Est-ce bien moi-même qui vous écris ? êtes-vous celui que vous étiez autrefois ? Par quel prodige m’avez-vous marqué de l’amour sans me donner de la joie ? Je vous ai vu de l’empressement et des dépits impatiens ; j’ai lu dans vos yeux ces mêmes désirs où vous m’avez toujours trouvée si sensible. Ils étoient aussi ardens que quand ils faisoient toute ma félicité. Je suis aussi tendre et aussi fidèle que je la fus jamais ; et cependant je me trouve tiède et nonchalante. Il semble que vous n’ayez fait qu’une illusion à mes sens, qui n’a pu passer jusqu’à mon cœur. Ah ! que les reproches que vous vous êtes attirés me coûtent cher ! et qu’un jour de votre négligence me dérobe de transports ! Je ne sais quel démon secret m’inspire sans cesse que c’est à ma colère que je dois vos tendresses, et qu’il y a plus de politique que de sincérité dans les sentimens que vous m’avez fait paroître. Sans mentir, la délicatesse est un don de l’amour qui n’est pas toujours aussi précieux qu’on se le persuade. J’avoue qu’elle assaisonne les plaisirs, mais elle aigrit terriblement les douleurs. Je m’imagine toujours vous voir dans cette distraction qui m’a causé tant de soupirs. Ne vous y trompez pas, mon cher, vos empressemens font toute ma félicité ; mais ils feroient toute ma rage, si je croyois les devoir à quelque autre chose qu’au mouvement naturel de votre cœur. Je crains l’étude des actions beaucoup plus que la froideur du tempérament ; et l’extérieur est pour les âmes grossières un piége où les âmes délicates ne peuvent être surprises. Vous dirai-je toutes mes manies là-dessus ! Ce fut hier l’excès de votre emportement qui fit naître tous mes soupçons. Vous me sembliez hors de vous, et je vous cherchois à travers de tout ce que vous paroissiez. O Dieu ! que serois-je devenue si j’avois pu vous convaincre de dissimulations ? Je préfère votre passion à ma fortune, à ma gloire et à ma vie ; mais je supporterois plus aisément les assurances de votre haine que les fausses apparences de votre amour. Ce n’est point au dehors que je m’arrête, c’est aux sentimens de l’âme : soyez froid, soyez négligent, soyez même léger si vous le pouvez, mais ne soyez jamais dissimulé. La trahison est le plus grand crime qu’on puisse commettre contre l’amour, et je vous pardonnerois plus volontiers une infidélité que le soin que vous prendriez à me la déguiser. Vous me dîtes hier au soir de grandes choses, et j’aurois souhaité que vous eussiez pu vous voir vous-même dans ce moment comme je vous voyois : vous vous seriez trouvé tout autre qu’à votre ordinaire. Votre air étoit encore plus grand qu’il ne l’est naturellement ; votre passion brilloit dans vos yeux, et elle les rendoit plus tendres et plus perçans. Je voyois que votre cœur venoit sur vos lèvres. Hélas ! que je suis heureuse, il n’y venoit point à faux ! car enfin je ne vous sens que trop, et il n’est guère en mon pouvoir de vous sentir moins. Le plaisir d’aimer de toute mon âme est un bien que je tiens de vous ; mais il ne vous est plus possible de me le ravir. Je connois bien que je vous aimerai toujours malgré moi, et je suis sûre que je vous aimerai même malgré vous. Voilà des assurances dangereuses : mais quoi ! vous n’avez pas un cœur qu’il faille retenir par la crainte, et je ne croirois votre conquête guère assurée si je ne la conservois que par là. L’honnêteté et la reconnoissance sont comptées pour quelque chose dans l’amitié, mais elles ne tiennent pas lieu beaucoup dans l’amour. Il faut suivre son cœur sans consulter sa raison. La vue de ce qu’on aime enlève l’âme malgré qu’on en ait : au moins sais-je bien que voilà comme je suis pour vous. Ce n’est ni l’habitude de vous voir ni la crainte de vous fâcher, en ne vous voyant pas, qui m’oblige à rechercher votre vue. C’est une avidité curieuse qui part du cœur, sans art et sans réflexion. Je vous cherche souvent en des lieux où je suis assurée que je ne vous trouverai pas. Si vous êtes comme cela pour moi, sans doute que l’instinct de nos cœurs fera qu’ils se rencontreront partout. Je suis forcée de passer la meilleure partie du jour dans un lieu où vous ne pouvez vous trouver. Mais abandonnons-nous à notre passion, laissons-nous guider à nos désirs, et vous verrez que nous ne laisserons pas de passer agréablement le temps que nous ne pouvons être ensemble.