Chapter 10

[86]Multi denique de Francorum exercitu necdum ad fidem conversi, cum regis parente Raganario ultra Sumnam fluvium aliquamdiu degerunt… (Vita S. Remigii, apudScript. rer. gallic. et francic., t. III, p. 377.)

[86]Multi denique de Francorum exercitu necdum ad fidem conversi, cum regis parente Raganario ultra Sumnam fluvium aliquamdiu degerunt… (Vita S. Remigii, apudScript. rer. gallic. et francic., t. III, p. 377.)

« En retournant vers Paris, où il avait résolu de fixer sa résidence, le roi Chlodowig passa par Orléans, et s’y arrêta quelques jours avec une partie de son armée. Pendant son séjour dans cette ville, l’évêque de Poitiers Adelphius lui amena un abbé nommé Fridolin, qu’on regardait comme saint, et que le roi souhaitait beaucoup de connaître. Les deux voyageurs arrivèrent au quartier des Franks, le solitaire à pied et l’évêque à cheval, comme il convenait. Le roi vint lui-même au-devant d’eux, entouré de beaucoup de monde, leur fit un accueil respectueux et amical, et, après s’être entretenu familièrement quelques heures avec eux, il ordonna qu’on servît un grand repas. Pendant le dîner, le roi se fit apporter un vase de jaspe, transparent comme du verre, décoré d’or et de pierres précieuses : l’ayant rempli et vidé, il le passa à l’abbé, qui le prit, quoiqu’il s’en fût excusé, disant qu’il ne buvait pas de vin ; mais au moment où Fridolin prenait la coupe, il la laissa échapper par accident, et le vase tomba sur la table, puis de latable à terre, où il se brisa en quatre. Un des échansons ramassa les morceaux, et les plaça devant le roi, qui paraissait chagrin, moins à cause de la perte du vase, que pour le mauvais effet que cet accident pourrait avoir sur les assistants, parmi lesquels beaucoup étaient encore païens. Toutefois il reprit son air gai, et dit à l’abbé : « Seigneur, c’est pour l’amour de toi que j’ai perdu ce vase ; car s’il fût tombé de mes mains, il ne se serait pas brisé. Vois donc ce que Dieu voudra faire pour toi en faveur de son saint nom, afin que ceux d’entre nous qui sont encore adonnés à l’idolâtrie ne diffèrent plus de croire au Dieu tout-puissant. » Alors Fridolin prit les quatre morceaux du vase, les réunit, et, les tenant serrés dans ses mains, la tête inclinée vers la table, il se mit à prier Dieu en pleurant et en poussant de profonds soupirs. Quand sa prière fut achevée, il rendit le vase au roi, qui le trouva parfaitement restauré, n’y pouvant reconnaître aucune trace de brisure. Ce miracle ravit les chrétiens, mais plus encore les infidèles, qui se trouvaient là en grand nombre. Au même moment, le roi et tout le monde se levant de table et rendant grâces à Dieu, tous ceux des assistants qui partageaient encore les erreurs du paganisme confessèrent leur foi en la sainte Trinité, et reçurent de la main de l’évêque les eaux du baptême[87]. »

[87]Qualis laus a cunctis hoc videntibus, non solum a christianis, sed etiam ab ipsis paganis (quorum magna cohors inibi aderat), Deo persolveretur, non est necesse loquendum. (Vita S. Fridolini, apudScript. rer. gallic. et francic., t. III, p. 388.)

[87]Qualis laus a cunctis hoc videntibus, non solum a christianis, sed etiam ab ipsis paganis (quorum magna cohors inibi aderat), Deo persolveretur, non est necesse loquendum. (Vita S. Fridolini, apudScript. rer. gallic. et francic., t. III, p. 388.)

« Après la mort du roi Chlodowig, son fils Chlother s’étant établi dans la ville de Soissons, il arriva qu’un certain Frank, nommé Hozin, l’invita à un banquet, conviant aussi parmi les courtisans de sa suite le vénérable Védaste (saint Waast), évêque d’Arras. Le saint homme accepta cette invitation dans le seul but de donner quelque enseignement salutaire à la foule des conviés et de profiter de l’autorité du roi pour les attirer au saint baptême. Étant donc entré dans la maison, il aperçut un grand nombre de tonneaux rangés par ordre, tous remplis de bière. Ayant demandé ce que c’était que ces tonneaux, il lui fut répondu que les uns étaient destinés aux chrétiens, tandis que les autres avaient été consacrés, suivant les rites des gentils, à l’usage de ceux des conviés qui professaient le culte des idoles. Ayant reçu cette explication, le vénérable Védaste se mit à bénir chacun des vases indistinctement au nom du Christ et par le signe de la croix. Au moment où il fit sa bénédiction sur les tonneaux consacrés à la manière des païens, tout à coup les cercles et les liens se brisèrent, donnant passage à la liqueur dont le pavé fut inondé. Cet événement ne fut pas inutile au salut de ceux qui étaient présents ; car un grand nombre furent amenés par là à demander la grâce du saint baptême et à se soumettre au joug de la religion[88]. »

[88]Quæ causa multis qui aderant profuit ad salutem. Nam multi ex hoc ad gratiam baptismi confugerunt, ac sanctæ religioni colla submiserunt. (Vita S. Vedasti, apudScript. rer. gallic. et francic., t. III, p. 373.)

[88]Quæ causa multis qui aderant profuit ad salutem. Nam multi ex hoc ad gratiam baptismi confugerunt, ac sanctæ religioni colla submiserunt. (Vita S. Vedasti, apudScript. rer. gallic. et francic., t. III, p. 373.)

Si vous parcourez les documents relatifs à l’histoire du sixième et du septième siècle, vous y trouverez une foule de traits qui prouvent que le paganisme durait toujours parmi les Franks, quoiqu’il s’éteignît par degrés. L’historien byzantin Procope raconte avec horreur qu’en l’année 539 les soldats de Theodebert, roi des Franks orientaux, à leur entrée en Italie où ils marchèrent contre les Goths, tuèrent des femmes et des enfants de cette nation, et jetèrent leurs cadavres dans le Pô, comme prémices de la guerre qui s’ouvrait[89]. Un siècle après, sur les bords de la Somme et même sur ceux de l’Aisne, le paganisme régnait encore dans les campagnes, séjour favori de la population franke. Ce n’était pas sans de grands dangers que les évêques des villes du Nord faisaient leurs visites pastorales ; et il fallait tout le zèle d’un martyr pour oser prêcher la foi du Christ à Gand et le long du cours inférieur de l’Escaut[90]. En l’année 656, un prêtre irlandais perdit la vie dans cette mission périlleuse ; et, vers la même époque, d’autres personnages que l’Église vénère, les Romains Lupus et Amandus (saint Loup et saint Amand), les Franks Odomer et Berthewin (saintOmer et saint Bertin) y gagnèrent leur renom de sainteté[91].

[89]ProcopiiHist. de Bello Gothico, lib. II, cap.XXV, apudScript. rer. gallic. et francic., t. II, p. 37. — Il ajoute la réflexion suivante :Nam ita christiani sunt isti Barbari, ut multos priscæ superstitionis ritus observant, humanas hostias aliaque impia sacrificia divinationibus adhibentes. (Ibid., p. 38.)

[89]ProcopiiHist. de Bello Gothico, lib. II, cap.XXV, apudScript. rer. gallic. et francic., t. II, p. 37. — Il ajoute la réflexion suivante :Nam ita christiani sunt isti Barbari, ut multos priscæ superstitionis ritus observant, humanas hostias aliaque impia sacrificia divinationibus adhibentes. (Ibid., p. 38.)

[90]Vita S. Eligii, apud ibid., t. III, p. 557. — …Audivit pagum esse quemdam præter fluenta Scaldi fluvii, cui vocabulum est Gandavum, ejus loci habitatores iniquitas diaboli… irretivit, ut… relicto Deo… fana vel idola adorarent. Propter ferocitatem enim gentis illius… omnes sacerdotes a prædicatione… subtraxerant, et nemo audebat… verbum annuntiare Domini. (Vita S. Amandi, apud ibid., p. 533.)

[90]Vita S. Eligii, apud ibid., t. III, p. 557. — …Audivit pagum esse quemdam præter fluenta Scaldi fluvii, cui vocabulum est Gandavum, ejus loci habitatores iniquitas diaboli… irretivit, ut… relicto Deo… fana vel idola adorarent. Propter ferocitatem enim gentis illius… omnes sacerdotes a prædicatione… subtraxerant, et nemo audebat… verbum annuntiare Domini. (Vita S. Amandi, apud ibid., p. 533.)

[91]Fleury,Histoire ecclésiastique, t. VIII, p. 290, 292 et 425.

[91]Fleury,Histoire ecclésiastique, t. VIII, p. 290, 292 et 425.

Lorsque les nobles efforts du clergé chrétien eurent déraciné les pratiques féroces et les superstitions apportées au nord de la Gaule par la nation conquérante, il resta dans les mœurs de cette race d’hommes un fond de rudesse sauvage qui se montrait, en paix comme en guerre, soit dans les actions, soit dans les paroles. Cet accent de barbarie, si frappant dans les récits de Grégoire de Tours, se retrouve çà et là dans les documents originaux du second siècle des rois mérovingiens. Je prends pour exemple le plus important de tous, la loi des Franks saliens ouloi salique, dont la rédaction en langue latine appartient au règne de Dagobert. Le prologue dont elle est précédée, ouvrage de quelque clerc d’origine franke, montre à nu tout ce qu’il y avait de violent, de rude, d’informe, si l’on peut s’exprimer ainsi, dans l’esprit des hommes de cette nation qui s’étaient adonnés aux lettres. Les premières lignes de ce prologue semblent être la traduction littérale d’une ancienne chanson germanique :

« La nation des Franks, illustre, ayant Dieu pour fondateur[92], forte sous les armes, ferme dans les traités de paix, profonde en conseil, noble et saine de corps, d’une blancheur et d’une beauté singulières,hardie, agile et rude au combat, depuis peu convertie à la foi catholique, libre d’hérésie lorsqu’elle était encore sous une croyance barbare, avec l’inspiration de Dieu, recherchant la clef de la science selon la nature de ses qualités, désirant la justice, gardant la piété ; laloi saliquefut dictée par les chefs de cette nation, qui en ce temps commandaient chez elle.

[92]Auctore Deo condita.Cette idée paraît étrangère à la religion chrétienne, qui n’accorde à aucune nation, si ce n’est au peuple juif, l’honneur d’avoir eu des relations spéciales avec la Divinité. Peut-être, pour être exact et malgré la contradiction apparente, devrait-on traduireayant un Dieu pour fondateur.

[92]Auctore Deo condita.Cette idée paraît étrangère à la religion chrétienne, qui n’accorde à aucune nation, si ce n’est au peuple juif, l’honneur d’avoir eu des relations spéciales avec la Divinité. Peut-être, pour être exact et malgré la contradiction apparente, devrait-on traduireayant un Dieu pour fondateur.

« On choisit, entre plusieurs, quatre hommes, savoir : le Gast de Wise, le Gast de Bode, le Gast de Sale, et le Gast de Winde, dans les lieux appelés canton de Wise, canton de Sale, canton de Bode et canton de Winde[93]. Ces hommes se réunirent dans trois Mâls[94], discutèrent avec soin toutes les causes de procès, traitèrent de chacune en particulier, et décrétèrent leur jugement en la manière qui suit. Puis, lorsque, avec l’aide de Dieu, Chlodowig le Chevelu, le beau, l’illustre roi des Franks, eut reçu le premier le baptême catholique, tout ce qui dans ce pacte était jugé peu convenable fut amendé avec clarté par les illustres rois Chlodowig, Hildebert et Chlother ; et ainsi fut dressé le décret suivant :

[93]Gast, dans les dialectes actuels de la langue germanique, signifiehôte. Il paraît que, dans l’ancienne langue, il servait à exprimer la dignité patriarcale des chefs de tribu ou de canton. On trouve encore dans la province d’Over-Yssel, antique demeure des Saliens, un canton nomméSalland, et un autre appeléTwente, peut-être plus correctementt’ Wente, ce qui répond auWindede la loi salique. Le canton deWisetirait probablement son nom de sa situation occidentale, et celui deBoderappelle l’ancien nom de l’île des Bataves.

[93]Gast, dans les dialectes actuels de la langue germanique, signifiehôte. Il paraît que, dans l’ancienne langue, il servait à exprimer la dignité patriarcale des chefs de tribu ou de canton. On trouve encore dans la province d’Over-Yssel, antique demeure des Saliens, un canton nomméSalland, et un autre appeléTwente, peut-être plus correctementt’ Wente, ce qui répond auWindede la loi salique. Le canton deWisetirait probablement son nom de sa situation occidentale, et celui deBoderappelle l’ancien nom de l’île des Bataves.

[94]Hi per tres mallos convenientes…Mâl, dans l’ancienne langue teutonique, voulait diresigne,parole, et, par extension,conseil,assemblée.

[94]Hi per tres mallos convenientes…Mâl, dans l’ancienne langue teutonique, voulait diresigne,parole, et, par extension,conseil,assemblée.

« Vive le Christ qui aime les Franks ; qu’il gardeleur royaume, et remplisse leurs chefs de la lumière de sa grâce ; qu’il protége l’armée, qu’il leur accorde des signes qui attestent leur foi, les joies de la paix et la félicité ; que le Seigneur Christ-Jésus dirige dans les voies de la piété les règnes de ceux qui gouvernent ; car cette nation est celle qui, brave et forte, secoua de sa tête le dur joug des Romains, et qui, après avoir reconnu la sainteté du baptême, orna somptueusement d’or et de pierres précieuses les corps des saints martyrs que les Romains avaient brûlés par le feu, massacrés, mutilés par le fer, ou fait déchirer par les bêtes[95]. »

[95]Legis Salicæ prologus, apudScript. rer. gallic. et francic., t. IV, p. 122 et 123.

[95]Legis Salicæ prologus, apudScript. rer. gallic. et francic., t. IV, p. 122 et 123.


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