[1]C'est un républicain qui parle. (Note de Beyle).
[1]C'est un républicain qui parle. (Note de Beyle).
[2]Soult, le maréchal. Le nom est biffé dans le texte.
[2]Soult, le maréchal. Le nom est biffé dans le texte.
* * *
Ce fut sur les huit heures et demie du matin, le 24 de mars 183..., et par un temps sombre et froid, que le 27erégiment de lanciers fit son entrée à Nancy. Il était précédé par un corps de musique magnifique et qui eut le plus grand succès auprès des bourgeois et des grisettes de l'endroit. Trente-deux trompettes, vêtus de rouge et montés sur des chevaux blancs, sonnaient à tout rompre. Bien plus, les six trompettes formant le premier rang, étaient des nègres, et le trompette-major avait près de sept pieds. Nancy parut atroce à Lucien. La saleté, la pauvreté, la mesquinerie semblaient y avoir élu domicile. Les rues étroites, mal pavées, formées d'angles et de recoins, n'avaient de remarquable qu'un sale ruisseau, où coulait avec peine une eau boueuse qui semblait une décoction d'ordures. Le cheval du lancier qui marchait à la droite de Lucien fit un écart qui couvrit de cette eau noire et puante la rosse que le lieutenant-colonel lui avait fait donner. Notre héros remarqua que ce petit accident était un grand sujet de joie pour ceux de ses nouveaux camarades qui avaient été à portée de le voir.
La vue de ces sourires qui voulaient être malins, coupa les ailes à l'imagination de Lucien.
«—Il faudra avoir un duel et il vaut mieux l'engager tout de suite pour avoir plus vite la paix. Où trouver un témoin?»
En levant les yeux, il vit une vaste maison moins disgracieuse que celles devant lesquelles le régiment avait passé jusque-là. Au milieu d'un grand mur blanc, il y avait une persienne peinte en vert perroquet.
«—Quel choix de couleurs voyantes ont ces marauds de provinciaux!»
Il se confirmait dans cette idée, lorsque la persienne vert perroquet s'entr'ouvrit, et une jeune femme blonde, à l'air simple et un peu dédaigneux, parut. Elle venait voir passer le régiment.
L'arrivée d'un régiment est un grand événement en province.
Les maisons de Nancy, la boue noire, les duels, le lieutenant-colonel, le mauvais pavé qui faisait glisser la rosse qu'on lui avait donnée, peut-être exprès, tout disparut.
Lucien, cherchant à deviner quelque chose sur cette jeune femme qui regardait, à demi cachée par le rideau, ne put arriver à une autre conclusion, sinon qu'elle avait vingt-quatre à vingt-cinq ans, et des yeux trop grands.
Du reste, était-ce de l'ironie, ou une certaine disposition à ne rien voir avec sang-froid, qui donnait à ces yeux une physionomie si particulière? Le second escadron se remit en mouvement tout à coup; Lucien, tout en regardant la dame, donna un coup d'éperon à son cheval qui glissa et le jeta par terre. Il se releva, donna un grand coup du fourreau de son sabre à la rosse, et sauta en selle. L'éclat de rire fut général. La dame aux cheveux cendrés souriait encore quand déjà il était remonté.
«—Quoique ça, c'est un bon lapin,» dit un vieux maréchal des logis à moustache blanche.
«—Jamais cette rosse n'a été mieux montée,» dit un lancier.
Lucien était rouge et affectait une mine simple.
À peine le régiment fut-il à la caserne, et le service réglé, que Lucien courut à la poste aux chevaux au grand trot.
«—Monsieur, dit-il au maître de poste, je suis officier, comme vous voyez, et je n'ai pas de cheval; cette rosse qu'on m'a prêtée au régiment, peut-être pour se moquer de moi, m'a déjà jeté par terre, comme vous voyez encore, ajouta-t-il en soupirant et regardant des vestiges de boue qui, ayant séché, blanchissaient son uniforme au-dessus du bras gauche. En un mot, monsieur, avez-vous un cheval passable, ou connaissez-vous un cheval passable à vendre dans la ville? Il me le faut à l'instant.
«—Parbleu, monsieur, voilà une belle occasion pour vous mettre dedans. C'est pourtant ce que je ne ferai pas» dit M. Bouchard, le maître de poste: et il regardait ce jeune monsieur élégant pourvoir de combien de louis il pourrait surcharger le prix du cheval à vendre.
«—Vous êtes officier, monsieur; je me permettrai de vous demander si vous avez fait la guerre?»
À cette question qui pouvait être une plaisanterie, la physionomie ouverte de Lucien changea rapidement.
«—Il ne s'agit pas de savoir si j'ai fait la guerre, monsieur le maître de poste, mais si vous avez un cheval à vendre.» Cela fut dit d'un ton ferme et hautain.
«—Monsieur, reprit Bouchard d'un ton mielleux et comme si rien ne s'était passé entre eux, j'ai été plusieurs années brigadier et ensuite maréchal des logis aux cuirassiers, blessé à Waterloo dans l'exercice de ces fonctions; c'est pourquoi je parlais guerre.
Quant aux chevaux, les miens sont des bidets de dix ou douze louis, peu dignes d'un officier bien mis et requinqué comme vous; bons tout au plus à faire une course. De vrais bidets, quoi!
Mais si vous savez manier un cheval, notre jeune préfet, M. Féron, a votre affaire. Cheval anglais, vendu par un vieillard qui habile le pays et bien connu des amateurs; jarret superbe, épaules admirables, valeur trois mille francs, lequel n'a jeté par terre M. Féron que quatre fois, par la grande raison que ledit préfet n'a osé le monter que quatre fois. La dernière chute eut lieu en passant la revue de la garde nationale, composée en partie de vieux troupiers; moi, par exemple, maréchal des logis.......
«—Marchons, monsieur, reprit Lucien avec humeur. Je l'achète à l'instant.»
Le ton décidé de Lucien sur le prix de trois mille francs et sa fermeté à lui couper la parole, enlevèrent l'ancien sous-officier.
«—Marchons, mon lieutenant,» dit-il avec tout le respect désirable, et il se mit à suivre à pied la rosse dont Lucien n'était pas descendu.
Il faillit aller chercher la préfecture. Elle était dans un coin reculé de la ville, vers le magasin à poudre, à cinq minutes de la partie habitée.
C'était un ancien couvent, fort bien arrangé par un des derniers préfets de l'Empire.
Le pavillon habité par le préfet était entouré d'un jardin anglais.
Ces messieurs arrivèrent à une porte en fer.
Des entresols où étaient les bureaux, on les renvoya à une autre porte à colonnes et conduisant à un premier étage magnifique où logeait M. Féron.
M. Bouchard sonna; on fut longtemps sans répondre.
À la fin, un valet de chambre fort affairé et très élégant parut et les fit entrer dans un salon mal en ordre; il est vrai qu'il n'était qu'une heure.
Le valet de chambre répétait les phrases habituelles, d'une insolence administrative, sur les difficultés de voir M. le préfet, et Lucien allait se fâcher, lorsque M. Bouchard en vint aux mots sacramentels:
«—Nous venons pour uneaffaire d'argentqui intéresse M. le préfet.»
L'importance du valet parut se scandaliser, mais il ne remuait pas.
«—Hé, pardieu, c'est pour vous faire vendre votreLaraqui jette si bien par terre votre M. le préfet,» ajouta l'ancien maréchal des logis.
À ce mot, le valet de chambre prit la fuite, en priant ces messieurs d'attendre.
Après dix minutes, Lucien vit s'avancer gravement un jeune homme de quatre pieds et demi de haut, l'air à la fois timide et pédant. Il semblait porter avec respect une belle chevelure tellement blonde, qu'elle en était sans couleur.
Ces cheveux, d'une finesse extrême et tenus beaucoup trop longs, étaient partagés au sommet du front par une raie parfaitement tracée et qui divisait la tête en deux parties égales, à l'allemande.
À l'aspect de cette figure qui prétendait à la fois à la grâce et à la majesté, la colère de Lucien disparut, une envie de rire folle la remplaça et sa grande affaire fut de ne pas éclater.
Il y eut un silence.
M. Féron, flatté de l'effet produit, et sur un militaire encore, demanda à Lucien ce qu'il y avait pour son service; mais ce mot fut lancé en grasseyant et d'un ton à se faire répondre une impertinence.
«—Monsieur, dit-il en regardant la robe de chambre unique dans laquelle le jeune préfet se drapait, on dit que vous avez un cheval à vendre; je désire le voir, je l'essaie un quart d'heure et je le paye comptant.
«—Les affaires urgentes et graves dont je suis accablé, répondit le préfet, comme récitant une leçon apprise par cœur, m'ont, je le crains bien, rendu coupable d'impolitesse. J'ai lieu de craindre que vous n'ayez attendu. Ce serait bien coupable à moi,—et il se confondit en excuses.
«—Je respecte, comme je le dois, les occupations nombreuses de Monsieur le préfet. Je désire voir seulement le cheval et l'essayer en présence du «groom» de Monsieur le préfet.»
La supposition polie qui lui donnait un groom, fit beaucoup de plaisir au jeune magistrat.
«—La bête est anglaise, lion demi-sang bien prouvé, mais je dois avouer qu'elle n'est soignée dans ce moment que par un domestique français.»
Les ordres donnés, le jeune magistrat salua Lucien en grasseyant, et rentra dans ses appartements.
«—Et dire qu'un gringalet de ce calibre-là nous passera en revue dimanche, s'écria Bouchard comme se parlant à lui-même. Cela ne fait-il pas suer?»
À peine le cheval anglais fut-il hors de l'écurie, d'où la pauvre bête ne sortait que trop rarement à son gré, qu'il se mit à galoper, à faire les sauts les plus singuliers, s'élançant de terre les quatre pieds à la fois, la tête en l'air, comme pour grimper sur les platanes qui entouraient la cour de la préfecture.
«—La bête n'est pas mal, dit Bouchard en se rapprochant d'un air sournois, mais depuis huit jours M. le préfet ni son valet de chambre ne l'ont fait sortir, et peut-être il ne serait pas prudent...»
Lucien fut frappé de la joie contenue qui brillait dans le regard du maître de poste. Il eut toutes les peines du monde à monter à cheval, puis à le maîtriser.
Il partit an galop, mais sut bientôt le radoucir au trot. Emporté par la beauté et la vigueur de ses allures, il ne se fit pas scrupule de faire attendre le maître de poste goguenard. Il ne revint qu'une demi-heure après et trouva le domestique tout effrayé de ce retard. Quant à M. Bouchard, il s'attendait bien avoir revenir le cheval tout seul; il examina de près l'uniforme de Lucien, mais ne put y découvrir aucun mauvais symptôme de chute. Le marché fut bientôt conclu.
«—Vous voyez que je ne me laisse jeter par terre qu'une fois par jour, dit Lucien; ce qui me désole, c'est que ma première chute a eu lieu précisément sous ces fenêtres aux persiennes vertes que vous voyez là-bas... à cette espèce d'hôtel.
«—Ah! dans la rue de la Pompe, répondit Bouchard. Il y avait une jolie dame à l'une de ces fenêtres.
«—Oui, monsieur, elle a ri de mon malheur. Il est fort désagréable de débuter ainsi dans une garnison, et dans une première garnison, encore. Vous qui avez été militaire, vous comprenez cela. Connaissez-vous cette dame?
«—C'est Mmede Chasteller, une veuve qui a des millions; la fille de M. le marquis de Pointcarré, un de nosultra.Ils sont venus bouder ici depuis les journées de Juillet, et, ajouta Bouchard en baissant la voix, il est en grande correspondance avec Charles X. Le fameux docteur Dupoirier, le médecin du pays, est son bras droit, ou plutôt, M. Dupoirier, qui est une fine mouche, mène en laisse tant M. de Pointcarré que M. de Puy-Laurens, l'autre commissaire, au nom de Prague... Car l'on conspire ici, et ouvertement encore. Il y a aussi l'abbé Olive, qui est un espion.
«—Mais, mon cher monsieur, dit Lucien en riant, je ne m'oppose pas à ce que M. l'abbé Olive soit un espion; tant d'autres le sont bien. Dites-moi un peu ce que c'est que cette jolie femme, Mmede Chasteller?
«—Ah! cette jolie femme qui a ri quand vous êtes tombé de cheval? Elle en a vu bien d'autres monter et tomber de cheval! Elle est veuve d'un des généraux de brigade, attachés à la personne de Charles X. Il était grand chambellan ou aide de camp, un grand seigneur enfin, qui, après les Journées, est venu mourir ici de peur. Il croyait toujours que le peuple était dans les rues. Mais bon enfant, quoique ça, point insolent, au contraire. Quand il arrivait de certains courriers de Paris, il voulait qu'il y eut toujours des chevaux réservés pour lui à la poste, et il payait bien. Il faut que vous sachiez qu'il n'y a que dix-neuf lieues d'ici au Rhin. Il avait de fières peurs...
«—Et sa veuve? dit Lucien.
«—Elle avait un hôtel dans le faubourg Saint-Germain, dans une rue qui s'appelle de Babylone. Quel nom! Vous devez connaître ça, vous, monsieur. Elle a quatre-vingt mille livres de rentes en 3 p. 100. C'est la plus jolie de ces dames du haut ton, c'est-à-dire avec Mmed'Hocquincourt, qui est aussi jolie qu'elle. Mmede Chasteller est toujours triste, elle se meurt d'ennui...
Mmed'Hocquincourt est bien plus gaie et a beaucoup plus d'esprit. Elle mène son mari par le bout du nez, et change d'amants sans se gêner.
Maintenant, c'est M. d'Antin qui se ruine avec elle; sans cesse je lui fournis des chevaux pour des parties de plaisir dans les bois de Bureviller que vous voyez là-bas, au bout de la plaine. Un joli endroit. Là se trouve le café duChasseur vert.C'est le Tivoli de l'endroit.»
Lucien fit faire un mouvement à son cheval qui alarma le bavard. Il lui sembla voir échapper sa victime, et quelle victime encore, un beau jeune homme de Paris, riche et généreux!
«—Chaque semaine, cette jolie femme aux cheveux blonds, qui a ri un peu en vous voyant tomber de cheval, on plutôt quand votre cheval est tombé, ce qui est bien différent, cette dame, chaque semaine, pour ainsi dire, refuse une proposition de mariage.
M. de Blancet, son cousin, le comte Ludwig Roller, M. de Goëllo, s'y sont cassé le nez. Pas si bête de se marier en province.
Pour se désennuyer, elle a pris bravement M. Thomas de Busant de Sicile, le lieutenant-colonel du 20e régiment de hussards que vous venez remplacer dans notre garnison. Celui-là lui faisait une cour serrée. Il ne bougeait pas de chez elle; il est vrai qu'il était de fort bonne maison.
Car les dames de notre ville n'aiment pas déroger; elles sont sévères en diable sur ce point, et, il faut que je vous le dise, mon cher monsieur, avec tout le respect que je vous dois, moi qui n'ai été que sous-officier de cuirassiers, quoique, à la vérité, j'aie fait dix campagnes en dix ans, je doute que cette veuve de M. de Chasteller, un général de brigade, et qui vient d'avoir pour amant un lieutenant-colonel, voulût agréer les hommages d'un simple sous-lieutenant—si aimable qu'il fût. Le mérite n'est pas grand'chose dans ce pays-ci; c'est le rang qu'on a et la noblesse, qui font tout.
«—En ce cas, je suisfrais, pensa Lucien. Adieu, monsieur, dit-il à Bouchard en mettant son cheval au trot. J'enverrai un lancier prendre la rosse dans votre écurie.»
* * *
Lucien alla voir le colonel Filloteau et s'informa des petits devoirs de convenance que devait remplir, un premier jour, un sous-lieutenant arrivant au régiment. Il alla faire deux ou trois visites, et ce signe d'une éducation parfaite eut tout le succès désirable.
À peine libre, il revint passer sous les fenêtres de Mmede Chasteller, dans la rue de la Pompe. Quelques appels de bride invisibles donnèrent au cheval du préfet, étonné de l'insolence de son cavalier, des petits mouvements d'impatience charmants pour les connaisseurs. Mais en vain Lucien se tenait immobile en selle, et même un peu raide, les persiennes restèrent fermées. Il reconnut parfaitement la fenêtre d'où l'on avait ri en le voyant tomber. Elle était assez petite et appartenait au premier étage d'une assez grande maison qui avait une porte avec grille de fer donnant sur une rue voisine nommée des Vieux-Jésuites.
Au-dessus de la porte de cette sorte d'hôtel il lut en lettres d'or, sur un marbre noirâtre:
Hôtel de Pointcarré
«—Au diable la provinciale! se dit Lucien. Où est la promenade de cette sotte ville?»
En moins de trois quarts d'heure, grâce au trot de son cheval, il fit le tour de Nancy et de ses chefs-d'œuvre.
Il n'aperçut d'autre promenade qu'une longue place traversée aux deux bouts de fossés puants, charriant les immondices de la ville, et où végétait mal une centaine de petits tilleuls rabougris et soigneusement taillés en éventail.
«—Peut-on se figurer rien au monde de plus maussade!», pensait Lucien, le cœur serré par tant de laideur.
Il y avait pourtant de l'ingratitude dans ce sentiment de dégoût profond; car pendant sa promenade il avait été remarqué par Mmesd'Hocquincourt, de Puy-Laurens, et même MlleBerchu, la reine des beautés bourgeoises.
«—Maman, maman, s'était-elle écriée en apercevant le cheval du préfet, célèbre dans toute la ville, c'estLara, à M. le préfet. Mais cette fois le cavalier n'a pas peur.
«—Il faut que ce soit un jeune homme bien riche,» avait dit MmeBerchu, et cette idée avait bientôt absorbé l'attention de la mère et de la fille.
Ce même jour, toute la société noble de Nancy se trouvait à dîner chez Mmed'Hocquincourt: on célébrait la fête d'une des princesses exilées.
À côté d'une dizaine d'imbéciles, amoureux du passé et craignant l'avenir, il y avait sept ou huit anciens officiers de la garde de Charles X, licenciés après les journées de Juillet.
Ces jeunes gens, pleins de feu, aimant la guerre par-dessus tout, se croyaient obligés de bouder et ne s'amusaient guère. Ce genre de vie ne les rendait pas bien indulgents pour les jeunes officiers de l'armée, et cette envie se trahissait par un mépris affecté.
Sans s'en douter, Lucien, passant deux fois devant l'hôtel d'Hocquincourt, fut examiné et jugé de pied en cap par tout ce qu'il y avait de plus pur à Nancy, soit du côté de la naissance, soit par les bons principes.
«—Le cheval de ce pauvre petit préfet doit être bien étonné de se voir monter avec hardiesse, dit M. d'Antin, l'ami de Mmed'Hocquincourt.
«—Ce petit jeune homme n'est pas... élégant à cheval, mais il monte bien, dit M. de Wassignies.
«—C'est apparemment un de ces garçons tapissiers ou fabricants de chandelles, qui s'appellent des héros de Juillet, dit M. de Goëllo, un grand jeune homme blond, mais sec et pincé, et déjà couvert de rides.
«—Que vous êtes arriéré, mon pauvre Goëllo, dit Mmede Puy-Laurens, l'esprit du pays. Les pauvres Juillet ne sont plus à la mode depuis longtemps; ce sera le fils de quelque député ventru et vendu.
«—D'un de ces éloquents personnages qui, placés en droite ligne derrière le dos du ministre, crient chut! ou éclatent de rire à propos d'un amendement sur les vivres des forçats, au signal que leur donne le dos du ministre.»
C'était l'élégant M. de Lanfort, l'ami de Mmede Puy-Laurens, qui, par cette belle phrase, développait la pensée de son amie.
«—Il aura loué pour quinze jours le cheval du préfet, avec la haute paye que le papa reçoit du château, dit M. de Sanréal.
«—Il est raide et affecté. Que son cheval fasse une pointe un peu sèche, et il est par terre, observa quelqu'un.
«—Et ce serait pour la seconde fois de la journée, cria M. de Sanréal, de l'air triomphant d'un sot peu accoutumé à être écouté et qui a un fait curieux à dire.»
C'était le gentilhomme le plus riche et le plus épais du pays. Il eut le plaisir rare pour lui de voir tous les yeux se tourner vers les siens, et ne manqua pas de se faire longtemps prier avant de raconter l'histoire de la chute de Lucien.
«—Vous aurez beau dire, s'écria Mmed'Hocquincourt, comme Lucien passait une troisième fois sous ses fenêtres, c'est un homme charmant, et, si je n'étais pas en puissance de mari, je l'enverrais inviter prendre du café chez moi.»
M. d'Hocquincourt crut cette idée sérieuse, et sa figure douce et pieuse en pâlit d'effroi.
«—Mais, ma chère, un homme sans naissance! dit-il à sa belle moitié.
«—Allons, je vous en fais le sacrifice, répondit-elle en se moquant et lui serrant la main tendrement. Et vous, homme puissant et savant,—en se tournant vers Sanréal,—de qui tenez-vous cette histoire de chute?
«—Rien que du docteur Dupoirier, dit Sanréal, piqué de cette plaisanterie sur l'épaisseur de sa taille; rien que du docteur Dupoirier qui se trouvait chez Mmede Chasteller, précisément à l'instant où ce héros de votre imagination a pris par terre la mesure d'un pot.
«—Vous n'êtes pas envieux du tout. Est-ce sa faute s'il n'est pas fait sur le modèle de Bacchus revenant des Indes? Attendez qu'il ait vingt ans de plus, et vous pourrez lutter de grâces avec lui.»
Le lendemain, le régiment fut réuni et le colonel Malher fit reconnaître Leuwen et sa qualité de sous-lieutenant.
À la fin de la parade, à peine rentré chez lui, les trente-six trompettes vinrent sous ses fenêtres lui donner une aubade. Lucien se tira fort bien de toutes ces cérémonies, plus nécessaires qu'amusantes. Par exemple, le colonel Malher, en lui donnant l'accolade devant le front du régiment, avança mal son cheval qui, au moment de l'embrassade, s'éloigna un peu de celui de Leuwen.
Lucien montait le fameux cheval anglais et, par un mouvement léger de la bride et des jambes, fit suivre à sa monture le meme mouvement.
«—Et ils disent que ces anglais n'ont point de bouche, dit le maréchal des logis La Rose; ce blanc-bec sait au moins se tenir; on voit qu'il s'est préparé à entrer au régiment.»
Mais, en manœuvrant pour suivre le cheval du colonel, la lèvre de Lucien trahit à son insu un peu d'ironie.
«—Fichu républicain de malheur, je te revaudrai cela!» pensa le colonel. Et, sans s'en douter, Leuwen eut un ennemi placé de façon à lui faire beaucoup de mal.
* * *
Le lendemain matin, Lucien prit un appartement sur la Grande Place, chez M. Bonnard, le marchand de blé, et, le soir, il sut par celui-ci, qui le tenait de la cantinière elle-même, laquelle fournissait l'eau-de-vie de la table des sous-officiers, que le colonel Filloteau s'était déclaré son protecteur, et l'avait défendu contre certaines insinuations peu bienveillantes du colonel Mailler de Saint-Mégrin.
L'âme de Lucien était aigrie; tout y contribuait.
La laideur de la ville, l'aspect des cafés sales et remplis d'officiers portant le même uniforme que lui, et, parmi tant de figures, pas une seule qui montrât, non pas de la bienveillance, mais tout simplement celle urbanité que l'on voit à Paris, chez tout le monde.
Il alla voir le colonel Filloteau, mais ce n'était plus l'homme avec lequel il avait voyagé; Filloteau l'avait défendu, et pour le lui faire sentir, prit avec lui un ton d'importance et de protection grossière qui mit le comble à la mauvaise humeur de notre héros.
«—Quoi! se disait-il, être protégé par cet homme dont je ne voudrais pas pour domestique!»
Le logement qu'il avait choisi avait été occupé, avant lui, par M. Thomas de Busant de Sicile, lieutenant-colonel du régiment de hussards qui venait de quitter Nancy. Sans s'en douter, Lucien commit en cela une inconvenance grave qui choqua beaucoup de ses nouveaux camarades: un sous-lieutenant prendre ainsi d'emblée l'appartement d'un colonel!
M. Bonnard lui conseilla d'aller faire sa provision de liqueurs chez MmeBerchu; sans le digne marchand de blé, jamais il n'eût eu cette idée si simple, qu'un sous-lieutenant qui passe pour être riche et qui débute au régiment, doit briller par sa provision de liqueurs.
«—C'est MmeBerchu, monsieur, qui a une si jolie fille, MlleSylviane; c'est chez elle que le colonel de Busant se fournissait.
C'est cette belle boutique que vous voyez là-bas, auprès des cafés. Cherchez un prétexte, en marchandant, pour parler à MlleSylviane.
C'est notre beauté, à nous autres, ajouta-t-il d'un ton sérieux qui allait bien mal à sa grosse figure.
À l'honnêteté près qu'elle possède, et que les autres n'ont pas, elle peut fort bien soutenir la comparaison avec Mmed'Hocquincourt, de Chasteller, de Puy-Laurens.»
M. Bonnard était l'oncle de M. Gauthier, chef des républicains du pays, sans quoi il n'eût pas donné dans ces réflexions méchantes.
Les jeunes rédacteurs de l'Aurore, le journal républicain de la Lorraine, venaient bavarder chez lui autour d'un bol de punch.
Éclairé par M. Bonnard, Lucien reprit son sabre et son colback, et alla chez MmeBerchu où il acheta une caisse de kirschwasser, puis une caisse d'eau-de-vie de Cognac, puis une caisse de rhum portant la date de 1810.
Tout cela avec un air de nonchalance et d'indifférence pour les prix, destiné à frapper MlleSylviane.
Il vit avec plaisir que ces grâces, dignes d'un colonel du Gymnase, ne manquaient pas absolument leur effet.
La vertueuse Sylviane Berchu était accourue; elle avait vu par le vasistas pratiqué au plancher de sa chambre, située au-dessus de la boutique, que cet acheteur qui faisait remuer tout le magasin, n'était autre que le jeune officier qui, la veille, s'était montré sur Lara, à M. le Préfet.
Cette reine des beautés bourgeoises daigna écouter quelques mots polis que lui adressa Lucien.
«—Elle est belle, à la vérité, mais pas pour moi, se dit-il. C'est une statue de Junon, copiée d'après l'antique, par un artiste moderne; les finesses et la simplicité y manquent, les formes sont massives, mais il y a de la fraîcheur allemande.
De grosses mains, de gros pieds, des traits réguliers, et force minauderie; tout cela cache mal une fierté trop visible. Et ces gens-là sont outrés de la fierté des dames de bonne compagnie!»
Tel fut le genre d'admiration que lui inspira MlleSylviane, la beauté de Nancy, et, en sortant de chez elle, la petite ville lui sembla encore plus maussade.
Il suivait tout pensif ces trois caisses despiritueux, comme disait MlleBerchu, et cherchait un prétexte honnête pour en faire porter une ou deux chez le colonel Filloteau.
La soirée fut terrible; le temps était couvert, et il faisait un petit vent du nord froid et perçant.
Lucien était en uniforme, car il avait appris, parmi tant de devoirs à remplir, qu'il ne fallait pas se permettre une redingote bourgeoise sans une permission spéciale du colonel.
Sa ressource fut d'aller se promener à pied dans les rues sales de cette ville, et de s'entendre crier. «Qui vive!» avec insolence à tous les cent pas. Il chercha une boutique de librairie, mais ne put en trouver.
Il n'aperçut des livres que dans un seul magasin, et se hâta d'y entrer; c'était laJournée du chrétienexposée en vente chez un marchand de fromages, vers une des portes de la ville. Il regardait les cafés à travers les vitres ternies par la vapeur des respirations, mais il ne put prendre sur lui d'y entrer; il se figurait une odeur intolérable.
Il entendait rire, et pour la première fois de sa vie, il fut envieux.
Il lit, durant cette soirée, de profondes réflexions sur les formes de gouvernement, sur les avantages qui étaient à désirer dans la vie.
«—Si au moins il y avait un spectacle, je ferais la cour à une chanteuse, de la trouverais peut-être d'une amabilité moins lourde que MlleSylviane, et au moins elle ne chercherait pas à m'épouser.»
Jamais il ne s'était autant ennuyé et n'avait vu l'avenir sous d'aussi noirs aspects.
Le lendemain matin, le colonel Filloteau passa devant son logement et vit, à la porte, Nicolas, le lancier qu'il lui avait donné pour soigner son cheval.
«—Eh bien! qu'est-ce que tu dis du lieutenant? lui demanda-t-il.
«—Bon garçon, colonel, mais pas gai.»
Filloteau monta.
«—Je viens pour l'inspection de votre quartier, mon cher camarade, car je vous sers d'oncle, comme on disait dans Berchiny, quand j'y étais brigadier, avant l'Egypte, ma foi, car je fus maréchal des logis à Aboukir, sous Murat, et sous-lieutenant quinze jours après.»
Au mot d'oncle, Lucien avait tressailli; il se remit bientôt.
«—Eh bien, mon cher oncle, reprit-il avec gaîté, trop honoré du titre. J'ai ici en visite trois respectables parentes que je veux avoir l'honneur de vous présenter. Ce sont ces trois caisses, la veuve kirschwasser, de la Forêt-Noire...
«—Je la retiens pour moi, dit le Filloteau avec un gros rire, et, s'approchant de la caisse ouverte, il y prit un cruchon.
«—Je n'ai pas eu de peine à amener le prétexte, pensa Lucien. Mais, colonel, cette respectable parente a juré de ne se séparer jamais de sa sœur, MlleCognac, de 1810, entendez-vous?
«—Parbleu, vous êtes un bon garçon, s'écria Filloteau, comme attendri, et je dois remercier mon ami Déverloy de m'avoir fait faire votre connaissance.
Mais parlons d'affaires; je suis venu ici pour ça, ajouta-t-il avec une sorte de mystère et en se jetant pesamment sur un canapé qui gémit. Vous faites de la dépense. Trois chevaux en trois jours! Je ne critique pas cela. Bien, très bien. Mais que vont dire ceux de vos camarades qui n'en ont qu'un, de cheval, et encore celui-là sur trois jambes!
Savez-vous ce qu'ils diront?
Ils vous appelleront républicain, et c'est par là, fit-il finement, que le bât vous blesse!
Voulez-vous la réponse? Un beau portrait de Louis-Philippe, à cheval, dans un beau cadre d'or, que vous placerez là, au-dessus de la commode, à la place d'honneur.
Sur quoi, bien du plaisir, honneur.»
Il se leva avec peine du canapé.
«—À bon entendeur, un mot suffit, et vous ne m'avez pas l'air gauche. Nicolas! Nicolas! appelle un de ces pékins qui sont là, dans la rue, à ne rien faire, et fais escorter jusque chez moi, tu sais, rue de Metz, numéro 4, ces deux caisses de liqueur. Et f..., ne va pas me conter qu'un des cruchons s'est cassé en route; pas de ça, camarade!
«—Mais, j'y pense, dit Filloteau à Leuwen, ceci est du bon bien de Dieu; le cruchon cassé serait toujours cassé. Je vais suivre les caisses à vingt pas, sans faire semblant de rien. Adieu, mon cher camarade,» et, montrant, avec son poing ganté, la place au-dessus de la commode: «Vous m'entendez, un beau Louis-Philippe, là-dessus!»
Lucien croyait être débarrassé du personnage; Filloteau reparut à la porte.
«—Ah çà, pas de ces bougres de livres dans vos malles, pas de mauvais journaux, pas de brochures surtout; rien de lamauvaise presse, comme dit Blessin.—À ce mot, Filloteau fit quatre pas dans la chambre et ajouta à mi-voix:—Ce grand lieutenant grêlé qui nous est arrivé de la Garde municipale de Paris,—et plaçant sa main, les doigts serrés en mur sur le coin de la bouche,—il fait peur au colonel lui-même. Enfin suffit! Tout le monde n'a pas des oreilles pour des prunes, n'est-ce pas?»
«—Il est bon homme au fond, pensa Lucien. Ma caisse de kirsch m'a bien servi.»
Et il sortit pour acheter le plus grand portrait possible de Sa Majesté le roi Louis-Philippe.
Un quart d'heure après, il rentrait suivi d'un ouvrier chargé d'un énorme portrait qu'il avait trouvé tout encadré et préparé pour un commissaire de police, récemment nommé par le crédit de M. Féron père, député.
Il regardait tout pensif placer le clou et attacher le tableau.
«—Mon père me l'a souvent dit, et je comprends maintenant son mot si sage: «On dirait que tu n'es pas né gamin de Paris, parmi ce peuple bien appris, dont l'esprit fin se trouve toujours au niveau de toutes les inventions utiles. Toi, tu crois les affaires plus grandes qu'elles ne le sont;tu tends tes filets trop haut.Le public de Paris, en entendant parler d'une bassesse ou d'une trahison adroite, s'écrie toujours: «Bon, voilà un bon tour à la Talleyrand.»! Et il admire.»
Et moi qui songeais à des actions plus ou moins délicates, à des actions difficiles pour écarter ce vernis de républicanisme et ce mot fatal d'élève chassé de l'École polytechnique! Cinquante francs de cadre, et cinq francs de lithographie ont fait l'affaire! Voilà ce qu'il faut pour ces gens-ci. Filloteau en sait plus que moi. C'est là la vraie supériorité du génie sur le vulgaire: au lieu d'une foule de petites démarches, une seule action, claire, simple, frappante, et qui réponde à tout.
Et j'ai grand'peur d'arriver bien tard lieutenant-colonel!» ajouta-t-il avec un soupir.
Le soir, en rentrant, la servante de M. Bonnard lui remit deux lettres. L'une était écrite sur du gros papier d'écolier et fort mal cachetée. Il l'ouvrit et lut:
Nancy. Département de......le...... Mars, 183.....
«Monsieur le sous-lieutenant blanc-bec,
«De braves lanciers, connus dans vingt batailles, ne sont pas faits pour être commandés par un petit muscadin de Paris. Attends-toi à des malheurs; tu trouveras partout Martin-Bâton. Plie bagage au plus vite et décampe. Nous te le conseillons pour ton avantage. Tremble!
«FOUS-MOI-LE-CAMP. CHASSE-BAUDET. DURELAME».
Lucien était rouge comme un coq et tremblait de colère.
«—L'autre est une lettre de femme,» paraît-il.
Elle était écrite sur le plus beau papier et d'un caractère fort soigné.
«Monsieur,
«Plaignez d'honnêtes gens qui rougissent du moyen auquel ils sont obligés d'avoir recours.
«Le régiment est pavé de dénonciateurs et d'espions. Le noble métier de la guerre réduit à être une école d'espionnage! tant il est vrai qu'un grand parjure amène forcément après lui mille mauvaises actions de détail. Nous vous engageons, monsieur, à vérifier par vos propres observations le fait suivant: Cinq lieutenants ou sous-lieutenants: MM. D..., R..., B. L..., V... et B. I..., fort élégants et appartenant aux classes distinguées de la société, ce qui nous fait craindre leurs séductions pour vous, ne sont-ils pas des espions à la recherche des idées républicaines? Nous les professons au fond du cœur, ces opinions; nous leur donnerons un jour notre sang, et nous osons croire que vous êtes prêt à leur faire, en temps et lieu, le même sacrifice.
«Quand le jour du réveil arrivera, comptez, monsieur, sur des amis qui ne sont vos égaux que par leurs sentiments de tendre pitié pour la malheureuse France.
«Martius-Publius-Julius-Marcus-Vindex, qui tuera Blessin,—pour tous ces Messieurs.»
Cette lettre effaça presque tout à fait la sensation d'ignoble et de laideur, si vivement provoquée par la première.
«—Cette lettre sur mauvais papier, se dit-il, c'est la lettre anonyme de 1780; les soldats étaient des mauvais sujets et des laquais chassés et recrutés sur les quais de Paris; celle-ci est la lettre anonyme de 183...
Publius! Vindex! Pauvres amis. Vous auriez raison si vous étiez cent mille; mais vous êtes deux mille, tout au plus, répandus dans toute la France, et les Filloteau, les Malher, les Déverloy même, vous feront fusiller légalement et seront approuvés par l'immense majorité.
Il vaut mieux s'embarquer tous ensemble pour l'Amérique... M'embarquerai-je avec eux?»
Sur cette question, Lucien se promena longtemps d'un air agité.
«—Non, se dit-il enfin, à quoi bon se flatter? Cela est d'un sot. Je n'ai pas assez de vertu farouche pour penser comme Vindex. Je m'ennuierai en Amérique, au milieu d'hommes parfaitement justes et raisonnables, mais grossiers, et ne songeant qu'à leurs dollars. J'ai horreur du bon sens bête d'un Américain. Je respecte Washington, mais il m'ennuie; tandis que le jeune général Bonaparte, vainqueur au Pont d'Arcole, me transporte bien autrement que les plus belles pages d'Homère et du Tasse.
Je ne suis pas républicain, mais je méprise les bassesses des Malher, des Blessin. One suis-je donc? Peu de chose! Déverloy saurait bien me crier: «Tu es un homme fort heureux que ton père t'ait donné une lettre de crédit sur le receveur général de la Meurthe.»
Il est de fait que sous le rapport économique, je suis au-dessus de mes domestiques.
Je souffre horriblement depuis que je gagne quatre-vingt-dix-neuf francs par mois.
Mais qu'est-ce qu'on estime dans le monde que j'ai entrevu? L'homme qui a réuni quelques millions, ou qui achète un journal et se fait prôner pendant huit ou dix ans de suite. N'est-ce pas là le mérite de M. de Chateaubriand?
Le bonheur suprême quand on a de la fortune comme moi, n'est-il pas de passer pour homme d'esprit auprès des femmes?
M. de Talleyrand n'a-t-il pas commencé sa carrière en sachant tenir tête par un mot heureux à l'orgueil outrecuidant de Mmela duchesse de Gramont?
Excepté mes pauvres républicains, je ne vois rien d'estimable dans le monde.
Mon mérite dépendra donc du jugement d'une femme ou de cent femmes du bon ton! Quoi de plus ridicule? Que de mépris n'ai-je pas pour un homme amoureux, pour Edgar, mon cousin, qui fait dépendre son bonheur et, bien plus, son estime pour lui-même, des opinions d'une jeune femme qui a passé la matinée à discuter chez Victorine le mérite d'une robe, ou à se moquer d'un homme comme Monge parce qu'il a l'air commun.
Mais d'un autre côté, faire la cour aux hommes du peuple comme il est de nécessité en Amérique, est au-dessus de mes forces. Il me faut les mœurs élégantes, fruits du gouvernement corrompu de Louis XV; et cependant..., quel est l'homme marquant, dans un tel état de la société? Un duc de Richelieu, un Lauzun, dont les mémoires peignent la vie.»
Ces réflexions plongèrent Lucien dans une agitation extrême. Il s'agissait de sa religion: la vertu et l'honneur, et suivant cette religion, sans vertu point de bonheur!
«—Sous le rapport de la valeur réelle de l'homme, quelle est ma place? Suis-je au milieu de la liste, ou tout à fait le dernier? Qui pourrais-je consulter?»
Peu de jours après les lettres anonymes, comme Lucien passait dans une rue déserte, il rencontra deux sous-officiers à la taille svelte et bien prise. Ils étaient vêtus avec un soin remarquable et le saluèrent d'une façon singulière. Il les regarda de loin et les vit revenir sur leurs pas, avec une sorte d'affectation.
«—Ou je me trompe, se dit-il, ou ces messieurs pourraient bien êtreVindex et Julius; ils se seront placés là par honneur, comme pour signer leur lettre anonyme.
C'est moi qui ai honte aujourd'hui, je voudrais les détromper. J'ai de l'estime pour leurs opinions, leur ambition est honnête, mais je ne puis préférer l'Amérique à la France. L'argent n'est pas tout pour moi, et la démocratie est trop âpre pour ma façon de sentir.»
* * *
Ces réflexions sur la république empoisonnèrent plusieurs semaines de la vie intime de Lucien.
Sa vanité, fruit amer de l'éducation de la meilleure compagnie, était son bourreau.
Jeune, riche, heureux en apparence, il ne se livrait pas au plaisir avec feu; on eût dit un jeune protestant. L'abandon était rare chez lui, il se croyait obligé à beaucoup de prudence.
«—Si tu te jettes à la tête d'une femme, jamais elle n'aura de considération pour toi,» lui avait dit son père.
En un mot, la société lui faisait peur à chaque instant, et, comme chez la plupart de ses contemporains du balcon des Bouffes, une vanité puérile, une crainte extrême et continue de manquer aux mille petites règles établies par notre civilisation, occupaient la place de tous les goûts impétueux qui distinguaient les Français sous Charles IX.
Lucien était né à Paris, et devait à l'influence du climat une vanité excessive. Mais il faut avouer aussi que cette vanité était réveillée à chaque instant, au milieu d'hommes qui en savaient plus que lui sur la chose unique dont il se permettait de parler avec eux.
Ses camarades lui faisaient sentir à chaque instant leur supériorité, avec l'aigreur polie de l'amour-propre qui se venge.
Ces gens-là croyaient deviner que Lucien les prenait pour des sots; aussi fallait-il voir leurs airs quand il se trompait sur la durée que doit avoir, selon les ordonnances, le porte-carabine ou le sous-pied d'un soldat de cavalerie légère.
Il restait immobile et froid au milieu de ces gestes affectés et de tous ces faux sourires.
«—Ces gens ne peuvent avoir prise sur moi, se disait-il, qu'autant que je parlerai ou agirai trop.M'abstenirest le mot d'ordre; agir le moins possible, le plan de campagne.»
Lucien riait et faisait usage avec emphase de ces termes de son nouveau métier.
Pendant les huit ou dix heures qu'occupait chaque jour sa vie d'homme public, impossible pour lui de parler d'autre chose que de manœuvres, de comptabilité de régiment, du prix des chevaux, de la grande question de savoir s'il valait mieux que les corps les achetassent directement des éleveurs, ou s'il était plus avantageux que le gouvernement leur donnât la première éducation dans les dépôts de remonte.
Le colonel Filloteau lui avait donné un vieux lieutenant pour lui apprendre la grande guerre. Mais ce brave homme se crut obligé de faire des phrases, et Lucien, pour le remercier, se mit à lire avec lui la rapsodie intituléeVictoires et Conquêtes des Français, et les excellents mémoires de Gouvion Saint-Cyr. Il choisissait les récits des combats auxquels le vieux lieutenant avait assisté, et celui-ci, enchanté, les reprenait et les racontait à sa manière.
Ces leçons furent trouvées ridicules par les camarades de Lucien: «Un homme de vingt-trois ans, se mettre à étudier comme un enfant!»
Mais sa réserve et son sérieux glacial éloignèrent de lui toute expression directe de cette opinion générale.
Il s'attendait à cet accueil ennemi; il eut repoussé comme un leurre tout témoignage de bienveillance; mais néanmoins, cette haine contenue mais unanime, qu'il voyait dans tous les yeux, lui serrait le cœur.
Quatre ou cinq jeunes officiers aux manières polies, et dont les noms ne se trouvaient pas sur la liste des espions, fournie par les jeunes républicains, avaient plus de politesse, mais peut-être un éloignement plus profond, ou du moins témoigné d'une façon plus piquante.
Lucien ne retrouvait de sympathie que chez quelques sous-officiers, qui le saluaient avec empressement et comme avec des manières particulières, surtout lorsqu'ils le rencontraient dans une rue écartée.
Outre le vieux lieutenant, le colonel Filloteau lui avait encore procuré un maréchal des logis pour lui apprendre les manœuvres.
«—Vous ne pouvez pas offrir à ce vieux brave moins de quarante francs par mois,» et Lucien, dont le cœur flétri se serait résigné à l'amitié de Filloteau, qui, après tout, avait vu Desaix et Kléber, s'aperçut bientôt que ce brave s'appropriait la moitié de la paye de quarante francs indiquée pour le maréchal des logis.
Son seul plaisir consistait en un jeu d'enfant: il avait fait faire une immense table de sapin, et sur cette table des petits morceaux de bois de noyer, gros comme deux dés à jouer, représentant les cavaliers d'un régiment, et placés l'un à côté de l'autre.
C'étaient là ses soldats, qu'il faisait manœuvrer deux heures par jour: un de ses meilleurs moments!
Il avait refusé longtemps d'aller dîner le dimanche à la campagne avec son hôte, M. Bonnard, le marchand de blé.
Un jour enfin il accepta, et il revint en ville en compagnie de M. Gauthier, le chef des républicains, et le principal rédacteur du journal l'Aurore.Ce M. Gauthier était un gros jeune homme, taillé en hercule; il avait de beaux cheveux blonds qu'il portait trop longs, mais c'était là sa seule affectation.
Des gestes simples, une énergie extrême qu'il mettait en tout, une bonne foi évidente, le sauvaient de l'air vulgaire.
C'était un fanatique de bonne foi, mais à travers sa passion pour le gouvernement de la Francepar elle-même, on apercevait une belle âme. Lucien se fit un plaisir, pendant la route, de comparer cet être à M. Féron; Gauthier, le chef du parti contraire, loin de voler, vivait tout juste de son métier d'arpenteur attaché au cadastre. Quant à son journal, l'Aurore, il lui coûtait cinq à six mille francs par an, outre les mois de prison.
Au bout de quelques jours, cet homme fit exception à tout ce que Lucien voyait à Nancy.
«—Pourquoi ne vous appelez-vous pas Ludovic? Ce serait plus distingué.
«—Nous ne sommes pas à Paris, ici tout le monde se connaît. C'est comme si, au-dessus de ma porte, sur l'écriteau: Gauthier, arpenteur breveté, je mettais Gauthier, professeur d'analyse sublime.»
Il se trouva qu'en effet il était parfaitement en état de discourir sur les découvertes les plus récentes en analyser et cette découverte fut un trésor pour Lucien, qui aimait cette science avec passion.
Il passait des heures entières à discuter avec Gauthier les idées de Fourier sur la chaleur de la terre.
«—Prenez garde. Je ne suis pas seulement géomètre, lui disait l'arpenteur, je suis de plus républicain, et l'un des rédacteurs de l'Aurore.Si le général Thérance ou votre colonel Malher découvrent nos conversations, ils ne me feront rien de neuf, car ils m'ont déjà fait tout le mal qu'ils pouvaient, mais ils vous destitueront, ou vous enverront à Alger.
«—En vérité, ce serait peut-être un bonheur pour moi, ou, pour parler avec l'exactitude mathématique que nous aimons, rien ne peut aggraver mon malheur; je crois, sans vanité, être parvenu au comble de l'ennui.»
La malveillance du colonel Malher pour Lucien n'était plus un secret dans le régiment; peut-être ce brave homme désirait-il qu'un duel le débarrassât de ce jeune républicain, trop protégé pour levexer en grand.
Un matin le colonel le fit appeler, et Lucien ne fut introduit devant ce dignitaire qu'après avoir attendu trois grands quarts d'heure dans une antichambre malpropre, au milieu de la poussière des bottes que ciraient trois lanciers.
«—Ceci est fait exprès, se dit-il, et je ne puis déjouer cette mauvaise volonté qu'en ne m'apercevant de rien.
«—On m'a fait rapport, monsieur, dit le colonel en serrant les lèvres et d'un ton de pédanterie marqué, on m'a fait rapport que vous mangiez avec luxe chez vous. C'est ce que je ne puis souffrir. Riche ou non riche, vous devez manger à la pension de cinquante-deux francs avec MM. les lieutenants vos camarades. Adieu, monsieur, n'ayant autre chose à vous dire.»
Le cœur de Lucien bondissait de rage; il n'était pas habitué à ce ton.
«—Me voilà donc obligé de dîner avec des lieutenants qui me font la mine! Ma foi, je pourrai dire comme Beaumarchais: «Ma vie est un combat.» Eh bien, je supporterai cela en riant. Déverloy n'aura pas la satisfaction de pouvoir répéter que je me suis donné la peine de naître; je lui répondrai que je me donne aussi la peine de vivre.»
Le surlendemain du jour où le colonel Malher lui avait donné l'ordre relatif au dîner, il vit arriver chez lui l'adjudant sous-officier du régiment, qui passait pour le confident et l'âme damnée du colonel.
La seule distraction de notre héros était de faire de grandes promenades sur le cheval vendu par le préfet. Lara avait un trot magnifique et faisait trois lieues à l'heure.
«—Monsieur, j'ai l'honneur de vous faire savoir, dit l'adjudant, que la promenade de MM. les sous-lieutenants et lieutenants a été fixée à un rayon de deux lieues.»
Il prit un ton rogue et offrit de laisser par écrit la note des accidents de terrain qui, sur les différentes routes marquaient le rayon de deux lieues. La plaine stérile, exécrable et sèche où le génie de Vauban a placé Nancy ne se change en collines un peu passables qu'à trois lieues de distance.
Lucien eût tout donné au monde en ce moment pour pouvoir jeter l'adjudant par la fenêtre.
«—Monsieur, lui dit-il d'un air doux, les lieutenants et sous-lieutenants, quand ils montent à cheval dans le rayon voulu par la loi, peuvent-ils aller au trot ou seulement au pas?
«—Monsieur, je rendrai compte de votre question au colonel.»
Un quart d'heure après, une ordonnance au galop lui apporta une lettre:
«Le sous-lieutenant Leuwen gardera les arrêts vingt-quatre heures pour avoir déversé le ridicule sur un ordre du colonel Malher.»
Pendant que Lucien conjuguait tous les temps du verbeje m'ennuie, les officiers supérieurs du régiment eurent la naïveté d'essayer une visite à Mmesd'Hocquincourt, de Puy-Laurens, de Marcilly, de Commercy, chez lesquelles allaient les officiers du 20ede hussards.
Mmesde Marcilly et de Commercy, qui étaient fort âgées, affectèrent, en voyant les officiers supérieurs du 27ede lanciers, une terreur, comme si, revenues en 93, elles eussent reçu la visite du savetier du coin, revêtu de l'écharpe d'officier municipal.
Les gens de Mmesd'Hocquincourt et de Puy-Laurens avaient ordre apparemment de se moquer de ces messieurs; leur passage dans l'antichambre fut le signal d'éclats de rire scandaleux et excessifs. Elles choisirent leurs propos de façon à pousser l'impertinence jusqu'au point précis où elle devient grossièreté et peut déposer contre le savoir-vivre de la personne qui l'emploie.
«—Eh bien, le colonel avalait tout ça comme de l'eau, disait Filloteau qui racontait l'aventure à Lucien.
N'a-t-il pas voulu nous persuader, en sortant de chez cette Mmed'Hocquincourt, qui n'a pas cessé de rire en nous regardant, qu'au fond nous avions été reçus avec bonté et gaîté, sans façons, comme des amis.
Morbleu! Dans le bon temps, quand nous traversions la France, de Mayence à Bayonne, pour entrer en Espagne, comme nous eussions fait voler les vitres d'une pisseuse comme celle-là!
Une damnée vieille, la comtesse de Marcilly, je crois, nous a offert à boire du vin, comme on le ferait à des charretiers.»
Lucien apprit bien d'autres détails quand il put sortir.
M. Bonnard l'avait présenté dans cinq ou six maisons de la bonne bourgeoisie. Il y trouva la même affectation que chez MlleBerchu et les mêmes prétentions à la bonhomie.
Il s'aperçut, à son grand chagrin, que les maris bourgeois font réciproquement la police sur leurs femmes, et sans doute, sans en être convenus, uniquement par envie et méchanceté.
Deux ou trois de leurs dames, pour employer leur langage, avaient de fort beaux yeux, et ces yeux avaient daigné parler à Lucien.
Mais comment arriver à leur parler en tête-à-tête?
Le récit et la colère du bon Filloteau, la déconvenue des officiers supérieurs, avaient réveillé chez lui l'esprit de contradiction.
«—Il y a ici une société qui ne veut pas recevoir les gens portant mon habit; essayons d'y pénétrer. Peut-être au fond sont-ils aussi ennuyeux que les bourgeois, mais enfin il faut voir. Il me restera du moins le plaisir d'avoir triomphé d'une difficulté. Il faudra que je demande des lettres d'introduction à mon père.»
Mais écrire à ce père sur un ton sérieux n'était pas chose facile; hors de son comptoir, M. Leuwen avait l'habitude de ne pas lire jusqu'au bout les lettres qui n'étaient pas amusantes.
«—Plus la chose lui est facile, se disait Lucien, plus facilement l'idée lui viendra de me faire quelque niche. Il fait les affaires de bourse de M. Bonpain, le notaire du noble faubourg, qui dirige toutes les quêtes faites en province par les fidèles du parti atteints par la vision de Sainte-Pélagie. Ce M. Bonpain peut, sans difficulté, m'assurer une réception brillante dans toutes les maisons de Nancy.»
Il écrivit donc à son père.
Au lieu du paquet énorme qu'il attendait avec impatience, il ne reçut de la sollicitude paternelle qu'une toute petite lettre écrite sur le papier le plus exigu possible.
«Très aimable sous-lieutenant,
«Vous êtes jeune, vous passez pour riche, vous vous croyez beau sans doute, vous avez du moins un beau cheval, puisqu'il coûte deux cent quarante louis, et, dans les pays où vous êtes, le cheval fait plus de la moitié de l'homme. Il faut que vous soyez encore plus piètre qu'un saint-simonien ordinaire, pour ne pas avoir su vous ouvrir les maisons des noblaillons de Nancy.
«Je parie que Melin, votre domestique, est plus avancé que vous, et n'a que l'embarras du choix pour ses soirées.
«Mon cher Lucien,studiate la matematica, et devenez profond. Votre mère se porte bien, ainsi que votre dévoué serviteur.
«FRANÇOIS LEUWEN.»
Lucien se serait donné au diable après une pareille lecture. Pour l'achever, le soir, en rentrant de cette promenade qui ne pouvait se prolonger au delà de deux lieues, il vit son domestique Mélin, assis dans la rue devant une boutique, an milieu d'un cercle de femmes où l'on riait beaucoup.
«—Mon père est un sage, et moi je ne suis qu'un sot,» se dit-il.
Il remarqua presque au moment même, un cabinet littéraire situé dans la rue de la Pompe; il renvoya son cheval et entra dans la boutique pour changer de pensées et essayer de se dépiquer un peu.
Le lendemain, dès sept heures du matin, le colonel le fit appeler.
«—Monsieur, lui dit-il d'un air hautain, mais contraint au fond, il peut y avoir des républicains, c'est un malheur pour la France; mais j'aimerais autant qu'ils ne fussent pas dans le régiment que le roi m'a confié.»
Et comme Lucien le regardait d'un air étonné:
«—Il est inutile de nier, monsieur, vous passez votre vie au cabinet littéraire de Schmidt, rue de la Pompe, vis-à-vis de l'hôtel de Pontlevé. Ce lieu est signalé comme l'antre de l'anarchie où vont les plus effrontés jacobins de Nancy. Vous n'avez pas eu honte de vous lier avec les va-nu-pieds qui s'y donnent rendez-vous!
Sans cesse on vous voit passer devant cette boutique et vous échangez des signes avec ces gens-là. Je vais jusqu'à croire que c'est vous qui êtes l'anonyme de Nancy, signalé par le ministre à M. le général baron Thérance comme ayant envoyé quatre-vingts francs pour la souscription à l'amende de laTribune...
Ne dites rien, monsieur, s'écria le colonel en colère, comme Lucien semblait vouloir prendre la parole. Si vous aviez le malheur d'avouer une telle sottise, je serais obligé de vous envoyer au quartier général, à Metz, et je ne veux pas perdre un jeune homme qui déjà une fois a manqué son état.»
Lucien était furieux. Pendant que le colonel parlait, il eut deux ou trois fois la tentation de prendre une plume sur une large table de sapin, tachée d'encre, qui le séparait de ce despote de mauvais goût, et d'écrire sa démission.
La perspective des plaisanteries de son père l'arrêta. Quelques minutes plus tard, il trouva plus digne d'un homme de forcer le colonel à reconnaître qu'on l'avait trompé ou qu'il voulait tromper.
«—Colonel, dit-il d'une voix tremblante de colère, mais du reste se contenant assez bien, j'ai été renvoyé de l'École polytechnique, il est vrai; on m'a appelé républicain, je n'étais qu'étourdi. Excepté la chimie et les mathématiques, je ne sais rien; je n'ai point étudié la politique. Si j'entrevois les plus graves objections à toutes les formes de gouvernement, je ne puis avoir d'avis sur celui qui convient à la France.
«—Comment, monsieur, vous osez avouer que vous ne comprenez pas que le seul gouvernement du roi . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .»
Nous supprimons trois pages du discours que le brave colonel répétait tout d'entrain d'après le journal de Paris, reçu la veille.
«—Je l'ai pris de trop haut avec ce troupier,» se dit Lucien pendant ce long sermon, et il chercha une phrase qui dit beaucoup en peu de mots.
«—Je suis entré hier pour la première fois dans ce cabinet littéraire. Je donnerai cinquante louis à qui prouvera le contraire.
«—Il ne s'agit pas ici d'argent, répliqua le colonel avec amertume; on sait que vous en avez beaucoup et il paraît que vous le savez mieux que personne. Hier, monsieur, vous avez lu leNational, et vous n'avez ouvert ni leJournal de Paris, ni lesDébatsqui tenaient le milieu de la table.
«—Il y avait là un observateur exact,» pensa Lucien, et il se mit à raconter tout ce qu'il avait l'ait dans ce cabinet.
À force de petits détails terre à terre, il parvint pourtant à convaincre le colonel Malher: 1°, que réellement il avait lu le journal la veille pour la première fois depuis son arrivée au régiment; 2°, qu'il n'avait passé que quarante minutes au cabinet littéraire Schmidt; 3°, qu'il y avait été retenu tout ce temps uniquement par un grand feuilleton de six colonnes surDon Juande Mozart.
Ce qu'il offrit de prouver en répétant les principales idées (y en avait-il?) du feuilleton.
Après une séance de deux heures et le contre-examen le plus vétilleux de la part du colonel, Lucien sortit, pale de colère. La mauvaise foi de Malher était évidente, mais il avait eu le plaisir de le réduire au silence sur tous les points de l'accusation.
«—J'aimerais mieux vivre avec les laquais de mon père! se dit-il dans la journée; mais toute ma vie je passerais pour un sot aux yeux de nos amis si, à vingt-trois ans et avec un cheval de deux cent quarante louis, je faisais fiasco dans un régiment juste milieu.
Pour qu'au moins, en cas de démission, on ait quelque action de moi à citer à Paris, il faut que je me batte. Cela est d'usage en entrant dans un régiment. Du moins, on le croit dans les salons, et, ma foi! si je perds la vie, je ne perdrai pas grand'chose.»
Deux heures plus tard, après le pansement du soir, dans la cour de la caserne, il dit à quelques officiers qui sortaient en même temps que lui:
«—Des espions m'ont accusé, auprès du colonel, du plus plat de tous les péchés: on veut que je sois républicain et pilier du cabinet littéraire. Je voudrais connaître l'accusateur pour d'abord me justifier à ses yeux, et ensuite lui faire deux ou trois petites caresses avec ma cravache.»
Il y eut un moment de silence complet, et ensuite on parla d'autre chose.
Le soir, le domestique de Lucien lui remit une jolie lettre, fort bien pliée; il n'y vit qu'un seul mot:Renégat.
En ce moment, il était l'homme le plus malheureux de tous les régiments de lanciers de l'armée.
«—Voilà comme ils font toutes leurs affaires. Qui avait dit à ces pauvres républicains que je pensais comme eux? Sais-je moi-même ce que je pense?»
Le lendemain, comme il parlait encore de républicanisme à deux ou trois officiers:
«—Mon cher, lui dit l'un d'eux, vous nous ennuyez toujours de la même chanson. Que diable cela nous fait-il, à nous, que vous ayez été à l'École polytechnique, qu'on vous ait calomnié, qu'on vous ait chassé, etc...
«—Je suis déterminé à ne pas me laisser accuser de républicanisme. Je désire marquer ma déclaration par un coup d'épée, et je vous serais fort obligé, monsieur, si vous vouliez bien en donner un à un ennuyeux.»
Ce mot sembla rendre la vie à tous ces pauvres jeunes gens. Lucien vit bientôt vingt officiers autour de lui.
Ce duel fut une bonne fortune pour tout le régiment; il eut lieu le soir même dans un coin de rempart bien triste et bien sale.
On se battit à l'épée, et les deux adversaires furent blessés, mais sans que l'État fût menacé de perdre aucun des deux.
Lucien avait un grand coup d'épée dans le haut du bras droit.
* * *
Le chirurgien-major du régiment, le chevalier Billars, comme il se faisait appeler, sorte de charlatan assez bon homme, natif des Hautes-Alpes, passait chez Lucien des journées entières.
«La bibliothèque du sous-lieutenant, comme disait le chevalier, se trouvant fournie des meilleures éditions, telles que cognac de 1810, kirschwasser de dix ans, vin du Rhin de trente ans, etc.»
Lucien apprit par ce chirurgien qu'il y avait à Nancy un médecin célèbre par son talent, et fort bien venu de tout le monde, à cause de son éloquence et de son ostracisme.
De tout ce que disait le chevalier Billars, Lucien comprit que ce docteur pourrait bien être lefactotumde la ville, et, dans tous les cas, un intrigant amusant à voir.
«—Il faut absolument, mon cher docteur, que vous m'ameniez demain ce M. Dupoirier. Dites-lui que je suis en danger.
«—Mais vous n'êtes pas en danger.
«—Mais n'est-il pas amusant de commencer par un mensonge les relations avec un fameux intrigant? Une fois qu'il sera ici, ne me contredites en rien; laissez-moi dire, nous en entendrons de belles sur Henri V et peut-être nous amuserons-nous un peu.
«—Votre blessure est tout à fait chirurgicale et je ne vois pas ce qu'un docteur en médecine...»
Dès le lendemain, le docteur Dupoirier parut, conduit par le chevalier Billars.
Il ne fut pas deux minutes avec Lucien qu'il se mit à lui frapper familièrement sur le ventre en lui parlant, chose d'autant plus singulière que celui-ci était couché.
Ce docteur Dupoirier était un homme de cinquante ans, énergique, maigre, assez bien fait; une contenance vulgaire, un grand nez, et une bouche qui n'en finissait plus.
Cette physionomie était animée par des petits yeux gris presque cachés par des sourcils épais et grisonnants. Ces petits yeux brillaient d'une vivacité d'hyène ou de bête féroce.
Notre héros s'était figuré assez légèrement qu'il s'amuserait sans peine aux dépens d'une sorte de bel esprit de province, hâbleur de son métier. Il trouva que la logique de la province vaut mieux que ses petits travers.
Loin de mystifier Dupoirier, il eut toutes les peines du monde à ne pas tomber lui-même dans quelque ridicule.
«—Quoi? lui disait le docteur, vous, homme bien né, avec des mœurs élégantes, de la fortune, une jolie position dans le monde, une éducation délicate, vous vous jetez dans l'ignoble juste milieu; non pas dans la guerre véritable dont même les misères ont tant de noblesse et de charme pour les cœurs généreux, mais dans la guerre de maréchaussée, dans la guerre dont l'expédition de la rue Transnonain est la bataille de Marengo!
«—Mon cher chevalier, dit Lucien au docteur Billars, qui se scandalisait et se croyait obligé à une défense du juste milieu, mon cher chevalier, je vais raconter à M. Dupoirier quelques petits écarts de jeunesse que je vous confierai plus tard, mais que je préfère ne confier qu'à une personne à la fois.»
Malgré une déclaration aussi vive, il eut toutes les peines du monde à se défaire de M. Billars qui se sentait l'envie de parler politique.
Dupoirier continua comme s'il avait connu notre héros depuis des mois.
«—Vous allez végéter dans l'ennui et la petitesse d'une garnison. Un tel rôle n'est pas fait pour un homme comme vous. Quittez-le au plus vite.
«Le jour où on tirera le canon, le canon national, celui qui fera palpiter tous les cœurs français—le mien, monsieur, tout comme le vôtre—vous distribuerez quelques centaines de louis dans les bureaux, et vous serez sous-lieutenant, puisque déjà vous l'avez été une fois.
«Qu'importe à quelqu'un de votre trempe de faire la guerre comme sous-lieutenant ou comme capitaine? Laissez la petite vanité de l'épaulette aux demi-sots; la votre est de payer noblement sa dette à la patrie.
«L'essentiel, dans ce siècle douteux, est de l'aire preuve du seul genre de mérite qui ne soit pas susceptible d'hypocrisie.»
Ces choses d'une nature si personnelle et qui pouvaient paraître offensantes, perdent tout à être écrites. Il fallait les entendre raconter par un fanatique plein de fougue comme le docteur. Il savait donner aux choses les plus personnelles, aux conseils intimes les moins demandés, un tour si vif, si amusant, tellement éloigné de l'apparence de vouloir prendre un ton de supériorité, et les manières qui accompagnaient ces étranges paroles étaient si burlesques, les gestes d'une vulgarité si plaisante, que Lucien manqua tout à fait du courage nécessaire pour remettre le docteur à sa place, et c'est sur quoi le docteur comptait. Délivré tout à coup et d'une façon si imprévue, par un vieux médecin de province, de l'ennui qui l'accablait depuis six semaines:
«Je serais ridicule, se disait-il en pleurant presque à force de rire intérieur et contenu, si je faisais entendre à ce bouffon prêchant la croisade, que ses façons ne sont pas précisément celles qui conviennent à une première visite. Et, d'ailleurs, que gagnerais-je à l'effaroucher et à m'en priver?»
Tout ce qu'il put faire, ce fut de frustrer l'attente de ce fougueux partisan des prêtres et de Henri V, qui voulait le confesser, et qui ne parvint tout au plus qu'à lui adresser, sans en être interrompu, une foule de phrases inconvenantes.
Mais, comme un véritable apôtre, Dupoirier semblait accoutumé à cette absence de réponses, et n'en eut l'air nullement déferré.
Lucien ne put tromper ce savant médecin que sur l'état de sa santé. Il ne voulut pas que le docteur pût deviner qu'il avait été appelé en sa qualité d'homme singulier, et il se prétendit fort tourmenté par lagoutte volante, maladie qu'avait son père et dont il savait par cœur tous les symptômes.
Le docteur l'interrogea avec attention et ensuite lui donna des avis sérieux. Il restait debout, mais ne s'en allait point, et redoublait de flatteries brusques, incisives, dans le but de faire parler Lucien.
Notre héros se sentit tout à coup le courage de parler sans rire.
«—Je ne prétends pas le nier, monsieur, je ne me regarde pas commené sous un chou; j'entre dans la vie avec certains avantages. Je trouve en France deux ou trois maisons de commerce qui se disputent le monopole des avantages sociaux. Dois-je m'enrôler dans la maisonHenri V et Cie, ou dans la maisonCarel et Cie?En attendant que je puisse faire un choix, j'ai accepté un petit intérêt dans la maisonPhilippe, la seule qui soit à même de faire des offres réelles, car moi, je vous l'avoue, je ne crois qu'au positif. J'ai l'avantage d'apprendre mon métier, quelque respectables et considérables que soient le parti de la république et celui de Henri V; ni l'un ni l'autre ne peuvent me donner le moyen d'apprendre à faire agir un escadron dans la plaine. Quand je saurai mon métier, dans le but d'arriver à une belle position, je m'attacherai définitivement à celle de ces trois maisons de commerce qui me fera les meilleures conditions.»