C’était à cause de Müller. Barnavaux m’avait fait dire que le camarade était dans la peine, et qu’il lui fallait des distractions. Et je savais bien quelle genre de peine il pouvait avoir. Je l’avais déjà rencontré, on s’en souvient peut-être, sur la vaste terre : il avait toujours été sentimental, lui, et l’un de ceux que Barnavaux méprise. Mais enfin, voilà pourquoi, poussant un peu Louise, qui devenait lourde, nous avions été déjeuner, juste au-dessous du fort d’Issy, au cabaret de la mère Mahieu.
Devant nous, c’était la vallée de la Seine, depuis Saint-Cloud et le Mont-Valérien jusqu’à Paris. Tout conspire pour l’enlaidir, et elle est toujours belle, plus belle même que jamais, qu’aux temps sauvages où ses habitants n’étaient encore que des tribus farouches. Devant des arbres qui ne sont plus taillés, reste d’un vieux jardin massacré, des trains passent sur des arches hardies. Vers l’Ouest, sur deux rangées de collines, c’est un mélange tigré, barbare, étincelant, de maisons et de bois obstinés à vivre ; devant soi, des cheminées d’usine, une armée, une formidable armée de cheminées d’usine. Et les fonds sont si beaux, pourtant, il y a au pied de ces cheminées de si magiques taches bleues — des palissades peintes, quand on regarde — ces grands panaches gris se mêlaient si bien à la brume lumineuse, aux pommelures des nuées, ce jour-là, que rien au monde, aucun des plus beaux paysages que j’eusse vus sous le ciel, n’aurait pu me donner autant d’exaltation. On sentait aussi que c’était plein d’hommes.
Mais Müller ne disait rien. C’était un homme buté sur son ennui, il ne voulait pas faire attention aux plaisirs de l’existence. Quand on lui parlait, si c’était moi, il tombait dans des abîmes de timidité ; si c’était Barnavaux, il haussait les épaules. Et Barnavaux lui dit à la fin :
— Pourquoi tu t’es mis après cette femme-là, aussi ? Elle ne voulait pas de toi. La première chose, quand on se met après une femme, c’est de savoir si elle veut, si elle peut vouloir de vous. Mais chaque fois, tu es comme ça : tu te mets toujours sur celle qu’il ne faut pas.
Müller haussa encore une fois les épaules. Il avait l’air de dire qu’on ne fait pas comme on veut.
— Si, dit Barnavaux, on peut faire comme on veut. Il n’y a qu’à savoir s’y prendre à temps. Et c’est manquer de délicatesse, que de ne pas savoir. Moi…
Il s’arrêta une seconde, regardant Louise, et continua :
— Oui, moi, ça a failli m’arriver ! Et j’étais plus jeune que toi, j’avais plus de droit à ne pas savoir. C’est à la fin de mon premier congé, quand j’étais ordonnance d’Andral. On lui avait dit d’aller au bord de la mer, pour un de ses enfants, et comme ça toute la famille était partie pour Bray-Dunes, un petit village près de Dunkerque, juste à la frontière belge. J’ai vu des pays, depuis, vous savez si j’en ai vu ; et pourtant, celui-là, ça me fait encore quelque chose, d’y penser ! Rien n’y ressemble, à ce qui est ailleurs, ni la terre ni les gens. On dit qu’il y a longtemps, longtemps, un bateau italien s’est mis au plein sur la côte et que les naufragés sont restés là, mêlés aux femmes ; et depuis ça n’est plus des Belges, ça n’est plus des Flamands, c’est un peuple à part, qui n’est pas comme les autres. Et je crois qu’ils ont fait leurs maisons, leurs jardins, leurs champs, leurs canaux et leurs barques pour que ça leur plaise, pour que ça soit à leur idée. Tenez : il y a des maisons à volets verts partout en Flandres, et aussi propres, il y a des haies vives dans presque tous les pays du monde ; mais à Bray-Dunes, tous les samedis, sur ces grandes haies vertes, hautes comme des murs, on accroche tout ce qu’on a lavé, nettoyé, brossé : le linge blanc, les bardes rouges et bleues, la vaisselle d’étain frottée au sable. Et ça n’est pas fichu au hasard, c’est comme une revue d’équipement, oui, mais aussi comme une exposition de tableaux. Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ? On voyait ça : eh bien, on était ému !
» Les hommes ? Tout le temps que j’ai été là, je ne les ai pas vus. Dès le mois de mars ils vont à la pêche d’Islande, et ne reviennent qu’en août ou septembre. Il ne reste que les femmes, et alors, réfléchissez ! En comptant neuf mois, tout juste, ça met les naissances en mai ou juin. Et il n’y en a pas une qui manque à faire un petit. Aujourd’hui c’est Maria, demain c’est Jeanne ou Julie. Devant toutes les portes il y a des berceaux, et sur la route de l’église, bon Dieu ! c’est comme une procession, des femmes et encore des femmes, portant sur le dos une corbeille d’osier, avec un enfant qui dort ou qui crie, pour garniture. Mais après, hein, après ?
» Après, toutes ces femmes pensent : « Ils vont venir, ils vont venir ! Nos hommes vont venir ! » Ah ! leurs yeux ! Mais non, ce n’est pas leurs yeux, ils sont restés les mêmes. C’est leur regard qui a changé : si pâle, si clair, si lavé, si brûlant, parce que toute femme est neuve, qui a fait un nouvel enfant, et son désir d’amour, à ce moment-là, c’est si fort, si rude et si beau ! Et elles sont toutes comme ça, toutes ensemble, et à cette saison, où il y a de grands tournesols jaunes au-dessus des haies, des roses qu’on sent de loin, la mer jaune, le sable qui rôtit les pieds quand on marche et le derrière quand on s’y couche ! Et toutes elles se font belles. Non seulement leur corps, mais leur maison. C’est elles qui peignent sur les volets verts des losanges rouges, elles qui inventent des dessins extraordinaires pour la margelle des beaux puits ronds : ils vont venir, pensez, ils vont venir ! Et pendant ce temps-là, nom de Dieu ! J’étais le seul homme du pays. Vous savez ce que c’est, si on entend toute une foule qui chante, ça vous enlève. J’étais enlevé, et je me disais : « Mais je suis là, moi, pourtant, je suis là ! »
» La plus belle, c’était Lisa. Lisa Debauve, elle s’appelait de tous ses noms. C’était elle que je voulais. Presque tous les jours je la voyais partir pour la pêche aux chevrettes, sa jupe rouge relevée sur une espèce de caleçon en flanelle rayée, assez court pour que ses jambes, ses genoux et le bas de ses cuisses fussent tout nus. Quand on commence à vouloir une femme, il y a toujours quelque chose en elle qu’on aime et qu’on désire particulièrement, quelque chose qu’on voit d’abord, quand on pense à elle, même en son absence…
A ce moment Müller, qui n’avait pas paru écouter, fit tout à coup « oui » de la tête. Il avait senti ça, lui aussi, il approuvait.
— Eh bien, moi, continua Barnavaux, c’est les genoux qui me font ça. Tout le reste de la Lisa, je pourrais, encore maintenant, vous dire ce que j’en sais. Je me rappelle ! Comment c’était tout doucement arrondi et fuyant sous sa jupe, par devant, depuis la taille jusqu’à plus bas ; et puis l’amincissement après les reins, et puis les seins, un peu larges sous sa casaque, et surtout le cou fort, droit, dur, superbe, qui portait sa tête tranquille et ses cheveux tordus, roux par-dessus, blonds par-dessous, pareils à la couleur des bagues que les forgerons d’Afrique font de deux ors. Oui, c’est sûr, il y avait tout ça et c’était beau, mais les genoux, les genoux ! Ils avaient l’air si fragiles et pourtant si vigoureux, ceux-là, avec cette espèce de menton à fossette, et les mouvements qu’ils avaient dans la marche, ces mouvements qui font qu’un genou, c’est vivant, ça varie, c’est comme les traits d’une figure.
Barnavaux s’arrêta pour penser une chose presque impossible à exprimer :
— Oui, enfin… les hommes et les femmes, n’est-ce pas, c’est les seuls animaux qui vont sur deux jambes seulement, et c’est la façon dont leurs genoux sont mis qui fait ça. Il n’y a rien autre de semblable au monde. Les singes ont des mains : ils n’ont pas de genoux !
» Dès que la Lisa était sortie de l’eau, elle laissait retomber sa robe rouge sur ses jambes, mais je la suivais en gardant toujours mon idée, je continuais à voir ! Et je lui parlais doucement, gentiment, d’abord pour ne pas lui faire peur, ensuite pour me retenir moi-même : les paroles, ça fait commandement, et suivant le ton qu’on a pour les prononcer, on se laisse emporter, ou on se tient. Je ne veux pas me vanter ; pour des histoires de peau, si peu de chose, se vanter, quelle misère ! Je ne suis plus assez jeune, j’en suis revenu. Tout ce que je veux dire, c’est que Lisa s’était bien aperçue de ce que je voulais, et que je comptais là-dessus. Hein, voyons ! Moi, le seul homme du village, toutes ces femmes dans la fièvre, et c’était celle-là que je désirais ! Ça doit flatter, c’est tentant.
» Il vint un moment du mois où la marée ne remonta plus que très tard. Il faisait nuit tombée quand les pêcheuses revenaient avec leurs filets. Je ne posai pas pour l’homme qui veut se montrer avec une femme, je ne fis pas le malin. J’attendis à la montée de la dune, sur le petit chemin où je savais que Lisa passerait seule, sans personne pour l’accompagner. Et je criai de loin, quand j’aperçus son ombre, plus noire que le noir de la nuit :
» — Bonsoir, Lisa !
» Il devait y avoir du changement dans ma façon de parler, à la fin, car je me sentis subitement tout autre, et très hardi. Et Lisa elle-même avait je ne sais quoi dans la gorge, quand elle me répondit :
» — Bonsoir, Barnavaux !
» Les pieds ne font pas de bruit, dans le sable ! La seconde d’après j’étais contre elle, et j’avais mon bras autour de sa taille.
» — Ah ! Voilà, fit-elle, voilà, maintenant ! Ça devait arriver.
» Et elle se met à crier, sans se débattre, d’une belle voix tout à fait claire, et fièrement, vers la maison, au-dessus :
» — Na… oh ! Na… oh !
» Je fus si étonné que je lui lâchai la taille.
» — Quoi ? je demandai. Qui est-ce, que vous appelez comme ça ?
» — Ma petite fille ! dit-elle bien simplement.
» Quand les femmes font venir leurs enfants au moment où on veut causer, c’est déjà mauvais signe. Je remarquai, un peu sèchement :
» — C’est un drôle de nom, pour une petite fille.
» — Ah ! fit-elle, c’est comme ça que je dis pour Christina.
» — Christina ?
» — Oui. Le nom d’une que mon mari va voir, quand il est en Islande. Sa femme de là-bas, quoi !… Donc j’ai pensé que ça lui ferait plaisir, qu’on donne le même à la petite.
» Alors je dis, sans hésiter un coup :
» — Oh ! c’est bien, Lisa, c’est très bien, Lisa. Bonsoir, Lisa. Voulez-vous que je porte votre pêche ?
» — Non, qu’elle fit, c’est pas la peine. C’est plus loin à aller, maintenant.
» … Et je suis parti, conclut Barnavaux, je suis parti, vous entendez, et je me suis arrangé pour ne plus jamais passer où elle passait. »
Müller le regarda, étonné.
— Pourquoi ça ? demanda-t-il.
— Parce que j’avais compris, dit Barnavaux. Une femme qui a fait ça, c’est qu’elle n’est qu’à son mari. Y a rien à faire.
— Y a rien à faire ! répéta Louise avec conviction.