COUPEAU ET GERVAISE A BELLEVILLE

**  *Mais Réjane ce n’est pas seulement Madame Sans-Gêne! Et il faut espérer que l’alternance des spectacles, dont la mode s’implante peu à peu dans tous les théâtres, permettra aux visiteurs étrangers de s’en rendre compte.L’étonnante variété de cette nature d’artiste a été rendue par deux portraits fameux: celui de Chartran et celui de Besnard. On ne peut rien rêver de plus dissemblable, on ne peut rien peindre de plus frappant! Ils sont tous deux, en croquis, dans sa loge, placés face à face. Besnard n’a retenu des traits de son modèle que l’expression énergique et même un peu brutale, sensuelle et populaire, la Réjane du drame de l’Ambigu ou de la comédie réaliste,La GluetGerminie Lacerteux. Malgré la robe de soie décolletée et les luxueux atours dont il l’a habillée, Besnard l’a vue avec ses bottines de lasting que Germinie traînait si lamentablement dans les bals de barrière, et ses gants blancs de filoselle que, pour plus de vérité, elle avait empruntés à sa bonne. Et c’est bien elle, admirablement!Mais elle n’est pas apparue ainsi à Chartran. Il l’a vue en coiffe de dentelle ornée d’un rubanrose, les cheveux sur les yeux, la bouche spirituelle, avec l’ovale gracieux de sa figure; il a vu surtout ses yeux extraordinaires et complexes, agiles, veloutés, pervers, à la large paupière voluptueuse, moqueurs, ardents, bavards et rêveurs! C’est la Réjane du répertoire de Meilhac, de la lignée des comédiennes du dix-huitième siècle, c’est «Ma Cousine» qui se prépare à devenir «Amoureuse».Et cette complexité étonnante du tempérament de Réjane se retrouve dans ses origines, dans sa biographie et dans ses goûts d’aujourd’hui. La petite «gosse» qui passait ses soirées au balcon de l’Ambigu en suçant une grosse orange gâtée, qui restait en extase devant la psyché d’Adèle Page et qui en rêvait, des années durant, comme au comble du luxe, cette petite gosse se retrouve dans le portrait de Besnard. Mais la jeune fille du Conservatoire, l’élève préférée de Régnier, qui enleva son premier succès dansL’Intrigue épistolaire, puis l’interprète élégante et recherchée des cercles et des salons, l’artiste grandie deMarquise, sont toutes vivantes dans la peinture de Chartran!Même cette apparente contradiction de cette multiple nature, je la retrouvai au Vaudeville le dernier soir qu’elle jouaLa Robe rouge. C’étaitYanetta, la pauvre paysanne basque, coiffée du madras, en corsage de bure, en épais souliers, au milieu de la plus jolie, de la plus vaporeuse loge d’artiste qu’on puisse rêver! Sur les murs, des tapisseries du dix-huitième siècle, où vivent des bergers exquis et des bergères idéales; une grande glace triptyque à guirlandes dorées, avec des appliques en fer forgé et peint; les dessus de porte en feuilles de laurier multicolores, des bois du temps, des panneaux sculptés d’arcs et de flèches, de hautbois et de cornemuses, de tambourins et decastagnettes; sur une table,le Triomphe de Bacchusen biscuit de Sèvres, un service complet de maquillage en vieux saxe, des tabatières, des pendules du temps, des boîtes à pastilles; un bonheur-du-jour en bois de citronnier, entouré d’une galerie de cuivre; sur les murs, deux petits tableaux de Watteau de Lille, un Huet charmant, un portrait d’enfant de Lépicier, un dessus de glace du décorateur Eisen, et autour des doubles fenêtres à glaces qui donnent l’illusion d’une enfilade de salons, d’adorables rideaux de soie pâle, gris-vert, aux plis gracieux, bordés de splendides vieilles dentelles! Sur tout cela une profusion de lampes électriques versant à flots une lumière folle.Ce goût pour la réalité crue et honnête, ce déguisement de femme du peuple au verbe haut, au ton populaire, à la nature âpre et sauvage, dont la rancune se manifeste à coups de couteau, et cette autre passion pour le bibelot rare, l’arrangement délicat des étoffes, la couleur douce atténuée des tentures et des tapis, pour ces mille riens élégants des arts passés, c’est Besnard et c’est Chartran,—c’est Réjane!COUPEAU ET GERVAISE A BELLEVILLE26 novembre 1900.Au milieu du concert d’admiration et d’éloges qui récompensa Guitry le lendemain deL’Assommoirpour sa belle re-création de Coupeau, l’artiste et ses amis s’étaient surtout montrés surpris d’une critique—heureusement rare—formulée par quelques-uns et qui peut se traduire ainsi: «Guitry n’est pas un ouvrier, c’est un clubman déguisé en plombier...»Or, l’autre après-midi, me promenant sur le boulevard, je rencontrai Guitry qui se rendait à la Porte-Saint-Martin. Nous reparlâmes de Coupeau. Et il me fit des confidences. Il était allé plusieurs fois à Belleville pendant lesrépétitions deL’Assommoir. Pour s’entraîner au naturel, ayant revêtu le costume d’ouvrier, il était entré dans les «mannezingues», s’était attablé aux petites tables de fer et accoudé aux zincs des comptoirs.Même, un jour qu’il passait, avec sa boîte ronde de zingueur sur le dos, un marchand de vins le héla, le fit entrer et lui demanda de faire une réparation pressée. Il examina l’ouvrage à exécuter, réfléchit, se gratta l’oreille, et finalement, «n’ayant pas les outils qu’il fallait», promit de revenir le lendemain matin à six heures, en allant à l’atelier... C’était un triomphe!«Et tenez, me dit Guitry, je parie avec vous que nous allons passer deux heures ensemble à Belleville et à Ménilmontant, et que nous ne rencontrerons ni un regard étonné, ni l’ombre d’un sourire.—En costume?—En costume.—Avec Suzanne Desprès?—Pardi.»Nous prenions aussitôt rendez-vous pour le lendemain matin avant l’heure du déjeuner, au carrefour de la rue Oberkampf et du boulevard de Ménilmontant, en plein centre ouvrier.Le lendemain donc, habillé moi-même en ouvrier fondeur, vareuse de toile bleu déteint, casquette de cycliste, un foulard de coton noué autour du cou, je me fis conduire au lieu du rendez-vous. Comme le cheval de mon fiacre marchait lentement et que j’étais en retard, je passai la tête à la portière pour dire au cocher d’aller un peu plus vite. Je m’attirai cette réponse si flatteuse pour mon déguisement:«Mon cher ami, le pavé est mauvais sur le boulevard, par ce temps-là.....»Jamais un cocher ne m’avait parlé avec cette politesse, ni sur ce ton de bienveillance.Un peu avant la rue Oberkampf, je descendis de voiture et je me mêlai au flot des ouvriers qui quittaient les ateliers pour aller déjeuner. Les deux mains dans les poches, je marchais, très à mon aise, parmi la foule, sur le trottoir étroit. Vite je me sentis en sécurité, malgré mon isolement, débarrassé du souci de paraître, comme allégé d’un fardeau que j’aurais laissé tomber avec mes habillements de ville: singulière sensation de bien-être moral, obscure encore, mais bienfaisante et si nouvelle!Sur la place, voici Guitry. C’est exactement le Coupeau du 1eracte. Un chapeau de feutre mou, veste et pantalons de velours à côtes, usé,rapiécé, plein de reflets d’usure. Une ceinture de flanelle rouge entoure sa taille. Sous le gilet entr’ouvert, un foulard de coton serré au cou. Il est chaussé d’épaisses bottines vieilles, mais solides, usées au bout par les agenouillements du plombier à l’ouvrage. Sa moustache tombe sur ses lèvres; il houle un peu des épaules en marchant, et je ne vois de différence entre lui et les ouvriers qui l’entourent qu’un peu plus de vigueur dans son allure.La portière d’une voiture s’ouvre de l’autre côté de la place, et voici Suzanne Desprès, la triomphante Gervaise. Elle vient à nous, souriante, de son pas d’anglaise, allongé et glissant. C’est la Gervaise gaie encore, qui n’a pas touché à son livret de caisse d’épargne, confiante dans l’avenir; ses yeux bleus sourient, sa peau est rose et fraîche dans l’air du matin. Elle est vêtue d’une robe sombre, d’un corsage noir recouvert d’un petit châle noir, la tête encadrée d’une fanchon de tricot noir. Un petit tablier noir à deux poches serre sa taille.Je la regarde, à côté de Guitry, et c’est tout le poignant drame de Zola qui vit sous mes yeux, comme dans une hallucination.Ce n’est plus la lumière factice de la rampe, ni le décor en trompe-l’œil, c’est la double viede ces deux êtres simples et bons, qui furent si malheureux, dont la détresse me fit autrefois tant pleurer. Durant un instant se mêlent dans mon esprit la fiction et la réalité, le roman et la vie, le drame de Zola, Guitry et Suzanne Desprès, Coupeau et Gervaise, en chair et en os, qu’il me semble reconnaître.Gaiement, nous allons déjeuner tous les trois, à l’Escargot d’Or, un bon petit restaurant populaire que Guitry connaît. On nous offre, comme à des clients qu’on veut faire revenir, les meilleurs plats du jour: des moules marinière et du ragoût d’oie; après cela une côtelette de mouton au cresson, puis du fromage et des poires, et du café, le tout arrosé de deux bouteilles de chablis, soit trois francs par personne.Nous sortons sur le boulevard de Ménilmontant. C’est jour de marché. Nous nous promenons au milieu des étals de boucherie, de légumes, de fromages. A regarder ainsi, dans ce milieu, Coupeau et Gervaise, je relisL’Assommoir! C’est ici que les critiques qui ont vu en Guitry un clubman déguisé, devraient venir redresser leur jugement! Suzanne Desprès a pris son bras, et elle a l’air d’être là pour faire ses provisions, avec son homme, la veille de safête! On leur offre des marchandises au passage. Ils poussent la conscience jusqu’à ne pas même répondre aux avances des marchandes; ils ont l’air de ne pas les entendre.Non, Guitry n’a pas l’air d’un déguisé. Il s’aperçoit que ce qui nous différencie peut-être un peu du reste des gens, c’est l’acuité, la vivacité de nos regards. C’est vrai. Aussi, il éteint son œil, le fait moins mobile, moins curieux, la transformation est subite et absolue, et désormais, on ne peut s’y méprendre: c’est Coupeau, indiscutablement!Je suis là pour constater—et je le constate—que, parmi la foule dont nous faisons partie, de ceux qui vont dans le même sens que nous, de ceux qui nous croisent ou de ceux qui nous regardent passer, personne n’a manifesté un étonnement, personne ne s’est retourné sur Coupeau, comme cela se fût immanquablement produit si Guitry avait eu l’air d’un sportsman maquillé.Et nous avons continué l’expérience tout l’après-midi. Nous nous sommes promenés curieusement dans ce Paris inconnu du dix-neuvième et du vingtième arrondissement, prenant au hasard les rues et les ruelles, les larges voies et les boulevards, de Ménilmontant à Belleville,solitaires ou grouillants de monde, pour que la preuve fût décisive.Une foule de gens du peuple stationnait devant un dépôt d’ouvrage municipal; on venait là attendre, sans doute, pour se faire embaucher. Nous nous sommes mêlés à cette foule, nous l’avons traversée lentement sans susciter le moindre regard de méfiance ou de curiosité, sans provoquer la plus petite réflexion.Nous marchons ainsi, en causant et en flânant, jusqu’à la porte de Romainville et au lac Saint-Fargeau, à travers des rues inconnues et pittoresques. Nous nous arrêtons à la devanture des marchands de bric-à-brac et de reconnaissances du Mont-de-Piété. Suzanne Desprès nous fait remarquer, aux étalages, un grand nombre de bagues-alliances. Elle nous dit que, dans tous les quartiers pauvres, c’est la même chose: comme les ouvrières n’ont généralement pas d’autre bijou, c’est leur alliance qu’elles vendent d’abord. Les robes, le linge, la literie ne viennent qu’après...Suzanne Desprès appelait à elle tous les chiens errants, les flattait, les caressait, les plus sales, les plus laids comme les autres. Ils reconnaissaient vite en elle une amie, et ceux qui n’avaient rien à faire se mettaient à lasuivre jusqu’à la prochaine borne. Guitry découvrait des enseignes pittoresques: «Au Perroquet populaire», «Lavatory Club», «Au Chien sauveteur», «Au Lapin Vengeur» et des cadres de photographes populaires, avec des couples de mariés engoncés et roides, des enfants frisés comme des caniches, des hommes et des femmes dans des poses inouïes, aux expressions impossibles de fausse dignité ou de naïve rêverie que le photographe leur fit prendre.Pour moi je déchiffrais les affiches posées sur les murs: les annonces de quêtes à domicile pour l’hiver de 1900-1901, l’avis de l’arrivée de Krüger à Paris, que de pauvres vieilles femmes lisaient péniblement, de ces pauvres femmes voûtées, pâlies, maigres, au regard vide, si triste... L’arrivée de l’ennemi de l’Angleterre les intéressait donc?Deux de ces femmes, assises sur un banc, parlaient. J’entendis l’une dire d’une voix résignée: «Le peu qu’il gagne, il me l’apporte». Sur le seuil d’une épicerie, une femme criait à un enfant qui tenait un cornet à la main: «Donne ton sou!» Et Suzanne Desprès, dont l’enfance ne fut pas gâtée, nous raconte que sa mère, chaque dimanche, lui donnait aussi un sou pour son prêt; mais elle disait à lapetite fille: «Rapporte-moi quelque chose!»«Heureusement, ajouta-t-elle, que mon père m’en donnait d’autres, en cachette!»Le temps est gris, sans soleil, mais pas trop froid. Les arbres dénudés s’estompent d’un fin voile de brume. Dans les lointains, les maisons, les cheminées, paraissent enveloppées d’une fumée légère. Nous admirons la finesse de cette atmosphère de Paris, ni crue, comme dans le Midi, ni embrouillardée, comme un peu plus haut, dans les pays du Nord, et qui met un mystère délicat autour des plus banales architectures.Rue de Belleville, au no279, accroché à une grille qui sert d’entrée, un écriteau porte:Logement à louer.«Voyons si cela peut faire notre affaire,» dit Guitry pour plaisanter.Il entre pourtant dans la maison. Nous le suivons. Il demande à la concierge:«Vous avez un logement à louer?—Oui. Au premier, sur la cour.—Combien?—Deux cent quarante francs, et vingt francs de plus avec jardin. Deux pièces.—Est-ce qu’on peut voir?»La brave femme nous mène à l’étage, et frappe à une porte."Ah! il y a du monde? s’étonne Guitry.—Mais, oui, jusqu’au terme.»La porte s’ouvre sur une petite pièce encombrée de linge à l’air, de berceaux et de baquets. Trois femmes sont là, autour d’enfants. Guitry les compte: un, deux, trois, quatre.«Eh ben! j’espère que ça ne manque pas, la marmaille, ici! fait-il.—Ah, bien sûr, répond l’une des femmes, d’un ton de bonne humeur, ça vient plus vite que des rentes!»Le logement se compose de cette pièce où l’on étouffe, et d’une autre petite chambre où se trouve le lit des parents.Nous redescendons.«Il y a encore le jardin, dit la concierge.—Ah oui! Voyons-le.»Nous sommes dans un terrain d’une vingtaine de mètres de long sur quatre de large, divisé en une série de petits rectangles séparés par des barrières de bois, qui sont autant de «jardins». Nous regardons «le nôtre»: un coin de terre que je pourrais recouvrir de mes bras étendus. Pas une herbe. Pas un arbre. Le locataire l’a abandonné sans doute. Il reste debout quelques cerceaux cloués sur des pieux, et qui dressent le squelette d’une gloriette...Des débris de paille, des loques, de la vaisselle cassée, jonchent le sol.«Faudra rudement travailler ça, dit Guitry.—Oh! bien sûr,» répond la concierge.Guitry n’a pas voulu avoir dérangé cette brave femme pour rien et lui glisse dans la main une pièce qu’elle veut poliment refuser, mais qu’il lui fait accepter.Nous redescendons toute la rue de Belleville. Le temps passe et le soir va tomber. Je voudrais bien pourtant voir Gervaise dans un lavoir...En voici un.«Entrons,» dit bravement Suzanne Desprès.Elle y a d’autant plus de mérite, qu’une fois déjà elle y vint seule, et que les femmes l’apostrophèrent vivement: «Qu’est-ce qu’elle veut, celle-là? Elle vient voir comment on lave son linge?» Et des épithètes sans grâce volaient dans l’air autour d’elle.«Ça ne fait rien, me dit-elle. Allons-y. Entrons tout de go.»A travers la porte vitrée, j’aperçois le décor de la Porte-Saint-Martin lui-même! Un plafond de grosses poutres, de larges fenêtres à droite, et des rangs de laveuses penchées sur leur travail, dans une buée lourde chargée d’odeurs âcresde chlore et d’eau de javelle. Bruits de battoirs, grondements de machines, cris de femmes. Mes yeux et mes oreilles ne distinguent pas autre chose.Suzanne Desprès, curieusement, regarde de tous côtés... Avec sa fanchon sur la tête, ses deux mains dans les poches de son tablier, sa figure pâlie par le faux jour, c’est Gervaise à en pleurer! Il lui manque son petit paquet de linge, et une place à côté de MmeBoche. On dirait que j’entends MmeBoche l’appeler: «Par ici, ma petite!»«C’est là, tenez, dans cette allée où nous sommes que vous vous êtes battue avec la grande Virginie...»Elle sourit. Et je cherche Andrée Mégard, sa perruque noire, sa toilette canaille, sa beauté provocante, et sa voix acerbe.Singulier effet d’une imagination qui fut profondément frappée: quelques secondes, ici encore, je crois revivre l’œuvre admirable de Zola, je me figure faire partie du drame, être quelqu’un, je ne sais lequel, des personnages deL’Assommoir.Suzanne Desprès passe devant moi, va rejoindre Guitry, et je la regarde marcher: il me semble que, comme Gervaise, elle boite!TABLE DES MATIÈRESPagesRéjane racontée par elle-même1Chez Sarah Bernhardt91L’Interdiction de Thermidor103Un projet de Révolution au Théâtre Français111Conversation avec Maurice Maeterlinck120Sibyl Sanderson129«Le Capitaine Fracasse» (Deux versions d’une même légende)135La mise en scènedu «Capitaine Fracasse» (Conversation avec M. Porel)143La nouvelle «Lysistrata»153Comment M. Sardou devint spirite160«La loi de l’homme»—quelques propos de M. Paul Hervieu169Alfred Bruneau176Sarah Bernhardt en guenilles182La sensibilité des Comédiens188La Duse197Notes biographiques sur la Duse211Du Maquillage a la Peinture216Madame Duse a l’ambassade d’Italie227La Duse devant les Comédiens français232Quelques lettres sur quelques questions.—Lettres d’Alphonse Daudet, Paul Hervieu, Porto-Riche, Alfred Capus, Brieux, Emile Zola, Jules Case, Lucien Descaves, Henri Becque, Marcel Prévost, Romain Coolus, Georges Ancey, Abel Hermant, François de Curel, Henri Lavedan,Alexandre Bisson, Léon Gandillot, Georges Feydeau, Georges Courteline, Maurice Hennequin, Albin Valabrègue, Ernest Blum, Aurélien Scholl, Antony Mars, Paul Ferrier, Henri Chivot, Maurice Ordonneau, Henri de Bornier, Paul Meurice, Edmond Rostand, Alfred Dubout, Jean Aicard, Eugène Morand, Edmond Haraucourt, Georges Rodenbach, Jules Mary, Armand Silvestre242Le départ de Réjane345Un Mariage bien parisien351Petite enquête sur l’Opéra-Comique.—Opinion de MM. Théodore Dubois, Massenet, Reyer, Alfred Bruneau, Gustave Charpentier, André Wormser, Samuel Rousseau, Silver, Camille Erlanger, Alexandre Georges, Xavier Leroux, Victorin Joncières, Gaston Salvayre, Arthur Coquard, Georges Marty357La ville morte390Novelli à Paris—Conversation avec M. Jean Aicard396Jeanne Ludwig404Emma Calvé408Sarah414Réjane424Coupeau et Gervaise à Belleville430Châteauroux.—Imprimerie et Stéréotypie A. MELLOTTÉE

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Mais Réjane ce n’est pas seulement Madame Sans-Gêne! Et il faut espérer que l’alternance des spectacles, dont la mode s’implante peu à peu dans tous les théâtres, permettra aux visiteurs étrangers de s’en rendre compte.

L’étonnante variété de cette nature d’artiste a été rendue par deux portraits fameux: celui de Chartran et celui de Besnard. On ne peut rien rêver de plus dissemblable, on ne peut rien peindre de plus frappant! Ils sont tous deux, en croquis, dans sa loge, placés face à face. Besnard n’a retenu des traits de son modèle que l’expression énergique et même un peu brutale, sensuelle et populaire, la Réjane du drame de l’Ambigu ou de la comédie réaliste,La GluetGerminie Lacerteux. Malgré la robe de soie décolletée et les luxueux atours dont il l’a habillée, Besnard l’a vue avec ses bottines de lasting que Germinie traînait si lamentablement dans les bals de barrière, et ses gants blancs de filoselle que, pour plus de vérité, elle avait empruntés à sa bonne. Et c’est bien elle, admirablement!

Mais elle n’est pas apparue ainsi à Chartran. Il l’a vue en coiffe de dentelle ornée d’un rubanrose, les cheveux sur les yeux, la bouche spirituelle, avec l’ovale gracieux de sa figure; il a vu surtout ses yeux extraordinaires et complexes, agiles, veloutés, pervers, à la large paupière voluptueuse, moqueurs, ardents, bavards et rêveurs! C’est la Réjane du répertoire de Meilhac, de la lignée des comédiennes du dix-huitième siècle, c’est «Ma Cousine» qui se prépare à devenir «Amoureuse».

Et cette complexité étonnante du tempérament de Réjane se retrouve dans ses origines, dans sa biographie et dans ses goûts d’aujourd’hui. La petite «gosse» qui passait ses soirées au balcon de l’Ambigu en suçant une grosse orange gâtée, qui restait en extase devant la psyché d’Adèle Page et qui en rêvait, des années durant, comme au comble du luxe, cette petite gosse se retrouve dans le portrait de Besnard. Mais la jeune fille du Conservatoire, l’élève préférée de Régnier, qui enleva son premier succès dansL’Intrigue épistolaire, puis l’interprète élégante et recherchée des cercles et des salons, l’artiste grandie deMarquise, sont toutes vivantes dans la peinture de Chartran!

Même cette apparente contradiction de cette multiple nature, je la retrouvai au Vaudeville le dernier soir qu’elle jouaLa Robe rouge. C’étaitYanetta, la pauvre paysanne basque, coiffée du madras, en corsage de bure, en épais souliers, au milieu de la plus jolie, de la plus vaporeuse loge d’artiste qu’on puisse rêver! Sur les murs, des tapisseries du dix-huitième siècle, où vivent des bergers exquis et des bergères idéales; une grande glace triptyque à guirlandes dorées, avec des appliques en fer forgé et peint; les dessus de porte en feuilles de laurier multicolores, des bois du temps, des panneaux sculptés d’arcs et de flèches, de hautbois et de cornemuses, de tambourins et decastagnettes; sur une table,le Triomphe de Bacchusen biscuit de Sèvres, un service complet de maquillage en vieux saxe, des tabatières, des pendules du temps, des boîtes à pastilles; un bonheur-du-jour en bois de citronnier, entouré d’une galerie de cuivre; sur les murs, deux petits tableaux de Watteau de Lille, un Huet charmant, un portrait d’enfant de Lépicier, un dessus de glace du décorateur Eisen, et autour des doubles fenêtres à glaces qui donnent l’illusion d’une enfilade de salons, d’adorables rideaux de soie pâle, gris-vert, aux plis gracieux, bordés de splendides vieilles dentelles! Sur tout cela une profusion de lampes électriques versant à flots une lumière folle.

Ce goût pour la réalité crue et honnête, ce déguisement de femme du peuple au verbe haut, au ton populaire, à la nature âpre et sauvage, dont la rancune se manifeste à coups de couteau, et cette autre passion pour le bibelot rare, l’arrangement délicat des étoffes, la couleur douce atténuée des tentures et des tapis, pour ces mille riens élégants des arts passés, c’est Besnard et c’est Chartran,—c’est Réjane!

26 novembre 1900.

Au milieu du concert d’admiration et d’éloges qui récompensa Guitry le lendemain deL’Assommoirpour sa belle re-création de Coupeau, l’artiste et ses amis s’étaient surtout montrés surpris d’une critique—heureusement rare—formulée par quelques-uns et qui peut se traduire ainsi: «Guitry n’est pas un ouvrier, c’est un clubman déguisé en plombier...»

Or, l’autre après-midi, me promenant sur le boulevard, je rencontrai Guitry qui se rendait à la Porte-Saint-Martin. Nous reparlâmes de Coupeau. Et il me fit des confidences. Il était allé plusieurs fois à Belleville pendant lesrépétitions deL’Assommoir. Pour s’entraîner au naturel, ayant revêtu le costume d’ouvrier, il était entré dans les «mannezingues», s’était attablé aux petites tables de fer et accoudé aux zincs des comptoirs.

Même, un jour qu’il passait, avec sa boîte ronde de zingueur sur le dos, un marchand de vins le héla, le fit entrer et lui demanda de faire une réparation pressée. Il examina l’ouvrage à exécuter, réfléchit, se gratta l’oreille, et finalement, «n’ayant pas les outils qu’il fallait», promit de revenir le lendemain matin à six heures, en allant à l’atelier... C’était un triomphe!

«Et tenez, me dit Guitry, je parie avec vous que nous allons passer deux heures ensemble à Belleville et à Ménilmontant, et que nous ne rencontrerons ni un regard étonné, ni l’ombre d’un sourire.

—En costume?

—En costume.

—Avec Suzanne Desprès?

—Pardi.»

Nous prenions aussitôt rendez-vous pour le lendemain matin avant l’heure du déjeuner, au carrefour de la rue Oberkampf et du boulevard de Ménilmontant, en plein centre ouvrier.

Le lendemain donc, habillé moi-même en ouvrier fondeur, vareuse de toile bleu déteint, casquette de cycliste, un foulard de coton noué autour du cou, je me fis conduire au lieu du rendez-vous. Comme le cheval de mon fiacre marchait lentement et que j’étais en retard, je passai la tête à la portière pour dire au cocher d’aller un peu plus vite. Je m’attirai cette réponse si flatteuse pour mon déguisement:

«Mon cher ami, le pavé est mauvais sur le boulevard, par ce temps-là.....»

Jamais un cocher ne m’avait parlé avec cette politesse, ni sur ce ton de bienveillance.

Un peu avant la rue Oberkampf, je descendis de voiture et je me mêlai au flot des ouvriers qui quittaient les ateliers pour aller déjeuner. Les deux mains dans les poches, je marchais, très à mon aise, parmi la foule, sur le trottoir étroit. Vite je me sentis en sécurité, malgré mon isolement, débarrassé du souci de paraître, comme allégé d’un fardeau que j’aurais laissé tomber avec mes habillements de ville: singulière sensation de bien-être moral, obscure encore, mais bienfaisante et si nouvelle!

Sur la place, voici Guitry. C’est exactement le Coupeau du 1eracte. Un chapeau de feutre mou, veste et pantalons de velours à côtes, usé,rapiécé, plein de reflets d’usure. Une ceinture de flanelle rouge entoure sa taille. Sous le gilet entr’ouvert, un foulard de coton serré au cou. Il est chaussé d’épaisses bottines vieilles, mais solides, usées au bout par les agenouillements du plombier à l’ouvrage. Sa moustache tombe sur ses lèvres; il houle un peu des épaules en marchant, et je ne vois de différence entre lui et les ouvriers qui l’entourent qu’un peu plus de vigueur dans son allure.

La portière d’une voiture s’ouvre de l’autre côté de la place, et voici Suzanne Desprès, la triomphante Gervaise. Elle vient à nous, souriante, de son pas d’anglaise, allongé et glissant. C’est la Gervaise gaie encore, qui n’a pas touché à son livret de caisse d’épargne, confiante dans l’avenir; ses yeux bleus sourient, sa peau est rose et fraîche dans l’air du matin. Elle est vêtue d’une robe sombre, d’un corsage noir recouvert d’un petit châle noir, la tête encadrée d’une fanchon de tricot noir. Un petit tablier noir à deux poches serre sa taille.

Je la regarde, à côté de Guitry, et c’est tout le poignant drame de Zola qui vit sous mes yeux, comme dans une hallucination.

Ce n’est plus la lumière factice de la rampe, ni le décor en trompe-l’œil, c’est la double viede ces deux êtres simples et bons, qui furent si malheureux, dont la détresse me fit autrefois tant pleurer. Durant un instant se mêlent dans mon esprit la fiction et la réalité, le roman et la vie, le drame de Zola, Guitry et Suzanne Desprès, Coupeau et Gervaise, en chair et en os, qu’il me semble reconnaître.

Gaiement, nous allons déjeuner tous les trois, à l’Escargot d’Or, un bon petit restaurant populaire que Guitry connaît. On nous offre, comme à des clients qu’on veut faire revenir, les meilleurs plats du jour: des moules marinière et du ragoût d’oie; après cela une côtelette de mouton au cresson, puis du fromage et des poires, et du café, le tout arrosé de deux bouteilles de chablis, soit trois francs par personne.

Nous sortons sur le boulevard de Ménilmontant. C’est jour de marché. Nous nous promenons au milieu des étals de boucherie, de légumes, de fromages. A regarder ainsi, dans ce milieu, Coupeau et Gervaise, je relisL’Assommoir! C’est ici que les critiques qui ont vu en Guitry un clubman déguisé, devraient venir redresser leur jugement! Suzanne Desprès a pris son bras, et elle a l’air d’être là pour faire ses provisions, avec son homme, la veille de safête! On leur offre des marchandises au passage. Ils poussent la conscience jusqu’à ne pas même répondre aux avances des marchandes; ils ont l’air de ne pas les entendre.

Non, Guitry n’a pas l’air d’un déguisé. Il s’aperçoit que ce qui nous différencie peut-être un peu du reste des gens, c’est l’acuité, la vivacité de nos regards. C’est vrai. Aussi, il éteint son œil, le fait moins mobile, moins curieux, la transformation est subite et absolue, et désormais, on ne peut s’y méprendre: c’est Coupeau, indiscutablement!

Je suis là pour constater—et je le constate—que, parmi la foule dont nous faisons partie, de ceux qui vont dans le même sens que nous, de ceux qui nous croisent ou de ceux qui nous regardent passer, personne n’a manifesté un étonnement, personne ne s’est retourné sur Coupeau, comme cela se fût immanquablement produit si Guitry avait eu l’air d’un sportsman maquillé.

Et nous avons continué l’expérience tout l’après-midi. Nous nous sommes promenés curieusement dans ce Paris inconnu du dix-neuvième et du vingtième arrondissement, prenant au hasard les rues et les ruelles, les larges voies et les boulevards, de Ménilmontant à Belleville,solitaires ou grouillants de monde, pour que la preuve fût décisive.

Une foule de gens du peuple stationnait devant un dépôt d’ouvrage municipal; on venait là attendre, sans doute, pour se faire embaucher. Nous nous sommes mêlés à cette foule, nous l’avons traversée lentement sans susciter le moindre regard de méfiance ou de curiosité, sans provoquer la plus petite réflexion.

Nous marchons ainsi, en causant et en flânant, jusqu’à la porte de Romainville et au lac Saint-Fargeau, à travers des rues inconnues et pittoresques. Nous nous arrêtons à la devanture des marchands de bric-à-brac et de reconnaissances du Mont-de-Piété. Suzanne Desprès nous fait remarquer, aux étalages, un grand nombre de bagues-alliances. Elle nous dit que, dans tous les quartiers pauvres, c’est la même chose: comme les ouvrières n’ont généralement pas d’autre bijou, c’est leur alliance qu’elles vendent d’abord. Les robes, le linge, la literie ne viennent qu’après...

Suzanne Desprès appelait à elle tous les chiens errants, les flattait, les caressait, les plus sales, les plus laids comme les autres. Ils reconnaissaient vite en elle une amie, et ceux qui n’avaient rien à faire se mettaient à lasuivre jusqu’à la prochaine borne. Guitry découvrait des enseignes pittoresques: «Au Perroquet populaire», «Lavatory Club», «Au Chien sauveteur», «Au Lapin Vengeur» et des cadres de photographes populaires, avec des couples de mariés engoncés et roides, des enfants frisés comme des caniches, des hommes et des femmes dans des poses inouïes, aux expressions impossibles de fausse dignité ou de naïve rêverie que le photographe leur fit prendre.

Pour moi je déchiffrais les affiches posées sur les murs: les annonces de quêtes à domicile pour l’hiver de 1900-1901, l’avis de l’arrivée de Krüger à Paris, que de pauvres vieilles femmes lisaient péniblement, de ces pauvres femmes voûtées, pâlies, maigres, au regard vide, si triste... L’arrivée de l’ennemi de l’Angleterre les intéressait donc?

Deux de ces femmes, assises sur un banc, parlaient. J’entendis l’une dire d’une voix résignée: «Le peu qu’il gagne, il me l’apporte». Sur le seuil d’une épicerie, une femme criait à un enfant qui tenait un cornet à la main: «Donne ton sou!» Et Suzanne Desprès, dont l’enfance ne fut pas gâtée, nous raconte que sa mère, chaque dimanche, lui donnait aussi un sou pour son prêt; mais elle disait à lapetite fille: «Rapporte-moi quelque chose!»

«Heureusement, ajouta-t-elle, que mon père m’en donnait d’autres, en cachette!»

Le temps est gris, sans soleil, mais pas trop froid. Les arbres dénudés s’estompent d’un fin voile de brume. Dans les lointains, les maisons, les cheminées, paraissent enveloppées d’une fumée légère. Nous admirons la finesse de cette atmosphère de Paris, ni crue, comme dans le Midi, ni embrouillardée, comme un peu plus haut, dans les pays du Nord, et qui met un mystère délicat autour des plus banales architectures.

Rue de Belleville, au no279, accroché à une grille qui sert d’entrée, un écriteau porte:Logement à louer.

«Voyons si cela peut faire notre affaire,» dit Guitry pour plaisanter.

Il entre pourtant dans la maison. Nous le suivons. Il demande à la concierge:

«Vous avez un logement à louer?

—Oui. Au premier, sur la cour.

—Combien?

—Deux cent quarante francs, et vingt francs de plus avec jardin. Deux pièces.

—Est-ce qu’on peut voir?»

La brave femme nous mène à l’étage, et frappe à une porte.

"Ah! il y a du monde? s’étonne Guitry.

—Mais, oui, jusqu’au terme.»

La porte s’ouvre sur une petite pièce encombrée de linge à l’air, de berceaux et de baquets. Trois femmes sont là, autour d’enfants. Guitry les compte: un, deux, trois, quatre.

«Eh ben! j’espère que ça ne manque pas, la marmaille, ici! fait-il.

—Ah, bien sûr, répond l’une des femmes, d’un ton de bonne humeur, ça vient plus vite que des rentes!»

Le logement se compose de cette pièce où l’on étouffe, et d’une autre petite chambre où se trouve le lit des parents.

Nous redescendons.

«Il y a encore le jardin, dit la concierge.

—Ah oui! Voyons-le.»

Nous sommes dans un terrain d’une vingtaine de mètres de long sur quatre de large, divisé en une série de petits rectangles séparés par des barrières de bois, qui sont autant de «jardins». Nous regardons «le nôtre»: un coin de terre que je pourrais recouvrir de mes bras étendus. Pas une herbe. Pas un arbre. Le locataire l’a abandonné sans doute. Il reste debout quelques cerceaux cloués sur des pieux, et qui dressent le squelette d’une gloriette...Des débris de paille, des loques, de la vaisselle cassée, jonchent le sol.

«Faudra rudement travailler ça, dit Guitry.

—Oh! bien sûr,» répond la concierge.

Guitry n’a pas voulu avoir dérangé cette brave femme pour rien et lui glisse dans la main une pièce qu’elle veut poliment refuser, mais qu’il lui fait accepter.

Nous redescendons toute la rue de Belleville. Le temps passe et le soir va tomber. Je voudrais bien pourtant voir Gervaise dans un lavoir...

En voici un.

«Entrons,» dit bravement Suzanne Desprès.

Elle y a d’autant plus de mérite, qu’une fois déjà elle y vint seule, et que les femmes l’apostrophèrent vivement: «Qu’est-ce qu’elle veut, celle-là? Elle vient voir comment on lave son linge?» Et des épithètes sans grâce volaient dans l’air autour d’elle.

«Ça ne fait rien, me dit-elle. Allons-y. Entrons tout de go.»

A travers la porte vitrée, j’aperçois le décor de la Porte-Saint-Martin lui-même! Un plafond de grosses poutres, de larges fenêtres à droite, et des rangs de laveuses penchées sur leur travail, dans une buée lourde chargée d’odeurs âcresde chlore et d’eau de javelle. Bruits de battoirs, grondements de machines, cris de femmes. Mes yeux et mes oreilles ne distinguent pas autre chose.

Suzanne Desprès, curieusement, regarde de tous côtés... Avec sa fanchon sur la tête, ses deux mains dans les poches de son tablier, sa figure pâlie par le faux jour, c’est Gervaise à en pleurer! Il lui manque son petit paquet de linge, et une place à côté de MmeBoche. On dirait que j’entends MmeBoche l’appeler: «Par ici, ma petite!»

«C’est là, tenez, dans cette allée où nous sommes que vous vous êtes battue avec la grande Virginie...»

Elle sourit. Et je cherche Andrée Mégard, sa perruque noire, sa toilette canaille, sa beauté provocante, et sa voix acerbe.

Singulier effet d’une imagination qui fut profondément frappée: quelques secondes, ici encore, je crois revivre l’œuvre admirable de Zola, je me figure faire partie du drame, être quelqu’un, je ne sais lequel, des personnages deL’Assommoir.

Suzanne Desprès passe devant moi, va rejoindre Guitry, et je la regarde marcher: il me semble que, comme Gervaise, elle boite!

Châteauroux.—Imprimerie et Stéréotypie A. MELLOTTÉE


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