Enfin, il arriva qu'un soir, M. de Pointcarré, d'après l'ordre du docteur, alla faire sa partie de whist chez Mmede Marcilly, partie interrompue par deux atroces accès de larmes. Justement le vicomte de Blancet n'avait pu résister à une partie de chasse pour le passage des bécasses, et Lucien vit à la fenêtre de MlleBeaulieu le signal dont l'espérance donnait encore à la vie quelque intérêt pour lui. Il vola chez lui, revint habillé en bourgeois et enfin, annoncé, avec des précautions infinies, par la bonne femme de chambre qui ne quitta pas le voisinage du lit, il put passer dix minutes avec Mmede Chasteller.
* * *
Le lendemain, le docteur trouva Mmede Chasteller sans fièvre et tellement bien, qu'il eut peur d'avoir perdu tous les soins qu'il se donnait depuis trois semaines.
Il affecta l'air très inquiet devant MlleBeaulieu. Il partit comme un homme pressé et revint une heure après, à une heure insolite.
«—Beaulieu, lui dit-il, votre maîtresse tombe dans le marasme.
«—Oh! mon Dieu, monsieur!»
Ici le docteur expliqua longuement ce que c'est que le marasme.
«—Votre maîtresse a besoin de lait de femme; si quelque chose peut lui sauver la vie, c'est l'usage du lait d'une jeune et fraîche paysanne. Je viens de faire courir dans tout Nancy; je ne trouve que des femmes d'ouvriers dont le lait ferait plus de mal que de bien à Mmede Chasteller. Il faut une jeune personne...»
Le docteur remarqua que Beaulieu regardait attentivement la pendule.
«—Mon village, Chefmont, n'est qu'à cinq lieues d'ici. J'arriverai la nuit, mais qu'importe...
«—Bien, très bien, brave et excellente Beaulieu. Mais si vous trouvez une jeune nourrice, ne lui faites pas faire les cinq lieues tout d'une traite. N'arrivez qu'après demain matin; le lait échauffé serait un poison pour votre pauvre maîtresse.
«—Croyez-vous, monsieur le docteur, que voir encore une fois M. Leuwen puisse faire du mal à madame? Elle vient en quelque sorte de m'ordonner de le faire entrer ce soir s'il se présente. Elle lui est si attachée...»
Le docteur croyait à peine au bonheur qui lui arrivait.
«—Bien de plusnaturel, Beaulieu.»
Il insistait sur le mot naturel.
«—Qui est-ce qui vous remplace?
«—Anne-Marie, cette brave fille si dévote.
«—Eh bien, donnez vos instructions à Anne-Marie. Où M. Leuwen se place-t-il en attendant le moment où vous pouvez l'annoncer?
«—Dans la soupente où couchait Joseph autrefois. Dans l'antichambre de madame.
«—Dans l'état où est votre pauvre maîtresse, elle n'a pas besoin de trop d'émotion à la fois. Si vous m'en croyez, vous ferez défendre la porte pour tout le monde, même pour M. de Blancet.»
Ce détail et beaucoup d'autres furent convenus entre le docteur et MlleBeaulieu. Cette bonne fille quitta Nancy à cinq heures, laissant ses fonctions à Anne-Marie.
Or, depuis longtemps, Anne-Marie, que Mmede Chasteller ne gardait que par bonté et qu'elle avait été sur le point de renvoyer une ou deux fois, était entièrement dévouée à MlleBérard, et son espion auprès de MlleBeaulieu.
Voici ce qui arriva:
À huit heures et demie, dans un moment où MlleBérard parlait à la vieille portière, Anne-Marie fit passer dans la cour Leuwen qui, deux minutes après, fut placé dans un retranchement en bois peint qui occupait la moitié de l'antichambre de Mmede Chasteller. De là, Lucien voyait fort bien ce qui se passait dans la pièce voisine et entendait presque tout ce qui se disait dans l'appartement entier.
Tout à coup il entendit les vagissements d'un enfant à peine né; il vit arriver dans l'antichambre le docteur essoufflé portant l'enfant dans un linge qui lui parut taché de sang.
«—Votre pauvre maîtresse, dit-il en toute hâte à Anne-Marie, est enfin sauvée. L'accouchement a eu lieu sans accident. M. le marquis est-il hors de la maison?
«—Oui, monsieur.
«—Cette maudite Beaulieu n'y est pas?
«—Elle est en route pour son village.
«—Sous un prétexte, je l'ai envoyé chercher une nourrice, puisque celle que j'ai retenue au faubourg ne veut pas d'un enfant clandestin.
«—Et M. de Blancet?
«—Ce qu'il y a de plus singulier, c'est que votre maîtresse ne veut plus le voir.
«—Je le crois pardieu bien! dit Anne-Marie. Après un tel cadeau!
«—Après tout, peut-être l'enfant n'est pas de lui.
«—Ma foi! ces grandes dames, ça ne va pas souvent à l'église, mais en revanche ça a plus d'un amoureux.
«—Je crois entendre gémir Mmede Chasteller. Je rentre, dit le docteur; je vais vous envoyer MlleBérard.»
MlleBérard arriva. Elle exécrait Lucien, et dans une conversation d'un quart d'heure, eut l'art, en disant les mêmes choses que le docteur, d'être bien plus méchante. Elle était d'avis que ce gros poupon, comme elle l'appelait, appartenait à M. de Blancet ou au lieutenant-colonel de chasseurs.
«—Ou à M. de Goëllo, dit naturellement Anne-Marie.
«—Non pas de M. de Goëllo; madame ne peut plus le souffrir. C'était de lui la fausse couche qui faillit, dans le temps, la brouiller avec ce pauvre M. de Chasteller...»
On peut juger de l'état où se trouvait Lucien.
Il fut sur le point de sortir de sa cachette et de s'enfuir, même en présence de MlleBérard.
«—Non, se dit-il, elle s'est moquée de moi, comme d'un vrai blanc-bec que je suis. Mais il serait indigne de la compromettre.»
À ce moment, le docteur, craignant de la part de MlleBérard quelque raffinement de méchanceté peu vraisemblable, vint à la porte de l'antichambre.
«—Mademoiselle Bérard! Mademoiselle Bérard! dit-il d'un air alarmé, il y a une hémorragie. Vite, vite, le seau de glace que j'ai apporté sous mon manteau.»
Dès que Anne-Marie fut seule, Lucien sortit en lui remettant sa bourse; en le faisant il vit, bien malgré lui, l'enfant qu'elle portait avec ostentation et qui, au lieu de quelques minutes de vie, avait bien un mois ou deux.
C'est ce que Lucien ne remarqua pas.
Il dit avec beaucoup de tranquillité apparente à Anne-Marie:
«—Je me sens un peu indisposé. Je ne verrai Mmede Chasteller que demain. Voulez-vous venir parler à la portière pendant que je sortirai.»
Anne-Marie le regardait avec des yeux extrêmement ouverts: «Est-ce qu'il est d'accord, lui aussi,» pensait-elle? Heureusement pour le succès des projets du docteur, comme le geste de Lucien la pressait fort, elle n'eut pas le temps de commettre une indiscrétion; elle alla déposer l'enfant sur un lit, dans la chambre voisine, et descendit chez la portière.
«—Cette bourse si pesante, se disait-elle, est-elle remplie d'argent ou de jaunets?»
Elle conduisit la portière au fond de sa loge, et Lucien put sortir inaperçu.
Il courut chez lui et s'enferma à clef. Ce ne fut qu'à ce moment qu'il se permit de considérer son malheur. Il était trop amoureux dans le premier moment pour être furieux contre Mmede Chasteller.
«—M'a-t-elle jamais dit qu'elle n'eût aimé personne avant moi? D'ailleurs, vivant avec moi comme avec un frère, par ma sottise et ma très grande sottise, me devait-elle une telle confidence?
«Ma chère Mathilde, je ne puis donc plus t'aimer?» s'écria-t-il tout à coup en fondant en larmes.
«Il serait digne d'un homme, pensa-t-il au bout d'une heure, d'aller chez Mmed'Hocquincourt que j'abandonne sottement depuis un mois, et de chercher à prendre une revanche.»
Il s'habilla en se faisant une violence mortelle, et comme il allait sortir, il tomba évanoui dans le salon.
Il revint à lui quelques heures après; un domestique le heurta du pied en allant voir à trois heures du matin s'il était rentré.
«—Ah! le voilà encore ivre-mort! Quelle saleté pour un maître!» dit cet homme.
Lucien entendit fort bien ces paroles; il se crut d'abord dans cet état, mais tout à coup l'affreuse vérité lui apparut et il fut bien plus malheureux que dans la soirée.
Le reste de la nuit se passa dans une sorte de délire. Il eut un instant l'ignoble idée d'aller faire des reproches à Mmede Chasteller; mais il eut horreur de cette tentative.
Il écrivit au lieutenant-colonel Filloteau, qui, par bonheur, commandait le régiment, qu'il était malade, et sortit de Nancy fort matin, espérant ne pas être vu.
Ce fut dans cette promenade solitaire qu'il sentit en plein toute l'étendue de son malheur.
À neuf heures du matin, comme il se trouvait à six lieues de Nancy, l'idée d'y rentrer lui parut horrible.
«—Il faut que j'aille à Paris à franc-étrier, voir ma mère.»
Ses devoirs comme militaire avaient disparu à ses yeux; il se sentait comme un homme à l'agonie qui approche des derniers moments.
Toutes choses du monde avaient perdu leur importance à ses yeux; deux objets seuls surnageaient: sa mère et Mmede Chasteller.
Pour cette âme épuisée par la douleur, l'idée folle de ce voyage fut comme une consolation, la seule qu'il entrevît.
Il renvoya son cheval à Nancy et écrivit au colonel Filloteau pour le prier de ne pas parler de son absence.
«—Je suis mandé par le ministre de la Guerre»; ce mensonge se trouva sous sa plume parce qu'il eut la crainte d'être poursuivi.
Il demanda un cheval à une poste; comme, sur son air égaré, on lui faisait quelques objections, il se dit envoyé par le colonel Filloteau, du 23ede lanciers, à une compagnie du régiment qui était détachée à Reims, pour faire la guerre aux ouvriers. Les difficultés qu'il eut pour obtenir son premier cheval ne se renouvelèrent plus, et trente-deux heures après il était à Paris.
Près d'entrer chez sa mère, il pensa qu'il lui ferait peur; il alla descendre à un hôtel garni voisin, et ne revint chez lui que quelques heures plus tard.
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