XVILe Souper de Chaillot(Suite)

On ne laissait pas, Monsieur, que de s’échauffer. Les propos devenaient de plus en plus libres, du moins était-ce avec esprit. Cette aimable liberté fut gâtée par les histoires ordurières que se plut à conter M. de Fontpeydrouze. Je vous ai dit cette manière de répulsion qu’il m’inspira dès qu’il parut, avec cette assurance avantageuse dont se garderait un homme qui fût vraiment de qualité. Il est bien vrai que, plus on est délicat, plus on s’amuse de bagatelles. Les récits de M. de Fontpeydrouze, qu’il estimait plaisants, n’étaient que fort sales, et ne provoquaient point le rire. Pour l’amener sur les lèvres des convives, il renchérissait sur ces malpropretés.

On vit alors M. Moreau se lever et s’excuser de quitter la compagnie. Il dit, avec simplicité, que la nuit était déjà avancée et qu’il n’avait point accoutumé de se coucher à l’heure où le soleil se lève, qui était celle où, d’ordinaire, il se mettait à l’œuvre, dans son atelier. Peintre de toutes les grâces, d’autant plus charmantes qu’elles sont voilées, il est choqué de la brutalité.

— Vous avez, dit-il à M. de Fontpeydrouze, de petites façons de parler dont il n’y a pas au monde d’appareilleuse qui voulût s’accommoder. Jugez de mon embarras, ajouta-t-il en souriant, j’ai la bourgeoise habitude de tout rapporter à ma femme, qui est une bonne femme, et, encore que nous ne nous piquions ni l’un ni l’autre de bégueulerie, il ne me serait point commode de lui tenir registre de ces discours salés.

— Pardieu ! dit assez insolemment M. de Fontpeydrouze, voici un mari bien scrupuleux.

Je ne sais ce qu’il allait ajouter de malsonnant, mais M. Tournay s’empressa de déclarer que le talent d’un tel maître en son art lui donnait le privilège de la franchise, et que, s’il regrettait, pour ses hôtes et pour lui, la privation causée par ce prompt départ, il admirait trop le pinceau de M. Moreau pour n’avoir point égard aux exigences d’un travail dont le public attendait tant de satisfactions. Quand M. Tournay eut mis un carrosse à sa disposition et l’eut reconduit jusqu’au seuil de la maison, M. de Fontpeydrouze, loin que les égards témoignés par les convives à M. Moreau, lui imposassent, se permit des gorges chaudes sur cet époux si sage et dont les oreilles étaient si susceptibles. M. Tournay le fit taire en protestant que M. Moreau était le plus honnête homme qui fût, et, avec un peu d’impatience, ajouta qu’il ne saurait point bon gré de persiflages à son sujet ; et le Fontpeydrouze, qui avait déjà bu largement, se fit emplir son verre de vin d’Espagne.

Mais la conversation reprit sur un ton léger. M. Joliveau, qui est secrétaire de l’Académie royale de musique, fut amené, je ne me souviens plus de quelle manière, à dessiner de piquants portraits de chanteuses et de danseuses. Il dit qu’il avait vu de trop près ces filles d’Opéra, et qu’il connaissait trop leurs roueries pour être sensible à leurs charmes, et que lui, qui les connaissait toutes et eût eu facilement leurs bonnes grâces, il avait pour maîtresse la femme d’un procureur, plus constante en ses attachements. Il en vint à conter une plaisante mésaventure d’hier, dont on a fort ri aux dépens d’une Mlle Grandi, qui est danseuse en double et qui ne serait rien, sans doute, sans le maître de ballet Laval, qui la trouva à son goût. Elle reçut une lettre d’un Anglais, se disant fort épris d’elle, mais ne se pouvant engager que dans une liaison secrète. Il lui proposait vingt mille livres par mois si elle voulait bien le recevoir quand il le désirerait. Mlle Grandi n’eut garde de refuser cette offre magnifique, et elle répondit le plus favorablement du monde. Le mylord se présenta. C’était un homme de belle mine, qui ne laissa pas que de parler de ses biens immenses et de la fortune que lui laisserait son père. Le marché fut tôt conclu, et l’Anglais se hâta d’user des droits qu’il avait acquis. Il était expéditif en toute affaire. A peine eut-il été heureux qu’il regarda sa montre.

— Mademoiselle, dit-il, je suis un homme d’ordre, et je n’aurais point la conscience en repos, si je n’avais exactement acquitté mes dettes. Souffrez que je fasse un rapide calcul. Voici seize minutes (et j’ose dire qu’elles furent bien employées) que j’ai l’honneur de votre compagnie. Sur le pied de vingt mille livres par mois, je vous suis redevable de sept livres, deux sols, un liard et trois deniers. Veuillez constater que je verse entre vos mains cette somme en bonne monnaie de France. Puis il salua et s’en alla. Les Anglais sont tenus pour gens qui sont de grands originaux. Mlle Grandi pensa qu’il était de ceux-là, se divertit de cette fantaisie, comme d’un trait extravagant, et, le divulgua, pour sa confusion, car le prétendu Crésus d’Angleterre était un mystificateur, qui ne songera jamais à revenir.

Mlle Beauvoisin n’avait ouvert la bouche jusque-là, que pour manger et boire.

— J’accepterais volontiers un tel arrangement, dit-elle, à raison de cent mille livres par mois.

Elle voulut faire le calcul de ce que vaudraient alors seize minutes, mais n’y parvint point.

M. Joliveau, qui a l’esprit caustique, se moqua des travers de ce monde du tripot lyrique, sans excepter les compositeurs. On vient de donner à l’Opéra une pastorale, laCinquantaine, qui est le fruit du génie de M. de La Borde, et M. Joliveau le dépeignit, narquoisement, ivre de sa musique, qu’il trouvait la plus belle qui fût et dont il ne se lassait pas, faisant, aux répétitions, reprendre tous les passages aux musiciens, non qu’ils eussent failli dans l’exécution, mais pour l’entendre encore. Un maladroit, oubliant les égards dus aux œuvres d’un homme aussi riche que le premier valet de chambre du roi, dit un jour qu’un air de M. de La Borde rappelait singulièrement un air de Rameau.

— C’est donc, répliqua le fortuné mélomane, que Rameau devina la beauté de mon inspiration.

Mais je suis, Monsieur, un peu trop novice en ce qui a trait au théâtre pour pouvoir vous rapporter, dans tout leur brillant, ces malignités ; il faut être usagé dans ce milieu pour saisir tout le sel de ces moqueries.

L’entretien allait à bâtons rompus, et je serais fort embarrassé de vous dire comment il allait d’un sujet à un autre. Quelqu’un en vint à parler de la chance, qui est, dans toutes les entreprises, un grand élément de succès. M. du Rozoy, tout philosophe qu’il fût, ayant traité de graves questions, ne laissa pas que de se déboutonner. Au demeurant, dès le premier service, en se ralliant au parti du DrPréval, il avait mis sa philosophie de côté. Son historiette eût même paru fort crue s’il n’eût mis à la conter une adresse que je ne saurais rendre. Il s’agissait d’une duchesse qui, jouant à la loterie royale, eut l’idée de faire choisir les numéros par un fol. Elle se fit conduire dans ce but, à Bicêtre, et exposa sa requête à l’un de ceux qu’on lui représenta comme les plus dérangés d’esprit. Ce fol, transformé en devin, consentit de bonne grâce ; il demanda une plume et écrivit trois numéros sur trois petits billets. Mais, au lieu de les remettre à la duchesse, il en fit des boulettes et les avala.

— Madame, dit-il, ce sera demain le tirage ; je vous réponds que ces numéros sortiront et qu’ils feront un terme. Il ne dépend que de vous de les venir prendre.

Cet insensé avait fait, bien que fort grossièrement, la critique des superstitions.

Mais, Monsieur, ce fut M. Robbé, le poète, qui pensa nous faire mourir de rire. Il est réputé pour l’extrême licence de ses écrits, il déclara toutefois qu’il n’était point l’auteur d’un petit poème dont il avait une copie dans sa poche, ce qu’il déplorait fort. Il l’attribuait à un M. de Saint-Mathieu, réfugié en Hollande. Le vin aidant, qui montait à la tête, on était dans le cas d’en entendre le plus joyeusement du monde la lecture. Ce poème portait le titre bizarre deParapilla. Comme je n’ai point à garder avec vous certains ménagements, je vous dirai, pour votre amusement, ce que j’en ai retenu. Que ne puis-je reproduire le ton de M. Robbé, qui lisait avec une verve étonnante !

Imaginez qu’il s’agit d’un gentilhomme florentin, nommé Rodérigo, qui, ruiné par les grandes dépenses qu’il avait faites pour les femmes, s’était retiré à la campagne, où il cultivait son jardin. Il s’occupait à semer, non sans mélancolie au souvenir de son luxe d’autrefois, quand un inconnu l’aborda et lui demanda ce qu’il plantait. Le seigneur Rodérigo était de méchante humeur, et bien qu’il eût eu, jadis, des habitudes de parfaite politesse, il répondit, d’une façon brutale, en joignant à sa réponse un geste grossier :

— Vous en plantez, eh bien, il en viendra ! répliqua l’inconnu, qui disparut.

Quelle ne fut pas la surprise de Rodérigo quand, au moment de la récolte, il vit que la prophétie s’était accomplie ! Le fruit qui s’élevait de la terre était le plus extraordinaire qui fût. Il regretta fort son incivilité. Dans le temps qu’il exprimait son dépit, l’inconnu se montra : il n’était autre que l’ange Gabriel, touché du repentir du Florentin, Gabriel était plaisant, mais bon. Il consola Rodérigo.

… Calme-toi, mon enfant.Tu viens de voir un singulier prodige,Mais ce n’est rien : prends la plus belle tigeDans un panier, alors, tu la vendrasCent mille écus : c’est le prix, et pour cause,Car aussitôt que l’on verra la chose,Femme ni fille à tous ne manqueraDe s’étonner et de crier :Ah ! Ah !Or, dans l’instant, la divine merveille,Chez celle-là qui poussera ce criS’introduira, mais non pas par l’oreilleEt là, sans cesse, un doux charivariExcitera volupté sans pareille.Si l’on ne dit ce mot :Parapilla !

… Calme-toi, mon enfant.Tu viens de voir un singulier prodige,Mais ce n’est rien : prends la plus belle tigeDans un panier, alors, tu la vendrasCent mille écus : c’est le prix, et pour cause,Car aussitôt que l’on verra la chose,Femme ni fille à tous ne manqueraDe s’étonner et de crier :Ah ! Ah !Or, dans l’instant, la divine merveille,Chez celle-là qui poussera ce criS’introduira, mais non pas par l’oreilleEt là, sans cesse, un doux charivariExcitera volupté sans pareille.Si l’on ne dit ce mot :Parapilla !

… Calme-toi, mon enfant.

Tu viens de voir un singulier prodige,

Mais ce n’est rien : prends la plus belle tige

Dans un panier, alors, tu la vendras

Cent mille écus : c’est le prix, et pour cause,

Car aussitôt que l’on verra la chose,

Femme ni fille à tous ne manquera

De s’étonner et de crier :Ah ! Ah !

Or, dans l’instant, la divine merveille,

Chez celle-là qui poussera ce cri

S’introduira, mais non pas par l’oreille

Et là, sans cesse, un doux charivari

Excitera volupté sans pareille.

Si l’on ne dit ce mot :Parapilla !

Rodérigo, rasséréné, n’a garde de ne pas suivre le conseil, et il trouve comme cliente une belle veuve, pour laquelle le veuvage était pesant, et qui, à l’offre qui lui fut faite, ne laissa pas que de pousser un grandah ! ah !de surprise. Le cadeau de Gabriel atteste aussitôt la vertu dont il est doué. La veuve se récrie.

Et, néanmoins, le premier mouvementSi naturel, fut de se laisser faire,Se résignant, soupirant de grand cœurEt, des deux mains, par excès de pudeur,Cachant ses yeux. Le second, tout contraire,Fut d’écarter, hélas, le téméraire.Mais vains efforts et nouvel embarras,Elle le veut, elle ne le peut pas.— Mon cher Monsieur, voulez-vous que je meure ?Je ne puis plus endurer ce méchant,Ha, par pitié, délivrez-moi sur l’heure !— Très volontiers, prononcez seulement :Parapilla— Fi donc, c’est du grimoire,Vous me trompez. — Non, vous pouvez m’en croire,Le terme est neuf, propre à la chose ! MaisElle frémit et ne dira jamaisCe vilain mot : la charmante hypocriteGagnant ainsi du temps et du plaisir,Et ce ne fut qu’avec un grand soupirQu’elle lâche la parole susdite…

Et, néanmoins, le premier mouvementSi naturel, fut de se laisser faire,Se résignant, soupirant de grand cœurEt, des deux mains, par excès de pudeur,Cachant ses yeux. Le second, tout contraire,Fut d’écarter, hélas, le téméraire.Mais vains efforts et nouvel embarras,Elle le veut, elle ne le peut pas.— Mon cher Monsieur, voulez-vous que je meure ?Je ne puis plus endurer ce méchant,Ha, par pitié, délivrez-moi sur l’heure !— Très volontiers, prononcez seulement :Parapilla— Fi donc, c’est du grimoire,Vous me trompez. — Non, vous pouvez m’en croire,Le terme est neuf, propre à la chose ! MaisElle frémit et ne dira jamaisCe vilain mot : la charmante hypocriteGagnant ainsi du temps et du plaisir,Et ce ne fut qu’avec un grand soupirQu’elle lâche la parole susdite…

Et, néanmoins, le premier mouvement

Si naturel, fut de se laisser faire,

Se résignant, soupirant de grand cœur

Et, des deux mains, par excès de pudeur,

Cachant ses yeux. Le second, tout contraire,

Fut d’écarter, hélas, le téméraire.

Mais vains efforts et nouvel embarras,

Elle le veut, elle ne le peut pas.

— Mon cher Monsieur, voulez-vous que je meure ?

Je ne puis plus endurer ce méchant,

Ha, par pitié, délivrez-moi sur l’heure !

— Très volontiers, prononcez seulement :

Parapilla— Fi donc, c’est du grimoire,

Vous me trompez. — Non, vous pouvez m’en croire,

Le terme est neuf, propre à la chose ! Mais

Elle frémit et ne dira jamais

Ce vilain mot : la charmante hypocrite

Gagnant ainsi du temps et du plaisir,

Et ce ne fut qu’avec un grand soupir

Qu’elle lâche la parole susdite…

La veuve, n’a point pensé payer trop cher une telle merveille, mais elle a une sœur, qui est abbesse, et elle l’aime si tendrement qu’elle ne peut se refuser de lui faire part du secret, et de lui prêter le surprenant bijou. L’abbesse s’enferme si longtemps que les nonnes, inquiètes, ouvrent sa porte. Elle se reposait de douces fatigues. Sœur Agnès, la première aperçoit le fier Tarquin qui, lorsqu’elle a poussé unah ! ah !ne tarde pas à faire son office. On devine si le bel engin est bientôt disputé.

Il vous faudrait dire, Monsieur, comment, alors qu’il est précieusement clos dans sa cassette, il est volé par deux coquins, qui sont arrêtés, et le coffret, dans l’attente de leur jugement, est déposé chez le barigel. Celui-ci a une fille, qui venait de se marier. La curiosité la tente de savoir ce que contient la cassette. Elle l’ouvre, et elle est à ce point saisie par la vue de l’objet rencontré qu’elle a un grandah ! ah !dont, sur-le-champ, elle éprouve l’effet. Que sera désormais son époux, comparé à ce superbe athlète !

Et ce sont bien des aventures encore, qui sont des plus plaisantes, et dont l’inimitable accent de M. Robbé doublait le comique. Le miraculeux butin passe de belles en belles, jusqu’à ce que Gabriel, jugeant qu’il fait tort à l’amour, le reprenne.

Le beau phénix, transporté dans les cieux,Devint le page et l’amant des comètes.Chacun d’ici peut le voir sans lunettes.

Le beau phénix, transporté dans les cieux,Devint le page et l’amant des comètes.Chacun d’ici peut le voir sans lunettes.

Le beau phénix, transporté dans les cieux,

Devint le page et l’amant des comètes.

Chacun d’ici peut le voir sans lunettes.

La lecture de ce poème avait mis la compagnie fort en gaîté. On ne riait pas moins des questions que posait Mlle Beauvoisin, qui est cependant fort loin de l’ingénuité, quand les termes étaient voilés, car elle entend mieux les mots précis.

On s’animait davantage à mesure que l’heure devenait tardive. La lecture de ceParapillaavait ouvert la voie à des propos privés de toute retenue. Ceux-là mêmes, qui n’avaient pris qu’une part effacée à la causerie et n’avaient pas imposé l’attention, s’émoustillaient, et chacun tenait à écouter quelque aventure scabreuse personnelle, ou qu’il donnait pour telle. Dans un grand éclat de voix, c’était déjà le désordre qui suit un festin où tout a été prodigué. Soudain, on tourna les yeux du côté de M. de Fontpeydrouze ; il entreprenait Mlle Beauvoisin pour qu’elle se mît nue, et elle ne se prêtait point à cette fantaisie. Il me faut bien confesser, que les gens d’esprit qui s’étaient rencontrés à cette table étaient, eux aussi, bien près de perdre le sens, sous l’effet des fumées du vin, car ils applaudissaient à cette idée et pressaient cette fille de quitter les vêtements ; ils souhaitaient que, leur donnant l’illusion d’une divinité mythologique, ce fût elle qui remplît leur verre. D’autres, qui s’affranchissaient de toute délicatesse, proposaient qu’on la tirât au sort et que le gagnant n’eût point plus de réserve que n’en avait eu le docteur Préval dans son expérience. La résistance de Mlle Beauvoisin paraissait une offense qu’elle faisait à la compagnie, et on lui demandait, puisqu’on savait du reste qu’elle n’était pas même de moyenne vertu, quelle imperfection elle avait à cacher. Mais, bien qu’entourée de toutes parts (M. de Fontpeydrouze avait déjà découvert sa gorge) elle s’opposait à cette prétention de l’obliger à se déshabiller. Ce n’était point assurément un reste de pudeur, mais bien qu’elle n’eût rien à apprendre de la brutalité de certains appétits, elle n’était point disposée à les satisfaire. Elle trouvait inutile cet étalage de ses charmes que, dans l’état où se trouvaient les convives, on eût peut-être discutés impertinemment. Au demeurant, elle avait été plus sobre que ceux qui l’enserraient, et il était visible que, quel que fût le piquant des propos échangés, elle se fût ennuyée ou n’eût ressenti quelque déception.

Dans le temps qu’on la cernait ainsi, qu’on froissait et déchirait sa robe, elle s’élança vers moi, qui éprouvais quelque gêne de ces sortes de violences faites à une femme, quelle qu’elle fût, et elle me dit :

— Défendez-moi, et je vous appartiendrai de bonne grâce.

J’écartai d’elle, doucement d’abord, sur un ton de badinage, les plus hardis, et, tout en plaisantant, je réussis à les assagir, en leur rendant, par mes remontrances auxquelles je donnais cette bonne humeur, quelque lueur de raison. Mais Fontpeydrouze, que l’ivresse avait tout à fait gagné, s’approcha de si près de Mlle Beauvoisin que je la fis passer derrière moi, en étendant la main pour la protéger. Nous fûmes ainsi face à face.

— Monsieur, dit-il d’une voix alourdie, veut garder la proie pour lui seul ?

Je répondis, en gardant un ton de froide politesse, que je le priais, en premier lieu, de ne pas me faire sentir ainsi son haleine. Il riposta en disant que, s’il se pouvait mieux tenir debout, il me disputerait cette femme, qu’il avait amenée. La scène menaçait de devenir pénible. M. Tournay, qui s’était ressaisi, s’interposa et m’invita, en me frappant amicalement sur l’épaule, à reconduire cette nymphe, si ombrageuse par hasard, puisqu’elle avait fait de moi son chevalier, et qu’elle risquait de troubler l’harmonie d’une réunion qui n’avait été qu’aimable. M. de Fontpeydrouze, au demeurant, n’eût point longtemps soutenu une discussion, car il était tombé devant les pieds d’une chaise, et demandait confusément qu’on l’aidât à s’asseoir plus commodément.

Le logis de Mlle Beauvoisin était situé rue de l’Arche-Pépin, non loin de Saint-Germain-l’Auxerrois. Nous eûmes le loisir de nous entretenir pendant que le carrosse nous y amenait. Elle me remercia de l’aide que je lui avais apportée et voulut bien m’assurer qu’elle tiendrait la promesse qu’elle m’avait faite. Si elle n’avait plus toute la fraîcheur de la première jeunesse, elle ne laissait pas que d’être encore agréable, et, j’étais en disposition d’accepter cette bonne fortune imprévue. Mais elle rafraîchit un peu mon humeur galante en me disant que M. de Fontpeydrouze l’avait fort abusée, en lui promettant de l’introduire dans une société où elle trouverait aisément un riche protecteur, quelqu’un de ces Anglais dont les libéralités étaient fameuses. C’est cet espoir qu’il lui avait fait payer trois louis, mais les convives n’avaient songé qu’à parler, et aucun d’eux ne faisait figure d’entreteneur cousu d’or. S’ils s’étaient allumés à la fin du repas, ce n’était que par jeu, dont elle n’avait à tirer que moquerie, et point d’avantage.

Ces confidences rabaissèrent un peu ma vanité, qui n’avait point à se glorifier beaucoup d’une telle conquête. Du moins m’éclairèrent-elles complètement sur M. de Fontpeydrouze et m’expliquèrent-elles l’instinctive répulsion que j’avais sentie pour lui.

Nous arrivâmes au logis. Je dois rendre cette justice à Mlle Beauvoisin qu’elle avait sa façon de probité. Elle me convia à monter jusqu’au troisième étage de la maison. Devant sa porte, nous nous heurtâmes à un sergent aux gardes qui sortait. Pendant qu’elle m’invitait à entrer, elle eut avec lui un colloque, que je pus entendre à demi. Le sergent la questionnait à mon sujet ; elle lui contait ce qui s’était passé à Chaillot, et, sans embarras, l’engagement qu’elle avait pris envers moi. Des paroles m’échappèrent, mais je perçus celles que prononça l’homme, d’un ton goguenard, en s’en allant :

— Ma chère, il faut toujours payer ses dettes, quitte à tirer profit de cette honnêteté.

Mlle Beauvoisin revint vers moi, mais le tableau qui s’était présenté à mes yeux et la conversation que j’avais surprise m’avaient à la fois édifié et tout à fait refroidi. Je n’avais plus aucune fierté de cette aventure. Mlle Beauvoisin, avec plus de conscience que d’enthousiasme, insista pour qu’elle se pût acquitter.

— Je regarde, dit-elle, ce point-là comme décidé entre nous.

Je lui rendis grâce, et, prétextant la fatigue, je me retirai. Le petit jour était déjà venu. Je suis fâché, Monsieur, de n’avoir pas à vous conter une plus belle fin de cette nuit-là, pendant laquelle, du moins, j’avais recueilli quelques histoires propres à vous divertir.


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