Or Ethelfleda, morte, accomplissait à nouveau la funeste et frappante sortie durant laquelle, si brusquement, elle avait perdu le sens.
Instruit des faits en cause, Canterel reconstitua tout servilement.
Les ongles de la jeune femme ayant poussé depuis le décès, il fit venir de Londres, à prix d'or, l'inventeur-manucure, qui, sur sa demande, effectua, sans insensibilisation cette fois, le supplémentaire étamage requis—d'abord au pouce droit, appelé à se mettre si en vue, puis même aux neuf autres doigts pour éviter un choquant défaut d'unité. Le maître s'arrangea pour qu'Alban ne vît pas celui qui, depuis son malheur, lui inspirait tant d'aversion.
Amoureusement détenue comme souvenir par le veuf, la rose-thé, dont on eût pu laver la tige encore tachée du sang d'Ethelfleda, était trop fanée pour paraître. Canterel en fit donc exécuter un certain nombre de copies artificielles, ayant chacune son épine en bonne place.
Puis on se procura, pour les utiliser une à une, des enveloppes identiques à celle du jour néfaste, indélébilement maculée, dont la suscription fut, sur toutes, exactement reproduite à la main. Chacune, au moment de servir, recevrait, avant d'être cachetée, une lettre en papier blanc qui lui donnerait à souhait de l'épaisseur et de la consistance.
Dès lors, Alban, heureux surtout de revoir Ethelfleda en pleine raison pendant les rapides instants qui précédaient la remise du pli, ne put se lasser du court spectacle renouvelable offert à son avidité. Il y jouait lui-même son rôle en compagnie de deux figurants, l'un très vieux, l'autre adolescent, qui remplaçaient Casimir et le groom. Un rayon factice était projeté sur la lanterne par une lampe électrique, qu'on s'abstenait d'allumer quand, l'heure et la pureté du ciel s'y prêtant à la fois, le soleil lui-même éclairait de façon satisfaisante et stable la rouge carte géographique. Avant chaque séance on collait soigneusement, par tous les points d'une de ses deux faces, une fragile petite outre neuve de couleur chair, plate et ronde, sur l'endroit le plus charnu qu'offrait la première phalange du pouce droit d'Ethelfleda. A l'heure dite, l'épine d'une des roses-thé artificielles, la crevant sans peine, en faisait couler un liquide rouge imitant le sang.
La tige d'une fleur fausse n'étant guère lavable, chaque rose ne servait qu'une fois—de même que chaque enveloppe, bonne à jeter après le maculage rouge.
** *
8oUn jeune homme, François-Charles Cortier,—suicidé mystérieux introduit àLocus Solusdans des conditions très spéciales.
Les actes que Canterel obtint du cadavre provoquèrent la découverte d'une précieuse confession manuscrite, qui permit de rebâtir clairement en pensée un drame retentissant, jusqu'alors environné d'ombre.
A une date lointaine déjà, un homme de lettres, François-Jules Cortier, veuf depuis peu et père de deux jeunes enfants, François-Charles et Lydie, avait acquis près de Meaux, pour y vivre toute l'année en travailleur profond dont l'absorbant labeur exigeait une calme ambiance, une villa s'élevant solitaire au milieu d'un vaste jardin.
Doté d'un front remarquablement saillant dont il tirait orgueil, François-Jules préconisait au profit de sa gloire la science phrénologique. Dans son cabinet, une large étagère noire était pleine de crânes bien rangés, sur les curiosités desquels il pouvait savamment discourir.
Une après-midi de janvier, comme l'écrivain se mettait à la tâche, Lydie, alors âgée de neuf ans, vint demander affectueusement la faveur de jouer auprès de lui, en montrant par la vitre des flocons de neige qui, tombant dru, la cloîtraient au logis. Elle tenait unepoupée-avocate, jouet qui, forme palpable d'un propos à l'ordre du jour, faisait fureur cette année-là, où pour la première fois on voyait des femmes au barreau.
François-Jules adorait sa fille et redoublait de tendresse envers elle depuis qu'il s'était, à regret, privé de François-Charles, placé récemment à onze ans, en vue de fortes études, interne dans un lycée de Paris.
Il dit «oui» en embrassant l'enfant, non sans lui faire promettre la plus silencieuse sagesse.
Soucieuse de ne pas devenir une cause de distractions, Lydie alla s'asseoir à terre, derrière la table, grande et chargée, où s'accoudait son père, qui dès lors ne pouvait la voir.
Jouant sans bruit avec sa poupée, elle fut apitoyée, en songeant à la neige, par l'impression de fraîcheur que donnait à ses doigts la figure de porcelaine—et, vite, comme s'il se fût agi de quelque personne transie, coucha l'avocate sur le dos devant l'âtre tout proche où flambait un grand feu.
Mais bientôt, la chaleur faisant fondre leur colle, les deux yeux de verre, presque en même temps, tombèrent au fond de la tête.
L'enfant, chagrinée, ressaisit la poupée, qu'elle dressa devant ses regards pour examiner de près les effets de l'accident.
L'avocate se détachait alors sur le mur paré de l'étagère noire, et Lydie, malgré elle, fut soudain frappée du rapport d'expression établi entre les têtes de morts exposées et le rose visage artificiel par la commune vacuité des orbites.
Elle prit un des crânes et, tout heureuse d'avoir trouvé un jeu nouveau, s'imposa la tâche attrayante de compléter une fois, par tous les moyens inventables, la ressemblance observée.
Ainsi que l'exigeaient l'austérité de la tenue et le sérieux de la profession, toute la chevelure de l'avocate se tassait en arrière, sans apprêt, dans une résille sévère, excluant frisure et chignon.
Fabriqué, vu l'ordre secondaire de sa destination, à l'aide de quelque méthode économique trop sommaire pour atteindre à la précision, le léger filet, non exempt de raideur, dépassait en avant sous la toque, en s'appliquant sur le front nu.
Lydie jugea que son premier devoir était de copier sur le crâne cet entre-croisement de lignes ténues, qui, au point de vue de l'identification entreprise, tirait une grave importance de sa proximité si grande avec les deux vides orbitaires, où siégeaient les fondements de l'analogie en cause.
La fillette, qui, sous la direction de sa gouvernante, s'exerçait à de fins travaux d'aiguille, avait en poche un petit nécessaire à broderie. Elle en tira le poinçon, dont la pointe, guidée avec force par sa main, traça en divers sens, dans l'os frontal du crâne, de fines et courtes raies obliques. Maille par maille, une sorte de filet finit par se graver ainsi sur toute la région voulue, non sans trahir, par l'imperfection de ses étranges zigzags, l'amusante maladresse de l'enfance.
Il fallait maintenant au crâne une toque pareille à celle de l'avocate.
Sous la table de travail, une corbeille à papier regorgeait de vieux journaux anglais.
Esprit curieux et enthousiaste, avide d'approfondir toutes les littératures dans leur texte original, François-Jules avait poussé fort loin l'étude de maintes langues vivantes ou mortes.
Pendant le cours presque entier du mois précédent, il s'était chaque jour procuré leTimes, où abondaient alors les plus sérieux commentaires sur un événement qui le passionnait.
Un voyageur anglais, Dunstan Ashurst, venait de rentrer à Londres après une longue exploration polaire, remarquable, à défaut du moindre pas gagné vers le nord, par la glorieuse découverte de plusieurs terres nouvelles.
Notamment, lors d'une reconnaissance pédestre tentée à travers la banquise loin de son navire pris par les glaces, Ashurst, sur son chemin hasardeux, avait trouvé une île absente de toutes les cartes.
Près du rivage, sur le sommet d'un monticule, une caisse de fer gisait au pied d'un mât rouge, planté là pour en signaler la présence. Forcée, elle livra uniquement un grand parchemin vieux et obscur, couvert d'étranges caractères manuscrits.
A peine réinstallé dans la capitale anglaise, Ashurst montra le document à de savants linguistes qui en tentèrent la traduction.
Rédigée envieux noroisavec signature et date encore nettes, l'antique pièce, tout en runes, émanait du navigateur norvégien Gundersen, qui, parti pour le pôle vers l'an 860, n'avait jamais reparu. Comme il était remarquable qu'à une époque aussi reculée on eût pu fouler déjà l'île au mât rouge,—perchée à une latitude qui, pour être atteinte de nouveau, avait exigé par la suite plusieurs siècles d'efforts,—le monde entier s'enthousiasma soudain pour le document, d'autant plus apte à semer partout l'effervescence que beaucoup de ses lignes, presque effacées, donnaient lieu à des interprétations contradictoires.
Tous les journaux du globe s'appesantirent sur l'abstruse question du jour, surtout ceux d'outre-Manche. LeTimes, en plus des versions multiples proposées par de compétents esprits, réussit même à donner quotidiennement de fac-similaires passages du parchemin, sous la forme—voulue par les mesures du texte original—de quelques lignes très étendues, dominant, sous un titre d'article large d'une demi-page, les trois colonnes invariablement consacrées au célèbre sujet. François-Jules, qui, très versé dans la connaissance du vieux norois et des runes, s'était vite enflammé pour le problème, découpait toutes ces reproductions fidèles pour les porter sur lui et y pâlir à chaque moment perdu,—écrivant au dos de chacune, afin d'éviter toute confusion, ses remarques la concernant, dont il surchargeait à l'encre les lignes imprimées quelconques s'y trouvant échues.
Le grimoire finit par s'élucider entièrement et révéla en détails, sans toutefois en éclaircir le dénouement tragique, un voyage boréal qui, vu le temps lointain de son accomplissement, semblait miraculeux.
L'incident étant clos, François-Jules, le matin même, avait, au cours d'un rangement, jeté pêle-mêle au panier coupures et exemplaires duTimes.
Lydie prit au hasard, dans la corbeille, un numéro du célèbre journal, attirant en même temps, sans le vouloir, trois coupures runiques, à demi engagées dans l'intérieur de l'épais dernier pli.
Détachant une feuille intacte, elle la fronça partout perpendiculairement à une circulaire portion lisse ménagée en son milieu—puis eut recours aux ciseaux de son nécessaire pour ne laisser que la hauteur voulue à la toque ainsi ébauchée.
Pour l'étroit bord vertical indispensable au parachèvement de l'objet, Lydie utilisa les trois bandes à runes, qui, l'ayant frappée par leur forme allongée, semblaient s'offrir à elle comme pour lui éviter un surcroît de découpage.
Armée, grâce au nécessaire, d'un dé puis d'une aiguille que traversait un long fil blanc, elle put, en cousant, ceindre entièrement le bas extrême de la toque avec le bord supérieur, choisi par instinct, des trois minces rubans de papier bien juxtaposés,—non sans dissimuler chaque fois, en lui octroyant la vue intérieure, le côté gribouillé par les annotations de son père.
Le travail terminé, elle posa la fragile coiffure sur le crâne et, satisfaite de la ressemblance obtenue, entreprit de réparer le désordre du tapis. Le nécessaire, peu à peu, recouvra son contenu, partout éparpillé, puis fut remis en poche,—et le journal mutilé, bientôt replié naturellement, réintégra le panier. Quant à l'encombrant et chaotique résidu plissé de la toque tombé sous l'effort de ses ciseaux, Lydie jugea plus décent de le brûler et, prenant soin, vu la petitesse de ses bras, de se glisser derrière le garde-feu pour pouvoir viser juste, en jeta l'inutile masse au milieu de l'âtre.
Voyant, après une brève attente, que tout prenait à souhait, elle se tourna légèrement pour sortir de son torride enclos.
Mais à cet instant, par suite d'un déploiement dû à la combustion, tout un coin enflammé du papier, après avoir pointé en l'air, s'inclina obliquement hors du brasier, en imitant le mouvement de quelque vasistas en train de s'ouvrir grâce aux charnières de sa base horizontale.
Le feu de ce brandon avancé se communiqua, par derrière, aux courtes jupes de Lydie, qui ne découvrit l'accident qu'au bout de plusieurs secondes, alors que de larges flammes commençaient à l'environner.
A ses cris, François-Jules dressa la tête puis se mit debout, livide. Embrassant la pièce du regard pour y trouver le meilleur élément de sauvetage, il bondit sur la fillette et, l'enlevant à deux mains sans souci de ses propres brûlures, courut l'envelopper étroitement dans un des gros rideaux de la fenêtre. Mais, attisées au vent de l'indispensable course, les flammes grondèrent pendant un long moment, malgré les efforts insensés du malheureux père, qui, les yeux hors des orbites, s'acharnait à rendre de tous côtés l'emmaillotement plus hermétique.
Après l'extinction, enfin obtenue, Lydie, transportée dans son lit, fut condamnée par deux médecins mandés en hâte.
Prise de délire, la fillette contait sans cesse, en les commentant, les moindres choses faites par elle entre l'affectueux «oui» de son père et le fatal embrasement.
Elle succomba le soir même.
François-Jules, fou de douleur, mit pieusement, pour toujours, sur la cheminée de son cabinet,—non sans l'abri d'un globe de verre,—le crâne aux marques frontales, coiffé de sa toque fragile. Symbolisant la dernière belle heure de son enfant bien-aimée, ces deux objets étaient devenus pour lui des reliques inestimables.
Peu après ce drame horrible, François-Jules, avec de nouveaux pleurs, vit mourir poitrinaire—contaminé par sa femme, décédée un an avant lui—son meilleur ami, le poète Raoul Aparicio, auquel le liait, depuis les bancs du lycée, la plus fraternelle affection.
Aparicio, que la maladie avait endetté, laissait une fille, Andrée, qui, exacte contemporaine et grande camarade de la pauvre Lydie, ne conservait de proche qu'un oncle sans fortune ayant femme et enfants.
Père encore pantelant de chagrin, François-Jules, pour pouvoir en s'illusionnant croire au retour de la disparue, prit chez lui l'indigente orpheline, qui, douce et ravissante, lui inspirait une vive tendresse. Nature aimante, François-Charles, que de fréquents sanglots secouaient encore à la pensée de Lydie, apprit avec joie la venue de cette sœur nouvelle.
Les ans passèrent, développant la beauté d'Andrée Aparicio, devenue à seize ans une merveilleuse adolescente au corps souple, avec de lourds cheveux d'or illuminant un fin visage éclatant, paré d'admirables yeux verts immenses et candides.
Et François-Jules vit alors, avec effroi, son affection paternelle pour l'orpheline faire place à une passion dévorante, insensée.
Malgré l'absence de tout lien de parenté, sa conscience le blâmait d'aimer cette enfant qui, élevée par lui, l'appelaitpère, et il garda secret son nouveau sentiment.
Maîtrisant ses désirs, il goûtait le profond bonheur de vivre sous le même toit qu'Andrée, de la voir et de l'entendre chaque jour—et de se sentir, matin et soir, chancelant d'ivresse en la baisant au front.
A dix-huit ans, par l'épanouissement complet de sa jeunesse, Andrée mit le comble au trouble de François-Jules, qui, ne pouvant se contenir davantage, projeta une immédiate démarche matrimoniale.
Rien, en somme, n'allait matériellement à l'encontre de l'union rêvée. A défaut de tout amour, un élan de gratitude envers l'homme qui l'avait recueillie ferait acquiescer Andrée, sans doute heureuse, d'ailleurs, de voir une situation venir au-devant de sa pauvreté.
Choisissant pour lui-même la carrière suivie par son père, qui lui avait transmis ses dons d'écrivain, François-Charles travaillait alors tout le jour en vue de la licence ès lettres. Après le dîner, quittant François-Jules et Andrée, il consacrait, seul dans sa chambre, une grande heure encore à l'étude—puis allait par le dernier train coucher en plein Paris pour se rendre de bon matin dans les bibliothèques, ne regagnant ensuite Meaux qu'à la brune.
Un soir, pendant le labeur de son fils, non sans d'effrayants battements de cœur, François-Jules dit, balbutiant presque:
«Andrée… chère enfant… te voici d'âge à te marier… Je veux te parler d'un projet… renfermant le bonheur de ma vie… Mais, hélas!… je ne sais… si tu accepteras…»
Rougissante, la jeune fille tressaillait de joie, se méprenant à ses paroles.
Elle et François-Charles s'étaient de tout temps réciproquement adorés. Enfants, par les jours de vacances, ils égayaient la maison ou le jardin du bruit de leurs jeux mêlés de purs baisers. Adolescents, ils se confiaient leurs rêves, discutaient de communes lectures. Et dernièrement, se sentant tout l'un pour l'autre, ils s'étaient juré de s'unir, n'attendant qu'un moment propice pour s'ouvrir à François-Jules, dont l'enthousiaste approbation ne leur semblait pas douteuse.
Andrée, pensant que l'allusion contenue dans la phrase énoncée pouvait seulement viser son hymen avec François-Charles, répondit sur-le-champ:
«Père, soyez heureux, car d'avance vos désirs s'étaient réalisés. Aimée de François-Charles que j'aime, je me suis promise à lui, qui déjà m'a choisie.»
Selon François-Jules, jusqu'alors sans ombrage, François-Charles et Andrée, grandis ensemble, ne s'accordaient mutuellement que la chaste tendresse habituée à régner entre le frère et la sœur.
Foudroyé, il vit accourir son fils à un prompt appel explicite lancé joyeusement par Andrée—puis reçut sans perdre contenance les remerciements de l'heureux couple.
Bientôt le jeune homme partit pour la gare, et, béni encore par Andrée jusqu'au seuil de sa chambre, François-Jules, une fois seul, subit une crise terrible.
Souligné par une complète ressemblance de traits et d'allure, le contraste que formait avec son déclin propre l'écrasante jeunesse de son fils exaspérait ses tortures jalouses.
«Elle l'aime!…» râlait-il, rendu fou par l'image de François-Charles prenant Andrée.
Durant de longues heures, il arpenta sa chambre, crispant les mains et gémissant tout bas.
Tout à coup la conception d'un plan téméraire lui rendit l'espoir. Malgré son fils désormais dressé entre eux deux, avouant humblement son amour il supplierait Andrée de devenir sa femme, en lui montrant que de sa réponse dépendait la vie ou la mort du bienfaiteur de son enfance. Par pitié, elle consentirait…
Sa résolution prise, une indomptable envie lui vint de tenter à l'instant la démarche. Oh! mettre fin à ses tourments atroces… vite… vite… sentir un seul mot d'elle changer son enfer en indicible félicité!
Et livide, chancelant, hagard, il gravit un étage puis entra chez Andrée.
Il faisait petit jour. La jeune fille dormait, angéliquement belle, ses cheveux d'or épars autour de son cou nu.
Éveillée par les pas de François-Jules s'approchant, elle lui sourit d'abord.
Mais, se rendant compte soudain de l'excentricité de l'heure et de l'anomalie de la visite, elle conçut une intense frayeur, qu'augmentèrent l'aspect terrifiant et les traits décomposés de l'insomniaque.
«Père, qu'avez-vous?…» dit-elle. «D'où vient votre pâleur?
—Ce que j'ai?» bégaya le malheureux.
Et, par mots entrecoupés, il lui dépeignit son irréfrénable amour.
«Tu seras ma femme, Andrée,» dit-il, joignant les mains, «sinon… oh!… je mourrai, moi… moi… ton bienfaiteur.»
Anéantie, la pauvre enfant se croyait la proie d'un cauchemar.
«J'aime François-Charles,» murmura-t-elle; «je ne veux être qu'à lui…»
Ces paroles, rencontrant la sensibilité à vif de François-Jules, furent pareilles au fer rouge appliqué sur la plaie.
«Oh! non… non… pas à lui… à moi… à moi…» s'écria-t-il, le geste et le regard suppliants.
Elle répéta, d'une voix plus ferme:
«J'aime François-Charles; je ne veux être qu'à lui.»
Cette phrase maudite sonnant de nouveau à ses oreilles acheva d'égarer François-Jules, qui eut plus nettement que jamais la vision, si effroyable pour lui, de son fils possédant Andrée.
Il dit, les lèvres tremblantes: «Non… pas à lui… non… non… à moi… à moi…» et tâcha d'étreindre la jeune fille, affolé par le cou nu et les formes exquises devinées sous une fine batiste.
La malheureuse tenta un cri. Mais à deux mains il lui saisit la gorge, répétant, sur un ton terrible:
«Non… pas à lui… à moi… à moi…»
Ses doigts, serrant longtemps, ne se détendirent qu'après la mort.
Puis il se rua sur le cadavre.
Une heure après, réintégrant sa chambre, François-Jules, redevenu lui-même, fut terrifié par l'horreur de son crime. Au torturant chagrin d'avoir tué son idole se mêlaient, dans son esprit, l'effroi du châtiment et l'angoisse de voir la pire des hontes souiller son nom et rejaillir sur son fils.
Puis l'infortuné s'apaisa, en songeant que, tout s'étant passé en silence, aucun témoignage ne pourrait surgir—et que, n'ayant jamais rien laissé transpirer de son amour, il défierait aisément le soupçon derrière sa vie entière d'irréprochable honneur.
A huit heures, la servante habituée à réveiller chaque jour Andrée donna l'alarme, et François-Jules fit lui-même appeler la justice.
L'examen attentif des lieux fournit l'absolue certitude que nul pendant la nuit ne s'était immiscé dans la demeure,—où deux hommes seulement avaient couché, François-Jules d'une part, de l'autre Thierry Foucqueteau, jeune domestique engagé depuis peu.
François-Jules semblant hors de cause, on suspecta unanimement Thierry, qui, malgré ses ardentes révoltes, fut arrêté sous prévention d'assassinat suivi de viol.
Accouru de Paris à un pressant appel de son père, François-Charles, devant le cadavre outragé de celle qui devait ensoleiller sa vie, hurla de douleur comme un dément.
L'affaire suivit son cours, et aux assises, où l'on admit l'absence de préméditation, Thierry, contre lequel conspiraient toutes les apparences, fut, en dépit de ses véhémentes dénégations, condamné au bagne perpétuel.
Convaincue de son innocence, sa mère, Pascaline Foucqueteau, honnête fermière des environs de Meaux, lui jura, lorsqu'il partit, d'avoir pour seul but désormais sa réhabilitation.
Miné par le remords, François-Jules, qu'obsédait nuit et jour l'image du pauvre forçat subissant mille tourments à sa place, perdit le sommeil et la santé; son foie, que de tout temps il avait eu pour organe faible, s'attaqua dès lors grièvement et le conduisit en peu d'années jusqu'au seuil du tombeau.
Se voyant perdu, il voulut rédiger une confession qui pût, après sa mort, faire innocenter Thierry, dont jamais les atroces maux immérités n'avaient cessé de le hanter.
Forcé à se taire de son vivant par l'épouvante des suites judiciaires et pénales qu'aurait eues pour lui son aveu et par la perspective du trop complet éclaboussement qu'eût octroyé à François-Charles l'odieux scandale de son procès, il acceptait l'idée d'un franc mea-culpa posthume.
Mais il résolut d'enfermer son écrit, afin de pallier la honte appelée à s'en dégager, dans quelque sûre cachette qui, célébrant elle-même sa gloire, ne pût se découvrir qu'au terme d'une série de manœuvres propres à faire sans cesse toucher du doigt des particularités honorifiques pour lui.
Il avait jadis remporté le plus grand succès de sa carrière avec une alerte comédie jouée toute une saison à Paris.
Au début de son souper de centième, il avait ouvert, en le sortant des plis de sa serviette, un écrin où, montrant une largeur égale aux deux tiers de sa hauteur, brillait à plat, tout en pierres précieuses serties dans une plaque d'or, un petit fac-similé de son affiche du jour même, commandé à un joaillier d'art par tous ses amis cotisés. Grâce à une dense multitude d'émeraudes offrant deux tons distincts, le texte se détachait nettement en vert foncé sur fond vert pâle. Dans treize blancs emplacements rectangulaires de tailles diverses dus à de la poussière de diamant, apparaissaient treize noms d'acteurs, dont douze en lettres bleues plus ou moins grosses, faites de saphirs assemblés,—et un, le premier et le plus énorme, en voyants caractères rouges comprenant des masses de rubis. Cette formule enviée «100ereprésentation de» trônait dans le haut.
François-Jules pensa que, choisi pour cachette, cet objet, commémorant le plus triomphal jour de sa vie, pourrait, mieux que tout autre, envelopper de gloire la boue de sa confession.
Sur ses ordres longs et précis, un habile orfèvre parisien, par un complet évidage, changea invisiblement en une sorte de boîte plate à l'extrême l'élégante plaque d'or,—dont le dessus chargé de pierreries devint un couvercle à glissières ne pouvant se manœuvrer qu'après le jeu de certain système d'arrêt actionnable par une pression de l'ongle sur un rubis à ressort de la grande vedette.
Le coupable se jura d'enfouir là ses terribles aveux.
Quant aux agissements devant peu à peu conduire à la trouvaille de l'écrit, François-Jules décida qu'en partie ils auraient trait à certaines conséquences d'un lointain fait historique.
En 1347, peu après le fameux siège de Calais, Philippe VI de Valois voulut récompenser l'héroïsme des six bourgeois qui, pieds nus et la corde au cou, étaient volontairement allés vers Édouard III en croyant marcher à la mort et, satisfaisant ainsi aux exigences du monarque ennemi, avaient sauvé la ville d'une destruction certaine, pour ne devoir ensuite leur grâce imprévue qu'à l'intercession de Philippine de Hainaut.
D'abord disposé à leur conférer la noblesse, Philippe VI jugea le don exagéré en songeant que l'aventure, tout en plaçant haut leur courage puisqu'ils pensaient livrer leur vie, avait en somme bien tourné, sans leur causer le moindre dommage.
Or, à une prouesse d'un pareil genre, accomplie au surplus par des notables de condition aisée, ne pouvait convenir qu'un prix honorifique, vu l'exclusion forcée de toute pensée ayant pour objet quelque rémunération pécuniaire.
Choisissant un moyen terme, le roi se promit de décerner aux six héros, tout en les maintenant dans leur roture, certains privilèges nobiliaires.
Il existait plusieurs grandes familles dans chacune desquelles tous les aînés de la branche primordiale prenaient invariablement le même prénom, inscrit sur les parchemins officiels avec tel aspect évocateur dévolu à l'une de ses lettres; il s'agissait, suivant les cas, soit d'untaffectant la forme d'une épée debout sur sa pointe, soit d'unochangé en bouclier par des fioritures intérieures,—tantôt d'unzqu'une subtile dislocation métamorphosait en éclair d'orage, tantôt d'unifigurant un cierge allumé,—ici d'uncdevenu faucille, là d'unscréant un cours d'eau. L'intéressé, en signant, savait avec routine exécuter promptement la lettre-vignette. Celle-ci, sorte de complément aux divers attributs du blason, constituait une distinction d'un genre particulièrement rare et apprécié, à laquelle s'ajoutait toujours la très insigne prérogative d'être admis à recevoir le sacrement du mariage des mains d'un évêque portant lasubtunique,—rouge vêtement qui, ostensiblement plus long que la tunique pontificale le recouvrant, était réservé aux plus hautes solennités ecclésiastiques.
Recourant à cette double institution, le roi fit partiellement illustrer, suivant sa propre fantaisie, le principal prénom de chacun des six Calaisiens, en le déclarant transmissible sous son nouvel aspect par voie de primogéniture, avec l'habituelle conséquence matrimoniale touchant la subtunique.
Or, dans le groupe fameux comptait un certain François Cortier, qui, ancêtre direct de François-Jules, avait vu sa cédille changée par Philippe VI en aspic infléchi. Depuis lors, dans sa descendance, tous les aînés, appelés François avec adjonction fréquente d'un second prénom distinctif, avaient, en signant gros, donné à l'annexe du premiercl'apparence animale requise,—et jusqu'au milieu du grand siècle, d'où date sa suppression, la subtunique épiscopale avait présidé au mariage de chacun.
L'exemple de Philippe VI fut suivi par ses successeurs, et, au cours de l'histoire, des bourgeois, à maintes reprises, après différents hauts faits, reçurent, sans pour cela changer de caste, d'aristocratiques avantages.
Aussi, quand sous Louis XV il écrivit son colossal ouvrage sur lesArmoiries, prérogatives et distinctions des grandes familles françaises, Saint-Marc de Laumon, sur vingt-cinq tomes, n'en consacra que vingt-trois à la noblesse, réservant l'avant-dernier à la plus marquante portion de la roture à privilèges et le dernier au restant. Puis l'auteur projeta d'établir une disparité au tirage en réservant aux tomes de la noblesse un luxueux papier bis refusé à ceux de la roture; mais, à la réflexion, il ne condamna finalement que le dernier seul au banal papier blanc, jugeant le pénultième digne encore d'un riche porte-texte. Dans les vingt-trois premiers volumes, aux meilleures maisons, dont les armoiries donnaient lieu aux reproductions les plus belles, fut réservé, comme plus avantageux et commode pour le regard, l'endroit des feuillets, qui, paginés d'un seul côté, exigeaient, pour la désignation de l'une ou l'autre de leurs deux faces, l'adjonction à leur numéro d'ordre d'un des motsrectoetverso,—par lesquels s'établissait avec netteté pour les noms, ainsi classés utilement en deux catégories, une marque de prépondérance ou d'infériorité. Après une courte hésitation de Saint-Marc de Laumon, les deux tomes sur la roture, pour l'unité de l'ouvrage, reçurent une entière application de l'inhabituelle méthode, bien qu'étrangers à la cause première de son adoption,—cause purement esthétique basée sur la beauté plus ou moins grande promise aux images héraldiques; toutefois le vingt-quatrième garda sur le dernier son avantage complet, les noms occupant les rectos de celui-ci valant moins que ceux portés aux versos de celui-là. Vu leur importance et surtout leur insurpassable ancienneté d'inaugurateurs, ce futpage 1, recto, tome XXIV, en un paragraphe explicite, que figurèrent, avec le déterminant trait d'héroïsme de l'aïeul, les deux privilèges de la famille Cortier, dont le chef d'alors, flatté de la circonstance, acquit un exemplaire global de l'encombrant ouvrage, qui, accaparant à lui seul tout un rayon de bibliothèque, s'était depuis lors soigneusement transmis de père en fils jusqu'à François-Jules.
Celui-ci, très fier de son origine, si vieille et illustre, tenait à s'en servir comme correctif d'opprobre, en rendant nécessaire à la rencontre du pot aux roses un examen copieux du rehaussant paragraphe,—qu'il plaça sous ses yeux pour rédiger ainsi, sur feuille volante, une limpide formule, non sans souligner deux termes spécialement honorifiques:
«Prendre dans l'ouvrage de Saint-Marc de Laumon le tomebisde la roture et choisir aurectode la page 1, dans l'alinéa des Cortier, les lettres 17,—30,—43,—51,—74,—102,—120,—173,—219,—250,—303,—348,—360—et 412.»
Empruntées à bon escient aux mots les plus saillants du glorieux texte à remémorer, ces lettres, juxtaposées, constituaient cette courte sentence si clairement désignative: «Vedette en rubis»—qui, incitant à scruter obstinément le provocant nom rouge de l'affiche-bijou, déterminerait à coup sûr la découverte du ressort, suivie de près par celle de la cachette.
Exprès, François-Jules avait ordonné à l'orfèvre de situer, au cours de son travail, l'initial point de manœuvre dans le gros nom aux reflets pourpres, qui, prédominant et seul de sa couleur, était facile à indiquer laconiquement sans équivoque possible.
Mais, de la formule même, François-Jules voulait que la trouvaille atténuât son infamie, en faisant une réclame forcée à certain objet éminemment palliateur, qui n'était autre que le crâne sous globe dont le front aux marques bizarres et la toque légère lui rappelaient de manière si tragique les suprêmes agissements de sa fille Lydie.
Le fait, presque enfantin, d'avoir pieusement conservé cette relique ne trahissait-il pas en effet, à sa haute louange, un touchant amour paternel appelant la sympathie?
Examinant l'émouvant souvenir, il chercha un moyen de faire participer du même coup à la révélation de la formule l'étrange toque et le réseau frontal, qui, en tant que créés par Lydie, devaient plus que le reste, vu l'esprit du projet, être signalés à l'attention.
Bientôt, son idée fixe d'associer réseau et toque pour une tâche commune lui fit apercevoir une sorte de ressemblance entre les mailles gauchement gravées sur os et les runes parant le bord vertical du couvre-chef improvisé.
Inspiré par cette remarque, François-Jules, déplaçant le globe, approcha la tête de mort—puis, s'armant d'un couteau dont la pointe lui servit de burin et le tranchant de grattoir, se livra sur le rets grossier à un long travail transformateur, ajoutant ici, effaçant là, non sans utiliser le plus possible les traits anciens. Il parvint ainsi à camper sur le front du crâne, tout en la gardant française, la formule entière en caractères runiques, lisibles quoique penchés en tous sens, déformés et soudés. Chacun des deux mots soulignés dans le modèle, qu'il eut soin de brûler, fut habilement mis entre guillemets, et, vu l'inexistence du moindre chiffre runique, les numéros figurèrent en toutes lettres. La besogne achevée, il restait encore quelques mailles, qui simplement se passèrent d'emploi.
Réinstallé à son poste, le crâne, toujours coiffé de la toque, reçut de nouveau l'abri du globe. Tout en conservant un aspect général de filet délié, les signes du front offraient avec les avoisinantes runes sur papier un rapport assez frappant pour rendre presque sûr un futur éveil d'attention et, partant, mettre en repos la conscience du coupable,—non sans laisser cependant flotter autour du monstrueux secret de rassérénantes chances d'éternelle irrévélation.
D'une fine écriture serrée qui recouvrit plusieurs feuilles, François-Jules écrivit alors sa confession sur ducolombophile, papier ultra-mince réservé aux messages qu'emportent les pigeons. Véridiquement il exposa toutab ovo, sans omettre finalement le pourquoi des curieuses étapes destinées à précéder la palpation de son manuscrit, qui, bien plié, fut enseveli sans peine dans son étroite cachette d'or à pierreries.
Ne supportant depuis longtemps qu'une alimentation dérisoire, François-Jules venait d'atteindre à un degré de faiblesse qui le contraignit à prendre le lit. Il garda auprès de lui la clef de son cabinet fermé, pour préserver le front modifié du crâne-relique de toute remarque prématurée propre à faire découvrir son secret avant sa mort,—qui survint au bout de deux semaines.
Quand arriva le moment des classements qui suivent tout décès, François-Charles, entrant un soir, après son repas, dans le cabinet de son père, s'assit à la table de travail, encombrée de paperasses qu'il commença de voir une à une.
Après deux heures de triage ininterrompu, il s'accorda un temps de repos et, se levant, non sans porter une cigarette à ses lèvres, marcha, en quête de feu, vers une boîte de la régie ouverte sur la cheminée. La première bouffée obtenue, comme il secouait l'allumette pour l'éteindre et la jeter ensuite dans les cendres, ses yeux tombèrent distraitement sur le crâne à la toque, bien éclairé par certain lustre électrique suspendu au milieu du plafond.
Apte à être saisi par le moindre aspect insolite d'un objet familier à ses regards depuis son enfance, François-Charles sentit soudain son attention éveillée par les marques frontales, qui, jadis quelconques, formaient maintenant une série de signes étranges, ressemblant, il le remarqua de suite, à ceux du bord de la légère coiffure.
Intrigué, il mit l'abri de verre à l'écart et, emportant le crâne avec sa toque, vint se rasseoir à la table.
Là, pouvant commodément, de près, examiner le front à loisir, il s'aperçut qu'en effet le réseau, par suite de modifications subtiles, constituait plusieurs lignes de texte runique.
Se sentant sur la voie de quelque révélation émanant sans nul doute de celui qu'il pleurait, François-Charles éprouva une impatiente curiosité, d'ailleurs pure de toute appréhension, car son père avait toujours incarné à ses yeux la droiture et l'honneur.
Lettré trop accompli pour ignorer les runes, il eut vite fait de transcrire en caractères français, sur une petite ardoise à crayon blanc ornant la table, l'énoncé mystérieux,—non sans mettre entièrement en majuscules attirantes les deux mots que des guillemets recommandaient à l'attention. Il alla prendre alors, dans une grande bibliothèque voisine de la cheminée, le volume désigné—puis, une fois réinstallé, obtint au bas de l'ardoise, en faisant dans le paragraphe des Cortier la sélection de lettres voulue, la brève sentence: «Vedette en rubis».
Devant lui brillait l'affiche-bijou, qui, de tout temps, couchée dans un écrin ouvert, avait orné la table de François-Jules.
Il s'en saisit—puis, au moyen d'une loupe qui traînait à portée de sa main parmi plumes et crayons, éplucha le marquant nom rouge.
A la longue, il découvrit dans la plaque d'or une imperceptible entaille circulaire entourant de très près l'un des rubis, qui, sous un léger effort aussitôt tenté par lui du bout de l'ongle, s'enfonça pour se relever une fois libre.
Dès lors, posant la loupe, il n'eut besoin que de quelques tâtonnements pour trouver le restant du secret, et la plaque, doucement ouverte, livra son contenu.
Jetant de loin dans l'âtre sa cigarette achevée, François-Charles, très intéressé au vu de l'écriture paternelle, se mit à lire l'atroce confession.
Peu à peu sa face se décomposa, tandis que ses membres tremblaient. Andrée, sa compagne chérie, sa fiancée, aimée de son père, tuée puis violée par lui!…
Une sorte d'hébétude suivit chez lui l'achèvement de la lecture.
Puis d'infernales angoisses l'étreignirent. Fils d'assassin! Ces mots, il croyait les sentir stigmatiser son front.
Incapable de survivre à sa honte, il décida de mourir dans la nuit même.
Mais quel parti adopter touchant la confession? Propre dénonciateur de son père s'il abandonnait au grand jour ce document trouvé par lui, auteur, s'il l'anéantissait, d'une éternisation de tortures à l'endroit d'un innocent, François-Charles semblait, de toutes manières, condamné à un rôle odieux.
Seule lui restait la ressource de tout remettre en l'état primitif. Ainsi passif, il laisserait l'exacte somme de hasard acceptée par son père présider au déterrement du secret, qui demeurerait ouaté par les divers remparts d'honneur,—dont la pensée l'attendrissait au milieu de ses affres.
Sur une demi-page blanche subsistant au bout de la confession, François-Charles, voulant, par scrupule de conscience, qu'on pût un jour connaître et juger sa conduite, consigna d'abord les faits de sa terrible soirée puis, non sans leurs motifs, ses projets immédiats concernant le ré-ensevelissement des aveux et son suicide.
Complété de la sorte, le document réintégra l'affiche-bijou, bientôt fermée et remise à plat sur l'interne velours de son écrin.
Puis, ayant replacé dans la bibliothèque le volume de Saint-Marc de Laumon—et tout effacé sur l'ardoise, François-Charles rétablit sous son globe, au milieu de la cheminée, le crâne toujours paré de sa fragile coiffure.
Dès lors, sortant de sa poche un revolver chargé, que la prudence, vu l'isolement de son habitation, lui prescrivait de porter toujours, il ouvrit son gilet et tomba mort, une balle dans le cœur, tandis qu'on accourait au bruit de la détonation.
Le lendemain, la nouvelle fit grand fracas dans les environs.
Pascaline Foucqueteau, cramponnée à l'idée de la réhabilitation de son fils, soupçonna l'existence de quelque mystérieux rapport entre l'assassinat d'Andrée et ce suicide qu'aucun ne pouvait expliquer.
Sachant, par des articles de presse, tout ce que Canterel tirait des morts, elle songea que, facticement ranimé, François-Charles devrait logiquement revivre, comme ayant été plus frappantes pour lui que nulles autres, les minutes, sans doute grosses de révélations précieuses pour la cause de Thierry, durant lesquelles tels faits l'avaient poussé à se détruire.
Grâce à de fiévreuses démarches, publiant partout son idée, elle obtint de la justice que le corps, en vue d'un supplément d'instruction, fût transporté d'office de la maison de Meaux, où l'on mit les scellés, jusqu'àLocus Solus,—malgré la résistance de la famille, composée de proches cousins qu'effrayait, par ses menaces de scandale, la troublante éventualité d'une revision de l'affaire Foucqueteau.
François-Charles, apprêté par Canterel, choisit pour renaître, comme l'indiquait certain tragique geste final suivi de brusque chute, les derniers moments de sa vie, durant lesquels, tout le prouvait dans son attitude, il avait, à coup sûr, été constamment solitaire, fait qui, défendant d'espérer sur eux la moindre source verbale de renseignements directs,—alors qu'ultérieurement nul récit, et pour cause, ne pouvait en avoir été tracé à quiconque par le suicidé,—rendait fort difficile leur complète reconstitution.
Apprenant du moins sans peine, par ceux qui avaient trouvé le cadavre, en quel lieu précis s'était déroulée la scène intrigante, Canterel, notant mathématiquement tous les pas et mouvements de son sujet, se rendit à la maison meldoise, où on leva pour lui les scellés.
Parvenu au cabinet de travail, il comprit, avec ses notes et un peu de raisonnement, que François-Charles avait d'abord marché vers la cheminée, où il s'était saisi de la tête-de-mort-avocate.
L'attention attirée vers cet objet, Canterel, dont le savoir immense n'était pas sans embrasser les runes, reconnut de suite les signes couvrant le bord de la toque, auxquels lui parurent étrangement ressembler ceux du front.
Otant le globe à son tour, il vit, de près, que c'étaient bien des caractères runiques qu'offrait l'osseuse surface rayée—et bientôt eut clairement sous les yeux, copiée de sa main en lettres françaises sur son calepin de poche, la formule conductrice.
Par la même subtile filière que François-Charles, sur les cadavériques manigances duquel ses notes précises, sans cesse consultées, lui facilitaient sa tâche, Canterel finit par atteindre la confession, qu'il remit à la justice, après avoir lu en entier à Pascaline Foucqueteau rayonnante les longs aveux du père et le sombre post-scriptum du fils.
Ramené du bagne, Thierry, dont le procès fut succinctement revisé pour la forme, reconquit, avec lustre, la liberté en même temps que l'honneur.
Pascaline manquait de paroles pour remercier Canterel de l'artificielle résurrection de François-Charles, sans laquelle les fameuses runes crâniennes, dont le déchiffrage constituait pour son fils-martyr la seule porte vers le relèvement, eussent peut-être passé inaperçues longtemps encore, sinon toujours.
Prenant en horreur tout ce qui se rapportait au crime révoltant dont l'auteur était de leur sang, les cousins-héritiers, se gardant bien de réclamer à Canterel le cadavre méprisé du fils de l'assassin, vendirent à l'encan le contenu de la villa de Meaux, qui fut—d'ailleurs vieille et indigne de regrets—ignominieusement vouée par eux à une complète démolition.
Désireux de mettre au point la scène qui avait attiré, comme étant évidemment la plus saillante en effet de toute son existence, le choix du suicidé, Canterel acquit à la vente presque tout le contenu du cabinet de François-Jules et put ainsi reconstituer les lieux dans la glacière.
D'après un journal qui en fac-similé l'avait publiéein extenso, il fit, en prescrivant l'imitation de l'écriture et de la signature, copier sans post-scriptum la terrible confession sur des feuilles de papier colombophile destinées à prendre place dans l'affiche-bijou,—non sans exiger, pour les utiliser successivement, maints exemplaires de la dernière, forcée de présenter à chaque expérience une vierge demi-page que le mort remplirait.
Dès lors il contraignit souvent feu François-Charles à recommencer son dramatique soir suprême, sur la prière de Pascaline et de Thierry, qui ne pouvaient se lasser de venir contempler les agissements auxquels, somme toute, ils devaient leur bonheur. C'était le fatal revolver lui-même qui servait, chaque fois chargé à blanc.
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Enveloppé de fourrures, un aide de Canterel mettait ou enlevait aux huit morts leur autoritaire bouchon de vitalium—et faisait au besoin se succéder les scènes sans interruption en ayant régulièrement soin d'animer tel sujet un peu avant de réengourdir tel autre.