IVPOUR MILLE PIASTRES

Ti-Soï savait très bien où on le conduisait : la veille même, on l’avait fait sortir de prison, la cangue au cou, pour creuser sa tombe. C’est un usage qui existe encore, au Tonkin ; quand un homme a été condamné à mourir par le tribunal indigène, suivant la loi des ancêtres, il creuse lui-même sa tombe, aidé par quelques compagnons de geôle, la canha-pha où on est nourri, par indulgence merveilleuse, aux frais du gouvernement. Donc, Ti-Soï n’avait pas trouvé ça extraordinaire ni méchant. Seulement, il savait ce qui allait lui arriver. Mais une grande indifférence lui était venue. C’est peut-être une erreur des civilisés de croire qu’en diminuant la durée de l’attente on atténue les affres de la fin. Et si c’était le contraire ? S’il fallait à l’âme, à l’esprit, au cerveau, dites comme vous voudrez, du temps pour s’habituer, au corps une espèce de fatigue et d’ennui ? De connaître d’avance un sort inévitable, cela dissout mystérieusement l’envie même d’y échapper. On est plus pareil à ceux qui meurent naturellement, on est plus usé, on s’abandonne, on ne vit plus qu’à demi et ailleurs, comme un malade chrétien quand il a reçu l’absolution, la communion, les saintes huiles. C’est ça qu’il faut ! Et sans doute c’est là qu’il faut chercher la cause de l’insensibilité apparente des condamnés annamites : car s’ils peuvent échapper à un danger dans une bataille, un incendie, un naufrage, regardez-les : ils ont plus peur que nous, ils claquent des dents, ils ont l’air lâche ! Tandis qu’ils sont braves à l’heure suprême, où nous ne le sommes point.

Ti-Soï portait donc d’un pas très doux la tête que le bourreau allait faire sauter. Pourtant, il le voyait très bien, le bourreau, qui marchait tout seul derrière le crieur chargé d’annoncer, dans une trompe mugissante, les crimes et la condamnation de ce nommé Ti-Soï, pirate, rebelle et contrebandier : c’était un homme en souquenille rouge, aux belles jambes nues bien musclées, petit, mais fort, avec un gros cou, et qui appuyait sur son épaule un énorme sabre au large fer ; et la poignée ronde de ce sabre était garnie de cordelettes vertes pour qu’elle fût mieux à la main.

C’est ainsi qu’allait Ti-Soï. L’escorte de tirailleurs annamites était guêtrée de bandes de toile jaune, habillée de kaki ; sous les chignons noirs et les chapeaux pointus, elle avait l’air d’une troupe de femmes costumées pour une pantomime de cirque, ou de gamins vicieux. Puis c’était le juge mandarin, très beau, très grave, vêtu d’une dalmatique violette comme une espèce d’évêque, assis sous un parasol vert, suivi de ses porteurs de pipes et de ses gardes, dont les blouses carrées proclamaient, en caractères chinois, tout écarlates, le nom et les titres de monseigneur leur maître. Des pavillons claquaient, rouges, bleus et jaunes ; des gongs envoyaient dans l’air des notes profondes, qui rendaient fou. Et à droite et à gauche, de chaque côté de la route plate, gorgées d’une eau invisible, jusqu’à l’horizon brillaient les rizières encore jeunes.

Elles étaient d’un vert très tendre, monotone, mais plaisant. Parfois, dans un fossé, des femmes barbotaient, sondant avec des nasses de jonc tressé la boue poissonneuse. Elles y entraient presque jusqu’au col, puis, au son de la trompe terrible, en ressortaient couvertes d’une cuirasse de fange fraîche, couleur d’or. Et elles accouraient pour dévisager le prisonnier. Mais elles gardaient le silence, leur curiosité ne se traduisait que par un empressement un peu indiscret, et Ti-Soï, que l’une d’elles gênait pour marcher droit, dit poliment :

— Excusez le tout petit, vénérable dame !

Il avait salué en rapprochant les deux poings sur la poitrine, et elle lui rendit son salut. Ti-Soï avait fait ça sans y penser. Il ne faisait plus que les gestes qu’on lui avait enseignés quand il était petit.

Le cortège s’arrêta près de la tombe vide.

On ne pouvait pas couper la tête à Ti-Soï tant qu’il avait le cou pris dans la cangue : une chose faite comme deux barreaux d’échelle, avec les montants. Alors, le bourreau se mit en devoir de couper un de ces barreaux avec un matchète, une espèce de grand poignard dont il aiguisa le fil contre son sabre, à la façon d’un maître d’hôtel qui frotte son couteau à découper contre un autre. Cette opération dura longtemps parce que le bois était très dur.

Barnavaux fumait une cigarette, sans rien dire. Il vit que j’étais tout pâle.

— Voulez-vous partir ? me dit-il. Ça n’est pas propre, hein ?

Mais à ce moment la figure de Ti-Soï s’éclaira. Il regardait une jeune femme qui s’était mise sur son passage. Elle avait deux chaînettes au cou, l’une de perles d’ambre, l’autre de perles d’argent, et sa tunique bleue était toute neuve, comme pour une noce. Cette race annamite a quelque chose de tellement frêle que si les hommes ont l’air de femmes, les femmes ont l’air d’enfants. Celle-là se prosterna cinq fois devant le condamné, mais sans qu’un trait de sa figure remuât. Il s’agitait pourtant peut-être beaucoup de sentiments dans sa poitrine, mais elle ne devait à ce moment manifester que le respect. C’était un salut rituel, ça se voyait. Ti-Soï, au contraire, mit la main sur cette tête prosternée, en souriant.

Barnavaux siffla.

— Qu’est-ce qu’il y a ? demandai-je.

— Ça n’est pas ordinaire, dit Barnavaux entre ses dents. Non, ça n’est pas ordinaire ! Cette femme, c’est Ti-Haï, sacongaye, sa femme, et c’est elle qui l’a livré.

— Celle qui a touché les mille piastres de la mise à prix ? fis-je stupéfait.

— Oui, dit Barnavaux.

Le bourreau travaillait toujours à couper la cangue, et Ti-Soï l’aidait. Je veux dire qu’il faisait tout son possible pour ne pas le gêner : il avait tout naturellement peur que le matchète ne lui fît mal. Si vous avez jamais vu, en France, la soumission craintive d’un futur guillotiné quand on échancre le col de sa chemise, vous comprendrez ce que je veux dire. Tout près de lui, l’aide du bourreau planta un piquet en terre. Je vis plus tard à quoi servait le piquet.

— C’est des choses, dit Barnavaux, qui ne sont pas compréhensibles. Pour mille piastres, — ça fait deux mille cinq cents francs, — elle a livré son homme, la garce ! Et la voilà maintenant qui lui fait deslaïsavec des colliers, unkékouanneuf, tout un fourniment qu’il va payer d’un coup de sabre sur la nuque. Et il a l’air de trouver ça tout naturel, il rigole, il ne pense même plus à sa mort quand il la regarde !

Il prononça, découragé de réfléchir :

— On ne voit ça que chez les sauvages !

Alors, Hiêp, un vieuxlinh-cô, c’est-à-dire un cavalier de la milice, un homme qui comprenait le français parce qu’il avait rengagé deux fois, osa dire d’un air de blâme :

— Y en a toi t’ fout’ dedans. Congaye Ti-Soï beaucouptot.

D’ordinaire, il était déjà tout pareil, à cause des rides qu’il avait par toute la figure, et de son chignon qui grisonnait sous son casque, à une vieille femme ; et à ce moment il avait l’air, en parlant, d’une dévote à qui on dit du mal du bon Dieu, à la sortie de la messe. Il était scandalisé.

— Qu’est-ce qu’il dit ? demandai-je.

— Il dit, parbleu ! traduisit Barnavaux avec répugnance, que je me trompe et que la femme à Ti-Soï est très chic. L’opinion est pour elle, du reste. On ne la traite pas comme unenha-quoué, — une paysanne. C’est une dame. Regardez !

C’était vrai : il y avait autour d’elle une atmosphère de déférence.

— C’est qu’elle est riche ! expliqua Barnavaux : elle a les mille piastres. Sale peuple !

Alors, Hiêp parla encore :

— Toi pas connaisse, dit-il, et vous, les blancs, personne y en a connaisse. Congaye Ti-Soï, beaucouptot, même chose madame Bouddha (il voulait dire semblable à une déesse). Faire pirate, avant, dans Tonkin, y avait beaucoup bon : gagner sapèques, gagner piastres. Nhaquoués donner riz, poissons, et la-bouzie (des bougies), et le thé, et pétrole-la-lampe. Mandarins donner galette et cartouces fusil. Maintenant, y a pas bon, y a pas gagner. Mauvais, mauvais !

— Je sais ça, dit Barnavaux orgueilleusement : à cause des colonnes Larchant.

Il voulait parler des opérations militaires entamées depuis un an contre le pirate.

— Colonnes Larçant, répondit Hiêp, y a bon. Mais y a pas moyen beaucoup bon. Routes résident, y a bon, mais pas moyen beaucoup bon. Missionnaires, y a bon, mais pas moyen beaucoup bon. Mais tout ça ensemble, gagné beaucoup bon : pirate crevé la faim !

Lentement, je comprenais sa pensée : les colonnes qui avaient harcelé le pirate ; les routes, tracées par le résident, qui avaient permis aux colonnes de marcher plus rapidement, de resserrer les mailles du filet ; et les missionnaires, avec une discrétion patiente, sollicitant de leurs ouailles des renseignements, suggérant que puisque Ti-Soï n’était plus l’homme puissant, il devenait inutile de rien lui donner.

— Et Ti-Soï plus trouver moyen, continua Hiêp, pas moyen manger, pas moyen cartouces, pas moyen dormir, jamais moyen. Son ventre, même chose un trou ; jambes, bras, dos, même chose vieux mort sans viande (un squelette). Et grand écriteau cloué les arbres : « Vendre Ti-Soï, gagner mille piastres. » Qui ça, gagner mille piastres ? Nguyen-Tich, Huong-Tri-Phu, Luong-Tam-Ky ? Beaucoup mauvais, tout ça des salauds, ennemis Ti-Soï.

» Alors, Ti-Soï, un soir, entrer canha congaye (entrer dans la maison de sa femme). Ti-Haï, congaye, faire laïs, bien triste, bien contente. Et lui parler :

»  — Faire pirate, fini-foutu. Et qui ça gagner les mille piastres ? Nguyen-Tich, Huong-Tri-Phu, Luong-Tam-Ky : beaucoup salauds, beaucoup sales types. Mauvais… Où y en a l’ gosse ?

» Gosse Ti-Soï couché la natte, couché dormir : pitit, pitit, pas encore connaisse faire-marcher, pas connaisse faire-parler. Ti-Soï regarder l’ gosse, dire congaye :

»  — Toi y en a faire gagner lui mille piastres. Monnaie beaucoup bon pour l’autel des ancêtres !

» Alors, Ti-Haï, congaye, encore faire laïs, pleurer, et dire : « Moi, bien contente ! »

Barnavaux était un peu ému tout de même. Il me dit :

— Vous comprenez, maintenant ? Ils étaient de mèche, lui et elle.

Je ne répondis rien. C’était trop héroïque, trop au-dessus des paroles. Et Ti-Soï avait fait ça non pas pour sa femme, non pas pour son fils, mais pour son âme à lui, qui reviendrait plus heureuse dormir dans les tablettes d’un bel autel des ancêtres, bien entretenu, dans une maison riche.

La cangue était rompue. Par le milieu du corps, on attacha Ti-Soï, les mains derrière le dos, au piquet. Voilà pourquoi il y avait un piquet. Puis on lui déroula son chignon, le bourreau empoigna les cheveux noirs à pleine main. Le cou se tendit… Le bourreau tenait maintenant à deux mains son épée. Et il se balançait sur ses belles jambes…

— Han !

Le corps de Ti-Soï demeura debout, collé au piquet. Et deux jets, sortant des carotides, montèrent un instant, épanouies au-dessus du cou, dans l’air net.


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