Ce3d’Août1770.
Il ne sera pas dit, Monsieur, que je serai toujours dupé. Je ne laisse pas que de me former et de démêler les pièges qui sont sans cesse tendus à un novice de la vie de Paris. Il est vrai que, poussé par mon désir de me distinguer, je fus d’abord de la dernière étourderie. Mais j’ai si grande hâte de pouvoir vous informer de quelque action qui justifie les espoirs que vous voulûtes bien fonder sur moi !
Je me promenais dans le Palais-Royal, rêvant aux moyens de faire une brillante entrée dans le monde. J’avais arpenté l’allée de Foy ; j’avais vu se grouper autour d’un arbre au tronc puissant qu’on appelle l’arbre de Cracovie, des gens paraissant fort affairés. Ce sont les nouvellistes qui font et défont les mariages princiers, concluent des traités, déplacent les ministres, régissent l’Europe par le seul effet de leur imagination. Je m’étais assis sur un banc, voisin du grand portique de treillage que décorent trois figures placées dans des niches. Une jeune femme, dont les allures ne disaient que trop l’indigne commerce auquel elle se livrait, vint, d’un ton fort humble, me prier que je consentisse à la souffrir un instant près de moi. Elle sollicitait ma protection, en me montrant un des suisses qui ont mission d’exercer la police du jardin. Il l’avait poursuivie, armé d’un fouet et, se dissimulant sous les ormes en boule qui entourent le grand parterre de gazon, elle lui avait échappé. Les règlements interdisent, bien qu’ils soient constamment transgressés, la présence des demoiselles de la petite bande. Elle me dit qu’elle avait omis d’acheter la tolérance du suisse par quelque bonne main, comme font les autres, et que c’était pour cette raison que cet homme s’acharnait contre elle. Elle accusa les gardes du jardin de toutes sortes de vilenies. En permettant qu’elle se reposât à mes côtés, j’assurais sa sauvegarde. Il y eût eu de l’inhumanité à lui refuser cette grâce, mais je n’avais nul désir d’un entretien avec cette nymphe défraîchie, et je ne la supportai que jusqu’au moment où le suisse eut décidément tourné le dos. D’autres objets, qui dissipaient ce dégoût, attiraient mon attention. J’enviais l’aisance de quelques promeneurs et je m’attachais à étudier leurs manières.
Enfin, je me levai, et, dans le temps que je parcourais l’allée des marronniers, j’eus une extrême surprise. Un homme d’assez bonne mine, m’aborda fort courtoisement, en ôtant son chapeau.
— Monsieur, me dit-il, j’attends votre ordre pour me couvrir. Je répondis à cette politesse par le même geste, de sorte que nous fussions demeurés tête nue, si nous n’eussions fini par sourire de ces égards que nous nous témoignions.
— Monsieur le Comte, reprit ce galant homme, j’ai pris la liberté d’engager la conversation avec vous pour vous adresser des reproches.
— A moi, Monsieur ?
— Songez-vous que la constance de votre attachement pour Mme de Merville est une manière de scandale ? Vous l’avez prise, en prévenant les desseins que j’avais sur elle. Je m’inclinai devant votre fantaisie, et je pris le parti d’attendre qu’elle fût passée pour satisfaire la mienne. Mais voici trois ou quatre mois que vous la possédez, sans que votre goût soit épuisé. Vous êtes trop équitable pour ne point admettre mon impatience, car c’est un terme trop long pour ravir aux autres cette femme désirable.
— Monsieur, lui dis-je, je ne comprends aucunement votre discours.
— Hé quoi ! Vous voulez faire le discret, quand tout Paris connaît votre liaison !
— Paris, Monsieur, se trompe fort sur mon compte, et, au portrait que vous tracez de cette personne, je suis pénétré de regrets qu’il s’abuse.
— Grands dieux ! fit soudain le survenant qui m’avait posé cette énigme, n’ai-je point l’honneur de parler au comte de Grancour ?
— Je suis le chevalier de Fagnes.
— Quelle erreur fut la mienne, mais qui ne se serait trompé à une telle ressemblance ? Je viens d’être un grand sot. Tout au moins, de cette façon bizarre, me suis-je donné le plaisir de lier conversation avec un aimable gentilhomme, m’inspirant la plus vive sympathie, et nous ne saurions nous quitter sans avoir poussé plus loin notre connaissance.
Il déclara qu’il se nommait le baron de Dormeuil et ajouta qu’il était fort répandu dans le monde, et qu’il serait charmé de pouvoir m’être utile. Il témoignait d’une parfaite urbanité, et je fus gagné par ses manières affables. Il me pria d’accepter que nous nous reposions au café de Jousserand, car, me dit-il, sa vivacité naturelle répugnait à la gravité des joueurs d’échecs du café de la Régence, et il comprenait mal que des gens passassent des heures, avec une grande contention d’esprit, à pousser du bois. Il aimait, quant à lui, les émotions du jeu, où le hasard décide rapidement du gain ou de la perte.
Quand nous fûmes installés devant une table, il me dit que, puisqu’il avait prononcé le nom de Mme de Merville, il pouvait ajouter qu’elle avait toutes les grâces et qu’il souhaitait depuis longtemps être avoué par elle. Il ne s’en était fallu que de peu qu’il ne précédât le comte de Grancour dans son intimité. Il se fâchait que le comte, qu’il entendait remplacer, s’attardât, avec une sorte de candeur dont il était surpris, dans cette liaison avec une femme connue, d’ailleurs, pour se plaire au changement. Il parlait avec une brillante légèreté, que j’admirais en pensant que j’aurais fort à faire pour devenir un jour, comme lui, un homme à la mode.
Il demanda des cartes et, tout en causant, en contant cent traits plaisants sur la société de Paris, il me gagna quelques parties. Puis il me questionna avec intérêt sur mes ambitions, et je lui dis avec sincérité, car ce diable d’homme m’avait mis tout de suite sur le ton de la franchise, que je voulais être jeté dans une grande aventure, où j’eusse à montrer l’ardeur et le courage que je sentais en moi et qui attirât, sur moi, l’estime publique. Je lui confiai que c’était par quelque action d’éclat, dont je cherchais l’occasion, que j’entendais parvenir. Il me félicita de mes dispositions, en convenant qu’il était ignoble de courir après la fortune par de petits et lents moyens, et qu’il fallait frapper d’un coup l’opinion, et conquérir une renommée, qui pose un homme et lui donne, en un jour, de la considération. Il secondait trop mes vues pour que je ne l’écoutasse point volontiers. Il ajouta qu’il était lui-même parvenu à la situation qu’il occupait en se conduisant, en une circonstance qu’il ne pouvait pas encore me révéler, avec la détermination la plus hardie.
— Je suis, me dit-il, dans le cas de vous servir en vos desseins, que j’approuve. Je vous crois capable de résolution et d’audace. Encore suis-je tenu à de la discrétion. Vous plaît-il de vous trouver demain matin, à onze heures, au Palais-Royal, à l’endroit même où j’eus la bonne fortune de vous rencontrer ? Deux personnes, auxquelles vous pourrez vous fier, car elles dépendent de moi, se présenteront à vous, en se recommandant de mon nom. Je vous engage à les suivre : elles ne voudront que votre bien.
Le baron de Dormeuil me quitta, non sans de chaudes protestations d’amitié, en m’assurant que sa méprise aurait pour moi des résultats heureux, et qu’il serait ravi de favoriser des inclinations qui lui donnaient une parfaite idée de mon caractère.
Je vous avoue, Monsieur, que je restai fort intrigué, jusqu’au lendemain, par le mystère dont, après sa facilité d’épanchements, s’était entouré M. de Dormeuil. A l’heure indiquée, je vis apparaître deux hommes qui, à la vérité, avaient moins bonne apparence que celui par lequel ils étaient envoyés.
— Nous sommes aux ordres de M. le baron, firent-ils. Par l’obéissance absolue que nous lui devons, nous avons mission de vous conduire jusqu’à lui, si nous avons obtenu de vous le serment de ne divulguer aucunement ce que vous verrez.
Je promis de me soumettre à cette règle.
— Peut-être, dit l’un d’eux, conviendrait-il de prendre un carrosse, le lieu où nous nous rendons étant assez éloigné.
Nous montâmes donc dans une voiture, que je payai, et, après un trajet fort long, nous descendîmes devant un assez méchant cabaret. Nous traversâmes une salle qui donnait accès à une autre, où se tenait M. de Dormeuil, mais non plus d’humeur frivole comme la veille. Sur ses épaules flottait un grand manteau rouge, et il avait posé sur sa perruque une manière de cercle.
— Je suis content de vous, me dit-il. Vous êtes sorti à votre honneur de la première épreuve, qui était de suivre, sans savoir où ils vous menaient, des inconnus. Vous êtes digne de premier degré de l’initiation à notre Ordre. Vous avez de chevaleresques appétits : vous pourrez les satisfaire, car cette société, dont je suis le grand-maître, s’est donnée pour tâche de soutenir, fût-ce au péril de la vie de ses affiliés, les nobles causes. Ses membres, unis par le même point d’honneur, se jurent une inviolable fidélité. Vous serez surpris, quand vous aurez mérité d’être mieux instruit de nos lois, de connaître leurs noms, qui sont parmi les plus illustres. Des femmes partagent même nos sublimes ambitions. Il s’en suit, pour accomplir de grandes choses, un vœu de fraternité entre les adeptes.
Je répondis que je nourrissais le rêve d’accomplir de ces grandes choses, et que je ne manquais pas de vaillance.
— Je le sais, reprit M. de Dormeuil, et c’est pour cette raison que j’ai proposé au conseil de notre Ordre que vous fussiez admis parmi nous. On saura compter sur votre épée. Notre œuvre de justice exige parfois des sacrifices, mais ces sacrifices ont aussi leur récompense, par l’aide réciproque qu’on s’est promise.
Je vous confesse, Monsieur, que ces promesses me remplissaient d’aise. Elles me faisaient entrevoir ces exploits que vous m’invitâtes à réaliser et dont la pensée me hante. Le secret qu’on exigeait donnait du romanesque à cette scène. M. de Dormeuil me dévoila alors que l’Ordre s’appelait l’Ordre des Fendeurs, et que le signe de reconnaissance entre ses associés était, comme en jouant avec les doigts, de tracer le dessin d’une F majuscule.
Je hasardai, cependant, que l’appareil me paraissait peu solennel pour ma réception, et qu’elle se passait dans une manière de bouge.
— C’est pour dérouter les curiosités, fit-il, et assurer le secret qui nous est nécessaire. Ces messieurs (et il montra ses deux acolytes) suffisent comme témoins. Au demeurant, à un degré supérieur, lorsque vous l’aurez gagné, vous serez convié à des réunions qui se tiennent (il baissa la voix) jusque dans des palais.
Il me fit toucher trois fois le cercle qui lui entourait la tête, et je dus, par trois fois aussi, tourner autour de lui. Je savais que des sociétés se sont constituées, telles que la Frey-Maçonnerie, qui imposent aux néophytes quelques rites, par quoi ils cessent d’être des profanes, mais les simagrées auxquelles j’étais contraint me parurent assez ridicules.
M. de Dormeuil me déclara profès au premier échelon de l’Ordre et m’embrassa. Je ne sais par quel avertissement mon enthousiasme s’éteignait peu à peu. Entre le Grand-Maître et un des hommes qui m’avaient conduit, je surpris un sourire d’intelligence, qui me tint sur mes gardes. Ma promptitude à m’enflammer pour de vastes desseins ne m’avait-elle pas fait tomber dans quelque panneau ?
— Hé bien, me dit le baron, vous voici satisfait. Un diplôme sera établi à votre nom. Il ne reste plus qu’à vous prêter à une formalité, qui est l’acquittement du droit d’entrée dans l’Ordre. Il n’est que de quatre louis.
Outre que cette somme était élevée pour moi, je commençais à me défier.
— Ma foi, répondis-je, vous voudrez bien souffrir que, pour cette formalité-là, je prenne quelque temps.
Vous eussiez vu, alors, Monsieur, le baron et ses compagnons changer de physionomie et trahir leur cupidité.
— Point, dit-il, vous êtes, maintenant, en possession de nos pratiques, et il nous importe d’avoir la garantie de votre silence. Me suis-je abusé sur vous ? Vous ne sortirez pas d’ici sans nous avoir donné caution.
Un trait de lumière se fit tardivement en moi.
— Vous vous êtes en effet abusé sur ma crédulité, m’écriai-je. Permettez que, à mon tour, j’use de quelque prudence. Veuillez me prouver que le nom et le titre dont vous vous parez vous appartiennent, et que vous n’êtes pas un rabatteur de ces jeunes gens qui gardent encore un air de leur province, les abordant sous un prétexte, et, pour les exploiter, tablant sur le faible que vous avez découvert en eux.
— Mais c’est une offense de la dernière conséquence…
— Que je suis homme à soutenir, dis-je en mettant la main sur la garde de mon épée.
Le prétendu Grand-Maître avait pris une tout autre contenance. Son masque de feinte élégance s’était évanoui et ne dissimulait plus la bassesse de son visage. Il n’y avait plus en lui l’habile comédien qui s’était plu à me leurrer, mais un coquin furieux d’être mis à sa vraie place. Un de ses complices avait fermé la porte et pris la clef. Le faux baron de Dormeuil exigeait, à présent, que je payasse une rançon pour être libre. Pardieu, Monsieur, je sentis en moi de l’allégresse à pouvoir me dépenser, s’il en était besoin. Je ne fus pas long à bousculer ces trois filous et à les contraindre à me livrer passage, les laissant fort décontenancés de ma résistance. Je donnai, en partant, cet avis à mon dupeur de ne pas trop se faire illusion sur la figure des gens.
Il faut faire bien des écoles, à Paris, Monsieur. Celle-ci, du moins, ne m’a pas coûté cher. Mais quand aurai-je la véritable aventure que j’attends et que, pour vous réjouir, je pourrai vous conter avec quelque fierté ?