Je devais la revoir bien souvent encore, cette grande fille souple, aux jambes longues, et qui avait des yeux d’homme. Vous avez peut-être remarqué ? à Paris, maintenant, parmi les filles du peuple, il en est beaucoup qui ont ces yeux-là. Ce n’est pas le regard de celles qui vendent du plaisir, comme elles peuvent, dans la rue ou ailleurs : insolent, lascif ou traqué, parce qu’il y a les autres femmes, qui leur en veulent, et les hommes, qu’il faut prendre, et « les mœurs », qu’il faut fuir. Pas davantage l’air des femmes qui ont un mari, ou même un homme, tout simplement, et qui sont heureuses ou malheureuses comme ça. C’est quelque chose d’autre, de viril, je vous dis, où il entre beaucoup de franchise, de décision, de liberté, mais très peu d’innocence et nulle soumission. Depuis quarante ans, la France a fait de nouveaux hommes et de nouvelles femmes, qui ont d’autres qualités, d’autres défauts — pour les vices et les vertus, je crains bien que ce ne soient toujours les mêmes, depuis l’aurore de l’humanité — que ceux de jadis, qui sont morts, et nous-mêmes. Et nous ne savons pas les voir, et nous ne savons pas leur parler : nous à cette heure presque leurs aïeux, et qui restons leurs guides. C’est une situation qui devient un peu dangereuse.
Celle-là avait choisi Barnavaux, et Barnavaux l’avait choisie. C’est tout. Les usages de leur monde exigeaient qu’ils n’en fissent pas grand bruit, eussent l’air de trouver cela bien simple.On ne doit pasmontrer qu’on est émerveillé, renouvelé, rajeuni par le sentiment le plus éternellement jeune qui soit au monde : le vieil amour immortel. Ça commence à se démoder, cette ingénuité, même dans le peuple. Il y avait jadis bien plus de couples qu’aujourd’hui, qui dans les rues nocturnes s’en allaient les bras lacés autour de la taille, à tout petits pas, ne quittant pas leur étreinte si quelque inconnu venait à leur rencontre. Maintenant, presque tout de suite, il faut que les amants fassent de vieux ménages, très décents.
D’ailleurs, ils ne furent pas si vite amants. La cour que Barnavaux fit à Louise, dont je ne sus le nom de famille que beaucoup plus tard — elle n’avait pas songé à me le dire, je n’avais pas pensé à le lui demander — la façon dont Louise agréa ces avances eurent une apparence discrète. Je me fusse cru, en vérité, chez des gens du monde. Et ceci encore prouve qu’étant un très vieux peuple, nous sommes en train de faire un peuple d’aristocrates, de quarante millions d’aristocrates ayant tous leur fierté, leurs besoins de loisirs, leurs élans retenus, leurs réticences. Il n’y a qu’une chose qui voile ce phénomène : la mauvaise éducation, les rudes paroles, une obscénité qui n’a pas l’excuse d’être inconsciente : mais des aristocrates peuvent être mal élevés, cela s’est vu. Et ce qui était bien aristocratique encore, c’est la conviction intime, naïve et tout à fait irraisonnée, que Louise partageait avec Barnavaux, d’être du même rang que n’importe qui, en France, et d’un rang supérieur à tous les étrangers. Chez Barnavaux, rien de plus naturel. Il avait passé sa vie à dominer, il avait été « un blanc » aux colonies, et armé. Donc une espèce de chevalier. Mais Louise ne pensait pas différemment, cette Louise qui allait le soir retrouver des anarchistes à l’Université Populaire. Et c’est même pour ça qu’elle y allait ! On y nourrissait sa fierté, on y affirmait ses droits méconnus. Singulière conséquence des enseignements humanitaires ou « individualistes » de bons rêveurs bourgeois ou d’autodidactes déséquilibrés : elle n’avait fait que prendre une conscience excessive de sa valeur, elle avait collectionné des titres de noblesse, et recueilli cette idée, maintenant celle de tous les Français, auparavant celle des seuls gentilshommes, que l’État, le gouvernement — jadis on eut dit le Roi, c’est toute la différence — lui devait quelque chose, à raison de sa qualité. Mais en attendant, comme elle ne recevait rien, elle travaillait « dans les porte-monnaie », dix heures par jour, invariablement gaie, infatigable et brave. Et si elle avait joui d’une prébende, elle eût travaillé tout de même, par besoin d’activité, désir d’être mieux, âpre volonté de ne rien devoir à personne, pas même à Barnavaux. Dans la bourgeoisie et chez les paysans, les femmes ont une dot. Dans le peuple ouvrier, elles peinent pour gagner leur vie. Et le résultat est toujours le même : c’est que, dans aucun pays, elles ne sont, plus que chez nous, les égales de l’homme.
La pudeur de Louise, ou plutôt son effroi du mâle, mais aussi son désir, étaient des sentiments instinctifs. Elle reculait le moment inévitable, donnant pour raison qu’alors elle devrait quitter sa famille, avoir une chambre, un lit, des meubles, un « chez soi » ; et qu’il fallait de l’argent. Mais je l’entendis confier à une amie : « Il faut ça, oui, il faut tout ça ! Mais si ça ne s’arrange pas avant deux mois, ça sera n’importe comment ! » Pourtant, quand Barnavaux parlait de ses économies, de sa prime de rengagement, elle refusait d’écouter. Et je crus longtemps que c’était sa virginité seule, sa peureuse virginité qui se défendait : ce n’était pas si simple ! Il n’y a pas une femme, ni même un homme au monde, qui soit devenu absolument comme une bête. Nous le saurions mieux, si nous n’étions gâtés par cent ans de littérature anti-humaine.
Je le vis bien, le jour où la si petite chose, qui est si grande, et dont il ne faut pas rire, advint. Et elle advint, comme d’ordinaire, pour des motifs apparents, purement extérieurs. Barnavaux, jusque-là caserné à la Nouvelle-France, fut envoyé avec sa compagnie au fort de Palaiseau. Éloignés l’un de l’autre, se voyant moins souvent, ils éprouvèrent le besoin irrésistible de se voir autrement. Un jour, au rendez-vous que nous avions pris tous trois boulevard Montparnasse, Barnavaux annonça, poussant Louise devant moi :
— Madame Barnavaux !
Telle fut sa délicatesse. J’écris cette phrase sans ironie. Aux colonies, il eût ajouté bien d’autres choses. Mais Louise baissa les yeux : ils avaient perdu leur regard d’homme.
Et plus tard elle me dit : « Je ne croyais pas que c’était si peu — et si peu de chose, comme ça… on devrait être mariés, voyez-vous ! » Ce fut là toute sa plainte, que je n’entendis jamais plus. Mais je conçus que les milliers d’années d’efforts patients faits par la femme pour assurer son bonheur, et la vie de ses enfants, de foi religieuse, aussi, n’ont pas été en vain et, qu’ils se trompent, ceux qui ne veulent pas en tenir compte.
Barnavaux, lui aussi, n’était plus le même. Il prenait encore un air dégagé, en parlant de Louise, il tâchait de garder sa vieille voix, sa voix de là-bas, pour dire : « ma mousso » ou « ma congaye » : mais Louise n’était ni une mousso noire, ni une congaye jaune, il le savait bien. C’était une blanche, et il la respectait. Même il la respectait plus que n’eût fait un autre, un autre qui n’aurait pas vu le monde, et possédé de petites esclaves. Il avait conscience de ce qu’elle était : une femme de son sang. Il en était ému ; sa figure changeait devant elle. Et le sol, en même temps que la femme, l’avaient reconquis : il avait peur de repartir.
Cependant, il savait bien qu’il repartirait. Elle n’en doutait pas davantage. Voilà pourquoi, courageusement, ils ne parlaient jamais d’avenir. Lui disait seulement.
— Si je savais un métier, bon Dieu !…