II

Conseiller, secrétaire et attachés entourent leur chef; tous très-corrects, peut-être trop, avec un je ne sais quoi de roide sous l'uniforme un peu sombre, sans assez de dorure, et un collet d'une envergure trop militaire.

Le conseiller est d'un mérite distingué, avec cet esprit gouailleur qui, endormi parfois quand on est chez soi, renaît de plus belle dans le milieu étranger; galant sans en avoir l'air, très-posé à N.., il est de tous les dîners; du reste, assez critiqueur, ce qui est un charme.

Le premier secrétaire est un ambitieux aimable, pense énormément à la carrière, à l'avancement et aux dépêches; aussi, il a plus de croix que les autres, car il s'est arrangé à obtenir un grand cordon du khan de Tartarie, et ce ruban jaune pâle le pose étonnamment; extrêmement respectueux de son chef et de la hiérarchie en général.

Les attachés sont de jolis garçons qui espèrent quitter la carrière le jour du mariage, qu'on prépare pour eux pendant qu'ils acquièrent des mérites en se promenant à l'étranger; aussi, sont de fortmédiocres diplomates; de l'uniforme, aiment assez l'épée.

L'attaché militaire est pris et se prend très au sérieux, fait trop de rapports, est souvent de mauvaise humeur, mais, aux cérémonies, parfait de tenue et de réserve.

A l'heure fixe, Son Excellence monte dans sa grande voiture vert sombre, à housse pareille, toute rehaussée d'argent étincelant qui éclaire aussi la livrée des hommes et couvre les lourds harnais: les chevaux noirs ont de magnifiques pompons cerise; ils vont d'une belle allure, et quand la voiture apparaît à la vue des badauds, le conseiller d'ambassade, qui observe officiellement l'attitude des curieux, en est content: il y a encore de beaux jours pour le prestige.

L'ambassadeur de Sa Majesté Britannique est accompagné de la plus aimable ambassadrice, qui corrige par ses grâces naturelles les distractions et les roideurs de Son Excellence, le diplomate le plus préoccupé de la «paix de l'Europe», à laquelle son excès de zèle fait souvent courir de véritables dangers.L'ambassadeur est magnifique et dépensier, se croyant tenu à cela comme au reste, et voulant toujours représenter avec toute la noblesse et la grandeur possible son auguste souveraine; il porte mal l'uniforme, dont aucune décoration ne relève l'éclat; mais pour faire grand effet, il compte avec raison sur sa superbe voiture à coffre jaune, son magnifique cocher en perruque, tricorne et livréeventre de biche, toute garnie d'or, et ses hommes à bas roses, à culotte de peluche noire, à chapeaux tout cordés d'or et leurs grandes cannes de parade penchées correctement.

Tous ces messieurs de l'ambassade anglaise sont mariés, sauf le premier secrétaire, et, lui excepté, ils n'ont d'autre ambition que de mener, autant qu'ils le peuvent, une vie de famille et d'oublier qu'ils sont à l'étranger; pour tous, mettre l'uniforme est une cruelle punition, et de tout le corps diplomatique, ce sont eux les plus embarrassés de leur épée et du chapeau empanaché; en général, saluant mal avec une gaucherie fière, mais toujours parfaitement gentlemen.

L'ambassadeur le plus chamarré, le plus décoré, le plus somptueux, portant l'uniforme avec une aisance parfaite et, sous toutes les grandeurs, conservant une pointe de débraillé qui est comme un cachet de race; glorieux comme doit l'être le représentant du maître de toutes les Russies.

Le personnel d'ambassade le plus complet: un conseiller, trois secrétaires, quatre attachés, toustitrés, tous décorés, et trois d'entre eux ayant des femmes charmantes en rivalité continuelle de toilette avec leur ambassadrice.

Le chasseur de Son Excellence est effrayant à force d'être imposant, et la voiture de cérémonie, toute pompeuse de dorure, est menée avec fracas; on a pour cela la véritable et ancienne tradition, alors que les gens de M. l'ambassadeur étaient une petite armée très-facilement militante; du reste, la Russie est seule aujourd'hui à comprendre et à observer intégralement les vraies coutumes diplomatiques.

Entre celles des grandes puissances, l'ambassade la moins fastueuse. L'ambassadeur, qui est jeune,conserve quelque chose de plus personnel.—Diplomate d'une habileté reconnue, il excelle à envisager, à tourner, à résoudre les situations les plus délicates, et sous une mine d'homme uniquement galant et spirituel, ne perdant pas de vue un seul instant sa position, sa responsabilité, et demeurant toujours et partout le représentant de son pays qu'on offense, qu'on courtise, et qu'on reconnaît dans sa personne. Le moins agressif des diplomates, le meilleur collègue, d'un conseil sûr; a adopté en toute circonstance l'uniforme diplomatique vert foncé sans presque de chamarrure et paraît en petite tenue au milieu du personnel de son ambassade. Eux portent l'uniforme avec l'air de gala, d'y être et de s'y plaire. Du reste, peu nombreux, juste le nécessaire: un conseiller, un premier secrétaire et deux attachés, tous pauvres, de grande maison et toujours amoureux. C'est l'ambassade la mieux vue des princesses.

Corrects et très-sérieux, l'ambassadeur et l'ambassadrice; ils sont vieux, aimables, et ne regardent guère les cérémonies qu'au point de vue dedistraction mondaine, d'un grand air qu'aucune fortune diverse du pays qu'ils représentent ne change ni n'amoindrit. Restent toujours, avec la plus avenante dignité, les envoyés d'une des plus vieilles maisons souveraines de l'Europe. Dans sa longue carrière, l'ambassadeur a été témoin d'événements trop contraires pour être jamais découragé ni triomphant; en toute occasion réserve l'avenir, parle très-peu d'affaires, et jusqu'à un certain point est partisan du laisser-aller, persuadé que les questions les plus compliquées se débrouillent toutes seules; tient extrêmement à la façon dont il sera reçu, salué et reconnu par le souverain, devant lequel il demeure dans un respect corrigé par la conscience qu'il tient, lui, la place d'un autresouverain. Équipage sobre, mais d'un cachet irréprochable.

Le personnel de l'ambassade est charmant. Comme conseiller, un prince médianisé qui sera ambassadeur à son tour. Pour premiers secrétaires, les meilleurs valseurs de N...,—ce qui leur donne une véritable prépondérance partout; ce sont eux qui mènent les bals de la cour; on les adore, on les flatte; on craint leur plus petite indisposition; sont, par ce moyen, extrêmement utiles à leur chef, car la danse est un des ressorts de la diplomatie; comme le sait fort bien le vieil ambassadeur d'Austro-Hongrie, il ne s'agit pas d'être graves, mais habiles. L'attaché militaire, «la coqueluche des cœurs», splendide dans un uniforme à dolman, à sabretache, à éperons, à plumets. L'ensemble forme une ambassade très-imposante.

Tout le mauvais goût, mais tout le faste imaginable; d'une très-haute mine, l'ambassadeur, avec sa belle figure orientale, un teint clair et coloré comme celui d'une femme, et le rouge brillant de son fez, en parfaite harmonie avec la richesse desdorures en plastron de son uniforme; son grand cordon qui passe sous le ceinturon vient former une large rosette au-dessus de l'épée courbe des fils de l'Islam. Une des ambassades les plus empressées auprès des dames, et en masse, extrêmement bien vue dans le corps diplomatique. Les jeunes beys ont une foule de petits talents, dessinent la caricature, chantent la chansonnette, se font le plus Parisienspossible, saluent mieux qu'aucun de leurs collègues, et la main sur le cœur, ont quelque chose de vraiment noble et viril, car rien de moins servile que ce profond salut des Orientaux; excellents diplomates, discrets et clairvoyants.

Des acteurs, passons aux décors.

L'une après l'autre, les lourdes voitures de gala franchissent la grille et viennent avec fracas s'arrêter court devant le perron, gardé par deux sentinelles immobiles. Au dehors, sous le ciel froid, le peuple regarde avec une satisfaction curieuse toute cette grandeur et cette pompe qui témoignent du respect qu'on porte au souverain auquel, par procuration, le monde civilisé tout entier vient souhaiter une nouvelle année de prospérité glorieuse. La vaste porte vitrée est ouverte, et en haie, six par six, les grands valets de pied à livrée blanche se tiennent droits et graves; tout au fond, le gros portier à habit rouge, baudrier doré et chapeau sur la tête, frappe lourdement sa hallebarde sur le passage des ambassadeurs. Le vestibule immense est orné de quelques statues de marbre à l'air noble, qui, muettes et placides du haut de leur socle, regardent depuis des siècles tout passer devant elles. A gauche,le grand escalier d'honneur aux marches basses, larges et planes, avec sa rampe fouillée, guillochée et dentelée comme une malines; le jour tombe un peu brisé à travers les petits carreaux de deux hautes fenêtres, et la lumière va éclairant çà et là, d'un rayon doré, les grandes toiles couvertes de sujets allégoriques, où l'Olympe sourit placidement dans les nuages perlés et les forêts enchanteresses de la mythologie.

Rien ne trouble d'habitude le calme parfait de ce beau degré... Aujourd'hui, c'est un murmure discret de paroles à mi-voix, un bruissement léger de soie et de satin et le heurt d'une épée frappant contre la pierre; sous cette douce clarté d'un jour d'hiver, les femmes parées sont plus belles encore qu'à la lumière intense de mille bougies; les grandes traînes portées par des mains blanches ou soutenues par de jeunes diplomates font comme des gammes claires de nuances diverses s'étageant sans se confondre; ici un vert pâle tout brodé d'argent, là du satin d'un blanc mat, rehaussé de diamants étincelant des couleurs du prisme. Plus bas, d'autres apparitions de femmes aux têtes pâles, couronnées de plumes et de dentelles légères, et entre elles la sombre magnificence des uniformes. Tous montent lentement, graves et sérieux, comme le veut la majesté du lieu tout rempli de souvenirs de gloire et de puissance. MM. les secrétaires et attachés restent les derniers en bas, suivant de l'œil les belles ambassadrices et diplomatesses, et plus préoccupés de ce spectacle que de la cérémonie qui les attend; ils les nomment comme elles apparaissent au tournant de l'escalier... En haut, dans le premier salon, attendent les chambellans de service,qui présentent d'abord leurs hommages aux ambassadrices et vont courtoisement de l'une à l'autre.

On commence à prendre place, et les femmes, en se groupant, forment une haie brillante de vives couleurs; en face d'elles, tout le personnel des ambassades avec leurs uniformes divers et magnifiques qu'éclairent le chatoiement des plaques diamantées et les rubans aux vives nuances. Rien dans cette pièce faite et ornée pour la foule des courtisans ne distrait ni n'écrase; pas de tapis, mais un parquet sombre et brillant aux mille rosaces et sur lequel se détachent admirablement les manteaux de cour qui glissent sans bruit. Comme on ne s'assied pas chez le souverain, les meubles à forme droite sont rangés contre le mur que couvrent les tableaux un peu obscurs dans leurs cadres massifs, et planant sur le tout, couronnant la grande cheminée monumentale, une figure du Temps, sa faux levée et l'air attentif.

Quelques moments, et les portes de la salle du trône vont être ouvertes; elle est vide encore, mais le respect semble y habiter, et l'on y pénètre doucement. Presque toute à la fois, la famille régnante fait son entrée et prend place sur un tapis depourpre, au-dessous d'un dais aux crépines d'or; derrière une balustrade dorée et entre deux lions couchants, sont placés les trônes, celui du souverain plus haut, plus magnifique, et celui de la souveraine plus bas et moins riche. Ils s'asseyent pendant qu'un profond salut répond à leur présence; la famille royale les entoure. C'est un imposant spectacle que celui de ce vieux monarque à l'air noble et avenant, souverain aimé d'un grand peuple, et autour de lui encadrant la Majesté Royale, ses fils et ses filles, et les têtes blondes des princes encoreenfants qui savent conserver une gravité sans roideur. Ni morgue ni hauteur chez aucun d'eux, mais ce calme un peu triste des grandes missions acceptées et reconnues; point d'inquiétude entre un peuple fidèle et un souverain et des princes toujours prêts à payer à la nation la dette de leur sang royal. Il y a un silence respectueux que ne trouble point d'abord le plus léger bruit; toutes les têtes sont tournées vers les marches du trône. Le souverain parcourt de l'œil l'assemblée, puis, calme et majestueux, se lève, fait un pas en avant, et la main sur la garde de son épée, avec une gravité souriante, s'apprête à recevoir les souhaits qu'on est venu lui apporter...

La cérémonie officielle est commencée, et ce qui s'y passe ne nous regarde plus.

Elle est longue pour les pauvres diplomates, cette journée du 1erjanvier; les ministères, les puissances diverses, officielles et occultes, il faut à tous rendre ses hommages. C'est aussi le jour des dîners officiels, plus cruels qu'un jeûne rigoureux; mais elle finira enfin, cette journée de rudes devoirs; le soir vient et rend à tous leur liberté; nous allons retrouver nos diplomates dans l'intimité et après la pompe du matin aller souper en bonne compagnie.

C'est dans une des rues les plus tranquilles de N...que MM. les diplomates célibataires ont pour la plupart leur domicile, et que le prince Dobeliansky possède un «premier étage», où il reçoit assez souvent les belles ambassadrices et les aimables collègues qui ne dédaignent pas son pied-à-terre de garçon. C'est là que le soir du 1erjanvier va s'assembler pour un souper de camarades laSociété de la Soupe à l'oignon, composée de la crème de la diplomatie européenne. N'en est pas qui veut de cette association, fondée dans un jour d'ennui profond par un ambassadeur aimable et méridional, et devenue depuis la meilleure consolation des pauvres diplomates en exil. Pour y être admis, il faut d'abord justifier d'un goût sérieux pour lasoupequi en est le prétexte, être bien entendu de la carrière, et enfin se voir reçu à l'unanimité des suffrages.

Le président du souper mensuel est tiré au sort, et tout ce qui s'y dit, portes closes et entre associés, demeure un secret mieux gardé que celui des dépêches chiffrées; on peut être à sa guise gai, triste, sceptique, croyant, enthousiaste, vrai même; tout est permis, et jamais on n'a ouï parler d'une indiscrétion.

Mesdames les diplomatesses sont toujours ravies quand la fortune les envoie chez un célibataire, etDobeliansky est le modèle du genre. Tout chez lui est irréprochable, les tentures, l'éclairage et le cuisinier, article deprimo cartelloque le prince n'appelle que «mon cher», et les jours de «soupe» il est notoire que M. «Cher» se surpasse lui-même.

A l'heure sonnante, avec l'exactitude de vrais diplomates, les petits coupés sobres qui font le service de nuit roulent discrètement sur le pavé inégal de la rue tranquille; les hommes arrivent à pied, enfouis dans leurs fourrures, fumant la cigarette qu'ils jettent à la porte. Cette porte estouverte et rend inutile l'inscription primitive qui indique le bouton de cuivre qu'il faut habituellement tirer pour se mettre en communication avec le premier étage. L'escalier est laid, en pierre grise; le gaz brûle faiblement. Dobeliansky a renoncé depuis longtemps à corriger l'horreur de cette entrée et préfère la laisser dans sa laideur naturelle, qui fait ressortir mieux encore le contraste une fois qu'on a franchi le seuil de son chez-lui. Cet escalier, d'ailleurs, met tout d'abord ces dames de bonne humeur; c'est un changement complet, c'est autre chose, c'est l'avant-goût d'un plaisir qui n'a rien d'officiel. La porte de l'antichambre s'ouvre toute seule, et l'on entre dans une grande pièce brillamment éclairée et sentant bon les fleurs fraîches.

Avant d'aller plus loin, présentons nos personnages à nos lecteurs: plusieurs leur sont déjà connus; mais nous tenons à les présenter de nouveau plus à fond.

Madame de Glouskine.—Ambassadrice de Russie, vingt-trois ans, blonde, grande, mince, l'air hautain, mariée depuis peu de temps à Son Exc.M. Serge Glouskine, ambassadeur de Sa Majestéde toutes les Russies, soixante ans, bien conservé, maigre, les cheveux légèrement grisonnants, la moustache rousse, le sourire sceptique, la main longue, blanche et fine.

La marquise Della Primavera.—Italienne, femme d'un premier secrétaire, un peu forte, le teint mat, les yeux bruns, des cheveux immenses. Franche et bonne enfant, trop élégante, trop rieuse, trop parlante; trente ans.

La baronne de Camon.—Vingt-huit ans, femme d'un secrétaire de l'ambassade de France; pas jolie, mais mieux; élégante, parfumée, coiffée et habillée au dernier goût et avec une rare perfection. Sage et un peu austère, quoique aimable; la plus jolie main du corps diplomatique, toujours gantée.

Madame Stuart Boyll.—Trente-huit ans, Anglaise, blond ardent, vaporeuse, peinte à ravir, coquette avec passion, des yeux rêveurs qui n'en finissent pas; sans goût, mais d'une distinction irréprochable.

La comtesse Sonnenbund.—Viennoise, vingt-cinq ans, ne met pas de faux cheveux, porte les siens flottants crêpés, et n'a jamais l'air coiffée; romantique et valseuse infatigable; laide, maisavec un sourire parlant et des petits yeux de flamme; très-fêtée par MM. ses collègues.

Le prince Dobeliansky.—Encore assez jeune pour être chauve avec chic; Russe, riche et raffiné; une légère moustache, le cœur chaud, et diplomate de profession.

Vancouver Lynjoice, ou le plus beau des diplomates.—Une tête d'Antinoüs, une barbe de dieu, une taille d'athlète, le monocle dans l'œil gauche, timide comme une demoiselle, toujours amoureux de personnes intraitables.

De Bove.—Français; petit, bien pris, brun, les cheveux en brosse, la moustache frisée, un pied de femme, une main large et nerveuse; de l'esprit plus qu'il n'en faut; conseiller d'ambassade, trente-sept ans.

Droutzky.—Autrichien; attaché militaire; unbel uniforme, une belle tournure, un charmant garçon qui n'y met pas de malice.

Le comte Grani.—Ambassadeur d'Italie, avoue trente-neuf ans, fait sérieusement la cour aux femmes, en est adoré; dans les affaires de cour est craint de tous ses collègues, discret comme la tombe; vieux genre très-apprécié.

Serge Tinéeff.—Russe; une mauvaise langue, potinier indiscret, franchement laid, mais si bien mis! ne croit qu'à la musique.

Belveduto.—Italien, vingt-quatre ans, brun comme la nuit, des cols trop échancrés, des poignetstrop évasés, des gilets trop ouverts, des plastrons trop solidifiés, mais doux, joli homme et persuadé qu'il sera ambassadeur à trente ans.

M. Stuart Boyll, le mari de sa femme, et voilà tout.

Le marquis Della Primavera.—A pour femme la marquise Della Primavera, qu'il salue dans le monde.

Le comte Sonnenbund.—Absent, en congé.

Nos présentations faites, continuons.

Ces dames sont directement introduites dans le fumoir, transformé, pour l'occasion, en chambre de toilette, avec une profusion de miroirs, de bougies, d'épingles et de pelotes habillées comme des mariées. Les premières à arriver sont mesdames de Glouskine et Della Primavera, qui entrent ensemble; elles sont lasses de la rude journée officielle et n'ont envie que de se détendre l'esprit. La belle ambassadrice de Russie est en tulle noir plus léger qu'un souffle et miroitant de jais; la marquise, dans un velours massif tout uni, mais gantant sa taille de déesse. Le noir est de rigueur ici pour les femmes, comme l'interdiction, pour les hommes, du plus petit bout de ruban.

L'amphitryon, le prince Dobeliansky, est debout à la porte du salon, où l'apparition de mesdames Glouskine et Della Primavera est saluée par un cri de triomphe auquel l'ambassadrice répond en posant sa main gauche sur ses lèvres, tandis que la belle Italienne pose la droite sur son cœur; puis elles donnent à baiser leur poignet ganté.

Un instant après, entre la correcte madame de Camon, habillée d'une simple robe de faille; puis vient madame Stuart Boyll, qui a chanté dans l'escalier, chante dans l'antichambre, et fredonne encore en entrant; enfin, toujours la dernière venue, la comtesse de Sonnenbund, prête à faire valser l'homme le plus goutteux.

Il fait bon chez le prince; dans la cheminée flambent les plus grosses bûches du monde; les lampes, voilées de rose, éclairent d'un jour discret les personnages des tapisseries anciennes, aux couleurs sobres et douces. Nulle part de dorure; des meubles bas d'un vert pâle; çà et là quelques beaux bustes de marbre souriant d'une immuable beauté; sur le tapis sombre, des peaux d'ours blanc, chaudes et caressantes à l'œil, et, au centre de la pièce, une grande coupe de craquelé toute remplie de lilas et de roses.

On est à peine au complet, que le souper est annoncé. On entre à son gré dans la salle à manger, on se place de même, et toutes les cuillers frappent à la fois dans la fameuse soupe, qui, chaude et parfumée, fume dans les assiettes. Après une seconde de silence appréciateur, c'est une exclamation générale: Parfaite! délicieuse!—Ah! «Cher» s'est surpassé.—«Cher», on s'en souvient, est le surnom du chef.—Comment se porte «Cher», Dobeliansky?—Il va bien, mesdames; je lui dirai votre sollicitude.

De Bove.—Mesdames, je mets aux voix si vous n'êtes pas tous d'avis que la carrière de «Cher» est infiniment supérieure à la nôtre. D'abord, elle est plus lucrative; ensuite, «Cher» n'a souhaité la bonne année à aucun souverain, et il a goûté cette soupe-là avant nous.

Le comte Grani fait observer d'une voix douce qu'en effet ils ont tous, ce matin-là, bien mérité de la patrie.

Dobeliansky.—Celui qui s'attend à ce que sa patrie fasse quelque chose pour lui...

La marquise Della Primavera.—Il se prépare de cruelles désillusions. Mais quel front avez-vous de vous plaindre, vous autres? Et nous donc,avec nos traînes, trouvez-vous que ce soit récréant d'être sur pied dès dix heures du matin?

De Bove,avec une conviction profonde.—Mais vous étiez belle, ravissante, idéale, tandis qu'un malheureux qui enfile son uniforme en se levant, quelle compensation peut-on lui offrir? Ah! que j'enviais donc ce portier du palais! C'est lui qui avait l'air d'un plénipotentiaire noble et sérieux, avec son chapeau haut de trois pieds, tandis que nous, sans nous flatter, nous avions l'air de magots, même notre Lynjoice qui est si beau. Car il est beau, n'est-ce pas, mesdames? Eh bien, une fois en uniforme, c'est un martyr; il croit avoir des ailes dans le dos, et, comme il n'y est pas habitué, dame, cela le gêne pour marcher. N'est-ce pas, collègue et ami, que notre Lynjoice avait l'air prêt à s'envoler?

Madame de Camon.—Mais non, il était tout à fait gentil; oui, Lynjoice, consolez-vous; mais je voudrais savoir, messieurs, pourquoi vous preniez l'air si chagrin; ça en était néfaste pour un matin de jour de l'an; c'est à qui de vous serait le plus inflexible; sir Edward Love paraissait aux prises avec une arête; S. Exc. l'ambassadeur de France avait mine de vouloir nous exhortertous à la pénitence finale; seul, le comte Grani avait l'air de ne pas souffrir; vous, Excellence, et le second valet de pied à droite en entrant, je vous donne la palme; en voilà un que ses bas de soie ne gênaient pas.

Dobeliansky.—Pas malin, que Grani ait la mine heureuse: il passe des billets aux princesses.

Madame de Camon.—Comme ça, sous le dais et à la vue des lions couchants?

Dobeliansky.—Parfaitement; il en avait trois ce matin dans son chapeau.

Grani.—Mesdames, je ne nie pas la chose, je profite généralement des cérémonies officielles pour ce petit commerce.

Glouskine.—Pauvres souverains, ils ne connaissent pas les diplomates!

De Bove.—Ils n'ont pas idée de ce que c'est; ils nous prennent au sérieux, ils nous offrent des galas, et pendant «cette imposante cérémonie», l'auguste prince-héritier cligne de l'œil à la marquise: pas vrai, marchesita?

La Marquise.—Tiens, vous avez vu cela, vous? C'était un signe convenu; s'il me trouvait très-bien, il devait fermer l'œil gauche.

De Bove.—Eh! mais il a un joli sentimentdes situations, l'auguste prince héritier. Quant à moi, j'ai suggéré à mon chef d'informer le gouvernement que le souverain avait des bottes trop justes; j'ai découvert cela tout de suite; on a le coup d'œil diplomatique ou on ne l'a pas; j'ai proposé aussi de faire mention de la révérence de la république Argentine; ce n'était pas commun, puis c'est une idée; elle s'assied par terre, cette femme; ça la repose.

Dobeliansky.—Non, moi, c'est Fezyl-Pacha que je propose à l'attention de la postérité; la voiture de cet homme-là est un chef-d'œuvre.

Glouskine.—Messieurs, vous troublez la paix de l'Europe, et Lynjoice, qui est présent...

Lynjoice, très-occupé à expliquer à madame de Sonnenbund par quelles combinaisons machiavéliques il est parvenu à tromper l'opinion publique sur son horreur indigène de lasoupe à l'oignon, tombe des nues quand on l'interpelle.

Lynjoice.—Plaît-il, mon cher ambassadeur?

Madame de Glouskine.—Rien, mon bon Lynjoice, rien; racontez gentiment à madame de Sonnenbund comment vous avez marché sur ma traîne ce matin; je ne suis pas jalouse ce soir, cher ami; faites-moi seulement le plaisir d'ôter votre lorgnonquand vous me regardez, et quittez cet air bête; est-ce que vous me prenez pour un souverain, Lynjoice?

Lynjoice essaye d'expliquer à mots couverts que madame de Glouskine est souveraine de bien des cœurs.

Madame de Glouskine.—Lynjoice, vous croyez écrire une dépêche en ce moment; dites que vous m'aimez, et n'en parlons plus.

De Bove.—Et vous, madame, l'aimez-vous un peu, ce pauvre Lynjoice?

Madame de Glouskine.—De Bove, j'ai horreur de dire ce que je pense; cela enlève toute fraîcheur aux idées.

Grani.—J'apprécie cette petite théorie; elle est vraie et pratique.

De Bove.—En son honneur, je propose la santé du corps diplomatique, si tendrement uni...

Tous.—Oui! oui!

De Bove,continuant.—Et surtout la prospérité de lasoupe à l'oignon.

Ici l'on se lève et l'on se fait raison avec transport. Madame de Glouskine vide d'un trait son verre de champagne et le repose sur la table en le brisant en morceaux du plat de son assiette.

—Pardon, Dobeliansky, mais c'est pour la chance.

—Tout ce que vous voudrez, madame, tant que vous voudrez; je suis votre serf et serviteur; voulez-vous tout ce qu'il y a chez moi? avez-vous envie de briser autre chose? moi, mes gens, tout est à vous...

Madame de Glouskine.—J'y penserai, Dobeliansky. S'il me vient une idée... comptez sur moi.

On continue à toaster avec frénésie à la santé desuns et des autres, aux souhaits de chacun... de Bove veut en vain faire dire leurs souhaits aux dames.

De Bove.—Je les sais bien, moi, et mieux que vous.

Madame de Glouskine.—Et moi aussi, de Bove, je sais les vôtres.

De Bove.—Eh bien! alors, faisons lesPetits Papiers: chacun de nous écrira le souhait de son voisin ou de sa voisine. Voulez-vous, mesdames? voulez-vous, messieurs? Et de la franchise; ni maris ni femmes, tous diplomates...

On se lève en masse pour rentrer au salon, tout le monde parlant à la fois; la marquise Della Primavera est rêveuse; madame de Glouskine les défie tous du regard; madame de Sonnenbund montre ses jolies dents; elle est prête à dévorer bien des souhaits. Madame Stuart Boyll écoute Belveduto et se tait; madame de Camon regarde les autres et s'amuse.

De Bove.—Dobeliansky, propriétaire de cette principauté indépendante, commandez des crayons et du papier, ô Altesse!... Attention, mesdames, j'écris les noms d'un côté; tout le monde y passe, tant pis. De l'autre, vous inscrirez ce que voussouhaitez au propriétaire du nom; le souhait ira directement à son adresse; après quoi l'on aura la liberté de réduire en cendres les témoignages de notre bienveillance mutuelle. Maintenant, tous les papiers dans un chapeau; si l'on se tire soi-même, on se passe au voisin. Allons, mesdames; allons, collègues de mon cœur, allez-y gaiement.

Tous les papiers sont distribués, le nom soigneusement dissimulé au revers.

De Bove encourage l'inspiration:

—Souhaitez-vous du bonheur, ne vous refusez rien, je vous en conjure.

Dix minutes après, les papiers sont pliés derechef, remis dans le chapeau, secoués et tirés par de Bove; chacun reçoit le sien.

MADAME DE GLOUSKINE

On lui souhaite d'oublier qu'elle est ambassadrice, apprendre à être femme.—Lynjoice est trop beau.—Conseil d'un ami.

LA MARQUISE DELLA PRIMAVERA

On souhaite à la marquise de se laisser persuader que les absents ont toujours tort. N'est-ce pas ce dont elle désire se convaincre? Il y a d'aimables princes.

MADAME DE CAMON

On souhaite à madame de Camon d'apprendre de sa couturière si le cœur est à droite ou à gauche.

MADAME STUART BOYLL

D'ajouter le noir aux couleurs du prisme.

MADAME DE SONNENBUND

De se coiffer.—De celui qui écrit ce souhait, elle pourra s'informer.

M. DE GLOUSKINE

La foi qui sauve.—For ever and for ever.

COMTE GRANI

L'Eau de Jouvenceà l'usage des diplomates.

DOBELIANSKY

De garder «Cher», son cuisinier, qui est menacé. Mais on souhaite des compensations.

LYNJOICE

De mettre son monocle dans l'œil droit pour y voir.

SERGE TINÉEFF

La concorde, montée en pendule.

DE BOVE

D'apprendre qu'il est profondément utile de savoir être bête quelquefois.

STUART BOYLL

De ne jamais être oublié avec les bagages.

DELLA PRIMAVERA

Un ballet cinq fois par semaine.

BELVEDUTO

Une ministresse des affaires étrangères qui ait passé la cinquantaine.

Les souhaits sont lus dans un silence solennel. Personne ne se regarde, et tout le monde s'empresse de jeter son billet au feu.

—Qui est content? demande de Bove.

Pas une de ces dames ne répond. Tous les hommes crient oui à la fois.

—Eh bien! alors, tant mieux, et bonne année à lasoupe à l'oignon!

L'ŒUF nº 4

LES PETITS POIS

PAUVRE THÉODORE!

OU LOGERA SON EXCELLENCE

SOULIERS GALANTS

LA GUEULE DU LOUP

ENGLISH IMPROVEMENT

LA REVANCHE DE VERA

LE RETOUR

LA MAZOURKE DE SON EXCELLENCE

L'AUDIENCE PARTICULIÈRE

LA CROIX DE SAINTE-ODILE

MYSTÈRE ET DIPLOMATIE

PREMIER DE L'AN DIPLOMATIQUE— I. Grand Gala

II. La soupe à l'oignon

PARIS.—TYPOGRAPHIE DE E. PLON ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE.


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