XCIX

Paris, 4 juin 1863.

Cher bon ami,

Je suis fâché de vous avoir causé une fatigue; je vois bien, à la physionomie tremblée de vos lettres, que votre main était mal assurée en m'écrivant. Je vous en prie donc, gardez-vous de m'envoyer de longues appréciations de mes tentatives musicales. Cela ressemblerait à des feuilletons, et je sais trop ce que ces horribles choses coûtent à écrire, même quand on est joyeux et bien portant;miseris succurrere disco. Il me suffit de vous avoir un instant distrait de vos souffrances.

Nous voilà enfin, Carvalho et moi, attelés à cette énorme machine desTroyens. J'ai lu la pièce, il y a trois jours, au personnel assemblé du Théâtre-Lyrique, et les répétitions des chœurs vont commencer. Les négociations entamées avec madame Charton-Demeur ont abouti; elle est engagée pour jouer le rôle de Didon. Cela fait un grand remue-ménage dans le monde musical de Paris. Nous espérons pouvoir être prêts au commencement de décembre. Mais j'ai dû consentirà laisser représenter les trois derniers actes seulement, qui seront divisés en cinq et précédés d'un prologue que je viens de faire, le théâtre n'étant ni assez riche ni assez grand pour mettre en scènela Prise de Troie. La partition paraîtra néanmoins telle que vous l'avez, avec un prologue en plus. Plus tard, nous verrons si l'Opéra s'avisera pas de donnerla Prise de Troie.

Adieu, cher ami. Portez-vous bien.

Paris, 27 juin 1863.

Cher ami,

J'arrive de Strasbourg moulu, ému...L'Enfance du Christ, exécutée devant un vraipeuple, a produit un effet immense. La salle, construitead hocsur la place Kléber, contenait huit mille cinq cents personnes, et néanmoins on entendait de partout. On a pleuré, on a acclamé, interrompu involontairement plusieurs morceaux. Vous ne sauriez vous imaginer l'impression produite par le chœur mystique de la fin: «O mon âme!» C'était bien là l'extase religieuse que j'avais rêvée et ressentie en écrivant. Un chœursans accompagnement de deux cents hommes et de deux cents cinquante jeunes femmes, exercés pendant trois mois! On n'a pas baissé d'un demi-quart de ton. On ne connaît pas ces choses-là à Paris. Au dernierAmen, à ce pianissimo, qui semble se perdre dans un lointain mystérieux, une acclamation a éclaté à nulle autre comparable; seize mille mains applaudissaient. Puis une pluie de fleurs... et des manifestations de toute espèce. Je vous cherchais de l'œil dans cette foule.

J'étais bien malade, bien exténué par mes douleurs névralgiques... il faut tout payer... Comment vont les vôtres (douleurs)? Vous paraissez bien souffrant dans votre dernière lettre. Donnez-moi de vos nouvellesen trois lignes.

Me voilà replongé dans la double étude deBéatriceet desTroyens. Madame Charton-Demeur s'est passionnée pour son rôle de Didon à en perdre le sommeil. Que les dieux la soutiennent et l'inspirent:Di morientis Elyssæ!Mais je ne cesse de lui répéter:

—N'ayez peur d'aucune de mes audaces, et ne pleurez pas!

Malgré l'avis de Boileau,pour me tirer des pleurs, il ne faut pas pleurer.

P.-S.—Je serai à Bade pour remonterBéatricedu 1eraoût au 10, etbien seul. Si vous en aviez la force, vous feriez œuvre pie de m'envoyer là quelques lignes, poste restante.

Mon directeur, Carvalho, vient enfin d'obtenir pour le Théâtre-Lyrique une subvention de cent mille francs. Il va marcher sans peur maintenant; ses peintres, ses décorateurs, ses choristes sont à l'œuvre; son enthousiasme pourles Troyensgrandit. L'année a été brillante dès le commencement; sera-t-elle de même à sa fin? Faites des vœux!

8 juillet 1863.

Cher ami,

Ce n'est pas ma faute, j'ai la conscience bien nette au sujet de la peine que vous avez prise de m'écrire une si longue et si éloquente lettre. Je vous avais même prié de n'en rien faire. Écrire desfeuilletonssans y être forcé!... et malade et souffrant comme vous êtes!... Mais, heureusement, je n'ai plus rien à vous envoyer. J'ai reçu le petit volume (trop petit) d'Ephisio. Je l'emporterai avec moi à Bade, afin de le donner à Théodore Anne, si je le trouve. Il peut en effetécrire quelque chose de bien senti là-dessus. Vous m'enverriez un autre exemplaire. C'est par Cuvillier-Fleury que je voudrais voir apprécierTraître ou Hérosdans leJournal des Débats. Mais tout ce monde-là est insaisissable. Il y a près d'un an que je n'ai vu Fleury; il n'est que rarement à Paris. LeJournal des Débatsest très dédaigneux à mon endroit; on n'y parle presque jamais de ce qui m'intéresse le plus...

Je ne vous écris que ces quelques mots pour vous gronder de m'avoir envoyé tant de si belles choses. Je vous quitte pour aller faire répéter monAnna soror, qui me donne des inquiétudes[9]. Cette jeune femme est belle, sa voix de contralto est magnifique; mais elle est l'antimusique incarnée; je ne savais pas qu'il existât un si singulier genre de monstres. Il faut lui apprendre tout, note par note, en recommençant cent fois. Et il faut que je la style un peu pour une répétition qui aura lieu chez moi dans quelques jours avec madame Charton-Demeurs. Didon se fâcherait si lasororne savait pas son duoReine d'un jeune empire, qu'elle chante, elle, si admirablement. Après quoi, nous irons, Carvalho et moi, chez Flaubert, l'auteur deSalammbô, le consulter pour les costumes carthaginois.

Ne me donnez plus de regrets... J'ai dû me résigner. Il n'y a plus de Cassandre. On ne donnera pasla Prise de Troie; les deux premiers actes sont supprimés pour le moment. J'ai dû les remplacer par un prologue, et nous commençons seulement à Carthage. Le Théâtre-Lyrique n'est pas assez grand ni assez riche, et cela durait trop longtemps. En outre, je ne pouvais trouver une Cassandre.

Tel qu'il est, ainsi mutilé, l'ouvrage avec son prologue, et divisé néanmoins en cinq actes, durera de huit heures à minuit, à cause des décors compliqués de la forêt vierge et du tableau final, le bûcher et l'apothéose du Capitole romain.

Paris, 24 juillet 1863.

Cher ami,

J'ai vu, il y a quelques jours, M. Théodore Anne; je lui ai parlé de votre livre, et il m'a promis d'en faire le sujet d'un article dansl'Union. En conséquence, je lui ai porté le volume. Il s'agit maintenant de voir quand il tiendra parole.

Lisez-vous régulièrementl'Union?

Je parlerai aussi à Cuvillier-Fleury aussitôt que je pourrai le joindre. On m'a rendu l'autre exemplaire deTraître ou Héros, je le lui donnerai.

Adieu; je vais tout à l'heure avoir une répétition de mes trois cantatrices, chez moi; je n'ai que le temps de vous serrer la main. Je ne partirai pour Bade que le 1eraoût.

Tout à vous.

Mardi, 28 juillet 1863.

Quelle belle chose que la poste! nous causons ensemble à distance, pour quatre sous. Y a-t-il rien de plus charmant?

Mon fils est arrivé hier du Mexique, et, comme il a obtenu un congé de trois semaines, je l'emmène avec moi à Bade. Ce pauvre garçon n'est jamais à Paris quand on exécute quelque chose de mes ouvrages. Il n'a entendu en tout qu'une exécution duRequiem, quand il avait douze ans. Figurez-vous sa joie d'assister aux deux représentations deBéatrice. Il va repartir pour la Vera-Cruz en quittant Bade; mais il sera de retour au mois de novembre, pour la première desTroyens.

Non, il ne s'agissait pas de répéter le trio «Jevais d'un cœur aimant...», qui est parfaitement su; il s'agissait de travaillerles Troyens, et j'avais ce jour-là Didon—Anna—et Ascagne. Ces dames savent maintenant leur rôle; mais c'est dans un mois seulement que tout le monde répéterachaque jour. J'ai vendu la partition à l'éditeur Choudens quinze mille francs. C'est bon signe quand on achète d'avance.

Madame Charton sera une superbe Didon. Elle dit admirablement tout le dernier acte; à certains passages, comme celui-ci:

Esclave, elle l'emporte en l'éternelle nuit!

elle arrache le cœur.

Seulement, quand elle veut faire des nuances de pianissimo, elle a quelques notes qui baissent, et je me fâche pour l'empêcher de chercher de pareils effets, trop dangereux pour sa voix.

Je me suis fait deux ennemies de deux amies (madame Viardot et madame Stoltz), qui, toutes les deux, prétendaient au trône de Carthage.Fuit Troja...Les chanteurs ne veulent pas reconnaître du temps l'irréparable outrage.

Adieu, cher ami; je pars dimanche.

Dimanche matin, octobre 1863.

Je reçois votre lettre, et j'ai le temps de vous dire que les répétitions desTroyensont un succès foudroyant. Hier, je suis sorti du théâtre si bouleversé, que j'avais peine à parler et à marcher.

Je suis fort capable de ne pas vous écrire le soir de la représentation; je n'aurai pas ma tête.

Adieu.

Jeudi, 5 novembre 1863.

Mon cher Humbert,

Succès magnifique; émotion profonde du public, larmes, applaudissements interminables, etun siffletquand on a proclamé mon nom à la fin. Leseptuoret leduo d'amouront bouleversé la salle; on a fait répéter leseptuor. Madame Charton a été superbe; c'est une vraie reine; elle était transformée; personne ne lui connaissait ce talent dramatique. Je suis tout étourdi de tant d'embrassades. Il me manquait votre main.

Adieu.

Mille amitiés.

10 novembre 1863.

Mon cher Humbert,

Je vous enverrai plus tard une liasse de journaux qui parlent desTroyens; je les étudie. L'immense majorité donne à l'auteur d'enivrants éloges.

La troisième représentation a eu lieu hier, avec plus d'ensemble et d'effet que les précédentes. On a redemandé encore le septuor, et une partie de l'auditoire a redemandé le duo d'amour, trop développé pour qu'on puisse le redire. Le dernier acte, l'air de Didon,Adieu, fière cité, et le chœur des prêtres de Pluton, qu'un de mes critiques appelle leDe profundis du Tartare, ont produit une immense sensation. Madame Charton a été d'un pathétique admirable. Je commence seulement aujourd'hui à reprendre, comme la reine de Carthage, lecalmeet lasérénité. Toutes ces inquiétudes, ces craintes, m'avaient brisé. Je n'ai plus de voix; je puis à peine faire entendre quelques mots.

Adieu, cher ami; ma joie redouble en songeant qu'elle devient vôtre.

Mille amitiés dévouées.

Jeudi 26 novembre 1863.

Mon cher Humbert,

Je suis toujours au lit. La bronchite est obstinée, et je ne puis voir représenter mon ouvrage. Mon fils y va tous les deux jours et me rend compte en rentrant des événements de la soirée. Je n'ose vous envoyer cette montagne, toujours croissante, de journaux. Vous avez dû lire le superbe article de Kreutzer dansl'Union. Je suis, en ce moment, en négociation avec le directeur du Théâtre de la reine, à Londres. Il est venu entendreles Troyens, et il a la loyauté de s'en montrer enthousiaste. La partition est déjà vendue à un éditeur anglais. Cela paraîtra en italien. Voilà toutes mes nouvelles; donnez-moi des vôtres.

Adieu.

Mille amitiés.

Le grand-duc de Weimar vient de me faire écrire, par son secrétaire intime, pour me féliciter sur le succès desTroyens. Sa lettre a paru partout. N'est-ce pas une attention charmante?

On n'est pas plus gracieux, on n'est pas plus prince, on n'est pas plus intelligent Mécène.

Vous seriez ainsi, si vous étiez prince.

Adieu.

14 décembre 1863.

Merci, cher ami, de votre sollicitude. Je tousse toujours jusqu'aux spasmes et aux vomissements; mais je sors pourtant, et j'ai assisté aux trois dernières représentations de notre opéra. Je ne vous ai pas écrit parce que j'avais trop de choses à vous dire. Je ne vous envoie pas de journaux; mon fils s'est amusé à recueillir les articles admiratifs ou favorables; il en a maintenant soixante-quatre. J'ai reçu hier une lettre admirable d'une dame (grecque, je crois), la comtesse Callimachi; j'en ai pleuré.

La représentation d'hier soir a été superbe. Madame Charton et Monjanze se perfectionnent réellement de jour en jour. Quel malheur que nous n'ayons plus que cinq représentations! madame Charton nous quitte à la fin du mois; elle avait fait un sacrifice considérable en acceptant l'engagement du Théâtre-Lyrique pour monterlesTroyens, et pourtant elle reçoit six mille francs par mois... Il n'y a pas d'autre Didon en France; il faut se résigner; mais l'œuvre est connue, c'était là l'important.

On va exécuter à Weimar, au concert de la cour, le 1erjanvier, la scène entre Chorèbe et Cassandre, au premier acte de laPrise de Troie.

J'écris comme un chat; je suis tout hébété. Le sommeil me gagne, il est midi.

Adieu, cher ami.

8 janvier 1864.

Mon cher Humbert,

Je suis de nouveau cloué dans mon lit depuis neuf jours. Je profite d'un moment où je souffre un peu moins pour vous remercier de votre lettre. Je vous renverrais aussi votre hymne à quatre parties si j'avais la partition d'Alceste; mais il faudra que je me la fasse prêter. Vos vers vont à peu près sur la musique; mais il y a quelques syllables de trop qui vous ont obligé d'altérer la divine mélodie. Je crains aussi que, pour la facilité du chant, qui ne doit jamais être forcé, vous ne soyez obligé de baisser le morceau d'unetierce mineure (enminaturel), surtout si vous avez des voix de soprano sans lesquelles la moitié de l'effet sera perdu.

Mon fils est reparti avant-hier.

Le prétendu poème dont vous me parlez a été écrit par un monsieur qui s'est prononcé énergiquement en ma faveur.

Mais, par malheur, ses vers sont si méchants, qu'il devrait se garder de les montrer aux gens.

Je n'ai pas la force de vous écrire plus au long; ma tête est comme une vieille noix creuse.

Remerciez madame Ferrand de son bon souvenir.

Adieu, cher ami.

12 janvier 1864.

Mon cher Humbert,

Ne vous impatientez pas, je n'ai pu encore me procurer la grande partition d'Alceste. On m'a apporté l'autre jour la partition de piano, que l'arrangeur (le misérable!) s'est permis de modifier précisément dans la marche. Mais, d'ici à quelques jours vous aurez vos quatre parties de chant.

Je vous répète que vos vers ne vont qu'à peu près. Il ne faut pas tenir compte des préjugés français pour adapter à cette sublime musique des vers qui aillent tout à fait bien; le premier vers doit être deneufpieds à terminaison féminine, le second dedixpieds à terminaison masculine, le troisième semblable au premier, le quatrième semblable au second.

notation musicale

Mais je vous désignerai cela plus clairement en vous envoyant le petit manuscrit. Sur cette musique, si parfaitement belle, il faut que la parole puisse aller comme une draperie de Phidias sur le nu de la statue. Cherchez avec un peu de patience, et vous trouverez. Ils ont fait des paroles en Angleterre sur ce même chant pour les cérémonies protestantes; j'aime mieux ne pas les connaître.

Le monsieur dont vous me parliez l'autre jour m'a encore adressé des vers ce matin. Je vous les envoie.

Je suis toujours dans mon lit, et j'écris comme un chat.... malade.

Adieu, cher ami.

Mille amitiés.

Jeudi matin, 12 janvier 1864.

Cher ami,

Je connaissais l'article duContemporain; l'auteur me l'avait envoyé avec une très aimable lettre.

Gaspérini va faire ces jours-ci une conférence publique surles Troyens.

Je viens de corriger la première épreuve de votre hymne; vous recevrez vos exemplaires dans quelques jours.

Adieu; mes douleurs sont si fortes ce matin que je ne puis écrire sans un horrible effort.

A vous.

17 janvier 1864.

Cher ami,

Voilà la chose. C'est mille fois sublime, c'est à faire pleurer les pierres des temples... Vous n'avez pas besoin de faire un second couplet, chaque reprise devant se dire deux fois. Ce serait trop long, et l'effet en souffrirait beaucoup. Vous verrez deux ou trois changements de syllabes que vous arrangerez comme vous le jugerez convenable. Les parties n'étant pas toutes parallèles, il a fallu, pour les ténors et les basses, faire ce changement. Il faut vous dire qu'en certains endroits, la partie d'alto ténor est fort mal écrite par Glück; il n'y a pas un élève qui osât montrer à son maître une leçon d'harmonie aussi maladroitement disposée sous certains rapports. Mais la basse, l'harmonie et la mélodie sublimisent tout. Je crois, si vous avez des femmes ou des enfants, que vous pourrez laisser le morceau en sol; mais il ne faut pas crier; il faut que tout cela s'exhale comme un soupir d'amour céleste. Sinon, mettez le tout en mi-dièze.

Adieu.

12 avril 1864.

Mon cher Humbert,

Merci de votre lettre et des nouvelles à peu près satisfaisantes que vous me donnez de votre santé. Voilà, je crois, enfin le soleil qui semble vouloir nous sourire. Nous avons bien besoin de chaleur tous les deux. Je suis, moi, presque aussi éprouvé que vous par mon infernale névrose. Je passe dix-huit heures sur vingt-quatre dans mon lit. Je ne fais plus rien que souffrir; j'ai donné ma démission au journal desDébats. Je suis aussi d'avis que vous fassiez graver votre hymne avec la musique de Glück; mais choisissez le meilleur graveur de Lyon, et, quand vous aurez fait corriger les épreuves, revoyez-les vous-même mot à mot et note à note. Cela ne coûtera pas grand'chose, et, si les églises s'en emparent, cela peut rapporter de l'argent. Vous avez tout intérêt à ne pas le marquer plus de deux francs l'exemplaire. Les frais seront peut-être d'une trentaine de francs, tout au plus.

Adieu; me voilà déjà à bout de forces, et je dois terminer ma lettre.

Mille amitiés dévouées

Paris, 4 mai 1864.

Comment vous trouvez-vous, cher ami? comment la nuit? comment le jour? Je profite de quelques heures de répit que me laissent aujourd'hui mes douleurs pour m'informer des vôtres.

Il fait froid, il pleut; je ne sais quoi de tristement prosaïque plane dans l'air. Une partie de notre petit monde musical (je suis de celle-là) est triste; l'autre partie est gaie, parce que Meyerbeer vient de mourir. Nous devions dîner ensemble la semaine dernière; ce rendez-vous a été manqué.

Dites-moi si je vous ai envoyé une partition intituléeTristia, avec cette épigraphe d'Ovide:

Si vous ne l'avez pas, je vous l'enverrai, puisque vous aimez à lire des choses gaies. Je n'ai jamais entendu cet ouvrage. Je crois que le premier chœur en prose: «Ce monde entier n'est qu'une ombre fugitive,» est une chose. Je l'ai fait à Rome en 1831.

Si nous pouvions causer, il me semble que tout près de votre fauteuil je vous ferais oubliervos souffrances. La voix, le regard ont une certaine puissance que le papier n'a pas. Avez-vous au moins devant vos fenêtres des fleurs et des frondaisons nouvelles? Je n'ai rien que des murs devant les miennes. Du côté de la rue, un roquet aboie depuis une grande heure, un perroquet glapit, une perruche contrefait le cri des moineaux; du côté de la cour chantent des blanchisseuses, et un autre perroquet crie sans relâche: «Portez... arrm!» Que faire? la journée est bien longue. Mon fils est retourné à son bord, il repartira de Saint-Nazaire pour le Mexique dans huit jours. Il lisait l'autre semaine quelques-unes de vos lettres et me félicitait d'être votre ami. C'est un brave garçon, dont le cœur et l'esprit se développent tard, mais richement. Heureusement pour moi, j'ai des voisins, presque à ma porte (musiciens lettrés), qui sont pleins de bonté; je vais souvent chez eux le soir; on me permet de rester étendu sur un canapé et d'écouter les conversations sans y prendre trop de part. Il n'y vient jamais d'imbéciles; mais, quand cela arrive, il est convenu que je puis m'en aller sans rien dire. Je n'ai pas eu de rage de musique depuis longtemps; d'ailleurs, Th. Ritter joue en ce moment les cinq concertos de Beethoven avec un délicieux orchestre tousles quinze jours, et je vais écouter ces merveilles. NotreHaroldvient d'être encore donné avec grand succès à New-York... Qu'est-ce qui passe par la tête de ces Américains?

Adieu; ne m'écrivez que six lignes pour ne pas vous fatiguer.

Paris, 18 août 1864.

Mon cher Humbert,

Je n'ai pas quitté Paris; mon fils est venu y passer quinze jours près de moi. J'étais absolument seul, ma belle-mère étant aux eaux de Luxeuil, et mes amis étant tous partis, qui pour la Suisse, qui pour l'Italie, etc., etc.

J'allais vous écrire, quand votre lettre est arrivée. Ce qui a donné du prix à cette croix d'officier, c'est la lettre charmante par laquelle, contrairement à l'usage, le maréchal Vaillant me l'a annoncée. Deux jours après, il y a eu un grand dîner au ministère, où tout ce monde officiel, et le ministre surtout, m'ont fait mille prévenances. Ils avaient l'air de me dire: «Excusez-nous de vous avoir oublié.» Il y a, en effet, vingt-neuf ans que je fus nommé chevalier. Aussi Mérimée,en me serrant la main, m'a-t-il dit: «Voilà la preuve que je n'ai jamais été ministre.»

Les félicitations me pleuvent, parce qu'on sait bien que je n'ai jamais rien demandé en ce genre. Mais c'est un miracle qu'on ait songé à un sauvage qui ne demandait rien.

Je suis toujours malade, au moins de deux jours l'un. Pourtant il me semble souffrir moins depuis quelques jours. Oui, on m'a parlé dernièrement de reprendreles Troyens; mais cela est fort loin de me sourire, et je me suis hâté d'en prévenir madame Charton-Demeurs, afin qu'elle n'accepte pas les offres qu'on va lui faire. Ce Théâtre-Lyrique est impossible, et son directeur, qui se pose toujours en collaborateur, plus impossible encore.

Vous ne me dites pas comment vous traitez votre névrose. Souffrez-vous raisonnablement ou déraisonnablement? avez-vous du luxe dans vos douleurs, ou seulement le nécessaire? Pauvre ami, nous pouvons bien dire tous les deux en parlant l'un de l'autre:

Misero succurrere disco.

Louis va repartir dans quelques heures; je retomberai dans mon isolement complet. J'aiun mal de tête fou. Rappelez-moi au souvenir de madame Ferrand et à celui de votre frère. Adieu, très cher ami; je vous embrasse de tout mon cœur.

P.-S.—Un coup, très facile à prévoir, de la Providence: Scudo, mon ennemi enragé de laRevue des Deux Mondes, est devenufou.

Paris, 28 octobre 1864.

Mon cher Humbert,

En revenant d'un voyage en Dauphiné, j'ai trouvé votre billet, qui m'a attristé. Vous avez eu de la peine à l'écrire. Pourtant votre jeune ami, M. Bernard, m'a dit que vous sortiez souvent, appuyé sur le bras de quelqu'un. Je ne sais que penser... Êtes-vous moins bien depuis peu? Quant à moi, qui m'étais trouvé mieux d'un séjour à la campagne chez mes nièces, j'ai été repris par mes douleurs névralgiques, qui me tourmentent régulièrement de huit heures du matin à trois heures de l'après-midi, et par un mal de gorge obstiné. Et puis l'ennui et les chagrins... J'en aurais long à vous écrire. Pourtant,d'autre part, il y a des satisfactions réelles; mon fils est maintenant capitaine; il commande le vaisseaula Louisiane, en ce moment en route pour le Mexique; ce pauvre garçon se résigne difficilement à ne me voir que pendant quelques jours, tous les quatre ou cinq mois; nous avons l'un pour l'autre une affection inexprimable.

Quant au monde musical, il est arrivé maintenant à Paris à un degré de corruption dont vous ne pouvez guère vous faire une idée. Je m'en isole de plus en plus. On monte en ce momentBéatrice et Bénédictà Stuttgard; peut-être irai-je en diriger les premières représentations. On veut aussi me faire aller à Saint-Pétersbourg au mois de mars; mais je ne m'y déciderai que si la somme offerte par les Russes vaut que j'affronte encore une fois leur terrible climat. Ce sera alors pour Louis que je m'y rendrai; car, pour moi, quelques mille francs de plus ne peuvent changer d'une façon sensible mon existence. Pourtant les voyages que j'aimerais tant à faire me seraient plus faciles; il en est un surtout quevous connaissez, que je ferais souvent; car il me semble bien dur de ne pas nous voir. J'ai été sur le point d'aller vous trouver à Couzieux pendant que j'étais près de Vienne à la campagne; puis des affaires m'ont obligé de me rendre à Grenoble, et, le momentde la réouverture du Conservatoire étant venu, j'ai dû rentrer à Paris, n'ayant point de congé. Auguste Berlioz, que j'ai rencontré à Grenoble, a dû vous donner de mes nouvelles.

Je ne sais à quoi attribuer les flatteries dont m'entourent beaucoup de gens maintenant; on me fait des compliments à trouer des murailles, et j'ai toujours envie de dire aux flagorneurs: «Mais, monsieur (ou madame), vous oubliez donc que je ne suis plus critique et que je n'écris plus de feuilletons?....»

La monotonie de mon existence a été un peu animée il y a trois jours. Madame Érard, madame Spontini et leur nièce m'avaient prié de leur lire, un matin où je serais libre, l'Othellode Shakspeare. Nous avons pris rendez-vous; on a sévèrement interdit la porte du château de la Muette, qu'habitent ces dames; tous les bourgeois et crétins qui auraient pu nous troubler ont été consignés, et j'ai lu le chef-d'œuvre d'un bout à l'autre, en me livrant comme si j'eusse été seul. Il n'y avait que six personnes pour auditoire, et toutes ont pleuré splendidement.

Mon Dieu, quelle foudroyante révélation des abîmes du cœur humain! quel ange sublime que cette Désdemona! quel noble et malheureux homme que cet Othello! et quel affreux démonque cet Iago! Et dire que c'est une créature de notre espèce qui a écrit cela!

Comme nous nous électriserions tous les deux, si nous pouvions lire ensemble ces sublimités de temps en temps!

Il faut une longue étude pour se bien mettre au point de vue de l'auteur, pour bien comprendre et suivre les grands coups d'aile de son génie. Et les traducteurs sont de tels ânes! J'ai corrigé sur mon exemplaire je ne sais combien de bévues de M. Benjamin Laroche, et c'est encore celui-ci qui est resté le plus fidèle et le moins ignorant.

Liszt est venu passer huit jours à Paris; nous avons dîné ensemble deux fois, et, toute conversation musicale ayant été prudemment écartée, nous avons passé quelques heures charmantes. Il est reparti pour Rome, où il joue de lamusique de l'avenirdevant le pape, qui se demande ce que cela veut dire.

Le succès deRoland à Roncevaux, à l'Opéra, dépasse (comme recette) tout ce qu'on a jamais vu. C'est une œuvre de mauvais amateur, d'une platitude incroyable; l'auteur ne sait rien; aussi est-il épouvanté de sa chance. Mais la légende est admirable, et il a su en tirer parti. L'Empereur est allé l'entendre deux fois dans la mêmesemaine; il a fait venir l'auteur[10]dans sa loge, il a donné le ton à la critique, le chauvinisme lui a fait l'application du nom de Charlemagne, et allez donc!

Commedianti!Shakspeare a bien raison:The world is a theater. Quel bonheur de n'avoir pas été obligé de rendre compte de cette chose!

Vous savez que notre bon Scudo, mon insulteur de laRevue des Deux Mondes, est mort, mort fou furieux. Sa folie, à mon avis, était manifeste depuis plus de quinze ans.

La mort a du bon, beaucoup de bon; il ne faut pas médire d'elle.

Adieu, cher, très cher ami; puisque nous vivons encore, ne restons jamais bien longtemps sans nous dire ce que nous devenons.

Paris, 10 novembre 1864.

Mon cher Humbert,

Puisque mes lettres vous font plaisir, je ne vois pas pourquoi je me refuserais le bonheur de vous écrire. Que puis-je faire de mieux? Certainement rien. Je me sens toujours moins malheureuxquand j'ai causé avec vous ou quand vous m'avez parlé. J'admire de plus en plus notre civilisation, avec ses postes, ses télégraphes, sa vapeur, son électricité, esclaves de la volonté humaine, qui permettent à la pensée d'être transmise si rapidement.

On devrait bien découvrir aussi quelque moyen d'empêcher que cette pensée fût si triste en général. Le seul que nous connaissions jusqu'à présent, c'est d'être jeune, aimé, libre et amant des beautés de la nature et du grand art. Nous ne sommes plus, vous et moi, ni jeunes, ni aimés, ni libres, ni même bien portants; contentons-nous donc et réjouissons-nous de ce qui nous reste. Hippocrate a dit: «ars longa,» nous devons dire: «ars æterna,» et nous prosterner devant son éternité.

Il est vrai que cette adoration de l'art nous rend cruellement exigeants et double pour nous le poids de la vie vulgaire, qui est, hélas! la vie réelle. Que faire? espérer? désespérer? se résigner? dormir? mourir?Non so.Que sais-je? Il n'y a que la foi qui sauve. Il n'y a que la foi qui perd. Le monde est un théâtre. Quel monde? La terre? le beau monde? Et les autres mondes, y a-t-il aussi là des comédiens? Les drames y sont-ils aussi douloureux ou aussi visibles que cheznous? Ces théâtres sont-ils aussi tard éclairés, et les spectateurs y ont-ils le temps de vieillir avant d'y voir clair?...

Inévitables idées, roulis, tangage du cœur! misérable navire qui sait que la boussole elle-même l'égare pendant les tempêtes!Sunt lacrymæ rerum.

Croiriez-vous, mon cher Humbert, que j'ai la faiblesse de ne pouvoir prendre mon parti du passé? Je ne puis comprendre pourquoi je n'ai pas connu Virgile; il me semble que je le vois rêvant dans sa villa de Sicile; il dut être doux, accueillant, affable. Et Shakspeare, le grand indifférent, impassible comme le miroir qui réflète les objets. Il a dû pourtant avoir pour tout une pitié immense. Et Beethoven, méprisant et brutal, et néanmoins doué d'une sensibilité si profonde. Il me semble que je lui eusse tout pardonné, ses mépris et sa brutalité. Et Glück le superbe!...

Envoyez-moi la marche d'Alcesteavec vos paroles; je trouverai le moyen de la faire graver, sans que cela vous coûte rien. On ne vous payera pas vos vers, mais on ne vous battra pas non plus pour les avoir faits.

La semaine dernière, M. Blanche, le médecin de la maison de fous de Passy, avait réuni unnombreux auditoire de savants et d'artistes, pour fêter l'anniversaire de la première représentation desTroyens. J'ai été invité sans me douter de ce qu'on tramait. Gounod s'y trouvait,Doli fabricator Epeus; il a chanté avec sa faible voix, mais son profond sentiment, le duo «O nuit d'ivresse». Madame Barthe Banderali chantait Didon; puis Gounod a chanté seul la chanson d'Hylas. Une jeune dame a joué les airs de danse, et l'on m'a faitdire, sans musique, la scène de Didon: «Va, ma sœur, l'implorer,» et je vous assure que le passage virgilien a produit un grand effet:

Tout ce monde savait ma partition à peu près par cœur. Vous nous manquiez.

Adieu, très cher ami.

12 décembre 1864.

Mon cher Ferrand,

Je commençais à être un peu inquiet de vous; ce n'est rien: il ne s'agit que de douleurs nouvelles. Je vais faire graver votre hymne. Il yaura peut-être un peu de retard; les ouvriers graveurs et imprimeurs se sont mis en grève, et il faut que cette crise se passe. J'ai arrangé les paroles dans une mesure où vous les aviez laissées en blanc; mais il faut que vous changiez encore quelques mots; le premier, par exemple, est impossible; la syllabe muetteJeest choquante sur une aussi grosse note. Cela gâte tout à fait le début.

Le premier vers du second couplet, au contraire, va très bien. Il faudrait l'imiter. Une autre invocationôferait merveille. Et puis, tâchez de corrigeren ce jouretdès ce jourdans le même couplet.

Il y a encore une faute de prosodie aux deux parties qui disent:

Inef-fable ivresse.

L'inverse irait mieux:

Ivres-se ineffable.

Mais cela détruit le vers. Revoyez cela; il faut que vos paroles, dont le sentiment est si beau, se collent à la musique d'une façon irréprochable.

Je viens de recevoir de Vienne une dépêche télégraphique du directeur de l'Académie de chant. Il m'apprend que,hier, pour fêter monjour de naissance, 11 décembre, on a exécuté, au concert de sa société, le double chœur dela Damnation de Faust: «Villes entourées de murs et remparts.—Jam nox stellata velamina pandit.» Le chœur a été bissé avec des acclamations immenses.

N'est-ce pas une cordiale attention allemande?

Adieu; renvoyez-moi vos corrections quand vous les aurez bien faites. Il faut que cela soit pur comme un diamant.

A vous.

P.-S.—On ne peut pas dire non plusve-nez, (nide ne)pou-voir, c'est énorme.

Pourquoi ne mettez-vous pas votre nom sur le titre? Il faut l'y mettre.

Je crois aussi qu'il est nécessaire de transposer le morceauen fa; il y a des mesures qui montent trop pour les soproni et les ténors; et cela doit se chanter sans le moindre effort.

Que vous fait Jouvin? A-t-il écrit quelques nouvelles injures? C'est un parent des Gauthier de Grenoble, quifaitdansle Figaro.

Louis n'est pas encore revenu du Mexique. Il m'a écrit de la Martinique. Il a sauvé son navire au milieu d'une tempête qui a duré quatre jours et a tout brisé à son bord. En arrivant auxAntilles, il a été félicité par les autorités et nommé capitaine définitif.

Adieu à vous et aux vôtres. Si cela vous fatigue trop d'écrire, priez votre frère de vous remplacer.

Paris, 23 décembre 1864.

Cher ami,

Vos paroles sont parfaites, et tout va fort bien. Je viens de parler à Brandus, qui consent volontiers à graver l'hymne et qui vous en donnera vingt exemplaires. Son imprimeur ne fait pas partie de la grève, et l'on pourra se mettre tout de suite à cette petite publication. Mon copiste transpose le morceau enfa, et je mettrai les paroles demain sous sa copie; après quoi, je talonnerai le graveur pour qu'il se hâte. Brandus, au moyen de saGazette musicale, pourra faire connaître et pousser la chose. Le titre sera comme vous le voulez.

Je viens de vous envoyer un numéro dela Nation, où Gasperini a écrit deux colonnes sur l'affaire desTroyensau Conservatoire.

Je ne connaissais pas la lettre de Glück. Où diable l'avez-vous trouvée?

Il en fut toujours ainsi partout. Beethoven a été bien plus insulté encore que Glück. Weber et Spontini ont eu le même honneur. M. de Flotow, auteur deMartha, n'a eu que des panégyristes. Ce plat opéra est joué dans toutes les langues, sur tous les théâtres du monde. Je suis allé l'autre jour entendre la ravissante petite Patti, qui jouaitMartha; en sortant de là, il me semblait être couvert de puces comme quand on sort d'un pigeonnier; et j'ai fait dire à la merveilleuse enfant que je lui pardonnais de m'avoir fait entendre une telle platitude, mais que je ne pouvais faire davantage.

Heureusement, il y a là dedans le délicieux air irlandaisThe last rose of summer, qu'elle chante avec une simplicité poétique qui suffirait presque, par son doux parfum, à désinfecter le reste de la partition.

Je vais transmettre à Louis vos félicitations, et il y sera bien sensible; car il a lu de vos lettres, et il m'a, lui aussi, félicité d'avoir un ami tel que vous.

Adieu.

25 janvier 1865.

Mon cher Humbert,

On vient de m'apporter la dernière épreuve de votre hymne. Il n'y a enfin plus de fautes. On va imprimer, et vous recevrez prochainement vos exemplaires.

Dimanche dernier, notre ouverture desFrancs Juges, exécutée au cirque Napoléon par le grand orchestre des concerts populaires, devant quatre mille personnes, a produit un effet gigantesque. Mesdeux siffleursordinaires n'ont pas manqué de venir et de lancer leurs coups de sifflet après la troisième salve d'applaudissements, ce qui en a excité trois autres plus violentes que les premières, et un immense cri debis. En sortant, on m'arrêtait sur le bouvleard, des dames se faisaient présenter à moi, des jeunes gens inconnus venaient me serrer la main. C'était curieux. C'est vous, mon cher ami, qui m'avez fait écrire cette ouverture,il y a trente-sept ans!

C'est mon premier morceau de musique instrumentale.

On vient de m'envoyer un journal américaincontenant un très bel article sur l'exécution à New-York de l'ouverture duRoi Lear, sœur de la précédente. Quel malheur de ne pas vivre cent cinquante ans! comme on finirait par avoir raison de ces gredins de crétins!

Que devenez-vous, cher ami, par ce temps infâme de brouillards, de neige, de pluie, de boue, de vent, de froidure, d'engelures?

Mes amis, ou connaissances, tombent comme grêle. Nous avons trois mourants dans notre section à l'Institut. Mon ami Wallace se meurt; Félicien David de même; Scudo est mort; ce digne fou de Proudhon est mort. Qu'allons-nous devenir? Heureusement, Azevedo, Jouvin et Scholl nous restent!

Adieu; je vous serre la main.

8 février 1865.

Cher ami,

On vous a envoyé, il y a huit jours, vingt-quatre exemplaires de votre hymne; je pense que vous les avez reçus.

Je me lève; il est six heures de l'après-midi;j'ai pris hier des gouttes de laudanum; je suis tout abruti. Quelle vie! Je parie que vous êtes plus malade, vous aussi.

Cependant je sortirai ce soir pour entendre le septuor de Beethoven. Je compte sur ce chef-d'œuvre pour me réchauffer le sang. Ce sont mes virtuoses favoris qui l'exécuteront.

Après-demain, devant un auditoire de cinq personnes, chez Massart, je liraiHamlet. En aurai-je la force? Cela dure cinq heures. Il n'y a, sur les cinq auditeurs, que madame Massart qui ait une vague idée du chef-d'œuvre. Les autres (qui m'ont prié avec instance de leur faire cette lecture) ne savent rien de rien.

Cela me fait presque peur de voir des natures d'artistes subitement mises en présence de ce grand phénomène de génie. Cela me fait penser à des aveugles-nés à qui l'on donnerait subitement la vue. Je crois qu'ils comprendront, je les connais. Mais arriver à quarante-cinq et à cinquante ans sans connaîtreHamlet! avoir vécu jusque-là dans une mine de houille! Shakspeare l'a dit: «La gloire est comme un cercle dans l'onde qui va toujours s'élargissant jusqu'à ce qu'il disparaisse tout à fait.»

Bonjour, cher ami; je vous serre la main. La poste a la bonté de vous porter ce billet; je nedoute pas qu'elle n'ait aussi celle de me rapporter de vos nouvelles prochainement.

A vous.

26 avril 1865.

Mon cher ami,

Pardonnez-moi de vous avoir inquiété par mon silence; je suis si exténué et si abruti par mes douleurs, que, ayant écrit dernièrement à mon fils une lettre dans laquelle je lui parlais beaucoupdevous, je me suis imaginé que j'avais parléàvous. Je croyais réellement vous avoir écrit. J'ai fait votre commission pour de Carné: j'ai porté moi-même le diplôme qui lui était destiné. Maintenant dites-moi s'il faut remercier quelqu'un, et qui il faut remercier, pour cette nomination à l'Institut d'Égypte; je ne sais rien.

J'ai fait, il y a trois semaines, un petit voyage à Saint-Nazaire pour y voir mon fils, qui arrivait du Mexique et qui allait repartir. J'y ai passé trois jours au lit. Ce cher Louis est maintenant bien posé; c'est un officier de marine devant qui tremblent tous ses inférieurs et qu'estiment et louenthautement ses supérieurs. Notre affection mutuelle ne fait qu'augmenter.

Il paraît que votre frère a été pour vous le sujet d'un chagrin bien vif; j'espère qu'il y a moins de peines pour vous maintenant dans cette affaire, qui m'est inconnue.

Que puis-je vous dire de ce qui se cuit dans la taverne musicale de Paris? J'en suis sorti et n'y rentre presque jamais. J'ai entendu une répétition générale del'Africainede Meyerbeer, de sept heures et demie à une heure et demie. Je ne crois pas y retourner jamais.

Le célèbre violoniste allemand Joachim est venu passer ici dix jours; on l'a fait jouer presque tous les soirs dans divers salons. J'ai entendu ainsi, par lui et quelques autres dignes artistes, le trio de piano ensi b, la sonate enlaet le quatuor enmimineur de Beethoven... c'est la musique des sphères étoilées... Vous pensez bien, et vous comprenez, qu'il est impossible, après avoir connu de tels miracles d'inspiration, d'endurer la musique commune, les productions patentées, les œuvres recommandées par monsieur le maire ou le ministre de l'instruction publique.

Si je puis, cet été, faire une petite excursion hors Paris, je passerai chez vous pour vous serrer la main. Je dois aller à Genève, à Vienne, àGrenoble; tout cela n'est pas bien loin de Couzieux. Je ferai mon possible, n'en doutez pas. Nous vivons encore tous les deux, il faut pourtant en profiter; c'est assez extraordinaire.

Adieu; je vous embrasse de tout mon cœur.

8 mai 1865.

Mon cher Humbert,

J'ai vu M. Vervoite, et il m'a dit ce que je soupçonnais. La société qu'il dirige ne fait quelques recettes que grâce aux soins de quatre cents dames patronnesses qui placent les billetsquand le bénificiaire les intéresse. Une institution de province qu'elles ne connaissent pas les laisserait indifférentes; on ne ferait pas un sou, et il y a huit cents francs de frais que vous seriez tenu d'assurer. C'est donc un rêve.

Je vais écrire, un peu au hasard, au secrétaire de l'Institut d'Égypte, dont le nom est, selon l'usage, illisible. Quant à monTraité d'instrumentation, il ne pourrait être d'aucun usage pour aider à la réorganisation des musiques militaires du sultan. Cet ouvrage a pour objet d'apprendre aux compositeurs à se servir des instruments,mais point aux exécutants à jouer de ces mêmes instruments. Autant vaudrait envoyer une partition ou un livre quelconque; d'ailleurs, j'aurais l'air de solliciter ainsi quelque cadeau.

J'ai bien pris part, mon très cher ami, au malheur de votre frère, et je n'ose vous offrir de banales consolations.

Mon fils doit être en ce moment au Mexique; il sera bien charmé, à son retour, de vos bonnes paroles pour lui. Adieu; je suis si malade que je puis à peine écrire.

A vous toujours.

23 décembre 1865.

Mon cher Humbert,

Je vous écris quelques lignes seulement pour vous remercier de votre cordiale lettre. L'écho qui me répond des profondeurs de votre âme me rendrait bien heureux, si je pouvais encore l'être; mais je ne puis plus que souffrir de toutes façons. J'ai voulu ces jours-ci vous répondre, je ne l'ai pas pu, je souffrais trop. J'ai passé cinq jours couché, sans avoir une idée et appelant le sommeil qui ne venait pas. Aujourd'hui, je me sensun peu mieux. Je viens de me lever, et, avant d'aller à notre séance de l'Institut, je vous écris. Bonjour et merci de votre amitié et de votre indulgence, et de tout ce qui vous fait si intelligent, si sensible et si bon.

En vérité, je ne puis plus écrire.

Adieu, adieu.

17 janvier 1866.

Mon cher Humbert,

Je vous écris ce soir; je suis seul là au coin de mon feu. Louis m'a averti ce matin de son arrivée en France et m'a parlé de vous. Il a lu quelques-unes de vos lettres, et il apprécie votre haute amitié pour son père. Mais, de plus, c'est que j'ai été violemment agité ce matin. On remonteArmideau Théâtre-Lyrique, et le directeur m'a prié de présider à ces études, si peu faites pour son monde d'épiciers.

Madame Charton-Demeurs, qui joue ce rôle écrasant d'Armide, vient maintenant, chaque jour, répéter avec M. Saint-Saëns, un grand pianiste, un grand musicien qui connaît son Glück presque comme moi. C'est quelque chose de curieux devoir cette pauvre femme patauger dans le sublime, et son intelligence s'éclairer peu à peu. Ce matin, à l'acte de la Haine, Saint-Saëns et moi, nous nous sommes serré la main... Nous étouffions. Jamais homme n'a trouvé desaccentspareils. Et dire que l'on blasphème ce chef-d'œuvre partout en l'admirant autant qu'en l'attaquant; on l'éventre, on l'embourbe, on le vilipende, on l'insulte partout, les grands, les petits, les chanteurs, les directeurs, leschefs d'orchestre, les éditeurs... tous!

Ceci est d'un autre monde. Que j'aurais voulu vous voir là! Croiriez-vous que, depuis qu'on m'a ainsi replongé dans la musique, mes douleurs ont peu à peu disparu? Je me lève maintenant chaque jour, comme tout le monde. Mais je vais en avoir de cruelles à endurer avec les autres acteurs, et surtout avec le chef d'orchestre. Ce sera pour le mois d'avril.

Madame Fournier m'écrivait dernièrement qu'un monsieur qu'elle avait rencontré à Genève lui avait parlé avec une grande chaleur de nosTroyens...—Tant mieux. Mais il vaudrait mieuxpour moi avoir fait une vilenie d'Offenbach.—Que vont dire d'Armideces crapauds de Parisiens?...

Adieu.

Pourquoi vous ai-je écrit cela? C'est une expansion que je n'ai pu contenir. Pardonnez-moi.

8 mars 1866.

Mon cher Humbert,

Je vous réponds ce matin seulement, parce que je voulais vous parler de ce qui s'est passé hier à un grand concert extraordinaire, donné avec les prix triplés, au cirque Napoléon, au bénéfice d'une société de bienfaisance, sous la direction de Pasdeloup.

On y jouait pour la première fois le septuor desTroyens. Madame Charton chantait; il y avait cent cinquante choristes et le grand bel orchestre ordinaire. A l'exception de la marche deLohengrinde Wagner, tout le programme a été terriblement mal accueilli par le public.—L'ouverture duProphètede Meyerbeer a été sifflée à outrance; les sergents de ville sont intervenus pour expulser les siffleurs...

Enfin est venu le septuor. Immenses applaudissements; cris debis. Meilleure exécution la seconde fois. On m'aperçoit sur mon banc, où je m'étais hissé pour mes trois francs (on ne m'avait pas envoyé un seul billet); alors nouveaux cris, rappels; les chapeaux, les mouchoirs s'agitent: «Vive Berlioz! levez-vous, on veut vous voir!» Et moi de me cacher de mon mieux! A la sortie, on m'entoure sur le boulevard. Ce matin, je reçois des visites, et une charmante lettre de la fille de Legouvé.

Liszt y était, je l'ai aperçu du haut de mon estrade; il arrive de Rome et ne connaissait rien desTroyens. Pourquoi n'étiez-vous pas là? Il y avait au moins trois mille personnes. Autrefois, cela m'eût donné une grande joie...

C'était d'un effet grandiose, surtout le passage, avec ces bruits de la mer, que le piano ne peut pas rendre:

J'en ai été remué profondément. Mes voisins de l'amphithéâtre, qui ne me connaissaient pas, en apprenant que j'étais l'auteur de la chose, me serraient les mains et me disaient toute sortede remerciements... curieux. Que n'étiez-vous là?... C'est triste, mais c'est beau!

Regina gravi jamdudum saucia curâ.

Après avoir répété dix foisArmideavec madame Charton.

9 mars 1866.

Cher ami,

J'ajoute quelques lignes à ce que je vous ai écrit hier.

Une petite société d'amateurs vient de m'écrire une lettre collective, portant leurs diverses signatures, sur le succès d'avant-hier. Or cette lettre est une copie un peu modifiée de celle que j'écrivis à Spontini il y a vingt-deux ans, à propos d'une représentation deFernand Cortez. Vous la trouverez dans mon volume desSoirées de l'orchestre. Ils ont seulement mis: «On a joué hier leseptuor des Troyensau Cirque,» au lieu de ce que je disais à Spontini.

N'est-ce pas une idée charmante de m'appliquer, à vingt-deux ans de distance, ce que j'aidit moi-même à Spontini? Cela m'a beaucoup touché.

Adieu. A vous.

P.-S.—Vous trouverez ma lettre à Spontini à la page 185 desSoirées.

16 mars 1866.

Mon cher Humbert,

On va vous envoyer aujourd'huiles Soirées de l'orchestre, que je me croyais sûr de vous avoir données. Dites-moi si vous avez les deux autres volumes:les Grotesques de la musiqueetA travers chants.

L'exécution duseptuorfait de plus en plus de bruit. Hier, on a donné à Saint-Eustache la messe de Liszt. Il y avait une foule immense. Mais, hélas! quelle négation de l'art!

Adieu, mille amitiés. Je ne suis pas couché comme vous; pourtant je n'en vaux guère mieux.

22 mars 1866.

Mon cher Humbert,

Je suis bien aise que le volume desSoiréesn'aitpas mis quinze jours à vous parvenir, comme celui desMémoires. Je vais vous envoyerles Grotesques de la musiqueetA travers chants. Mais je ne puis rien écrire sur ces volumes, on ne les prendrait pas à la poste.

La scène de la révolte deCortezn'est pas gravée isolément, pas plus que le chœur desDanaïdes. Quant au septuor, n'essayez pas, je vous en prie, de le faire chanter par vos jeunes gens. Ce serait affreux, un charivari complet, rien n'est plus certain. On ne peut, d'ailleurs, pas plus se passer du chœur que le chœur ne peut se passer du septuor.

On va jouer au Conservatoire, le dimanche de Pâques, les trois morceaux dela Fuite en Égypte. En attendant, voilà mon nigaud de Pasdeloup qui annonce pour Dimanche prochain l'ouverturedela Fuite en Égypte, c'est-à-dire la petite symphonie sur laquelle les Bergers sont censés arriver auprès de l'étable de Bethléem. Je viens de lui écrire pour le prier de n'en rien faire; mais je parie qu'il s'obstinera. Cela est absurde, le morceau ne peut se séparer du chœur suivant.

J'ai vu du Boys; il se présente à l'Institut pour remplacer M. Béranger dans l'Académie des sciences morales.

Nous avons enterré hier notre confrère Clapisson.On croit que c'est Gounod qui obtiendra sa succession.

La longueur de votre lettre me fait espérer que vous allez un peu mieux.

Adieu, mon cher ami; je vous serre la main.

Tout à vous.

10 novembre 1866.

Mon cher Humbert,

Je devrais être à Vienne; mais une dépêche m'a prévenu l'autre jour que le concert que je dois diriger était forcément remis au 16 décembre; je ne partirai donc que le 5 du mois prochain. Je suppose quela Damnation de Faustn'est pas assez étudiée à leur gré, et qu'ils ne veulent me la présenter qu'à peu près sue. C'est pour moi une vraie joie d'aller entendre cette partition, que je n'ai plus entendue en entier depuis Dresde, il y a douze ans.

Votre petite lettre, ce matin, est tombée au milieu d'une de mes crises de douleurs que rien ne peut conjurer. Je vous écris donc de mon lit, en m'interrompant pour me frotter la poitrine et le ventre. Je vous remercie pourtant; vos lignes mefont toujours tant de bien, que le remède eût été bon en tout autre moment.

Les études d'Alcestem'avaient un peu remonté. Jamais le chef-d'œuvre ne m'avait paru si grandement beau, et jamais, sans doute, Glück ne s'est entendu aussi dignement exécuté. Il y a toute une génération qui entend cette merveille pour la première fois et qui se prosterne avec amour devant l'inspiration du maître. J'avais, l'autre jour, auprès de moi dans la salle, une dame qui pleurait avec explosion et attirait sur elle l'attention du public. J'ai reçu une foule de lettres de remerciements pour mes soins donnés à la partition de Glück. Perrin veut maintenant remonterArmide. Ingres n'est pas le seul de nos confrères de l'Institut qui viennent habituellement aux représentations d'Alceste; la plupart des peintres et des statuaires ont le sentiment de l'antique, le sentiment du beau que la douleur ne déforme pas.

La reine de Thessalie est encore une Niobé. Et pourtant, dans son air final du second acte:

Ah! malgré moi mon faible cœur partage,

l'expression est portée à un tel degré, que cela donne une sorte de vertige.

Je vais vous envoyer la petite partition (nouvelle); vous pourrez aisément la lire, et cela vous fera passer quelques bons moments.

Adieu; je n'en puis plus!


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