ces distinctions d'un autre âge ; et tandis qu'en Amérique on a vu, par exemple, les sénateurs du Texas proposer en 1903 un projet de loi frappant d'un impôt tous les nobles célibataires existant sur ce territoire, afin de préserver les jeunes filles contre des attaques matrimoniales, on peut lire ici chaque année dans les journaux quelque proposition périodique tendant à supprimer définitivement en France les titres de noblesse. Ce qui arrivera tôt ou tard, d'ailleurs.

Tôt ou tard, parce que les réformes égalitaires sont inévitables. C'est la marée qui monte. Je crois cependant qu'une loi touchant les titres de noblesse ne verra le jour que dans fort longtemps chez nous, à cause du dédain que nos députés auront toujours soin d'affecter dans une telle affaire. Mais quelque éloignée que nous apparaisse encore cette réforme, elle ne sera jamais qu'injuste et vexatoire. Et je ne songe plus là aux sénateurs du Texas : qu'ils désirent réserver pour leurs seuls fils les riches demoiselles indigènes, c'est faire preuve d'un protectionnisme farouche, et le discuter nous entraînerait trop loin à travers l'économie politique. Laissons donc le Texas, et ne méditons que sur notre pays, où vouloir effacer les titres constituerait une entreprise impudente contre la liberté du travail, en même temps qu'une très grave atteinte à la propriété.

A chacun son ouvrage en effet. Le but de la vie étant de ne pas mourir de faim d'abord, puis de faire fortune s'il se peut, les uns, ayant appris un métier manuel, s'adonneront dans ce double dessein au bâtiment ou à la menuiserie ; les autres, nesachant aucun métier, deviendront fonctionnaires ou chercheront à épouser une dot. Or, qu'offriront ces derniers en échange de la rente qu'une jeune femme va leur apporter? Leur jolie figure? C'est quelque chose. Mais il est une marchandise qui vaut mieux encore, et qui se trouve la ressource dernière de ceux que la nature pourrait avoir disgraciés : un titre. Si bien qu'en livrant contre plus ou moins d'argent cette denrée véritable et précieuse, confirmée par des papiers officiels ou par le consentement universel, les nobles épouseurs de dots s'adonnent à un commerce en sorte irréprochable, et beaucoup moins douteux que celui des roturiers qui n'apportent souvent dans un contrat que leur moustache blonde et leur sourire irrésistible. On n'a pas plus le droit de priver un jeune célibataire du titre que son papa lui donne en son vivant ou lui a laissé par héritage, qu'on ne serait en droit de retirer à un jeune fermier la charrue de ses aïeux, ou à un apprenti ébéniste quelque rabot de famille. La noblesse n'est point du tout une sorte de qualité vague, mystérieuse et inestimable. Les titrés dans la gêne seraient à plaindre en ce cas, et leurs ancêtres n'auraient travaillé qu'en vain, pendant tant de siècles, à la cour, dans les combats, dans les boudoirs et dans les antichambres. Non, un comté, un marquisat, un duché, c'est un capital. Ceux qui le possèdent en ont hérité. Ils peuvent user de ce patrimoine ; ils le placent non pas en rente sur l'Etat, mais en rente sur les familles bourgeoises ou yankees. C'est leur droit.

Après tout, voici comment se présente l'affaire : de riches parvenus souhaitent qu'un titre entre dans leur famille ; ils en découvrent un disponible, porté par un célibataire peu fortuné, et ce dernier consentà le leur vendre par contrat de mariage. Peu de trafics sont aussi simples et honnêtes. Ajoutons que ce négoce offre le très sérieux avantage d'aider à la conservation de grands et beaux domaines, de châteaux admirables, de parcs, de forêts, comme de certaines traditions de luxe et de vie élégante, qui sont utiles à la beauté de notre pays, à son prestige et, en plus d'une manière, à son commerce. Les socialistes seuls peuvent souhaiter avec quelque logique la suppression des titres de noblesse — si encore ils consentent à confisquer un élément, sinon un instrument de travail pour toute une classe de la société. Mais tous ceux qui admettent la légitimité du capital et des héritages doivent souhaiter le maintien d'un état de choses équitable et normal, qui favorise l'art architectural, l'art des jardins, et fait en outre rentrer en France beaucoup d'argent étranger, ce qui a bien son importance.

Malheureusement, la noblesse est impopulaire. Le citoyen pauvre, qui gagne malaisément son pain, se tient le raisonnement inévitable, éternel : « Pourquoi celui-ci est-il né avec un titre qui lui crée une situation sociale, alors que mon nom de famille me laisse, moi, Jeannot comme devant? C'est injuste. L'égalité doit régner ici-bas. » Ce syllogisme enfantin, à la fois lumineux et absurde, mène le monde. C'est le nouveau catéchisme de la plèbe innombrable, et il faudra que tout lui cède. Il n'y a rien à répondre, les arguments contraires ne pouvant toucher que les esprits cultivés, c'est-à-dire étant inutilisables en ce cas.

Cependant la noblesse est peu appréciée, non seulement par la plèbe, mais encore par les délicats, par l'élite. Les aristocrates intellectuels reprochentaux aristocrates par naissance plusieurs vices, ou faiblesses, et surtout une paresse et une sottise incomparables. Eh bien, là encore, il y a quelque erreur de jugement, quelque partialité, une généralisation un peu hâtive.

Les nobles assurément ne sont pas plus joueurs, débauchés, menteurs, pusillanimes, vaniteux ou indélicats que les bourgeois affligés de la même fortune ou des mêmes dettes, voire que les prolétaires qui souffrent des mêmes appétits. La paresse immense du monde bien né défie toute épithète ; mais celle d'un bureaucrate, d'un petit rentier ou d'un roturier de chez Maxim l'égale facilement. Reste la sottise. Ah, pour le coup, il faut avouer que celle de la bonne société est exquise et d'une qualité vraiment supérieure. Pénétrez en quelque réunion distinguée, à l'heure des sandwichs et des infusions à la crème : une ineffable niaiserie flotte dans l'atmosphère ; on la flaire dès l'antichambre, et chaque visage en est comme poudré à frimas ; le moindre « Oui, mon cher », le plus indifférent des « Et Mmede Z… va bien? », le plus modeste des monosyllabes résonne avec une intonation admirablement godiche. La conversation s'arrête au temps qu'il fait, à de pauvres petits potins, à des opinions chétives et sans nuances ; les calomnies elles-mêmes sont puériles, vulgaires ou innocemment invraisemblables. A peine ces gens-là savent-ils parler, construire une phrase qui ait plus de vingt mots. Avec cela, pas la moindre lecture, ces dames et ces messieurs n'achètent jamais un livre — un livre de trois francs! Si par hasard quelqu'un a feuilleté le roman du jour, ou qu'il parle de la nouvelle pièce, il dit : « C'est pas mal », ou bien : « C'est puant, mon cher… » Oui, la bonne société est d'unepaysannerie intellectuelle qui fait presque peur. Et de la vanité, en outre : c'est terrible.

Mais n'allons pas prendre une partie pour le tout ; la bonne société ne se compose pas que de gens titrés, loin de là ; et n'oublions pas qu'il y faut joindre la bourgeoisie millionnaire, la grande finance, la haute industrie, etc. Voilà qui atténue sensiblement le blâme, peut-être[28].

[28]Et puis, bien entendu, n'oublions pas que ces gros jugements sont très… approximatifs. Il va de soi que l'on rencontre partout, et même dans le meilleur monde, des esprits cultivés.

[28]Et puis, bien entendu, n'oublions pas que ces gros jugements sont très… approximatifs. Il va de soi que l'on rencontre partout, et même dans le meilleur monde, des esprits cultivés.

**  *

D'où vient donc que l'on se hâte toujours de juger si mal cette malheureuse aristocratie, qui n'en peut mais, et qu'on veut lui défendre de s'appeler par son nom, ce qui est bien le dernier point de la tyrannie et de la persécution?… Mais de ceci que le public français a sur ce qu'on définit en général la noblesse une idée des plus vagues, flatteuse à l'excès et malveillante à l'excès ; de ceci enfin qu'il est mal documenté (selon sa coutume, à vrai dire) sur ce sujet. Qu'est-ce donc en réalité que la noblesse? Il y en a trois.

La véritable, d'abord. L'origine de tout nom de famille est un sobriquet, comme Lescot (l'Ecossais), Lecointre (le bien coiffé), Besson (le jumeau), Voisin, Nepveu (neveu), Dubreuil (du petit bois), Delaborde (de la cabane). Les seigneurs féodaux qui possédaient des domaines grands comme des provinces, ou petitscomme des cantons, comprenant bourgs, hameaux ou terres, tirèrent leurs noms et leurs titres de là. S'ils possédaient plusieurs villages ou châteaux, ils donnaient à leurs fils les noms desdits villages ou châteaux, à leur choix ; et s'ils avaient plusieurs titres, ils les conféraient également à leurs enfants, par ordre décroissant (duc, prince, comte, etc.). Quand le domaine royal eut absorbé peu à peu toute la France, les descendants des féodaux continuèrent à porter les titres et les noms de leurs ancêtres ; de plus les rois, en vertu de leur souveraineté territoriale, se mirent à créer à leur guise des titres de ducs, de marquis, de comtes ou de barons attachés à tels ou tels noms de terres qui leur appartenaient par héritage, ou par conquête. Napoléon Ieret Napoléon III usèrent de ce droit. Tous les titres ainsi conférés, ou possédés depuis les temps féodaux par une même famille, sont réguliers. La République les admet, c'est-à-dire que l'état civil constate l'existence de certains titres attachés à certains noms. Si le citoyen Paul a pour nom de famille Dominique, ou d'Ominique, et qu'un titre de marquis soit attaché à ce nom, ledit citoyen s'appelle régulièrement Paul, marquis Dominique, ou d'Ominique. Si le citoyen Jean Dulouvre, ou du Louvre, aîné d'une très vieille famille, est héritier des titres de duc du Luxembourg, prince de Vincennes, marquis des Tuileries, comte d'Auteuil, vicomte d'Armenonville, et qu'il ait quatre fils, il pourra faire appeler ceux-ci prince de Vincennes, marquis des Tuileries, etc., en se réservant pour lui-même le titre de duc, qui prime les autres. Il s'appelle toujours le citoyen Jean du Louvre ; mais la loi lui reconnaît aussi le droit de porter le titre de duc du Luxembourg, qui est une propriété de famille,et d'user des autres, puisqu'ils lui appartiennent également, en faveur de ses enfants[29].

[29]Notons bien ici que c'est la possession légale d'un titre, et non du tout la particule, qui fait la noblesse. La particule n'est qu'une orthographe des noms adoptée généralement par les nobles, et rien de plus. Un M. Delaroche sera noble si, ayant hérité de son père un titre de comte, il s'appelle le comte Delaroche, et non parce qu'il orthographie son nom de Laroche ou de la Roche. Les anoblis des deux empires français ne portent souvent point de particule. Une famille considérable duXVIesiècle, riche de dix ou quinze titres, s'appelait Pot, tout simplement : la femme du connétable de Montmorency, grand-maître de France, était une Pot.

[29]Notons bien ici que c'est la possession légale d'un titre, et non du tout la particule, qui fait la noblesse. La particule n'est qu'une orthographe des noms adoptée généralement par les nobles, et rien de plus. Un M. Delaroche sera noble si, ayant hérité de son père un titre de comte, il s'appelle le comte Delaroche, et non parce qu'il orthographie son nom de Laroche ou de la Roche. Les anoblis des deux empires français ne portent souvent point de particule. Une famille considérable duXVIesiècle, riche de dix ou quinze titres, s'appelait Pot, tout simplement : la femme du connétable de Montmorency, grand-maître de France, était une Pot.

Tout homme qui se prévaudrait sur des actes publics d'un titre non légitimé par son état civil, ou qu'il ne serait pas autorisé à porter[30], s'exposerait à des poursuites judiciaires ou à des amendes. Le sieur Jean du Louvre, duc du Luxembourg, n'a pas plus le droit de signer Jean Duval, par exemple, un papier officiel, que le sieur Jacques Untel de le signer vidame de Préfleury. L'un comme l'autre seraient des faux.

[30]Pour porter en France un titre étranger, il faut aux Français une autorisation (décret du 5 mars 1859). Un avis du Conseil d'administration du ministère de la Justice du 7 Juin 1876, approuvé par le garde des sceaux, déclare qu'il n'y a plus lieu de proposer au président de la République des décisions accordant à des Français le droit de porter en France des titres étrangers par application du décret de 1859.

[30]Pour porter en France un titre étranger, il faut aux Français une autorisation (décret du 5 mars 1859). Un avis du Conseil d'administration du ministère de la Justice du 7 Juin 1876, approuvé par le garde des sceaux, déclare qu'il n'y a plus lieu de proposer au président de la République des décisions accordant à des Français le droit de porter en France des titres étrangers par application du décret de 1859.

Faut-il ajouter que d'innombrables irrégularités se commettent chaque jour[31]. La plus commune est de se figurer que le fils ou le frère cadet d'un marquis a quelque droit à se nommer comte, ou vicomte si son père ou son frère est comte. Les membres d'une mêmefamille ne peuvent porter des titres qu'autant que ceux-ci existent dans cette famille. Si un marquis de Montmartre possède aussi le titre de comte de Bréda, il peut le donner à son fils ; sinon, celui-ci n'est régulièrement que M. de Montmartre — jusqu'à la mort de son père, s'entend.

[31]Si l'on s'intéresse à cette question, voir l'Intermédiaire des chercheurs et des curieux, les 10, 20 et 30 août 1906, et le 28 février 1907.

[31]Si l'on s'intéresse à cette question, voir l'Intermédiaire des chercheurs et des curieux, les 10, 20 et 30 août 1906, et le 28 février 1907.

Telle est la noblesse authentique et reconnue. Vient ensuite celle du Pape. Quelle valeur a-t-elle? Devant l'état civil, aucune. Le Pape a tout d'abord perdu en 1870 la souveraineté territoriale, laquelle seule contient logiquement le droit de conférer des titres de noblesse. Puis le décret du 7 juin 1876, proscrivant en France les titres étrangers, s'applique aux distinctions nobiliaires pontificales. Les personnes qui s'en trouvent pourvues peuvent cependant invoquer deux arguments devant leur conscience, sinon devant la loi. Le Pape, diront-ils, est infaillible ; nous tenons sa volonté pour sacrée, et notre anoblissement, fruit de son bon vouloir, pour non moins sacré. Ou bien, objecteront-ils encore, l'entrée des troupes italiennes à Rome en 1870 est un crime ; le Pape, à nos yeux, n'a jamais cessé d'être souverain dans ses Etats que détiennent injustement des usurpateurs, et c'est du droit d'un souverain qu'il nous a faits ducs et comtes.

Mais l'Etat français ne reconnaît ni le Souverain Pontife comme un roi, ni les titres étrangers comme valables depuis 1876. M. Untel, créé comte du Pape, ne peut donc légalement signer le comte Untel. Il est seulement libre de faire suivre son nom de cette qualité, et d'écrire sur certains actes M. Untel, comte pontifical, ou comte romain — comme il mettrait, M. Untel, physicien ou spirite.

Quant à la troisième noblesse, celle qui naît par génération spontanée, elle n'existe pas du tout, bienqu'innombrable. Tout citoyen qui prend au hasard le nom de sa mère[32], de son château, de son hameau natal ou de tout autre lieu doit être considéré comme portant un pseudonyme. S'il s'illustre sous ce pseudonyme par son prestige, les œuvres de son esprit ou des actions d'éclat, on l'inscrira peut-être à l'avenir sous son nom véritable suivi deditde Quelque chose.

[32]La possession ne résulte pas du simple fait d'avoir porté un nom. Jugements à Nîmes, 15 décembre 1810, à Besançon, 6 février 1866 : des enfants ne peuvent ajouter à leur nom paternel celui de leur mère, bien que suivant un usage local leur père eût toujours joint ce nom au sien. (Dalloz,Nom, § 24.) C'est un usage incontesté que, dans le nouveau comme dans l'ancien droit, les enfants légitimes ne portent, en France, que le nom de leur père. (Dalloz,supplément,Nom, § 23.)

[32]La possession ne résulte pas du simple fait d'avoir porté un nom. Jugements à Nîmes, 15 décembre 1810, à Besançon, 6 février 1866 : des enfants ne peuvent ajouter à leur nom paternel celui de leur mère, bien que suivant un usage local leur père eût toujours joint ce nom au sien. (Dalloz,Nom, § 24.) C'est un usage incontesté que, dans le nouveau comme dans l'ancien droit, les enfants légitimes ne portent, en France, que le nom de leur père. (Dalloz,supplément,Nom, § 23.)

Résumons-nous en un exemple bien connu, celui d'un Parisien universellement sympathique et apprécié, M. le comte de Fels. Son nom, devant la loi, est M. Edmond Frisch (de Fels), comte pontifical[33].

[33]La Cour d'appel de Riom, le 12 juillet 1905, condamnait à une amende un citoyen français qui prétendait porter officiellement le titre de marquis pontifical ; ledit citoyen français, n'ayant pas l'autorisation de porter en France le titre de marquis, à lui conféré par un bref du pape, contrevenait à l'article 259 du Code pénal et à l'article Ierdu décret du 12 mars 1859 en faisant publiquement usage de ce titre.

[33]La Cour d'appel de Riom, le 12 juillet 1905, condamnait à une amende un citoyen français qui prétendait porter officiellement le titre de marquis pontifical ; ledit citoyen français, n'ayant pas l'autorisation de porter en France le titre de marquis, à lui conféré par un bref du pape, contrevenait à l'article 259 du Code pénal et à l'article Ierdu décret du 12 mars 1859 en faisant publiquement usage de ce titre.

**  *

Il est bien certain que du jour au lendemain un décret ou une loi peut interdire en France, officiellement du moins, toute appellation nobiliaire, de quelque nature qu'elle soit. On peut même tenir pour probable que cette mesure injuste et brutale, constituant une véritable spoliation, une atteinte à lapropriété, au travail des célibataires pauvres, et finalement au luxe et au commerce français, il est probable que cette stupide violence aura lieu quelque jour. Sera-ce un bien?

Les esprits qui font de l'égalité leur simple idéal applaudiront évidemment. Et ils rentreront chez eux, persuadés que le pays vient de franchir une nouvelle étape vers la lumière. Ceux dont la pensée est moins courte et plus fine, ceux-là sentiront ce jour-là que leur patrie vient encore une fois de renier son passé vénérable et charmant, qu'elle s'est séparée un peu davantage de ses ancêtres, de ses traditions, de ses racines, qu'elle a tué quelque chose de très brillant et de très glorieux qui vivait encore dans la nation, un souvenir joli, un dernier respect, un dernier conte à dormir debout.

Ils se répéteront tristement et pieusement, en guise de funérailles, tous ces vocables héroïques et caressants, impertinents ou tumultueux, La Rochefoucauld, Richelieu, Chevreuse, Luynes, Talleyrand, Montmorency, Uzès, qui unis aux vieux termes de duc, de prince, de marquis, de vicomte, formaient une harmonie nationale. Toutes ces syllabes jointes entre elles évoquaient confusément, et pour le peuple même, un passé chargé d'honneur, des arrière-grands-pères cramponnés au sol, ou cavalcadant par l'Europe, toutes bannières au vent ; c'étaient, ces mots de luxe, tout un enchantement, des dentelles et des cordons, des armures ciselées, des sourires, de l'éloquence, de l'audace, des façons, une manière qui n'est qu'à nous, Français. Qu'on nous mutile, qu'on nous change cela, et l'on ternit encore une image, on souille encore de la beauté.

Cependant, les êtres vivants qui détiennent cestitres et ces noms émouvants forment une sorte de classe superflue dans l'humanité. La sottise, la paresse les déprécient… Eh oui! mais sans eux plus de titres, plus de noms. Ainsi que des figurants, ils vont soutenant malgré tout ces dépouilles admirables. Ils sont utiles à l'âme de la France, ces masques. Voyez celui-ci : il passe dans la vie, portant comme une armure éblouissante et toute orfévrie, le nom d'un ancêtre qui galopa devant nos pères à Marignan ou à Fornoue. Enorgueillissons-nous donc s'il nous croise, sourions à son heaume d'or et à son grand panache, et n'allons pas soulever la visière du casque : il n'y a dessous qu'une figure de snob à donner la nausée. On le sait. Cela suffit.

Et pourquoi même réprouver les nobles pontificaux? Ceux-là, si l'on s'en approche, sont plus fâcheux encore ; des relents de comptoir et de Bourse planent autour d'eux. Leurs marquisats et leurs comtés appellent des idées de courtages, de trafics dont on ne parle point tout haut, et l'on songe à Turcaret piétinant chez les cardinaux afin d'être duc. Mais quoi! les fastes du Saint-Siège, jadis cour souveraine dans la Ville Eternelle, font encore rêver quelques poètes. Les suisses pontificaux n'ont-ils point bel air, à la porte du Vatican? Or ne songez-vous pas à ces suisses-là, quand vous voyez errer sur notre boulevard quelque prince du Pape?

Bien mieux, je voudrais qu'on allât jusqu'à tolérer sans courroux la troisième noblesse aussi, la spontanée. Elle fait nombre, après tout, elle combat pour les deux autres. C'est une canaille utile, une sorte de chair à canon. Et puis, quels bons acteurs! Les plus insolents, non moins que les plus drôles, se trouvent là.

**  *

Les plus insolents! Ah, c'est ici le point sensible, je pense. Tous ces nobles, gémissent les ennemis des titres, ne se tiennent pas à leur place. Leur morgue déconcerte, leur vanité ne connaît point de limites.

Oui, c'est vrai. Devant l'aristocratie intellectuelle surtout, on ne voit les porteurs de titres ni modestes comme ils devraient l'être, ni même silencieux. Mais qu'importe? Ne sont-ils pas forcés de « morguer » dans les seuls petits coins où l'on boude? Dans la vie réelle, ils ne passent qu'à leur rang de parade, assez loin en somme.

Mais, pleure encore l'égalitaire, le noble m'opprime, moi, avec son nom magique… Brisons là. Ces plaintes sont basses. Un homme qui se laisse opprimer par un autre, qu'est-ce donc? N'a-t-il point honte de réclamer l'effet des lois où l'action personnelle suffit? C'est la fureur du nivelage. C'est la peur. Et c'est l'envie.


Back to IndexNext