Ce2d’Août1772.
J’étais hier soir, Monsieur, en dispositions assez moroses. Je réfléchissais et l’écart me paraissait bien grand entre mes ambitions, mon désir de belles aventures et la vérité des choses. Je ne suis point avancé dans l’accomplissement de mes desseins. Je songeais non sans dépit, que je n’ai guère justifié mon dédain de la protection que me voulut bien offrir M. Sellon. La dernière fois que je lui fis visite, car j’ai de l’attachement pour cet homme excellent, il me sembla qu’il y avait sur les traits de Mlle Angélique je ne sais quel petit air ironique, quand elle me demanda si j’étais sur la voie de la gloire. Il me fut sensible de démêler cette moquerie, de quelque grâce qu’elle fût encore enveloppée, chez cette charmante fille, qui me fait l’honneur de me témoigner de l’intérêt. Il n’était pas, à ce moment, d’entreprise périlleuse dans laquelle je ne me fusse jeté pour lui donner de moi l’idée que je voudrais qu’elle eût. Mais on ne trouve pas à volonté l’occasion d’un exploit.
J’étais arrivé, en promenant au hasard mes rêveries, au quai de l’École. J’entrai, pour tenter de dissiper ma mélancolie, au café du Parnasse. La chance me servait à souhait, pour me distraire de mes pensées, car je rencontrai M. Robbé, qui nous divertit tant par la lecture d’un croustillant poème. M. Robbé tourne tout au plaisant. Il était assis à une table, seul, paraissant rêver, mais cette rêverie ne devait point être grave, car son visage s’éclairait par instants. Je me permis de l’aborder, en m’excusant de le troubler peut-être dans quelque composition.
— Point du tout, me répondit-ilnescio quid meditans nugarum… Diderot pleure des contes qu’il se fait ; je ris de ceux que j’imagine. J’ai cette particularité de ne pouvoir pas m’ennuyer.
Il me dit complaisamment qu’il n’en était pas moins fort aise de me voir. Nous causâmes, et il faut convenir qu’il a un talent merveilleux pour chasser les humeurs noires. Il n’y avait que quelques minutes que je fusse en sa compagnie, et sa bonne humeur me gagnait. Je lui fis part, néanmoins, de ma déception de ne point parvenir à briller.
— Il faut voir du monde, fit-il, et se mettre au ton de Paris. Hé bien, allons ce soir au Colisée, où nous y trouverons une société nombreuse, bien qu’elle ait toujours l’air d’être perdue, dans ce grand diable de bâtiment à qui on eut l’idée singulière de vouloir faire rappeler les monuments de la Rome antique, mais il s’en faut de beaucoup qu’il en donne l’impression, et l’empereur Vespasien, n’eût jamais songé aux treillages peints de l’extérieur de l’édifice. Les jeux romains étaient aussi tout autres que ceux qui sont offerts aux gens de Paris. Mais on ne vient pas là pour un spectacle, qui est médiocre ; on y vient, les uns pour s’y faire voir, et les autres pour voir ceux-ci.
Un fiacre nous conduisit aux Champs-Élysées ; le Colisée est, en effet, bien au delà de la place Louis XV. En chemin, M. Robbé me dit qu’il se plaisait davantage au Vaux-Hall de Torré, de moins vastes proportions, mais on avait trouvé un moyen péremptoire de supprimer sa rivalité avec ce nouvel établissement ; on l’avait fermé par ordre. Il me conta (puisqu’on ne pouvait nous entendre), que si M. le duc de la Vrillière avait usé de tout son crédit pour imposer cette fermeture, c’est que sa maîtresse était intéressée dans les affaires du Colisée, qui a demandé l’engagement de dépenses considérables.
— L’exemple vient de haut, me dit-il, en baissant instinctivement la voix, bien que nous fussions seuls ; ce sont les femmes qui gouvernent.
Cette manière de théâtre me parut immense, avec je ne sais quelle froideur, malgré sa décoration. Il y a quantité de statues dorées, mais elles sont trop grandes ; elles ornent moins qu’elles n’écrasent. Nous entrâmes dans une vaste cour, suivie d’un vestibule également fort vaste, d’où partaient des galeries circulaires. Je voulus payer mon entrée.
— Laissez donc, fit M. Robbé, en prévenant mon geste, c’est une bagatelle, il n’en coûte qu’une livre deux sols.
Il m’introduisit dans une de ces galeries qui mous mena dans la rotonde, de dimensions excessives, à mon sens, avec ses colonnes presque menaçantes, tant elles sont hautes. C’est la salle de bal, c’est là qu’on revient, après s’être aventuré dans d’autres salles, s’être arrêté dans des cafés qui y attiennent et avoir jeté un coup d’œil, qu’il n’est point de bon ton de prolonger, sur le cirque, où il y a une pièce d’eau pour donner des joutes et qu’on utilise pour des divertissements terminés par des feux d’artifice. Le programme portait qu’on verrait le couronnement de l’Empereur de la Chine, et sur cette pièce d’eau, on lançait déjà quelques petits bateaux en forme de jonques.
— Cela, me dit M. Robbé, est pour les badauds. Retournons dans la rotonde.
On était censé y danser, mais on s’y promenait surtout. Le beau monde arrivait peu à peu. M. Robbé me nomma quelques impures, autour desquelles on s’empressait, et qui faisaient assaut de luxe. Je crois, à la vérité, qu’il connaît tout le monde et a sur chacun une histoire. Je remarquai une personne qui me parut fort séduisante, bien qu’il y eût quelque affectation dans sa coquetterie.
— Vous tombez à merveille, me dit mon compagnon, elle sort de Sainte-Pélagie, qui est un couvent où l’on n’entre point par vocation religieuse. Aussi alla-t-elle un peu loin dans l’imprudence en narguant M. Chaillon de Jonville, un maître des requêtes qui l’entretenait. Celui-ci la surprit dans le temps qu’elle était dans les bras d’un petit officier ; elle trouva fort importune la venue de son protecteur, qui la dérangeait dans ses brûlantes occupations, et elle ne trouva rien de mieux que de l’enfermer par surprise dans un cabinet vitré où il put être témoin d’une scène pour laquelle on n’en prend point ordinairement. Le maître des requêtes contraint d’assister à des ébats qui le mortifiaient fort, persiflé, en outre, quand il fut délivré, rendit plainte, et, puisqu’il avait été prisonnier un moment dans d’insolites conditions, voulut que l’effrontée infidèle tâtât aussi de la prison. Vous la voyez fort entourée. Ce n’est pas d’elle que l’on a ri, et cette aventure ne nuira point à sa fortune.
Un homme de tournure assez épaisse s’approcha d’elle, dans le moment.
— Pardieu, dit M. Robbé, il est des gens qui semblent souhaiter d’être dupés. C’est un gentilhomme polonais, M. de Matowski. On le disait assez bien argenté, mais au train qu’il mène, il sera bientôt sur la paille. Il se piqua d’avoir Mlle Duthé, qui tient le haut du pavé ; encore eut-il la prétention (jugez s’il a une tournure de greluchon) de lui inspirer un sentiment. Je ne vois en elle qu’une blonde fadasse, une figure moutonnière, mais elle est en vogue, M. de Matowski choisissait bien son heure ! Bien qu’elle soit habituellement de froide raison, Mlle Duthé s’était amourachée d’un marquis, en passe d’être ruiné, mais qui tenait fort à elle. M. de Matowski, dans sa fatuité, ne doutait point de son pouvoir de séduction : il ne s’étonna pas de voir ses hommages acceptés. Rendez-vous fut pris pour une nuit. Dans le temps qu’il se flattait d’être heureux, le marquis apparut soudain, témoigna de la plus grande colère, tira son épée et menaça à ce point M. de Matowski, que celui-ci se dut enfuir, dans la Chaussée-d’Antin, en chemise. Or, le survenant était de concert avec Mlle Duthé ; c’était un tour de leur façon pour que M. de Matowski fût engagé d’honneur à réparer le dommage qu’il était censé avoir causé à cette sirène, en lui faisant perdre les prétendues libéralités de l’amant qu’elle affichait.
Le Polonais se piqua de jeu, en effet, se substitua au marquis, fut saigné aux quatre veines, et, pendant que les deux complices se riaient de lui, s’enorgueillissait béatement d’avoir triomphé de la jalousie de son rival. Quoi qu’il soit assez lourd d’esprit, je crois qu’il eut vent, à la fin, de la comédie jouée à son détriment, mais soyez assuré, si coûteuse qu’ait été pour lui la leçon, qu’il est tout prêt à tomber dans un autre panneau.
Je demandai qu’il me désignât cette Mlle Duthé, que j’avais déjà entendu nommer. Mais M. Robbé me répondit qu’elle n’était pas là ce soir.
— Je puis du moins vous montrer Mlle Quincy, qui fut sa femme de chambre, et par là à bonne école. Au demeurant, je la trouve plus piquante qu’elle, et vous voyez qu’elle est en chemin de réussir. Elle aura, elle aussi, son hôtel et son salon, car c’est maintenant chez les courtisanes qu’on vient tenir bureau d’esprit : il n’y a qu’elles qui s’abstiennent d’être spirituelles.
Nous nous assîmes pour regarder ce défilé. M. Robbé était intarissable, et je ne me fais point fort de vous rapporter tous les traits qu’il décocha sur ceux qui passaient.
— Considérez, me dit-il, cet homme d’une parfaite laideur qui se donne l’audace de papillonner, mais à la façon de quelque gros insecte répugnant, parodiant une légère bestiole. Il est fort riche, ce qui ne l’empêche pas d’être avare et de ne payer qu’au plus juste prix les faveurs qu’il réclame, encore qu’il ait les goûts les plus pervers et qu’on raconte sur lui des choses horribles. C’est M. Peixotto, un banquier de Bordeaux, où il est moins souvent qu’à Paris, qui offre plus de ressources à sa dépravation. Puis, à Bordeaux, une certaine aventure a fait faire de lui des gorges chaudes. Je vous la conterai. M. Peixotto allait un jour à ses affaires en une chaise à porteurs, quand il aperçut, dans la rue, une toute jeune béguine. Il s’enflamma aussitôt pour elle. Il fit arrêter sa chaise et commanda à ses porteurs de la suivre et de découvrir son couvent.
On lui vint dire qu’elle appartenait aux Sœurs grises et se nommait sœur Rose. M. Peixotto eut recours à une appareilleuse et déclara qu’il entendait coucher avec sœur Rose. Son désir était tel que, malgré sa juiverie naturelle, il se déclarait prêt aux plus grands sacrifices. L’appareilleuse demanda seulement le temps de s’édifier. Elle ne tarda pas à porter la réponse. La chose était possible, mais serait coûteuse, en raison des difficultés qu’elle présentait. Tant de précautions s’imposaient ! La béguine était vertueuse, toute novice des choses de l’amour. Pour la décider, pour assurer la sûreté d’un tendre commerce avec elle, il ne faudrait pas débourser moins de cinq cents louis. M. Peixotto se récria : quelle que fût la passion qu’il éprouvait, la somme lui paraissait bien forte. Il marchanda, mais n’obtint point de rabais.
L’appareilleuse était une fine mouche. Elle n’avait point fait le siège du couvent. Elle avait aussitôt songé à une fille de son entourage qui, bien stylée et habilement travestie, jouerait à merveille le rôle de sœur Rose, avec laquelle, d’après la description faite par le banquier, elle pouvait avoir quelque ressemblance. Cette fille remplit fort bien son personnage, simulant la pudeur alarmée, s’effrayant du péché qu’elle allait commettre, se refusant alors qu’elle était sur le point de céder : ces manigances ne faisaient qu’aiguillonner M. Peixotto. Le mystère de ces entrevues le ravissait, mais l’ingénue, en le faisant languir, exposait les dangers qu’elle courait et peu à peu, par sa résistance, augmentait le prix de sa défaite. Supposé qu’elle fût convaincue d’un si grand manquement à ses devoirs, elle serait chassée du couvent.
Ce ne serait pas trop de mille louis pour qu’elle se pût établir. La passion ne mettait plus ce vorace d’amour dans le cas de rien refuser. Enfin, il goûta furieusement les joies auxquelles il avait prétendu. Mais la déception ne tarda guère, car il lui fut impossible de méconnaître les suites fâcheuses de cet entraînement. La béguine avait insinué dans ses veines un poison qu’elle portait. Cette découverte l’atterra. C’était avoir payé bien cher des prémices qui n’en étaient point.
Un autre que lui n’eût pensé qu’à se taire, mais ce ne fut point le parti qu’il prit. La colère et l’avarice le déterminèrent à la démarche la plus singulière. Il alla trouver la supérieure du couvent des sœurs grises et se plaignit à elle, de la façon la plus grossière, en lui disant que sœur Rose était une exécrable coquine et qu’il saurait dévoiler les infamies de cette maison qui, sous les dehors de la piété, était un repaire de prostituées ; que, le mal étant fait, il entendait au moins rentrer dans l’argent qu’il avait dépensé. La supérieure avait du sang-froid : elle congédia cet enragé ; elle voulut savoir le mot de l’énigme. Elle fit examiner sœur Rose, la véritable sœur Rose, par un chirurgien, et cet examen fut tout à l’honneur de la religieuse, déclarée parfaitement neuve. Elle s’en fut alors trouver un commissaire, qui s’avisa qu’il y avait eu substitution. Il fit diligence dans son enquête, retrouva la rusée matrone qui avait combiné cette duperie, la fit emprisonner et porta l’affaire devant la justice. M. Peixotto fut condamné à faire amende honorable au couvent, et, pour la calomnie dont il s’était rendu coupable, à des dommages-intérêts considérables. Il fut la risée de Bordeaux, et c’est pourquoi il se plaît peu maintenant dans cette ville, où l’on ne se fait pas faute de clabauder sur lui. On raconte encore bien autre chose qui atteste la bizarrerie de ses vices. C’est ainsi que…
Il s’interrompit pour saluer un jeune officier auquel il voulut bien me présenter, et qu’il nomma M. Choderlos de Laclos, en ajoutant que les Lettres pouvaient faire fond sur lui.
— Hé bien, lui demanda-t-il, venez-vous chercher ici quelque bonne fortune ?
— Hélas, répondit M. de Laclos, mon congé de semestre est fort entamé déjà, et il me faudra retourner à Grenoble, mais je mets à profit le temps que je passe à Paris ; je vois les mœurs de mon siècle ; elles m’inspireront peut-être un livre.
— Savez-vous qu’on vous trouve bien téméraire ? — Moi ? — On se dispute les copies de votreÉpître à Margot. — Une bagatelle. — Mais elle a inquiété en haut lieu :
A ses discours fastidieux,Succède un stupide silence,Mais Margot a de si beaux yeuxQu’un seul de ses regards vaut mieuxQue fortune, esprit et naissance.
A ses discours fastidieux,Succède un stupide silence,Mais Margot a de si beaux yeuxQu’un seul de ses regards vaut mieuxQue fortune, esprit et naissance.
A ses discours fastidieux,
Succède un stupide silence,
Mais Margot a de si beaux yeux
Qu’un seul de ses regards vaut mieux
Que fortune, esprit et naissance.
— Franchement, ajouta M. Robbé, en écrivant ces petits vers, pensâtes-vous à la personne à laquelle le public les a spontanément appliqués ?
— Chut !
— Je tiens de bonne source que Mme du Barry s’en offensa. Ils font du bruit, trop de bruit pour votre bien, peut-être, et ce serait pour vous un sage parti que de regagner votre garnison, et de vous faire oublier.
— Je vous remercie de cet avis, dit assez froidement M. de Laclos. Je réfléchirai à l’usage que j’en ferai.
M. Robbé est un homme dont l’esprit est si curieusement bâti que je me demandai si le conseil qu’il donnait était inspiré par une sincère amitié, ou (tout plaisant qu’il soit, il a les travers des gens de lettres) si quelque secrète jalousie ne l’incitait pas à éloigner un futur rival, dont il reconnaissait les talents.
Ce furent d’autres rencontres et chaque fois, M. Robbé avait un mot piquant. Nous nous assîmes de nouveau, et il se plut à dessiner le portrait de ceux qui passaient devant nous.
— Regardez ce petit homme-là, me dit-il. Il offre un parfait exemple de l’art de se pousser dans le monde. C’est un conseiller au Parlement, M. de Roye. On ne l’imagine point confiné dans son cabinet et se piquant de la gravité d’un magistrat. Il est vif comme la poudre et il est fort insinuant. Il n’est point jusqu’à l’exiguïté de sa taille qu’il n’ait tournée à son avantage. Elle lui permit de se glisser partout, d’être accepté sans conséquence, de se faufiler dans toutes les sociétés, et, y étant entré, d’y demeurer. Il n’a point de naissance et n’avait pas de fortune. Il trouva cependant des protecteurs et des appuis. Il les dut à son habileté à divertir les gens, et j’admire comment, parti de sa province avec le plus mince bagage, il arriva à faire sa trouée et à occuper (et avec quelles subtiles précautions, pour ne porter ombrage à personne), un office auquel il ne semblait point destiné. Il eut le secret de se trouver toujours au moment même où il pouvait rendre un léger service, dont on lui devait savoir gré. M. de Roye fut quelque temps dans les bonnes grâces d’une marquise assez mûre, qui ne pouvait plus se passer de lui, mais elle mourut avant d’avoir fait le testament qu’il l’amenait à faire peu à peu en sa faveur, et ce fut une des rares fois qu’il fut pris en faute : encore un accident avait-il déjoué ses projets bien conçus. Il n’était pas homme à demeurer longtemps au dépourvu. L’ambition lui vint d’un bon mariage assurant son avenir. Il jeta son dévolu sur la famille d’un traitant enrichi, qui avait une fille fort avenante. Il lui fut aisé de se faire chérir par le père, dont il flatta la vanité, par la mère, qu’il accabla de compliments et même par la fille qu’il amusa. Et tout allait le mieux du monde quand apparut, arrivant de sa garnison lointaine, un grand diable d’officier brutal, M. La Rivière, qui, ayant eu vent de ce projet d’union, venait mettre le holà.
On n’avait oublié qu’une chose : c’est que, en des temps moins prospères, la fillette lui avait été promise, dès l’enfance. M. La Rivière, qui vivait tranquille avec son bon billet, n’avait pas laissé que de ressentir soudain la plus épouvantable fureur. Il entendait faire valoir ses droits, comme si on en a sur le cœur d’une femme, autres que ceux qu’on a vraiment acquis en lui plaisant.
Oui, certes, il y avait eu conventions, lettres, voire arrangements de dot, mais c’était le passé, et les dispositions nouvelles agréaient infiniment mieux à chacun, sauf à l’officier, naturellement. L’invasion du jaloux ne pouvait point, cependant, ne pas troubler la famille, qui redoutait ses violences. Éviter M. La Rivière, il n’y fallait pas penser ; si on lui eût fermé la porte, il fût entré par la fenêtre ; cet homme-là était de la dernière obstination. On tâcha de l’amadouer, mais ce fut peine perdue. Seul, le petit M. de Roye semblait parfaitement tranquille. Il avait son idée : il a toujours des idées ; il en a pour toutes les circonstances. Le choc entre M. La Rivière et le conseiller était inévitable ; il ne tarda pas à se produire. Le grand officier, qui avait fini par comprendre qu’on se jouait de lui, aborda M. de Roye, lui déclarant qu’il fallait cesser ses assiduités auprès de la demoiselle, ou se battre.
— Monsieur, dit M. de Roye, en se haussant sur la pointe des pieds, rien ne saurait m’intimider ; j’accepte le défi.
La Rivière sourit dédaigneusement. A la vérité, il lui paraissait trop commode, à lui, homme d’épée, d’avoir raison de ce dérisoire adversaire, et il fallut toute sa rancune pour qu’il dissimulât un sourire de pitié.
— A demain donc, Monsieur, dit-il.
— Non point, répliqua le bouillant de Roye, tout de suite.
— Soit, mais je vous tiens déjà pour un homme mort.
On se rencontra dans un endroit propice, au fond des Champs-Élysées. Il se trouvait là une place nette, faite à souhait pour n’y être point dérangé. M. de Roye avait amené un ami comme témoin. M. La Rivière avant d’entrer dans les taillis, avait prié un passant de l’assister. Les épées s’engagèrent. La Rivière n’eut pas plus tôt étendu le bras que M. de Roye poussa un cri et tomba à la renverse.
— C’en est fait de moi… gémit-il… aïe, aïe ! Que j’ai mal ! Je suis percé de part en part. Qu’on aille vite quérir un confesseur !
Ces plaintes attirèrent quelques personnes. La Rivière demeurait immobile, comme frappé de stupeur, et, en effet, il n’avait point conscience d’avoir senti grande résistance à son fer. Mais on commençait à s’attrouper et le cas lui paraissait tout à coup des plus graves. N’avait-il pas manifestement abusé de sa force contre ce chétif ? Et le fait même de s’être attaqué à un conseiller et de l’avoir rayé du nombre des vivants pouvait le mener loin.
Il perdit la tête, se jugea perdu et estima qu’il n’avait d’autre parti à prendre que la fuite. Heureux si, par là, il échappait aux suites de son équipée. Il sortit le soir même de Paris, en poste, et s’alla réfugier à Dourdan, chez un parent, en attendant qu’il pût rejoindre son régiment, n’ayant plus que le souci de se faire oublier, outre que le remords le travaillait d’avoir terriblement mis à mal, dès la première passe, un homme inexpert au jeu des armes.
Il garda sa retraite pendant un mois, jusqu’à ce que le hasard amenât dans ses parages une personne qu’il connaissait.
— Hé bien, lui demanda-t-il, quel bruit cause à Paris, mon malheureux coup d’épée ? Je ne sais rien et n’osais m’enquérir de rien.
— Quel coup d’épée ?
— Mais celui par lequel j’ai eu le malheur de tuer M. de Roye.
— M. de Roye ?… Il s’est marié voici huit jours, et il est le mieux portant du monde…
Il fallut bien que M. La Rivière comprît qu’il avait été joué. Aussitôt après son départ, M. de Roye, qui avait contrefait le mourant, s’était levé, de fort belle humeur, en riant aux éclats, n’ayant point la plus petite blessure. Il avait subtilement tout calculé, tout pesé, et n’avait point trouvé de meilleur moyen de se débarrasser du gêneur, que de feindre de le pousser à bout, de lui donner la réplique sur un ton de bravache et de pousser la comédie, jusqu’au point où il la voulait mener… Une fois de plus, la ruse avait triomphé de la force.
Je ne pus me garder de plaindre, en dépit des moqueries de M. Robbé, ce M. La Rivière.
— Parbleu, Monsieur, dis-je, n’avez-vous point quelque dégoût, à force d’être instruit de tant de vilenies ?
— Que voulez-vous, mon enfant, il faut vivre avec son temps !
— Il est pourtant d’honnêtes gens.
— Il est vrai, mais ils ne font point de bruit. Il se peut bien, toutefois, qu’ils amassent bien des ressentiments et qu’ils aient leur tour, mais ajouta-t-il avec quelque cynisme, je risquerais trop de perdre à ce changement des mœurs.
Dans le temps que nous nous retirions, j’aperçus, dans une salle voisine de la rotonde, en conversation avec une nymphe fort fardée, ce M. de Fontpeydrouze, pour lequel je ne saurais plus avoir que du mépris, en raison de tout ce que je sais de lui. Il me vit et ne se souvenant plus, ou ne voulant plus se souvenir de notre commencement de querelle, il me fit, de la main, un signe qu’on eût pu prendre pour un témoignage d’une habituelle familiarité. Mais, j’entends ne point paraître de ses amis, et je détournai la tête.