LETTRES

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SUR

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Anne de l'Enclosnaquit à Paris le 15 mai 1616 de M.de l'Enclos, gentilhomme de Touraine, et de mademoisellede Raconis, son épouse, d'une famille noble de l'Orléanois.

Madamede l'Enclosvouloit faire de Ninon une dévote; mais M.de l'Enclos, homme d'esprit et de plaisir, se chargea lui-même de l'éducation de sa fille, et donna une direction toute différente à ses inclinations.

Ninonperdit ses parens de bonne heure: dès l'âge de quinze ans, elle se trouva maîtresse d'elle-même, et d'une fortune que les dissipations de son père avoient considérablement réduite. Elle mit son bien à fonds perdu, et se fit, par ce moyen, un revenu suffisant pour vivre dans l'aisance, et même obliger ses amis au besoin. Elle sut économiser sans avarice, et dépenser sans profusion.

Plusieurs fois elle fut recherchée en mariage; mais elle chérissoit trop l'indépendance pour contracter un pareil engagement.

Élevée dans les principes les moins sévères, et née avec des sens fort vifs, elle se livra toute entière aux plaisirs de l'amour. Nous n'entreprendrons point de faire l'apologie d'une conduite aussi peu retenue; en renonçant à la principale vertu de son sexe, Ninon a sans doute perdu une grande partie de ses droits à l'estime; mais s'il n'est pas permis de chercher à excuser ses torts, il doit l'être au moins de mettre sous les yeux du lecteur tout ce qui peut contribuer à les faire juger moins rigoureusement. M.de l'Enclos, professant ouvertement l'épicuréisme le plus relâché, avoit donné à sa fille des préceptes de volupté qu'il ne confirmoit que trop par sa manière de vivre; et l'on sait quelle influence exercent sur nos idées et nos actions de toute la vie, les discours et l'exemple des personnes qui ont présidé à notre éducation, sur-tout lorsque ces personnes nous ont été chères, et que leur doctrine a flatté nos goûts, au lieu de les contrarier. Abandonnée fort jeune à sa propre volonté, entourée de mille adorateurs que lui attiroient ses charmes, flattée d'inspirer de l'amour, ne pouvant s'empêcher d'en ressentir elle-même pour des hommes qui réunissoient presque tous aux grâces de l'esprit et du corps l'éclat d'une grande fortune ou d'un grand nom, commentNinonse seroit-elle défendue contre tant de séductions? Elle y céda sans résistance; mais si elle fut foible, elle ne fut point vile. Quoiqu'elle eut le tort très-grand de ne considérer l'amour que comme une sensation et non point comme un sentiment, on ne voit pas que ce travers d'opinion, qui auroit pu l'entraîner aux choix les plus honteux, lui en ait jamais fait faire un seul que la délicatesse la plus platonique eût pu désavouer. La liste de ses amans est nombreuse; mais il n'y figure aucun nom que, pour son honneur, on soit fâché d'y trouver inscrit; ce sont lesCondé, lesla Rochefoucauld, lesLongueville, lesColigni, lesVillarceaux, lesSévigné, lesd'Albret, lesd'Estrées, lesGersey, lesd'Effiat, lesClérembault, lesla Châtre, lesBannier, lesGourville, etc. Mais ce qui établit sur-tout une prodigieuse différence entreNinonet les autres femmes qui, comme elle, ont fait de l'amour une sorte de profession, c'est qu'elle ne trafiqua point de ses faveurs. Par inclination, par caprice ou même par vanité, elle les accordoit en pur don à l'amabilité, au mérite, à la célébrité; mais jamais elle ne les vendit à la richesse. Elle poussoit, dit-on, les scrupules du désintéressement jusque-là, que ceux dont elle avoit satisfait les désirs, en perdoient le droit de lui faire accepter les dons les plus légers.

Celle qui rejetoit les présens de l'amour comme un salaire offensant, n'étoit pas faite pour retenir les dépôts de l'amitié.Gourville, obligé de fuir du royaume, avoit confié vingt mille écus en or àNinon, dont il étoit alors l'amant, et remis pareille somme entre les mains d'un personnage fameux par l'austérité de ses mœurs.Gourvillerevint. L'ecclésiastique (c'en étoit un) nia le dépôt.Gourville, à quiNinondans l'intervalle avoit donné un successeur, lui fit l'injure de la croire aussi peu fidèle en affaires qu'en amour, et il doutoit si peu de son malheur qu'il s'épargnoit jusqu'à la peine d'aller s'en assurer.Ninonl'envoya chercher. «Mon cherGourville, lui dit-elle, il m'est arrivé un grand malheur pendant votre absence. J'ai perdu le goût que j'avois pour vous; mais je n'ai pas perdu la mémoire. Voici les vingt mille écus que vous m'avez confiés à votre départ de Paris. Ils sont encore dans la cassette où vous les avez serrés vous-même.»

Ninonne trahissoit point ses amans; elle cessoit de les aimer et le leur disoit. Ce ne fut que pour se soustraire aux fatigantes importunités dela Châtre, qu'elle lui signa ce fameux billet, où elle faisoit de tous les sermens celui qu'elle étoit le moins en état de tenir, le serment de n'en aimer jamais d'autre de sa vie; et elle ne se crut pas liée un seul instant par un engagement aussi téméraire. Au reste il est certain, d'après son caractère, que si le porteur de cette risible cédule eût été de retour auprès d'elle, quand il lui vint en fantaisie de manquer à la foi jurée, elle lui auroit ingénument confié à lui-même que son billet ne valoit plus rien.

Volage en amour, mais non point perfide,Ninonétoit en amitié d'une constance à toute épreuve. Ses amans, en cessant de l'être, devenoient ses amis, et c'étoit pour toujours. L'amitié étoit le seul sentiment respectable à ses yeux, et elle en remplissoit religieusement tous les devoirs. J. J.Rousseaua dit: «Je n'aurois pas plus voulu d'elle pour mon ami que pour ma maîtresse.» On ne voit pas trop par quel motif il eût répugné si fort à être l'ami deNinon; on expliqueroit plus facilement encore pourquoi il eût refusé d'être son amant, quoiqu'à dire vrai,Rousseaului-même eût peut-être eu bien de la peine à se défendre de ses charmes, si elle se fût mis en tête de venir à bout de sa philosophie.

Tous ses contemporains s'accordent à la peindre comme la plus séduisante des femmes. Sa taille, disent-ils, étoit pleine de grâce et de noblesse; sa figure n'étoit pas parfaitement régulière, et n'avoit point ce grand éclat de beauté qui frappe d'abord; mais l'examen y faisoit découvrir une foule d'agrémens et de finesses qui la faisoient préférer aux figures les plus correctes et les plus éblouissantes. Elle dédaignoit le luxe des habits, ou plutôt, par une coquetterie mieux entendue, elle le rejetoit comme contraire aux intérêts de sa beauté. Une propreté recherchée, une simplicité élégante faisoient tous les frais de sa parure. Les charmes de sa personne se conservèrent si long-temps, ils diminuèrent d'une manière si lente et si peu sensible, qu'elle prolongea le don de plaire et d'exciter le désir, jusqu'à un âge où toutes les autres femmes sont trop heureuses de ne pas exciter le dégoût. On prétend qu'à quatre-vingts ans elle inspira une vive passion à l'abbéGedoyn.Voltairene rejette point entièrement cette anecdote, comme quelques autres ont fait; mais à l'abbéGedoynil substitue l'abbéde Château-Neuf, et il rabat dix années de l'âge attribué àNinonquand elle fit sa dernière folie. Au compte même deVoltaire, c'est encore avoir poussé bien loin sa carrière amoureuse. L'abbéFraguier, qui n'avoit connuNinonque dans un âge déjà très-avancé, disoit quequiconque vouloit faire attention à ses yeux, pouvoit y lire encore toute son histoire.Chaulieuexprimoit autrement la même idée:L'amour, disoit-il,s'étoit retiré jusque dans les rides de son front.

L'esprit deNinonn'étoit pas moins célèbre que ses charmes. Elle l'avoit tout à la fois agréable et solide. Elle se l'étoit formé de bonne heure par la lecture de nos meilleurs écrivains. A l'âge de dix ans,MontaigneetCharronétoient ses livres favoris. Elle parloit avec facilité l'italien et l'espagnol. Elle évitoit avec un soin extrême le ridicule si commun parmi les femmes qui se croient ou sont en effet plus instruites que les autres, celui de faire parade de leur savoir.Mignardse plaignoit de ce que sa fille, depuis madame la comtessede Feuquières, manquoit de mémoire:Vous êtes trop heureux, Monsieur, lui ditNinon,elle ne citera point. «Son entretien étoit doux et léger, dit l'abbéFraguier: le contraire la blessoit, mais il n'y paroissoit point.» Elle n'avoit pas négligé les arts agréables; elle dansoit avec grâce, chantoit avec goût, et jouoit très-bien du clavecin, du luth, du tuorbe et de la guitare.

Tant d'agrémens réunis ne pouvoient manquer d'attirer chez elle l'élite de la cour et de la ville. Les hommes les plus distingués par la naissance, l'esprit et les talens, lui faisoient une cour assidue. Les mères ambitionnoient pour leurs fils l'avantage d'être admis chezNinon, auprès de qui ils se formoient aux manières et au ton de la bonne compagnie. Cette faveur n'étoit point accordée indistinctement à tous ceux qui la sollicitoient. Un mérite reconnu, ou d'heureuses dispositions pour en acquérir, étoient, avec la probité, les seuls titres qui pussent la faire obtenir.Ninonn'y fut trompée qu'une fois. A la sollicitation d'un de ses meilleurs amis, elle avoit consenti à recevoir chez elle un M.Rémond, dont l'éducation ne lui fit point d'honneur. Il se signala bientôt dans le monde par toutes sortes de ridicules. On apprit àNinonqu'il alloit se vantant partout d'avoir été formé par elle.Je suis comme Dieu, dit-elle, qui s'est repenti d'avoir formé l'homme.Chapellefut exclus de sa maison, à cause de son ivrognerie, quoique ce défaut, qui est devenu le partage de la dernière classe du peuple, fût encore de mode alors parmi les plus honnêtes gens.Chapelle, offensé, jura que pendant un mois il ne se coucheroit pas sans être ivre, et sans avoir fait une chanson contreNinon. Il tint parole, ditVoltaire.

On conçoit sans peine que les hommes, moins scrupuleux dans leurs liaisons de tout genre, aient recherché avec empressement la société d'une femme, disons le mot, d'une courtisane charmante, et se soient, en quelque sorte, fait un honneur d'y être admis; mais que des femmes, à qui le soin de leur réputation commandoit à cet égard la plus grande réserve, n'aient point rougi d'être ouvertement les amies deNinon, voilà ce qui étonne avec raison, voilà ce qu'on ne peut expliquer que par un mérite vraiment extraordinaire dans la personne qui les faisoit ainsi passer par-dessus les conseils du plus sage préjugé. Cela fait supposer aussi, queNinonmettoit dans sa conduite autant de décence extérieure qu'il en falloit, pour que des femmes honnêtes ne fussent point embarrassées chez elle de leur contenance. Mesdamesde la Suze,de Castelnau,de la Ferté,de Sulli,de Fiesque,de la Fayette,de Choisi,de Lambert,de Bouillon-Mancini,de Sandwich, etc., furent liées avec elle d'une amitié très-étroite. Elle en avoit contracté une plus intime encore avec madamede Maintenon, lorsque celle-ci n'étoit que mademoiselled'Aubignéou madameScarron; elles couchèrent plusieurs mois ensemble dans le même lit, et l'on assure que mademoiselled'Aubignéenleva àNinon,Villarceaux, son amant, sans queNinonen sût plus mauvais gré à l'un et à l'autre. Madamede Maintenon, parvenue au comble de la faveur, fit proposer à son ancienne amie de se faire dévote, et de venir auprès d'elle à la cour.Ninonrefusa. Ce ne fut pas la seule fois qu'elle sacrifia la fortune et la faveur à son amour pour le repos et la liberté. La reineChristinefit en vain mille efforts pour l'emmener avec elle à Rome.Christinedit en partant qu'elle n'avoit trouvé aucune femme en France qui lui plût autant quel'illustre Ninon. C'est dans une conversation avec cette reine queNinonqualifia les précieuses dejansénistes de l'amour. Madamede Sévignén'aimoit pointNinon. Dans plusieurs de ses lettres, elle parle d'elle avec très-peu de considération. Sa prévention est excusable; le marquisde Sévignés'occupoit peu de son avancement, mais en revanche il travailloit assez efficacement à déranger une fortune que sa mère mettoit tous ses soins à conserver. Madamede Sévignécrut voir dans l'amour de son fils pourNinonla cause de son indolence et de ses dissipations. LaChampmêlé, qui succéda àNinondans le cœur du marquisde Sévigné, eut aussi sa part de la mauvaise humeur et des ressentimens de cette mère tendre et inquiète. En général, elle ne ménageoit aucun de ceux qu'elle croyoit pouvoir accuser du dérangement de son fils. Pour un ou deux soupers que celui-ci fit accepter àRacineet àBoileau, elle parle quelque part d'eux, comme de poëtes faméliques, pour qui un repas pris en ville est une bonne fortune. Or, on sait queBoileaurecevoit chez lui les plus grands seigneurs, et queRacinerefusoit de dîner avec M. le ducde Bourbon, pour manger une carpe en famille.

Revenons àNinon. Plusieurs beaux esprits du temps, plusieurs écrivains assez distingués la célébrèrent en prose et en vers. De ce nombre furentScarron,Regnier-Desmarais, l'abbéde ChâteauneufetSaint-Evremont. Ce dernier partageoit ses adorations entre elle et la fameuse duchessede Mazarin. Tout le monde connoît le joli quatrain qu'il fit pourNinon:

L'indulgente et sage natureA formé l'âme deNinon,De la volupté d'Épicure,Et de la vertu de Caton.

Un hommage plus flatteur encore pour elle, c'est le cas queMolièrefaisoit de son goût et de son esprit; il la consultoit, dit-on, sur tous ses ouvrages. Comme il lui avoit lu un jour sonTartuffe, elle lui fit le récit d'une aventure qui lui étoit arrivée avec un scélérat à peu près de la même espèce.Molièrerapporta qu'elle lui en avoit fait le portrait avec des couleurs si vives et si naturelles, que, si sa pièce n'eût pas été faite, il ne l'auroit jamais entreprise, tant il se seroit cru incapable de rien mettre sur le théâtre d'aussi parfait que leTartuffede mademoisellede l'Enclos.Voltairetrouve l'anecdote peu vraisemblable, quoiqu'on en ait pour garant l'abbéde Châteauneuf, qui disoit la tenir deMolièrelui-même. On peut l'adopter, en admettant queMolièrea parlé avec un peu trop de modestie sur son propre compte, et d'exagération sur celui deNinon, qui l'avoit frappé d'admiration par son talent pour saisir et peindre le ridicule.

Ses contes et ses bons mots lui avoient fait de bonne heure une réputation. On cite d'elle une foule de réflexions profondes ou ingénieuses. Nous n'en rapporterons que quelques-unes. Elle eut, à l'âge de vingt-deux ans, une maladie qui la mit au bord du tombeau. Ses amis déploroient sa destinée qui l'enlevoit à la fleur de son âge.Ah!dit-elle,je ne laisse au monde que des mourans.Ce mot est bien philosophique.La beauté sans les grâces, disoit-elle souvent,est un hameçon sans appât. Elle disoit un jour àSaint-Evremontqu'elle rendoit grâces à Dieu tous les soirs de son esprit, et qu'elle le prioit tous les matins de la préserver des sottises de son cœur.Elle prétendoit qu'une femme sensée ne devroit jamais prendre d'amant sans l'aveu de son cœur, ni de mari sans le consentement de sa raison.Ninonavoit le talent des vers; mais elle en faisoit rarement usage. Le Grand-Prieurde Vendômeavoit essayé inutilement de se faire aimer d'elle; indigné de ses refus, il mit un jour sur sa toilette ce quatrain:

Indigne de mes feux, indigne de mes larmes,Je renonce sans peine à tes foibles appas:Mon amour te prêtoit des charmes,Ingrate, que tu n'avois pas.

Elle y répondit par cette plaisante parodie:

Insensible à tes feux, insensible à tes larmes,Je te vois renoncer à mes foibles appas;Mais si l'amour prête des charmes,Pourquoi n'en empruntois-tu pas?

Le bonheur dont jouissoitNinonne fut troublé qu'une fois, mais ce fut par l'accident le plus affreux. L'un des deux fils qu'elle avoit eus deVillarceaux, ignorant qu'elle étoit sa mère, devint éperdument amoureux d'elle, et lorsque voulant mettre fin à cette fatale passion, elle lui eût révélé le secret de sa naissance, l'infortuné jeune homme alla se poignarder de désespoir. Son autre fils, nomméla Boissière, fit une espèce de fortune; il devint capitaine de vaisseau, et mourut à Toulon, en 1732, âgé de 75 ans.

Tout le monde sait queVoltairefut présenté àNinonau sortir du collége par l'abbé deChâteauneuf, et qu'elle lui laissa par son testament deux mille francs pour acheter des livres.

Ninonmourut à Paris dans sa maison de la rue des Tournelles, au Marais, le 17 octobre 1706, sur les cinq heures du soir, à l'âge de quatre-vingt-dix ans et cinq mois.

On a écrit plusieurs fois sa vie.Voltaireimpatienté de voir paroître tant demémoiressur elle, disoit:Si cette mode continue, il y aura bientôt autant d'histoires de Ninon que de Louis XIV.

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M.de Saint-Evremontà mademoisellede l'Enclos.

Votrevie, ma très-chère, a été trop illustre pour n'être pas continuée de la même manière jusqu'à la fin. Que l'enfer deM.de la Rochefoucauld[157]ne vous épouvante pas; c'étoit unenfermédité, dont il vouloit faire une maxime. Prononcez donc le mot d'amour hardiment, et que celui de vieille ne sorte jamais de votre bouche. Il y a tant d'esprit dans votre lettre, que vous ne laissez pas même imaginer le commencement du retour. Quelle ingratitude d'avoir honte de nommer l'amour à qui vous devez votre mérite et vos plaisirs! Car enfin, ma belle gardeuse de cassette, la réputation de votre probité est particulièrement établie sur ce que vous avez résisté à des amans qui se fussent accommodés volontiers de l'argent de vos amis. Avouez toutes vos passions pour faire valoir toutes vos vertus. Cependant, vous n'avez exprimé que la moitié du caractère. Il n'y a rien de mieux que la part qui regarde vos amis; rien de plus sec que ce qui regarde vos amans. En peu de vers, je veux faire le caractère entier; et le voici formé de toutes les qualités que vous avez, ou que vous avez eues.

Dans vos amours on vous trouvoit légère,En amitié toujours sûre et sincère;Pour vos amans les humeurs de Vénus,Pour vos amis les solides vertus.Quand les premiers vous nommoient infidelle,Et qu'asservis encore à votre loi,Ils reprochoient une flamme nouvelle,Les autres se louoient de votre bonne foi.Tantôt c'étoit le naturel d'Hélène,Ses appétits, comme tous ses appas;Tantôt c'étoit la probité romaine,C'étoit d'honneur la règle et le compas.Dans un couvent, en sœur dépositaire,Vous auriez bien ménagé quelqu'affaire;Et dans le monde, à garder les dépôts,On vous eût justement préférée aux dévots.

Que cette diversité ne vous surprenne point.

L'indulgente et sage nature,A formé l'âme deNinon,De la volupté d'Épicure,Et de la vertu de Caton.

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Mademoisellede l'Enclosà M.de Saint-Evremont.

J'étoisdans ma chambre, toute seule, et très-lasse de lecture, lorsque l'on me dit: voilà un homme de la part de M.de Saint-Evremont. Jugez si tout mon ennui ne s'est pas dissipé dans le moment. J'ai eu le plaisir de parler de vous, et j'en ai appris des choses que les lettres ne disent point: votre santé parfaite et vos occupations. La joie de l'esprit en marque la force; et votre lettre, comme du temps que M.d'Olonnevous faisoit suivre, m'assure que l'Angleterre vous promet encore quarante ans de vie; car il me semble que ce n'est qu'en Angleterre que l'on parle de ceux qui ont vécu au delà de l'âge de l'homme. J'aurois souhaité de passer ce qui me reste de vie avec vous: si vous aviez pensé comme moi, vous seriez ici. Il est pourtant assez beau de se souvenir toujours des personnes que l'on a aimées; et c'est peut-être pour embellir mon épitaphe que cette séparation du corps s'est faite. Je souhaiterois que le jeune[158]prédicateur m'eût trouvée dans lagloire de Niquée, où l'on ne change point; car il me paroît que vous m'y croyez des premières enchantées. Ne changez point vos idées sur cela; elles m'ont toujours été favorables, et que cette communication, que quelques philosophes croyoient au-dessus de la présence, dure toujours.

J'ai témoigné à M.Turretinla joie que j'aurois de lui être bonne à quelque chose. Il a trouvé ici de mes amis qui l'ont jugé digne des louanges que vous lui donnez. S'il veut profiter de ce qui nous reste d'honnêtes abbés en l'absence de la cour, il sera traité comme un homme que vous estimez. J'ai lu devant lui votre lettre avec des lunettes, mais elles ne me siéent pas mal; j'ai toujours eu la mine grave. S'il est amoureux du mérite que l'on appelle icidistingué, peut-être que votre souhait sera accompli; car tous les jours on me veut consoler de mes pertes par ce beau mot.

J'ai su que vous souhaitiezla Fontaineen Angleterre. On n'en jouit guère à Paris. Sa tête est bien affoiblie: c'est le destin des poëtes; le Tasse et Lucrèce l'ont éprouvé. Je doute qu'il y ait eu du philtre amoureux pourla Fontaine. Il n'a guère aimé de femmes qui en eussent pu faire la dépense.

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M.de Saint-Evremontà mademoisellede l'Enclos.

MTurretinm'a une grande obligation de lui avoir donné votre connoissance. Je ne lui en ai pas une médiocre d'avoir servi de sujet à la belle lettre que je viens de recevoir. Je ne doute point qu'il ne vous ait trouvée avec les mêmes yeux que je vous ai vue: ces yeux, par qui je connoissois toujours la nouvelle conquête d'un amant, quand ils brilloient un peu plus que de coutume, et qui nous faisoient dire:

Telle n'est point la Cythérée[159],Quand d'un nouveau feu s'allumant,Elle soit pompeuse et paréePour la conquête d'un amant;Telle ne luit en sa carrièreDes mois l'inégale courrière;Et telle dessus l'horizon,L'Aurore au matin ne s'étale,Quand les yeux même de CéphaloEn feroient la comparaison.

Vous êtes encore la même pour moi; et quand la nature, qui n'a jamais pardonné à personne, auroit épuisé son pouvoir à produire une petite altération aux traits de votre visage, mon imagination sera toujours pour vous cettegloire de Niquée, où vous savez qu'on ne changeoit point. Vous n'en avez pas affaire pour vos yeux et pour vos dents, j'en suis assuré. Le plus grand besoin que vous ayez, c'est de mon jugement, pour bien connoître les avantages de votre esprit, qui se perfectionne tous les jours. Vous êtes plus spirituelle que n'étoit la jeune et viveNinon.

Telle n'étoit pointNinon,Quand le gagneur[160]de batailles,Après l'expéditionOpposée aux funérailles,Attendoit avec vous en conversationLe mérite nouveau d'une autre impulsion.Votre esprit, à son courageQui paroissoit abattu,Faisoit retrouver l'usageDe sa première vertu.Le charme de vos parolesPassoit ceux des Espagnoles,A ranimer tous les sensDes amoureux languissans.Tant qu'on vit à votre serviceUn jeune, un aimable garçon[161],A qui Vénus fut rarement propice,Bussin'en fit point de chanson.Vous étiez même regardéeComme une nouvelle Médée;Qui pourroit en amour rajeunir un Éson.Que votre art seroit beau, qu'il seroit admirable,S'il me rendoit un Jason,Un Argonaute capableDe conquérir la toison!

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M.de Saint-Evremontà mademoisellede l'Enclos.

1696

J'aireçu la seconde lettre que vous m'avez écrite, obligeante, agréable, spirituelle, où je reconnois les enjouemens deNinonet le bon sens de mademoisellede Lenclos. Je savois comment la première a vécu; vous m'apprenez de quelle manière vit l'autre. Tout contribue à me faire regretter le temps heureux que j'ai passé dans votre commerce, et à désirer inutilement de vous voir encore. Je n'ai pas la force de me transporter en France, et vous y avez des agrémens qui ne vous laisseront pas venir en Angleterre. Madamede Bouillonvous peut dire que l'Angleterre a ses charmes; et je serois un ingrat, si je n'avouois moi-même que j'y ai trouvé des douceurs. J'ai appris avec beaucoup de plaisir que M. le comtede Grammonta recouvré sa première santé, et acquis une nouvelle dévotion. Jusqu'ici je me suis contenté grossièrement d'être homme de bien. Il faut faire quelque chose de plus, et je n'attends que votre exemple pour être dévôt. Vous vivez dans un pays où l'on a de merveilleux avantages pour se sauver. Le vice n'y est guère moins opposé à la mode qu'à la vertu. Pécher, c'est ne savoir pas vivre, et choquer la bienséance autant que la religion. Il ne falloit autrefois qu'être méchant; il faut être de plus malhonnête homme pour se damner en France présentement. Ceux qui n'ont pas assez de considération pour l'autre vie, sont conduits au salut par les égards et les devoirs de celle-ci. C'en est assez sur une matière où la conversion de M. le comtede Grammontm'a engagé. Je la crois sincère et honnête. Il sied bien à un homme qui n'est pas jeune, d'oublier qu'il l'a été. Je ne l'ai pu faire jusqu'ici. Au contraire, du souvenir de mes jeunes ans, de la mémoire de ma vivacité passée, je tâche d'animer la langueur de mes vieux jours. Ce que je trouve de plus fâcheux à mon âge, c'est que l'espérance est perdue: l'espérance, qui est la plus douce des passions, et celle qui contribue davantage à nous faire vivre agréablement. Désespérer de vous voir jamais, est ce qui me fait le plus de peine. Il faut se contenter de vous écrire quelquefois, pour entretenir une amitié qui résiste à la longueur du temps, à l'éloignement des lieux, et à la froideur ordinaire de la vieillesse[162]. Ce dernier mot me regarde. La nature commencera par vous, à faire voir qu'il est possible de ne vieillir pas. Je vous prie de faire assurer M. le ducde Lauzun, de mes très-humbles services, et de savoir si madame la maréchalede Créquilui a fait payer cinq cents écus qu'il m'avoit prêtés. On me l'a écrit, il y a long-temps; mais je n'en suis pas trop assuré.

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M.de Saint-Evremontà mademoisellede l'Enclos.

Ily a plus d'un an que je demande de vos nouvelles à tout le monde, et personne ne m'en apprend.

M.de la Bastidem'a dit que vous vous portiez fort bien; mais il ajoute, que si vous n'avez plus tant d'amans, vous êtes contente d'avoir beaucoup d'amis. La fausseté de la dernière nouvelle me fait douter de la vérité de la première. Vous êtes née pour aimer toute votre vie. Les amans et les joueurs ont quelque chose de semblable. Qui a aimé, aimera. Si l'on m'avoit dit que vous étiez dévote, je l'aurois pu croire. C'est passer d'une passion humaine à l'amour de Dieu, et donner à son âme de l'occupation; mais ne pas aimer est une espèce de néant qui ne peut convenir à votre cœur.

Ce repos languissant ne fut jamais un bien,C'est trouver, sans mourir, l'état où l'on n'est rien.

Je vous demande des nouvelles de votre santé, de vos occupations, de votre humeur, et que ce soit dans une assez longue lettre, où il y ait peu de morale, et beaucoup d'affection pour votre ancien ami. L'on dit ici que le comtede Grammontest mort, ce qui me donne un déplaisir fort sensible. Si vous connoissezBarbin, faites-lui demander pourquoi il imprime tant de choses sous mon nom, qui ne sont point de moi. J'ai assez de mes sottises, sans me charger de celles des autres. On me donne une pièce contre le pèreBouhours, où je ne pensai jamais. Il n'y a pas d'écrivain que j'estime plus que lui. Notre langue lui doit plus qu'à aucun auteur, sans excepterVaugelas. Dieu veuille que la nouvelle de la mort du comtede Grammontsoit fausse[163], et celle de votre santé véritable!

La gazette de Hollande dit queM. le comte de Lauzun se marie; si cela étoit vrai, on l'auroit mandé de Paris: outre cela, M.de Lauzunestduc, et le nom decomtene lui convient point. Si vous avez la bonté de m'en écrire quelque chose, vous m'obligerez, et de faire bien des complimens à M.de Gourvillede ma part, en cas que vous le voyiez toujours. Pour des nouvelles de paix et de guerre, je ne vous en demande pas. Je n'en écris point, et je n'en reçois pas davantage. Adieu. C'est le plus véritable de vos serviteurs qui gagneroit beaucoup si vous n'aviez point d'amans; car il seroit le premier de vos amis, malgré une absence qu'on peut nommer éternelle.

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Mademoisellede l'Enclosà M.de Saint-Evremont.

Jedéfie Dulcinée de sentir avec plus de joie le souvenir de son chevalier. Votre lettre a été reçue comme elle le mérite, etla triste figuren'a point diminué le mérite des sentimens. Je suis touchée de leur force et de leur persévérance. Conservez-les à la honte de ceux qui se mêlent d'en juger. Je crois, comme vous, que les rides sont les marques de la sagesse. Je suis ravie que vos vertus extérieures ne vous attristent point. Je tâche d'en user de même. Vous avez un ami[164], gouverneur de province, qui doit sa fortune à ses agrémens. C'est le seul vieillard qui ne soit pas ridicule à la cour. M.de Turennene vouloit vivre que pour le voir vieux. Il le verroit père de famille, riche et plaisant. Il a plus dit de plaisanteries sur sa nouvelle dignité, que les autres n'en ont pensé. M.d'Elbene, que vous appeliezle Cunctator, est mort à l'hôpital. Qu'est-ce que les jugemens des hommes! Si M.d'Olonnevivoit, et qu'il eût lu la lettre que vous m'écrivez, il vous auroit continué votre qualité deson philosophe. M.de Lauzunest mon voisin. Il recevra vos complimens. Je vous rends très-tendrement ceux de M.de Charleval. Je vous demande instamment de faire souvenir M.de Ruvignyde son amie de la rue des Tournelles.

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Mademoisellede l'Enclosà M.de Saint-Evremont.

1693

Mde Charlevalvient de mourir, et j'en suis si affligée, que je cherche à me consoler par la part que je sais que vous y prendrez. Je le voyois tous les jours. Son esprit avoit tous les charmes de la jeunesse, et son cœur toute la bonté et la tendresse désirable dans les véritables amis. Nous parlions souvent de vous, et de tous les originaux de notre tems. Sa vie et celle que je mène présentement avoient beaucoup de rapport. Enfin, c'est plus que de mourir soi-même qu'une pareille perte. Mandez-moi de vos nouvelles. Je m'intéresse à votre vie à Londres, comme si vous étiez ici, et les anciens amis ont des charmes que l'on ne connoît jamais si bien que lorsqu'on en est privé.

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Mademoisellede l'Enclosà M.de Saint-Evremont.

J'apprendsavec plaisir que mon âme vous est plus chère que mon corps, et que votre bon sens vous conduit toujours au meilleur. Le corps, à la vérité, n'est plus digne d'attention, et l'âme a encore quelque lueur qui la soutient, et qui la rend sensible au souvenir d'un ami dont l'absence n'a point effacé les traits. Je fais souvent de vieux contes où M.d'Elbene, M.de Charlevalet le chevalierde la Rivièreréjouissent les modernes. Vous avez part aux beaux endroits. Mais comme vous êtes moderne aussi, j'observe de ne vous pas louer devant les académiciens qui se sont déclarés pour les anciens. Il m'est revenu un prologue en musique que je voudrois bien voir sur le théâtre de Paris. La beauté, qui en fait le sujet, donneroit de l'envie à toutes celles qui l'entendroient. Toutes nos Hélènes n'ont pas le droit de trouver un Homère, et d'être toujours les Déesses de la beauté. Me voici bien haut; comment en descendre? Mon très-cher ami, ne falloit-il pas mettre le cœur à son langage? Je vous assure que je vous aime toujours plus tendrement que ne le permet la philosophie. Madame la duchessede Bouillonest comme à dix-huit ans. La source des charmes est dans le sang Mazarin. A cette heure que nos rois sont amis, ne devriez-vous pas venir faire un tour ici? ce seroit pour moi le plus grand succès de la paix.

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M.de Saint-Evremontà mademoisellede l'Enclos.

Jeprends un plaisir sensible à voir de jeunes personnes, belles, fleuries, capables de plaire, propres à toucher sincèrement un vieux cœur comme le mien. Comme il y a toujours eu beaucoup de rapport entre votre goût, entre votre humeur, entre vos sentimens et les miens, je crois que vous ne serez pas fâchée de voir un jeune cavalier qui sait plaire à toutes nos dames. C'est M. le ducde Saint-Albans, que j'ai prié, autant pour son intérêt que pour le vôtre, de vous visiter. S'il y a quelqu'un de vos amis avec M.de Tallard, du mérite de notre temps, à qui je puisse rendre quelque service, ordonnez. Faites-moi savoir comment se porte notre ancien ami M.de Gourville. Je ne doute point qu'il ne soit bien dans ses affaires. S'il est mal dans sa santé, je le plains.

Le docteurMorelli, mon ami particulier, accompagne madame la comtessede Sandwich, qui va en France pour sa santé. Feu M. le comtede Rochester, père de madameSandwich, avoit plus d'esprit qu'homme d'Angleterre. MadameSandwichen a plus que n'avoit M. son père. Aussi généreuse que spirituelle, aussi aimable que spirituelle et généreuse: voilà une partie de ses qualités. Je m'étendrai plus sur le médecin que sur la malade.

Sept villes, comme vous savez, se disputèrent la naissance d'Homère. Sept grandes nations se disputent celle duMorelli. L'Inde, l'Égypte, l'Arabie, la Perse, la Turquie, l'Italie, l'Espagne; les pays froids, les pays tempérés même, la France, l'Angleterre, l'Allemagne, n'y ont aucune prétention. Il sait toutes les langues, il en parle la plupart. Son style haut, grand, figuré, me fait croire qu'il est né chez les Orientaux, et qu'il a pris ce qu'il y a de bon chez les Européens. Il aime la musique passionnément. Il est fou de la poésie. Curieux en peinture, pour le moins; connoisseur, je ne le sais pas. Sur l'architecture, il a des amis qui la savent. Célèbre, sérieusement, dans sa profession; capable d'exercer celle des autres. Je vous prie de lui faciliter la connoissance de tous vos illustres. S'il a bien la vôtre, je le tiens assez heureux. Vous ne lui sauriez faire connoître personne qui ait un mérite si singulier que vous. Il me semble qu'Épicure faisoit une partie de son souverain bien, du souvenir des choses passées. Il n'y a plus de souverain bien pour un homme de cent ans comme moi; mais il est encore des consolations. Celle de me souvenir de vous, et de tout ce que je vous ai ouï dire, est une des plus grandes. Je vous écris bien des choses dont vous ne vous souciez guère; je ne songe pas qu'elle vous ennuieront: il me suffit qu'elles me plaisent. Il ne faut pas, à mon âge, croire qu'on puisse plaire aux autres. Mon mérite est de me contenter. Trop heureux de le pouvoir faire en vous écrivant! Songez à me ménager du vin avec M.de Gourville. Je suis logé avec M.de l'Hermitage, un de ses parens, fort honnête homme, réfugié en Angleterre pour sa religion. Je suis fâché que la conscience des catholiques françois ne l'ait pu souffrir à Paris, ou que la délicatesse de la sienne l'en ait fait sortir. Il mérite l'approbation de son cousin, assurément.

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Mademoisellede l'Enclosà M.de Saint-Evremont.

Aquoi songez-vous de croire que la vue d'un jeune homme soit un plaisir pour moi? Vos sens vous trompent sur ceux des autres. J'ai tout oublié hors mes amis. Si le nom dedocteurne m'avoit rassurée, je vous aurois fait réponse par l'abbéde Hautefeuille, et vos Anglois n'auroient pas entendu parler de moi. On leur a dit à ma porte que je n'y étois pas, et on y reçut votre lettre qui m'a autant réjouie qu'aucune que j'aie jamais reçue de vous. Quelle envie d'avoir de bon vin! et que je suis malheureuse de ne pouvoir vous répondre du succès! M.de l'Hermitagevous diroit aussi bien que moi que M.de Gourvillene sort plus de sa chambre. Assez indifférent pour toutes sortes de goûts, bon ami toujours, mais que ses amis ne songent pas d'employer, de peur de lui donner des soins. Après cela, si par quelque insinuation que je ne prévois pas encore, je puis employer mon savoir-faire pour le vin, ne doutez pas que je ne le fasse. M.de Tallarda été de mes amis autrefois, mais les grandes affaires détournent les grands hommes des inutilités. On m'a dit que M. l'abbéDubois[165]iroit avec lui. C'est un petit homme délié, qui vous plaira, je crois. Il y a vingt de vos lettres entre mes mains: on les lit ici avec admiration; vous voyez que le bon goût n'est pas fini en France. J'ai été charmée de l'endroit où vous ne craignez pas d'ennuyer; et que vous êtes sage, si vous ne vous souciez plus que de vous! non pas que le principe ne soit faux pour vous, de ne pouvoir plus plaire aux autres. J'ai écrit à M.Morelli; si je trouve en lui toutes les sciences dont vous me parlez, je le regarderai comme un vraidocteur.

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Mademoisellede l'Enclosà M.de Saint-Evremont.

J'aienvoyé une réponse à votre dernière lettre, Monsieur, au correspondant de M. l'abbéDubois; et je crains, comme il étoit à Versailles, qu'elle ne lui ait pas été rendue. Je serois fort en peine de votre santé, sans la visite du bon petit bibliothécaire de madamede Bouillon[166], qui me combla de joie, en me montrant une lettre d'une personne qui songe à moi à cause de vous. Quelque sujet que j'aie eu dans ma maladie de me louer du monde et de mes amis, je n'ai rien ressenti de plus vif que cette marque de bonté. Faites sur cela tout ce que vous êtes obligé de faire, puisque c'est vous qui me l'avez attirée. Je vous prie que je sache, par vous-même, si vous avez rattrapé ce bonheur dont on jouit si peu en de certains temps. La source ne sauroit tarir tant que vous aurez l'amitié de l'aimable personne qui soutient votre vie[167]. Que j'envie ceux qui passent en Angleterre! et que j'aurois de plaisir de dîner encore une fois avec vous! n'est-ce point une grossièreté que le souhait d'un dîner? L'esprit a de grands avantages sur le corps: cependant ce corps fournit souvent de petits goûts qui se réitèrent, et qui soulagent l'âme de ses tristes réflexions. Vous vous êtes souvent moqué de celles que je faisois: je les ai toutes bannies. Il n'est plus temps quand on est arrivé au dernier période de la vie: il faut se contenter du jour où l'on vit. Les espérances prochaines, quoique vous en disiez, valent bien autant que celles qu'on étend plus loin: elles sont plus sûres. Voici une belle morale. Portez-vous bien, voilà à quoi tout doit aboutir.

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Mademoisellede l'Enclosà M.de Saint-Evremont.

Avril 1698

Ml'abbéDuboism'a rendu votre lettre, Monsieur, et m'a dit autant de bien de votre estomac que de votre esprit. Il vient des temps où l'on fait bien plus de cas de l'estomac que de l'esprit; et j'avoue à ma honte que je vous trouve plus heureux de jouir de l'un que de l'autre. J'ai toujours cru que votre esprit dureroit autant que vous. On n'est pas si sûr de la santé du corps, sans quoi il ne reste que de tristes réflexions. Insensiblement je m'embarquerois à en faire: voici un autre chapitre; il regarde un joli garçon qu'un désir de voir les honnêtes gens de toute sorte de pays a fait quitter une maison opulente, sans congé. Peut-être blâmerez-vous sa curiosité; mais l'affaire est faite. Il sait beaucoup de choses; il en ignore d'autres qu'il faut ignorer à son âge. Je l'ai cru digne de vous voir, pour lui faire commencer à sentir qu'il n'a pas perdu son temps d'aller en Angleterre. Traitez-le bien pour l'amour de moi. Je l'ai fait prier par son frère aîné, qui est particulièrement mon ami, d'aller savoir des nouvelles de madame la duchesseMazarinet de madameHervey, puisqu'elles ont bien voulu se souvenir de moi.

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M.de Saint-Evremontà mademoisellede l'Enclos.

Mai 1698

Jen'ai jamais vu de lettre où il y eût tant de bon sens que dans la vôtre. Vous faites l'éloge de l'estomac si avantageusement qu'il y aura de la honte à avoir bon esprit, à moins que d'avoir bon estomac. Je suis obligé à M. l'abbéDuboisde m'avoir fait valoir auprès de vous par ce bel endroit. A quatre-vingt-huit ans, je mange des huîtres tous les matins, je dîne bien, je ne soupe pas mal; on fait des héros pour un moindre mérite que le mien.

Qu'on ait plus de bien, de crédit,Plus de vertu, plus de conduite,Je n'en aurai point de dépit;Qu'un autre me passe en mériteSur le goût et sur l'appétit,C'est l'avantage qui m'irrite.L'estomac est le plus grand bien,Sans lui les autres ne sont rien.Un grand cœur veut tout entreprendre,Un grand esprit veut tout comprendre:Les droits de l'estomac sont de bien digérer:Et dans les sentimens que me donne mon âge,La beauté de l'esprit, la grandeur du courage,N'ont rien qu'à sa vertu l'on puisse comparer.

Étant jeune, je n'admirois que l'esprit, moins attaché aux intérêts du corps que je ne devois l'être. Aujourd'hui je répare autant qu'il m'est possible le tort que j'ai eu, ou par l'usage que j'en fais, ou par l'estime et l'amitié que j'ai pour lui. Vous en avez usé autrement. Le corps vous a été quelque chose dans votre jeunesse; présentement vous n'êtes occupée que de ce qui regarde l'esprit. Je ne sais pas si vous avez raison de l'estimer tant. On ne lit presque rien qui vaille la peine d'être retenu. On ne dit presque rien qui mérite d'être écouté. Quelque misérables que soient les sens à l'âge où je suis, les impressions que font sur eux les objets qui plaisent, me trouvent bien plus sensible, et nous avons grand tort de les vouloir mortifier. C'est peut-être une jalousie de l'esprit, qui trouve leur partage meilleur que le sien. M.Bernier, le plus joli philosophe que j'aie connu. (Joli philosophe ne se dit guère; mais sa figure, sa taille, sa manière, sa conversation, l'ont rendu digne de cette épithète-là.) M.Bernier, en parlant de la mortification des sens, me dit un jour: «Je vais vous faire une confidence que je ne ferois pas à madamede la Sablière, à mademoisellede l'Enclosmême, que je tiens d'un ordre supérieur; je vous dirai en confidence que l'abstinence des plaisirs me paroît un grand péché». Je fus surpris de la nouveauté du système. Il ne laissa pas de faire quelqu'impression sur moi. S'il eût continué son discours, peut-être m'auroit-il fait goûter sa doctrine. Continuez-moi votre amitié, qui n'a jamais été altérée; ce qui est rare dans un aussi long commerce que le nôtre.

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Mademoisellede l'Enclosà M.de Saint-Evremont.

Août 1698

Mde Clérembaultm'a fait un sensible plaisir en me disant que vous songiez à moi: j'en suis digne par l'attachement que je conserve pour vous. Nous allons mériter des louanges de la postérité par la durée de notre vie, et par celle de notre amitié. Je crois que je vivrai autant que vous. Je suis lasse quelquefois de faire toujours la même chose; et je loue le Suisse qui se jeta dans la rivière par cette raison. Mes amis me reprennent souvent sur cela, et m'assurent que la vie est bonne, tant que l'on est tranquille et que l'esprit est sain. La force du corps donne d'autres pensées. L'on préféreroit sa force à celle de l'esprit; mais tout est inutile quand on ne sauroit rien changer. Il vaut autant s'éloigner des réflexions, que d'en faire qui ne servent à rien. MadameSandwichm'a donné mille plaisirs, par le bonheur que j'ai eu de lui plaire. Je ne croyois pas sur mon déclin pouvoir être propre à une femme de son âge. Elle a plus d'esprit que toutes les femmes de France, et plus de véritable mérite. Elle nous quitte; c'est un regret pour tout ce qui la connoît, et pour moi particulièrement. Si vous aviez été ici, nous aurions fait des repas dignes du temps passé. Aimez-moi toujours. Madamede Coulangesa pris la commission de faire vos complimens à M. le comtede Grammontpar madame la comtessede Grammont. Il est si jeune, que je le crois aussi léger, que du temps qu'il haïssoit les malades, et qu'il les aimoit dès qu'ils étoient revenus en santé. Tout ce qui revient d'Angleterre parle de la beauté de madame la duchesseMazarin, comme on parle ici de celle de mademoisellede Bellefondqui commence. Vous m'avez attachée à madameMazarin, et je n'en entends point dire de bien sans plaisir. Adieu, Monsieur; pourquoi n'est-ce pas un bon jour? Il ne faudroit pas mourir sans se voir.

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Mademoisellede l'Enclosà M.de Saint-Evremont[168].

Le 3 juillet 1699

Quelleperte pour vous, Monsieur! Si on n'avoit pas à se perdre soi-même, on ne se consoleroit jamais. Je vous plains sensiblement; vous venez de perdre un commerce aimable, qui vous a soutenu dans un pays étranger. Que peut-on faire pour remplacer un tel malheur? Ceux qui vivent long-temps, sont sujets à voir mourir leurs amis. Après cela votre esprit, votre philosophie vous servira à vous soutenir. J'ai senti cette mort comme si j'avois eu l'honneur de connoître madameMazarin. Elle a songé à moi dans mes maux: j'ai été touchée de cette bonté; et ce qu'elle étoit pour vous m'avoit attachée à elle. Il n'y a plus de remède, et il n'y en a nul à ce qui arrive à nos pauvres corps. Conservez le vôtre. Vos amis aiment à vous voir si sain et si sage; car je tiens pour sages ceux qui savent se rendre heureux. Je vous rends mille grâces du thé que vous m'avez envoyé. La gaîté de votre lettre m'a autant plu que votre présent. Vous allez ravoir madameSandwich, que nous voyons partir avec beaucoup de regret. Je voudrois que la situation de sa vie vous pût servir de quelque consolation. J'ignore les manières angloises: cette dame a été très-françoise ici. Adieu mille fois, Monsieur. Si l'on pouvoit penser comme madamede Chevreuse, qui croyoit en mourant qu'elle alloit causer avec tous ses amis en l'autre monde, il seroit doux de le penser.

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Mademoisellede l'Enclosà M.de Saint-Evremont.

1699

Votrelettre m'a remplie de désirs inutiles dont je ne me croyois plus capable. Les jours se passent, comme disoit le bon hommedes Yveteaux, dans l'ignorance et la paresse; et ces jours nous détruisent, et nous font perdre les choses à quoi nous sommes attachés. Vous l'éprouverez cruellement. Vous disiez autrefois que je ne mourrois que de réflexion: je tâche à n'en plus faire et à oublier le lendemain le jour que je vis aujourd'hui. Tout le monde me dit que j'ai moins à me plaindre du temps qu'un autre. De quelque sorte que cela soit, qui m'auroit proposé une telle vie, je me serois pendue. Cependant on tient à un vilain corps comme à un corps agréable. On aime à sentir l'aise et le repos. L'appétit est quelque chose dont je jouis encore. Plût à Dieu de pouvoir éprouver mon estomac avec le vôtre, et parler de tous les originaux que nous avons connus, dont le souvenir me réjouit plus que la présence de beaucoup de gens que je vois, quoiqu'il y ait du bon dans tout cela, mais, à dire le vrai, nul rapport! M.de Clérembaultme demande souvent, s'il ressemble par l'esprit à son père: non, lui dis-je; mais j'espère de sa présomption qu'il croit cenonavantageux, et peut-être qu'il y a des gens qui le trouveroient. Quelle comparaison du siècle présent avec celui que nous avons vu! Vous allez voir madameSandwich; mais je crains qu'elle n'aille à la campagne. Elle sait tout ce que vous pensez d'elle. MadameSandwichvous dira plus de nouvelles de ce pays-ci que moi. Elle a tout approfondi et tout pénétré. Elle connoît parfaitement tout ce que je hante, et a trouvé le moyen de n'être point étrangère ici.

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M.de Saint-Evremontà mademoisellede l'Enclos.

1699

Ladernière lettre que je reçois de mademoisellede l'Enclosme semble toujours la meilleure; et ce n'est point que le sentiment du plaisir présent l'emporte sur le souvenir du passé: la véritable raison est que votre esprit se fortifie tous les jours. S'il en est du corps comme de l'esprit, je soutiendrois mal ce combat d'estomac dont vous me parlez. J'ai voulu faire un essai du mien contre celui de madameSandwich, à un grand repas, chez milordJersey; je ne fus pas vaincu. Tout le monde connoît l'esprit de madameSandwich: je vois son bon goût par l'estime extraordinaire qu'elle a pour vous. Je ne fus pas vaincu sur les louanges qu'elle vous donna, non plus que sur l'appétit. Vous êtes de tous les pays; aussi estimée à Londres qu'à Paris. Vous êtes de tous les temps; et quand je vous allègue pour faire honneur au mien, les jeunes gens vous nomment aussitôt pour donner l'avantage au leur. Vous voilà maîtresse du présent et du passé; puissiez-vous avoir des droits considérables sur l'avenir! je n'ai pas en vue la réputation; elle vous est assurée dans tous les temps. Je regarde une chose plus essentielle; c'est la vie, dont huit jours valent mieux que huit siècles de gloire après la mort.Qui vous auroit proposé autrefois de vivre comme vous vivez, vous vous seriez pendue; l'expression me charme; cependant vous vous contentez de l'aise, et du repos, après avoir senti ce qu'il y a de plus vif.

L'esprit vous satisfait, ou du moins vous console;Mais on préféreroit de vivre jeune et folle,Et laisser aux vieillards, exempts de passions,La triste gravité de leurs réflexions.

Il n'y a personne qui fasse plus de cas de la jeunesse que moi. Comme je n'y tiens que par le souvenir, je suis votre exemple, et m'accommode du présent le mieux qu'il m'est possible. Plût à Dieu que madameMazarineût été de notre sentiment! elle vivroit encore; mais elle a voulu mourir la plus belle du monde. MadameSandwichva à la campagne. Elle part d'ici admirée à Londres comme elle l'a été à Paris. Vivez; la vie est bonne quand elle est sans douleur. Je vous prie de faire tenir ce billet à M. l'abbéde Hautefeuille, chez madame la duchessede Bouillon. Je vois quelquefois les amis de M. l'abbéDubois, qui se plaignent d'être oubliés. Assurez-le de mes très-humbles respects.

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Mademoisellede l'Enclosà M.de Saint-Evremont.

14 octobre, 1700

Lebel esprit est bien dangereux dans l'amitié! Votre lettre en auroit gâté une autre que moi. Je connois votre imagination vive et étonnante, et j'ai même eu besoin de me souvenir queLuciena écrit à la louange de la Mouche, pour m'accoutumer à votre style. Plût à Dieu que vous pussiez penser de moi ce que vous en dites! je me passerois de toutes les nations. Aussi est-ce à vous que la gloire en demeure. C'est un chef-d'œuvre que votre dernière lettre. Elle a fait le sujet de toutes les conversations que l'on a eues dans ma chambre depuis un mois. Vous retournez à la jeunesse: vous faites bien de l'aimer. La philosophie sied bien avec les agrémens de l'esprit. Ce n'est pas assez d'être sage, il faut plaire; et je vois bien que vous plairez toujours tant que vous penserez comme vous pensez. Peu de gens résistent aux années. Je crois ne m'en être pas encore laissé accabler. Je souhaiterois, comme vous, que madameMazarineût regardé la vie en elle-même sans songer à son visage, qui eût toujours été aimable, quand le bon sens auroit tenu la place de quelque éclat de moins. MadameSandwichconservera la force de l'esprit en perdant la jeunesse, au moins le pense-je ainsi. Adieu, Monsieur, quand vous verrez madame la comtesse deSandwich, faites-la souvenir de moi; je serois très-fâchée d'en être oubliée.

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M.de Saint-Evremontà mademoisellede l'Enclos.

Le premier janvier 1701

Onm'a rendu dans le mois de décembre la lettre que vous m'avez écrite le 14 octobre 1700. Elle est un peu vieille; mais les bonnes choses sont agréablement reçues, quelque tard qu'elles arrivent. Vous êtes sérieuse, et vous plaisez. Vous donnez de l'agrément àSénèque, qui n'est pas accoutumé d'en avoir. Vous vous dites vieille avec toutes les grâces de l'humeur et de l'esprit des jeunes gens. J'ai une curiosité que vous pouvez satisfaire: quand il vous souvient de votre jeunesse, le souvenir du passé ne vous donne-t-il point de certaines idées aussi éloignées de la langueur de l'indolence que du trouble de la passion? Ne sentez-vous point dans votre cœur une opposition secrète à la tranquillité que vous pensez avoir donnée à votre esprit?

Mais aimer et vous voir aimée,Est une douce illusion,Qui dans votre cœur s'est forméeDe concert avec la raison.D'une amoureuse sympathieIl faut pour arrêter le cours,Arrêter celui de nos jours;Sa fin est celle de la vie.Puissent les destins complaisansVous donner encore trente ansD'amour et de philosophie!

C'est ce que je vous souhaite le premier jour de l'année 1701, jour où ceux qui n'ont rien à donner, donnent pour étrennes des souhaits.

Fin des lettres de mademoiselle de l'Enclos et de M. de Saint-Evremont.

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PARMLLE.DE L'ENCLOS.

Manièce, disoitÉléonoreàPhilimène, quand vous serez à Paris, ne faites point amitié ni conversation avec toute sorte d'hommes; il y a bien du choix à faire parmi eux; mais sur-tout évitez les philosophes. Voilà un mot que vous n'entendez pas, je le vois bien; un peu de patience, vous allez bientôt savoir ce que c'est. QuandDorilas, votre frère, alloit au collége, vous avez vu souvent dîner chez vous un certain homme qui faisoit tant de révérences et tant de gestes en entrant, qui rioit au nez à tout le monde, qui parloit toute sorte de langues hormis la nôtre, qui avoit toujours les cheveux mal peignés, la barbe sale, et le collet entr'ouvert, toujours crotté, toujours la soutane grasse et le long manteau déchiré. Ne vous souvient-il pas d'un éclat de rire qui vous prit à table un jour, quand il disoit au laquais qui lui donnoit à boire qu'il se couvrit, autrement qu'il n'accepteroit jamais le verre de sa main, avec des complimens si longs et si opiniâtres, qu'il fût mort de soif, si votre père n'eût eu pitié de lui? Vous le connoissez; c'étoit le maître qui enseignoit la philosophie àDorilas, c'étoit un philosophe; mais il n'étoit pas de ceux dont je vous veux parler.

Vous avez encore ouï parler cent fois d'un certain abbé qui est dans notre voisinage, dont la vie est toute retirée, qui ne songe qu'à lui, qui ne veut point faire d'amis de peur de s'engager à être le leur, qui se cache au grand monde pour en éviter l'embarras, qui fuit les compagnies comme autant d'occasions d'intrigues et de soucis, qui n'aime que ses livres et ses chiens, et encore plus ses chiens que ses livres; et autant de fois que nous en avons parlé, vous nous avez toujours ouï dire que c'étoit un philosophe; ce n'est point encore là ce que j'entends.

Il y a d'autres philosophes qui aiment la compagnie, mais celle de leurs semblables, où ils ont leurs coudées franches et la liberté entière de tout dire et de tout faire, des philosophes goinfres qui courent le cabaret, qui ivrognent sans cesse, parce qu'ils disent qu'ils n'ont jamais tant de plaisir que quand ils ont noyé ou endormi leur raison, qui leur joue cent mauvais tours quand elle veille, qui les contraint de faire cent réflexions fâcheuses, et qu'ils appellent l'ennemie capitale de leur repos. Ces philosophes-là portent leur reproche avec eux.

Quand je dis donc que vous devez éviter les philosophes, je n'entends point parler, ni d'un docteur, ni d'un solitaire, ni d'un libertin dont la profession est ouverte et déclarée. J'entends certains pédans déguisés, pédans de robe courte, des philosophes de chambre qui ont le teint un peu plus frais que les autres, parce qu'ils se nourrissent à l'ombre, et qu'ils ne s'exposent jamais à la poussière et au soleil; des philosophes de ruelles qui dogmatisent dans des fauteuils; des philosophes galans qui raisonnent sans cesse sur l'amour, et qui n'ont rien de raisonnable pour se faire aimer. Vous ne sauriez croire combien ces gens-là sont incommodes.

Au commencement que j'étois à Paris, encore toute pleine de l'air de nos provinces, lorsque le premier venu m'étoit bon, pourvu qu'il me dît quelque chose, je fis connoissance avec un de ces gens-là. Il vint par hasard dans une maison où j'étois en visite avec une de mes cousines; il étoit habillé fort uniment, il n'avoit ni ruban, ni dentelle, il ne me souvient pas même s'il avoit des glands; son chapeau étoit un peu lustré avec un petit crêpe, son bas de soie ne faisoit pas le moindre pli, le manteau sur ses deux épaules, le pourpoint fermé, la petite manchette au bout, le gand de Grenoble à la main, il n'y avoit rien de superflu; un clin-d'œil, un souris, un petit mouvement de tête suppléeoient à toutes ces révérences étudiées qui ne sont bonnes à rien. Le fils de la maison lui fit grand accueil. Voilà mon fils qui est ravi de vous voir, lui dit sa mère; c'est Monsieur tel, dit-elle à toute la compagnie; et dans la compagnie il y avoit force dames. Je ne vis pas qu'elles s'en émurent beaucoup. Je crus que le sujet de l'entretien qu'il avoit interrompu par son arrivée, les attachoit si fort qu'elles ne pensèrent point à lui faire compliment. Son nom ne m'étoit pas inconnu; des jeunes gens qui revenoient de Paris m'en avoient parlé dans la province. Il prit un siége auprès de moi. On continua l'entretien d'un certain mariage qui s'étoit fait à la cour. Ni lui, ni moi ne disions pas un mot; moi, parce que je ne savois rien; lui, parce que le sujet ne lui plaisoit pas. Il s'imagina que la même raison nous faisoit taire tous deux. Après avoir attendu quelque temps: nous ne sommes, ni vous, ni moi, me dit-il tout bas, du grand entretien; nous en pouvons faire un second entre nous sans troubler le leur: aussi bien elles parlent si haut qu'elles s'étourdissent elles-mêmes, et par conséquent, il est impossible, dans le bruit qu'elles font, qu'elles nous entendent. Je lui répondis; il me dit encore quelqu'autre chose; je lui fis aussi quelque autre réponse, mais j'affectois toujours de mettre dans ce que je disois quelque pointe et quelque mot extraordinaire. Il me reconnut provinciale; il me fit alors cent questions sur mon pays, sur ma naissance, sur mon nom, sur ma demeure, sur les livres que je lisois. Que ne dit-il point contreBalzac,Voitureet tous les faiseurs de lettres, de comédies et de romans! On abandonne lâchement la connoissance des choses solides pour s'attacher aux mots. Il me tint un grand discours là-dessus avec tant de chaleur, que souvent il en roidissoit le bras et fermoit le poing. Trouvez bon, me dit-il à la fin, que j'aie l'honneur de vous aller voir, et vous en saurez plus en un mois que tous ces conteurs de bagatelles ne pourroient vous en apprendre en toute votre vie. Il n'y aura point de grand sujet, dont vous ne puissiez parler sur-le-champ; d'une ligne que je vous dirai, vous pourrez tirer mille conclusions et former mille discours.

Il me vint voir quelque temps après, comme il m'avoit promis. J'achetai certains livres qu'on appelle des tables. Il me les expliquoit toutes les fois qu'il venoit au logis. C'étoit toute mon occupation; je négligeois toute autre chose. Ses visites et mon étude durèrent un an et quelques mois: j'avois du loisir, je ne connoissois pas encore le grand monde; mais enfin je fus obligée de recevoir tant de visites tous les jours et à tous momens, que je ne pouvois plus le voir qu'en compagnie.

Il entra dans ma chambre, un jour quePolixèney étoit avecPhilidor, son frère, qui est un gentilhomme aussi adroit et aussi spirituel que j'en connoisse. Monsieur, lui ditPhilidor, vous êtes venu bien à propos; vous avez appris tant de philosophie àÉléonorequ'elle nous fait enrager; je lui disois qu'un amour constant étoit la plus belle de toutes les vertus. Elle m'a répondu fièrement que je confondois les vertus avec les passions, que l'amour étoit une passion et non pas une vertu, et qu'une passion ne devient pas vertu par sa durée, mais seulement une plus longue passion. Elle m'a dit cent choses de la même force; je suis à bout, je vous demande secours. Comment vous pourrois-je secourir répondit-il àPhilidor,Éléonorea toutes mes forces de son côté. Elle vous a découvert la source d'une erreur, qui est commune parmi les hommes, de prendre pour une passion ce qui est souvent ou une vertu, ou un vice, faute de savoir la nature et le nombre des passions. Tout cela, ajouta-t-il, est expliqué en deux tables. Il prit le livre qui étoit sur un guéridon, et ayant cherché la table des passions, il la donna à lire àPhilidor. Comment! ditPhilidor, est-ce là tout ce qu'on peut dire des passions, de tous ces mouvemens impétueux qui nous agitent dans la vie? Certainement voilà une grande mer renfermée dans un espace bien étroit. Vous travaillez admirablement en petit. Quoi! il n'y a qu'une ligne pour l'amour! voilà une divinité bien serrée. Si c'est assez d'une ligne pour fournir à tous les amans, il faut qu'elle soit bien longue. Qui veut devenir savant avec cela a besoin d'un grand naturel.L'amour est une inclination de l'appétit au bien sensible considéré absolument.J'en serai bien plus galant quand je saurai cela! j'aurai bien plus de quoi me faire aimer! j'en aurai de bien plus belles idées pour remplir la conversation! Il n'y a rien de si beau, ni de si plein que l'amour, et cependant ce livre nous en fait un squelette tout sec, sans embonpoint et sans couleur. Si toute la philosophie de cet homme-là est de même, savez-vous ce que j'en pense? c'est une reine bien pauvre et bien maigre, dont les tables sont bien mal servies.


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