Il est certain que cet Anglais, qui était habillé comme un gentleman, causait du scandale sur le boulevard : il était ivre manifestement. Ivre avec majesté et avec fantaisie tout à la fois. D’abord il avait pris un fiacre, non qu’il éprouvât du malaise à se tenir sur ses jambes : il marchait très droit, au contraire, il dressait jusqu’à six pieds du sol l’orgueil d’une magnifique raideur. Mais c’était son idée, je suppose, qu’une voiture le transporterait plus vite dans un autre lieu où il retrouverait d’autre champagne. Il avait compté sans les suggestions magnifiques de son cerveau. C’est une justice qui a été rendue à la race britannique par de nombreux sociologues : elle aime l’action. Or l’ivresse développe les qualités naturelles des hommes, elle les porte au paroxysme. Cet Anglais devait être d’une nature généreuse et compatissante, et, de plus, il avait chaud. Il lui prit, pour commencer, l’envie de monter sur le siège pour se rafraîchir. Puis il songea que le cocher, au contraire, devait en avoir assez de faire toujours la même chose, et il l’invita poliment à prendre sa place sur les coussins de la voiture, cependant qu’il tiendrait les rênes. C’était afin de lui procurer un changement, et le cocher, grassement payé, se fit un devoir d’accéder à ses désirs. Rien n’est plus merveilleux que la sensibilité de certains coursiers, de longue date accoutumés au mors. On pourrait croire vraiment à une sorte de télépathie ! Dès que cet Anglais se fut emparé des guides, ce fut le cheval qui se mit à tituber. Il dessina, sur le pavé de bois, les plus singulières sinuosités, il eut d’étranges caprices de direction. L’Anglais n’en comprit point la cause, mais tout son cœur était baigné de tendresse ; il déduisit seulement des phénomènes qu’il avait sous les yeux que ce pauvre cheval était fatigué. Plus fatigué encore évidemment, que le cocher lui-même, et il avait pensé à l’homme avant de penser à la bête ! Il voulut réparer cette injustice.
C’est à ce moment-là que nous l’aperçûmes, Barnavaux et moi. L’Anglais, ayant dételé le cheval avec une célérité qui prouvait de réelles connaissances d’hippologie, était en train de s’efforcerde le faire entrer dans la voiture.
Le cheval ne voulait pas. Il trouvait sans doute que ce n’était pas assez grand. Mais je suis persuadé qu’il avait aussi le sentiment des convenances et qu’il entendait rester décemment à sa place. Véritablement, il avait l’air choqué. Le cocher aussi. Il en avait assez de son client. Je suppose qu’il exprima cette opinion d’une manière un peu vive, car l’Anglais lui démontra, d’une manière incontestable, sa supériorité dans l’art de la boxe.
Il en résulta, dans le public, un réveil des susceptibilités nationales. L’Anglais, écrasé par le nombre, lutta quelques instants avec une indomptable énergie ; il ne fut sauvé, dans cette lutte inégale, que par l’arrivée de la police. Mais ce qui m’étonna, dans toute cette affaire, ce fut l’indifférence de Barnavaux. Une indifférence qui n’était pas dans ses habitudes. Barnavaux a l’instinct de la justice, du moins en matière de combat ; ses sentiments d’indulgence à l’égard des personnes qui manquent à la vertu de sobriété sont légitimés par des souvenirs personnels et par le principe qu’il ne faut pas reprocher aux autres les péchés dont on n’est pas exempt ; enfin il aime les manifestations naturelles du génie. Et pourtant, il voyait d’un œil dédaigneux l’infortune de cet Anglais que son héroïsme et son délire allaient conduire au poste. Je lui en fis d’amers reproches. Il me parut indigne de lui-même.
— C’est parce que c’est un Anglais ! me répondit Barnavaux sèchement. Je ne les aime pas.
— Barnavaux, lui dis-je, ce sont des amis, presque des alliés ! Ne faites pas de politique personnelle.
— Je ne fais pas de politique personnelle, répliqua Barnavaux. Seulement, les Anglais me dégoûtent parce que les choses qu’ils font eux-mêmes ils ne veulent pas qu’on les fasse. Ils ne se comprennent qu’entre eux, ils ne se trouvent d’excuses qu’entre eux. Mais les autres peuples, il faut toujours qu’ils se conduisent bien ; ce n’est pas juste ! Il y avait une fois le pauvre père Barbier, le garde du génie…
Je cherchai dans ma mémoire.
— Barbier… Celui qui était à Libreville ?
— Il a été à Libreville, dit Barnavaux, mais après on l’a mis à Obock. Et c’est là que le malheur lui est arrivé. Mais tout de même vous vous le rappelez ! Hein, quel brave homme ! Je le vois encore avec sa grande barbe, le morceau de craie qu’il avait toujours dans sa poche pour repasser son casque et ses souliers de toile, dès qu’il y voyait une tache, une égratignure, rien du tout, et une petite peau pour frotter ses boutons de cuivre. Car c’était un soldat, un vrai soldat, bien que seulement sapeur ; et en même temps un fonctionnaire ! L’écriture du père Barbier ! C’était moulé, et, quand il était pour commencer une majuscule, il faisait des feintes avec sa plume, des feintes comme un prévôt d’escrime qui va vous mettre un coup de sixte… Alors c’est lui qui fut choisi pour garder Obock.
— Mais il n’y a plus personne, à Obock ! remarquai-je. Voilà bien vingt ans qu’on a daigné s’apercevoir, au ministère, qu’Obock était une erreur, une vaste erreur administrative et géographique, et qu’on devait lui préférer Djibouti.
— C’est justement pour ça qu’on y a mis le père Barbier, continua Barnavaux. Vous savez qu’on avait installé Obock sur un grand pied. Il y avait un palais du gouverneur, un hôpital, une manière de caserne pour les services administratifs, une prison, tout ce qu’il faut pour qu’une colonie soit heureuse, et quatre palmiers, qu’on était obligé d’arroser tout le temps, parce que la végétation, dans ce pays, ça n’est pas naturel. Quand on déménagea pour Djibouti, on emporta tout ce qu’on put : les lits de l’hôpital, les fenêtres et les portes du palais du gouverneur et des maisons, et même un canon porte-amarre. Seulement, les principes sont sacrés. C’est un principe que, si le drapeau français a flotté une fois sur un point du globe, il doit continuer d’y flotter. Le père Barbier fut chargé de garder le drapeau. Il n’avait absolument que ça à faire, de garder le drapeau ; ça et arroser les palmiers, qui avaient toujours soif. Et il était tout seul, vous entendez, absolument tout seul ! Pas un autre blanc avec lui, rien que des miliciens somalis, des ascaris, qui ont des figures de vieux dès leur naissance. Ça doit être le soleil qui les dessèche, ils ont le droit : c’est le pays du monde où il fait le plus chaud. Mais ils finirent par manœuvrer comme de vrais troupiers ; le père Barbier les faisait obéir au doigt et à l’œil et, de temps en temps, il les emmenait à travers les sables en expédition contre un ennemi supposé, en leur faisant des discours magnifiques sur la stratégie de Napoléon Ieret le devoir de sacrifier sa vie pour détruire les ennemis de la France.
» Ça vous étonne ; c’est qu’il était devenu fou. A cause du soleil, probablement, mais surtout à force de vivre seul, sans personne à qui pouvoir parler une langue raisonnable. Son idée, c’est qu’il était gouverneur général du Désert, et qu’il ne devait de comptes à personne, excepté, comme tous les gouverneurs généraux, au ministre et aux inspecteurs des colonies. Voilà même pourquoi les inspecteurs des colonies, quand ils venaient, ne pouvaient pas s’apercevoir qu’il avait le cafard. Il était très poli avec eux, il leur donnait à dîner, et tirait même du magasin une bouteille de vin supplémentaire. Mais, quand ils étaient partis, s’ils n’avaient pas bu toute la bouteille, il la remettait au magasin avec cette inscription, de sa belle écriture : « Bouteille laissée en cet état par M. l’inspecteur ». Car dans son opinion, c’est par des écritures qu’on fait de bonnes finances. Il entretenait aussi l’inspection de la grandeur de la France et de ses projets pour l’administration des Déserts, mais ça le rendait sympathique et, en comparaison d’un tas d’autres, c’était innocent.
» Et ça dura comme ça… Ça dura jusqu’au jour où, au lieu d’un inspecteur, ce fut un Anglais, un Anglais très riche, qui arriva sur son yacht. Il allait dans l’Inde, je crois, et traversait la mer Rouge. Le caprice lui vint de s’arrêter à Obock.
» Le père Barbier était déférent à l’égard des inspecteurs. Je vous l’ai dit. Mais vis-à-vis d’un Anglais qui n’était pas même fonctionnaire il fut uniquement le gouverneur du Désert ; affable et… et… comment dites-vous quand on a l’air supérieur ?
— Condescendant, suggérai-je.
— Condescendant. Il accueillit l’Anglais, qui l’avait fait prévenir de sa visite, debout sur le petit appontement, dont le bois était un peu pourri, mais ça ne se voyait pas, parce que les arbalétriers en étaient tout couverts d’huîtres. Et Barbier avait mis son uniforme de drap, par cinquante degrés à l’ombre, pendant que ses ascaris présentaient les armes. L’Anglais tendit la main, mais Barbier garda les siennes dans la position réglementaire, puis fit un salut guerrier et cria :
» — Reposez… armes !
Les ascaris reposèrent les armes, et l’Anglais eut l’air flatté. C’est vrai que la réception qu’on lui faisait avait quelque chose de majestueux. Toutefois, quand il demanda à visiter les environs, le père Barbier lui répondit que ça ne se pouvait pas, pour des raisons politiques. L’Anglais eut l’air étonné, mais il ne se fâcha pas parce que le père Barbier, en faisant le salut militaire, lui dit :
» — Milord, la France se fait un devoir de vous inviter à dîner !
» Le dîner fut un beau dîner. C’est le père Barbier qui avait écrit le menu, et chaque plat était apporté par son boy, accompagné par quatre ascaris, l’arme au bras, baïonnette au canon. Quand le boy déposait le plat, les ascaris présentaient les armes ; et il y avait aussi un clairon ascari qui sonnait aux champs quand le père Barbier trinquait avec l’Anglais en disant :
» — Milord, à vot’ dame !
» L’Anglais avait fait venir une caisse de son propre champagne, mais le père Barbier la refusa, en expliquant qu’il ne devait rien accepter, par crainte d’être accusé de corruption, et qu’on boirait du champagne de France à volonté, à condition que l’Anglais voulût bien justifier de la consommation des bouteilles qui lui étaient fournies en signant sur le registre spécial « des hôtes de passage, étrangers non assimilés, naufragés ». L’Anglais signa et but son content, croyant qu’on lui avait seulement demandé son autographe. Quand il se leva pour partir, il était minuit. Et c’est juste à ce moment-là que le père Barbier cria :
» — Vous croyez que ça va se passer comme ça ? milord, ça ne se passera pas comme ça !
» L’Anglais crut qu’il y avait quelque chose à payer et demanda combien c’était.
» — Rien ! dit le père Barbier. Seulement il s’agit de venger Waterloo !
» L’Anglais ne comprenait plus du tout. Mais le père Barbier, se tournant vers le boy, les quatre miliciens et le clairon, leur dit :
» — Gardes ! qu’on mène cet homme au violon !
» Et l’Anglais fut conduit au violon, conclut Barnavaux. Si c’était lui qui avait fait le coup, il l’aurait trouvé très drôle. Eh bien, il a déclaré qu’on avait outragé en sa personne la puissance britannique. Il a adressé une plainte à son consul, il a fait parler de lui dans les journaux, et le père Barbier a été cassé ; car une fois revenu en France, il pensait, causait, répondait comme tout le monde, il était guéri, et quand il a juré qu’il ne se souvenait plus de rien, personne n’a compris qu’il avait été fou, personne ne l’a cru ! C’est pour ça que je n’ai pas de pitié pour les Anglais quand ils sont saouls. Ils ne nous la rendent pas. C’est un peuple qui n’a pas de charité. »