VII.

Ce discours[32] est le dernier que David ait prononcé à la tribune, et celui sans doute où cet artiste a donné le plus librement cours aux incroyables illusions politiques qu'il entretenait dans son imagination exaltée. Il fallait même que sa préoccupation à cet égard fût bien forte pour qu'il s'étendît aussi complaisamment sur ce sujet, à un moment où déjà Robespierre et tout son parti étaient menacés d'une ruine prochaine. En effet, six jours après (9 thermidor an II), sur la dénonciation de Barrère, la Convention décréta d'accusation Robespierre avec ceux qui formaient sa faction, et le lendemain et le surlendemain, 10 et 11, de cette réaction, ce chef et quatre-vingts personnes impliquées dans ses crimes furent mises à mort sur la place de la Révolution[33].

La vie de David fut épargnée; mais, ainsi que beaucoup d'hommes de ce parti, l'artiste représentant du peuple devint l'objet de dénonciations comme complice de Robespierre, comme ami de Marat, comme membre du comité de salut public et de sûreté générale. Un homme dont la tête était ardente, et qui ne manquait pas d'une certaine éloquence rude et familière, avait eu le courage, à l'occasion de la fête de l'Être suprême[34], d'accuser Robespierre de tyrannie en affectant de jouer le rôle de grand prêtre à cette cérémonie; «Robespierre, lui avait-il dit, j'aime ta fête, mais je te hais.» C'était le représentant du peuple Lecointre de Versailles. Quelques jours après la chute du tyran, le 13 thermidor, ce même Lecointre dénonça à la Convention les membres du comité de salut public, dont David faisait partie, en les présentant comme complices de Robespierre. Et presque aussitôt André Dumont attaqua personnellement David à la tribune. «Souffrirez-vous, s'écria-t-il, qu'un traître, qu'un complice de Catilina, siége encore dans votre comité de sûreté générale? Souffrirez-vous que David, cet usurpateur, ce tyran des arts, aussi lâche qu'il est scélérat, souffrirez-vous, dis-je, que ce personnage méprisable, qui ne se présenta pas ici dans la nuit mémorable du 9 au 10 thermidor, aille encore impunément dans les lieux où il méditait l'exécution des crimes de son maître, du tyran Robespierre? Il faut faire disparaître ces ombres du scélérat dont la France vient d'être débarrassée. David n'est pas le seul qui ait été vendu à Robespierre; la cour de ce Cromwell n'est pas encore anéantie. Ses ministres, sur la figure desquels on lit le crime, seront bientôt démasqués; je jure ici de les poursuivre jusqu'à la mort. Mais en ce moment je me borne à demander que le traître David soit à l'instant chassé du comité, et qu'il soit procédé à son remplacement.»

Quand André Dumont donna le signal de cette violente attaque, David n'était pas présent. Un membre de la Convention, Bentabole, fit observer avec raison que la Convention commettrait une injustice si elle se laissait aller à condamner un de ses membres absent, et sans l'avoir entendu. Mais l'effervescence des passions était telle, dans ces jours de trouble, que l'assemblée allait décréter le renvoi et le remplacement de David lorsqu'on le vit entrer dans la salle, ce qui suspendit la décision.

«Je ne connais pas, dit alors David d'une voix humble, les dénonciations qui ont été faites contre moi; mais personne ne peut m'inculper plus que moi-même. On ne peut concevoir jusqu'à quel pointce malheureux(c'est ainsi qu'il désigna Robespierre)m'a trompé. C'est par ses sentiments hypocrites qu'il m'a abusé, et, citoyens, il n'aurait pu y parvenir autrement. J'ai quelquefois mérité votre estime par ma franchise; eh bien! citoyens, je vous prie de croire que la mort est préférable à ce que j'éprouve en ce moment. Dorénavant, j'en fais le serment, et j'ai cru le remplir encore dans cette malheureuse circonstance,je ne m'attacherai plus aux hommes, mais seulement aux principes.»

Après un moment de silence, un membre de la Convention l'accusa de nouveau, et lui reprocha d'avoir embrassé Robespierre aux Jacobins, où il était allé prêcher l'insurrection.

«J'interpelle David, ajouta Goupilleau de Fontenay en parlant avec force, de déclarer précisément si, au moment, où Robespierre descendit de la tribune après avoir prononcé le discours qui a servi de base à son acte d'accusation, lui, David, n'alla pas l'embrasser en lui disant:Si tu bois la ciguë, je la boirai avec toi!»

Plus les questions devenaient pressantes et plus David éprouvait de peine à répondre. Une difficulté de prononciation naturelle, augmentée encore par une exostose qu'il avait à la mâchoire supérieure, rendait alors sa parole encore plus confuse que de coutume. Forcé de répondre sur-le-champ, il fit effort sur lui-même et dit ces paroles:

«Ce n'était pas pour faire accueil à Robespierre que je descendis de son côté; c'était pour remonter à la tribune et demander que l'heure de la fête de Barra et Viala, qui devait avoir lieu le 10, fût avancée. Je n'ai pas embrassé Robespierre, je ne l'ai pas même touché; car il repoussait tout le monde. Il est vrai que, lorsque Couthon lui parla de l'envoi de son discours aux communes, je dis qu'il pourrait semer le trouble dans toute la république. Robespierre s'écria alors qu'il ne lui restait plus qu'à boire la ciguë, et je lui dis:Je la boirai avec toi. Je ne suis pas le seul qui ait été trompé sur son compte. Beaucoup de citoyens, ainsi que moi, l'ontcru vertueux.»

Thibaudeau, collègue de David au comité d'instruction publique, demanda avec instance que cette affaire fut renvoyée aux deux comités. Mais Tallien s'y opposa et avança que lorsqu'un membre était aussi gravement inculpé que David venait de l'être, il était de l'honneur de la représentation nationale que l'on exigeât une réparation immédiate et authentique; puis il termina en reprochant encore à David de n'avoir pas suivi une marche droite et franche dans sa conduite au comité de sûreté générale, pendant la journée du 9 thermidor, et déclara qu'aucun représentant ne pourrait siéger auprès de David tant qu'il ne se serait pas disculpé.

«J'étais malade depuis huit jours, répondit alors David, et le 9 je pris de l'émétique qui me fit beaucoup souffrir, me força de rester chez moi toute la journée et toute la nuit. Je ne vins à l'assemblée que le lendemain matin.»

C'était précisément ces paroles que balbutiait David à la tribune de la Convention lorsqu'Étienne et son père entrèrent dans la salle des séances, et qu'à ce moment, du front pâle de l'accusé s'échappaient de grosses gouttes de sueur qui allaient tomber jusque sur le parquet.

Toujours impitoyable, Lecointre de Versailles demandait à grands cris un décret qui exclût pour toujours David de tous les comités, en lui reprochant tout le mal qu'il y avait fait ou auquel il avait pris part.

«Les deux comités de salut public et de sûreté générale, fit observer David en tachant de se remettre, étaient assemblés. Robespierre nous lut un discours dans lequel j'entendis prononcer mon nom. Je crus que c'était une plaisanterie, et je vous assure que je ne fus pas peu surpris le lendemain lorsque je l'entendis proférer de nouveau à cette tribune. Enfin, citoyens, je vous assure qu'il me faisait plutôt la cour qu'on ne peut dire que je la lui aie faite.»

Plus d'une attaque fut encore dirigée contre David, et il ne fallut rien moins que les efforts réunis de Legendre et de Thibaudeau, en cette occasion, pour décider l'assemblée à renvoyer cette affaire aux comités réunis de salut public, de sûreté générale et de législation. On sait combien quelques jours, quelques heures même, gagnés dans une crise révolutionnaire, peuvent apporter de changement dans la disposition des esprits. La vie de David n'était plus en danger.

Cependant, le 15 thermidor, David, sur le rapport des trois comités, fut provisoirement mis en état d'arrestation. Il demeura quatre mois, jusqu'au 7 nivôse an III, jour où Merlin de Douai déclara, au nom des trois comités, qu'il n'y avait pas lieu à examen. Le lendemain de ce jour, les élèves de David firent parvenir à la Convention une lettre par laquelle ils demandaient que leur maître fût mis en liberté, ce que l'assemblée décréta en ajoutant, sur la demande d'un représentant, que David rentrerait dans le sein de la Convention.

Là, David fut encore témoin d'un fait pénible pour lui, car il le blessa à la fois comme représentant et comme artiste. Le 20 pluviôse an III (8 février 1795), la Convention décréta que les honneurs du Panthéon ne seraient plus décernés à aucun citoyen, ni son buste placé dans la Convention nationale et dans les lieux publics que dix ans après sa mort, et rapporta tout décret dont les dispositions étaient contraires à celui-ci. Le lendemain donc, à l'ouverture de la séance, on enleva de la salle les bustes de Marat, de Lepelletier, de Dampierre et de Beauvais, ainsi que les deux tableaux de David représentant la mort de Lepelletier et celle de Marat. On n'y laissa que le buste de Brutus.

Cinq mois après que David eut été rendu à la liberté, il la perdit de nouveau. Les deux premiers jours de prairial an III (20 et 21 mai 1795) sont restés célèbres dans les fastes de la révolution française. Quelques représentants républicains ditsterroristes, à la tête desquels était Romme, formèrent une espèce de conspiration qu'ils firent exécuter par la populace. La foule ayant rencontré le représentant Ferraud l'assassina et porta sa tête au bout d'une pique jusque dans la salle de la Convention. On sait les ignominies de cette journée et le courage que montra le président Boissy-d'Anglas. Mais, outre les députés qui furent décrétés d'accusation comme fauteurs de ce complot, il y en eut plusieurs autres qui, sans être accusés aussi précisément d'avoir pris part à la révolte contre la Convention nationale, furent compris sur la liste des prévenus. David fut de ce nombre, et conséquemment mis en prison. Le 9 prairial, il entra au Luxembourg où il demeura détenu pendant trois mois. Le 4 fructidor suivant (21 août 1795), on lui accorda la permission de revenir chez lui sous la surveillance d'un garde, et enfin ce ne fut qu'à la faveur de l'amnistie publiée le 4 brumaire an IV, lors de l'établissement du gouvernement du Directoire, que la liberté lui fut entièrement rendue.

Là se termine la carrière législative de David. Depuis, il ne prit plus de part active à la politique, si ce n'est en 1815, en signant les actes additionnels de la constitution de l'empire, lorsque Napoléon revint de l'île d'Elbe. Un fait touchant pourra seul atténuer la teinte sombre de ce récit. On n'a point oublié sans doute que David était marié, depuis 1783, avec la fille de Pécoul, dont il avait eu deux fils et deux filles. À peine les premiers troubles de la révolution eurent-ils éclaté, que la différence des opinions politiques se fit sentir entre les deux époux. Jusqu'aux jours qui précédèrent la mort de Louis XVI, des concessions mutuelles entretinrent une apparence d'harmonie entre eux, mais elle se dissipa bientôt. La femme de David, à qui la révolution faisait horreur, quitta son mari, lui laissant ses deux fils et emmenant avec elle ses deux filles. Mais, après la chute de Robespierre, cette femme ne sut pas plus tôt les malheurs de son mari, qu'elle alla aussitôt s'établir dans sa prison, et, depuis ce moment jusqu'à la mort de David, en 1825, non-seulement elle ne l'a plus quitté, mais elle n'a pas cessé de lui montrer un attachement inaltérable jusque dans son exil.

Il est temps de terminer ce chapitre et d'en tirer les conclusions qui résultent de ce qu'il renferme. L'imagination remplie des histoires et des usages de l'antiquité, David, ainsi que la plupart des hommes éclairés qui assistèrent au commencement de la révolution, en 1789, fut entraîné par un instinct vague à imiter tout ce qu'il ne savait que très-imparfaitementdes républiquesanciennes. Ses tableaux desHoraceset deBrutus, fruits de cette instruction indigeste, concoururent à répandre ce goût et ces idées. Mais aussitôt que les principes républicains prévalurent, le désir de représenter des scènes contemporaines s'empara de son esprit. De 1792 à 1793, il fit successivement leSerment du Jeu de Paume,Lepelletier de Saint-Fargeau,Maratet le jeuneBarra, quatre compositions où la simplicité de l'invention et du faire sont toujours plus frappantes à mesure que l'artiste, plus occupé de l'importance politique des sujets qu'il traite, paraît l'être moins de l'art lui-même. Évidemment, il y a eu chez David, à cette époque, un retour à la naïveté qui a été d'autant plus marqué, qu'il n'a pas été provoqué par un système préconçu. Lejeune tambour, mourant en portant la cocarde tricolore à son cœur, est en particulier un morceau délicieux.

Quant à la doctrine qu'il a professée sur les arts, et dont on peut chercher l'ensemble dans les divers discours prononcés par lui à la Convention, elle est toute théorique; mais elle a cela de particulier qu'elle se rapproche de toutes les doctrines dogmatiques que quelques philosophes de l'antiquité, et surtout les corps ecclésiastiques ou sacerdotaux des temps modernes, ont cherché à établir. L'art, dans ce cas, n'est plus un but, mais un moyen, l'art ne doit être employé qu'au profit de certaines idées et pour affermir et faire triompher un système déterminé. Dans les discours de David, l'art n'est donc présenté que comme une des branches de l'instruction publique propre, dans sa sphère d'activité, à propager les idées morales et politiques que l'on jugeait à propos d'inculquer dans les esprits. Cette idée de l'unité d'action vers un même but n'est pas nouvelle; elle a été mise en pratique avec la dernière rigueur par des peuples fort anciens, tels que ceux de l'Inde et de l'Égypte, sous l'empire des colléges de prêtres. Et dans la Grèce même, quoique ces doctrines fussent bien moins strictement observées, elles y ont toujours été recommandées par les plus grands philosophes. On sait jusqu'où la sévérité des principes énoncés par Platon, dans son livre de laRépublique, a conduit ce philosophe, qui voulait que l'on défendit la lecture des poëtes, sans en excepter Homère.

Quelque inattendue, quelque bizarre même que puisse paraître la comparaison que le sujet nous conduit à établir entre David et Platon, il faut reconnaître cependant que ces deux hommes, malgré la différence de leur génie, et celle des temps où ils ont vécu, ayant chacun adopté volontairement un principe qu'ils regardaient comme inattaquable, en ont déduit logiquement, une à une, toutes les conséquences qui en dérivent. De là un dogmatisme inflexible; de là l'anathème contre tout ce qui tend à ébranler ou à détruire ce principe; de là enfin, en morale, en politique et jusque dans les arts, des lois fixes, immuables, d'après lesquelles tous les sentiments, toutes les actions, toutes les productions de l'esprit même sont en quelque sorte réglées d'avance.

Au berceau du christianisme, pendant le moyen âge et jusqu'à l'aurore de la renaissance, on vit tous les grands esprits s'épuiser en efforts pour arriver à cette unité d'action par les sciences, les lettres, les arts et la morale réunis. Mais, bien que la puissance de l'Église catholique garantit mieux que la philosophie des anciens l'unité des travaux des hommes, l'expérience a prouvé que cette unité d'action des facultés humaines est, sinon entièrement chimérique, au moins de peu de durée. Pour l'établir, il faut le double concours de la domination sacerdotale et de la tyrannie politique, comme l'Inde et l'Égypte en fournissent des exemples. En Grèce et à Rome, où l'unité n'était recommandée que comme une vérité philosophique, elle n'a jamais jeté de profondes racines; depuis le XIe siècle jusqu'au XIVe de l'ère moderne, l'unité s'établit en Europe avec plus de force, parce que les institutions religieuses et la forme des gouvernements la protégeaient. Depuis 1520 jusqu'à 1789, elle fut entièrement détruite, il faut en convenir; mais que pouvait faire pour la rétablir une république sanglante comme celle de Robespierre, et qui n'avait aucune chance de durée?

Aussi, après la chute de Robespierre, lorsque David, jeté en prison, eut achevé son triste rêve, revint-il de toutes les illusions qu'il s'était faites sur la politique et même sur son art. Pendant sa détention au Luxembourg, après la journée du 1er prairial, et lorsque sa femme vint si généreusement partager sa captivité, il oublia toutes les grandes théories qu'il avait développées à la tribune. Des croisées de sa prison, il peignit les arbres du jardin, et fit le seul paysage qu'il ait jamais exécuté. Au bas de plusieurs de ses dessins tracés à la plume, on lit ces mots:L. David faciebat in vinculis. C'est dans ce temps de captivité qu'il composa aussi unHomèrerécitant ses vers aux habitants d'une ville, tandis que ceux-ci lui offrent de la nourriture, ouvrage plein de charme; et enfin, c'est au Luxembourg qu'il conçut et dessina l'esquisse de son tableau desSabines.

Tout semble faire croire que les tableaux duSerment du jeu de Paume, deLepelletier, deMaratet deBarra, avaient été achevés par lui, comme à son insu, pendant l'accès de sa fièvre politique. Par la nature des sujets et même par la manière dont ils sont peints, ils diffèrent entièrement de ce que cet artiste avait fait avant et de ce qu'il fit après. On pourrait presque comparer ces productions à celles d'un somnambule qui a travaillé sans s'en douter. Aussi ces quatre tableaux caractérisent-ils une phase importante, mais toute particulière du talent de David.

Au Luxembourg lorsqu'il combinait la scène desSabines, il faisait abstraction de ses quatre tableauxrévolutionnaires, et ses souvenirs de peinture le ramenaient auxHoraces. «Peut-être, disait-il, ai-je trop laissé voir dans cet ouvrage mes connaissances en anatomie. Dans celui desSabines, je traiterai cette partie de l'art avec plus d'adresse et de goût.Ce tableau sera plus grec.» Ce fut sous l'influence de cette idée qu'il commença ce nouvel ouvrage lorsqu'il sortit de prison, au moment où le gouvernement du Directoire venait d'être constitué.

1795-1800.

Ceux-là seulement qui ont assisté à de grandes révolutions peuvent savoir à quel point les flux et reflux sont rapides et violents sur l'océan politique au temps des tempêtes.

La réaction des idées en France depuis l'installation du Directoire (le 4 brumaire an IV) jusqu'au traité de Campo-Formio, que Bonaparte fit ratifier à ce gouvernement en frimaire an IV, est un des phénomènes moraux les plus curieux que l'on puisse recommander à l'observation des hommes. Malgré les nombreux écrits où l'on a cherché à le faire connaître, les générations nouvelles n'en ont qu'une idée incomplète; et ce qui va suivre ne remplira tout au plus que quelques lacunes dans ce vaste tableau qui reste encore à faire.

Depuis la chute de Robespierre, l'action de son gouvernement terrible était sans doute tempérée; mais son impulsion primitive avait été si forte, qu'elle se fit sentir longtemps encore après le 9 thermidor. Les citoyens n'étaient plus journellement effrayés par les proscriptions et les supplices, mais dans les passions des hommes et dans les formes de la jurisprudence criminelle, il régnait encore quelque chose de violent et d'arbitraire peu propre à rassurer entièrement les esprits.

De toutes les mesures prises par le nouveau gouvernement pour calmer les partis, celle qui produisit le meilleur effet fut l'amnistie accordée pour tous les délits commis pendant la révolution, amnistie dont profita David. Toutefois la clause qui excluait du bénéfice de cette loi les personnes ayant pris part à la dernière conspiration, dont le dénoûment avait été la journée du 13 vendémiaire, entretenait de vives inquiétudes dans la nation. Beaucoup de citoyens, après cette affaire, prirent la fuite et furent condamnés à mort; et quoique peu de mois après les tribunaux institués pour les juger missent beaucoup de douceur dans les formes et offrissent aux condamnés toute facilité pour se disculper et purger leur contumace, cependant la base de cette jurisprudence ressemblait trop à celle sur laquelle avaient reposé les opérations du tribunal révolutionnaire, pour que l'on ne fût pas effrayé de l'abus que la méchanceté ou les passions en pouvaient faire. Ces craintes étaient d'ailleurs d'autant plus fondées que les intrigues des partisans de Robespierre d'un côté, et les tentatives sourdes des royalistes de l'autre, mettaient alors le gouvernement dans la nécessité de tenir à sa disposition des moyens prompts et sûrs de répression contre ces deux factions menaçantes.

De cet état de choses il résultait que chacun, assez tranquille sur le présent, conservait des inquiétudes continuelles sur l'avenir, et que dans l'incertitude de ce qui pourrait arriver, on se livrait avec une passion aveugle à tout ce qui pouvait procurer pour le moment des distractions à l'intelligence, à l'esprit, et quelque plaisir aux sens.

Cette disposition des esprits dura en France jusqu'au 18 brumaire an VIII, lorsque Bonaparte, après s'être emparé des rênes de l'État, s'empara également de l'activité de toutes les imaginations, pour la fixer sur la gloire militaire et la faire profiter à ses vues.

Mais revenons à l'époque qui nous occupe, de l'an IV à l'an VIII, de 1795 à 1800. Cette existence précaire de la nation, cette inquiétude constante des esprits, causées par les efforts incessants du Directoire pour combattre alternativement les jacobins et les royalistes, entretenaient une activité extraordinaire dans toutes les intelligences. Pendant le cours de ces cinq années, l'esprit humain a été plus excité peut-être que dans aucun temps, sans en excepter même celui de la renaissance. On avait oublié les jours sanglants de 93, et, dans l'espèce d'enivrement causé par la certitude de ne plus être exposé à mourir le lendemain sur l'échafaud, on se livrait aux illusions les plus flatteuses. Les premiers jours et les premières espérances de la révolution de 1789 se reproduisaient aux imaginations dans toute leur pureté, dans toute leur force, et les générations nouvelles accueillaient encore une fois l'espoir d'une régénération complète dans tout ce qui constitue la société.

Les progrès extraordinaires des sciences semblaient ouvrir une carrière nouvelle à l'homme. En mourant, l'infortuné Lavoisier avait légué au monde la science de la chimie; victime également de la révolution, Bailly avait rendu presque populaire l'astronomie, dont Laplace devait bientôt faire connaître le mécanisme et les lois. Desault, mais surtout Bichat, donnaient aux études anatomiques une portée qu'elles n'avaient point encore eue, et enfin Cuvier, le savant du siècle, révélait à la France et à l'Europe une science nouvelle, puisqu'elle n'avait été entrevue et étudiée jusqu'à lui que par quelques savants inconnus ou trop timides[35].

Les lettres semblaient devoir prendre aussi une direction toute nouvelle. Le contact de nos armées avec les populations de l'Allemagne et de l'Italie, avait familiarisé les Français avec les idiomes de leurs ennemis. On étudiait, on admirait même la réforme théâtrale qu'avait introduite Alfieri; on traduisait les poésies de Klopstock, les drames de Shiller et de Kotzebue, leWertherde Goëthe, et l'on se plaisait à comparer les poésies d'Homère avec celles d'Ossian. Les traductions de Shakespeare étaient lues avec une curiosité bienveillante, et déjà on applaudissait aux efforts de Népomucène Lemercier, dont la tragédie d'Agamemnonparaissait être alors une innovation heureuse et propre à favoriser la régénération du théâtre et des lettres en France.

Dans ce concours d'efforts pour tout renouveler, ceux de David et de quelques-uns de ses élèves, déjà célèbres dans les arts, étaient sans doute, avec les travaux des savants, ce qu'il y avait de plus avancé dans la carrière nouvelle que croyait s'ouvrir l'esprit humain. Déjà, depuis août 1793, les anciennes académies, regardées comme le réceptacle de doctrines fausses ou erronées, étaient détruites. Dès l'an III (5 pluviôse) on avait essayé l'École normale, au sein de laquelle devaient se former des instituteurs chargés de poser des règles sûres et de propager en France, d'une manière uniforme, le meilleur mode d'enseignement; en l'an IV (2 brumaire), on jetait les fondements de cette École polytechnique, qui a servi de modèle, dans toute l'Europe, à des établissements du même genre; enfin, quelques mois après (germinal an IV) se tenait la première séance de cet Institut national de France, dont la constitution encyclopédique était le point de départ de toutes les brillantes espérances intellectuelles dont on se berçait alors.

Ces institutions occupaient les esprits les plus graves, tandis que d'autres fondations essentiellement frivoles, et s'adressant particulièrement aux sens, devaient servir de distractions à la multitude. De ce nombre était l'établissement de sept fêtes nationales par an; celles de la fondation de la République, de la Jeunesse au 10 germinal; des Époux, au 10 floréal; de la Reconnaissance, au 10 prairial; de l'Agriculture, au 10 messidor; de la Liberté, aux 9 et 10 thermidor; et des Vieillards, au 10 fructidor.

Le nouveau gouvernement du Directoire, sans doute dans l'idée d'effacer tout souvenir du costume révolutionnaire, si hideux et si désordonné, décréta pour les représentants du peuple, pour les membres du tribunal et du conseil des anciens, un costume qui se rapprochait autant que possible de la forme antique, afin de satisfaire et de flatter même le goût qui régnait alors.

Enfin les cinq membres du Directoire s'assirent sur des chaises curules, s'environnèrent de draperies à l'antique, et au moyen de ces décorations, tant soit peu théâtrales, ramenèrent les esprits à supporter l'idée d'une cour assez peu splendide pour ne pas effaroucher les républicains non jacobins, mais propre à rassurer les royalistes las de vivre en exil.

Ces fêtes annuelles, fêtes passablement païennes, se célébraient au Champ-de-Mars, ou dans les grands carrés des Champs-Élysées. On élevait là des autels antiques et des temples copiés d'après ceux de Pæstum. On y voyait des processions de figurants et de figurantes de l'Opéra, habillés en prêtres et en prêtresses de l'antiquité, brûlant de la poix-résine au lieu d'encens, et entonnant les chœurs d'Iphigénie en Taurideet leChant du départ. Ces cérémonies, toutes ridicules qu'elles nous paraissent aujourd'hui et qu'elles étaient en effet, ne laissèrent pas cependant de produire une influence salutaire; et si, depuis l'effroyable accès d'athéisme qui s'empara des esprits de 1789 à 1792, on passe successivement de la fête de l'Être suprême en messidor an III, à ces processions païennes des Champs-Élysées, pour arriver au prétendu culte des théophilanthropes, fondé par La Réveillère-Lepeaux, on pourra reconnaître la trace du biais que prenait instinctivement l'esprit de la nation et même celui des hommes qui la gouvernaient alors pour revenir au culte catholique, auquel Bonaparte rendit les églises à son avènement au consulat.

Si le temps de Robespierre peut être comparé à un accès de fureur, les cinq années du gouvernement du Directoire doivent passer pour un temps d'ivresse. Mais ce qui lui donna un éclat particulier, ce qui en a fait une époque mémorable, en imprimant une énergie et une audace infinie aux espérances des savants, des écrivains et des artistes de ce temps, c'est la marche victorieuse de nos armées, et surtout la savante intrépidité avec laquelle un jeune soldat à peine sorti de l'adolescence, Bonaparte, âgé de vingt six ans, conquit l'Italie et força bientôt après l'Allemagne d'accepter la paix et de reconnaître la république française.

Quelque grande que puisse être aujourd'hui l'admiration pour la campagne de l'an VI, il faut avoir vécu en 1793, et sous le poids de la tyrannie de Robespierre, pour savoir, au juste, quel baume bienfaisant répandirent sur le cœur flétri des Français les victoires de Bonaparte en Italie. La joie que ce grand événement causa tenait du vertige; et l'on ne doit pas s'étonner si toutes les espérances intellectuelles et le besoin impérieux de se débarrasser de tant de tristes souvenirs, venant à se combiner avec des succès qui donnaient tout à coup tant de force et d'éclat à la patrie, jetèrent les Français dans un état voisin de la folie.

Les illusions que l'on se fit alors prirent d'autant plus de consistance, que plusieurs autres événements politiques contribuèrent à donner de la sécurité aux esprits. Un grand nombre d'émigrés, parmi lesquels il faut compter Talleyrand, qui n'a jamais rien hasardé qu'à propos, étaient rentrés en France dès le mois de fructidor an III; en nivôse an IV, on échangea Madame, fille de Louis XVI, contre les membres de la Convention livrés à l'Autriche par Dumouriez; et le général Hoche avait presque pacifié la Vendée dans cette même année, pendant que Bonaparte ouvrait sa prodigieuse campagne d'Italie.

Tel était à peu près l'état politique et moral de la France, lorsque David, sorti de sa captivité et ayant renoncé à l'idée de prendre part au gouvernement de son pays, s'enferma sagement dans son atelier, pour exécuter son tableau desSabines. Les commencements de cet ouvrage furent lents et pénibles. Dans la première esquisse tracée par le maître, tous ses personnages étaient vêtus; ce fut en réfléchissant au parti que les anciens Grecs et les artistes de la renaissance avaient pris de traiter le nu et de poursuivie le beau visible, qu'il refondit sa composition telle qu'il l'a peinte.

Lorsque Étienne fut admis au nombre des élèves de David, ce tableau était non-seulement entièrement ébauché, mais les personnages de Tatius et de la femme à genoux et exposant ses enfants, avaient déjà été repeints. C'était parmi les élèves un grand sujet de curiosité que de savoir à quel point en était l'ouvrage du maître, et chacun briguait la faveur d'être admis à le voir. Comme tous ses condisciples, Étienne attendait impatiemment cette faveur; elle lui fut accordée beaucoup plus tôt qu'à la plupart d'entre eux. D'abord les vers composés en l'honneur de David l'avaient mis en rapport immédiat avec celui-ci; puis il était assez lié avec Alexandre, qui devait à sa câlinerie sournoise le rôle de complaisant auprès du maître. Enfin, Étienne, plus âgé d'un an que le fils de David, avait formé avec ce jeune homme une amitié qui avait pour lien la communauté de leur amour et de leur étude de la langue grecque. Il fut donc assez facile à Étienne d'obtenir la permission de pénétrer dans l'atelier desSabines.

Cet atelier se trouvait pratiqué dans les combles de la partie du Louvre qui fait face au pont des Arts, et l'on y montait par l'escalier du guichet de ce même côté. Il était cinq heures du soir, en été, lorsque Étienne y pénétra pour la première fois. David achevait de tracer au crayon la jeune femme qui monte sur une pierre pour montrer son enfant, et Pierre Franque, l'un de ces deux frères qui avaient été confiés à David par l'Assemblée constituante, ébauchait la draperie du soldat mort, gisant à la droite de la composition.

La lumière venait de très haut, et l'heure déjà avancée du jour donnait au tableau une teinte mystérieuse très-favorable à son effet. La faveur d'être admis dans cet atelier, le respect qu'inspirait le maître et l'émotion profonde qu'éprouva Étienne à la vue de cette figure de Tatius, dont l'imitation lui parut parfaite, firent battre si fortement son cœur qu'il demeura muet. David s'en aperçut et adressa quelques mots obligeants au jeune élève, de manière à lui faire sentir que son silence était favorablement interprété. Après que le maître eut indiqué à Pierre quelques précautions à prendre pour terminer l'ébauche commencée, il se retira en laissant Alexandre, Pierre et Étienne libres d'observer son tableau tout à l'aise.

Là étaient les deux esquisses préparatoires; celle où les personnages sont vêtus et l'autre où ils sont nus. Pierre, on doit s'en souvenir, était l'un des plus chauds partisans des opinions de Maurice; aussi fit-il ressortir la supériorité de la seconde composition sur la première, et il donna même à entendre que les conseils de Maurice à son maître, pour adopter le système de nudité des Grecs, n'avaient pas été sans influence sur la décision de David à ce sujet.

Le lendemain, à l'atelier des élèves, c'était à qui interrogeraitle petit d'en hautsur le tableau desSabines, et lorsque Étienne parla dans sa famille et aux amis de ses parents du nouveau tableau que faisait David, on l'écouta comme on eût écouté un voyageur de retour de l'Inde ou de la Chine.

À cette époque où l'émigration retenait encore beaucoup de grandes familles hors de France, et où les personnes titrées qui s'étaient fait rayer de la liste des émigrés affectaient d'être plus simples dans leurs manières que celles qui n'avaient pas quitté la France, l'aristocratie se composait des hommes de talent et des femmes remarquables par leur beauté. On se vantait alors de connaître Laplace, Cuvier, Bichat, N. Lemercier, M.-J. Chénier, David ou Mmes Tallien et Récamier, comme on tirait vanité, quinze ans avant, de fréquenter la cour et les grands. Aussi, la faveur qu'Étienne avait reçue de son maître ne laissa-t-elle pas que de lui donner une certaine importance. Mlle Sophie Gay[36], auteur de quelques romans, et qui se fit surtout connaître par la traduction duConfessionnal des pénitents noirsd'Anne Radcliffe adressa la parole au jeune Étienne lorsqu'elle sut qu'il avait vu lesSabines. Elle voulut voir de ses vers, l'invita à venir chez elle, l'entretint sur ses études classiques, et après lui avoir donné des conseils sur l'art d'écrire, elle lui prêta ses livres et plusieurs numéros de laDécade philosophique, espèce de revue très-recherchée à cette époque.

Gérard, que sonBélisaireet le portrait de Mlle Brongniart avaient rendu célèbre depuis l'exposition de 1795, travaillait alors à saPsyché. Quoique extrêmement pauvre, ce jeune artiste, fort de son mérite, doué d'une belle figure et d'un esprit remarquable, était l'objet de cette bienveillance dont on environnait généralement alors les hommes distingués. Cependant Gérard, que tout le monde courtisait déjà, accueillit aussi très-gracieusement lepetit d'en hautfavorisé lui-même par David.

Depuis que Moreau, chargé de la restauration de la salle du Théâtre-Français, avait été obligé de suspendre l'exécution de son tableau deVirginius, et qu'Étienne travaillait avec les élèves de David, l'atelier des Horaces avait aussi été abandonné par Mme de Noailles, qui d'ailleurs, recherchant la direction d'un homme habile en peinture, étudiait et commençait même à peindre dans l'atelier de Gérard.

L'école de David, comme on l'a vu plus haut, était devenue, dès les premiers temps du Directoire, une espèce de lieu d'asile où venaient se réfugier ceux des émigrés, nobles ou échappés des armées, à qui des dispositions réelles ou feintes pour la peinture donnaient accès près du maître de l'art. Selon toute apparence, David accepta d'autant plus volontiers ce rôle de protecteur envers une classe d'hommes qu'il avait poursuivie quelques années avant d'une manière si rigoureuse, qu'il lui offrait naturellement une occasion de justifier les dernières paroles qu'il avait prononcées à la tribune, qu'ils'attacherait aux principes et non pas aux hommes.

En somme, dans l'atelier de David comme dans le monde, les mœurs, le langage et les manières des sans-culottes furent peu à peu combattus et bannis par le retour progressif des habitudes de politesse, dont la nouvelle aristocratie, composée des hommes de talent et de quelques femmes remarquables par leur esprit et leur beauté, sentait le besoin et donnait l'exemple.

Étienne eut mainte occasion d'observer cette marche rétroactive des mœurs. Mme de Noailles, chez qui l'amour des arts s'était accru pendant qu'elle perfectionnait son talent pour la peinture, invita Étienne à venir chez elle peindre une étude, pour s'assurer, disait-elle, de celui des deux qui avait fait le plus de progrès. Le jeune artiste connaissait à peine la nouvelle société qui s'était formée, et, lorsqu'il reçut cette offre, il fut plus flatté de l'invitation de son élégante condisciple qu'il ne pensa à ce qu'il pourrait rencontrer et voir de nouveau chez elle. Quoique les parents d'Étienne vécussent dans l'aisance, tout était simple chez eux, et les manières comme les ameublements se sentaient des habitudes de la vieille bourgeoisie parisienne. Ce ne fut donc pas sans étonnement que le jeune peintre vit, en entrant dans les appartements de Mme de Noailles situés dans la rue la plus élégante de la Chaussée-d'Antin, des tentures, des meubles qui lui rappelèrent ceux dont l'atelier des Horaces était décoré. Plusieurs tableaux de peintres vivants et célèbres alors[37] achevaient de décorer les différentes pièces, où tout d'ailleurs indiquait le goût de la maîtresse du logis pour les arts, et ses habitudes élégantes.

La première et la seconde séance de travail se passèrent assez silencieusement, à surmonter les difficultés d'un ouvrage que l'on commence. Jusque-là, les études ne furent interrompues que par les repos du modèle, par un déjeuner délicat que l'on apportait vers onze heures, et les conversations que provoquait Mme de Noailles sur le Théâtre-Français, sur les nouvelles tragédies que l'on attendait de N. Lemercier, ou sur l'effet que produiraient au Salon laPsychéde Gérard et lesSabinesde David, quand ces ouvrages seraient exposés.

Mais, vers le troisième jour, dans la pièce qui servait d'atelier se trouva placé un fort beau piano de Pleyel, instrument déjà bien connu des musiciens, mais que sa chèreté ne laissait encore pénétrer que dans la maison des personnes tout à la fois opulentes et curieuses des choses nouvelles. «Garat va venir aujourd'hui, dit Mme de Noailles; aimez-vous la musique, Étienne?—Oui, madame, beaucoup.—Tant mieux! car je craignais que vous ne me fissiez une querelle d'avoir consenti à recevoir Garat ce matin pendant notre séance. Mais on ne l'a pas comme on veut, et les dames de Bellegarde m'ayant fait dire le jour et l'heure où elles pourront l'amener ici, je n'ai pas hésité à les recevoir. Vous entendrez du reste un homme d'un grand talent, et je suis charmée que votre goût pour la musique vous mette à même d'apprécier son rare mérite[38].»

En effet, vers midi, une voiture s'arrêta à la porte de l'hôtel, et bientôt entrèrent dans l'atelier les deux dames de Bellegarde et Garat. Les trois jeunes dames s'accostèrent, parlèrent à la fois et assez longtemps, puis Mme de Noailles leur présenta Étienne en leur disant, avec cette profusion de louanges dont les personnes de la société n'ont peut-être jamais plus abusé qu'à cette époque, que c'étaitun des premiers élèves de Davidet sur lequelce grand maîtrefondaitles plus hautes espérances. Le pauvre Étienne, qui ne s'abusait nullement sur son mérite, devint muet et immobile comme une pierre en entendant l'aimable Mme de Noailles, si simple habituellement, prendre tout à coup un ton si louangeur. Mais l'espèce d'activité folle à laquelle se livraient particulièrement les dames de Bellegarde détourna bientôt son attention, car toutes deux, aussitôt que Mme de Noailles eut indiqué le jeune artiste commeélève de David, vinrent vers Étienne et, se penchant près de lui pour voir son ouvrage, inondèrent sa figure des longs cheveux qui s'échappaient de leurs coiffures.

Mme de Bellegarde était une brune extrêmement jolie, très-bien faite, mise avec toute l'élégance et la liberté du costume des femmes en ce temps et qui profitait de sa jeunesse et de sa réputation de femme à la mode pour vivre et s'exprimer comme bon lui semblait. Tandis que cette dame profitait du laisser aller des mœurs républicaines à Paris, tout en affectant l'élégance de la cour que l'on avait détruite, son mari, officier supérieur au service de l'Autriche, se battait contre les armées de la France, et devait, quelque temps après, succéder à Mélas comme général en chef en Italie.

Pendant que les chevelures blonde et brune de ces deux dames entouraient Étienne, Garat qui, outre la conscience de son mérite réel, avait encore la fatuité d'un homme de talent à la mode, se regardait au miroir pour remonter son immense cravate tout en essayant sa voix. Il chanta négligemment une ou deux romances, et la fin de chaque couplet fut accompagnée d'un concert de louanges que le chanteur recevait avec assez d'impertinence. Les études de peinture furent, comme on le pense bien, troublées cette fois. Elles reprirent et s'achevèrent les jours suivants; mais Étienne, tout jeune et tout inexpérimenté qu'il était alors, s'aperçut bien, lorsqu'il parlait de cette semaine à ses camarades, à ses parents et à leurs amis, que, depuis qu'il étaitélève de David, que Gérard l'avait bien reçu, qu'il avait été invité par Mme de Noailles, où il avait vu et entendu Garat, et parlé avec les dames de Bellegarde, on commençait à le regarder comme un garçon qui pourrait faire son chemin.

Cependant le tableau desSabinesavançait. Le Romulus, l'un des écuyers et quelques femmes de ce tableau étaient peints, mais l'Hersilie restait encore inachevée. Il n'était bruit parmi les artistes et même dans le monde, qui s'intéressait alors très-vivement à ce que faisaient Isabey, Girodet, Gérard et David, que de la difficulté, que l'auteur desSabineséprouvait à trouver un modèle assez beau pour l'aider à peindre son Hersilie. Mme de Noailles et les dames de Bellegarde furent précisément admises à voir l'ouvrage du grand artiste au moment où cette difficulté l'arrêtait. La belle figure et les grands cheveux noirs de Mme de Bellegarde le frappèrent, et il exprima devant ces trois dames le regret de n'avoir pas eu à sa disposition, pour peindre la tête de la femme à genoux qui montre ses enfants, la figure de Mme de Bellegarde. Cette observation flatteuse, faite par un homme dont le talent excitait alors une admiration universelle, et adressée à une jeune femme qui ne manquait pas de vanité, fut très-bien prise par Mme de Bellegarde, qui en effet laissa retoucher d'après la sienne la tête de la femme à genoux[39].

Ce fait se répandit dans la ville, mais en passant d'abord par tous les ateliers de peinture du Louvre, ce qui lui fit prendre un coloris un peu plus cru, mais absolument faux.

Ce qu'il sera peut être difficile de faire comprendre aujourd'hui, et ce qui est cependant très-vrai, c'est que ces mauvaises plaisanteries d'atelier, loin de blesser les personnes qui en étaient l'objet, flattaient au contraire leur vanité. Mme de Bellegarde en particulier était si loin de s'en plaindre, qu'elle affectait de paraître au théâtre avec ses grands cheveux noirs disposés à peu près comme David les a peints dans son tableau desSabines. On était si entêté de tout ce qui se rapportait à l'antiquité, que la complaisance des jeunes beautés grecques qui s'étaient présentées à Apelles pour l'aider à peindre sa Vénus paraissait une action louable, par cela seul qu'il s'agissait de l'intérêt des arts.

Cependant la réaction ultra-républicaine suscitée par Babeuf et son parti donnait de l'inquiétude. On ne voyait pas tranquillement, surtout, s'ouvrir de nouveau dans Paris ces sociétés populaires, ces clubs, à l'aide desquels, quelques années auparavant, on avait si facilement perverti les idées de la multitude. L'une de ces assemblées, la plus nombreuse et la plus violente, se tenait rue du Bac, dans l'église dévastée de Saint-Thomas d'Aquin. Un jour qu'Alexandre avait dîné avec la famille d'Étienne, il invita son jeune camarade à faire une promenade après le repas. Étienne, naturellement peu disposé à prendre cette distraction avec un homme taciturne, et dont on ne débrouillait jamais facilement la pensée, se vit cependant forcé d'accepter l'invitation d'après l'avis de ses parents, qui s'imaginaient ne pouvoir mieux faire que de mettre leur fils sous la tutelle d'un homme plus âgé et plus expérimenté que lui. Les deux promeneurs se mirent en marche. Arrivé aux Tuileries, Alexandre dit à son jeune compagnon: «Ah! j'oubliais que David m'a chargé d'une commission auprès de Topino Le Brun: allons à son atelier, il y sera sans doute encore.» Or cet atelier de Topino était l'église ruinée des Feuillants, où David avait laissé son tableau duJeu de Paumeinachevé. Topino y était effectivement occupé à peindre son tableau de Gracchus, qu'il exposa au Louvre deux ans après. Alexandre s'entretint pendant quelques instants à voix basse avec le peintre, qui dit en lui donnant la main: «Je ne tarderai pas à vous rejoindre.» Les deux promeneurs se remirent en marche. Chemin faisant, Alexandre devint plus causeur que de coutume; il parlait de la république, de la constitution de 1793 avec enthousiasme, regrettant ces belles fêtes comme celle de l'Être suprême, où David, disait-il, avait su faire revivre le beau temps de la Grèce antique. Tout en parlant ainsi, l'orateur avait fait traverser les Tuileries et le pont Royal à Étienne, pour s'engager dans la rue du Bac, qu'ils remontèrent jusqu'à Saint-Thomas d'Aquin. «Voyons donc cela,» dit Alexandre à Étienne, quand ils furent devant le portail de l'église, où se tenait assemblée une foule d'hommes prêts à y entrer. Outre l'âge relativement avancé d'Alexandre, cet homme singulier exerçait par sa gravité une certaine influence sur Étienne, qui, bien qu'à regret, car il vit aussitôt que c'était une assemblée populaire, se laissa entraîner dans l'église déjà presque remplie. Alexandre pénétra jusqu'au centre vide, où se promenait en long un jeune homme faisant les fonctions d'huissier ou de maître des cérémonies. C'était Dubois, cet élève de David célèbre par son érudition dans les obscénités antiques et modernes et, de plus, révolutionnaire ardent. À peine Étienne l'eut-il reconnu, que, faisant le rapprochement de cette rencontre avec la visite et les dernières paroles de Topino, il exprima à Alexandre la ferme volonté de se retirer du lieu où ils étaient. Dubois insista pour les retenir, mais Étienne tint bon et força Alexandre de le suivre. En sortant, et après quelques minutes de silence, Alexandre n'épargna pas les paroles pour faire entendre à Étienne qu'il était bien loin de partager les folles idées des gens qu'ils quittaient; que c'était une pure curiosité qu'il avait voulu satisfaire en allant les entendre, appuyant surtout sur la recommandation qu'il fit à son jeune compagnon de ne point en parler à ses parents. Il n'en fut rien dit, en effet; mais dès ce moment Étienne se défia de la sincérité d'Alexandre, surtout lorsque quelque temps après (prairial an V), cet étrange personnage vint exprimer avec affectation, au milieu de la famille d'Étienne, la satisfaction que lui faisait éprouver la condamnation de Babeuf. Il y aurait sans doute de l'injustice à juger rigoureusement le caractère de cet homme indéfinissable, fils naturel d'un prince allemand, entraîné de bonne heure dans l'émigration, rentrant en France sous la protection du peintre David, ayant, comme on vient de le voir, des velléités de républicanisme, et plus tard, vivement attaché au système impérial de Napoléon, mais l'abandonnant vers 1813 pour se joindre aux armées alliées qui firent rentrer les Bourbons en France l'année suivante, et obtenant sous la restauration je ne sais quel emploi dans l'Inde, où il a fait une espèce de fortune dont il est venu jouir à Paris jusqu'à sa mort, vers 1842.

Mais revenons à la mémorable époque qui nous occupe. Ce tableau tant attendu,les Sabines, auquel les femmes les plus élégantes de Paris passaient pour avoir concouru, s'achevait; mais lentement, et l'on venait d'entrer dans l'an VI (1797-1798). Un personnage d'une haute importance allait donner une activité nouvelle à cet amour de dissipation qui s'était emparé de Paris, et modifier encore une fois les idées du peintre David.

Après une suite de victoires qu'il serait superflu d'énumérer ici, le jeune Bonaparte, le général en chef de l'armée d'Italie, signe les préliminaires de la paix avec les plénipotentiaires de l'empereur d'Autriche (floréal an V); six mois après (vendémiaire an VI), il conclut à Campo-Formio, près d'Udine, un traité de paix définitif avec les envoyés du même prince, et bientôt (frimaire an VI) il apporte lui-même à Paris et présente au Directoire la ratification de ce traité donnée par l'empereur.

Jusque-là les saturnales de ce temps avaient toujours paru extravagantes à ceux-mêmes qui y prenaient la part la plus active; mais cette joie de tous les instants, ce délire continuel, cette succession non interrompue de fêtes de jour et de nuit et cette disposition permanente à l'engouement, prirent tout à coup un caractère d'opportunité et de grandeur, lorsque le général Bonaparte vint à Paris déposer entre les mains des membres du Directoire les drapeaux des armées qu'il avait vaincues et le traité de paix qui semblait devoir assurer le repos de l'Europe. L'enthousiasme et la confiance qu'inspiraient sa fortune et ses talents étaient tels à ce moment, que tous les partis rattachèrent leurs espérances diverses à lui seul. Chacun d'eux se flatta d'attirer à sa cause le jeune général, et ce concours d'espérances contraires donna naissance à un concert unanime de louanges et d'admiration pour celui que chacun regardait d'avance comme son héros.

Le Corps législatif lui donna dans les galeries du Muséum une fête et un immense banquet, auxquels assistèrent les membres du Directoire, les ministres, le corps diplomatique et les chefs des grandes administrations. Quelques jours après, le général Bonaparte fut nommé membre de l'Institut, et dès que ces honneurs publics lui eurent été rendus, tous ceux qui avaient ou qui crurent avoir assez d'importance à Paris pour recevoir le héros du jour chez eux sollicitèrent la faveur de le voir paraître au moins quelques minutes au milieu de leurs fêtes. Ce qu'il y eut de bals où l'on attendit vainement l'arrivée de Bonaparte jusqu'à deux et trois heures du matin est incalculable. On ne peut se figurer l'espèce d'enivrement qu'éprouvaient ceux qui avaient pu le voir, et les étranges questions que leur adressaient ceux qui n'avaient pas joui de la même faveur. Quelques jours après le banquet du Muséum, Étienne a entendu dire à la belle Mme Méchin, qui y avait assisté:Enfin j'ai vu le général Bonaparte; je lui ai touché le coude!

De toute cette foule de gens qui s'enivraient du plaisir de voir cet homme, le parti auquel il plut davantage, à quelques exceptions près, fut celui des républicains ditsjacobins. Par ses victoires, Bonaparte était arrivé à arracher ce que l'on n'avait pu obtenir jusque-là, la reconnaissance de la république par l'Autriche; et cet acte important semblait avec raison devoir garantir les hommes de Robespierre de toutes les récriminations trop violentes que l'on aurait tenté de faire contre eux. Bonaparte, d'ailleurs, avait donné quelques gages à ce parti, et l'on savait que lorsqu'il rédigea les préliminaires de paix signés à Tolentino, on avait eu assez de peine à lui faire effacer certaines lignes où la république française était louée outre mesure[40].

David fut un des premiers que Bonaparte fascina et l'un des hommes de la révolution qui lui furent le plus dévoués par la suite. Comme tout Paris, David avait cherché à voir le général Bonaparte, et, en sa qualité de peintre, la pureté des traits et la profondeur de physionomie du visage de cet homme l'avaient vivement frappé. On ne s'occupait plus de la vie révolutionnaire de David; l'artiste faisait le tableau desSabines, il avait rendu service à beaucoup de monde; ses nombreux élèves le vantaient partout, il était de l'Institut, confrère du héros par conséquent, et en position d'aller lui rendre visite. Mais ce n'était pas seulement un motif de curiosité ou même d'admiration qui le portait à désirer de voir Bonaparte; la reconnaissance, à ce que l'on assure, y entrait pour beaucoup. Quelques mois avant la signature du traité de Campo-Formio, lorsque l'inquiétude régnait à Paris, aux approches du 18 fructidor an V, et que le parti royaliste menaçait les républicains ardents, Bonaparte, qui, alors général en chef de l'armée d'Italie, protégeait la cause de ces derniers, eut l'idée d'arracher David aux persécutions auxquelles il pouvait être en butte s'il restait dans la capitale. On assura que Julien, un de ses aides de camp, fut chargé de faire au peintre la proposition de venir au camp du général, pour peindre les batailles, et se soustraire par ce moyen au danger des agitations politiques. On ignore les raisons qu'a eues David de ne pas profiter de cette offre, mais il n'oublia pas la franchise et la générosité avec lesquelles elle lui avait été faite.

Comme, malgré les efforts des artistes italiens et français, il n'y avait encore ni une médaille ni une gravure qui rappelassent fidèlement les traits du héros pacificateur, David lui proposa de venir poser dans son atelier, s'offrant à reproduire cette image que tout le monde désirait connaître et posséder. À peine cette affaire parut-elle arrangée, que David s'empressa de faire les préparatifs, nécessaires pour recevoir son modèle et commencer son ouvrage. L'atelier des Horaces fut choisi pour les séances, et Étienne et Alexandre furent chargés par leur maître de disposer convenablement l'estrade sur laquelle Bonaparte devait se placer. Tous ces arrangements étaient terminés depuis deux jours et le héros de la fête n'avait encore rien fait dire. David avait l'imagination montée au sujet de ce portrait, et, après avoir envoyé plusieurs lettres au petit hôtel de la rue Chantereine, que l'on avait surnomméerue de la Victoire, il prit le parti d'aller lui-même s'entendre avec Bonaparte. Celui-ci avait complétement oublié une promesse faite sans doute plutôt par politesse qu'avec l'intention de la tenir; cependant il dit à l'artiste qu'il pouvait compter sur lui pour le lendemain, et en effet il se rendit à l'atelier des Horaces vers midi. Le bruit de sa venue au Louvre s'était répandu dans tous les ateliers, en sorte que maîtres et élèves formèrent une haie dans les corridors que Bonaparte parcourut avec les deux officiers qui l'accompagnaient. Ducis se précipita tout essoufflé dans l'atelier des Horaces où se tenait David avec Alexandre et Étienne, et dit:Voilà le général Bonaparte!L'artiste alla au-devant du héros, qui, après avoir monté rapidement le petit escalier de bois, entra en ôtant son chapeau. Il était vêtu d'une simple redingote bleue à collet, laquelle, se confondant avec le noir de sa cravate, faisait ressortir sa figure jaunâtre et maigre, mais qui paraissait alors d'autant plus belle que la disposition artificielle de la lumière en faisait ressortir les formes grandes et bien prononcées. Étienne voyait Bonaparte pour la première fois; il fut frappé d'abord de sa jeunesse en pensant à ce qu'il avait déjà fait, mais un examen plus attentif lui fit observer dans la physionomie de cet homme une réserve singulière. Après les premières civilités entre lui et l'artiste, celui-ci s'entendit avec les deux officiers sur le costume militaire que l'on avait apporté et qu'il s'agissait de faire revêtir au modèle, dont ses aides de camp eurent soin de ne pas dissimuler l'impatience. Pendant cette conversation qui, bien que tenue à voix basse, pouvait être parfaitement comprise, Bonaparte regarda successivement avec attention, mais sans laisser paraître sur son visage la moindre de ses impressions, les deux tableaux desHoraceset duBrutus. Le seul sentiment qui perçât sur sa physionomie était une certaine impatience, comme celle que l'on éprouve quand on sent que l'on dépense son temps inutilement.

Étienne se retira au moment où la séance commençait, lorsque Bonaparte monta sur l'estrade avec son costume de général, et il alla rejoindre ses camarades dans l'atelier des élèves. David eut sans doute un pressentiment de ce qui devait lui arriver, car il mit en œuvre tout ce qu'il avait d'habileté pratique, et acheva, dans cette séance de trois heures environ, l'ébauche de la tête[41].

Le lendemain de ce jour, bien que l'on connût les résultats de la séance donnée par Bonaparte, les élèves attendaient avec impatience leur maître pour apprendre de lui-même des détails qui excitaient chez eux la plus vive curiosité. Vers deux heures, David vint au milieu d'eux, et s'avançant près de la table du modèle, au centre vide de l'atelier: «Vous êtes curieux, dit-il en souriant plus que de coutume et de manière à laisser voir la tumeur de sa mâchoire supérieure, vous êtes curieux de savoir ce qui s'est passé hier là-haut? Ah! je crois, (j'espère au moins!) que ce que j'ai fait hier sur ma toile n'est pas inférieur à mes productions précédentes… Vous verrez cela, vous verrez cela; mais quand j'aurai fini… Oh! mes amis quelle belle têteila! C'est pur, c'est grand, c'est beau comme l'antique! Le connaissez-vous? L'avez-vous vu?—Non, non, monsieur, s'écrièrent quelques-uns des élèves.—Eh bien, continua le maître en prenant le porte-crayon des mains d'un jeune homme, attendez, attendez, je vais faire en sorte de vous en donner une idée… Taille-moi donc ce crayon-là un peu plus fin,» dit-il brusquement à un petit rapin qui l'écoutait bouche béante; et il ajouta pendant qu'on s'empressait de lui obéir: «Ces maladroits de graveurs italiens et français n'ont pas seulement eu l'esprit de faire une tête passable avec un profil qui donne une médaille ou un camée tout faits… Attendez, attendez, vous allez voir ce que c'est que ce profil-là!» Et en disant ces mots, il monta sur la table du modèle et dessina au crayon blanc, sur la muraille, le profil de Bonaparte, de la hauteur de quatre à cinq pouces.

Pendant que chacun allait voir de près le dessin qui excitait si vivement l'admiration et la curiosité des élèves, David s'étendit en éloges sur Bonaparte, sur ses prodigieux succès, et sur les espérances de bonheur qu'il réalisait déjà pour son pays. «Enfin, dit-il, mes amis, c'est un homme auquel on aurait élevé des autels dans l'antiquité; oui, mes amis; oui, mes chers amis!Bonaparte est mon héros!»

Ce qui doit faire croire que ce sentiment chez David était vrai, c'est qu'il a été durable. Cependant, ceux de ses élèves les plus avancés en âge, et qui n'avaient pas perdu le souvenir du passé, ne purent s'empêcher de sourire intérieurement, et même de pardonner bien des écarts d'imagination à un homme qui se passionnait ainsi pour un général républicain dont l'influence politique et les manières avaient, déjà à cette époque, quelque chose de si puissant et de si absolu.

Ce portrait resta inachevé; et comme le temps et surtout la tête de Bonaparte étaient gros d'un avenir immense, ce petit événement n'eut de retentissement que dans l'école du peintre David, qui se remit bientôt à travailler à son tableau desSabines.

Durant les fêtes qui furent données à Bonaparte pendant son séjour à Paris, il n'y eut personne qui ne fît, en le voyant, l'observation qu'Étienne avait faite en se trouvant avec lui dans l'atelier des Horaces; on fut généralement frappé de la réserve extraordinaire d'un homme de cet âge et parvenu sitôt à un tel degré de gloire. En effet, tandis que la foule le regardait comme arrivé, lui se sentait seulement au point de départ. Il est vrai qu'il ignorait absolument le but extrême qu'il désirait atteindre; mais, peu curieux des honneurs qu'on lui prodiguait pour ce qu'il avait déjà accompli, son imagination active, son ambition immense, roulaient les projets les plus gigantesques. Dans le cours des cinq mois qui s'écoulèrent entre le jour où il apporta la paix signée à Paris, jusqu'à celui (1er floréal an VI) où il partit de Toulon pour aller en Égypte, mille entreprises audacieuses et folles avaient occupé cette tête, que le peintre David trouvait, non sans raison, si profondément expressive et si belle. Avant que le gouvernement se décidât à entreprendre l'expédition d'Égypte, il avait été souvent question d'une descente en Angleterre, dont le héros d'Arcole devait diriger les opérations. Mais s'il fut réellement tenté de conquérir l'Égypte, ou si, comme on l'assure, le Directoire, fatigué de sa gloire et jaloux de sa popularité, le nomma général en chef de l'expédition d'Orient pour lui tendre un piége, ses envieux le servirent aussi bien que la fortune; car on avait à peine appris le débarquement des troupes françaises commandées par le général Bonaparte à Alexandrie (13 messidor an VI), qu'un mois après, le 9 thermidor, et pour célébrer l'anniversaire de la chute de Robespierre, on fut obligé de faire faire une entrée triomphale dans Paris à tous les objets d'art recueillis et conquis en Italie à la suite des victoires de Bonaparte, dont le nom se mêlait désormais à tout.

Cette fête à laquelle, selon le goût du temps, on donna toutes les apparences d'une cérémonie antique, flatta singulièrement l'amour-propre de la nation, et fit retentir avec plus d'enthousiasme et de reconnaissance encore le nom du jeune Bonaparte, qui était sur le point de faire son entrée dans la ville du Caire. Les objets d'art et de sciences, livres, manuscrits, statues antiques et tableaux conquis par l'armée d'Italie, avaient été débarqués à Charenton; et pendant les dix jours qui précédèrent leur entrée à Paris, une foule de curieux remontaient la Seine jusqu'à ce village, pour considérer, sous toutes leurs faces, les caisses renfermant les trésors dus à l'épée de Bonaparte. Obéissant à une inspiration généreuse et pacifique, le gouvernement du Directoire avait saisi cette occasion d'ôter à la fête du 9 thermidor le caractère politique et haineux qu'elle avait conservé jusque-là, afin de ramener, autant qu'il était possible, les cœurs français à la concorde par un sentiment commun, l'orgueil national. On résolut donc de faire entrer triomphalement à Paris, ce jour-là même, toutes les caisses renfermant les manuscrits, les livres, les statues et les tableaux provenant de la bibliothèque et des musées du Vatican. Ces caisses, tirées des bateaux sur lesquels elles avaient traversé une partie de la France depuis Marseille, furent placées sur d'énormes chariots attelés de chevaux richement harnachés. À ces richesses, on en avait ajouté d'autres pour coordonner ce précieux convoi et lui imprimer un caractère encyclopédique, idée qui dominait alors toutes les intelligences spéculatives. L'ensemble de ce long cortége était divisé en quatre sections. En tête s'avançaient les caisses remplies de manuscrits et de livres; puis celles où l'on avait rassemblé les produits minéraux les plus curieux de l'Italie, et entre autres les fossiles de Vérone. Pour compléter cette espèce de musée d'histoire naturelle ambulant, venaient, portées sur des chars, des cages de fer renfermant des lions, des tigres et des panthères, au-dessus desquelles se balançaient d'énormes branches de palmier, de caroubier et d'autres végétaux exotiques rapportés en France par les officiers de notre marine. Cette partie du cortége, symbolique ainsi que les autres, semblait indiquer que non-seulement aucune connaissance ne resterait désormais étrangère à la France, mais qu'elle devait s'approprier et acclimater chez elle les diverses productions du globe.

Venait ensuite une longue file de chariots portant les tableaux encaissés, sur lesquels on avait pris le soin d'indiquer les productions les plus célèbres, telles que laTransfigurationde Raphaël, leChristde Titien, etc., etc., et, outre ces désignations, on avait ajouté encore des vers en l'honneur des grands artistes et de l'armée française.

Enfin, sur des chars plus solides, plus lourds, suivaient les statues, les groupes en marbre: l'Apollon du Belvédère, lesNeuf Muses, l'Antinous, trois ou quatreBacchus, leLaocoon, leGladiateur, et ce que la statuaire antique offrait alors de plus remarquable. Ces chars avec leurs charges précieuses étaient numérotés et couverts en grande partie de branches de lauriers, de bouquets, de couronnes de fleurs et de drapeaux pris sur l'ennemi, auxquels étaient attachées des inscriptions françaises, latines et grecques, faisant allusion aux divinités et aux personnages représentés en sculpture, ou célébrant la gloire de l'armée et du général à qui on devait ces prodigieuses richesses.

Chacune de ces quatre divisions était précédée de détachements de cavalerie et d'infanterie avec tambours et musique en tête; puis les membres de l'Institut, correspondant aux quatre divisions, près desquels se groupaient les savants et les artistes, derrière lesquels marchaient encore les acteurs des théâtres lyriques chantant des hymnes d'allégresse, et célébrant les armes victorieuses de la France.

Cet immense cortége, parti du quai bordant le jardin des Plantes, accompagné pendant son long trajet par une foule qui croissait incessamment, traversa tout Paris pour défiler au Champ de Mars devant les cinq membres du Directoire, placés près de l'autel de la patrie, et environnés des ministres, des grands fonctionnaires civils, des généraux, de la garnison et d'un concours immense de curieux venus pour assister à l'une des fêtes publiques où certainement l'enthousiasme fut le plus vif et le plus sincère. Il fut grand surtout, comme on peut le croire, parmi les artistes et chez tous ceux qui, regardant la France comme le centre d'où devait se répandre une nouvelle science, une nouvelle vie intellectuelle, se félicitaient de voir arriver à Paris les chefs-d'œuvre d'art de la Grèce et de l'Italie.

Un seul homme eut une idée contraire et le courage de l'exprimer: ce fut David. Quelques jours après la fête au Champ de Mars, où l'on avait promené en triomphe les soixante ou quatre-vingts chariots sur lesquels étaient emballés les statues et les tableaux, il manifesta à ses élèves réunis à l'atelier le regret qu'il éprouvait de ce que ces objets d'arts avaient été enlevés à l'Italie. Comme il ne s'était exprimé à ce sujet que d'une manière générale, et sans motiver son opinion, ses paroles, répétées dans le public, furent interprétées d'une manière désavantageuse, et les détracteurs du grand artiste ne manquèrent pas de dire qu'il ne tenait ce langage que par envie, et dans la crainte qu'une comparaison immédiate ne fît reconnaître l'infériorité de ses propres ouvrages. D'autres pensèrent qu'une autre espèce de jalousie lui inspirait ce sentiment, et qu'il voyait avec peine que ces brillants trophées eussent été gagnés sous le gouvernement du Directoire plutôt que sous celui de la Convention.

Étienne, à qui David commençait à montrer une confiance particulière, et qui n'avait pas été moins étonné que le public des regrets singuliers exprimés par son maître, résolut de le questionner à ce sujet.

«Sachez bien, mon cher Étienne, lui dit-il, que l'on n'aime pas naturellement les arts en France; c'est un goût factice. Soyez certain, malgré le vif enthousiasme que l'on témoigne ces jours-ci, que les chefs-d'œuvre apportés d'Italie ne seront bientôt considérés que comme des richesses curieuses. La place qu'occupe un ouvrage, la distance que l'on parcourt pour l'aller admirer, contribuent singulièrement à faire valoir leur mérite, et les tableaux en particulier, qui étaient l'ornement des églises, perdront une grande partie de leur charme et de leur effet quand ils ne seront plus à la place pour laquelle ils ont été faits. La vue de ces chefs-d'œuvre formera peut-être des savants, des Winkelmann, mais des artistes, non.»

Ce discours fut loin de porter la conviction dans l'esprit d'Étienne, qui, pensant que David, mécontent et désabusé depuis sa chute politique, reportait en ce moment cette mauvaise disposition d'esprit jusque sur les questions relatives à l'avenir des arts, crut fermement que son maître se trompait. Mais l'expérience a parfaitement réalisé ces craintes, et le séjour des chefs-d'œuvre antiques et modernes en France n'a pas formé un seul artiste remarquable dans l'intervalle de 1800 à 1815.

Le résultat immédiat de leur arrivée à Paris a été la recrudescence de l'engouement inconcevable dont on était déjà pris pour la statuaire grecque. On publia la traduction duLaocoonde Lessing; tous les critiques recherchèrent quelles ont été les causes de la perfection de la sculpture antique et quels seraient les moyens d'y atteindre[42]; en architecture, les temples de l'Égypte, de la grande Grèce[43] et de la Sicile furent les seuls modèles que l'on voulût consulter; on ne feuilletait pas d'autre livre que lesAntiquités d'Athènes, publiées par Stuart; on en vint même promptement à mettre la plus simple composition tirée d'un vase étrusque, au-dessus des ouvrages nouvellement apportés d'Italie. Toutes ces exagérations, professées et accréditées surtout par lespenseurset lesprimitifs, que dirigeait Maurice, augmentèrent prodigieusement et tout à coup l'influence de cette secte. Toutes les écoles tenues dans le Louvre s'en ressentirent, et celle de David la première. Le maître lui-même ne fut pas épargné:les Sabines, même avant d'être achevées, furent critiquées avec amertume par lespenseurs, qui ne tardèrent pas à signaler cet ouvrage comme fort peu avancé par son style moderne. C'est alors qu'eut lieu, entre le maître et ceux de ses élèves ditsprimitifs, cette scission dont il a déjà été parlé. David devint plus circonspect sur le choix de ceux qu'il laissait pénétrer dans son atelier; il remercia de ses soins Pierre Franque, dont les opinions avaient été complétement modifiées par celles de Maurice, et il acheva son tableau dans le silence et la solitude, aidé seulement par un de ses élèves, très-habile praticien, Langlois.

Aucune circonstance remarquable n'accompagna les derniers soins qu'il donna à cet ouvrage si longtemps attendu par les artistes et le public, et l'on ne s'en préoccupa de nouveau que quand il fut offert au jugement du public.

Un événement artistique, se rattachant à la politique, suspendit pour quelque temps la curiosité que l'ouvrage de David faisait naître. La réaction du parti royaliste contre la révolution agissait sourdement, mais avec force. Le nombre des émigrés rentrés était déjà considérable, et la plupart de ces amnistiés avaient assez d'influence personnelle pour agir sur l'opinion publique. Dans le monde, les émigrés étaient devenus l'objet d'un vif intérêt, qui, ainsi qu'il arrive ordinairement à Paris, dégénéra bientôt en mode. Un tableau qui figura à l'exposition ouverte le 18 août 1799 détermina cet engouement.

Trois ans auparavant, P. Guérin, élève de Regnault, chef de l'une des écoles rivales de celle de David, avait remporté le grand prix de peinture, et le mérite de l'ouvrage couronné avait fait concevoir de hautes espérances du lauréat. En effet, en 1799, P. Guérin exposa la scène deMarcus Sextusrevenant d'exil, trouvant sa femme morte et sa fille plongée dans la douleur. La pantomime de ce tableau est dramatique; et, bien que son exécution manque de soudaineté et d'énergie, cet ouvrage fut accueilli par le public avec des applaudissements dont aucun succès obtenu depuis ne peut donner l'idée. Dans les malheurs de l'exiléMarcus Sextuson vit ceux des émigrés, et toutes les classes de la société sans exception suivirent l'impulsion donnée, et admirèrent également l'ouvrage et l'intention présumée du jeune artiste.

Non-seulement le tableau fut constamment environné d'une foule immense pendant les trois mois d'exposition, mais le peintre fut l'objet d'une suite d'ovations et de triomphes qui faillirent ruiner le peu de santé qu'il avait. Outre les invitations qui lui furent faites par l'ancienne aristocratie, par les banquiers, par les personnes à la mode, et même par les fonctionnaires de l'État, tous les théâtres lui offrirent ses entrées gratuites, et Guérin ne paraissait jamais dans un de ces lieux publics sans être couvert d'applaudissements à son entrée et pendant les entr'actes. Pour être juste, il faut ajouter à la louange de cet homme plein de sens, de modestie et de talent, qu'il ne se méprit point sur la cause de ce succès extraordinaire, et qu'il ne le considéra que comme un engagement sacré qu'il avait pris avec le public de redoubler d'efforts pour justifier la bonne opinion que l'on avait de lui[44].

Naturellement les artistes qui n'aimaient point David et son école ne virent pas sans plaisir surgir un peintre dont la gloire semblait devoir contre-balancer, éclipser même celle du maître universellement admiré jusque-là; mais le succès de Guérin ne porta aucune atteinte à la réputation de David, et quelques mois étaient à peine écoulés depuis l'apparition éclatante duMarcus Sextus, que le tableau desSabines, exposé dans une des salles du Louvre (nivôse an VIII), fit renaître plus vif que jamais l'intérêt qu'il avait précédemment excité.

Le mode d'exposition adopté par David parut une innovation bien plus extraordinaire que l'idée de présenter ses personnages nus. L'artiste, ayant entendu parler desexhibitionstelles qu'elles se pratiquent en Angleterre, c'est-à-dire en faisant payer un prix d'entrée à la porte, résolut de faire l'essai de cette méthode en France. Il ne fallut rien moins que la grande célébrité dont jouissait David et la curiosité extrême que faisait naître son nouvel ouvrage, pour que l'on se conformât à un usage qui répugne à toutes les habitudes françaises. Bien que l'on se soumit à ce mode d'exposition, puisqu'il rapporta vingt mille francs, on le blâma généralement, et depuis, aucun artiste n'a osé y recourir de nouveau.

Voici les motifs qui avaient engagé David à courir cette chance: depuis le tableau desHoraceset celui deBrutus, payés trois mille francs chacun, et si l'on excepte quelques portraits, l'artiste n'avait tiré aucun profit de son pinceau[45]. Le temps de l'orage révolutionnaire avait donc été désastreux pour sa fortune et même pour celle de sa femme, qui avait reçu ses revenus en assignats. On peut donc dire qu'il avait raison de profiter de sa grande célébrité de peintre qui ne lui avait guère rapporté jusque-là que des louanges. En outre, David savait, par expérience, qu'à cette époque tous ses confrères, ne trouvaient aucune occasion de se faire payer de leurs travaux; et il pensait qu'en prenant sous sa responsabilité l'essai si peu populaire de faire payer pour montrer son ouvrage, il assurait, en cas de réussite, une ressource nouvelle aux peintres qui suivraient son exemple.


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