LETTRE III

Quand donc finira votre absence ? Passerez-vous encore aujourd’hui sans revenir à Lisbonne, et ne vous souvenez-vous point qu’il y a déjà deux jours que vous êtes parti ? Pour moi, je pense que vous avez envie de me trouver morte à votre retour ; et c’est moins pour accompagner le Roi à la visite des vaisseaux que vous avez quitté la Cour que pour vous défendre d’une maîtresse incommode. En effet, je le suis au dernier point, il faut en tomber d’accord ; je ne suis jamais contente ni de vous ni de moi-même. Une absence de vingt-quatre heures me met à la mort, et ce qui seroit un excès de félicité pour une autre n’en est pas toujours une pour moi. Tantôt il me semble que vous n’en avez pas assez, d’autres fois je vous en trouve tant que je crains de ne la pas faire toute seule ; et il n’y a pas jusques à mes transports qui ne me chagrinent, quand je crois m’apercevoir que vous ne les remarquez pas assez bien. Vos distractions me font peur ; je voudrois vous voir tout renfermé dans vous-même lorsque j’y fais tout ce qui s’y passe, et quand vous manquez à en sortir pour examiner mes emportemens, vous me mettez au désespoir. Je ne suis pas sage, je l’avoue, mais le moyen de l’être et d’avoir autant d’amour que j’en ai ? Je sais bien qu’il seroit de la raison d’être en repos au moment que j’écris. Vous n’êtes qu’à deux pas de la ville, votre devoir vous y retient, et la maladie de mon frère m’auroit empêchée de vous voir depuis que vous êtes absent ; de plus, il n’y a point de femmes où vous êtes, et c’est une grande inquiétude hors de mon cœur. Mais, hélas ! qu’il y en est resté d’autres, et qu’il est vrai qu’une amante se fait des tourmens de toutes choses quand elle aime autant que je fais ! Ces armes, ces vaisseaux, cet équipage de guerre, vont vous désaccoutumer des plaisirs pacifiques de l’amour. Peut-être à l’heure qu’il est, vous envisagez le moment de notre séparation comme un malheur infaillible, et vous commencez à donner des raisons à votre cœur pour l’y faire résoudre. Ah ! la vue des plus grandes beautés de l’Europe ne seroit pas si funeste pour moi que celle de nos canons, s’il est vrai qu’ils produisent cet effet sur votre esprit. Ce n’est pas que je veuille combattre votre devoir ; j’aime votre gloire plus que je ne m’aime moi-même, et je sais bien que vous n’êtes pas né pour passer tous vos jours auprès de moi ; mais je voudrois que cette nécessité vous donnât autant d’horreur qu’elle m’en donne, que vous n’y pussiez songer sans trembler, et que toute inévitable qu’une séparation vous doive paroître, vous ne puissiez croire de la supporter sans mourir. Ne m’accusez pas toutefois d’aimer à voir votre désespoir ; vous ne verserez jamais une larme que je ne voulusse essuyer. Je serai la première à vous prier de supporter courageusement ce qui m’arrachera la vie par un excès de douleur, et je ne me consolerois pas d’avoir été au monde si je croyois que mon absence vous laissât sans consolation. Que veux-je donc ? Je n’en sais rien. Je veux vous aimer toute ma vie jusques à l’adoration ; je veux, s’il se peut, que vous m’aimiez de même ; mais on ne peut vouloir tout cela sans vouloir en même temps être la plus folle de toutes les femmes. Que cette folie ne vous dégoûte pas de moi : je n’en ai jamais été capable que pour vous, et je ne voudrois pas la changer pour la plus solide sagesse, s’il falloit, pour être sage, vous aimer un peu moins que je ne fais. Votre esprit a mille charmes ; vous m’avez dit que vous en trouvez autant dans le mien ; mais je renoncerois à nous en voir à tous deux s’il s’opposoit au progrès de notre folie. C’est l’amour qui doit régner sur toutes les fonctions de notre âme. Tout ce qui est en nous doit être fait pour lui, et pourvu qu’il soit satisfait, il m’est indifférent que la raison se plaigne. Avez-vous été de ce sentiment depuis que je ne vous ai vu ? Je tremble de peur que vous n’ayez eu toute la liberté de votre esprit. Mais seroit-il possible qu’il vous en fût resté en parlant d’une guerre qui doit vous éloigner de moi ? Non, vous n’êtes pas capable de cette trahison ; vous n’aurez pas vu un soldat qui ne vous ait arraché un soupir, et j’aurai le plaisir d’entendre dire, à votre retour, que votre esprit est journalier et que vous n’en avez point eu pendant votre voyage. Pour moi, je suis assurée que personne ne vous parlera de moi, qui ne m’accuse de ce défaut. Je dis des extravagances qui étonnent tous ceux qui m’entendent, et si la maladie de mon frère n’autorisoit mes égaremens, on croiroit parmi mon domestique que je suis devenue insensée. Il ne s’en faut guère que je ne la sois aussi. Vous pouvez juger du dérèglement de mon esprit par celui de cette lettre ; mais voilà comme vous devez m’en vouloir. Les ravages que votre absence a faits sur mon visage doivent vous paroître plus agréables que la fraîcheur du plus beau teint, et je me trouverois bien horrible si trois jours de la privation de votre vue ne m’avoient point enlaidie. Que deviendrai-je donc si je la perds pour six mois ? Hélas ! on ne s’apercevra point du changement de ma personne, car je mourrai en me séparant de vous. Mais il me semble entendre quelque bruit dans les rues, et mon cœur m’annonce que c’est le bruit de votre retour. Ah ! mon Dieu, je n’en puis plus : si c’est vous qui arrivez, et que je ne puisse vous voir en arrivant, je vais mourir d’inquiétude et d’impatience ; et si vous n’arrivez pas, après l’espérance que je viens de concevoir, le trouble et la révolution des mouvemens de mon âme vont m’ôter le sentiment.


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