Aux termes de l'acte de 1880 sur les territoires du Nord-Ouest, tout jugement prononcé dans le Nord-Ouest et emportant la peine capitale est susceptible d'appel devant la cour du banc de la Reine de la province de Manitoba.
Les formes, selon lesquelles l'appel doit être interjeté, doivent être déterminées par une ordonnance du lieutenant-gouverneur en conseil.
La cour du banc de la Reine, après avoir entendu les plaidoiries, maintient le jugement ou le casse; et dans ce dernier cas, elle ordonne qu'il sera procédé à un nouveau procès.
Quoiqu'ayant de bonnes raisons pour n'avoir aucune espèce de confiance dans l'issue de l'appel, les avocats de Riel n'avaient qu'une conduite à tenir, celle que leur dictait la loi.
Elle avait fixé assez étrangement le mode de recours et confié à la cour du banc de la Reine de Manitoba une attribution qui eut dû logiquement appartenir à la Cour suprême. Mais si médiocre que fut la chance réservée au condamné, on n'en pouvait écarter aucune.
L'appel à Manitoba fut donc résolu.
Mais alors, il se présenta une difficulté imprévue.
Nous venons de dire que la loi avait délégué au lieutenant-gouverneur des territoires du Nord-Ouest, la mission de régler par une ordonnance les formes selon lesquelles l'appel doit être interjeté.
Or, telle est l'administration du Nord-Ouest que, depuis 1880, c'est à diredepuis cinq ans, M. le lieutenant-gouverneur des territoires du Nord-Ouesta oublié de faire cette ordonnanceou n'a pas encore trouvé les loisirs nécessaires pour remplir ce devoir de sa charge.
De telle sorte, que les condamnés jouissentthéoriquementdu droit d'appel, mais qu'en fait et jusqu'à ce qu'il ait plu à M. le lieutenant-gouverneur des territoires du Nord-Ouest de remplir les fonctions de la charge pour laquelle il reçoit un salaire annuel de $7,000, ces condamnés n'ont aucun moyen de dresser un acte d'appel sous une forme qui le rende légalement recevable à Winnipeg.
Cette situation en pouvait pas être inconnue du gouvernement; car le cas s'était déjà présenté pour des crimes ordinaires, et on y avait pourvu par des ordonnances toute gracieuses du gouverneur-général, autorisant par exception la cour du banc de la Reine à statuer sur l'appel qui n'avait pu lui être régulièrement déféré.
Mais l'incurie ou le machiavélisme du gouvernement d'Ottawa sont de telle nature, que ces incidents n'avaient fait naître dans l'esprit de personne l'idée de rappeler M. le lieutenant-gouverneur des territoires du Nord-Ouest à l'accomplissement de son devoir; et qu'au moment de la condamnation de Riel l'ordonnance nécessaire manquait toujours.
MM. Lemieux et Fitzpatrick durent s'adresser à Ottawa pour obtenir, en vertu de l'exception gracieuse à laquelle on avait eu recours en d'autres circonstances, lafaveurd'exercer le droit que la loi garantit aux condamnés.
Il faut y avoir assisté pour le croire!... Le gouvernement résista d'abord à cette demande et agita sérieusement la question de savoir, s'il ne conviendrait pas de profiter de la violation de la loi commise par le lieutenant-gouverneur du Nord-Ouest, pour pendre Riel sans appel.
Grâce aux démarches personnelles de M. Fitzpatrick à Ottawa, on se décida à céder; et, à la dernière heure, l'appel put enfin être porté à Winnipeg.
Si les amis de Riel avaient pu garder une ombre d'espérance, dès l'ouverture des débats ils durent savoir exactement à quoi s'en tenir.
En effet, la cour du banc de la Reine de Winnipeg, qui est presque entièrement orangiste, contenait parmi ses membres un ancien ami de Riel, M. le juge Dubuc. Mais au jour de l'audience, ce juge, le seul favorable à l'accusé, ne siège point. Comment l'avait-on circonvenu? Des versions différentes ont couru; et au fond il importe assez peu de savoir, sous quelle forme cet ami du gouvernement a été invité à s'abstenir. Toujours est-il que M. le juge Dubuc, qui représente à la cour de Winnipeg l'élément canadien-français, passa en villégiature, à Montréal et autour de Montréal, le temps pendant lequel se débattait la grande cause, dans laquelle la vie d'un Canadien-français était engagée. On sait cependant, qu'il occupa dans le bureau de laMinerveune partie de ses loisirs; et que son retour à Winnipeg coïncida exactement avec les inspirations sous l'influence desquelles leManitoba, qui avait été jusque là l'organe des Métis, fit brusquement volte face et commença à se déchaîner contre Riel.
A l'ouverture des débats, on remarqua que le condamné n'était pas présent.
Le ministère avait craint que, une fois hors du territoire du Nord-Ouest, il n'obtint d'un magistrat anglais unwrit d'Habeas corpus.
Les débats furent assez courts et offrirent peu d'intérêt. M. Fitzpatrick plaida sur la question légale et M. Lemieux sur la folie de Riel.
La sentence rendu par le juge en chef Walbridge confirma sur tous les points le jugement de Regina.
Il ne restait donc plus qu'à en appeler au conseil privé d'Angleterre.
Mais, la science de Richardson n'allait, sans doute, point jusqu'à connaître le conseil privé; car, aussitôt que le télégraphe eut porté à Regina la nouvelle du rejet de l'appel, il se hâta de donner des ordres pour qu'on commençât immédiatement à dresser l'échafaud.
Précipitation hideuse et stupide!
Richardson devait attendre sa victime plus de dix semaines encore; mais il se consola, sans doute, par l'assurance donnée qu'elle ne lui échapperait point.
Si l'appel à Winnipeg n'avait laissé d'illusions à personne, il n'en était pas de même du recours devant le conseil privé d'Angleterre.
On ne perd pas toutes ses illusions en un jour; et il a fallu ce procès et le meurtre qui l'a terminé, pour nous faire perdre, une à une et jusqu'à la dernière, les illusions que nous pouvions avoir dans les institutions et dans les hommes qui nous régissent.
Au mois de septembre dernier, tous les amis de la justice étaient édifiés sur ce qu'il y avait à attendre de Winnipeg et du Nord-Ouest, mais ils avaient conservé, dans l'efficacité d'un recours à Londres, une confiance qui a malheureusement été déçue.
Cette confiance tenait à des causes diverses.
Leloyalismedont les Canadiens-français ont donné tant de preuves par le passé, les a toujours poussés à une distinction qui a sa part de vérité, entre les sentiments des orangistes canadiens et les sentiments du gouvernement impérial. Sachant qu'ils sont très certainement, dans l'Amérique du Nord les plus fermes soutiens de l'état de choses actuel, nos compatriotes aiment à se figurer qu'on le sait aussi à Londres et qu'on leur en sait gré. La gloire et la grandeur séculaire des institutions anglaises ne sont pas, non plus sans leur faire concevoir un certain sentiment de respect. Ils ont vu ici les hommes et les choses de trop près pour éprouver vis-à-vis d'eux ce sentiment de respect. Mais il ne leur était pas encore venu à l'idée, que devant la plus haute juridiction du royaume uni, on fut exposé à se heurter à des préventions et à des partis pris inconciliables avec la majesté de la justice.
En nous guidant sur ce sentiment et sur cette règle de croyance, nous avions malheureusement oublié deux vérités de fait, qui eussent dû nous rendre moins confiants.
La première de ces vérités, est qu'il est à peu près impossible qu'un gouvernement européen apprécie les affaires d'une colonie éloigné, autrement que par les yeux des hommes qui le représentent officiellement dans cette colonie. Sir John A. Macdonald a été, il y a un an, se faire faire des ovations à Londres et y a contracté de nombreuses amitiés. Comment le gouvernement et les lords n'auraient-ils pas eu plus de confiance dans ses rapports, que dans ceux des avocats de Riel? Comment, même, le gouvernement impérial aurait-il pu croire à un parti pris contre notre race, quand Sir John s'appuyait sur le concours de trois ministres canadiens-français, disposant d'une majorité parlementaire énorme, pour soutenir que Riel était un malfaiteur dangereux et vulgaire, odieux à tous les hommes d'ordre.
Qui sait même, si la loyauté avec laquelle nos bataillons ont servi dans le Nord-Ouest n'aura pas été invoquée comme preuve à l'appui de notre indifférence pour le sort de Riel?
On sait quelle campagne audacieusement mensongère M. Tassé a entreprise dans les journaux de Paris, en se servant de son titre de député, pour essayer de faire croire qu'il représentait les sentiments de la nation canadienne. Il est hors de doute que le gouvernement, qui a suggéré à M. Tassé ce plan de campagne, en suivait lui-même un pareil à Londres. Comment le gouvernement anglais n'eut-il pas été trompé?
L'autre fait que nous avions négligé, c'est que le conseil privé est, en Angleterre, une institution politique et administrative, autant et plus que judiciaire, dont les attributions se rapprochent plus de celles du conseil d'état français que des attributions de la cour suprême.
On a pu s'en apercevoir, depuis le rejet du pourvoi de Riel, à la façon très peu judiciaire avec laquelle le conseil privé d'Angleterre, au lieu de statuer lui-même sur le pourvoi relatif à l'acte des licences, a déclaré s'en rapporter à la Reine, c'est-à-dire au secrétaire d'état des colonies, assisté de Lord Lansdowne et de ses conseiller officiels.
Dans l'esprit d'une telle assemblée, casser un jugement en déclarant inconstitutionnelle la loi en vertu de laquelle ce jugement a été rendu, est un acte d'une extrême gravité politique, auquel on ne se résout que très difficilement; et cette annulation, contre laquelle l'esprit du juge est pour ainsi dire, prévenu à l'avance, est rendue plus difficile encore, par l'étonnement que cause à un Anglais, habitué à considérer la toute puissance du parlement anglais comme un dogme fondamental, l'idée qu'une loi même coloniale, puisse êtreultra vires.
Les avocats de Riel se fondaient principalement, pour obtenir l'annulation, sur l'inconstitutionnalité de l'acte des territoires du Nord-Ouest, qui prive les accusés de la jouissance du droit commun anglais et d'un jugement régulièrement rendu par douze jurés.
Ils pouvaient aussi s'appuyer sur l'irrégularité del'indictment, aux termes duquel Riel avait été poursuivi et condamné «pour avoir déclaré la guerre à notre dame la reine dans son royaume», tandis qu'il résulte de nombreux monuments de jurisprudence, que les mots «dans son royaume» et la loi en vertu de laquelle Riel a été condamné, ne s'appliquent ni à l'Irlande ni à plus forte raison aux colonies.
Mais dès le premier jour, il fut visible qu'on était décidé à ne rien entendre.
Lorsque la cause fut appelée pour la première fois le 20 juillet, l'avocat anglais de Riel eut une peine extrême à obtenir l'ajournement nécessaire pour permettre à M. Fitzpatrick de recevoir des pièces importantes.
La cause revint le 21 octobre 1885, et cette fois, après avoir entendu l'avocat de Riel, le conseil privé ne permit pas même à l'avocat de la couronne de prendre la parole.
L'arrêt qui rejetait le pourvoi fut prononcé le lendemain.
Désormais, Louis Riel n'avait plus rien à attendre de la justice des hommes!
Il leur restait encore à faire appel à leur clémence.
Mais comment compter sur la clémence d'ennemis, auxquels on demande de détruire par un acte de clémence volontaire, l'effet d'une machination qu'ils ont eux-mêmes longuement préparée et soigneusement ourdie?
C'était folie que de songer àobtenirla grâce de Riel.
L'obtenirétait impossible. Il eut fallul'arracher!
Mais la grâce n'eut pu être arrachée que par un soulèvement général et unanime de l'opinion publique, tel que celui qui a été provoqué par la nouvelle de la mort de Riel.
Il nous reste à dire par suite de quelles manoeuvres perfides ce mouvement fut enrayé, et comment s'exécuta un plan d'une astuce infernale, qui permit d'endormir pendant quelque temps l'opinion, de la tromper par de fausses espérances et de ne la laisser se réveiller que quand il a été trop tard.
C'était une opinion universellement répandue, que Sir John A. Macdonald n'irait pas jusqu'au bout et que Riel ne serait pas pendu.
Cependant, toute personne ayant suivi avec un peu d'attention la succession des faits qui se sont écoulés depuis la reddition de Riel, aurait pu se convaincre que tous, sans exception, dénotaient de la part du gouvernement la volonté réfléchie et obstinée d'arriver coûte que coûte, à l'exécution du chef métis.
Mais, d'un autre côté, chacun (les ministres exceptés) savait que ce meurtre ne serait pas seulement un crime, mais une bêtise; et une bêtise telle qu'on ne pouvait croire que Sir John A. Macdonald la commit!
Et puis, nous nous étions laissés habituer peu à peu à subir une politique si exclusivement basée sur le mensonge, que cette habitude de voir nos gouvernants et leurs organes de mentir sur tout et à propos de tout, avait fini par fausser le jugement même des plus clairvoyants, même des ennemis les plus déclarés de la politique dont nous parlons.
Combien de fois, pendant les tristes jours qui ont précédé l'exécution de Riel, lorsque nous énumérions les preuves qui ne nous permettaient hélas! de conserver aucune espérance, n'avons-nous point été arrêtés et contredits par des amis qui nous tiennent à peu près le langage suivant:
Il est vrai, nous disait-on, que toutes les apparences sont pour l'exécution de ce pauvre Riel, mais avec Sir John il ne faut jamais s'en rapporter à l'apparence. Tout le monde sait qu'il n'a jamais accompli un acte politique, sans y mêler une tromperie et sans duper quelqu'un. Mais qui nous dit qu'en ce moment, ce ne soit pas les orangistes que Sir John cherche à duper? Qui nous dit qu'il n'accumule pas les preuves de sa volonté de perdre Riel, afin de les invoquer plus tard et de persuader à ses amis d'Ontario qu'un force supérieure à sa volonté lui a imposé, au dernier moment, la nécessité de faire grâce?
Il est vrai, nous disait-on, que toutes les apparences sont pour l'exécution de ce pauvre Riel, mais avec Sir John il ne faut jamais s'en rapporter à l'apparence. Tout le monde sait qu'il n'a jamais accompli un acte politique, sans y mêler une tromperie et sans duper quelqu'un. Mais qui nous dit qu'en ce moment, ce ne soit pas les orangistes que Sir John cherche à duper? Qui nous dit qu'il n'accumule pas les preuves de sa volonté de perdre Riel, afin de les invoquer plus tard et de persuader à ses amis d'Ontario qu'un force supérieure à sa volonté lui a imposé, au dernier moment, la nécessité de faire grâce?
Peut-être n'y a-t-il point, au monde, de situation plus triste et plus démoralisante pour une nation, que la situation politique dans laquelle de tels discours peuvent être tenus par les amis et par les défenseurs du gouvernement eux-mêmes et en sont venus à ne plus étonner personne.
Nous nous en apercevons clairement aujourd'hui que l'heure du réveil est venue. Mais en nous reportant à quelques semaines de date, il faut convenir que des raisonnement de la nature de celui que nous venons de rapporter étaient dans toutes les bouches. Non seulement les conservateurs, mais les libéraux, les avocats de Riel eux-mêmes s'y étaient laissés prendre.
Il n'y a, croyons-nous que laPatriequi ne s'y soit pas trompée un seul instant, qui ait été convaincue depuis le premier jour jusqu'au dernier que Riel serait pendu, et qui ait constamment prévenu ses lecteurs de se tenir en garde. Mais naturellement, les conservateurs attribuaient cette attitude de l'organe rouge à la passion ou à une tactique de parti; et il n'ont pu reconnaître que trop tard qu'elle était simplement dictée par la clairvoyance.
L'erreur était d'autant plus excusable, que le langage et aussi les réticences des ministres canadiens-français, les commentaires de leur entourage, l'attitude de leurs organes dans la presse, semblaient conclure à une constatation de l'état de folie de Riel.
Enfin, on savait que l'ordre d'exécution était moralement impossible, sans le concours des ministres canadiens-français; et personne, même parmi les adversaires les plus déclarés de MM. Chapleau et Langevin, n'eut voulu supposer qu'ils pousseraient la bassesse et la trahison envers leurs compatriotes jusqu'à consentir à ce meurtre, encore moins qu'ils iraient jusqu'à en prendre la défense.
Erreur fatale qui a tout entravé!
Lorsque les journaux patriotes prenaient en main la défense de Riel, on disait aux timides: «Prenez garde, ne vous mêlez pas à ce mouvement libéral. Il y a là-dessous une affaire politique, car les libéraux savent aussi bien que vous et moi que Riel ne peut pas être pendu...(Hélas!!)et ils exploitent dans un intérêt électoral les ménagements et les lenteurs auxquels le gouvernement est obligé de se soumettre pour ne pas se désaffectionner les Orangistes.»
Lorsque des citoyens généreux et désintéressés disaient qu'il fallait de l'argent pour payer les frais de procédure,--pour défendre Riel,--peut-être pour le faire évader, les mêmes personnes répétaient de porte en porte, dans les rues, dans les salons, dans les bureaux d'hommes d'affaires «à quoi bon souscrire pour une affaire inutile? Le gouvernement n'a-t-il point accepté de supporter les frais indispensables? Sir Hector Langevin ne s'est-il point engagé à nommer une commission médicale? et cela n'équivaut-il point à la promesse officielle que Riel ne sera pas pendu?»
Lorsqu'un comité, composé des hommes les plus honorables, se constitua sous la présidence de M. L. O. David, et recueillit dans son sein des membres pris dans les partis politiques les plus opposés, pour provoquer, en dehors de toute acception de parti, un mouvement canadien-français, les mêmes personnes disaient encore: «Prenez garde! n'allez pas gêner sans le vouloir l'action du gouvernement! La situation des ministres est délicate. Il n'y a pas que des Canadiens-français dans la Confédération, et puisque les ministres sont décidés à sauver Riel, laissons-les choisir l'heure et le moyen.»
Et lorsque les libéraux clairvoyants n'attendaient rien de bon de la fameuse commission médicale annoncée à Rimouski par Sir Hector Langevin; lorsqu'ils soutenaient que la folie réelle ou supposée de Riel n'était pas le véritable motif à invoquer en faveur de l'amnistie; lorsqu'ils disaient, qu'à plaider la folie de Riel, on s'exposait à admettre indirectement le droit de le pendre, dans le cas où il serait sain d'esprit, les mêmes personnes répondaient encore: «Que vous importe, pourvu que Riel soit sauvé? ne voyez-vous pas que c'est le gouvernement qui s'est arrêté à ce moyen, tiré de la folie de Riel pour ne pas heurter de front les passions d'Ontario et des colons anglais du Nord-Ouest? Ne voyez-vous pas que M. Girouard agit à la demande même des ministres, lorsqu'il propose de réduire le pétitionnement à une formule tendant exclusivement à la nomination d'une commission médicale. C'est la formule de M. Girouard qu'il faut signer» [2]
[Note 2: Nous n'entendons pas dire par là que M. Girouard n'ait point agi lui-même avec bonne foi. Nous disons seulement que son nom et son texte ont été exploités par d'autres, au profit du gouvernement. Plusieurs jours avant l'exécution de Riel, et depuis cette époque, M. Girouard a fait tout ce que devait faire un député indépendant et un patriote sincère.]
Avons-nous été assez trompés?
Nous a-t-on assez audacieusement menti?
Nous n'en sommes que plus étroitement tenus à un hommage de reconnaissance, envers les braves gens qui ont été à la fois clairvoyants et activement dévoués à la bonne cause, et qui ne se sont point laissés effrayer par des menaces ou endormir par des paroles fallacieuses.
Disons le hautement, au milieu des défaillances ministérielles, le comité L. O. David a sauvé l'honneur national.
Il a dit, le premier, ce qu'aujourd'hui tout le monde pense. C'est à lui que nous devons les généreux et hélas! impuissants efforts qui ont été accomplis pour sauver notre frère métis. C'est lui qui a pris, dès la première heure, l'initiative des manifestations auxquelles le peuple canadien doit de n'avoir pas été complice, sans le savoir, du meurtre qui se tramait à Ottawa.
M. L. O. David avait constitué dès le mois de mai, avec MM. R. Préfontaine et L. O. Dupuis, un comité de la défense des Métis.
Après la condamnation de Riel, à la suite de la lettre de M. Chapleau à Fall-River, ce comité provisoire crut que le moment était venu de chercher à réunir les ressources nécessaires pour le paiement des frais d'appel, dans le procès de Riel, et en même temps d'organiser un pétitionnement en faveur du condamné.
Dans une cause qui n'était pas seulement la cause d'un homme, mais la cause d'une nation et aussi la cause de l'humanité foulée aux pieds, M. L. O. David résolut de s'adresser, sans acceptation de parti, à tous les hommes de coeur. Une assemblée fut convoquée pour le dimanche 9 août, à Montréal, sur le Champ-de-Mars. Elle eut lieu sous la présidence du Dr. Lachapelle, assisté de M. A. R. Poirier. Plus de 10,000 personnes étaient présentes.
Les résolutions suivantes furent présentées au public:
Considérant que les Métis anglais et français du Nord-Ouest demandaient en vain depuis des années le redressement des griefs dont ils se plaignaient, et qu'ils ont été entraînés par les circonstances hors de la voie constitutionnelle qu'ils s'étaient tracée;Considérant que le gouvernement a, dès le commencement des troubles, reconnu la justice de leurs réclamations, en envoyant auprès d'eux des commissaires chargés de faire droit à leurs demandes;Considérant que Louis Riel a été l'instrument plutôt que le chef du mouvement, et que les Métis son allés le chercher aux États-Unis, pour les aider à obtenir justice et qu'il l'ont même empêché de partir à la veille du soulèvement;Considérant que son procès a eu lieu devant un tribunal qui paraît avoir peu compris sa responsabilité et son devoir, et que d'ailleurs des doutes sérieux existent sur la légalité de ce tribunal et sur la juridiction en matière de haute trahison;Considérant que l'état mental de Riel permet de croire qu'il n'était pas toujours responsable de ses actes et maître de sa volonté, lorsqu'il s'agissait de la cause au triomphe de laquelle il avait voué toute sa vie;Considérant que le crime dont il est accusé est une offense politique, que l'exécution de la sentence de mort portée contre lui sera considérée comme le résultat des préjugés et du fanatisme et sera funeste à l'harmonie si nécessaire dans une société mixte comme la nôtre;Résolu, qu'une souscription soit ouverte immédiatement pour donner à Louis Riel les moyens de porter sa cause devant un tribunal plus élevé et plus digne de confiance, et qu'en même temps tous les moyens constitutionnels soient employés pour empêcher que la sentence soit mise à exécution.
Considérant que les Métis anglais et français du Nord-Ouest demandaient en vain depuis des années le redressement des griefs dont ils se plaignaient, et qu'ils ont été entraînés par les circonstances hors de la voie constitutionnelle qu'ils s'étaient tracée;
Considérant que le gouvernement a, dès le commencement des troubles, reconnu la justice de leurs réclamations, en envoyant auprès d'eux des commissaires chargés de faire droit à leurs demandes;
Considérant que Louis Riel a été l'instrument plutôt que le chef du mouvement, et que les Métis son allés le chercher aux États-Unis, pour les aider à obtenir justice et qu'il l'ont même empêché de partir à la veille du soulèvement;
Considérant que son procès a eu lieu devant un tribunal qui paraît avoir peu compris sa responsabilité et son devoir, et que d'ailleurs des doutes sérieux existent sur la légalité de ce tribunal et sur la juridiction en matière de haute trahison;
Considérant que l'état mental de Riel permet de croire qu'il n'était pas toujours responsable de ses actes et maître de sa volonté, lorsqu'il s'agissait de la cause au triomphe de laquelle il avait voué toute sa vie;
Considérant que le crime dont il est accusé est une offense politique, que l'exécution de la sentence de mort portée contre lui sera considérée comme le résultat des préjugés et du fanatisme et sera funeste à l'harmonie si nécessaire dans une société mixte comme la nôtre;
Résolu, qu'une souscription soit ouverte immédiatement pour donner à Louis Riel les moyens de porter sa cause devant un tribunal plus élevé et plus digne de confiance, et qu'en même temps tous les moyens constitutionnels soient employés pour empêcher que la sentence soit mise à exécution.
M. L. O. David exposa d'une manière très nette le but que le comité se proposait d'atteindre. Il disait, après avoir à grands traits retracé la carrière de Riel:
Maintenant, il faut être pratique. Pour arriver à notre but il faut deux choses:1° De l'argent pour porter la cause de Riel devant un tribunal plus éclairé et obtenir justice.2° Les signatures de tous les Canadiens-français au bas des demandes d'amnistie ou de commutation de peine.
Maintenant, il faut être pratique. Pour arriver à notre but il faut deux choses:
1° De l'argent pour porter la cause de Riel devant un tribunal plus éclairé et obtenir justice.
2° Les signatures de tous les Canadiens-français au bas des demandes d'amnistie ou de commutation de peine.
L'assemblée, avant de se séparer, nomma le comité définitif qui devait remplacer le comité qui avait siégé jusqu'alors. Ces nominations, faites par acclamation, donnèrent les résultats suivants:
Président, L. O. DAVID; 1er vice-président, Chs. C. DELORIMIER; 2e vice-président, R. PRÉFONTAINE; secrétaire, CHARLES CHAMPAGNE; asst.-sec. A. E. POIRIER; trésorier, JÉRÉMIE PERREAULT; trés.-conj., J. O. DUPUIS.
Comité de régie: R. Laflamme, H. C. St-Pierre, Alphonse Christin, Pierre Rivard, E. L. Ethier, Barney Tansey, E. A. Dérome, Georges Duhamel, Jean Marie Papineau, G. Phaneuf, J. O. Villeneuve, A. Ouimet, J. Bte. Rouillard, avec MM. Chs. Champagne, avocat et E. G. Phaneuf comme organisateurs généraux.
C'est ce comité qui eut l'honneur de recevoir les injures des journaux ministériels, et dont l'oeuvre, entravée par tous les moyens possibles, fait le plus grand honneur à ceux qui l'ont entreprise.
Le signal donné par lui, à Montréal, ne tarda pas à se répandre dans toute la province et même aux États-Unis.
A Québec, une assemblée avait eu lieu le 9 août, le même jour qu'à Montréal; et elle avait adopté les résolutions ci-après:
Que les circonstances qui ont provoqué la récente insurrection du Nord-Ouest, les procédés extraordinaires qui ont signalé le procès de Louis Riel; que le ressentiment produit par ces faits parmi notre population, ressentiment propre à altérer la bonne harmonie qui doit régner entre les différentes races qui peuplent le Canada; que l'intérêt public qui ne peut résulter que du maintien de la bonne entente et de cette sympathie réciproque; tous ces puissants motifs enfin, militent en faveur de la commutation de la sentence prononcée contre le prisonnier Riel, condamné par le tribunal de Regina à être pendu, le 18 septembre prochain; que les citoyens de Saint-Sauveur, réunis en assemblée, prient Son Excellence de vouloir bien user de la prérogative royale pour faire grâce de la vie au dit Louis Riel et commuer sa sentence.Que des pétitions dans ce sens soient adressées à Son Excellence le gouverneur-général.
Que les circonstances qui ont provoqué la récente insurrection du Nord-Ouest, les procédés extraordinaires qui ont signalé le procès de Louis Riel; que le ressentiment produit par ces faits parmi notre population, ressentiment propre à altérer la bonne harmonie qui doit régner entre les différentes races qui peuplent le Canada; que l'intérêt public qui ne peut résulter que du maintien de la bonne entente et de cette sympathie réciproque; tous ces puissants motifs enfin, militent en faveur de la commutation de la sentence prononcée contre le prisonnier Riel, condamné par le tribunal de Regina à être pendu, le 18 septembre prochain; que les citoyens de Saint-Sauveur, réunis en assemblée, prient Son Excellence de vouloir bien user de la prérogative royale pour faire grâce de la vie au dit Louis Riel et commuer sa sentence.
Que des pétitions dans ce sens soient adressées à Son Excellence le gouverneur-général.
Le même jour, les citoyens de Lachine adressaient une pétition au gouvernement pour demander un sursis et une commission médicale.
Le 10 août, au Côteau St-Louis, à Yamachiche, à la Pointe-du-Lac; le 16, à Varennes, à Farnham, à Hull; le 17, à Saint-Henri; le 21, à St-Jean-Baptiste, et à Valleyfield; le 23, à l'Assomption et à St-Martin, des réunions furent tenues dans le même but.
En même temps, les Canadiens-français s'assemblaient à Clarence Creek (Ont.), à Lawrence (Mass.) à Glens Fall (N. Y.).
Elles continuaient le dimanche 30 août, à St-Jean, à St-Jérôme, à Ste-Scholastique, au Côteau de Lac; le 6 septembre, à Terrebonne et à Verchères, où l'assemblée adopta les résolutions suivantes:
Résolu, que dans l'opinion de cette assemblée, comme dans l'opinion de tous les habitants de ce comté, la sentence de mort prononcée contre le dit Louis Riel devrait être commuée en une peine moins sévère, et qu'une souscription soit ouverte pour venir en aide à sa famille et pour indemniser ceux qui l'ont défendu au prix de grands sacrifices et de dépenses considérables.
Résolu, que dans l'opinion de cette assemblée, comme dans l'opinion de tous les habitants de ce comté, la sentence de mort prononcée contre le dit Louis Riel devrait être commuée en une peine moins sévère, et qu'une souscription soit ouverte pour venir en aide à sa famille et pour indemniser ceux qui l'ont défendu au prix de grands sacrifices et de dépenses considérables.
Sur les entrefaites, le jour de l'exécution approchant, les membres du comité Riel avaient institué un comité exécutif composé de MM. L. O. David, l'Hon. Laflamme, C. Champagne, Jérémie Perreault, R. Préfontaine, J. O. Dupuis, A. Ouimet, Georges Duhamel, H. C. Saint-Pierre, P. Rivard, C. de Lorimier.
Le 18 septembre approchait. L'excitation populaire était à son comble. A Montréal, on peut dire que les assemblées étaient permanentes, dans l'un ou l'autre des quartiers de la ville, et la campagne répondait noblement à l'appel du comité. A Saint-Basile, à Saint-Georges, à Saint-Alexandre, à Saint-Esprit, des résolutions furent adoptées demandant la grâce de Riel; à Saint-Placide, on donna une représentation théâtrale au profit de la souscription Riel.
Le 16 septembre, on apprit enfin que Riel avait obtenu un sursis, et que son exécution était remise au 16 octobre, pour lui permettre de porter sa cause devant le Conseil privé.
Le comité se remit de nouveau à l'oeuvre, et il convoqua une nouvelle assemblée sur le Champ-de-Mars pour le dimanche 27 septembre. Plus de 10,000 citoyens se rendirent à son appel, et cette assemblée fut encore plus imposante que celle du 9 août. Les résolutions suivantes furent présentées.
Considérant que l'exécution de la sentence de mort prononcée contre Louis Riel a été remise au 16 octobre prochain, parce que ses avocats on fait connaître au gouvernement leur intention de porter la cause devant le Conseil Privé;Considérant que l'appel en Angleterre est par conséquent le seul moyen de sauver Riel de l'échafaud et que l'annulation du jugement du tribunal de Regina aurait pour effet de faire tomber toutes les sentences sévères prononcées contre les autre prisonniers métis;Considérant que si cet appel n'avait pas lieu faute d'argent, ce serait un déshonneur national;Résolu que c'est un devoir pour tous les Canadiens-français de travailler à compléter la souscription nécessaire pour faire rendre justice à nos frères du Nord-Ouest.
Considérant que l'exécution de la sentence de mort prononcée contre Louis Riel a été remise au 16 octobre prochain, parce que ses avocats on fait connaître au gouvernement leur intention de porter la cause devant le Conseil Privé;
Considérant que l'appel en Angleterre est par conséquent le seul moyen de sauver Riel de l'échafaud et que l'annulation du jugement du tribunal de Regina aurait pour effet de faire tomber toutes les sentences sévères prononcées contre les autre prisonniers métis;
Considérant que si cet appel n'avait pas lieu faute d'argent, ce serait un déshonneur national;
Résolu que c'est un devoir pour tous les Canadiens-français de travailler à compléter la souscription nécessaire pour faire rendre justice à nos frères du Nord-Ouest.
Les résolutions soutenues et développées par MM. L. O. David, Jérémie Perreault, Fitzpatrick, l'avocat de Riel, qui expliqua sa conduite devant le tribunal de Regina, P. M. Sauvalle, qui parla au nom des Français, et de beaucoup d'autres orateurs, furent adoptées par la foule.
Ce fut le point culminant de l'agitation organisée en faveur de Riel. Malheureusement, l'agitation subit ensuite un temps d'arrêt. Le sursis accordé à Riel avait fait concevoir l'espérance d'une solution préparée par le gouvernement; l'épidémie de la petite vérole commençait à absorber les esprits. Mais surtout, les journaux ministériels, voyant que l'agitation menaçait de grandir et de se généraliser, avaient entamé contre le comité une guerre violente, qui eut pour conséquence de refroidir le zèle d'un grand nombre de conservateurs.
Le comité réduit à l'impuissance par cette opposition persistante, publia un compte-rendu des ses opérations et fit appel au public, en même temps qu'aux journaux qui l'attaquaient, pour sommer ces derniers de dire un bonne fois, s'ils étaient pour ou contre Riel.
Tout naturellement, ces hypocrites répondirent qu'on méconnaissait leurs intentions, qu'ils étaient favorables à une commutation de peine à accorder à Riel et qu'ils n'avaient jamais songé à créer des difficultés au comité. Mais, tout naturellement aussi, dès le lendemain, ils recommencèrent comme de plus belle.
D'autres assemblées se tinrent encore dans diverses localités. Mais l'élan était arrêté. Les malfaiteurs publics qui s'étaient mis en travers n'avaient point changé le courant unanime de l'opinion. Mais ils étaient parvenus à jeter du doute, sur la question de savoir si l'on avait suivi la bonne voie en pétitionnant et s'il ne valait pas mieux s'en rapporter à la bonne volonté connue (!) des ministres canadiens-français.
Hélas! les ministres canadiens-français anesthésiés, par l'atmosphère d'Ottawa, trompés par des agents serviles conclurent simplement, de ce temps d'arrêt, que le mouvement n'avait rien de grave; qu'on maîtriserait facilement l'opinion; et qu'on ne risquait rien à laisser la sentence s'exécuter.
Les membres du comité L. O. David n'en ont pas moins droit à un souvenir reconnaissant.
La fortune a trahi leurs efforts. L'opposition qui s'est attaquée à eux, les a empêchés de faire tout ce qui eût été faisable. L'histoire dira qu'ils se sont conduits comme de braves gens et comme des patriotes.
Plût au ciel que tout le monde eut suivi leur exemple!
On lisait dans la presse du 20 octobre dernier:
Chose curieuse! Au début il semblait qu'il n'y eut qu'une voix parmi les Canadiens-français. Ni sur la façon dont le Nord-Ouest avait été administré, ni sur la façon dont le procès de Riel a été conduit, il ne semblait pas que personne crût pouvoir défendre le gouvernement. LaMinerves'y essayait à peine,Le Mondepubliait en faveur de Riel et des Métis de virulentes correspondances.Ce n'est que deux mois plus tard que certains organes conservateurs, oubliant leur première impression, se sont subitement aperçus que le gouvernement avait agi avec infiniment de sagesse, dans l'administration des territoires de Nord-Ouest dans la direction des opérations militaires et dans la conduite du procès de Riel. LA PRESSE, ne s'est pas associée à cette évolution intéressée. Elle n'est pas revenue, comme d'autres l'ont fait, sur son premier mouvement qui était le bon. Moins vive, peut-être mieux éclairée que d'autres dès la première heure, elle n'a pas débuté par des grands éclats de voix pour oublier ensuite la justice et même la pitié envers les proscrits.
Chose curieuse! Au début il semblait qu'il n'y eut qu'une voix parmi les Canadiens-français. Ni sur la façon dont le Nord-Ouest avait été administré, ni sur la façon dont le procès de Riel a été conduit, il ne semblait pas que personne crût pouvoir défendre le gouvernement. LaMinerves'y essayait à peine,Le Mondepubliait en faveur de Riel et des Métis de virulentes correspondances.
Ce n'est que deux mois plus tard que certains organes conservateurs, oubliant leur première impression, se sont subitement aperçus que le gouvernement avait agi avec infiniment de sagesse, dans l'administration des territoires de Nord-Ouest dans la direction des opérations militaires et dans la conduite du procès de Riel. LA PRESSE, ne s'est pas associée à cette évolution intéressée. Elle n'est pas revenue, comme d'autres l'ont fait, sur son premier mouvement qui était le bon. Moins vive, peut-être mieux éclairée que d'autres dès la première heure, elle n'a pas débuté par des grands éclats de voix pour oublier ensuite la justice et même la pitié envers les proscrits.
En effet, une évolution à laquelle on n'a pas, tout d'abord, assez pris garde s'était produite, vers la fin d'août dans la presse ministérielle.
On ne se bornait plus à attaquer sous main les défenseurs de Riel, on commençait à les injurier à ciel ouvert.
En même temps, des articles d'une hypocrisie savante étaient publiés dans laMinerve, dans leMonde, dans leNouvelliste, dans leCourrier du Canadaet dans leurs satellites de campagne. Ce qui caractérisait ces articles, tous taillés sur le même patron, c'est qu'on y avait l'air de désirer que Riel fut sauvé; et qu'en même temps, on y énumérait toutes les raisons propres à déterminer le lecteur à condamner Riel comme homme politique, à le considérer en religion comme un apostat, à reconnaître la justice de la sentence portée contre lui par Richardson, et à avouer intérieurement que, si Riel était pendu, il ne subirait au fond, qu'un traitement mérité.
Les prototypes de ces articles sont ceux queLa Minervepubliait à peu près régulièrement sur MM. Lemieux et Fitzpatrick, et sur Richardson.
Elle s'élevait à l'égard de MM. Lemieux et Fitzpatrick au dernier degré de l'insulte. Elle accusait ces hommes qui ont défendu Riel de chercher à le faire pendre et, par une contradiction singulière, en même temps qu'elle leur reprochait d'avoir mal plaidéen faveurde Riel, elle plaidait de son côté du mieux qu'elle pouvait, maiscontreRiel.
Elle avait fait la gageure de présenter Richardson comme un libéral. Pour gagner ce triste pari, elle faisait semblant de considérer comme un acte de faveur politique, l'acte par lequel le ministre Mackenzie a disgracié Richardson en le déportant des bureaux d'Ottawa dans le Nord-Ouest; et elle expliquait qu'un misérable gredin, tel que peut être à ses yeux un juge libéral, avait seul été capable de rendre uns sentence aussi infâme. Mais en même temps, et par la même contradiction, dont elle avait déjà usé à l'égard de MM. Lemieux et Fitzpatrick,La Minerveusait de tous ses efforts pour justifier ce jugement infâme dont l'auteur était digne, selon elle, de toute l'exécration qui s'attache au nom d'un magistrat prévaricateur.
Le but de ces articles était d'insinuer doucement et sans se compromettre, dans le public, l'idée que Riel n'était pas une victime, et de préparer les esprits à se dire, le lendemain du jour où on l'aurait assassiné, «que somme toute, on avait bien pu avoir raison.»
Ce but n'a pas été atteint. Les inspirateurs de cette odieuse campagne sont des renégats, qui ont si bien oublié les traditions de leur race, qu'ils ne sont plus même capables de comprendre qu'il y a certaines infamies qu'on ne fait pas accepter à des Canadiens.
Mais, malheureusement, il y a un résultat immédiat qui a été atteint.
On n'a pas persuadé à nos compatriotes, pas plus aux conservateurs qu'aux libéraux, qu'il fallait pendre Riel.
Mais on a persuadé aux conservateurs, et notamment aux hommes politiques, que le gouvernement ne voulait pas qu'on s'occupât de l'affaire Riel:--que quiconque s'en occupait serait injurié comme MM. Lemieux et Fitzpatrick, dénoncé au public conservateur comme un libéral et comme un catholique suspect.
La Patriedu 19 novembre déclare que le 18, un certain nombre d'étudiants se sont rendus à laMinerve, où, ayant été reçus par M. Gélinas, ils l'ont officieusement prévenu que si laMinervecontinuait plus longtemps à trépigner sur le cadavre de Riel et à déshonorer le nom canadien, on ne pourrait pas répondre des suites de l'indignation publique.
D'après le même journal, M. Gélinas a répondu «qu'il le regrettait, mais qu'il n'y pouvait rien, queces articles étaient envoyés directement d'Ottawa et émanaient du gouvernement, que laMinerveétait obligée de les publier et que, si l'on en envoyait d'autres, elle serait obligée de les publier encore.»
Cet aveu est précieux à retenir.
Car il en résulte que toute la campagne de presse, dans laquelle on a cherché à faire croire qu'on désirait que Riel fut sauvé, tout en travaillant, en même temps, à le perdre dans l'estime publique, était directement inspirée par les ministres canadiens-français.
Il en résulte aussi, que depuis plusieurs mois, ces ministres étaient décidés à sacrifier Riel et qu'ils faisaient tromper odieusement le public, lorsque pour endormir l'opinion, tout en la préparant, ils laissaient donner en leur nom l'assurance que Riel ne serait pas pendu.
Par ce moyen, on parvint, jusqu'à la dernière heure, à empêcher toute démonstration des députés conservateurs à Ottawa. Le députés conservateurs au parlement local, qui jadis n'étaient pas aussi réservés, même dans les questions les touchant de moins près, se tinrent cois. Le gouvernement de Québec se désintéressa absolument de cette question nationale.
Les ministres étaient parvenus à faire le silence, sinon partout, au moins dans leur camp, et à éviter jusqu'aux représentations de leurs amis.
Pendant ce temps, M. Chapleau qui était encore en France y déclarait publiquement, ainsi qu'il l'a raconté plus tard à laGazette, quechercher à défendre Riel c'était l'attaquer lui-même,et M. J. Tassé, M. P. directeur de laMinerve, recevait la mission d'essayer de faire taire les journaux de Paris, comme on avait fait taire les conservateurs canadiens.
Pour se rendre digne de la confiance de ses chefs, M. J. Tassé écrivait officiellement auGauloiset à quatre autres journaux de Paris, deux lettres consacrées au développement d'un misérable sophisme, qui consiste à essayer de faire prendre la charge entre le gouvernement du Dominion et le peuple canadien-français, et à faire croire aux journaux de Paris que Riel n'a pas été condamné et exécuté par des orangistes, ennemis de notre race, mais par un gouvernement, des juges et des jurés qui auraient été, en cette circonstance, les représentant du sentiment canadien-français.
S'il y a en France quelques Français qui ait pu se laisser prendre à cette fourberie de bas étage, ils auront dû être singulièrement embarrassés, pour concilier les explications de M. J. Tassé, avec l'explosion de l'indignation et de la fureur publiques qui a accueilli l'annonce du meurtre de Riel, dans le Canada français tout entière, et dont le télégraphe leur a déjà fait connaître le caractère unanime et imposant.
Qu'est-il arrivé?
A la dernière heure, quatorze députés ont adressé à Sir John A. Macdonald la dépêche suivante:
Montréal, 13 novembre 1885.A SIR JOHN A. MACDONALD,K. G. C., OTTAWADans les circonstances, l'exécution de Louis Riel serait un acte decruauté dont nous repoussons la responsabilité.J. C. COURSOL, Député de Montréal-Est.ALPHONSE DESJARDINS, Député d'Hochelaga.D. GIROUARD, Député de Jacques-Cartier.P. VANASSE, Député de Yamaska.L. H. MASSUE, Député de Richelieu.F. DUPONT, Député de Bagot.A. L. DESAULNIERS, Député de Maskinongé.J. B. DAOUST, Député des Deux Montagnes.J. G. B. BERGERON, Député de Beauharnois.J. W. BAIN, Député de Soulanges.P. B. BENOIT, Député de ChamblyED. GUILBAULT, Député de Rouville.S. LABROSSE, Député de Prescott.L. L. L. DESAULNIERS, Député de St. Maurice.F. DUGAS, Député de Montcalm.
Montréal, 13 novembre 1885.A SIR JOHN A. MACDONALD,K. G. C., OTTAWADans les circonstances, l'exécution de Louis Riel serait un acte decruauté dont nous repoussons la responsabilité.J. C. COURSOL, Député de Montréal-Est.ALPHONSE DESJARDINS, Député d'Hochelaga.D. GIROUARD, Député de Jacques-Cartier.P. VANASSE, Député de Yamaska.L. H. MASSUE, Député de Richelieu.F. DUPONT, Député de Bagot.A. L. DESAULNIERS, Député de Maskinongé.J. B. DAOUST, Député des Deux Montagnes.J. G. B. BERGERON, Député de Beauharnois.J. W. BAIN, Député de Soulanges.P. B. BENOIT, Député de ChamblyED. GUILBAULT, Député de Rouville.S. LABROSSE, Député de Prescott.L. L. L. DESAULNIERS, Député de St. Maurice.F. DUGAS, Député de Montcalm.
Montréal, 13 novembre 1885.
A SIR JOHN A. MACDONALD,
K. G. C., OTTAWA
Dans les circonstances, l'exécution de Louis Riel serait un acte decruauté dont nous repoussons la responsabilité.
J. C. COURSOL, Député de Montréal-Est.
ALPHONSE DESJARDINS, Député d'Hochelaga.
D. GIROUARD, Député de Jacques-Cartier.
P. VANASSE, Député de Yamaska.
L. H. MASSUE, Député de Richelieu.
F. DUPONT, Député de Bagot.
A. L. DESAULNIERS, Député de Maskinongé.
J. B. DAOUST, Député des Deux Montagnes.
J. G. B. BERGERON, Député de Beauharnois.
J. W. BAIN, Député de Soulanges.
P. B. BENOIT, Député de Chambly
ED. GUILBAULT, Député de Rouville.
S. LABROSSE, Député de Prescott.
L. L. L. DESAULNIERS, Député de St. Maurice.
F. DUGAS, Député de Montcalm.
MM. Vanasse, Massue et Guilbault n'ont consenti à signer cette dépêche, qu'à la condition de retrancher du texte primitif une phrase dans laquelle Sir John A. Macdonald était prévenu que l'exécution de Riel emporterait de la part des signataires une rupture politique avec le gouvernement.
Même sous cette forme adoucie, M. le colonel Ouimet a produit plus tard une lettre particulière qu'il aurait adressée à Sir John, dans le même sens, mais avec des expressions encore moins comminatoires.
MM. Amyot, Lesage, McMillan, Hurteau, Taschereau, Gaudet, qui n'avaient pas eu le temps de se rendre à cette réunion convoquée à la dernière heure, ont signifié séparément leur protestation à Ottawa, avant le meurtre.
Il est malheureusement indubitable que si l'on s'était remué à temps, si l'on avait fait il y a un mois ce qui a été tenté le vendredi 13, le gouvernement n'aurait pas osé pendre Riel.
Nos députés ont été trompés.
Ils ont un moyen de prouver qu'ils n'ont été que dupes: c'est de remplir leur devoir et de ne pas consentir à être complices.
Leur devoir est tout tracé.
Il consiste à refuser désormais toute espèce de concours au gouvernement de Sir John A. Macdonald et aux trois Canadiens-français, dont la présence dans le cabinet rendu possible l'exécution de Riel.
Si quelqu'un d'entre eux tentait de s'y soustraire, l'opinion saurait à quoi s'en tenir sur son compte, et le lui rappellerait à une échéance prochaine.
L'exécution était fixée au 10 novembre. Les ministres s'étaient réunis pour statuer une dernière fois (ils le croyaient du moins) sur le sort de Riel; et ils avaient décidé A L'UNANIMITÉ, que ce qu'ils appellent la loi suivrait son cours.
Cette unanimité, que M. Chapleau a fait connaître plus tard (le vendredi 13), aux députés réunis à Montréal, est un fait aussi grave que douloureux.
Car elle prouve que les trois ministres canadiens-français ne s'étaient pas bornés à la faiblesse de subir la loi du plus fort, et à l'insigne lâcheté de conserver leur place dans un gouvernement que déclarait la guerre à leur nationalité.
Leur rôle n'avait pas été seulement passif. Leur complicité avait été agissante.
A la question de savoirsi Louis Riel serait pendu, MM. Langevin, Chapleau et Caron avaient répondu: OUI.
On sait maintenant sous l'influence de quels motifs cette odieuse décision a été prise.
D'une part, Sir John A. Macdonald avait décidé que Riel paierait de sa tête le crime d'avoir révélé au monde les infamies de l'administration du Nord-Ouest, et il mettait maintien de cette résolution une obstination sénile.
D'autre part, M. Mackenzie Bowell, l'ex-grand maître des orangistes, était revenu, il y a environ un mois, d'un voyage auprès de ses constituants. D'après des informations de source sûre, il aurait été très sérieusement effrayé de leur disposition d'esprit; et à son retour, il aurait dit à Sir John A. Macdonald qu'il fallait à tout prix satisfaire les orangistes ou renoncer à leurs concours.
On peut considérer les renseignements de M. Mackenzie Bowell, comme ayant eu un considérable et pernicieuse influence sur l'issue fatale du drame de Regina.
Mais il ne suffisait pas de faire mourir un prisonnier désarmé et sans défense; il fallait s'occuper de prévenir dans le Canada français et notamment à Montréal les effets de la fureur populaire.
Que le gouvernement ne dise pas qu'il ignorait les véritables sentiments de la population canadienne. Il se trompait, sans doute, sur la possibilité de remonter le courant; mais il était informé d'une façon si exacte de l'existence de ce courant, qu'il avait pris des mesures pour détourner l'attention et pour diriger d'un autre côté la colère du peuple.
Dans la persuasion que l'exécution de Riel aurait lieu le 10 novembre, on avait résolu d'éviter qu'il y eut, le 10 novembre, une émeute à Montréal contre le gouvernement; et comme mesure de précaution, on n'avait rien trouvé de mieux que d'occuper le peuple, en soudoyant pour le 6 ou le 7 du même mois, une autre émeute, contre M. Beaugrand, maire de Montréal, et ennemi, connu du gouvernement.
Nous n'avons pas à rappeler ici, dans quelles circonstances, un mandat d'arrestation avait été dirigé contre l'ouvrier Gagnon, pour avoir tiré sur la police chargée d'exécuter dans son domicile une mesure d'isolement, prescrite par le bureau de santé. M. Beaugrand, redoutant, non sans raison, un nouveau conflit entre Gagnon et la police, et voulant prévenir autant que possible toute cause d'émotion ou de trouble dans la rue, n'avait pas hésité à se rendre lui-même, avec douze agents, dans ce lieu infesté par la picote, pour assurer l'exécution pacifique du mandat judiciaire.
Cet acte qui, dans tous les cas, révélait au moins, dans le maire de Montréal, un homme assez courageux, pour payer de sa personne et pour s'exposer à la fois à des coups de fusil, à l'épidémie et au mécontentement des adversaires du règlement sanitaire, avait été diversement apprécié. Il avait même été fortement blâmé par une partie de la population ouvrière canadienne-française, très-hostile à la vaccination et à l'isolement.
Toutefois, le mécontentement de la première heure commençait déjà à s'apaiser, lorsque les hommes qui avaient résolu de sacrifier Riel aux orangistes, résolurent d'exploiter le terrible fléau que pèse sur la cité de Montréal, en soulevant les passions de la foule contre le maire et contre le bureau de santé et en poussant ouvertement à la révolte contre l'application des règlements sanitaires.
Le jour de l'ouverture de cette campagne, (jeudi 6 novembre), coïncidait avec l'arrivée à Montréal d'un employé du gouvernement à Ottawa, qui passait à tort ou à raison pour collaborer aux frais du gouvernement à laMinerveet pour apporter à laMinerveet auMondeles instructions des ministres.
C'est alors que parurent dans laMinerveet dans leMondedes articles actuellement déférés à la justice, dont la violence dépasse l'imagination et dans lesquels l'incitation à la guerre civile est patente. En même temps, un placard plus incendiaire, s'il est possible, sortait de l'imprimerie duMonde, et était distribué dans la classe ouvrière à un nombre incalculable d'exemplaires.
On ne peut prévoir quelle eut été, sur une population inflammable, la conséquence de cet appel aux passions si, à l'exception duMondeet de laMinerve, tous les journaux conservateurs aussi bien que libéraux, tous les corps publics et tous les bons citoyens ne s'étaient mis résolument en travers d'un mouvement aussi dangereux pour la paix publique que pour le succès de la lutte contre l'épidémie.
Mais les meurtriers de Riel ne se souciaient ni de la paix publique, ni de l'épidémie qui décime Montréal. Ils voulaient étouffer le bruit de l'exécution de Riel sous un autre bruit, couper en deux la population canadienne-française de Montréal; et à la veille d'un deuil national, ils ne reculaient devant aucune infamie, pour essayer de ruiner auprès du peuple l'influence d'un maire libéral.
L'exécution de Riel n'eut pas lieu le 10 novembre.
A la dernière heure, on apprit qu'un nouveau sursis de six jours était accordé au condamné.
Faut il direaccordé, quand en face de la résolution implacablement prise, ce sursis n'était qu'une souffrance de plus, un raffinement de cruauté, une agonie d'une semaine?
On affirme que le gouvernement ne s'était pas souvenu à temps, pour faire parvenir un exprès à Regina, de la disposition de la loi, selon laquelle nulle exécution capitale ne peut avoir lieu dans le Nord-Ouest, sans que le shérif air reçu à cet effet un warrant signé du gouverneur-général en conseil.
C'est pour permettre aux ministres de réparer ce vice de procédure, que le sursis aurait été prononcé.
Le condamné pouvait-il être exécuté, à la suite de cette erreur et de ce dernier sursis qui équivalait, en fait, à un rétablissement de la peine de la torture?
Lorsqu'on apprit que telle était en effet l'intention des ministres, un long cri d'horreur s'éleva, même dans la population anglaise, contre ce nouvel acte d'inhumanité sans précédent chez les peuples civilisés.
Il y a quatre ans, un Irlandais reconnu coupable de meurtre avait été condamné à mort. Une délégation de ses compatriotes vint trouver Sir John A. Macdonald pour solliciter sa grâce.
Elle offrait d'apporter la preuve que le condamné était atteint non-seulement de folie individuelle, mais de folie héréditaire, que son père avait été atteint au même âge que lui et était mort mou, que son aïeule avait été victime de cette terrible maladie et que par conséquent le condamné n'était pas responsable de ses actes.
Sir John A. Macdonald n'ayant pas cru pouvoir se rendre aux arguments que les Irlandais faisaient valoir auprès de lui pour obtenir la grâce de leur compatriote, ceux-ci lui demandèrent au moins d'accorder un sursis de quelques jours, en se faisant forts de compléter leur preuve dans l'intervalle.
Mais Sir John A. Macdonald répondit--cette fois avec raison--que n'étant pas sûr d'accorder la grâce, il ne pouvait pas accorder de sursis, parce que ce serait trop cruel, et que, si le condamné était exécuté plus tard, son exécution deviendrait un véritable meurtre.
Que penser alors, de la froide cruauté, avec laquelle on imposait à Riel un dernier sursis de six jours,--non pas même pour délivrer de son sort, mais pour réparer un vice de procédure?
Ce sursis était le quatrième.
Richardson avait fixé, une première fois, l'exécution au 18 septembre, sachant très bien que ce délai serait insuffisant pour l'appel.
Un second sursis, qui ne pouvait pas laisser au conseil privé le temps de se réunir, avait été accordé jusqu'au 16 octobre.
Un troisième sursis avait ajourné l'exécution au 10 novembre.
Le meurtre était maintenant reporté au 16, par suite d'un oubli de la loi...!
Mais à côté de Riel, il y avait deux femmes.
C'est sur elles que s'est manifestée la férocité de cette succession de sursis, qui leur ont fait subir plusieurs mort.
La mère de Louis Riel, une noble femme, la veuve du patriote de 1847, est devenue folle.
Mme Louis Riel était enceinte.
Quelle situation, et que de poignantes douleurs!
Elle est accouchée, il y a quelques jours d'un enfant qui n'a vécu que deux ou trois heures!
Pauvre petit! Déjà il avait trop souffert avant de naître. Les douleurs de sa mère avaient tari en lui les sources de la vie.
Qui donc est responsable de la mort de cet orphelin, qui n'aura pas même connu le sourire de sa mère, et dont les caresses n'auront pas pu soulager les larmes de cette veuve infortunée?
Ah! Il est commode, quand on siège à Ottawa, dans un ministère auquel on se cramponne par la fourberie et la trahison, de se dire que, pour rester quelques semaines encore au pouvoir, on peut bien consentir à ce que Sir John A. Macdonald se passe le plaisir de voir se balancer la tête d'un ennemi au bot d'un gibet!
--Qu'est-ce que cela, la vie d'un homme, a dit laMinerve? Qu'est-ce que cela, quand le meurtre de cet homme est l'enjeu d'une partie électorale, dont on a longuement calculé le point fort et le point faible, et quand on se croit assuré de l'impunité?
Oui! mais cet homme n'était pas seul!
Il avait une femme dont la vie est empoisonnée; une mère dont le cerveau n'a pas résisté à la douleur!
Il avait des enfants en bas âge, que ce meurtre a rendus orphelins!
Il attendait un dernier né qui n'a pas pu survivre aux tortures de sa mère!
L'enfant est mort! L'aïeule est devenue folle! La tête du père s'est balancée au gibet!
Les bourreaux ont été plus durs et plus cruels que la loi du Nord-Ouest elle même!
Pourtant, avant de céder au sentiment de réprobation indignée qui n'allait pas tarder à s'emparer de tous les coeurs, le peuple canadien était destiné, lui aussi, à subir une épreuve préparatoire.
Le jeudi 12 novembre,--alors que le public n'était pas encore fixé sur le sort de Riel,--on apprit avec stupeur, qu'un banquet organisé avant le sursis et destiné, dans l'intention des organisateurs, à tomber le lendemain même de la mort de Riel, avait eu lieu le mercredi 22, à Winnipeg en présence de deux ministres. L'un d'eux, un Canadien-français, Sir A. P. Caron, ministre de la milice, avait trinqué avec des orangistes à la mort de Riel! L'autre, M. White, avait voué Riel à l'indignation publique!
Nous empruntons à un journal anglais, leMontreal Heraldl'expression éloquente de l'indicible dégoût provoqué dans toutes les classes de la population, sans distinction de partis ni de races, par cette hideuse bombance:
Un prisonnier politique sous le coup d'une sentence de mort est dans la prison de Regina. L'exécution a été retardée temporairement. Un banquet est organisé à Winnipeg. Les partisans du gouvernement, mécontents du sursis qu'il a accordé de son chef, déclarent que pour cette raison, ils n'assisteront pas au banquet. Un journal ministériel de Winnipeg, pour assurer le succès du banquet de leurs partisans et ramener les récalcitrants, publie le lendemain un article double-interligné annonçant que les deux ministres, MM. White et Caron, seront présents pour annoncer que la sentence de mort prononcée contre le prisonnier politique sera certainement exécutée. Les partisans satisfaits de cette déclaration accoururent en foule au banquet qui, au lieu d'être un fiasco, eut un immense succès. Les ministres s'y rendirent et exécutèrent l'étrange corvée qui leur était imposée par le zèle des partisans. Sir Adolphe Caron, ministre de la milice annonçaqu'il n'avait aucune sympathie pour les traîtres et que la justice suivrait son cours.M. Thomas Whitevoua Riel à l'exécration publique. On nous assure que ces expressions furent reçues avec de bruyantes manifestations de joie. Qui pourrait en douter? En égard à ces déclarations, le banquet eut un grand succès. Le comité, au lieu d'être en déficit, n'a eu aucune difficulté à amarrer les deux bouts.Voilà un emploi nouveau pour les membres du cabinet, et les instincts chevaleresque de notre âge et de notre race sont illustrés d'une manière aussi nouvelle que bizarre; les affaires d'état les plus solennelles peuvent être traitées de la même manière qu'un caucus de faubourg; et c'est au milieu de l'excitation tumultueuse des bouteilles de champagne que le gouvernement de notre pays rend des arrêts redoutables de vie et de mort. Cela peut être considéré par des partisans comme étant l'idéal de l'homme d'état, mais nous croyons que des gens sérieux et sages qui le considèrent ainsi, seront rares et bien espacés, et que la grande majorité des Canadiens qui parleront de la moralité de ce spectacle exprimeront l'espoir, pour l'honneur de notre civilisation tant vantée, qu'il ne se renouvellera plus.En somme, le prisonnier de Regina avec ses membres enchaînés, son intelligence égarée, sa vie ne tenant qu'à un fil, est, selon nous, plus digne de respect et de sympathie que cette exhibition de partisans féroces de Winnipeg, que cette indigne prostitution des fonctions ministérielles. L'idée d'exploiter la sauvagerie des partisans pour forcer la main au gouvernement et assurer les dépenses d'un dîner, quand l'homme contre lequel ce mouvement est dirigé doit souffrir l'équivalant de l'agonie même, démontre une dépravation diabolique tellement inouïe qu'on ne saurait trouver aucun précédent dans un pays civilisé.
Un prisonnier politique sous le coup d'une sentence de mort est dans la prison de Regina. L'exécution a été retardée temporairement. Un banquet est organisé à Winnipeg. Les partisans du gouvernement, mécontents du sursis qu'il a accordé de son chef, déclarent que pour cette raison, ils n'assisteront pas au banquet. Un journal ministériel de Winnipeg, pour assurer le succès du banquet de leurs partisans et ramener les récalcitrants, publie le lendemain un article double-interligné annonçant que les deux ministres, MM. White et Caron, seront présents pour annoncer que la sentence de mort prononcée contre le prisonnier politique sera certainement exécutée. Les partisans satisfaits de cette déclaration accoururent en foule au banquet qui, au lieu d'être un fiasco, eut un immense succès. Les ministres s'y rendirent et exécutèrent l'étrange corvée qui leur était imposée par le zèle des partisans. Sir Adolphe Caron, ministre de la milice annonçaqu'il n'avait aucune sympathie pour les traîtres et que la justice suivrait son cours.M. Thomas Whitevoua Riel à l'exécration publique. On nous assure que ces expressions furent reçues avec de bruyantes manifestations de joie. Qui pourrait en douter? En égard à ces déclarations, le banquet eut un grand succès. Le comité, au lieu d'être en déficit, n'a eu aucune difficulté à amarrer les deux bouts.
Voilà un emploi nouveau pour les membres du cabinet, et les instincts chevaleresque de notre âge et de notre race sont illustrés d'une manière aussi nouvelle que bizarre; les affaires d'état les plus solennelles peuvent être traitées de la même manière qu'un caucus de faubourg; et c'est au milieu de l'excitation tumultueuse des bouteilles de champagne que le gouvernement de notre pays rend des arrêts redoutables de vie et de mort. Cela peut être considéré par des partisans comme étant l'idéal de l'homme d'état, mais nous croyons que des gens sérieux et sages qui le considèrent ainsi, seront rares et bien espacés, et que la grande majorité des Canadiens qui parleront de la moralité de ce spectacle exprimeront l'espoir, pour l'honneur de notre civilisation tant vantée, qu'il ne se renouvellera plus.
En somme, le prisonnier de Regina avec ses membres enchaînés, son intelligence égarée, sa vie ne tenant qu'à un fil, est, selon nous, plus digne de respect et de sympathie que cette exhibition de partisans féroces de Winnipeg, que cette indigne prostitution des fonctions ministérielles. L'idée d'exploiter la sauvagerie des partisans pour forcer la main au gouvernement et assurer les dépenses d'un dîner, quand l'homme contre lequel ce mouvement est dirigé doit souffrir l'équivalant de l'agonie même, démontre une dépravation diabolique tellement inouïe qu'on ne saurait trouver aucun précédent dans un pays civilisé.
Il y avait longtemps que Sir A. P. Caron avait renié sa race et la langue de ses ancêtres. On ne prévoyait pas qu'il pousserait l'ignominie jusqu'à s'en vanter dans un banquet de cannibales. Mais cela même, en portant le dégoût à son comble, ne surprit pas autrement ceux qui le connaissaient. On ne savait pas ce qu'il pouvait faire, mais on le savait bon à tout faire pour un hochet ou des faveurs.