Le jeune Chinois sortit de l’École des Sciences politiques, rue Saint-Guillaume. Il avait l’œil fin et bridé, ainsi qu’il convient à sa race, le nez à la fois plat et aquilin, et une longue natte qui, sortant de sa calotte de soie noire, dont le bouton de corail brillait comme une petite cerise, descendait bien droit sur sa belle tunique bleu ciel. Je le reconnus : c’était Li-Ouang, et je l’avais rencontré dans le monde, où il est apprécié, même des femmes. Les Chinois savent offrir les fleurs, parce qu’ils les aiment. Et celui-là est considéré comme une espèce d’objet rare et précieux. Dans chacune des maisons où il fréquente, la maîtresse de la maison dit, en parlant de lui : « Mon Chinois », comme elle ferait d’un vase ancien, de grande valeur, appartenant à la famille jaune.
Je le saluai amicalement, et il éleva les mains vers sa poitrine, à la mode de son pays, pour me rendre mon salut. Mais, apercevant à mes côtés Barnavaux, il eut presque un sourire et passa : les Chinois, même de nos jours, n’ont, on le sait, que peu d’estime pour le métier des armes ; et pour les simples soldats, ils les méprisent. Barnavaux s’en aperçut. Du bout de la langue, et d’un souffle léger, il lança la cigarette qu’il terminait dans le ruisseau.
— Qu’est-ce qu’il fait ici, cet oiseau-là ? demanda-t-il, rendant dédain pour dédain.
— Il suit des cours, répondis-je. On lui enseigne l’histoire de la civilisation en Europe, l’histoire de la formation des nationalités, celle de Napoléon Ieret le droit international, un tas de choses enfin, un tas de choses dont vous n’avez aucune idée, Barnavaux. Il est très intelligent.
Barnavaux haussa les épaules.
— Et vous faites « ami » avec lui, hein ? Et ces jeunes gens qui l’accompagnaient font aussi amis avec lui ? Il va aller au café et chez des femmes, et au théâtre. On le traite comme un Européen, quoi ?
— Pourquoi pas, répondis-je. Ne vous ai-je pas dit qu’il était très intelligent ? Il est aussi très bien élevé : il est à sa place partout. Qu’est-ce que ça vous fait ?
— Moi, fit Barnavaux, je m’en fous ! C’est idiot de traiter un Chinois comme un Européen : c’est idiot, je le répète. Mais je m’en fous ! Quand il reviendra dans son pays, il apprendra la différence. C’est parce que vous faites les gentils avec lui, parce que vous faites les imbéciles, qu’il se prend au sérieux. Mais, une fois là-bas, il saura ce que ça vaut, les politesses des blancs, les égards des blancs. Et c’est eux qui ont raison, ces blancs de là-bas, ça n’est pas vous ! Oui, oui, attendez : on va le remettre à sa place !
» J’en ai connu un, une fois… On l’avait bien reçu en France, on l’avait traîné partout, on le montrait partout : dans les fêtes du gouvernement, dans les dîners. On le faisait manger avec des femmes de ministres, ce singe ! C’est que vous n’avez l’idée de rien : tant qu’on n’aura pas fait tirer un congé à tous les Français dans les colonies, ils n’auront l’idée de rien… Alors, un jour, un député, un député très puissant, lui dit :
» Vous allez retourner en Chine. Sans doute vous passerez par Saïgon : il faut que vous visitiez une colonie française ! Eh bien, je vais vous donner des lettres signées de mon nom, avec mon cachet, et tout. Ça vous ouvrira toutes les portes.
» Et il les écrivit ; de belles lettres ! Et il les lui donna. Le Chinois les considéra avec respect, parce que ces gens-là, quand ils voient de l’écriture, c’est comme s’ils voyaient le bon Dieu, c’est même-chose-Bouddha ; il les mit au fond d’une belle malle toute neuve et s’embarqua sur un paquebot. Un paquebot français, des Messageries maritimes, je suppose : il n’y a que nous, pauvres bougres, qu’on colle sur des transports qui mettent trois mois à faire la route. Et il était plein, ce bateau, plein comme un œuf ! C’était l’automne, l’époque où on s’en retourne. Il avait pris des premières et on le mit dans une cabine à deux couchettes. Mais personne ne voulut de lui. Un Chinois, hein, un Chinois ! Est-ce que vous coucheriez avec un Chinois, vous, même vous ! Le commandant voulut lui faire partager la cabine d’un fonctionnaire français, un socialiste, dont la grand-mère était une négresse de La Guadeloupe ; mais le fonctionnaire protesta, en disant qu’on voulait outrager dans sa personne la majesté des Européens. A la fin, tout de même, il fut recueilli par un missionnaire. C’était un homme très bien, ce missionnaire. Il avait un « de » devant son nom, mais il expliqua qu’il ne pouvait pas faire de différence entre les Chinois et les blancs. C’était sous prétexte que même les Chinois ont une âme. Il dit aussi qu’il connaissait la famille, qui était une famille distinguée. Les missionnaires aiment à se faire des amis : ça les regarde.
» Et puis voilà : on vit Aden, où il n’y a rien que des aigles, des serpents qui sont mangés par les aigles et des Anglais qui crèvent de chaud. On vit Colombo — vous vous rappelez Colombo, où les hommes ont un peigne dans leur chignon, comme les femmes — et puis, à la fin, la rivière de Saïgon. Le Chinois respira l’odeur de la rivière ; elle lui gonfla les narines, cette odeur de vase des terres qui ont l’air de flotter, qui flottent quelquefois pour de bon, tout le long du fleuve ; des terres-éponges, qui surnagent comme des paquets de joncs, des espèces de radeaux qui verdoient ! Il se disait : « Je suis chez moi ! Je suis chez moi ! » Mais le bateau avançait, avançait toujours, dans cette eau vaseuse, doucement, bien doucement : vous le savez bien, qu’il y a des endroits où elle colle comme de la glu, et qu’il y a un grand vapeur, une fois, qui est resté là toute une année ; on avait semé du riz tout autour, on faisait jardin !… Tout à coup, voilà qu’il y eut un quai de bois, un sale quai de bois, à moitié bouffé par les tarets — et le Chinois vit la France !
» Oui, c’est bien la France qu’on retrouve à Saïgon. On peut blaguer les officiers de marine qui ont fait ça. Mais c’est beau, c’est grand, ça étonne, c’est comme une ville de chez nous, enfin, avec un théâtre, une église, des maisons à étages : on n’est pas chez les jaunes, on ne s’aperçoit pas qu’on est chez les jaunes ; de loin, c’est pareil Bordeaux, pareil un port de mer d’ici. Et même, c’est mieux ; tous les sales métiers, ça n’est pas les blancs qui les font. Des blancs qui se mettent déchargeurs de navires, ouvriers, coolies, quoi, quelle misère ! Là-bas, les blancs, c’est tous des rois !
» Sur le quai, il y avait des pousse-pousse, des petites charrettes à bras que tiraient d’autres singes de sa race. Le Chinois allait monter dans un de ces pousse-pousse comme un Européen, etmieux, sans se presser, comme un Chinois riche. Un Annamite lui mit la main sur l’épaule, un agent de police annamite, avec un sabre-baïonnette et tout ce qu’il faut pour le respect.
» — Y a pas bon ! il dit l’Annamite.
» — Quoi ? répond le Chinois.
» — Y a pas bon ! qu’il répète, l’agent de police. Y en a passer anthropométrie.
A ce moment, j’interrompis Barnavaux.
— Ah ! oui, je sais, fis-je.
On a introduit dans nos colonies d’Extrême-Orient les ingénieuses méthodes du docteur Bertillon, mais les Européens entrent comme ils veulent. Ils sont la race supérieure, et considérés comme inviolables et sans macule. Tandis que les Chinois, on s’en méfie. En France, on n’applique la méthode Bertillon qu’aux prévenus. En Indochine, on considère tous les Chinois comme des prévenus nés.
Barnavaux continua :
» — Bon ! Vous comprenez. On conduisit ce Chinois-là dans un bureau où il y avait déjà d’autres Chinois ; et un Annamite lui dit :
» — Toi y en a faire déshabiller tout nu,Maoulen. Vite !
» — Pour quoi faire ? il demanda, le Chinois de Paris.
» —Looksitatouazes, dit l’Annamite.
» Mais le Chinois ne comprenait que le bon français. Alors un employé blanc lui expliqua :
» — On vous dit de vous déshabiller pour qu’on prenne vos mensurations, qu’on note vos tatouages. Vous en avez, des tatouages, hein ?… Eh bien, qu’est-ce que vous attendez ! Déshabillez-vous, Nom de Dieu !
» Mais ça l’embêtait, ce Chinois, de se mettre tout nu devant une personne qui ne lui avait pas été présentée ; il n’en avait pas l’habitude. Alors, il se rappela les lettres que lui avait données le député.
» — Où sont-elles, tes lettres ? demanda l’employé blanc.
» — Dans ma malle ! dit-il.
» — Est-ce que tu crois, dit l’employé, qu’on peut attendre que tous les Chinois ouvrent leurs malles avant de les anthropométrer ?… Enlève ton caleçon, andouille !
» Et, comme il ne se dépêchait pas assez… Ça n’est pas la peine que je m’étende : la police se fait comprendre de la même façon dans tous les pays du monde. Le Chinois s’en aperçut.
» Alors il dit :
» — Je me rembarque ! Je me rembarque ! J’aime mieux retourner en Chine tout de suite !
» Il retourna en Chine, et il n’était pas content. Un Chinois, ça conserve sa rage encore bien plus longtemps que nous. Et celui-là, il avait été traité par les Français de Saïgon autrement que par ceux de Paris. Il avait vu la différence, et c’est ça qui lui rendait la salive si amère dans la bouche. Il alla trouver, à Pékin, un ministre de son pays, un grand ministre, je ne sais plus lequel. Mais il fut d’abord obligé de lui faire les laïs, de se mettre sept fois de suite à quatre pattes devant lui, le nez par terre ; et ça aussi lui prouva qu’il n’était plus en Europe. Quant au ministre, il trouvait que ce n’était pas encore le moment de se brouiller avec les gens de l’Ouest. Plus tard, on ne sait pas… Il réfléchit une petite minute et demanda :
» — Les lettres que tu as reçues étaient les lettres d’un grand mandarin français ?
» — Elles étaient d’un grand mandarin de France, c’est la vérité des vérités, dit le Chinois.
» — Et où les avais-tu serrées ? demanda encore le ministre.
» — Dans ma malle, répondit le Chinois.
» Alors le ministre lui dit d’une voix magnifique, comme sur le champ de manœuvres :
» — Sais-tu ce que tu es ?
» — Vous êtes mon père et ma mère ! dit le Chinois.
» — Tu es un œuf de tortue ! On te donne des lettres, un grand mandarin français te donne des lettres, et, au lieu de les garder sur ta poitrine, tu les mets dans ta malle, avec les vêtements qui doivent couvrir ton corps méprisable ? Tu l’avoues ?
» — Oui, dit le Chinois.
» — Eh bien, tu recevras mille coups de bâton.
» Le Chinois reçut les coups de bâton, conclut Barnavaux, et ça lui apprit qu’en Indochine, et même en Chine, un Chinoisne doit pasêtre traité comme un blanc. C’est la sagesse et la politique qui le veulent. Vous autres, vous n’en savez rien. Vous ne savez rien. »