D'après la manière assez leste dont Mme de Noailles s'expliquait sur les habitudes et le talent de Moreau, il était difficile d'imaginer ce qui pouvait décider cette dame à venir se mettre sous sa direction, et quand Étienne vit Moreau et sa jeune élève en présence l'un de l'autre, l'écolière parla au maître avec une aisance et en même temps une familiarité protectrice si habituelle, qu'il semblait que, dans son installation à l'atelier des Horaces, Mme de Noailles cherchât principalement un lieu où elle put trouver les objets et les ressources matérielles indispensables pour étudier l'art du dessin.
Jusqu'à l'arrivée de cette dame, le plus ou moins de vivacité d'esprit de Charles Moreau était demeuré pour Étienne un problème, que le silence habituel établi entre eux pouvait rendre douteux; mais lorsque la jolie jaseuse eut non-seulement donné la parole à tout le monde, mais forcé encore chacun de parler, le silence de Charles Moreau continua.
L'effet de la présence de Mme de Noailles à l'atelier des Horaces fut donc de renouveler immédiatement cet air épais, combiné de silence et d'ennui, qui y avait régné jusque-là. La conversation n'avait pas toujours la même activité ni le même intérêt, mais elle était devenue libre, ce qui contribua à vivifier l'esprit d'Étienne et à lui faire poursuivre ses études avec plus de verve et de suite.
Mme de Noailles le préoccupait beaucoup, non pas cependant de la manière que l'on pourrait croire; mais il éprouvait un plaisir extrême à se trouver habituellement dans une sorte d'intimité amicale avec une jeune et jolie femme de vingt-sept à vingt-huit ans, ayant les habitudes d'une grande dame, et réputée pour l'une des femmes les plus à la mode de Paris. La vanité de tout autre qu'un enfant de seize à dix-sept ans se fût sans doute éveillée en pareille occasion; mais, il faut le dire à la louange d'Étienne, il sut profiter avec délicatesse et modestie d'une bienveillance amicale dont l'effet fut, en lui inspirant le goût des bonnes manières, de le préserver pour toujours des habitudes contraires que l'on prend ordinairement dans les écoles.
Rarement Mme de Noailles se rendait à l'atelier plus tard qu'à neuf heures et demie, ce qui forçait Étienne d'être habituellement matinal, afin de précéder toujours sa condisciple. Il ne manquait guère de placer d'avance les siéges et les divers objets dont elle faisait usage en dessinant, et jamais cette attention ne manqua d'être reconnue par une légère inclination de tête, accompagnée d'un sourire. Au surplus, ces petites galanteries réciproques se reproduisaient sous mille formes, et sans parler de l'échange des crayons et du papier, dont on supposait la qualité meilleure, il y avait toujours un instant de la matinée, celui du déjeuner, où la confiance et la jaserie devenaient plus entières et plus actives.
La jeune artiste de l'atelier des Horaces arrivait chaque matin avec un petit panier caché sous son châle, dans lequel était son déjeuner, et assez souvent un livre. Le repas se faisait en commun sur le poêle, l'une placée d'un côté, l'autre de l'autre, et tous deux debout. Il faut avouer que les deux élèves de Charles Moreau n'épargnaient pas toujours leur maître pendant son absence, et que le tableau deVirginiusservait souvent de texte à leurs malicieuses critiques. C'était ordinairement sous ces auspices que commençaient le repas et la journée.
Les provisions apportées par Étienne étaient beaucoup moins délicates que celles de Mme de Noailles; aussi, tant par respect pour la belle convive que dans la crainte de lui voir refuser des aliments trop grossiers pour elle, Étienne ne lui offrait rien, mais il acceptait simplement et avec plaisir ce qu'elle lui présentait; d'autant plus qu'assez ordinairement la rareté d'un fruit venu de Provence, ou d'un mets que l'on ne trouvait pas à Paris, semblait plus propre à exciter la curiosité d'Étienne que sa friandise. Vers la fin de la collation, les devis recommençaient, et si Mme de Noailles avait remarqué quelque passage dans son livre, elle en faisait la lecture tout haut, ce qui fournissait des sujets intéressants de conversation pendant le travail.
Rien ne serait plus facile que de multiplier les récits de scènes semblables, car elles se renouvelèrent pendant près de six mois; mais il convient de ne parler ici que de celles qui se rattachent immédiatement à l'histoire des arts et des mœurs de ce temps. Un matin que Mme de Noailles portait sur son visage l'expression d'une joie vive que le calme habituel de ses traits n'avait point encore laissé voir à Étienne, celui-ci se hasarda à lui en demander la cause. «Mon frère, répondit-elle aussitôt, revient de l'armée de Condé, et d'ici à huit jours il sera à Paris.»
Bien que les goûts, les études et l'âge d'Étienne ne le portassent pas à s'occuper des affaires politiques, leur importance était si grande alors, et on en parlait si souvent dans toutes les familles, qu'il était difficile d'ignorer ce qui se passait. Étienne savait donc qu'un bon nombre d'émigrés, les uns après s'être fait rayer de la liste, d'autres même sans prendre cette précaution, et au péril de leurs jours, rentraient en France. Mais s'il appréciait l'importance et les difficultés attachées à ces retours, comme il n'avait jamais vu le frère de Mme de Noailles, il se borna à faire compliment à cette dame de l'arrivée prochaine de son frère, en lui témoignant le plaisir qu'il éprouvait de la voir si heureuse, mais sans avoir même l'idée de lui adresser des questions sur l'émigration de M. Alexandre de Laborde ni sur son retour. Seulement il ne put se défendre de faire en lui-même le rapprochement de la conduite du frère qui quittait l'armée de Condé, et de celle de sa sœur venant chercher en quelque sorte un asile dans l'atelier des Horaces, sous la protection du terrible républicain David. Ces idées se compliquaient d'autant plus dans son esprit, que, dans le cours des fréquentes conversations qu'il avait eues avec Mme de Noailles il s'était bien aperçu, sans en être étonné, qu'elle était fort éloignée de juger avec indulgence la conduite politique de David, mais que le talent de l'artiste la faisait passer, ainsi que beaucoup d'autres, par-dessus ce qu'on était en droit de lui reprocher.
Ces concessions particulières, fort communes alors, et qui aidèrent si puissamment à la fusion des partis opposés, n'étaient que l'image en petit de ce qui se passait entre les hommes du gouvernement et presque par toute la France. On était las de tous les excès commis, désabusé sur toutes les espérances folles que l'on avait conçues, et dans le même moment où David et quelques hommes de son parti reprenaient les manières polies de l'ancien régime, et favorisaient la rentrée de ceux qui avaient été combattre au delà du Rhin en faveur de la monarchie; ces mêmes émigrés, las de faire une guerre inutile avec les étrangers qui se moquaient d'eux, ou rappelés invinciblement par le besoin de revoir leur famille et par l'espoir de rentrer dans leurs biens, risquaient jusqu'à leur tête pour venir faire effacer leur nom de la liste fatale.
Les femmes jouèrent alors un rôle important à l'époque où ces radiations étaient si passionnément sollicitées, et le plus ordinairement ce furent elles qui les obtinrent des hommes de la révolution tenant encore au pouvoir, ou de quelques-uns, comme David, qui, sentant le cas que l'on faisait de leur talent, se montraient des plus empressés à faire rentrer en France les familles qu'ils en avaient chassées quelques années auparavant par; des lois terribles. Aussi celui qui naguère voulait boire la ciguë avec Robespierre; qui prétendait qu'un républicain n'a besoin que de fer et de pain; qui n'avait pu se défendre à la tribune de la Convention; cet homme, David enfin, venait à son atelier des Horaces vêtu avec une certaine élégance, s'exprimait avec une politesse recherchée, et mettait une espèce de coquetterie à montrer, dans la conversation, des égards aux personnes dont l'opinion politique était le plus opposée à la sienne. Cette dernière disposition frappa surtout Étienne lorsque, peu de jours après avoir appris le retour du frère de Mme de Noailles, il vit arriver David à l'atelier des Horaces, où la jeune dame, Charles Moreau, Alexandre et Étienne étaient réunis en ce moment. David, employant les formes les plus polies, s'approcha respectueusement de Mme de Noailles en la complimentantsur ce qui venait d'arriver d'heureux dans sa famille; car ce fut de la sorte qu'il fit allusion au retour de M. de Laborde.
Les journaux alors n'expliquaient, ne commentaient pas tout, comme sous les gouvernements constitutionnels. D'après l'exposition plus ou moins franche des faits, le public était obligé d'en apprécier la vérité et l'importance; de juger de la situation des affaires et de se former par lui-même une opinion. Tout ce travail, difficile même pour un homme fait et rompu aux affaires, ne pouvait être que bien faiblement accompli par un jeune élève en peinture, que son imagination vive et même un peu romanesque entraînait dans une sphère d'idées toutes différentes.
Le plaisir que lui fit éprouver la satisfaction de Mme de Noailles fut donc très-sincère, de même que sa surprise fut grande en voyant l'espèce d'intérêt que David paraissait prendre à la rentrée d'un émigré. Ce conflit, cet amalgame de choses et d'idées incohérentes, fit naître dans l'esprit d'Étienne une foule de réflexions contraires, dont le résultat fut de le plonger dans une rêverie profonde.
David était sorti de l'atelier; Charles Moreau et Mme de Noailles s'étaient remis au travail, mais Étienne resta assis auprès du poêle, essayant vainement de composer un seul et même homme de l'ancien ami de Robespierre et du nouveau protecteur des émigrés. Pensif, il tenait son regard machinalement fixé sur Mme de Noailles, qu'il ne voyait que par derrière. Ses cheveux châtain foncé, entourés de bandelettes rouges à la manière antique, faisaient ressortir la blancheur de son cou, qui était élancé et fort beau. Ce rouge et ce cou blanc frappèrent tout à coup l'imagination d'Étienne, excitée déjà par les réflexions que la visite de David lui avait suggérées, et il lui sembla voir tomber la jolie tête de cette jeune femme. Ce ne fut même qu'en faisant un grand effort sur lui qu'il parvint à se rendre maître de l'agitation intérieure qu'il éprouva en ce moment.
Le souvenir des jours sanglants de 1793 vivait fortement encore dans toutes les mémoires, et l'on ne tardera pas à comprendre pourquoi la vue de la jeune artiste fit renaître tout à coup des images si funestes dans l'esprit d'Étienne. Un jour, c'était le 29 germinal de l'an II de la république, Étienne, âgé de douze ans, accompagnait sa mère, que la poursuite d'un procès avait forcée de se rendre dans le faubourg Saint-Germain. L'entretien avec le procureur ayant duré plus qu'on ne l'avait prévu, trois heures et demie sonnèrent lorsque la mère et son fils partirent de la rue Guénégaud pour rentrer dans le quartier du Palais-Royal. Le pont des Arts n'était pas encore construit, en sorte qu'ils prirent le Pont-Neuf. Arrivés au delà de la place Dauphine, Étienne, se sentant entraîné avec violence par sa mère, lui demanda: «Qu'avez-vous donc, maman, pour aller si vite?» Puis, la voyant pâlir: «Qu'avez-vous donc, maman? répéta-t-il avec inquiétude.—Les charrettes! les charrettes! balbutia la mère en se hâtant encore davantage, tu ne les vois pas? Entends-tu le bruit? Viens! viens! courons vite!» et ils allèrent de toute leur vitesse.
La mère d'Étienne avait espéré regagner son quartier bien avant quatre heures, l'instant du jour où avaient lieu les supplices. Mais, trompée dans ses calculs par la prolongation des affaires, elle faisait un dernier effort pour traverser le quai avant le passage du fatal cortége. Toute sa diligence fut vaine, et elle et son fils se trouvèrent arrêtés par la foule précisément à la descente du Pont-Neuf, au moment où sept ou huit charrettes remplies de condamnés défilaient devant eux. Pâle comme la mort, et sentant ses genoux fléchir, la mère d'Étienne fit un mouvement pour couvrir ses yeux et s'appuyer sur le parapet, lorsqu'un homme simplement vêtu s'approcha d'elle et lui dit à voix basse: «Contraignez-vous, madame, car vous êtes environnée de gens qui interpréteraient mal votre faiblesse.» Ces mots, qui alors ne pouvaient être dits que par un homme de cœur et de courage, avertirent la mère d'Étienne du danger auquel son émotion pouvait réellement l'exposer, et elle se roidit contre l'horreur du spectacle qu'elle ne pouvait plus éviter.
Quant à son fils, malgré les battements douloureux de son cœur, il ne put s'empêcher de céder à la curiosité de regarder les vingt-cinq ou trente condamnés que l'on traînait à l'échafaud. Le convoi, retardé par la foule, fut même obligé de s'arrêter quelques instants, ce qui permit au jeune enfant d'observer plus en détail les traits de quelques-unes des victimes. Sur le devant d'une des charrettes était une jeune et belle femme. Ses mains attachées aux ridelles soutenaient tout le poids de son corps penché en avant, et son visage couleur de pourpre, ainsi que le vague de son regard, annonçaient le trouble ou plutôt la perte de son intelligence. Près d'elle était une dame âgée, pâle et maigre, mais dont les traits nobles, dont l'expression digne et calme faisaient un contraste déchirant avec l'état de sa jeune compagne, sur laquelle elle semblait jeter un regard tendre et protecteur. Enfin, dans une autre charrette, Étienne remarqua aussi un vieillard de haute stature portant noblement sa tête jusqu'au moment suprême. C'était le père de Mme de Noailles, M. de Laborde, banquier de la cour, qu'il vit là pour la première et la dernière fois, et dont il apprit le nom en l'entendant répéter à l'ignoble populace qui le proférait en le mêlant à d'horribles injures.
Peut-être s'étonnera-t-on moins à présent de la confusion d'idées que jetait dans l'esprit d'Étienne tout ce qu'il avait vu et ce qu'il voyait à l'atelier des Horaces. C'était le goût nouveau qui régnait dans les arts; c'était une jeune femme à la mode, dont le père avait péri sur l'échafaud révolutionnaire et qui, dans son amour pour la peinture, ne voyait qu'un grand artiste en David; enfin, c'était David lui-même, dépouillant le républicain de 1793, protégeant les émigrés et faisant presque la cour aux gens qui portaient un nom. Tant de circonstances et de sentiments nouveaux, bizarres et contradictoires, ne pouvaient manquer de faire une profonde impression sur l'imagination du jeune Étienne. Aussi son séjour à l'atelier des Horaces étendit-il singulièrement la sphère de ses idées et laissa-t-il dans sa mémoire des souvenirs ineffaçables.
Étienne, après s'être familiarisé dans l'atelier des Horaces près de Moreau, mais plus particulièrement par l'effet de l'émulation qui s'était établie entre Mme de Nouilles et lui, en copiant d'après le dessin et même d'après le relief, se trouvait préparé à entrer dans l'atelier des élèves de David. Depuis le banquet de Vincennes, où il avait pindarisé, il avait fait connaissance et était même déjà lié avec la plupart des jeunes gens de l'école, en sorte que, lorsqu'il y entra la première fois pour y travailler, il n'éprouva rien de la gêne que donne en toute espèce d'apprentissage, la qualité de nouveau venu.
La plupart des écrivains qui nous ont transmis des détails sur la vie des peintres et sur l'histoire de leurs écoles ont omis de faire connaître certaines petites circonstances, qui aident mieux que quoi que ce soit à jeter du jour sur les mœurs des artistes et sur les différents modes d'enseignement de la peinture. Pour ne pas laisser ici la même lacune, nous suivrons Étienne depuis son installation avec ses camarades jusqu'au moment où il a commencé à peindre, tout en nous occupant de ses condisciples.
Voici d'abord quelle était la disposition de l'atelier des élèves: placé immédiatement sous celui des Horaces, dont il avait les mêmes dimensions, il ne présentait de différence en grandeur que par le dessous de l'escalier en bois si bruyant, sous lequel se tenaient les plus jeunes élèves, dessinant d'après la bosse, et parmi lesquels Étienne se trouva compris. La fenêtre était exactement ouverte et placée de même qu'au premier étage. Sur la droite, en entrant, au delà des figures de plâtre et des élèves qui dessinaient d'après elles, s'élevait un poêle de fonte dans un renfoncement, et un peu au delà, mais du même côté, régnait une large table soutenue par quatre poteaux de deux pieds de haut, sur laquelle on plaçait le modèle vivant. En face, par conséquent à gauche en entrant, était un espace vide que les élèves peintres occupaient avec leurs chevalets, et entre ceux-ci et la table du modèle, s'arrondissaient, assis en demi-cercle, les élèvesdessinateurs d'après nature.
Des planches sur tasseaux fixés au mur, à la hauteur de sept pieds, servaient à recevoir les toiles et les boîtes à couleurs après le travail. Du reste, nul ornement, à moins que l'on ne veuille donner ce nom à de grandes taches de couleurs étalées un peu au-dessous de la planche courante, et à une foule de caricatures, dont quelques-unes assez anciennes, couvraient les murailles.
David attachait quelque importance à ces lazzis de ses élèves; aussi, lorsque les traits d'un nouvel élève prêtaient à la charge, ne manquait-on pas de s'exercer à la faire sur le côté du mur près duquel se détachait le modèle, en sorte que quand David venait corriger ses élèves il put la voir. Ordinairement il disait:Elle est bonne; ouElle est mauvaise. Dans le premier cas, il demandait le nom de l'auteur; dans le second, il riait ironiquement, ce qui produisait un chœur de huées sourdes, à la suite desquelles ordinairement la caricature était effacée.
Le jour qu'Étienne entra, c'était au commencement d'une semaine, d'une décade alors, et comme les élèves ne pouvaient s'accorder sur la pose à donner au modèle, on choisit deux députés, Ducis dont il a été question, et un certain Moriès dont il sera parlé, pour aller prier David de venir tirer ses élèves d'incertitude et d'embarras. Le maître se rendit en effet à leurs vœux et se mit en devoir de trouver une position. Mais avant de proposer son avis, il fit essayer au modèle les postures différentes que les élèves lui avaient données, et après les avoir examinées, il en prit occasion de tancer une partie des jeunes gens qui fréquentaient le soir les salles d'étude de l'Académie au Louvre, en leur disant que c'était là qu'ils apprenaient, en copiant des modèles dont les bras étaient soutenus par des cordes et les pieds calés avec des coins de bois, à fairedes attitudes académiqueset des mouvements de convention. «Je gagerais, dit-il en se tournant vers un de ceux qu'il savait être des plus assidus aux études de l'Académie, que c'est toi qui as imaginé cette belle pose, qui fait tendre la poitrine du modèle comme une carcasse de volaille? Tu veux faireton torse?… oui, je te reconnais là, et quand on fera des tableaux où il n'y aura ni pieds, ni mains, ni tête à peindre, tu seras sûr alors d'être le plus habile. Messieurs, ajouta-t-il, en parlant à tous, à l'Académie on fait un métier de la peinture, et on l'apprend comme un métier à ceux qui la fréquentent. Faites-vous cordonniers, si vous voulez, je ne m'y oppose pas, mais ici on fait de la peinture.»
À la suite de cette allocution, écoutée avec le plus respectueux silence, David essaya plusieurs attitudes ayant un objet bien déterminé, et finit par choisir celle d'un homme qui lance une pierre. Le modèle fit observer qu'il ne lui serait pas possible de conserver cette attitude plus de cinq ou six minutes sans se reposer. «Eh bien! qui te dit le contraire? lui demanda-t-il, si cela ne t'arrange pas, va poser àton Académie; on te mettra des cordes aux pieds et aux mains comme à un polichinelle.» Puis, remettant sous son bras sa canne qu'il avait posée sur la table du modèle: «Eh bien! Messieurs, ajouta-t-il en s'en allant, êtes-vous contents?—Oui, monsieur David, dirent les deux députés qui l'avaient amené.—C'est bon. Je reviendrai à midi voir ce que vous aurez fait.»
À cette époque, l'atelier était dégarni de tous les élèves forts, qui venaient d'achever leurs études depuis quelques années. Les noms de Fabre, de Wicar, de Girodet, de Gérard, de Serangeli et de Gros retentissaient encore parmi les élèves, mais ces hommes étaient déjà considérés comme maîtres. La plupart d'entre eux avaient obtenu le grand prix de Rome, ou en étaient au moins jugés dignes. Fabre avait été couronné et avait exposé sa figure deCaïn, dont Mme de Noailles même avait fait l'acquisition. Girodet avait envoyé sonEndymionet même sonHippocrate, de Rome, Serangeli (de Milan) avait terminé sonOrphée et Eurydice, ouvrage dont le succès fut bien plus grand que le mérite; déjà Gérard avait jeté les bases de sa réputation en faisant paraître sonBélisaire; enfin on comptait sur Gros, fixé en Italie, mais qui ne revint et ne se fit connaître en France que plus tard, en 1801 et 1802. Afin de fixer les époques aussi précisément qu'il est possible, il est bon de rappeler que l'exposition duBélisairede Gérard date de 1795, et que l'époque vers laquelle Étienne est entrée l'école de David se rapporte à la fin de 1796 et au commencement de 1797, lorsque le maître commençait son tableau desSabines.
Les études étaient donc faibles en ce moment à l'atelier des élèves. Les plus distingués d'entre eux étaient Pierre et Joseph Franque, deux frères jumeaux natifs du Jura, auxquels la Convention avait alloué une petite pension à cause des dispositions qu'ils avaient montrées pendant qu'ils gardaient les troupeaux dans leurs montagnes. Après eux venait Broc, Gascon qui ne manquait pas de dispositions, mais chez lequel des singularités de caractère avaient développé une vanité puérile. Mulard-Bavard, épithète rimée qu'on ne manquait jamais d'ajouter à son nom, selon l'usage des écoles, où l'on dit la vérité crûment. Mulard était un des praticiens les plus avancés, mais, sans imagination et sans talent saillant, il épuisait le peu d'idées qu'il avait à justifier, par un babil sans fin, l'épithète que l'on accolait à son nom. En 1796, il étudiait encore à l'atelier avec Gautherot, vieux républicain incorrigible, un peu moins bavard que son condisciple, peintre médiocre, écrivain de pamphlets politiques, et particulièrement recommandable par le goût et le talent réel qu'il avait pour composer des complaintes sérieusement bouffonnes sur les assassins célèbres que leurs crimes conduisaient à l'échafaud.
Gautherot était un grand homme de près de six pieds, portant une grande perruque blonde, poudrée, à queue, et s'allongeant sur ses faces en deux énormes oreilles de chien, qui avaient pour utilité particulière de cacher tant bien que mal une dartre vive qui dévorait l'une de ses joues. D'ailleurs bon camarade, spirituel et assez amusant dans toutes les réunions des élèves. Ducis travaillait avec eux, quoiqu'il fût tout autrement disposé. Ce dernier avait encore peu d'habileté, mais il dessinait et coloriait avec assez de naïveté pour faire espérer qu'il en acquerrait par la suite. Ainsi que Broc, Robin et quelques autres élèves de David, Ducis avait été pris par la première réquisition et avait fait les guerres de la Vendée en qualité de soldat républicain. Il avait assisté à plusieurs siéges de villes, entre autres à celui de Granville, en Bretagne. Mais l'affaire de Quiberon fit une impression si pénible sur Ducis, homme brave et brave homme tout à la fois, qu'il se servit du double crédit de son oncle le poète et de son maître David pour obtenir son congé et venir chercher un asile dans l'atelier du restaurateur de l'école.
En politique, la réaction contre le jacobinisme, flagrante alors, se faisait sentir jusque dans l'atelier des élèves de David. Mulard et Gautherot, pendant le repos des modèles, ne manquaient pas de faire des harangues. Gautherot, en particulier, s'efforçait d'entretenir parmi les nouveaux élèves les doctrines républicaines, qu'on y avait professées jusque-là. Mais le vent commençait à changer, et parmi ceux de leurs camarades qui n'étaient point d'humeur à entendre vanter les exploits de 1793, se distinguaient Ducis, Roland et Moriès.
Roland était un créole de la Martinique, honnête, brave, peu spirituel, excessivement fort de corps, et qui travaillait comme un galérien à la peinture pour se faire une profession et réparer les pertes que sa famille avait faites lorsque la révolution ruina les colonies. Roland, auquel on avait donné le surnom deFurieux, était réellement colère et n'y allait pas par deux chemins quand on le contrariait. Il fit un jour une scène à Gautherot, qu'il rencontra professant ses doctrines républicaines dans un café. Il alla même jusqu'à lui proposer de se battre en duel. Quoique, dans cette occasion, Gautherot se comportât avec fermeté, toutefois s'apercevant que son parti n'était plus soutenu par l'opinion, il cessa presque subitement de venir travailler à l'atelier des élèves.
Mais avant l'attaque ouverte et violente de Roland contreles jacobins(pour rappeler les désignations du temps), on leur faisait souvent la guerre à l'atelier sous le voile de la plaisanterie, et Ducis, entre autres, en avait organisé une qui ne manquait jamais d'interrompre joyeusement les harangues politiques que Gautherot hasardait.
Ducis avait la voix rauque, fausse et très-basse. Pendant ses campagnes en Vendée, il avait appris des chansons républicaines, et particulièrement celle qui commence ainsi:Le fanatisme insensé, l'ennemi juré de notre liberté, est expiré. Or il la chantait de telle sorte que quand il avait prononcéle fa…, il s'arrêtait sur la note, travaillant pendant une minute ou deux à sa peinture, puis, au moment où l'on s'y attendait le moins, il reprenait en chantant:natisme insensé; puis, après avoir coupé par d'autres repos plus ou moins longs:l'ennemi juré… de notre liberté…, il achevait sur des notes très-graves et très-lentes:Est ex-pi-ré!!!Et tous les élèves en chœur répétaient avec la même emphase:Est expiré!!! est expiré!!!
Gautherot, qui ne manquait pas d'esprit, sentait bien la finesse de cette petite guerre et y répondait par d'autres plaisanteries; mais Mulard, qui, non content d'êtrebavard, était encore pédant, ne trouvait rien de mieux pour rompre les chiens que de rappeler la dignité des artistes d'Athènes et de Rome. Alors les sifflets de se faire entendre et les instances les plus bruyantes étaient adressées à Ducis pour qu'il répétât sa chanson: «Le fa! le fa!Ducis, chantele fa!» criait-on de toute part; et alors des joies, des cris et des hurlements sans fin se faisaient entendre après ces mots répétés de nouveau en chœur:Est expiré!!!
Cette scène d'écoliers, choisie entre mille autres, parce qu'elle était une parodie de choses beaucoup plus sérieuses qui se passaient alors à Paris et dans toute la France, donnera cependant une idée de la manière bruyante et dissipée dont on étudiait dans l'école de David, ainsi que dans toutes les autres d'ailleurs. Quelquefois le tumulte y était poussé jusqu'à un excès dont on ne peut se faire d'idée, et, pour dire la vérité, on y perdait énormément de temps.
Rien cependant n'était si rare que David pût surprendre ses élèves au milieu d'un tel désordre. Ordinairement quelqu'un de son école, ou même les élèves des autres maîtres établis dans le Louvre, rencontraient David parcourant les vastes corridors de cet édifice, et couraient devant avertir les élèves de son arrivée.Voilà M. David!À peine ces mots étaient-ils prononcés que tout rentrait dans l'ordre et le silence, au point que l'on aurait, à la lettre entendu une souris trotter.
Les occasions où David donnait lui-même un mouvement au modèle de ses élèves se présentaient fort rarement. Pour éviter ces embarras et rendre les études d'après la nature plus faciles et plus profitables, il avait eu l'idée de faire à l'ensemble des élèves une proposition qui fut assez généralement accueillie et suivie même pendant près de deux ans. Ceux des jeunes gens de l'atelier que leur âge ou le plus ou moins de perfection de leurs formes rendaient propres à servir de modèle étaient inscrits sur une liste, etposaientà tour de rôle entièrement nus. La séance était de cinq heures et se renouvelait pendant les six premiers jours de la décade. Quant aux trois derniers, ils étaient employés à copierune tête, pour laquelle chaque élève était tenu par les règlements de poser lui-même, ou de fournir un modèle mercenaire à ses frais. Ces conventions, qui n'étaient pas toujours bien strictement observées, eurent cependant l'inappréciable avantage de faire passer sous les yeux des élèves une immense quantité de natures très-variées, et de les forcer à renoncer aux habitudes faites, aux pratiques apprises d'avance et à toute cette manière conventionnelle que David reprochait non sans raison à la vieille école, ou à ceux des élèves qui en suivaient les principes.
En résultat, David, qui à l'entrée dans la carrière des arts et pendant ses préoccupations politiques avait employé tout ce qu'il avait de pouvoir pour renverser matériellement la vieille institution de l'Académie, poursuivait, en 1796, cette même idée, mais d'une manière plus convenable, et surtout plus utile aux arts, en faisant la guerre, non plus aux hommes, mais aux doctrines surannées et fausses des vieux académiciens. À cet égard, le maître et les élèves mettaient un zèle presque fanatique à accomplir cette œuvre.
Midi était le moment choisi le plus ordinairement par David pour visiter et corriger ses élèves. Le peintre s'occupait alors du tableau desSabinesdéjà ébauché, et dont il repeignait la figure de Tatius. Pendant les heures qu'il consacrait au repos, il arrivait au milieu de ses élèves. Mulard et Gautherot, plus rapprochés d'âge de David, et fidèles d'ailleurs à la confraternité révolutionnaire, tutoyaient leur maître, usage qui ne cessa que quand ces deux artistes ne fréquentèrent plus l'école. Quoi qu'il en soit, le respect que les élèves portaient au maître dans l'atelier, même les deux qui viennent d'être nommés, était profond, et toutes ses paroles les plus hasardées, les plus embrouillées même, comme David, en laissait échapper quelquefois, étaient écoutées, pesées et interprétées comme l'eussent été celles d'un prophète.
Ces leçons se réduisaient fort souvent en principes généraux qu'il émettait à l'occasion du premier travail d'élève qui lui tombait sous les yeux. En sorte que le défaut ou la qualité qu'il y avait remarqué lui servait de texte pendant la revue de toutes les études des élèves peintres et dessinateurs.
«Eh bien! disait-il au plus vieux de ses élèves, qui persistait à porter ses cheveux noués en queue de la longueur de dix-huit pouces, toi, tu es de l'ancien régime, corps et âme; tu peins comme tu te coiffes. Va, mon pauvre garçon, tu es venu trop tôt ou trop tard, tu as manqué le coche; tu aurais fait un excellent académicien…» Puis, après une pause: «Allons, va ton train, continuait-il… dans ton genre, ça va très-bien ce que tu fais.» Et comme il avait réellement de l'affection pour ce vieil élève sans aucun talent, mais qui avait besoin de son pinceau pour vivre, il l'enseignait gratis et lui donnait ainsi l'occasion de profiter dans le monde du titre d'élève de David, recommandation puissante alors.
Mais toutes les fois qu'il trouvait l'occasion de tomber à bras raccourcis sur l'Académie et les académiciens, il ne la laissait point échapper, et plus d'une fois, pour la faire renaître, il alla exprès s'arrêter devant la toile du vieil élève à la longue queue.
«Ah! toi, c'est différent, disait-il en s'approchant de la peinture de Broc le Gascon, tu te crois du génie; mais prends-y garde, ça ne pousse pas tout seul dans la tête et il faut le cultiver. C'est comme une plante…» Et alors David commençait une de ses comparaisons favorites, qu'il perdait, reprenait et reperdait pour la reprendre encore, tout en accompagnant sa harangue de réticentes causées par la difficulté qu'il avait à prononcer, ce qui le forçait parfois de s'arrêter court, en disant à ses élèves, qui riaient ainsi que lui: «Ma foi, je ne sais plus où j'en suis; mais vous me comprenez, n'est-ce pas?—Oui! oui! monsieur David,» répétait-on de tous côtés; et il continuait. «Enfin, tu m'entends bien, Broc, tu as des dispositions… pour le coloris surtout… écoute bien; pour le coloris. Ainsi, ne va pas te mettre dans l'esprit que tu es un Raphaël. Vois, étudie les maîtres qui te vont, qui te conviennent: Titien, Tintoret, Giorgion, les Italiens enfin, et puis reviens devant le modèle, oublie les maîtres et copie la nature comme tu copierais un tableau, sans science, sans idée faite d'avance, avec naïveté, et tu seras tout étonné d'avoir bien fait. Allons, bon courage; je ne suis pas mécontent de ton travail… mais dis-toi bien que tu n'es pas encore un homme de génie!»
Mulard, debout devant sa toile, attendait avec une expression pincée la correction de son maître. Doyen des élèves par l'âge, inférieur à la plupart d'entre eux par le talent, il redoutait le franc parler de David, dont il se regardait comme le compagnon, en raison de la familiarité résultant des habitudes révolutionnaires. «J'ai toujours à te répéter…» dit David qui fut tout à coup interrompu par Mulard, dont il connaissait bien le péché mignon et le sobriquet, «j'ai toujours à te répéter, continua David sans se déconcerter, que tu fais maigre de dessin et froid de couleur. Cela n'empêche pas que tu ne sois en état de commencer un tableau pour l'exposition prochaine, ce que je t'engage à faire. Mais en l'achevant, il faudra que tu te tiennes sans cesse en garde contre les deux défauts que je te signale et tout ira bien.—Mais ne penses-tu pas, David, dit Mulard, avec sa voix de tête et son visage composé, que je…—Je t'ai dit ce que je pense et ce que tu dois faire.» Mulard voulut parler encore; mais un sourire de David, auquel répondirent ceux de tous les élèves, força le bavard à se taire et à reconnaître lui-même, en riant aussi, l'inopportunité de ses réflexions.
«Oh! dit David en passant du chevalet de Mulard à celui d'un autre élève, si on peignait avec la langue, celui-là ne laisserait guère de besogne à faire aux autres.» Un rire général, auquel prit même part celui qui en était l'objet, accueillit cette épigramme, à laquelle succéda un profond silence.
«C'est bien cela, dit-il à Ducis, il y a de la vérité, de la naïveté même dans le mouvement et la couleur de ta figure. Mais, ajouta-t-il en ayant l'air de parler à tout le monde, quoique parlant de Ducis, il ne faut pas vouloir faire plus qu'on ne peut. Il faut traiter des sujets humbles, simples, familiers même, si la nature nous a fait naître pour cela. Tel qui fera supérieurement des bergers, se fera moquer de lui s'il, veut peindre des héros. Il faut se tâter, se connaître et puis aller sans se forcer… n'est-ce pas Ducis?—Oui, monsieur,» et il passait à un autre.
«Pour vous, mon cher ami, il faut faire peau neuve!» C'est ainsi qu'il apostropha Granger, transfuge de l'école rivale de Regnault dans celle de David. «Voilà ce que c'est que de recevoir en commençant de mauvais principes, ajouta-t-il, il faut oublier,désapprendre, ce qui est bien plus difficile, tous les enseignements que l'on a reçus. Voyez-vous, mon cher Granger, il vaudrait mieux pour vous et deux ou trois de vos camarades ici,infectés comme vous du virus académique, que vous n'eussiez jamais touché un crayon. Il faudra que vous employiez un an au moins pour guérir de ce mal, et puis alors seulement vous vous remettrez en route dans la bonne voie… Votre travail est bon… trop bon même; car, voyez-vous, votre main en sait bien plus que votre tête. Vous réfléchissez après que vous avez fait. Votre pinceau vous emporte, il est votre maître, et pour comble de malheur il a été mal dirigé. Il faut oublier tout ce que vous savez, et tâcher d'arriver devant la nature comme un enfant qui ne sait rien… M'entendez-vous bien?—Oui, monsieur.—M'avez-vous bien compris?—Oui, monsieur.—Eh bien, nous verrons cela la semaine prochaine.»
En allant vers un autre élève, mais poursuivant toujours son idée: «Une mauvaise école, dit-il, est comme une boutique de perruquier[2], dans laquelle on n'entre jamais sans en sortir avec du blanc à son habit.»
En s'approchant du chevalet de Moriès, qui s'était retiré de côté pour recevoir la leçon du maître, David fit une légère inclination de tête à cet élève, comme pour le saluer. Moriès avait plus de trente ans. Vêtu d'une grande redingote bleue croisée jusqu'au menton, portant une cravate noire et de grandes bottes de cavalerie, cet homme avait une des plus nobles figures qui se puissent rencontrer. Ses cheveux noirs et lisses dessinaient exactement la forme de son crâne. Son nez était légèrement aquilin et ses yeux grands fiaient couverts de paupières très-larges. Ses traits étaient beaux, et la majesté et la douceur mêlée de force de sa physionomie inspiraient tout à la fois le respect pour sa personne et un vif désir de le connaître. Son histoire n'était pas bien connue. On savait seulement qu'il avait servi aux armées, mais qu'un attrait invincible pour l'art de la peinture l'avait engagé à quitter sa première profession.
Moriès avait ce qu'on appelleune passion malheureusepour la peinture, car il n'y était nullement appelé par ses dispositions. Cet homme, depuis qu'il était entré à l'école de David, travaillait jour et nuit pour regagner les années qu'il croyait avoir perdues. Ses moyens d'existence étaient bornés à ce point qu'il vivait pour moins de vingt sous par jour. Mais il supportait toutes les privations qu'il s'était imposées avec un courage, une grandeur d'âme propres à faire naître des regrets chez tous ceux qui connaissaient son inaptitude aux arts.
Il était facile d'établir quelques points de comparaison entre don Quichotte et cet élève, car la vue de la moindre injustice révoltait Moriès jusqu'à le forcer de prendre part à toutes les querelles qui s'élevaient et de s'établir juge du différend. Ce gentilhomme, car il l'était, faisait la police dans l'atelier. Quand les plus jeunes élèves n'étaient pas d'accord et élevaient trop la voix, il allait à eux, les interrogeait, les jugeait, prononçait son jugement et sanglait quelques coups d'appuie-main sur celui qui avait tort, sur tous deux quand le tort était partagé, puis retournait tranquillement à sa place pour reprendre sa peinture.
Il va sans dire qu'une âme de cette trempe avait des sympathies et des répugnances également prononcées; aussi ne parlait-il jamais de Mulard et de Gautherot qu'avec une expression légèrement ironique, tandis qu'il tendait journellement la main, en arrivant, à Ducis, à Roland et à Duffaut, avec lequel il finit par vivre en commun. Le caractère noble de Moriès le faisait aimer de tous, et quoique ses productions ou plutôt ses essais fussent de la dernière faiblesse, jamais, dans l'atelier, où la franchise était si brusque et si moqueuse, personne ne fit la plus légère allusion à son peu de talent.
«Allons, courage, mon cher Moriès, lui dit David en jetant les yeux sur sa toile, il ne faut pas vous décourager.» Puis, après quelques observations de détails, le maître répéta: «Allons, courage! c'est comme au combat…—Vous avez raison, monsieur David, interrompit le noble élève qui, par modestie, ne voulut pas laisser achever la phrase tout haut à son maître, il faut vaincre ou mourir,» dit-il à voix basse. Et en parlant ainsi, ses paupières se baissèrent et son visage rougit comme celui d'une jeune fille.
«Qu'est-ce que vous faites là?» demandait peu après David à un jeune homme qui peignait comme un fou, sans s'apercevoir que son maître était derrière lui: «Mais arrêtez-vous donc un instant! continua-t-il en lui frappant sur l'épaule, écoutez-moi, N… J'ai ici quelques élèves que je considère comme mes enfants, et j'agis avec eux comme il me convient; mais vos parents payent douze francs par mois pour que vous travailliez ici, or, je ne veux pas voler leur argent. Croyez-moi, tous n'avez aucune disposition et vous ne ferez aucun progrès; ainsi quittez l'art de la peinture.»
Après cette allocution, qui n'était pas la première de ce genre que David eût faite à cet élève, le jeune homme suspendit son travail pendant quelques minutes et le reprit bientôt après sans s'émouvoir. «Je ne sais pas pourquoi, dit alors le maître en s'adressant à tous, comme quand il voulait rendre une observation moins pénible en la présentant d'une manière générale; je ne sais vraiment pas pourquoi on a de la répugnance à se faire cordonnier ou maçon, quand on peut exercer honnêtement et habilement ces professions, d'autant plus qu'il y a place parmi les ouvriers de ce genre pour ceux qui sont plus ou moins adroits. Mais être peintre médiocre, mauvais! oh! non, messieurs, je vous aime trop pour souffrir que cela arrive à aucun d'entre vous.»
«Eh bien, Georges, chantes-tu toujours de la musique de Glück?» demanda David, en souriant, à un gros garçon d'une jolie figure qui avait entrepris une étude de grandeur naturelle.
—Oui, monsieur, répondit l'élève d'un ton gracieux et délibéré.
«—Eh bien, tu as raison, puisque tu l'aimes… Moi j'aime mieux la musique italienne. Prends garde au bras et à la tête de ta figure, qui sont trop gros et mal dessinés… tu as le sentiment de la couleur, c'est bon; ça va bien… Oh! il est coloriste, répéta David en s'adressant à tout l'atelier, mais, continua-t-il en se retournant vers Georges, Titien, Paul Véronèse coloriaient bien, mais ils dessinaient les têtes et les bras mieux que toi. Voilà ce que c'est que d'aimer la musique allemande, tu préfères l'harmonie à la mélodie et tu fais de même en peinture: tu fais passer le dessin après la couleur. Eh bien, mon cher ami, c'est mettre la charrue avant les bœufs. Mais c'est égal, fais comme tu sens, copie comme tu vois, étudie comme tu l'entends, parce qu'un peintre n'est réputé tel que par la grande qualité qu'il possède, quelle qu'elle soit. Il vaut mieux faire de bonnes bambochades comme Téniers ou Van Ostade que des tableaux d'histoire comme Lairesse et Philippe de Champagne.»
Le maître corrigea encore quelques élèves peintres, sur lesquels il ne trouva rien de particulier à dire, et entra dans le cercle que formaient les dessinateurs autour de la table du modèle. Parmi ces derniers étaient M. A. de Saint-Aignan, Paulin Duqueylar, Langlois, Maurice Quai, Perrié, Robin, Granet, de Forbin, Richard Fleury, Révoil, et quelques autres dont les noms sont restés inconnus, mais tous assez habiles alors à copier la nature en dessin et sur le point de prendre le pinceau.
Avant de passer leurs travaux en revue, David resta debout devant le demi-cercle et entretint ses élèves du tableau desSabines, qu'il exécutait. «J'ai entrepris de faire une chose toute nouvelle, leur disait-il; je veux ramener l'art aux principes que l'on suivait chez les Grecs. En faisant lesHoraceset leBrutusj'étais encore sous l'influence romaine. Mais, messieurs, sans les Grecs, les Romains n'eussent été que des barbares en fait d'art. C'est donc à la source qu'il faut remonter, et c'est ce que je tente de faire en ce moment. J'étonnerai bien des gens; toutes les figures de mon tableau sont nues, et il y aura des chevaux auxquels je ne mettrai ni mors ni bride. Je crois avoir terminé la figure de mon Tatius…» À ces derniers mots, la physionomie de tous les élèves s'épanouit, comme si le personnage dont on venait de parler fût sorti de dessous terre. Les jeunes gens parlaient entre eux, célébraient déjà la perfection présumée de l'ouvrage, et, sans exprimer aucun désir, laissaient deviner dans leurs yeux la curiosité qu'ils avaient de le voir.
«Je ne peux pas encore montrer mon tableau, dit le maître, qui avait surpris la pensée de ses élèves. Je crois avoir réussi à faire mon Tatius, mais je n'en suis pas certain. Je ne le jugerai bien que lorsque ce qui doit l'entourer sera repeint également. Mais je veux faire du grec pur; je me nourris les yeux de statues antiques, j'ai l'intention même d'en imiter quelques-unes. Les Grecs ne se faisaient nullement scrupule de reproduire une composition, un mouvement, un type, déjà reçus et employés. Ils mettaient tous leurs soins, tout leur art, à perfectionner une idée que l'on avait eue avant eux. Ils pensaient, et ils avaient raison, que l'idée dans les arts est bien plus dans la manière dont on la rend, dont on l'exprime, que dans l'idée elle-même. Donner une apparence, une forme parfaite à sa pensée, c'est être artiste; on ne l'est que par là… Enfin je fais de mon mieux, et j'espère arriver à mes fins.»
Le maître, dont chaque parole avait été écoutée avec la plus religieuse attention, se mit en devoir de corriger le travail des dessinateurs d'après le modèle vivant. «Levez-vous, monsieur de Saint-Aignan, dit-il en s'asseyant à sa place. Allons, courage, très-bien, le mouvement est bien saisi… Mettez un peu plus de correction dans votre dessin et nous penserons à vous faire peindre.» Paulin Duqueylar lui remit ensuite son carton: «Il y a vraiment un grand caractère, observa David en regardant la figure que l'élève avait tracée; il a une manière de voir à lui et il rend son idée avec énergie.
C'est bon! courage! Langlois, dit-il à l'élève qui suivait, votre figure est bonne, il faut peindre; c'est dit.» Et l'élève devint rouge de plaisir.
Il arriva à Maurice Quaï: «Peignez aussi, Maurice, dit David. Vous avez fait là une très-bonne étude. Si celui-là veut, il ira loin; il aime la nature et comprend bien l'antique.» La joie éclata aussi sur la figure de Maurice. Il était maigre, portait sa barbe, ce qui, joint à la disposition de son caractère que l'on aura l'occasion de faire connaître bientôt, lui faisait donner par ses condisciples le surnom dedon Quichotte.
Perrié, son ami, grand jeune homme fort doux quoique très-entêté, ce qui se rencontre fréquemment, et dont l'esprit et le talent brillaient peu, venait après. David ne lui dit que des paroles insignifiantes et lui conseilla de peindre si cela lui faisait plaisir.
David était d'une propreté extrême. Toujours fort bien mis, il ne changeait jamais de vêtement pour peindre, et faisait une guerre continuelle à ceux de ses élèves qui ne se soignaient pas. «Essuie bien ta chaise, se prit-il à dire à Robin (c'était l'un des fils de l'ancien horloger du roi), car tu es si dégoûtant, que j'appréhende de m'asseoir à ta place.» Comme l'élève tirait un mouchoir sale et déguenillé de sa poche pour épousseter son siége: «Merci, merci de ta précaution, ajouta-t-il, renverse la chaise et secoue-la bien. Soyez certains, messieurs, reprit David quand il fut assis et en considérant le travail de Robin, qu'il n'y a rien de si traître que l'art de la peinture. Dans l'ouvrage se peint l'homme qui l'a fait. On ne saurait pas que celui-ci, et il indiquait Robin, est le plus grand saligaud de la terre, qu'on le reconnaîtrait pour toi en voyant son dessin; tenez, voyez plutôt.» Et tous les élèves de rire. «Oh! toutes vos plaisanteries n'y feront rien, et il mourra comme il est, uncrasson…—Quel dommage, ajoutait le maître en indiquant plusieurs parties de l'étude de cet élève, cela sent la nature, c'est plein d'énergie et de finesse… Voyez donc comme le raccourci de ce bras est bien exprimé; et la tête, comme elle plafonne bien! Pourquoi ne peins-tu pas depuis que je te dis de quitter le crayon pour le pinceau?—Monsieur… dit Robin qui voulait préparer une excuse.—Allons, tais-toi, tu es un paresseux. Je t'ai vu cet hiver faire les beaux bras et la belle jambe lorsque tout Paris venait au bassin des Tuileries pour te voir patiner sur la glace en manière de Mercure… Je parlerai une bonne fois de tout cela à ton père… ou fais-moi le plaisir d'acheter une boîte à couleurs et de te mettre à peindre; entends-tu?» Et il passa au voisin.
«Celui-là a ses idées, il a son genre. Ce sera un coloriste; il aime le clair-obscur et les beaux effets de lumière. C'est bon, c'est bon, je suis toujours content quand je m'aperçois qu'un homme a des goûts bien prononcés; c'est toujours bon signe. Tâchez de dessiner, mon cher Granet, mais suivez votre idée. Bon courage; votre carrière est ouverte.»
«Allons, monsieur de Forbin, dit le maître en s'asseyant à la place suivante, je vois que vous aimez et que vous sentez aussi l'effet et le coloris, car sur un dessin même, et le vôtre en est la preuve, on s'aperçoit que l'artiste a de l'aptitude à ce genre de talent. Continuez; ça va bien.»
Fleury Richard et Révoil, tous deux de Lyon, étaient unis dès l'enfance par une amitié qui s'était accrue avec l'âge. Tous deux étudiaient chez David avec une suite et une régularité qu'ils devaient sans doute aux sentiments religieux dont ils étaient également animés. Élèves alors, leurs études n'avaient pas des qualités qui fissent prévoir la vogue, passagère il est vrai, qu'eurent leurs ouvrages quelques années plus tard; aussi David en corrigeant leurs essais ne leur adressait-il que des observations qui ajouteraient peu d'intérêt à celles qu'on lui a entendu faire à quelques autres élèves. Il en fut de même au sujet de plusieurs jeunes gens dont il serait même difficile de rappeler ici les noms.
Le maître avait achevé de corriger les études des peintres et des dessinateurs d'après nature, lorsqu'en tirant sa montre il s'aperçut que les heures s'étaient écoulées bien vite. «Il faut que je retourne à mon atelier, dit-il, pour profiter du reste de la journée. Adieu, messieurs, ajouta-t-il en s'adressant à ceux dont il venait de s'occuper; quant à vous, et c'était aux jeunes dessinateurs d'après l'antique qu'il s'adressait alors, je verrai votre ouvrage un autre jour. Dites à ceux qui peignent de vous conseiller si vous vous trouvez dans l'embarras. Au nombre des apprentis peintres auxquels ces paroles s'adressaient se trouvaient Mendouze, M. Colson, M. Caminade, Simon, Bouchez, Huyot (depuis architecte et membre de l'Institut), Adolphe Lullin, Étienne, etc.
La séance de correction avait été longue; tous les élèves y avaient apporté une attention soutenue en observant un rigoureux silence. Aussi, à peine David fut-il dehors, que l'un des plus jeunes dessinateurs, placé près de la porte, regarda par un trou qui y était pratiqué exprès si le maître ne revenait pas par hasard sur ses pas; mais aussitôt qu'il fut certain que David avait non-seulement parcouru le long corridor du Louvre, mais qu'il avait dépassé l'angle au delà duquel on allait gagner l'escalier de la rue du Coq, il se retourna vers ses camarades en jetant un cri effroyable, auquel tout l'atelier répondit par un concert de hurlements qui se prolongèrent pendant une ou deux minutes.
On a vu les élèves devant leur maître; il est bon de les retrouver livrés à eux-mêmes dans l'atelier. Mais pour soulager ces récits de redites et de détails superflus, et avant de chercher quelle était la constitution de cette petite démocratie de jeunes peintres, on fera connaître les noms de quelques-uns des élèves qui sont entrés successivement à l'atelier de David, après ceux que l'on connaît déjà. Les principaux sont Poussin et Vermay, c'étaient des enfants de quatorze à quinze ans; puis Augustin Delavergne, âgé de trente ans, gentilhomme d'une province de France; J. J. Dubois, qui, outre l'obscénité habituelle de ses discours, montrait déjà les disposions qui l'ont entraîné à se faire antiquaire; enfin M. Ingres; Bartolini, sculpteur de Florence; Schwekle, sculpteur allemand; Tieck, sculpteur de Berlin, frère du poète; car David recommandait à ses élèves de modeler en terre et avait à cœur de former des statuaires dans son école.
Sur soixante jeunes gens au moins qui étaient inscrite comme élèves de David, la moitié à peu près fréquentait habituellement son école. Jusqu'en 1800 environ, la rétribution du maître fut de 12 francs par mois, sans les frais de modèles et de chauffage, qui se payaient à part. Sur le nombre des élèves inscrits, il n'y en eut jusqu'à cette époque que la moitié au plus qui payât la rétribution à David; les autres recevaient l'enseignement gratis. Ces détails ne sont pas sans importance, parce que la personne chargée par le maître de faire la collecte et de solder les frais payés par la masse se trouvait être par cela même le seul et unique magistrat chargé de gouverner l'indomptable et anarchique démocratie des élèves de David. Or David, plus sage dans l'établissement d'une constitution pour ses élèves que quand il s'était agi de la république française, avait eu le bon esprit d'instituer pour magistrat-collecteur un de ses élèves. Le bon et honorable Grandin, de la famille des fabricants de drap d'Elbeuf, faisait toujours effectivement de la peinture au métier, mais il calmait ses camarades par son angélique douceur, et les amenait à payer, grâce aux tempéraments qu'il donnait à propos, et surtout par cet air de probité et cette exactitude commerciale qu'il semblait inspirer à ceux à qui il s'adressait.
Grandin était boiteux, sa figure était laide, il n'avait ni disposition comme peintre, ni esprit comme homme, et il exigeait de l'argent de chacun; avec tous ces désavantages il se trouvait encore placé au milieu du troupeau le plus indiscipliné et le plus moqueur qui se pût rencontrer, et toutefois le bon et honnête Grandin était estimé, aimé de tous. La seule plaisanterie fort innocente que l'on se permit à son sujet consistait à proclamer bien haut le quantième du mois, lorsqu'il entrait à l'atelier. «Messieurs, criait un mauvais plaisant, est-ce que c'est le 30? voilà Grandin!» Mais impassible comme le soliveau de la fable, l'inaltérable collecteur répondait par un sourire plein de candeur, et tout rentrait dans l'ordre. Telle était donc cette manière de magistrat revêtu d'une double confiance: de celle du maître qui le laissait gouverner à sa manière, et de celle des élèves à qui il ne venait même pas dans l'idée que Grandin pût rien rapporter d'eux à David, hors ce qui regardait la rentrée exacte des fonds, ce qui se faisait régulièrement.
Grâce à la sagesse avec laquelle Grandin exerçait sa magistrature, il n'y avait donc que le département des finances où il régnât de l'ordre; du reste, la république marchait au hasard, et selon les impulsions alternatives que lui communiquaient les différentesfactionsou sectes dont elle était composée.
Robin, dont on a entendu signaler par David les heureuses dispositions, la paresse et la saleté, se parait du titre dechef de la secte des crassons. Pour être admis à en faire partie, il fallait prouver que l'on fumait au moins trois pipes par jour; que l'on ne changeait de linge que quand il ne tenait plus sur le corps, et que l'on ne se lavait que malgré soi ou quand on s'exerçait à la natation.
Robin, qui avait rapporté ces idées des armées, où il avait été avec les régiments de Paris enrôlés au commencement de la révolution, fit peu de prosélytes à l'école.
Une autre secte, qui par la suite mérita mieux cette désignation que le troupeau dont Robin s'était fait le chef, se composait d'un certain nombre d'élèves dont les principaux étaient les frères Franque, Pierre et Joseph, que leur talent faisait déjà remarquer et qui tenaient les premiers rangs dans l'école, depuis que Girodet, Gérard et Gros en étaient sortis. Broc, dont il a déjà été question, donnait aussi de flatteuses espérances, mais l'élève Maurice Quai, quoique moins avancé alors dans la pratique de l'art, semblait avoir un avenir brillant et exerçait déjà une certaine influence sur ses amis. Dans ses traits, dans son caractère, il y avait quelque chose de ce qui distingue les hommes appelés à commander à leurs semblables. Sa figure était belle, et sa barbe, qu'il portait alors contre l'usage général, donnait de la gravité à sa physionomie, d'ailleurs très-avenante. Doué d'une élocution facile, il portait promptement la conviction dans l'esprit des autres, aussi devint-il bientôt un véritable sectaire dans l'école de David, qu'il abandonna enfin en entraînant avec lui plusieurs de ses camarades. Tant que son talent ne fit que poindre, il ne professa pas hautement les opinions singulières qu'il manifesta ensuite sur les arts et sur la manière dont il prétendait qu'on dût les pratiquer. Ce fut d'abord par l'élévation de ses idées et la franchise de son âme qu'il captiva la bienveillance de ses condisciples, et à propos du sobriquet dedon Quichottequ'on lui avait donné, ses camarades furent tant soit peu surpris de l'entendre dire «qu'il se trouvait heureux et fort honoré de mériter le nom d'un personnage imaginaire il est vrai, mais qui était le modèle de la bonne foi et de la loyauté; que pour lui, il admirait don Quichotte depuis son enfance, et qu'il n'avait cessé de faire des efforts pour s'élever jusqu'à la hauteur de la rude et incorruptible honnêteté de ce héros romanesque.» L'expression de sincérité avec laquelle Maurice prononça ces paroles, jointe à sa physionomie noble et à son élocution entrainante, interdirent les critiques et les quolibets aux plaisants; et de ce moment Maurice, qui déjà était aimé, fut investi d'une certaine autorité qui lui donna le droit de dire tout ce qui lui venait à l'esprit. Déjà Moriès et Ducis témoignaient hautement le cas qu'ils faisaient de lui, aussi devint-il bientôt complétement maître de l'esprit de Pierre, de Joseph, de Broc, de Perrié et de quelques autres qui formèrent le noyau de la secte.
On n'a sans doute pas oublié l'entresol situé au-dessus de l'atelier des Horaces: ce logement, faisant partie de la portion du Louvre prêtée à David, était occupé par les frères Franque, qui non-seulement y logeaient, du consentement du maître, mais donnaient souvent l'hospitalité à Broc, à Maurice et à ceux de leurs amis qui la leur demandaient. Or, c'est en ce lieu que prit naissance la secte despenseursou desprimitifsdont Maurice fut le fondateur, quoiqu'il soit juste de dire que quelques paroles hasardées de David en aient fait naître la première idée. Ce maître, étant sur le point de commencer son tableau desSabines, et se sentant plus que jamais entraîné par le goût des ouvrages de l'antiquité, en était venu à restreindre son admiration pour les œuvres modernes, au point de ne plus se proposer pour modèles que les ouvrages grecs que l'on supposait faits à l'époque de Phidias. Parmi les-bas-reliefs, il recherchait ceux dont le style était le plus ancien; il en faisait autant au sujet des médailles, et vantait particulièrement le naturel et l'élégance du trait des figures peintes sur les vases dits étrusques. On sait ce qui arrive ordinairement dans une école, et que les opinions du maître, exagérées par ses élèves, même les plus intelligents, sont bientôt dénaturées par les niais. C'est ce qui arriva dans celle de David, en cette occasion, après qu'il eut dit à propos de son projet relatif auxSabines: «Peut-être ai-je trop montré l'art anatomique dans mon tableau desHoraces; dans celui-ci desSabines, je le cacherai avec plus d'adresse et de goût. Cetableau sera plus grec.»
Ces derniers mots, ainsi que la recommandation que le maître faisait souvent à ses élèves d'exercer leur esprit en étudiant les antiques, sans les copier machinalement, frappèrent les jeunes gens et Maurice en particulier, et ils partirent de là pour avancer que David travail fait qu'entrevoir la route à suivre, qu'il fallait changer radicalement les principes sur lesquels on s'appuyait pour exercer les arts; que tout ce qui avait été fait depuis Phidias étaitmaniéré, faux, théâtral, affreux, ignoble; que les maîtres italiens, y compris le plus célèbre même, étaient entachés des vices des écoles modernes; qu'il était indispensable de s'abstenir de regarder aucun des tableaux de la grande galerie, et que dans celle des antiques on devait baisser les yeux et passer outre devant les statues romaines et celles même qui avaient été faites en Grèce depuis Alexandre le Grand.
Tel était à peu près l'ensemble de la nouvelle théorie. Quant à la pratique, on ne devait viser qu'à exprimer la plus haute beauté; aussi Maurice engageait ses adeptes à ne plus travailler à l'atelier de David pour peu que le modèle ne leur parût pas beau; il leur conseillait de ne peindre que des figures de six pieds de proportion; et, toujours dans l'idée de rendrele beau, prescrivait de faire des ombres claires, afin que la transition trop brusque de la lumière à l'ombre ne détruisit pas l'harmonie des formés, comme ne manquaient pas de le faire, ajoutait-il dans le style brutal d'atelier, ces indignes Italiens.
Mais ces idées que Maurice se formait de l'art n'étaient que les corollaires d'autres idées plus hautes, plus graves, sur lesquelles il s'entretenait avec des hommes qui, sans être étrangers aux arts, ne les pratiquaient cependant pas. Charles Nodier était de ce nombre, et plus d'une fois alors Étienne l'a vu monter descendre le petit escalier de bois qui conduisait à l'entresol au-dessus de l'atelier des Horaces, où, selon toute apparence, il allait présider les séances despenseursouprimitifs. S'il faut s'en fier aux récits un peu tardifs (1833) de cet écrivain sur la secte dont Maurice a été le chef ostensible de 1797 à 1803, il ne s'agissait de rien moins que d'une réforme de la société sur un plan, non pas précisément semblable à celui des saint-simoniens, mais du même genre, et qui devait commencer par un Changement de costume. Que des idées vagues de réforme aient bouillonné dans la tête, de quelques jeunes gens lancés au milieu d'une société à peine remise des grandes commotions révolutionnaires, cela peut être admis; mais quant à l'établissement d'une doctrine sérieuse à ce sujet, il ne pouvait résulter des efforts de quelques pauvres élèves en peinture rassemblés dans l'entresol, en admettant même toute la supériorité d'esprit et de caractère que l'on pourrait attribuer à Maurice Quaï et à Charles Nodier. Le secret de cette petite comédie, s'il y en a un, n'aurait pu être dévoilé que par le président desprimitifs, devenu le spirituel académicien que tout le monde connaît; mais à défaut de renseignements à ce sujet, longtemps mais vainement promis à Étienne par Charles Nodier, voici l'extrait d'une brochure curieuse que cet écrivain publia en l'an XII de la république (1804), sous le titre d'Essais d'un jeune barde. On y trouve une espèce d'éloge ou plutôt de glorification de Maurice et de la jeune femme d'un des sectaires, qui, en effet, par la pureté de son âme et la beauté de sa personne, était devenue la Béatrice, l'ange gardien despenseurs. Voici le chapitre où il est question de ces deux personnages:
Deux beaux types de la plus parfaite organisation humaine.
«Dans les espérances d'une présomptueuse jeunesse, j'avais résolu deleurconsacrer un jour un monument, ci d'attacherleursnoms aux plus belles conceptions de ma vie. Mais, si incertain moi-même de ce que le sort me réservent du temps qui m'est mesuré, je veux, du moins, laisser ici quelque témoignage qui révèle que jelesai connus, et qui fasse foi de ma gloire.
«Saady fait dire à l'ambre: «Je ne suis qu'une terre vile, mais j'ai habité avec la rose.»
«Artiste, jette un voile sur tonApollonet sur taVénus. Ne consume pas ton admiration stérile sur les efforts de l'art impuissant. Ici la Divinité a marqué sa plus noble empreinte, et c'est ici que tu apprendras ton génie, si le ciel t'en a donné.
«LUI, c'était MAURICE QUAÏ, cet homme qui, sous les formes d'ANTINOÜS et d'HERCULE combinées, recélait l'âme de MOÏSE, d'HOMÈRE et de PYTHAGORE, et qui unissait le courage des forts à la simplicité des enfants, et la raison des sages a l'enthousiasme des poëtes. À cette beauté, qui avait je ne sais quoi d'immuable et d'éternel comme celle des dieux, à ce grand caractère qui le faisait participer du TOUT-PUISSANT, de RAPHAËL et du JUPITER de MYRON, il semblait qu'on allait voir briller autour de sa tête les éclairs de l'OLYMPE et du SINAÏ.
«Il était facile à reconnaître, celui dont le Seigneur avait dit, par l'organe d'un de ses disciples: J'AI ÉCRIT SUR SON FRONT LE NOM DE MA CITÉ. C'étaient bien là ces sourcils dont un seul mouvement pouvait ébranler le monde, et ces yeux d'où devait s'élancer la foudre. C'est cet aspect qu'il aurait fallu emprunter pour se fonder un culte; et jamais je n'ai levé sur lui ma paupière sans éprouver un saint effroi; jamais je ne l'ai entendu m'appeler à ses côtés, avec ce langage ineffable et mélodieux qui lui était familier, sans me rappeler que LE DIEU FAIT HOMME aussi aimait à s'entourer des malheureux de la terre.
«Ne demandez pas au vulgaire quel était Maurice Quaï: l'avenir sera prive de son nom.
«Oserez-vous, chaste amitié, proférer celui de LUCILE FRANQUE? Il échappe à mes lèvres, et mes lèvres sont purifiées. Elle ne condamnera pas cet hommage.
«Avez-vous vu sur les coupes des Grecs et sur les bas-reliefs d'Herculanum, ces figures sveltes et légères, où tant de noblesse est alliée à tant de grâce et tant de pudeur à tant de volupté? Vous êtes-vous arrêté, pensif, devant cette image de SAINTE CÉCILE qui prête l'oreille aux chœurs célestes? La plaintive MALVINA, touchant sur sa harpe des airs douloureux et adressant un regard triste et plein de larmes au barde aveugle qui n'en jouira pas, vous a-t-elle jamais intéressé à ses malheurs? Sterne vous a-t-il trouvé sensible pour son ÉLISA, et ROUSSEAU pour sa JULIE? Vous connaissez presque LUCILE.
«Son regard était si solennel que ceux sur lesquels il tombait se sentaient saisis d'un respect religieux; mais il était si doux qu'il avait un charme secret pour assoupir les chagrins du pauvre. Aussi sa vue faisait rêver de bonnes actions, et on ne se souvenait pas d'elle sans avoir envie d'être meilleur. Mais à quelque chose de sombre et de pénible à voir qui errait sur son visage, on aurait deviné le présage des maux à venir.
«Quand, dans les beaux jours de l'année, elle s'avançait dans la plaine, avec sa tunique flottante et ses cheveux épars, semant des fleurs sur les enfants et des bienfaits sur les mères, vous auriez dit l'ange du hameau; et quand elle portait pendant le silence des nuits un secours mystérieux vers la chaumière de l'indigent à sa marche aérienne, au frissonnement surnaturel qui suivait ses pas, à la divine mélancolie qui régnait dans tout son air et dans tous ses mouvements, à un sentiment incomparable et merveilleux qui émanait d'elle, et qu'on ne saurait définir, on croyait apercevoir une de ces sublimes intelligences qui veillent autour des tombeaux.
«Mais, après une vie pleine d'amertume, celle qui eût été à son gré le MICHEL-ANGE de la poésie ou l'OSSIAN de la peinture, tomba inconnue sur la terre, et les larmes de quelques infortunés qui devaient leur existence à ses secours firent les frais de sa pompe funèbre.
«Elle compta son vingt-deuxième printemps, et à la fin de ce court exil, elle reprit le chemin de son éternelle patrie.
«LUCILE, MAURICE, âmes superbes! Où est-il celui qui doute del'immortalité? A-t-il vécu près de vous, celui qui nie la vertu? ÔBrutus!
«Ne m'accusez point de vous abuser par quelque heureux mensongeinventé à l'honneur de l'espèce humaine, L'imagination ne fait pasde tels rêves. Je les ai vus.
«Je suis venu, et je les cherchais encore. Ils n'étaient plus, et j'ai cherché leur fosse. Aujourd'hui, leur fosse même m'est interdite.
«Plus heureux que moi, puisqu'il me restait des liens qui m'ont forcé à leur survivre.
«Il n'y a plus rien sur la terre qui mérite une larme!
Cet éloge dithyrambique en prose bariolée de réminiscences de la Bible, d'Homère et d'Ossian, toutes devenues fort à la mode en ce temps, révèle à la fois l'espèce d'admiration que Maurice inspirait à ceux dont il était entouré et la confusion d'idées au milieu de laquelle la jeunesse la plus distinguée par ses sentiments et son esprit se débattait alors.
Quoi qu'il en soit, les prédications de Maurice, dans le petit entresol, sur les questions de morale et d'art ne laissaient pas de produire de l'effet sur la masse des élèves de David. Involontairement ces jeunes gens obéissaient chaque jour davantage à l'autorité que prenait sur eux le chef despenseurs. Un jour ce jeune homme en fit un singulier usage. Mais pour que l'on puisse apprécier tout ce qu'il y avait d'étrange, de hardi dans ce qu'osa dire Maurice dans un lieu à peu près public tel que l'école de David, il faut se reporter à l'an 1797, alors que la religion était encore l'objet de la dérision publique, avant que Bonaparte eût rouvert les églises. Les idées de Voltaire avaient tellement été répandues d'ailleurs pendant la révolution, que parmi les élèves de l'école, si on ne regardait pas comme un crime de parler favorablement du christianisme, c'était au moins un ridicule dont personne n'aurait osé se couvrir. Les discours indévots, impies même, s'y faisaient assez fréquemment entendre.
Or, il arriva qu'un des élèves, en racontant une histoire bouffonne, y mêla à plusieurs reprises le nom de Jésus-Christ. La première fois, Maurice ne dit rien. Seulement sa physionomie devint sévère; mais lorsque le conteur eut répété de nouveau le nom sacré, alors les yeux du chef de la secte despenseurss'enflammèrent, et Maurice fit taire le mauvais plaisant en lui imposant impérieusement silence. L'étonnement des élèves parut grand; mais il ne fut exprimé que sur la physionomie de chacun, qui resta muet. Maurice était sujet à des colères très-vives, mais qui duraient peu; il avait d'ailleurs du tact, et, en cette occasion, il sentit la nécessité de justifier par quelques paroles la hardiesse de la sortie qu'il venait de faire. «Belle invention vraiment, dit-il en continuant de peindre, que de prendre Jésus-Christ pour sujet de plaisanterie! Vous n'avez donc jamais lu l'Évangile, tous tant que vous êtes? L'Évangile! c'est plus beau qu'Homère, qu'Ossian! Jésus-Christ au milieu des blés, se détachant sur un ciel bleu! Jésus-Christ disant: «Laissez venir à moi les petits enfants!» Cherchez donc des sujets de tableaux plus grands, plus sublimes que ceux-là! Imbécile, ajouta-t-il en s'adressant avec un ton de supériorité amicale à son camarade qui avait plaisanté, achète donc l'Évangile et lis-le avant de parler de Jésus-Christ.»
Il faut le répéter, de telles paroles, dites à cette époque et dans un lieu tout à fait public, eussent certainement excité de la rumeur et pu compromettre la sûreté du harangueur. Tous les élèves le sentirent bien; car lorsque Maurice eut cessé de parler, il y eut un intervalle de silence assez long, pendant lequel tout le monde se consulta du regard pour savoir comment on prendrait la chose.
Le brave Moriès trancha la difficulté: «C'est bien cela, Maurice,» dit-il d'une voix ferme; et à peine ces mots eurent-ils été prononcés, que tous les élèves crièrent à plusieurs reprises: «Vive Maurice!»
On aurait tort de croire cependant que dans le sentiment généreux que fit éclater cette jeunesse, il entrât des idées de piété. À l'atelier de David, comme par toute la France alors, on était et l'on affectait surtout d'être très-indévot; mais le courage que montra Maurice en défendant un nom et une religion que tout le monde attaquait et vilipendait, ainsi que la pensée heureuse qu'il eut de découvrir à de jeunes artistes une source de beautés nouvelles au moins pour eux, séduisit et entraîna leurs jeunes âmes. Cette scène eut toutefois un résultat important; elle jeta du ridicule sur ce qui restait encore, dans le langage des élèves, de locutions révolutionnaires et irréligieuses, et, de plus, elle assura la liberté des consciences. Après le mouvement oratoire de Maurice, et pendant le repos du modèle, Moriès, Ducis, Roland, de Forbin, M. de Saint-Aignan, Granet et beaucoup d'autres qui représentaient assez bien le parti aristocratique à l'atelier, vinrent prendre les mains de Maurice et le féliciter sur son élan généreux. Lorsque ceux-ci eurent épuisé leurs louanges fort sincères, s'avancèrent alors vers Maurice, Richard Fleury et Révoil, les deux amis lyonnais. Leurs figures paraissaient émues, et d'un air timide, mais où perçait un sourire plein de joie, ces deux jeunes artistes remercièrent leur généreux camarade de manière à laisser entendre à tous les assistants qu'ils attachaient plus d'importance encore qu'eux à ce qui venait de se passer. En effet, de Forbin et Granet, qui avaient fréquenté Richard Fleury et Révoil à Lyon, avouèrent à leurs condisciples que ces deux jeunes gens étaient fort pieux. Ce bruit se communiqua d'oreille en oreille, et jamais, depuis ce jour, on ne se permit la plus légère plaisanterie sur les habitudes religieuses des deux amis lyonnais.