La boue et les tronçons de chou pleuvaient de tous côtés dans la calèche. Malgré un brouhaha épouvantable, ces messieurs eurent le plaisir d'entendre les plus sales injures.
En approchant de la porte, il fallut mettre les chevaux au trot à cause du pont fort étroit. Il y avait là huit ou dix criards.
«—À l'eau, à l'eau! criaient-ils.
«—Ah! c'est le lieutenant Leuwen, dit un homme en capote verte déchirée; apparemment un lancier congédié.
«—À l'eau Leuwen, à l'eau Leuwen!» se mit-on à crier à l'instant.
À vingt pas hors de la ville, tout était calme. Le brigadier arriva bientôt.
«—Je vous félicite, messieurs, dit-il aux voyageurs, vous l'avez échappé belle.»
Son air goguenard acheva de mettre Lucien hors de lui. Il lui ordonna de lire son passeport, et ensuite:
«—Quelle peut être la cause de tout ceci? demanda-t-il.
«—Eh! monsieur, vous le savez vous-même et mieux que moi. Vous êtes le commissaire de police qui vient pour les élections. Vos papiers imprimés que vous aviez sur l'impériale de votre calèche, sont tombés en entrant en ville, vis-à-vis du Café National où on les a lus; on vous a reconnu, et, ma foi, il est bien heureux qu'ils n'aient pas eu des pierres.»
M. Coffe monta tranquillement sur le siège de devant de la calèche.
«—En effet, il n'y a plus rien, dit-il à Leuwen en inspectant l'impériale.
«—Ce paquet était-il pour le Cher ou pour M. Mairobert?
«—Contre M. Mairobert. C'est le pamphlet de Torset.»
La figure du gendarme pendant ce court dialogue désolait Lucien. Il lui donna vingt francs et le congédia.
Le brigadier fit mille remerciements.
«—Messieurs, ajouta-t-il, les Blaisois ont la tête chaude. Les messieurs comme vous autres ne traversent la ville que de nuit.
«—F...-moi le camp, lui dit Lucien, et, s'adressant au postillon: Marche au galop, toi!
«—N'ayez donc pas tant de peur, s'exclama celui-ci en ricanant. Il n'y a personne sur la route.»
Au bout de cinq minutes de galop:
«—Hé bien, Coffe?
«—Hé bien, répondit Coffe froidement, le ministre vous donne le bras au sortir de l'Opéra; les maîtres de requêtes, les préfets en congé, les députés à entrepôts de tabac envient votre fortune. Ceci est la contrepartie. C'est tout simple.
«—Votre sang-froid me ferait devenir fou. Ces indignités, ces propos atroces, cette boue!
«—Cette boue, c'est pour nous la noble poussière du champ de bataille. Cette huée publique vous comptera: ce sont les actions d'éclat dans la carrière que vous avez prise, et où ma pauvreté et ma reconnaissance me portent à vous suivre.
«—C'est-à-dire que si vous aviez 1.200 francs de rentes, vous ne seriez pas ici.
«—Si j'avais 300 francs de rente seulement, je ne servirais pas le ministère qui retient des milliers de pauvres diables dans les horribles cachots de Mazas, de Saint-Michel et de Clairvaux.»
Un profond silence suivit cette réponse trop sincère, et ce silence dura pendant trois lieues.
À quelque distance d'un village, dont on apercevait le clocher pointu s'élever derrière une colline nue et sans arbres, Lucien fit arrêter:
«—Il y aura 20 francs pour vous, dit-il au postillon, si vous ne dites rien de l'émeute.
«—À la bonne heure, 20 francs, c'est bon, je vous remercie. Mais, not' maître, votre figure si pâle de la venette que vous venez d'avoir, mais votre belle calèche anglaise couverte de boue, ça va sembler drôle, on jasera. Ce ne sera pourtant pas moi qui aurai jasé.
«—Dites que vous avez versé, et aux gens de la poste qu'il y aura 20 francs pour eux s'ils attellent en trois minutes; puis se tournant vers Coffe:
«—Et être obligés de nous cacher!
«—Voulez-vous être reconnu ou pas reconnu?
«—Je voudrais être à cent pieds sous terre, ou avoir votre impassibilité.
«—Que me conseillez-vous, Coffe? dit Lucien, les larmes aux yeux, lorsqu'ils furent partis. Je veux envoyer ma démission et vous céder la mission, ou, si cela vous déplaît, je manderai M. Desbacs. Moi, j'attendrai huit jours et je reviendrai châtier l'insolent.
«—Je vous conseille de faire laver votre calèche à la première poste, de continuer comme si de rien n'était, et de ne dire jamais mot de cette aventure à qui que ce soit, car tout le monde rirait.
«—Quoi? vous voulez que je supporte toute ma vie cette idée d'avoir été insulté impunément.
«—Si vous avez la peau si tendre au mépris, pourquoi quitter Paris?
«—Quel moment nous avons passé à la porte de cet hôtel! Toute ma vie, ce quart d'heure sera à me brûler, comme de la braise sur ma poitrine.
«—Ce qui rendait l'aventure piquante, répliqua Coffe, c'est qu'il n'y avait pas le moindre danger et que nous avions tout le loisir de goûter le mépris. La rue était pleine de boue, mais parfaitement bien pavée; pas une seule pierre de disponible. C'est la première fois que j'ai senti la honte. Quand j'ai été arrêté pour Sainte-Pélagie, trois ou quatre personnes seulement s'en sont aperçues comme je montais en fiacre, et l'une d'elles a dit avec beaucoup de bonté et de pitié:
«—Le pauvre diable!»
Lucien ne répondait pas. Coffe continuait à penser tout haut avec une cruelle franchise:
«—J'ai songé au mot célèbre. On avale le mépris, mais on ne le mâche pas.
«—Mon ami, dit Lucien tout à coup, je compte que vous ne rirez avec personne de mes angoisses?
«—Vous m'avez tiré de Sainte-Pélagie où j'aurais dû faire mes cinq ans, et il va plusieurs années que nous sommes liés.
«—Eh bien, mon cœur est faible; j'ai besoin de parler, et je parlerai si vous me promettez une discrétion éternelle.
«—Je le promets.
«—Je déserterai là, sur la grande route. Je me fais conduire à Rochefort, et de là il est facile de s'embarquer pour l'Amérique sous un nom supposé. Au bout de deux ans, je puis revenir à Blois et souffleter le jeune homme le plus marquant de la ville. J'ai mal conduit toute ma vie; je suis dans un bourbier sans issue!
«—Soit, mais quelque raison que vous ayez, vous ne pouvez pas déserter au milieu de la bataille, comme les Saxons à Leipzig. Cela n'est pas bien, et vous créerait des remords par la suite, du moins je le crains. Fâchez d'oublier et surtout pas un mot à M. de Riquebourg, le préfet du Cher.»
La nuit tomba tout à coup: l'obscurité devint profonde. Coffe voyait Leuwen changer de position toutes les cinq minutes.
«—Il se tord comme saint Laurent sur le gril, pensait-il. Il est fâcheux qu'il ne trouve pas de lui-même un remède à sa position. Cependant, ajouta-t-il, après un quart d'heure de réflexions et de déductions mathématiques, je lui dois de m'avoir tiré de cette chambre de Sainte-Pélagie, grande à peu près comme cette calèche. Il est malheureux par sa faute, malheureux avec de la santé, de l'argent et de la jeunesse à revendre. Quel sot! et comme je le haïrais s'il ne m'avait tiré de Sainte-Pélagie! À l'école, quel présomptueux et quel bavard! Parler, parler, toujours parler. Mais cependant, il faut l'avouer, jamais le moindre mot inconvenant, et cela fait un fameux point pour lui, lorsqu'il me fit sortir de prison... oui, mais pour faire de moi un apprenti bourreau. Le bourreau est plus estimable...; c'est par pur enfantillage, par suite de leur sottise ordinaire, que les hommes l'ont pris en grippe. Il remplit un devoir, un devoir nécessaire, indispensable. Et nous! nous qui sommes sur la route de tous les honneurs que peut distribuer la société, nous voilà en train de commettre une infamie, une infamienuisible.Le peuple qui se trompe si souvent, par hasard a eu raison cette fois.»
À cet instant, Lucien soupira.
«—Le voilà qui souffre de son absurdité. Il prétend réunir les profits du ministériel avec la sensibilité délicate de l'homme d'honneur. Quoi de plus sot! Il connaît le mépris public, comme moi, aussi dans les premiers jours de Sainte-Pélagie. Quand je pensais que les voisins de mon magasin pouvaient me croire un banquier frauduleux!»
Le souvenir de cette si vive douleur fut assez puissant pour porter Coffe à parler.
«—Nous ne serons pas en ville avant onze heures, voulez-vous débarquer à l'auberge ou chez le préfet?
«—S'il est debout, voyons le préfet.»
Lucien avait la faiblesse dépenser tout haut devant son ami. Il avait toute honte bue, puisqu'il avait pleuré. Il ajouta:
«—Je ne puis être plus contrarié que je ne le suis. Jetons la dernière ancre de salut qui reste au misérable, faisons notre devoir.
«—Vous avez raison, dit froidement Coffe. Dans l'excès du malheur, et surtout du pire des malheurs, celui qui a pour cause le mépris de soi-même, faire son devoir et agir est en effet la seule ressource.Experto crede Roberto.Je n'ai pas passé ma vie sur des roses, allez. Si vous m'en croyez, vous secouerez les oreilles et tâcherez d'oublier l'algarade de Blois. Vous êtes bien éloigné encore du comble des malheurs: vous n'avez pas lieu de vous mépriser vous-même. Le juge le plus sévère ne pourrait voir que de l'imprudence dans votre fait. Vous avez jugé de la vie d'unministérielpar ce qu'on en voit à Paris, où ils ont le monopole de tous les agréments que peut donner la société. Ce n'est qu'en province que le ministériel voit le mépris que lui accorde si libéralement la grande majorité des Français. Vous n'avez pas la peau assez dure pour ne pas sentir le mépris public. Mais on s'y accoutume. On n'a qu'à mettre son orgueil ailleurs. Voyez M. de Talleyrand. On peut même observer à l'égard de cet homme célèbre, que lorsque le mépris est devenu lieu commun, il n'y a plus que les sots qui l'expriment; or, les sots, parmi nous, gâtent jusqu'au mépris.
«—Voilà une drôle de consolation que vous me donnez là, dit Lucien assez brusquement.
«—C'est, ce me semble, la seule dont vous soyez susceptible. Il faut d'abord dire la vérité quand on entreprend la tâche ingrate de consoler un homme de cœur. Je suis un chirurgien cruel en apparence, je sonde la plaie jusqu'au fond, mais je puis guérir.
«Vous souvient-il que le cardinal de Retz, qui avait le cœur si haut, l'homme de France auquel on a vu peut-être le plus de courage, ayant donné d'impatience un coup de pied au cul à son écuyer qui faisait quelque sottise pommée, fut accablé de coups de canne et rossé d'importance par cet homme qui se trouva beaucoup plus fort que lui?
«Eh bien, cela est plus piquant que de recevoir de la boue d'une populace qui vous croit l'auteur de l'abominable pamphlet que vous portez en Normandie. À le bien prendre, c'est à l'insolence si provocante de ce fat de Torset qu'on a jeté cette boue. Si vous aviez été Anglais, cet accident vous eût trouvé presque insensible. Lord Wellington l'a éprouvé trois ou quatre fois dans sa vie.»
Coffe prit la main de Lucien, et Lucien pleura pour la seconde fois.
«—Et ce soldat, ce lancier qui m'a reconnu, qui a crié: à bas Leuwen!
«—Ce soldat a appris au peuple de Blois le nom de l'auteur de l'infâme pamphlet de Torset.
«—Mais comment sortir de la boue où je suis plongé, au moral comme au physique? s'écria Lucien avec la dernière amertume. Encore enfant, j'ai fait ce que j'ai pu pour être utile et estimable. J'ai travaillé dix heures par jour, pendant trois ans. Le métier de soldat conduit maintenant à une action comme celle de la rue Transnonain. Faut-il que le malheureux officier qui attendait l'époque de la guerre dans un régiment donne sa démission au milieu des balles d'une émeute?
«—Non, parbleu, et vous avez bien fait de quitter l'armée.
«—Me voici dans l'administration. Vous savez que je travaille en conscience, de neuf heures du matin à quatre heures. J'expédie bien vingt affaires, et souvent importantes. Si à dîner, je crains d'avoir oublié quelque chose d'urgent, au lieu de rester auprès du feu, avec ma mère, je reviens au bureau où je me fais maudire par le commis de garde qui ne m'attendait pas à ce moment. Pour ne pas faire de la peine à mon père, je me suis laissé entraîner dans cette exécrable mission. Me voilà obligé de calomnier un honnête homme, comme M. Mairobert, avec tous les moyens dont un gouvernement dispose; je suis couvert de boue et on me crie que mon âme est sur ma figure. Que devenir? Manger le bien gagné par mon père, ne rien faire, n'être bon à rien! Attendre ainsi la vieillesse et me mépriser moi-même. Que faire? Quel état prendre?
«—Quand on a le malheur de vivre sons un gouvernement fripon, un malheur plus grand, à mon sens, est de raisonner trop juste et de voir la vérité. L'agriculture et le commerce sont les seuls métiers indépendants. À vivre au milieu des champs, à cinquante lieues de Paris, parmi nos paysans qui sont encore des bêtes brutes, j'ai préféré le commerce. Il est vrai qu'il faut y supporter et partager certains usages sordides, établis par la barbarie du XVIlesiècle et soutenus aujourd'hui par les gens âgés, avares et tristes, qui sont le fléau du commerce. Ces usages sont comme les cruautés du moyen âge, qui n'étaient pas des cruautés de leur temps et qui ne sont devenues telles que par les progrès de l'humanité. Mais enfin, ces usages sordides, dût-on finir par les trouver naturels, valent mieux que d'égorger des bourgeois tranquilles, rue Transnonain, ou, ce qui est pis et plus bas encore, justifier de telles choses dans les pamphlets que nous colportons.
«—Je devrai donc changer une troisième fois d'état!
«—Vous avez un mois pour songer à cela. Mais déserter au milieu du combat, ou vous embarquer à Rochefort comme vous en aviez l'idée, vous donnera aux yeux de la société une teinte de folie pusillanime dont vous ne vous laverez jamais. Aurez-vous le caractère de mépriser le jugement de la société au milieu de laquelle vous êtes né? Lord Byron n'a pas eu cette force. Le cardinal de Retz lui-même ne l'a pas eue. Napoléon, qui se croyait noble, a frémi devant l'opinion du faubourg Saint-Germain. Un faux pas, dans la situation où vous vous trouvez, vous conduit au suicide. Songez à ce que vous me disiez il y a un mois, de la haine adroite du ministre, à la tête de quarante espions de bonne compagnie.»
Après avoir fait l'effort de parler aussi longtemps, Coffe se tut, et quelques minutes après, on arriva à la ville, chef-lieu du département du Cher. Le préfet, M. de Riquebourg, les reçut en bonnet de coton, mangeant une omelette, seul dans son cabinet, sur une petite table ronde. Il appela sa cuisinière Marion avec laquelle il discuta fort posément sur ce qui restait dans le garde-manger, et sur ce qui pourrait être le plus tôt prêt pour le souper de ces messieurs.
«—Ils ont dix-neuf lieues dans le ventre, dit-il à sa cuisinière, faisant allusion à la distance parcourue par les voyageurs depuis leur dîner à Blois.»
La cuisinière partie.
«—C'est moi, messieurs qui compte avec ma cuisinière; par ce moyen ma femme n'a que l'embarras des bambins. Et puis, tout en laissant bavarder cette fille, je sais tout ce qui se passe chez moi, car ma conversation, messieurs, est toute dénoncée à la police et je suis environné d'ennemis. Vous n'avez pas idée, messieurs, des frais que je fais. Par exemple, j'ai un perruquier libéral pour moi, et le coiffeur des dames légitimistes pour ma femme. Vous comprenez que je pourrais fort bien me faire la barbe. J'ai deux petits procès que j'entretiens uniquement pour donner occasion de venir à la préfecture au procureur, M. Clapier, l'un des libéraux les plus malins du pays, et à M. Le Beau, l'avocat, personnage éloquent, modéré, pieux comme les grands propriétaires qu'il sert. Ma place, messieurs, ne tient qu'à un fil... Si je ne suis pas un peu protégé par Son Excellence, je suis le plus malheureux des hommes. J'ai eu pour ennemi, en première ligne, Mgr l'évêque; c'est le plus dangereux.—Il n'est pas sans relations avec quelqu'un qui approche de bien près l'oreille de S. M. la reine. De plus, les lettres de Monseigneur ne passent point par la poste. La noblesse dédaigne de venir dans mon salon et me harcèle avec son Henry V et son suffrage universel. J'ai enfin ces malheureux républicains; ils ne sont qu'une poignée et font du bruit comme mille. Le croiriez-vous, messieurs, les fils des familles les plus riches, à mesure qu'ils arrivent à dix-huit ans, n'ont pas de honte d'être de ce parti! Dernièrement, pour payer l'amende de 5.000 francs à laquelle j'ai fait condamner le journal insolent qui semblait approuver le charivari donné à notre digne substitut du procureur général, les jeunes gens nobles ont donné 67 francs, et les jeunes gens riches, non nobles, 89 francs. Cela n'est-il pas horrible? nous qui garantissons leurs propriétés contre la République!
«—Et les ouvriers? demanda Coffe.
«—53 francs, monsieur: cela fait horreur, 53 francs, tout en sous. La plus forte contribution parmi ces gens-là a été de six sous, et c'est le cordonnier de mes filles qui a eu le front de donner ces six sous!
«—J'espère que vous ne l'employez plus», dit Coffe en fixant un œil scrutateur sur le pauvre préfet.
Celui-ci eut l'air très embarrassé, car il n'osait mentir, redoutant la contre-police de ces messieurs.
«—Je serai franc, dit-il enfin, la franchise est la base de mon caractère. Barthélemy est le seul cordonnier pour femmes de la ville. Les autres chaussent les femmes du peuple... et mes filles n'ont jamais voulu consentir. Je lui ai fait cependant une bonne semonce.»
Excédé de tous ces détails, à minuit moins le quart, Lucien dit assez brusquement à M. de Riquebourg:
«—Vous plairait-il, monsieur, de lire cette lettre de S. E. le ministre de l'Intérieur?»
Le préfet la lut deux fois, très posément. Les deux jeunes gens se regardaient.
«—C'est une grand diable de chose que ces élections, dit le préfet, et qui depuis trois semaines m'empêche de dormir, moi qui, grâce à Dieu, en temps ordinaire, n'entends pas tomber ma dernière pantoufle. Si, entraîné par mon zèle pour le gouvernement du roi, je me laissais aller à quelque mesure un peu trop acerbe envers mes administrés, je perdrais la paix de l'âme. Ah! mes jeunes amis, conservez longtemps la paix de l'âme! Ne vous permettez jamais en administration la moindre action, je ne dis pas douteuse aux yeux de l'honneur, mais douteuse à vos propres yeux. Sans la paix de l'âme, y a-t-il possibilité de bonheur?»
Le souper était servi.
«—Ah! misérable, pensait Lucien, es-tu fait pour me torturer! et quoique mourant de faim, il éprouva une telle contraction de diaphragme qu'il ne put avaler une seule bouchée.
«—Mangez donc, monsieur le commissaire, disait le préfet. Imitez monsieur votre adjoint.
«—Secrétaire seulement, monsieur,» répliqua Coffe en continuant à manger comme un loup.
Ce mot jeté avec force parut cruel à Lucien. Il ne put s'empêcher de regarder son ami.
«—Vous ne voulez donc pas m'aider à porter l'infamie de ma mission?» disait ce regard.
Coffe ne comprit rien. C'était un homme parfaitement raisonnable, mais nullement délicat.
«—Mangez donc, monsieur le commissaire.»
Coffe qui comprit enfin que ce malheureux titre choquait Lucien, dit au préfet:
«—Maître des requêtes, s'il vous plaît, monsieur.
«—Ah! maître des requêtes, fit le préfet étonné. Et c'est toute notre ambition, à nous autres, pauvres préfets de province, après avoir fait deux ou trois bonnes élections!
«—Est-ce naïveté sotte, est-ce un malin? se demandait Lucien peu disposé à l'indulgence.
«—Mangez donc, monsieur le maître des requêtes. Si vous ne devez m'accorder que trente-six heures, comme le dit le ministre dans sa lettre, j'ai à vous dire bien des choses, à vous communiquer bien des détails, à vous soumettre bien des mesures, avant après-demain, à midi, qui serait l'heure où vous quitteriez l'hôtel de la Préfecture.
«Demain, j'ai le projet de vous prier de recevoir une cinquantaine de personnes, une cinquantaine d'administrateurs douteux, ou timides, et d'ennemis non déclarés ou timides aussi. Les sentiments de tous seront stimulés, je n'en doute pas, par l'avantage de parler à un fonctionnaire qui, lui-même, parle au ministre. D'ailleurs cette audience que vous leur accorderez et dont toute la ville parlera, sera, pour eux, un engagement solennel. Parler au ministre, c'est un grand avantage, une belle prérogative, monsieur le maître des requêtes. Que peuvent nos froides dépêches, nos dépêches qui, pour être claires, ont besoin d'être longues? Que peuvent-elles auprès du compte rendu vif et intéressant d'un administrateur qui peut dire: «J'ai vu!»
Ces propos duraient encore à une heure et demie du matin. Coffe, qui mourait de sommeil, était allé s'informer des lits. Le préfet en profita pour demander à Leuwen s'il pouvait parler devant le secrétaire.
«—Certainement, monsieur le préfet, M. Coffe travaille dans le bureau particulier du ministre, et a, pour les élections, toute la confiance de Son Excellence.»
Au retour de Coffe, M. de Riquebourg se crut obligé de reprendre toutes les considérations qu'il avait déjà exposées à Lucien, en y ajoutant cette fois les noms propres. Mais ces noms, tous également inconnus pour les deux voyageurs, ne faisaient qu'embrouiller à leurs yeux le système d'influence que M. le préfet se proposait d'exercer. Coffe, contrarié de ne pouvoir dormir, voulut du moins travailler sérieusement, et, avec l'autorisation de M. le maître des requêtes, comme il eut soin de l'exprimer, il se mit à presser de questions M. de Riquebourg.
Ce bon préfet, si moral et si soigneux de ne pas se préparer des remords, articula enfin que le département était fort mal disposé, parce que huit pairs de France, dont deux étaient grands propriétaires, avaient fait nommer un nombre considérable de petits fonctionnaires, et les couvraient de leur protection.
«—Si vous étiez arrivés quinze jours plus tôt, nous eussions pu ménager quelques destitutions salutaires.
«—Mais, monsieur, n'avez-vous pas écrit dans ce sens au ministre? Il y est, je crois, question de la destitution d'une directrice de la poste aux lettres?
«—MmeDurand, la belle-mère de M. Duchodeau? La pauvre femme! Elle pense fort mal, il est vrai, mais cette destitution, si elle arrive à temps, fera peur à deux ou trois fonctionnaires du canton de Pourville; l'un est son gendre, et les autres ses cousins. Mais ce n'est pas là que sont mes grands besoins: c'est à Mélan, où, comme je viens d'avoir l'honneur de vous le montrer sur ma carte électorale, nous avons contre nous une majorité de vingt-sept voix au moins.
«—Mais, monsieur, j'ai dans mon portefeuille les copies de vos lettres. Si je ne me trompe, vous n'avez par parlé du canton de Mélan au ministre? interrompit Lucien.
«—Eh, monsieur le maître des requêtes, comment voulez-vous que j'écrive de telles choses? M. le comte d'Allevard, pair de France, ne voit-il pas votre ministre tous les jours? Ses lettres à son homme d'affaires, le bonhomme Ruffé, notaire, ne sont remplies que de choses qu'il a entendu dire la veille ou l'avant-veille, par son S. Ex. M. le comte de Vaize, quand il eut l'honneur de dîner avec Elle. Ces dîners sont fréquents, à ce qu'il parait. On n'écrit pas de telles choses, monsieur. Je suis père de famille. Demain, j'aurai l'honneur de vous présenter Mmede Riquebourg et mes quatre filles. Il faut songer à établir tout cela. Mon fils est sergent au 86e, depuis deux ans; il faut le faire nommer sous-lieutenant, et je vous avouerai franchement, monsieur le maître des requêtes, et sous le sceau de la confession, qu'un mot de M. d'Allevard peut me perdre, et M. d'Allevard qui veut détourner un chemin public qui passe dans son parc, protège tout le monde dans le canton de Mélan. Pour moi, monsieur le maître des requêtes, la simple perspective de changer de préfecture, serait un désastre. Les trois mariages que Mmede Riquebourg a ébauchés pour ses filles ne seraient plus possibles.»
Ce ne fut que vers les deux heures du matin que les questions pressantes de l'inflexible Coffe forcèrent le préfet à faire connaître une grande manœuvre à laquelle, depuis le commencement de la soirée, il renvoyait sans cesse.
«—C'est ma seule et unique ressource, messieurs, et si elle est connue, si l'on peut seulement s'en douter douze heures avant l'élection, tout est perdu. Car, messieurs, ce département est le plus mauvais de France. Vingt-sept abonnements auNationalet huit à laTribune!Mais à vous, messieurs, qui avez l'oreille du ministre, je n'ai rien à cacher. Or donc, il faut savoir que je ne lancerai ma manœuvre électorale, je ne mettrai le feu à la mine que lorsque je verrai la nomination du président à demi décidée; si cela éclatait trop tôt, deux heures suffiraient pour perdre l'élection, comme aussi la position de votre très humble serviteur.
«Nous posons donc que nous portons pour candidat du gouvernement M. Jean-Pierre Bouleau, maître de forges à Champagnié; que nous avons pour rival, à chances probables et malheureusement plus que probables, M. Malot, ex-chef de bataillon de l'ex-garde nationale de Champagnié. Je disex, quoiqu'elle ne soit que suspendue, mais il fera beau jour quand elle s'assemblera de nouveau. Donc, messieurs. M. Bouleau, ami du gouvernement—car il a une peur du diable d'une réduction de droits sur les fers étrangers—et M. Malot, ennemi du gouvernement, négociant drapier et négociant en bois de construction et bois de chauffage. M. Malot a de fortes rentrées à opérer à Nantes. Deux heures avant le dépouillement du scrutin pour la nomination du président, un courrier de commerce, réellement parti de Nantes, lui apporte la nouvelle alarmante que deux négociants de là-bas que je connais bien et qui tiennent en leurs mains une partie de sa fortune, sont sur le point de sauter, et aliènent déjà leurs propriétés à leurs amis, moyennant des actes de vente antidatés. Mon homme perd la tête et plante là toutes les élections du monde...
«—Mais comment ferez-vous arriver un courrier réel de Nantes, précisément à point?
«—Par l'excellent Chauveau, le secrétaire général de la préfecture à Nantes, et mon ami intime. Il faut savoir que la ligne du télégraphe de Nantes ne passe qu'à deux lieues d'ici, et Chauveau, qui sait que mon élection ne commence que le 23, s'attend à un mot de moi, le 23 au soir, ou le 24 au matin. Une fois que M. Malot aura la puce à l'oreille pour ses affaires de Nantes, je me tiens en grand uniforme dans les environs de la salle des Ursulines où se fait l'élection. Malot absent, je n'hésite pas à adresser la parole aux électeurs paysans, et, ajouta M. de Riquebourg, en baissant extrêmement la voix, si le président du collège électoral est fonctionnaire public, même libéral, je lâche à mes électeurs en guêtres des bulletins où j'ai flanqué en grosses lettres:Jean-Pierre Bouleau, maître de forges.Je gagnerai bien dix voix de cette façon. Ces électeurs sachant que Malot est sur le point de faire banqueroute...
«—Comment banqueroute? demanda Lucien en fronçant le sourcil.
«—Eh, monsieur le maître des requêtes, répondit M. de Riquebourg d'un air encore plus bénin que de coutume, puis-je empêcher que les bavards de la ville, exagérant tout comme de coutume, ne voient dans la faillite des correspondants de Malot à Nantes la nécessité pour lui de suspendre ses payements ici? Car avec quoi vivait-il jusqu'ici, ajouta le préfet affermissant sa voix, si ce n'est avec l'argent qu'il tirait de Nantes pour les bois qu'il y envoie?»
Coffe souriait et avait toutes les peines du monde à ne pas éclater.
«—Cette brèche faite au crédit de M. Malot ne pourrait-elle point, en alarmant les personnes qui ont dos fonds chez lui, annuler une suspension de payements véritable?
«—Eh! tant mieux, morbleu, dit le préfet s'oubliant tout à fait. Je ne l'aurai plus sur les bras lors de la réélection pour la garde nationale, si elle a lien.»
Coffe était aux anges.
«—Tant de succès, monsieur...
«—Eh, messieurs, la République coule à pleins bords. La digue contre ce torrent qui emporterait nos têtes et nos maisons, c'est le roi, messieurs, uniquement le roi. Il faut faire face au feu. Tant pis pour les maisons qu'il faudra abattre afin de sauver les autres. Moi, messieurs, quand l'intérêt du roi parle, ces choses-là me sont égales comme deux œufs.
«—Bravo! monsieur le préfet, mille fois bravo!Sic itur ad astra, c'est-à-dire au Conseil d'État.
«—Je ne suis pas assez riche, monsieur. 12.000 francs et Paris me ruineraient avec ma nombreuse famille! La préfecture de Bordeaux, celle de Marseille, de Lyon, avec de bonnes dépenses secrètes: Lyon, par exemple, doit être excellentissime. Mais revenons à notre sujet, il se fait tard. Donc, je garantis dix voix, gagnées personnellement. Mon terrible évêque a un petit grand vicaire, fin matois et grand amateur de l'espèce.S'il convenait à Son Excellence de faire les frais, je remettrais 25 louis à M. Crochard, le grand vicaire, pour faire des aumônes à de pauvres prêtres. Vous me direz, monsieur, que donner de l'argent au parti jésuitique, c'est porter des ressources à l'ennemi. Mais ces 25 louis me donneront une dizaine de voix, dont M. Crochard dispose, et plutôt douze que dix.
«—Le Crochard prendra votre argent et se moquera de vous, dit Lucien.
«—Oh! que non! On ne se moque pas d'un préfet, répondit M. de Riquebourg en ricanant et choqué du mot. Nous avons certain dossier avec trois lettres originales du sieur Crochard. Il s'agit d'une petite fille du couvent de Saint-Denis-Sambucy. Je lui ai juré que j'avais brûlé ces lettres, lors d'un petit service qu'il m'a rendu auprès de l'évêque, mais le vieux Crochard n'en croit pas un mot.
«—Vous dites douze voix, ou au moins dix? demanda Leuwen.
«—Oui, monsieur, fit le préfet étonné.
«—Je vous donne ces 25 louis», et Lucien, s'approchant de la table, écrivit un bon de cette somme pour le caissier du ministère.
La mâchoire inférieure de M. de Riquebourg s'abaissa lentement; sa considération pour Leuwen ne connut plus de bornes.
«—Ma foi, monsieur, c'est y aller bon jeu bon argent. Encore autre chose: M. Rouleau a un neveu, avocat à Paris, et homme de lettres, qui a fait une pièce à l'Ambigu. Ce neveu, qui n'est point un sot, a reçu mille écus de son oncle pour faire des démarches en faveur du maintien du droit sur les fers. Il a écrit des articles de journaux à ce sujet. Enfin, il m'arrive une lettre de Paris qui m'annonce que M. Bouleau neveu sera nommé secrétaire général au ministère des Finances. Or, dix-sept électeurs libéraux,—je suis sur du chiffre,—ont des intérêts directs au ministère des Finances et Bouleau leur déclarera net que si l'on vote contre lui, son neveu s'ensouviendra.Maintenant, monsieur le maître des requêtes, daignez jeter un coup d'œil sur le bordereau des votes:
Électeurs inscrits613Présents au collège, au plus400Constitutionnets dont je suis sûr178Votants pour M. Malot, que jegagnerai personnetlement10Votes jésuites dirigés en secretpar M. Crochard10Total198
«Il me manque deux voix et la nomination de M. Bouleau neveu aux finances me donne au moins six voix. Majorité, quatre voix. Ensuite, monsieur, si vous m'autorisez, dans un cas extrême, à promettre quatre destitutions, je pourrai promettre au ministre une majorité, non de quatre misérables voix, mais de douze et peut-être de dix-huit voix. Bouleau est un imbécile, qui, de la vie, n'a porté ombrage à personne. Il me répète bien tous les jours que personnellement il a une douzaine de voix, mais rien n'est moins clair. Tout cela coûte cher, monsieur, et je ne puis pas, moi, père de famille, faire la guerre absolument à mes dépens. Le ministre, par sa dépêche timbrée particulière, m'a ouvert un crédit de 1.200 francs pour les élections. Sur ce crédit, j'ai déjà dépensé 1.920 francs. Je pense que Son Excellence est trop juste pour me laisser sur les bras ces 720 francs?
«—Si vous réussissez, il n'y a pas de doute, dit Lucien. En cas contraire, je vous dirai, monsieur, que mes instructions ne parlent pas de cet objet.»
M. de Riquebourg roulait dans ses mains le bon de 500 francs, signé Leuwen. Tout à coup il s'aperçut que cette écriture était la même que celle de la lettre timbrée particulière, dont il n'avait raconté qu'une partie à ces messieurs, par discrétion. Dès ce moment, son respect pour M. le maître des requêtes fut immense.
«—Il n'y a pas deux mois, ajouta M. de Riquebourg, tout rouge d'émotion de parler à un favori du ministre, que Son Excellence a daigné m'écrire une lettre de sa main sur la grande affaire N...
«—Le roi y attache la plus grande importance.»
Le préfet ouvrit le secret d'un grand bureau et en tira la lettre du ministre qu'il lut tout haut et qu'il passa ensuite à ces messieurs.
«—C'est de la main de Cromier, dit Coffe.
«—Quoi ce n'est pas de Son Excellence? dit le préfet ébahi. Je ne connais en écritures, messieurs!»
Et comme M. de Riquebourg ne songeait pas à sa voix, elle avait pris un son aigre, et un ton moqueur, entre le reproche et la menace.
«—M. de Riquebourg est en effet connaisseur en écritures, dit Coffe, qui n'avait plus envie de dormir et de temps en temps se versait de grands verres de vin blanc de Saumur. Rien ne ressemble davantage à la main de Son Excellence que celle du petit Cromier, surtout quand il cherche la ressemblance.»
Le préfet fit quelques objections: il était humilié, car la pièce de résistance de sa vanité comme de son espoir d'avancement, c'étaient les lettres de la propre main du ministre.
À la fin il fut convaincu par Coffe, qui était sans pitié pour son honorable amphitryon depuis qu'il pensait à la banqueroute possible de M. Malot, le drapier marchand de bois. Le préfet en resta pétrifié.
«—Quatre heures sonnent, ajouta Coffe. Si nous prolongeons la séance, nous ne pourrons pas être debout à neuf heures comme le veut M. le préfet.»
M. de Riquebourg prit le motveutpour un reproche.
«—Messieurs, dit-il en se levant et en saluant jusqu'à terre, je ferai convoquer pour neuf heures et demie les personnes que je vous prie d'admettre à votre première audience, et j'entrerai moi-même dans vos chambres à dix heures sonnantes. Jusqu'à ce que vous me voyiez, dormez sur l'une ou l'autre oreille.»
Malgré leurs protestations, M. de Riquebourg voulut indiquer lui-même à ces messieurs leurs deux chambres, communiquant par un petit salon. Il poussa les attentions jusqu'à regarder sous les lits.
«—Cet homme n'est point un sot au fond, dit Coffe à Lucien lorsque le préfet les eut quittés. Voyez!»
Et il indiquait une table sur laquelle un poulet froid, du rôti de lièvre, du vin et des fruits étaient déposés avec propreté. Et il se mit à resouper de fort bon appétit.
Les deux voyageurs ne se séparèrent qu'à cinq heures du matin. Lucien, comme il convient à un bon employé, était tout occupé de l'élection de M. Bouleau, et avant de se mettre au lit, relut le bordereau des votes qu'il s'était fait remettre par le bon M. de Riquebourg.
À dix heures précises, celui-ci entra dans sa chambre, suivi de la fidèle Marion qui portait un cabaret avec du café au lait. Marion était elle-même suivie d'un petit jockey qui portait un autre cabaret avec du thé, du beurre et une bouilloire.
«—L'eau est bien chaude..., on va vous faire du feu. Ne vous pressez nullement...; prenez du thé ou du café. Le déjeuner à la fourchette est indiqué à onze heures, et, à six heures, dîner de quarante personnes. Votre arrivée fait le meilleur effet, le général est susceptible comme un sot, l'évêque est furibond et fanatique...; si vous le jugez à propos, ma voiture sera attelée à onze heures et demie et vous pourrez donner dix minutes à chacun de ces fonctionnaires. Ne vous pressez pas. Les quatorze personnes que j'ai réunies pour votre première audience, n'attendent que depuis neuf heures et demie.
«—J'en suis désolé, dit Lucien.
«—Bah! bah! ce sont des gens à nous, des gens qui mangent du budget; ils sont faits pour attendre.»
Lucien avait horreur de tout ce qui pouvait ressembler à un manque d'égards. Il s'habilla en courant et fut recevoir les quatorze fonctionnaires.
Il resta atterré devant leur pesanteur, leur bêtise, devant leur adoration à son égard.
«—Je serais le prince royal qu'ils ne salueraient pas plus bas!»
Il fut bien étonné lorsque Coffe lui dit:
«—Vous les avez mécontentés... ils vous trouveront de la hauteur.
«—De la hauteur?
«—Sans doute. Vous avez eu des idées, ils ne vous ont pas compris. Vous avez eu cent fois trop d'esprit pour ces animaux-là.Vous tendez vos filets trop haut.Voici l'heure du déjeuner. Vous allons voir Mllede Riquebourg.
L'une de ces demoiselles était plus laide que ses sœurs, mais paraissait moins fière des grandeurs de sa famille. Elle ressemblait un peu à Théodelinde de Serpierre. Ce souvenir fut tout-puissant sur Lucien; dès qu'il s'en fut aperçu, il parla avec intérêt à MlleAugustine, et Mmede Riquebourg vit sur-le-champ un brillant mariage pour sa fille.
Le préfet rappela au maître des requêtes les visites au général et à l'évêque. Lorsque le déjeuner finit, à une heure, Lucien monta en voiture, laissant derrière lui quatre ou cinq groupes d'amis plus ou moins sûrs du gouvernement, parqués soigneusement dans différents bureaux de la préfecture.
Coffe n'avait pas voulu suivre son ancien camarade: il comptait courir un peu la ville et s'en faire une idée, mais il eut à recevoir la visite officielle de M. le secrétaire général et de MM. les commis de la préfecture.
«—Je vais aider au débit de l'orviétan,» se dit-il, et avec son sang-froid inaltérable, il sut donnera ces messieurs une haute idée de la mission qu'il remplissait.
Au bout de dix minutes, il les renvoya sèchement, et il s'échappait pour voir la ville, quand le préfet, qui le guettait, l'empoigna au passage et l'obligea d'écouler la lecture de toutes les lettres adressées par lui au comte de Vaize au sujet des élections.
«—Ce sont des articles de journaux de troisième ordre, pensait Coffe indigné. Ça ne serait pas payé plus de douze francs par le plus piètre de nos journaux ministériels.»
Au moment où Coffe se ménageait un prétexte pour échapper au préfet, Lucien entra, suivi du général comte de Beauvoir. C'était un homme de haute taille, à figure blonde et grasse, d'une rare insignifiance, très poli, très élégant, mais qui, à la lettre, ne comprenait pas un mot de ce que l'on disait devant lui. Les élections semblaient lui avoir troublé la cervelle. À tout propos il répétait: Cela regarde l'autorité administrative. Coffe vit par ses discours qu'il en était encore à deviner l'objet de la mission de Leuwen, et cependant celui-ci, la veille au soir même, lui avait envoyé une lettre du ministre on ne peut plus explicite.
Les audiences de l'après-midi furent de plus en plus absurdes. Lucien était mort de fatigue et n'avait pas une idée. Alors il fut parfaitement convenable, et le préfet conçut une haute idée de son intelligence. Aussi bien, dans les quatre ou cinq dernières audiences, qui furent individuelles, accordées aux personnages importants, il fut parfait et de la banalité la plus convenable. Le préfet lui présenta M. le grand-vicaire Crochard. C'était un personnage maigre, à figure de pénitent, et à ses discours Lucien le jugea fait à point pour recevoir vingt-cinq louis et faire agir à sa guise une douzaine d'électeurs jésuites.
Tout alla bien jusqu'au dîner. À six heures le salon de la préfète comptait quarante-trois personnages d'élite de la ville. La porte s'ouvrit à deux battants, mais le préfet fut contrarié en voyant paraître Lucien sans uniforme. Lui, le général, les colonels, étaient en grande tenue. Excédé de fatigue et d'ennui, Lucien prit place à la droite de Mmede Riquebourg, ce qui fit faire la mine au général comte de Beauvoir. Comme on n'avait pas épargné les bûches du gouvernement, il faisait une chaleur tellement épouvantable, qu'avant la fin du dîner—qui dura sept quarts d'heure—Lucien craignit de faire une scène ou de se trouver mal.
Après dîner, il demanda la permission d'aller faire un tour dans les jardins de la préfecture; il fut obligé de dire au préfet qui s'attachait à lui et voulait le suivre:
«—Je vais donner mes instructions à M. Coffe, au sujet des lettres qu'il doit me faire signer avant le départ de la poste.
«—Quelle journée!» se dirent les voyageurs.
Il fallut malheureusement rentrer, et avoir cinq ou six apartés dans les embrasures des fenêtres du salon avec des hommes importants, amis du gouvernement, qui tous lui parlèrent de la nullité désespérante de M. Bouleau, lequel, durant tout le dîner, avait parlé des fers et de la nécessité de prohiber les fers anglais, de façon à lasser la patience même des fonctionnaires d'une ville de province. Plusieurs de ces messieurs trouvaient absurde que laTribuneen fût à son cent quatrième procès, et que la prison préventive retînt tant de centaines de pauvres gens. Ce fut à combattre cette hérésie dangereuse que Lucien consacra sa soirée. Il cita, avec assez de brillant dans l'expression, les Grecs du bas empire qui disputaient surla lumière incréée, tandis que les Osmanlis escaladaient les murs de Constantinople.
Voyant l'effet qu'avait produit ce trait d'érudition. Lucien déserta la préfecture et fit un signe à Coffe. Il était dix heures du soir.
«—Voyons un peu la ville,» se disaient les pauvres jeunes gens.
Un quart d'heure après, ils cherchaient à démêler l'architecture d'une église un peu gothique, lorsqu'ils furent rejoints par M. de Riquebourg.
«—Je vous cherchais, messieurs.»
La patience fut sur le point d'échapper à Lucien.
«—Mais, monsieur le préfet, le courrier ne part-il pas à minuit?
«—Entre minuit et une heure.
«—Eh bien, M. Coffe a une mémoire si étonnante que, tel que vous me voyez, je lui dicte mes dépêches, il les retient à merveille et souvent corrige les répétitions et autres petites fautes dans lesquelles je puis tomber. J'ai tant d'affaires, vous ne connaissez que la moitié de mes embarras!»
Par de tels propos, et d'autres plus ridicules encore, Lucien et Coffe eurent toutes les peines du monde à renvoyer M. de Riquebourg à sa préfecture.
Les deux amis rentrèrent à onze heures et firent une lettre de deux lignes au ministre. Cette lettre, adressée à M. Leuwen père, fut jetée à la poste par Coffe. Le préfet fut bien étonné lorsque à onze heures trois quarts son huissier vint lui dire que M. le maître des requêtes n'avait pas remis des lettres pour Paris. Cet étonnement redoubla quand la directrice des postes ajouta qu'aucune dépêche adressée au ministre n'avait été apportée à la poste: ces faits plongèrent M. le préfet dans les plus graves soucis.
Le lendemain, à sept heures, il fit demander une audience à Lucien pour lui présenter le travail des destitutions. M. de Riquebourg en demandait sept; Lucien eut toutes les peines du monde à réduire ses demandes à quatre.
Pour la première fois, le préfet qui jusque-là avait été humble jusqu'à la servilité, voulut prendre un ton ferme et parla de responsabilité. À quoi Lucien répondit avec la dernière impertinence, et termina par refuser le dîner que le préfet avait fait préparer pour deux heures: un dîner d'amis intimes où il n'y avait que dix-sept personnes. Il alla faire une visite à Mmede Riquebourg et partit à midi précis comme le portaient les instructions qu'il s'était faites, et sans vouloir permettre au préfet de rentrer en matière.
Heureusement pour les voyageurs, la route traversait une suite de collines où ils firent deux lieues à pied, au grand scandale du postillon.
Cette effroyable activité de trente-six heures avait placé déjà bien loin le souvenir des huées et de la boue de Blois. Ils firent un grand détour pour aller voir les ruines de la célèbre abbaye de N... Ils les trouvèrent admirables, et ne purent, en véritables élèves de l'École polytechnique, résister à l'envie d'en mesurer quelques parties. Cette diversion délassa beaucoup les voyageurs. Le vulgaire et le plat qui avaient encombré leur cerveau furent emportés par les discussions sur la convenance de l'art gothique avec la religion.
«—Rien n'est bête comme votre église de la Madeleine, dont les journaux sont si fiers. Un temple grec respirant la gaieté et le bonheur, pour abriter les mystères terribles de la religion des épouvantements. Saint-Pierre de Rome lui-même n'est qu'une brillante absurdité; mais en 1500, lorsque Raphaël et Michel-Ange y travaillaient, Saint-Pierre n'était pas absurde. La religion de Léon X était gaie; le pape plaçait par la main de Raphaël, dans les ornements de sa galerie favorite, les amours du cygne et de Léda, répétées vingt fois. Saint-Pierre est devenu absurde depuis le jansénisme de Pascal, se reprochant le plaisir d'aimer sa sœur, et depuis que les plaisanteries de Voltaire ont resserré si étroitement le cercle des convenances religieuses comme nous disons dans le commerce.»
Le troisième jour, à midi, les voyageurs aperçurent à l'horizon les clochers pointus de Caen, chef-lieu du département où l'on redoutait tant l'élection de M. Mairobert.
La gaieté de Lucien tomba aussitôt; se tournant vers Coffe, avec un grand soupir:
«—Je pense tout haut avec vous, mon cher Coffe. J'ai toute honte bue..., vous m'avez vu pleurer... Quelle nouvelle infamie vais-je faire ici?
«—Effacez-vous; bornez-vous à seconder les mesures du préfet; travaillez moins sérieusement à la chose.
«—Ce fut une faute d'aller loger à la préfecture, chez M. de Riquebourg.
«—Sans doute, mais cette faute part du sérieux avec lequel vous travaillez, et de l'ardeur avec laquelle vous marchez au résultat.»
En approchant de Caen, les voyageurs remarquèrent beaucoup de gendarmes sur la route, et certains bourgeois, marchant raide, en redingote et avec de gros bâtons.
«—Si je ne me trompe, voici les assommeurs de la Bourse, dit Coffe.
«—.Mais a-t-on assommé à la Bourse? N'est-ce pas laTribunequi a inventé cela?
«—Pour ma part, j'ai reçu cinq ou six coups de bâton, et la chose aurait mal fini, si je ne me fusse trouvé un grand compas avec lequel je fis mine d'éventrer ces messieurs. Leur digne chef, M. B..., était à dix pas de là, à une fenêtre de l'entresol. Je me sauvai par la rue des Colonnes.»
En arrivant aux portes de la ville, on examina pendant dix minutes les passeports des voyageurs, et comme Lucien se fâchait, un homme d'un certain âge, grand et fort, et badinant avec un énorme bâton, l'envoya faire f... en termes forts clairs.
«—Monsieur, je m'appelle Leuwen, maître des requêtes, et je vous regarde comme un goujat. Donnez-moi votre nom, si vous l'osez.
«—Je m'appelleLustucru, répondit l'homme au bâton en ricanant et en tournant autour de la voiture. Donnez mon nom à votre procureur du roi, monsieur l'homme brave. Si jamais nous nous rencontrons en Suisse, ajouta-t-il à voix basse, vous aurez une paire de soufflets.
«—Espion déguisé! lui cria Lucien.
«—Ma foi, dit Coffe en riant presque, je serai ravi de vous voir bafoué un peu, comme je le fus jadis place de la Bourse.
«—Au lieu d'un compas, j'ai des pistolets.
«—Vous pourrez tuer impunément ce gendarme déguisé. Il a l'ordre de ne pas se fâcher, et peut-être à Montmirail ou à Waterloo, était-ce un brave soldat. Aujourd'hui nous appartenons au même régiment; ne nous lâchons pas, dit Coffe avec un rire amer.
«—Vous êtes cruel.
«—Je suis vrai quand on m'interroge; c'est à prendre ou à laisser.»
Les larmes en vinrent aux yeux de Lucien. En arrivant à l'auberge, il prit la main de Coffe.
«—Je suis un enfant...
«—Non pas, vous êtes un heureux du siècle, comme disent les prédicateurs, et vous n'avez jamais eu de besogne désagréable à faire.»
L'hôte mit beaucoup de mystère à les recevoir: il y avait des appartements et il n'y en avait pas; il ne pouvait savoir...
Le fait est que l'hôte fit prévenir la préfecture. Les auberges, qui redoutaient les vexations des gendarmes et des agents de police, avaient reçu l'ordre de ne point fournir des appartements aux partisans de M. Mairobert.
Le préfet, M. Crépu, donna l'autorisation de loger MM. Leuwen et Coffe. À peine dans leurs chambres, un monsieur très jeune, fort bien mis, mais évidemment, armé de pistolets, vint leur remettre, sans mot dire, deux exemplaires d'un pamphlet in-18, couvert de papier rouge et fort mal imprimé. C'était la collection de tous les articles ultra-libéraux que M. Crépu de Séranville avait publiés dans leNational, leGlobe, leCourrier, et autres journaux libéraux de 1829.
«—Ce n'est pas mal, dit Coffe; il écrit bien.
«—Quelle emphase! quelle plate imitation de M. de Chateaubriand! À tout moment les mots sont détournés de leur sens naturel.»
Ils lurent interrompus par un agent de police qui vint, en souriant platement, leur remettre deux autres pamphlets.
«—Voilà deux louis; c'est l'argent des contribuables, dit Coffe. Eh! parbleu..., mais e'est notre pamphlet; c'est celui que nous avons perdu à Blois, c'est du Torset tout pur.»
Et ils se remirent à lire les articles qui faisaient briller autrefois, dans leGlobe, le nom de M. Crépu de Séranville.
«—Allons voir ce renégat, proposa Leuwen.
«—Je ne suis pas d'accord avec vous. Il ne croyait pas plus en 1829 aux doctrines libérales, qu'aujourd'hui à l'ordre public et à la stabilité. Sous Napoléon, il se fût fait tuer pour être capitaine. Le seul avantage de l'hypocrisie d'alors sur celle de maintenant, de 1809 sur 1834, c'est que l'hypocrisie d'alors ne pouvait se passer de bravoure, dualité qui, en temps de guerre, n'admet pas d'autres sentiments mesquins. Le malheur de ces pauvres préfets, c'est que leur maître actuel n'exige d'eux que les qualités d'un procureur de Basse-Normandie.»
Ce fut dans ces dispositions philosophiques, considérant les Français du XIXesiècle sans haine ni amour, et uniquement comme des machines menées par les possesseurs du budget, que Leuwen et Coffe entrèrent à la préfecture de Caen.
Un valet de chambre, vêtu avec un soin rare en province, les introduisit dans un salon élégant. Des portraits à l'huile de tous les membres de la famille royale ornaient ce salon, qui n'eût pas été déplacé dans une des maisons les plus luxueuses de Paris.
«—Ce renégat va nous faire attendre ici au moins dix minutes.
«—J'ai justement apporté le pamphlet composé de ses articles. S'il nous fait attendre plus de cinq minutes, il me trouvera plongé dans la lecture de ses ouvrages.»
Ces messieurs se chauffaient près de la cheminée, lorsque Lucien s'aperçut que les cinq minutes d'attente étaient expirées; il s'établit dans un fauteuil, tournant le dos à la porte, et continua la conversation, ayant à la main le pamphlet in-18, couvert de papier rouge.
On entendit un bruit léger. Lucien devint attentif à sa lecture. Une porte s'ouvrit, et Coffe, que la rencontre de ces deux fats amusait assez, vit paraître un être maigre, petit, très mince, fort élégant. Il était, dès le matin, en pantalon noir collant, avec des bas qui dessinaient la jambe la plus grêle, peut-être, de son département. À la vue du pamphlet que Lucien ne remit dans sa poche que quatre ou cinq mortelles minutes après l'entrée de M. de Séranville, la figure de celui-ci prit une couleur de rouge foncé. Coffe remarqua que les coins de sa bouche se contractaient. Le ton de Leuwen était froid, simple, militaire, un peu goguenard.
«—C'est singulier, pensait Coffe, comme l'habit militaire a besoin de peu de temps pour s'incruster dans le caractère du Français qui le porte. Voilà un enfant qui n'a été militaire—et quel militaire!—que pendant dix mois; et toute sa vie, sa jambe, ses bras trahiront le soldat. Il n'est pas étonnant que les Gaulois aient été le peuple le plus brave de l'antiquité. Le plaisir de porter un insigne militaire bouleverse ces gens-là, mais leur inspire aussi, avec la dernière violence, deux ou trois vertus auxquelles ils ne manquent jamais.»
Pendant ces réflexions philosophiques et peut-être légèrement curieuses, car Coffe était pauvre et y pensait souvent, la conversation entre Lucien et le préfet s'engageait sérieusement sur les élections.
Le petit préfet parlait lentement et avec une extrême affectation d'élégance; mais il était évident qu'il se contenait.
«—Vous plairait-il, monsieur le préfet, de me confier le bordereau de vos élections?»
M. de Séranville hésita évidemment et enfin avoua le savoir par cœur, mais ne l'avoir pas écrit.
«—M. Coffe, mon adjoint dans ma mission,» présenta Lucien,—et il insista sur les qualités de son camarade parce qu'il lui semblait que le préfet n'accordait à celui-ci que peu de place dans son attention.—M. Coffe aura peut-être un crayon et, si vous le permettez, notera les chiffres que vous aurez la bonté de nous confier.»
L'ironie de ces derniers mots ne fut pas perdue pour M. de Séranville. Sa mine fut réellement agitée pendant que Coffe, avec le sang-froid le plus provocant dévissait l'écritoire du portefeuille en cuir de Russie de M. le maître des requêtes.
«—À nous deux, nous mettrons ce petit homme sur le gril. L'amusant, c'est de le retenir le plus longtemps possible dans cette agréable position,» pensait Coffe.
L'arrangement de l'écritoire, ensuite de la table, prit bien une minute et demie, durant laquelle Lucien fut de la froideur et du silence les plus parfaits.
«—Le fat militaire l'emporte sur le fat civil,» se disait Coffe.
Quand il fut commodément installe pour écrire:
«—S'il vous convient de nous communiquer votre bordereau, nous pourrons en prendre note.
«—Certainement, certainement, répondit le préfet:
Électeurs inscrits, 1.280.
Présents probablement, 900.
M. de Bourdoulier, candidat constitutionnel, 400.
M. Mairobert, 500.»
Et il n'ajouta aucun détail sur les nuances qui formaient ces chiffres totaux de 400 et de 500. Lucien ne jugea pas convenable de demander autre chose. Après quoi M. de Séranville s'excusa de ne les pouvoir loger à la préfecture, à cause des ouvriers qui étaient en train de faire des réparations et qui l'empêchaient d'offrir les pièces les plus confortables. Il n'invita ces messieurs à dîner que pour le lendemain.
Les trois personnages se quittèrent avec une froideur qui ne pouvait être plus grande sans être marquée.
«—Celui-ci est bien moins ennuyeux que le Riquebourg, dit gaiement Lucien, une fois dans la rue.
«—Et vous avez été infiniment plus homme d'État, c'est-à-dire parfaitement insignifiant.
«—M. de Séranville n'admet aucune comparaison avec ce bon bourgeois de Riquebourg qui dissertait sur les comptes de sa cuisinière. Il est bien plus commode, il n'est nullement ridicule, et beaucoup plus confit en méfiance et méchanceté, comme dirait mon père.
«—Serait-ce un fanatique sombre qui aurait besoin d'agir, de comploter, de faire sentir son pouvoir aux hommes? Il aura mis ce besoin de venin au service de son ambition, comme jadis, il l'employait dans la critique des ouvrages littéraires de ses rivaux.
«—Il a plutôt du sophiste qui aime à parler et à ergoter parce qu'il s'imagine raisonner puissamment. Cet homme serait puissant dans un comité de la Chambre des députés. Ce serait un Mirabeau pour notaires de campagne.»
Tout en causant, les deux amis parcouraient gaiement la ville. Il était évident que quelque chose d'extraordinaire agitait la démarche ordinairement si lourde des bourgeois de province.
«—Ces gens-ci n'ont pas l'air apathique qui leur est habituel.
«—Vous verrez qu'au bout de trente on quarante ans d'élections, le provincial sera moins bête.»
Il y avait à Caen une collection d'antiquités romaines, trouvées à Lillebonne. Les voyageurs la visitèrent et perdirent un grand temps à discuter avec le custode, sur l'antiquité d'une chimère tellement verdie par le temps que la forme en était presque perdue. Le custode, d'après le bibliothécaire de la ville, la faisait remonter à 2.700 ans, quand nos voyageurs furent abordés par un monsieur qui leur dit très poliment:
«—Ces messieurs voudront-ils bien me pardonner si je leur adresse la parole sans être connu? Je suis le valet de chambre du général Fari, qui attend ces messieurs depuis une heure à leur auberge et qui les prie d'agréer ses excuses s'il les fait avertir. Le général Fari m'a chargé de dire à ces messieurs ces propres mots:Le temps presse.
«—Nous vous suivons, dit Lucien. Voilà un valet de chambre qui me plairait.
«—Reste à savoir si nous pourrons dire tel valet, tel maître. Dans le fait, nous étions un peu enfants d'examiner des antiquités, tandis que nous sommes chargés de construire le présent.»
Ils trouvèrent la porte de leur auberge suffisamment garnie de gendarmes, et, dans leur salon, un homme de cinquante ans, à figure rouge, l'air un peu paysan, mais des yeux animés et doux, et des manières qui ne démentaient pas ce que promettait le regard. C'était le général Fari, commandant la division. Sous les façons un peu communes d'un homme qui, pendant cinq ans, avait été simple dragon, il était difficile d'avoir plus de véritable politesse, et, à ce qu'il parut, d'entendre mieux les affaires. Coffe fut étonné de le trouver absolument exempt de toute fatuité militaire. Ses bras et ses jambes remuaient comme ceux d'un homme d'esprit ordinaire. Son zèle pour faire élire M. de Bourdoulier et pour éloigner M. Mairobert, n'avait aucune nuance de méchanceté ni même d'animosité. Il parlait de M. Mairobert comme il aurait fait d'un général prussien commandant la ville qu'il assiégeait. Il parlait avec beaucoup d'égards de tout le monde, et même du préfet; toutefois il était évident qu'il n'était pas infidèle à la règle qui fait du général l'ennemi naturel et instinctif du préfet. À peine avait-il reçu la lettre du ministre, que Leuwen lui avait envoyée en arrivant, qu'il l'avait cherché!
«—Mais vous étiez à la préfecture; messieurs, je vous l'avoue, je tremble pour vos élections. Les cinq cents votants de M. Mairobert sont énergiques, pleins de conviction, et peuvent faire des prosélytes. Nos quatre cents votants sont silencieux, tristes et, je trancherai le mot avec vous, messieurs, je les trouve honteux de leur rôle. Ce diable de M. Mairobert est le plus honnête homme du monde, riche, obligeant. Il n'a jamais été qu'une fois en colère dans sa vie, et encore poussé à bout par le pamphlet noir.
«—Quel pamphlet? demanda Leuwen.
«—Quoi, messieurs, M. le préfet ne vous a point remis un pamphlet couvert de papiers de deuil?
«—Vous m'en donnez la première nouvelle. Je vous serais vraiment obligé, mon général, si vous pouviez me le procurer.
«—Le voici.
«—Comment? C'est le pamphlet du préfet? N'a-t-il pas reçu l'ordre par télégraphe de n'en pas laisser sortir un seul exemplaire de son imprimerie?
«—M. de Séranville a pris sur lui de ne pas obéir à cet ordre. Ce pamphlet est peut-être un peu dur; il circule depuis avant-hier, et produit, je ne vous le dissimule point, messieurs, l'effet le plus déplorable. Du moins telle est ma façon de voir les choses.»
Lucien qui n'avait vu que le manuscrit, dans le cabinet du ministre, le parcourut rapidement. Et comme un manuscrit est toujours obscur, les traits de sottise et même de calomnie contre M. Mairobert lui semblaient cent fois plus forts.
«—Grand Dieu!» disait-il en lisant, et son accent était bien plus celui de l'honnête homme froissé que du commissaire aux élections, choqué d'une fausse manœuvre.
«—Et l'élection se fait après-demain, et comme M. Mairobert est généralement estimé dans le pays, ceci décidera à agir les honnêtes gens indolents et même les timides.
«—Je crains bien, dit le général, que ce pamphlet ne lui donne quarante voix de cette espèce.
«—On accuse ici M. Mairobert de gagner ses procès en donnant à dîner aux juges du tribunal de première instance.
«—C'est l'homme le plus généreux. Il a des procès, car enfin, nous sommes en Normandie, ajouta le général en souriant, et il les gagne parce que c'est un homme d'un caractère ferme, mais tout le département sait qu'il n'y a pas deux ans, il a rendu comme aumône à une veuve la somme qu'elle avait été condamnée à lui payer. M. Mairobert a plus de soixante mille livres de rente, et chaque année presque il fait des héritages de douze ou quinze mille livres de rente. Il a sept ou huit oncles tous riches et non mariés. Il a peut-être quarante fermiers dans le pays, auxquels il double les bénéfices qu'ils font. Le fermier prouve à M. Mairobert que sa femme, ses enfants et lui ont gagné cinq cents francs cette année. M. Mairobert lui remet une somme pareille remboursable dans dix ans sans intérêts. Comme conseiller de préfecture provisoire, il a mené la préfecture et a tout fait en 1814 pendant la présence des étrangers. Il a tenu tête à un colonel insolent et l'a chassé de la préfecture le pistolet à la main. Enfin, c'est un homme complet.»
Lucien parcourut encore quelques phrases du pamphlet.
«—Vous avez raison, mon général, nous sommes au commencement d'une bataille qui peut devenir une déroute. Quoique M. Coffe et moi n'ayons pas l'honneur d'être connus de vous, nous vous demandons une confiance entière pendant les trois jours qui nous restent encore jusqu'au scrutin définitif. Je puis disposer de cent mille écus, j'ai sept à huit places à donner, et autant de destitutions à demander par télégraphe. Voilà quelles sont mes instructions, que je ne confie qu'à vous.
«—Monsieur Leuwen, répondit le général Fari, je n'aurai pas de secrets pour vous, comme vous n'en avez pas eu pour moi:il est trop tard.Si vous étiez venu il y a deux mois, si M. le préfet avait écrit moins et parlé davantage, peut-être eussions-nous pu gagner les gens timides. Tout ce qui est riche ici n'apprécie pas convenablement le gouvernement du roi, mais a une peur terrible de la république. Néron, Caligula, le diable régneraient, qu'on les soutiendrait par peur de la république. Nous sommes sûrs de 300 voix de gens riches; nous en aurions 350, mais il faut calculer sur 300 jésuites et sur 15 ou 20 jeunes gens poitrinaires ou réellement de bonne foi, qui voteront d'après les ordres de Mgr l'évêque, lequel lui-même s'entend avec le comité de Henri V. Il y a dans le département 33 ou 36 républicains décidés: s'il s'agissait de voler entre la monarchie et la république, sur 900 voix, nous en aurions 860 contre 40. Mais on voudrait que laTribunen'en fût pas à son cent quatrième procès et surtout que le gouvernement du roi n'humiliât pas la nation à l'égard des étrangers. De là, 500 voix qu'espèrent les partisans de M. Mairobert. Le préfet n'a aucune influence personnelle et manque de rondeur apparente. Il parle trop bien, et il est incapable de séduire un bas Normand au bout d'une demi-heure de conversation. Il est terrible, même avec ses commissaires de police, qui sont pourtant à plat ventre devant lui. Voyant qu'il manquait d'influence, M. de Séranville s'est jeté dans le système des circulaires et des lettres menaçantes aux maires. J'en connais plus de quarante parmi ceux-ci que ces menaces continuelles ont faitcabrer.Ilraterason élection et, ma foi, tant mieux; il sera déplacé et nous en serons débarrassés.»
Le général, Lucien et Coffe raisonnèrent longtemps; on retournait les chiffres de toutes les façons et malgré tout on arrivait toujours pour M. Mairobert à 450 voix au moins. Une seule voix de plus donnait la majorité dans un collège de 900 électeurs.
«—Mais l'évêque doit avoir un grand vicaire favori; si l'on donnait 10.000 francs à celui-ci...
«—Il a de l'aisance et veut devenir évêque. D'ailleurs, il ne serait peut-être pas impossible qu'il fût honnête homme. Ça s'est vu.
«—Ma foi, comme il fait soleil, dit Lucien à Coffe, lorsque le général fut parti, et comme il n'est qu'une heure et demie de l'après-midi, j'ai envie de faire une dépêche télégraphique au ministre. Il vaut mieux qu'il sache la vérité.
«—Ce n'est pas un moyen de faire votre cour; cette vérité est amère. Et que pensera-t-on de vous à la cour si, après tout, M. Mairobert n'est pas nommé?
«—Ma foi, c'est assez d'être un coquin au fond, je ne veux pas l'être dans la forme. J'en agis avec M. de Vaize comme je voudrais qu'on en agît avec moi.»
Il écrivit la dépêche, Coffe l'approuva en lui faisant ôter trois mots qu'il remplaça par un seul. Lucien sortit seul pour aller à la préfecture, et monta au bureau du télégraphe. Il pria le directeur de transmettre sa dépêche sans délai, et comme celui-ci paraissait embarrassé et faisait des phrases, Lucien qui regardait sa montre et craignait les brumes dans une journée d'hiver, finit par lui parler fortement et clairement. Le directeur lui insinua qu'il ferait bien d'aller voir le préfet.
M. de Séranville parut fort contrarié; il relut plusieurs fois les pouvoirs de Leuwen, et, au total, imita son commis. Impatienté d'avoir attendu trois quarts d'heure, Lucien dit enfin:
«—Veuillez, monsieur, me répondre clairement.
«—Monsieur, je tâche d'être toujours clair, répondit le préfet fort piqué.
«—Vous convient-il, monsieur, de faire passer cette dépêche?
«—Il me semble, monsieur, que je pourrais voir cette dépêche.
«—Vous vous écartez de la clarté qu'après trois quarts d'heure perdus vous m'aviez fait espérer. Je n'admets plus de périphrases. La journée s'avance. De votre part, différer la réponse, c'est me la donner négative, tout en n'osant pas dire non.
«—En n'osant pas! monsieur...
«—Voulez-vous, monsieur, ou ne voulez-vous pas faire passer ma dépêche?
«—Eh bien, monsieur, jusqu'à ce moment c'est moi qui suis le préfet de Caen, et je vous réponds non.»
Ce «non» fut dit avec la rage d'un pédant outragé.
«—Je vais avoir l'honneur de vous faire ma question par écrit; j'espère que vous oserez par écrit aussi me répondre. Après quoi j'enverrai un courrier au ministre.
«—Un courrier, un courrier! Vous n'aurez ni chevaux, ni courrier, ni passeport. Savez-vous qu'au sortir de la ville il y a ordre de rien laisser passer sans passeport signé de moi, et encore avec un signe particulier?
«—Eh bien, monsieur le préfet, dit Lucien en mettant un intervalle fortement marqué entre chacun de ses mots, il n'y a plus de gouvernement possible. J'ai des ordres pour le général, et je vais, du moment que vous n'obéissez pas au ministre de l'Intérieur, lui demander de vous faire arrêter.
«—Me faire arrêter, morbleu!»