... Olga Michaïloff a un répertoire d'amies extrêmement varié; elle s'en est pourvue pour toutes les circonstances de la vie; elle a l'amie avec laquelle elle sort, celle chez qui elle prend le thé tous les jours, celle avec laquelle elle voyage à travers l'Europe, l'amie de théâtre, l'amie de cour, l'amie plastron, l'amie complaisante, l'amie indigène et l'amie compatriote; elle les aime toutes également,et en chatteries, en prévenances, est Slave jusqu'au bout des ongles. Dans toutes les résidences elle a laissé une infinité de «chères» auxquelles elle écrit de charmants billets avec une fidélité exemplaire, se réservant, en cas de retour, l'entrée dans la coterie la plus en vue.
Madame Michaïloff sait la valeur d'une amie et couvre de son mépris les femmes qui n'aiment qu'à s'entourer d'une cour masculine: ce sont des maladroites; elle passe sans les voir.
L'amie d'enfance est la véritable Providence du ménage Michaïloff. Quand on s'ennuie trop ou que le corps diplomatique tout entier semble éteint, madame Michaïloff s'en fait expédier une de Moscou, et aussitôt, et en son honneur, allume ses bougies, danse, soupe, et donne aux autres le prétexte d'en faire autant.
Dans le marasme de Tenheiffen, la venue d'une amie de la belle Olga est une distraction précieuse, et d'autant que madame Michaïloff n'en a point qui ne soient grandement ses cadettes, quoique invariablement juste de son âge, comme le fait charitablement remarquer M. de Glouskine. Madame Michaïloff était en froid avec Son Excellence. Le printemps était mortellement triste; ces messieursdes différentes légations, fort paresseux; il fallait les inviter pour les avoir; les soirées paraissaient éternelles. A bout d'expédients pour se distraire, madame Michaïloff s'avisa un beau soir que marier une de ses cousines pauvre à quelque diplomate d'avenir serait à la fois moral, charitable et divertissant; elle télégraphia sur l'heure l'envoi de la jeune personne, espéra tout du hasard et attendit.
Vera Dognieff débarqua à Tenheiffen à l'heure dite; c'était une belle fille avec des yeux noirs et des cheveux blonds légers, soulevés et frisottants.Toujours des robes à traîne immense et le chignon épais tombant jusqu'au milieu du dos; fort ennuyée d'être sans fortune et très-décidée à faire tout au monde pour réparer cette erreur du sort; elle était folle de joie de l'occasion que lui offrait sa cousine, et l'embrassa avec une tendresse d'esclave.
—Ma chère, dit la diplomatesse, ils s'ennuient tous à périr; tu n'auras jamais pareil jeu. As-tu un goût pour une nationalité quelconque?
—Non, Olga chérie!...
—Eh bien, alors, flirte avec les Anglais; nous avons un choix; ils sont trois, et tous passablement riches; le plus bête est Lynjoice; il est naïf et excellent garçon; une femme mènera avec lui une vie de reine. Regarde-les bien; dis-moi à qui tu plais, puis nous nous arrangerons, petite collègue mignonne.
Là-dessus, Vera baisa la main de madame Michaïloff dans un transport de reconnaissance.
Mais pour mener à Tenheiffen quelque affaire que ce fût, il fallait d'abord se faire un ami ou du moins un indifférent du ministre de Russie. Son Excellence fut donc invitée à dîner sans délai, et la petite compatriote, qu'on lui présenta, lui fit très-humblement toutes les grâces de couleuvre qui luiétaient naturelles; il fut froid, mais affable; un juge, mais un juge bienveillant; et, après le café, il se mit à interroger la jeune personne, il voulut la confesser; cela l'amusait, ce blasé, de voir le fond d'un cœur naïf; celui qu'il voulait démasquer ne l'était pas, mais la fine petite mouche se laissa arracher l'histoire de sa vie, de sa famille, de ses espérances, et avoua avec une parfaite ingénuité qu'elle voudrait bien trouver un mari. Glouskine pensa qu'il n'y aurait rien de déplaisant à jouer le bienfaiteur vis-à-vis d'une si agréable blonde, et se sentit mieux disposé envers madame Michaïloff depuis qu'elle avait chez elle de si jolies cousines. Il laissa donc partir les invités, prit son fauteuil des anciens jours d'intimité, et comme madame Michaïloff s'approchait de lui pour lui offrir un autre verre de thé, il le lui fit poser, prit ses deux mains, les rapprocha devant lui, les regarda, les baisa tout doucement l'une après l'autre cinq ou six fois, puis une fois chacune sur la paume, et ils furent réconciliés du coup. Olga s'assit en riant et en le grondant de la meilleure grâce.
—Est-ce que Vera vous a dit du bien de moi?
—Oui, elle vous adore, et moi de même.
—Comme dansil tempo passato?
—Encore plus.
—Eh bien, alors, il faut m'aider dans ma grande entreprise.
—Quelle est-elle? un secrétaire à faire changer?
—Non; il faut la marier, elle.
Vera faisait un petit ménage devant la table à thé.
—Mais oui, c'est une idée. Avez-vous pensé à quelqu'un?
—Que diriez-vous de Lynjoice?
—Parfait; mais c'est un garçon à passion; rendez-le amoureux de vous, et puis faites-lui épouser Vera; il doit aimer à s'immoler. A son défaut, nous avons le Hollandais Van der Bosch, un fort bon parti. Voulez-vous que je parle à la grande maîtresse? elle le voit souvent.
—Non, pour tout au monde. J'aurais voulu des tableaux vivants pour faire marcher tout cela; mais Paul gronde tellement la dépense...
—Eh bien! pourquoi pas chez moi?
—Ah! aimable ministre, que je vous aime!
—Ma chère, ne le dites pas si haut!
Le lendemain, chez madame de Santa-Pierra, qui était son amie de jour, Droutzky et deux ou trois de leur intimité étant présents, madame Michaïloff lança son idée.
—Je veux marier ma cousine à Lynjoice.
—Eh! madame, pourquoi Lynjoice plutôt que moi? demanda Droutzky.
—Pour mille et une raisons, mon cher, que je vous laisse deviner.
Madame de Santa-Pierra trouva ce projet charmant.
—Ce Lynjoice est très-gentleman.
—Tout gentleman qu'il soit, je vous parie qu'il ne se marie pas.
—Eh bien, monsieur de Bove, je tiens le pari, répondit madame Michaïloff; ce sera cent louis si vous perdez, cinq si vous gagnez.
—Je le veux bien; mais, madame, réservez soigneusement ces cinq louis.
—Et je tiens pour Olga, ajouta madame Santa-Pierra, et vous, Droutzky, et vous, Alvarez?
L'aimable Droutzky fut d'emblée de l'avis de ces dames; M. Pepe Alvarez tint pour M. de Bove, et les paris furent enregistrés.
—Mais de bonne guerre, ajouta Olga, et Droutzky des nôtres, avec sa vaillante épée nous serons victorieux.
Madame de Santa-Pierra voulut savoir si Lynjoice était déjà amoureux.
—Mais il ne l'a pas encore vue.
—Nous devons être présents à la première entrevue, afin d'être témoins du coup.
—C'est de rigueur, dit de Bove.
—Du tout, vous gâteriez l'affaire.
—Si, ma chère, laissez-les venir, je vais organiser une sauterie, votre Vera doit danser comme un ange.
—Madame, dit M. de Bove, marié de votre blanche main me paraît un sort bien digne d'envie.
—Vous avez la permission d'épouser, on vous sacrifiera Lynjoice.
Madame de Santa-Pierra protesta et développa sa théorie, comme quoi rien ne nuit plus à la carrière que de se marier trop tôt, tandis qu'il arrive un moment où c'est la plus utile chose du monde.
Lynjoice en était évidemment là. On fut d'accord sur ce point. Toutefois, MM. de Bove et Alvarez s'en allèrent fort persuadés de gagner leurs cinq louis.
Madame de Santa-Pierra resta tout un jour sans maudire le séjour de Tenheiffen, et le lendemain à midi, lasse d'attendre le soir, elle écrivit à Lynjoice d'avoir à venir lui parler. Il était à sa chancellerie, copiant la plus ennuyeuse dépêche, et fut charmé de se déranger. Madame de Santa-Pierra lui dit en matière d'ouverture qu'elle avait grande envie d'une robe de véritable homespun, et s'il n'aurait pas quelque occasion sûre; puis, de la même haleine, s'il n'avait jamais été amoureux. Il avoua sans détour être fort sujet à ce mal, et que c'était,du reste, la seule chose qui lui fît prendre patience dans la carrière. Madame de Santa-Pierra l'assura qu'il fallait se marier, qu'il était créé pour les joies de la famille, qu'elle avait rêvé de lui, et qu'il devait indubitablement lui arriver quelque chose d'heureux. Lynjoice se demanda ce qui lui valait une si franche déclaration, et se mit en devoir d'y répondre; elle l'envoya promener, lui assurant qu'il se marierait parce qu'elle l'avait rêvé, qu'il n'oubliât pas sa robe de homespun dont elle ferait le compte avec celui de l'Iris Bouquet (qui courait depuis trois ans), puis elle l'expédia derechef à sa chancellerie.
L'après-midi, elle raconta sa démarche à Olga et à ces messieurs: on la jugea très-imprudente, quoique, pour le vrai, cette malice cousue de fil blanc eût fait rêver Lynjoice toute la journée, car se marier était depuis longtemps dans son esprit, sans que jamais il eût pu trouver le courage de faire la demande. Il avait même laissé à Stockholm une inconsolable personne, dont il aurait fait très-volontiers sa femme, si préalablement il n'eût fallu le lui demander, et sa conversation avec madame Santa-Pierra avait cruellement réveillé ce sentimental souvenir.
Tous les secrétaires dînaient ensemble au Cercle: Droutzky, qui remarqua l'air préoccupé de Lynjoice, se mit à le prendre à partie, lui disant qu'il devait être amoureux. On ramassa la balle au bond; il n'en faut pas tant à de pauvres diplomates. Lynjoice fut à l'unanimité déclaré amoureux. Ses collègues de chancellerie révélèrent qu'un mystérieux billet l'avait enlevé à ses austères devoirs envers la patrie qui le payait, et qu'il était revenu, avec la mine qu'on lui voyait. Le pauvre Lynjoice, qui était timide comme il n'y a qu'un Anglais barbu pour l'être, et qui rougissait comme une fillette, se défendit de toutes ses forces. Ce fut en vain.
—De qui Lynjoice est-il amoureux?
—Ce doit être de la vieille Teufelsbruck, dit Michel Platoff, la plus méchante langue du corps diplomatique.
—Moi, je parie pour la princesse elle-même.
—Non, ce sera madame de Santa-Pierra.
Toutes les femmes y passèrent.
—Et la belle Olga, nous ne pensions plus à elle; sûrement Lynjoice est fou de madame Michaïloff.
—Ne serait-ce pas de l'amie d'enfance? ajouta Platoff.
Droutzky, de Bove et Alvarez se regardèrent.
—Oui, oui, c'est de l'amie d'enfance.
—Messieurs, cette fois l'amie d'enfance de madame Michaïloff n'a pas vingt ans, et il me semble que ce doit être la fille d'une amie d'enfance.
—Lynjoice veut l'enlever.
—Et l'emmener aux Indes.
Il eut beau jurer ne l'avoir jamais envisagée, on décida: 1º qu'il était amoureux; 2º que c'était de mademoiselle Vera.
Lynjoice eut grande envie de ne pas aller chez madame de Santa-Pierra, puis la curiosité l'emporta, et, une rose fraîche à sa boutonnière, il entra. On l'attendait; lui, fit bon front, son binocle dans l'œil gauche, ce qui était son unique originalité; on l'entoura, on le pria d'être calme, on l'assura qu'elle était là, et sans trop savoir comment, il se trouva devant Vera à qui on le nommait; elle leva sur lui un regard approbateur qui semblait dire: Je sais que vous êtes amoureux de moi, et je le veux bien. Puis elle dit quelques mots et le quitta comme on ferait d'une vieille connaissance.
Lynjoice se demanda s'il était épris de cette personne sans l'avoir connue.
—C'est qu'elle a l'air de le croire.
Les collègues vinrent l'assurer qu'il aurait toute liberté pour faire danser Vera; que, du reste, elle lui avait réservé le cotillon.
Madame Michaïloff passait sur ce mot.
—Ah! ce bon Lynjoice danse le cotillon avec ma cousine, comme c'est gentil!
Il n'y avait plus à s'en dédire; Vera arriva et avec ses mines de chatte lui demanda pourquoi il ne faisait pas ses invitations lui-même, et pourquoi il lui avait envoyé demander le cotillon.
—Je ne vous fais pas peur pourtant... faisons-nous un tour de valse?
Lynjoice était moitié désespéré, moitié charmé; il aurait voulu être à mille pieds sous terre, et cependant valser à contre-temps avec tous ces cheveux blonds volant devant ses yeux était agréable. Quand ils s'arrêtèrent, il n'eut pas un mot à dire; mais Vera parla pour deux et l'assura de sa fidélité pour le cotillon.
Madame de Santa-Pierra l'appela du geste.
—Eh bien, voilà mon rêve réalisé; vous êtes amoureux, mon pauvre Lynjoice; je ne vous reconnais plus, vous vous marierez, vous serez heureux, et vous me direz si je lis l'avenir ou non.
Droutzky et les autres s'étaient rapprochés.
—Qui aurait cru que Lynjoice serait sournois à ce point? Vous étiez charmants, du reste, tous les deux; vous pouvez vous vanter d'avoir de la chance.
—Mais je vous assure!... protesta Lynjoice...
Puis, en garçon le mieux élevé du monde, il craignit de déprécier Vera.
—Ce n'est pas que mademoiselle Vera ne soit charmante.
—Ah! il veut bien l'avouer!
On guettait les portes, car on craignait un coup de tête, et Lynjoice fut gardé à vue; il cotillonna, soupa, et à trois heures du matin, les collègues voulurent le reconduire chez lui triomphalement. On le quitta en l'assurant qu'il était marié.
Le lendemain de grand matin, le valet de pied des Michaïloff sonnait au logis de garçon de Lynjoice et y laissait un billet, sur l'enveloppe duquelse dessinait un fulgurant Olga; cinq minutes après venait une missive identique, cette fois apportée par un valet de la légation de Portugal, puis un pli à l'air sérieux envoyé par Son Excellence le ministre de Russie. Il y avait des réponses, maisMonsieurétait sorti.
Bien des personnes s'étaient ce matin-là réveillées tout occupées du bon Lynjoice, qui d'habitude ne passionnait pas l'opinion. Madame Michaïloff avait eu un réveil triomphant; c'était un succès, cela la mettrait à la mode, et elle se ferait prêter par le mari une trentaine de mille francs dont elle avait grand besoin. Quant à la blonde Vera, elle souriait depuis plusieurs heures à toutes sortes de pensées qu'elle ne disait point etde mettre en jeu toute sa diplomatie pour contribuer au bonheur de sa jeune compatriote, et de Bove et Alvarez avaient décidément grand'peur pour leurs cent louis.
Tout le monde s'était avant dix heures entendu par lettre, pour être à trois heures chez Glouskine, afin de convenir des tableaux vivants. Madame Michaïloff avait à deux reprises envoyé chez Lynjoice, qui était toujours sorti.
—C'est-à-dire qu'il dort, s'était dit Olga en songeant à son mari, M. Michaïloff, qui se couchait habituellement à six heures du matin, et jusqu'à deux heures de l'après-midi, n'était invariablement sorti dans son lit.
—Il viendra chez Glouskine, on peut être tranquille.
Vera ne disait rien et arriva toute souriante, modeste et blonde, chez le ministre qui les attendait et reçut sa compagnie avec sa courtoisie des bons jours. Madame de Santa-Pierra parlait pour tous; elle embrassa madame Michaïloff, puis Vera, et fit mine de mettre par erreur son bras autour du cou de Glouskine, offrit ses deux mains à ses adorateurs et déclara qu'elle était la personne du monde à qui le bonheur d'autrui faisait le plus de plaisir. Cebon Lynjoice, cet excellent Lynjoice, pourquoi n'arrivait-il pas?
Quels tableaux ferait-on?
Madame de Santa-Pierra, qui ne brillait pas par les idées originales, proposa Faust et Marguerite.
Ce fut un cri général.
—Enfin tout ce que vous voudrez, Lynjoice est si beau garçon, on peut l'habiller en ce qu'on veut, et Vera est un amour!
Mais pourquoi Lynjoice n'arrive-t-il pas?
En l'attendant, Vera se promenait à petits pas de long en large à côté de Glouskine; ils regardaient à la fenêtre, puis reprenaient leur promenade à travers les salons sans avoir l'air autrement impatientés.
Au bout d'une demi-heure, madame Michaïloff se déclara cruellement inquiète: les Anglais sont si originaux! Lynjoice s'est peut-être suicidé. Droutzky s'offrit pour aller vérifier le fait, et partit.
Il fut impossible à Olga de dire une parole; elle était accablée et laissa discuter devant elle la question d'Hamlet et d'Ophélie, d'Esmeralda et de sa chèvre sans y prendre part. De Bove et Alvarez ne lui ménageaient pas les airs triomphants et se disaient persuadés du suicide du malheureux Lynjoice.Vera se tenait à l'écart, toute froide, calme, avec son teint blanc sans une nuance de trouble et le cœur battant à rompre, les détestant tous en ce moment, puisqu'ils étaient témoins de son humiliation. Madame Michaïloff l'admirait et pensait qu'avec une fille de si bon esprit, il n'y avait rien de désespéré.
Droutzky revint. Vera tournait le dos à la porte et ne fit pas un mouvement.
—Eh bien? eh bien?—Il vous suit?—Il vient?—Il est mort? -Il est enlevé?—Il est malade?
Droutzky les regardait avec un désespoir comique, puis après une pause étudiée:
—Il est parti! s'écria-t-il en pouffant de rire.
La marquise de Santa-Pierra tirait admirablement les cartes, et cette distraction lui était chère; elle en avait acquis le talent à Florence, d'une bonne comtesse italienne, son intime amie pendant trois ans. Ces dames avaient passé ainsi bien des journées pluvieuses sans en sentir l'ennui, et depuis madame de Santa-Pierra promenait cet art d'agrément dans toutes les capitales de l'Europe où son étoile et les missions de son mari l'envoyaient tour à tour. Touteministressequ'elle fût, elle ne dédaignait pas de s'humaniser avec les jeunes attachés de sa Légation jusqu'à leur prédire leurs destinées futures en général tendrement amoureuseset triomphantes. Les mauvaises cartes se refusaient obstinément à venir sous les doigts roses de la marquise, et quant à ce qui lui était personnel, elles lui réservaient toutes les surprises heureuses. La marquise de Santa-Pierra était, d'avis unanime, la meilleure personne du monde; on ne lui connaissait qu'une petite faiblesse, celle de se persuader qu'elle inspirait à quatre-vingt-dix-neuf hommes sur cent ce qu'elle qualifiait d'un petit sentiment. Elle le demandait fort bien à brûle-pourpoint, et un septuagénaire ministre de Hollande, le personnage le plus flegmatique des Provinces-Unies, se souvenait de cette question posée en plein dîner diplomatique, comme d'un des cruels moments de sa carrière. Cependant il avait été forcé de confesser lepetit sentimentqu'on lui demandait, et madamede Santa-Pierra ne manquait jamais, en échange, de lui offrir sa main à baiser, ce qui était la chose du monde qui l'intimidait le plus, l'excellent homme n'ayant jamais pratiqué ce genre de galanterie. Quant aux jeunes gens, ils s'accordaient pour offrir à madame de Santa-Pierraun petit sentimentbien tendre, d'autant que cela ne gênait pas les plus sérieux. La marquise aimait fort à parler d'elle-même et de ses affaires de cœur, et sa chère amie madame Michaïloff l'ennuyait souvent, parce qu'ayant précisément la même inclination, ces dames se trouvaient réciproquement être de détestables confidentes! le rôle le plus passif qu'il soit.
La bonne petite Vera Dognieff était au contraire située à souhait pour cela: elle n'avait pas d'intérêt personnel et écoutait mieux que qui ce soit, ce qui lui avait valu d'être élevée au rang d'amie par madame de Santa-Pierra, chez qui elle allait chaque fois que sa cousine Michaïloff n'avait pas besoin d'elle. Quant à madame Michaïloff, elle se félicitait fort de sa bonne action et trouvait qu'après tout il valait mieux que le mariage Lynjoice eût échoué. Vera était si utile, si commode! Moyennant deux ou trois robes défraîchies etretapéespar la femme de chambre, elle était toujours là, toujours prête,si bonne enfant. Même Paul Michaïloff la trouvait agréable, car elle faisait très-joliment les cigarettes. Madame Michaïloff, elle, la traitait comme son intime amie et son humble servante, et les deux rôles étaient acceptés de la même façon par Vera, car elle était si bonne fille! A l'occasion elle veillait toute la nuit pour aider la femme de chambre à poser des dentelles sur une robe de bal, mettait au net les comptes de sa cousine, écrivait ses lettres, et faisait prendre patience à Son Excellence, notre vieille connaissance Glouskine, pendant que madame Michaïloff se rhabillait pour la cinquième fois. Tout allait bien depuis la venue de Vera, et sa cousine, qui était superstitieuse, y tenait comme à un fétiche. Elle la marierait certainement, mais plus tard. D'abord personne ne veut d'une fille sans le sou, «car, il faut le dire, cette pauvre Vera ne possède pas un rouble». Pour une personne aussi durement traitée de la fortune, mademoiselle Dognieff ne manquait pas d'aplomb; elle était fort à l'aise dans le salon de sa cousine, qui ne s'apercevait pas que tout doucement c'était Vera et sa robe fanée qui en faisaient les honneurs, tandis que madame Michaïloff, avec sa robe du bon faiseur, se tenait dans un coin, écoutant des histoires drôles.
Un soir qu'il n'y en avait plus apparemment et que le froid commençait à se faire sentir, Vera demanda à madame de Santa-Pierra de lui montrer son talent et de lui tirer les cartes. Comme la marquise n'était pas trop préoccupée à ce moment-là de ses petits sentiments, elle dit oui, fort volontiers, et s'y prépara avec le plus noble sérieux.
—Tiens, Vera veut se faire tirer les cartes, dit madame Michaïloff à Glouskine avec qui elle causait bas; elle sera gouvernante, la pauvre, un de ces quatre matins.
—Chi lo sa?répondit l'Excellence. Et il se leva pour s'approcher de la table devant laquelle madame de Santa-Pierra s'était majestueusement assise.
Comme tous y allaient, madame Michaïloff vint comme les autres, et se plaçant sur un fauteuil bas, sa cigarette aux lèvres:
—Vera chérie, en attendant de devenir impératrice, donne-moi donc du thé.
—Qui sait, ma chère? tu es peut-être destinée à avoir une place à ma cour. Sois tranquille, je n'oublierai pas dans mes grandeurs que j'ai porté tes vieilles robes.
Cela fut dit d'un ton si uni et si sûr que madame Michaïloff en éprouva une sensation extrêmementdésagréable; elle n'aimait point, même pour rire, cette perspective de sa cousine lui passant sur le corps.
Vera lui porta sa tasse et lui baisa les bras en riant.
—Tu veux donc que je reste serve toute ma vie?
—Tu es folle, Vera.
Mais madame Michaïloff était mécontente, et son œil froid le disait bien à sa cousine, qui fit mine de ne rien voir. Glouskine lui roula une chaise en face de madame de Santa-Pierra.
—Chère marquise, traitez bien cette jeune personne.
—Ah! Excellence, je voudrais lui prédire un trône, car, voyez-vous, faites le sceptique autant que vous le voudrez, mes cartes sont infaillibles.
—Vous ont-elles dit tous ceux qui vous adorent?
—Certes, et vous n'en êtes pas.
—Qui vous l'assure, madame?
—Voyons, Excellence, ne me troublez pas. Droutzky, ôtez cette lampe de là; elle m'aveugle. Olga chérie, votre éclairage est tout à fait primitif; on a des abat-jour plus mystérieux. Chère petite Vera, souhaitez en votre cœur ce que vous désirez le plus.
—C'est un bon mari, madame; c'est tout de suite souhaité et dit.
—Cette Vera est absolument cynique, pensa madame Michaïloff; ce genre ne peut pas me convenir.
Glouskine se disait par contre que cette petite fille était fort drôle; elle l'amusait énormément, et d'autant qu'Olga Michaïloff l'assommait et que madame de Santa-Pierra n'était à ses yeux qu'une aimable sotte.
Madame de Santa-Pierra rangeait les cartes avec une préoccupation émue; Vera la caressait du regard.
—Vous savez, chère marquise, que jusqu'ici j'ai été fort malheureuse, et je voudrais savoir si je n'ai pas un sort.
Madame de Santa-Pierra retournait toujours; l'espoir de la diplomatie européenne, attachés, conseillers, ministres, regardaient palpitants d'intérêt. Vera de temps en temps ployait la tête en arrière vers Glouskine, qui était debout derrière sa chaise et lui demandait des yeux ses explications. La marquise était rouge, animée, triomphante; elle s'amusait comme une reine...—Magnifique..., superbe!—encore cœur—ah! cette dame de pique,elle gêne toujours—mais cœur revient.—Vera, vous avez certainement une ennemie.
—Et qui, grand Dieu! à moins que ce ne soit la femme de chambre d'Olga?
—N'importe, il faut vous en défier... je vois là un homme... aimable, riche... oui, très-riche... mais vous avez aussi une amie...
—Tu entends, Olga?
Madame Michaïloff bâillait.
Madame de Santa-Pierra consultait son tableau et demandait à ces messieurs leur avis:—N'est-cepas que c'est superbe? Regardez: un, deux, trois, quatre; mais cette dame de pique dont on ne peut se débarrasser, le présent aura des soucis, oui, c'est certain, mais vous triompherez, grâce à un ami. Je vois la richesse, un mariage de cœur, l'ennemie sera vaincue... Pas du tout, Droutzky, vous vous trompez, le moment d'inquiétude est parfaitement indiqué.
—Eh bien! ma chère, dit Olga, tu ne commandes pas ta robe de noce? voilà que Son Excellence a déjà l'air de te tenir la couronne sur la tête.
Et comme Vera remerciait tendrement la marquise, celle-ci lui dit:
—Il ne faut pas me dire merci, je n'y puis rien; demandez à ces messieurs si je n'ai pas prédit des choses étonnantes.
—Comment! mais surprenantes! Voici plusieurs années déjà que notre aimable marquise me menace de l'hymen, s'écria Glouskine.
—Et vous y viendrez, Excellence. Ces cartes le disaient clair comme le jour.
—Oh! madame, dit Glouskine, si tel doit être mon sort, pourquoi est-il criminel de souhaiter la mort de ses collègues?
—Voilà Son Excellence qui a un sentiment pour la marquise.
—Mais, mon cher Droutzky, croyez-vous en avoir le monopole?
Madame Michaïloff intervint.
—Si les prédictions sont finies, a-t-on le droit de faire un peu de musique?
—Ce ne sera pas de la musique triomphante, murmura Glouskine à la marquise; notre Olga n'aime pas le trèfle à quatre feuilles pour ses voisines.
Tout le monde parti, il y eut entre les cousines ce qui s'appelle une scène. Olga commença par sermonner vertement Vera sur son genre, sur ses propos, sur son ton.
—Tu deviens inconvenante tout bonnement, ma chère! Si c'est avec ce bagage que tu crois faire fortune, crois-moi, tu te trompes.
—Ma chère amie, j'ai les manières qui me plaisent.
Madame Michaïloff ne pouvait en croire ses oreilles. Comment! cette petite misérable, habillée de ses effets, lui résistait, l'insultait presque!
—Sais-tu que j'ai grande envie de te renvoyer à Moscou?
—Je m'en irai, tu peux le croire, sans que tu me le dises deux fois.
—Tu as une singulière manière de reconnaître les bienfaits.
—Tu oublies que je ne t'ai rien demandé.
Elles étaient toutes deux frémissantes de colère, mais Vera de sang-froid, tandis que madame Michaïloff prenait le parti des attaques de nerfs. Il fallut bien la soigner; sa cousine aida à la porter dans sachambre, eut pour elle toutes les attentions dont elle avait l'habitude, rassura Paul Michaïloff, qui depuis dix-huit ans ne s'habituait pas aux crises de Madame, et alla se coucher la dernière de la maison. Olga seule fut vite apaisée, se félicita d'avoir eu du caractère, d'avoir maté Vera, et se promit de lui pardonner le lendemain sans se faire trop supplier.
Madame Michaïloff dormit tard et sonna d'une main impatiente.
—Ma cousine?
—Mademoiselle est sortie ce matin de bonne heure.
—Sortie!
Madame Michaïloff se sentit furieuse derechef.
Sur le même moment on apporta une lettre de chez madame de Santa-Pierra: elle y vit l'écriture de Vera.
«Chère cousine,
«Chère cousine,
«Tu m'as dit de m'en aller hier au soir, et, tu vois, je suis partie sans retard. Je ne vais pas encore jusqu'à Moscou, parce que la bonne marquise de Santa-Pierra me garde quelques semaines. Si tu veux, et pour ne faire de peine à personne, j'y seraid'accord avec toi: une brouille ouverte t'ennuierait plus que moi, j'en suis sûre.
«Toujours ton affectionnée.«Vera.
«Toujours ton affectionnée.
«Vera.
«Réponds-moi.»
Madame Michaïloff n'eut pas le temps de s'évanouir; du reste, l'étonnement et la colère lui rendaient ses forces. Sa cousine, qu'elle avait fait venir à ses frais... chez madame de Santa-Pierra... et lui imposer ses conditions!... Elle était aveuglée au point de ne point voir un autre billet de madame de Santa-Pierra:
«Chère amie,
«Chère amie,
«Prêtez-moi votre Vera quelques jours; c'est convenu, n'est-ce pas?
«Tendrement.«Anita.»
«Tendrement.
«Anita.»
Madame Michaïloff envoya chercher Glouskine; il vint exact, empressé. Elle lui raconta l'ingratitude,la noirceur de sa cousine. Il fut froid, donna raison à toutes deux, ce qui, pour une femme, est pire que le lui donner tort.
—Vous irez chez madame de Santa-Pierra, pendant que ce petit serpent y sera?
—Mais, chère amie, je ne puis offenser la femme de mon meilleur collègue; vous avez trop d'esprit pour n'y pas venir aussi.
—Moi, jamais!
—Vous avez tort.
Sur ce mot, madame Michaïloff éclata en sanglots; elle était méconnue, abandonnée, elle si bonne, elle qui avait chéri sa cousine.
—Vous avez été témoin de mes efforts pour la marier, mais elle ne se mariera jamais; ce sera ma vengeance.
Glouskine eut à subir un orage qui dura deux heures, et pendant lequel lui, qui se piquait d'être impassible, frisa la mauvaise humeur.—On n'est pas plus assommante.
Ce fut sa réflexion en passant la porte.
Vera avait prévenu sa cousine, et Glouskine savait depuis dix heures la brouillerie; il se flattait à part lui d'en être la cause, et cela variait la monotonie de Tenheiffen... On y parla ce jour-làuniquement des faits et gestes de mademoiselle Dognieff. Il y avait deux partis, mais celui d'Olga était faible, tandis que protéger une pauvre petite sans défense, cela paraissait charmant à tout le monde. Madame de Santa-Pierra eut quinze visites, prit les airs les plus mystérieux, et après avoir été forcée d'avouer plusieurs fois dans la journée que madame Michaïloff avait un caractère impossible, elle lui écrivit le soir un petit billet bien tendre pour la supplier de ne rien prendre en mauvaise part de sa meilleure amie. Ce fut Vera qui dicta la lettre, et Glouskine la trouva bien tournée: il put l'apprécier, l'ayant lue deux fois.
Madame Michaïloff faisait bonne mine à Glouskine, mais lui en voulait à mort d'aller chez la marquise.
On se vit au théâtre, Glouskine ayant persuadé à madame Michaïloff qu'en restant chez elle, elleferait une sotte figure; elle alla donc à l'avant-scène du Thalia, accompagnée de Son Excellence. La marquise et Vera étaient en face. Vera avait unerobe neuve. Madame Michaïloff connaissait toutes les toilettes de la marquise, il n'y avait pas à s'y tromper. Le spectacle ne fut pas agréable pour madame Michaïloff, et le lendemain matin elle fut doucement surprise quand on vint lui dire que mademoiselle Dognieff était au salon. Elle entra hautaine.
Vera se leva et lui baisa la main en riant.
—Je viens te demander pardon et faire la paix.
—Ma chère, je te remercie, et te laisse à ta conscience.Pour combien de temps es-tu installée chez les Santa-Pierra?
—Eh! je ne m'en vais pas encore, et si tu le veux, je viendrai te voir souvent.
—On t'habille, je vois?
—C'est de ma robe d'hier que tu me parles? Oui, c'est un cadeau de la marquise.
L'entrevue fut aigre-douce. Madame Michaïloff triomphait.—Elle se ménage un abri, on aura assez d'elle là-bas; et, comme, au fond, voir revenir Vera lui convenait parfaitement, pour s'en donner honorablement la possibilité, elle fit ce jour-là à Glouskine une sorte de demi-éloge de sa cousine.
—Je suis aise de vous voir plus juste, elle est tout cela et plus encore.
Pour le coup, madame Michaïloff regretta du fond de l'âme de n'avoir point laissé Vera et ses qualités se faire valoir à Moscou; elle le dit à son mari, qui la consola en vantant les mérites de Vera, ajoutant qu'elle au moins rendait la maison possible.
—Tu verras, elle se mariera parfaitement.
—Je ne le crois pas.
—J'ai mon idée, et je serai surpris si je me trompe.
Madame Michaïloff ne daigna pas répondre.
Madame Michaïloff à madame la comtesse Alexandrine de T...
«Chère Alex,
«Chère Alex,
«Comme tu avais raison de me dire, l'année passée, de me méfier de tous les Dognieff! Tu sais que j'avais eu la faiblesse de faire venir la petite Vera ici; c'est un serpent, ma chère, une intrigante; je ne sais quel genre de femme ce sera. Elle a été affreuse à mon égard; son genre était si impossible que, malgré toute mon indulgence, j'avais été forcée de le lui dire; elle m'a immédiatement répondu avec la dernière insolence, et, le lendemain, a été s'imposer chez des amis à moi qui l'ont accueillie par pitié. Du reste, à cause de Paul, je n'aurais pu garder chez moi une fille d'une telle allure; mais ses intrigues ont réussi à lui trouver un mari, ce qui était, du reste, l'unique chose qu'elle souhaitât. Et devine, ma chère, qui s'est laissé prendre aux filets de cette petite. Tout bonnement Glouskine, Son Excellence en personne. Oui, et elle a eu l'aplomb de m'annoncer son mariage, me rappelant une sotte soirée où elle s'était fait tirer lescartes et où le valet de cœur lui avait été très-favorable, et elle m'a même demandé si je voulais que la noce se fît chez moi. J'étais outrée, mais j'ai eu le courage de lui dire son fait. Comme tu penses, je ne resterai pas ici pour voir les airs et les insolences de cette Vera qui était trop heureuse, il y a trois mois, de porter mes vieilles robes. Je pars pour Vienne rejoindre madame Papadoff qui m'attend, et nous irons ensemble à Bade. Je suis décidée à ne pas revenir à Tenheiffen, et comme le prince sera là-bas, je pourrai obtenir un autre poste pour Paul, quoique lui trouverait charmant de rester ici. Ma chère, les désillusions de la vie sont affreuses; je croyais que cette petite m'était dévouée, et je l'aurais reprise, si elle l'avait voulu.
«Toujours ton«Olga.»
«Toujours ton
«Olga.»