M. de Crémieux avec418M. Mairobert avec468
Et alors, cinquante et une voix de M. de Cerna donneront la majorité à M. de Crémieux.
Ces chiffres furent retournés de cent façons par le général, Lucien, Coffe et le lieutenant Milière, les seuls convives de ce dîner.
«—Appelons nos deux meilleurs agents,» dit le général.
Ces messieurs parurent et, après une assez longue discussion, avouèrent d'eux-mêmes que la présence des légitimistes déciderait de la victoire.
«—Et maintenant à la préfecture!
«—Si vous ne voyez pas d'indiscrétion à ma demande, je vous prierais, mon général, de porter la parole.
«—Cela est un peu contre nos conventions; je m'étais réservé un rôle tout à fait secondaire. Mais enfin,j'ouvrirai le débat, comme on dit en Angleterre.»
Le général tenait beaucoup à montrerqu'il avait des lettres!mais ce brave homme avait bien mieux: un rare bon sens et de la bonté.
À peine eut-il expliqué au préfet qu'on le suppliait de donner à M. de Crémieux les voix dont il avait disposé la veille, lors de la nomination du président, que celui-ci l'interrompit d'un ton aigre:
«—Je ne m'attendais pas à moins après toutes ces communications télégraphiques. Mais enfin, messieurs, je ne suis pas encore destitué, et M. Leuwen n'est pas encore préfet.»
Tout ce que la colère peut mettre dans la bouche d'un petit sophiste sournois, fut adressé par M. de Séranville au général et à Lucien. La scène dura cinq heures. Le général ne perdit un peu patience que vers la fin.
«—Votre élection est évidemment perdue; laissez-la mourir entre les mains de M. Leuwen. Comme les médecins appelés trop lard, M. Leuwen aura tout l'odieux de la mort du malade.
«—Il aura ce qu'il voudra ou ce qu'il pourra, mais jusqu'à ma destitution, il n'aura pas la préfecture.»
Ce fut sur cette réponse de M. de Séranville que Lucien fut obligé de retenir le général.
«—Un homme qui trahirait le gouvernement, dit le général, ne pourrait pas faire mieux que vous, monsieur le préfet, et c'est ce que je vais écrire au ministre. Adieu, monsieur.»
À minuit et demi, en sortant de la préfecture, Lucien voulait apprendre ce beau résultat à M. de Cerna.
«—Si vous m'en croyez, monsieur Leuwen, attendez à demain matin, après votre dépêche télégraphique. Laissons ces alliés suspects. D'ailleurs ce petit animal de préfet peut se raviser.»
À cinq heures et demie, le lendemain, Lucien attendait le jour dans le bureau du télégraphe. Dès qu'on put voir clair, la dépêche suivante fut expédiée:
«—Le préfet a refusé ses 389 voix à M. de Crémieux. Le concours des 70 à 80 voix que le général Fari et M. Leuwen attendaient des légitimistes devient inutile, et M. Hampden va être élu.»
Lucien, mieux avisé, n'écrivit pas à MM. Disjonval et de Cerna, mais il alla les voir et leur expliqua le malheur survenu, avec tant de simplicité et de sincérité évidente, que ces messieurs, qui connaissaient le génie du préfet, finirent par croire à la bonne foi de Leuwen.
«—L'esprit de ce petit préfet des grandes journées, dit M. de Cerna, est comme les cornes des boues de mon pays: noir, dur et tortu.»
Le pauvre Lucien était tellement emporté par l'envie de ne pas passer pour un coquin, qu'il supplia M. Disjonval d'accepter de sa bourse le remboursement des frais qu'avait pu entraîner la convocation extraordinaire des électeurs légitimistes. M. Disjonval refusa, mais avant de quitter la ville de Caen, Lucien lui fit remettre 500 francs par le président Donis d'Angel.
Le grand jour de l'élection, à dix heures, le courrier de Paris apporta cinq lettres, annonçant que M. Mairobert était mis en accusation à Paris comme facteur du grand mouvement insurrectionnel républicain dont on parlait alors. Aussitôt douze des négociants les plus riches déclarèrent qu'ils ne donneraient pas leurs voix à M. Mairobert.
«—Voilà qui est bien digne du préfet, dit le général à Lucien avec lequel il avait repris le poste d'observation vis-à-vis de la salle d'élections. Il serait plaisant après tout que ce petit sophiste réussit. C'est bien alors, ajouta-t-il avec la gaieté et la générosité d'un homme de cœur, que pour peu que le ministre fût votre ennemi, et eût besoin d'un boue émissaire, vous joueriez un joli rôle.
«—Je recommencerais mille fois. Quoique la bataille fût perdue, j'ai donné quand même.
«—Vous êtes un brave garçon... Permettez-moi cette locution familière, corrigea bien vite le bon général, craignant d'avoir manqué à la politesse qui était pour lui comme une langue étrangère apprise sur le tard.
Lucien lui serra la main avec émotion et laissa parler son cœur.
À onze heures, on constata la présence de 948 électeurs.
Au moment où un émissaire du général venait de lui donner ce chiffre, M. le président Donis d'Angel voulut forcer toutes les consignes pour pénétrer dans l'appartement, mais n'y réussit pas.
«—Recevons-le un instant, dit Lucien.
«—Ah! que non. Ce pourrait être la base d'une calomnie. Allez recevoir ce digne président et ne vous laissez pas trahir par votre honnêteté naturelle.
«—Il m'apportait l'assurance que, malgré les contre-ordres de ce matin, il y a 49 légitimistes et 11 partisans du préfet gagnés en faveur de M. de Crémieux, dans la salle des Ursulines.»
L'élection suivit son cours paisible; les figures étaient plus sombres que la veille. La pauvre nouvelle du préfet, sur la mise en accusation de M. Mairobert, avait mis en colère cet homme si sage jusque-là, et surtout ses partisans. Deux ou trois fois on fut sur le point d'éclater, mais un beau-frère de M. Mairobert, monta sur une charrette, arrêtée à cinquante pas de la salle des Ursulines, et parla à la foule.
«—Renvoyons notre vengeance à quarante-huit heures après l'élection, autrement, la majorité vendue de la Chambre des députés l'annulera.»
Ce bref discours fut bientôt imprimé à vingt mille exemplaires. On eut même l'idée d'apporter une presse sur la place. Lucien, qui se promenait hardiment partout, ne fut point insulté ce jour-là; il remarqua que la foule sentait sa force. À moins de la mitrailler à distance, aucune puissance ne pouvait agir sur elle.
«—Voilà le peuple vraiment souverain!» pensait-il.
Il revenait de temps en temps à l'appartement d'observation; l'avis du lieutenant Milière était que personne n'aurait la majorité pour cette fois.
À quatre heures, il arriva une dépêche télégraphique au préfet, qui lui ordonnait de porter ses votes aux légitimistes désignés par le général Fari et Leuwen. Mais il ne fit rien dire. À quatre heures un quart, Lucien eut une dépêche dans le même sens.
Sur quoi Coffe s'écria:
Un peu moins de fortune, et plus tôt arrivée!
Le général fut charmé de la citation et se la fit répéter.
À ce moment, ils furent étourdis par un vivat étourdissant.
«—Est-ce joie, est-ce révolte? se demandèrent-ils en courant à la fenêtre.
«—C'est la joie, dit le général avec un soupir. Nous sommes foutus!»
En effet, un émissaire qui arrivait l'habit déchiré, tant il avait eu de peine à traverser la foule, apportait le bulletin du dépouillement du scrutin:
Électeurs présents948Majorité475M. Mairobert475M. de Bourdoulier, candidat du préfet401M. de Crémieux61M. Sauvage, républicain, voulantle caractère des Français par deslois draconiennes0Vois perdues2
Le soir, la ville fut entièrement illuminée.
«—Mais où sont donc les fenêtres des 401 partisans du préfet?» disait Lucien à Coffe.
La réponse fut un bruit effroyable de vitres cassées; c'étaient les fenêtres du président Donis d'Angel.
Le lendemain, Lucien s'éveilla à onze heures et s'en alla tout seul se promener dans toute la ville. Une singulière pensée s'était rendue maîtresse de son esprit.
«—Que dirait Mmede Chasteller si je lui racontais ma conduite?»
Il fut bien une heure avant de trouver la réponse à cette question, et cette heure lui fut bien douce.
* * *
En approchant de Paris, il vint par hasard à penser à la rue où logeait MmeGrandet, et ensuite à elle.
Il partit d'un éclat de rire.
«—Qu'avez-vous donc?» lui demanda Coffe.
«—Rien. J'avais oublié le nom d'une belle dame pour qui j'ai une grande passion.
«—Je croyais que vous pensiez à l'accueil que va vous faire votre ministre.
«—Le diable l'emporte... Il me recevra froidement, me demandera l'état de mes déboursés et trouvera que c'est bien cher.
«—Tout dépend du rapport que ses espions lui auront fait sur votre mission. Votre conduite a été furieusement imprudente: vous avez donné pleinement dans cette folie de la première jeunesse qu'on appellele zèle.»
Lucien avait à peu près deviné. Le comte de Vaize le reçut avec la politesse ordinaire, mais ne lui fit aucune question sur les élections, aucun compliment sur son voyage; il le traita absolument comme s'il l'avait vu la veille. À la fin de l'entretien, il gagna son bureau, occupé, durant son absence, par Desbacs, qui avait rempli sa place. Ce petit homme fut très froid en lui faisant la remise des affaires courantes, lui qui avant le voyage était à ses pieds. Lucien ne dit rien à Coffe qui travaillait dans une pièce voisine et qui, de son côté, éprouvait un accueil encore plus significatif. À cinq heures et demie, il l'appela pour aller dîner ensemble. Dès qu'ils furent seuls dans un cabinet de restaurant:
«—Eh bien? dit Lucien en riant.
«—Eh bien, tout ce que vous avez fait de bien et d'admirable pour tâcher de sauver une cause perdue, n'est qu'unpéché splendide.Vous serez bien heureux si vous échappez au reproche de jacobinisme ou de carlisme. On en est encore dans les bureaux à trouver un nom pour votre crime; on n'est d'accord que sur son énormité. Tout le monde épie la façon dont le ministre vous traite. Vous vous êtes cassé le cou.
«—La France est bien heureuse, répondit Lucien gaiement, que ces coquins de ministres ne sachent pas profiter de cette folie de jeunesse que vous appelez le zèle. Je serais curieux de savoir si un général en chef traiterait de même un officier qui, dans une déroute, aurait fait mettre pied à terre à un régiment de dragons, pour marcher à l'assaut d'une batterie enfilant la grande route et tuant horriblement de monde?»
Après de longs discours, Lucien apprit à Coffe qu'il n'avait point épousé une parente du ministre et qu'il n'avait rien à demander.
«—Mais alors, dit Coffe étonné, d'où venait avant votre mission la bonté marquée du ministre? Maintenant, après les lettres de M. de Séranville, pourquoi ne vous brise-t-il pas?
—Il a peur du salon de mon père. Si je n'avais pas pour père l'homme d'esprit le plus redouté de Paris, j'aurais été comme vous, jamais je ne me relevais de la profonde disgrâce où nous a jetés noire républicanisme de l'École polytechnique. Dites-moi, croyez-vous qu'un gouvernement républicain fut aussi absurde que celui-ci?
«—Il serait moins absurde, mais plus violent. Ce serait souvent un loup enragé. En voulez-vous la preuve? Elle n'est pas loin de nous. Quelles mesures prendriez-vous dans les deux départements de MM. de Riquebourg et de Séranville, si demain vous étiez un ministre de l'Intérieur tout-puissant?
«—Je nommerais M. Mairobert préfet; je donnerais au général Fari le commandement des deux départements.
«—Songez au contre-coup de ces mesures et à l'exaltation que prendraient dans les deux départements Riquebourg et Séranville, tous les partisans du bon sens et de la justice. M. Mairobert serait roi de son département; et si ce département s'avisait d'avoir une opinion sur ce qui se fait à Paris? Pour parler seulement de ce que nous connaissons, si ce département s'avisait de jeter un œil raisonnable sur ces trois cent cinquante nigauds emphatiques qui grattent du papier dans la rue de Grenelle, et parmi lesquels nous comptons? Si les départements voulaient à l'Intérieur quelques hommes de métier à 10.000 francs d'appointements et 10.000 francs de frais de bureau, signant tout ce qui est d'intérêt secondaire, que deviendraient les trois cent quarante au moins de ces commis, chargés de faire au bon sens une guerre acharnée?
Et de proche en proche, que deviendrait le roi? Tout gouvernement est un mal, mais un mal qui préserve d'un plus grand.
«—C'est ce que disait M. Gauthier, l'homme le plus sage que j'aie connu, un républicain de Nancy. Que n'est-il ici à raisonner avec nous? Du reste, c'est un homme qui lit laThéorie des fonctionsde Lagrange, aussi bien que vous et cent fois mieux que moi, etc.»
Le discours fut infini entre les deux amis, car Coffe, ne sachant résister à Lucien, s'en était fait aimer, et par reconnaissance se croyait obligé de lui répondre. Il ne revenait pas de son étonnement qu'étant aussi riche, Lucien ne fût pas plus absurde.
Entraîné par cette idée, il lui demanda:
«—Êtes-vous né à Paris?
«—Oui, sans doute.
«—Et M. votre père avait cet hôtel magnifique à cette époque, et vous alliez vous promener en voiture à trois ans?
«—Mais, sans doute... Pourquoi ces questions?
«—Parce que je suis étonné de ne vous trouver ni absurde, ni sec: il faut espérer que cela durera. Vous devez voir par le succès de votre mission que la société repousse vos qualités actuelles. Si vous vous étiez borné à vous faire couvrir de boue à Blois, le ministre vous eût donné la croix.
«—Du diable si je pense encore à cette mission.
«—Vous auriez tort; c'est la plus belle et la plus curieuse expérience de votre vie. Jamais, quoi que vous fassiez, vous n'oublierez le général Fari, MM. de Séranville, de Riquebourg, de Cerna, Donis d'Angel, etc.
«—Jamais.
«—Eh bien, le plus ennuyeux de l'expérience morale est fait. C'est le commencement, l'exposition des faits. Au ministère, vous achèverez votre éducation. Seulement pressez-vous, car il est possible que le de Vaize ait déjà inventé quelque coup de Jarnac pour vous éloigner tout doucement sans fâcher monsieur votre père.
«—Ah! à propos, mon père est député de l'Aveyron, après trois ballottages et à la flatteuse majorité de sept voix!
«—Vous ne m'aviez pas parlé de sa candidature...
«—Je la trouvais ridicule et d'ailleurs n'eus pas le temps d'y trop songer; je ne l'appris que par ce courrier extraordinaire qui donna une pâmoison à M. de Séranville.»
Deux jours après, le comte de Vaize disait à Lucien:
«—Lisez ce papier.»
C'était une première liste de gratifications à propos des élections. Le ministre, en la lui donnant, souriait d'un air de bonté qui semblait dire: «Vous n'avez rien fait qui vaille, et cependant voyez comme je vous traite.»
Il y avait trois gratifications de 10.000 francs, et à coté du nom des gratifiés, la mention:Succès.La quatrième ligne portait: M. Lucien Leuwen, maître des requêtes,non succès.M. Mairobert nommé à une majoritéd'une voix...8.000 francs.
«—Eh bien, fit M. de Vaize, tient-on la parole qu'on vous donna à l'Opéra?»
Lucien exprima toute sa reconnaissance, puis ajouta:
«—J'ai une prière à adresser à Votre Excellence: je désirerais que mon nom ne figurât pas sur la liste.
«—J'entends, dit le ministre, dont la figure prit sur-le-champ l'expression la plus sérieuse. Vous voulez la croix, mais en vérité, après tant de folies, je ne puis la demander pour vous. Vous êtes plus jeune de caractère que d'âge. Demandez à Desbacs l'étonnement que causaient vos dépêches télégraphiques, arrivant coup sur coup et ensuite vos lettres.
«—C'est parce que je sens tout cela que je prie Votre Excellence de ne pas songer à moi pour la croix, et encore moins pour la gratification.
«—Prenez garde, cria le ministre en colère, je suis homme à vous prendre au mot. Allons, prenez une plume, et à côté de votre nom mettez ce que vous voudrez.»
Lucien écrivit à coté de son nom:ni croix, ni gratification; élection manquée, et puis, au bas du papier:
—M. Coffe... 2.500 francs.
«—Je porte ce papier au Château, songez-y bien. Il serait inutile que par la suite votre père me parlât à ce sujet.
«—Les hautes occupations de Votre Excellence l'empêchent de garder le souvenir de notre conversation à l'Opéra. Je manifestai le vœu le plus précis que mon père n'eût plus à s'occuper de ma fortune politique.
«—Eh bien, alors, expliquez à mon ami Leuwen comment s'est passée l'affaire de la gratification, et comment, vous ayant porté pour 8.000 francs, vous avez biffé tout cela. Adieu, monsieur.»
À peine la voiture de Son Excellence eut-elle quitté l'hôtel, que Mmela comtesse de Vaize fit appeler Lucien.
«—Diable, se dit-il en l'apercevant, elle est bien jolie aujourd'hui. Pas l'air timide et des yeux de feu; que signifie ce changement?
«—Vous nous tenez rigueur depuis votre retour, monsieur. J'attendais toujours une occasion pour vous parler en détail. Je vous assure que personne plus que moi n'a défendu vos dépêches avec plus de suite. J'ai empêché avec le plus grand courage qu'on en dit du mal devant moi à table. Tout le monde peut se tromper et j'ai une bonne nouvelle à vous annoncer. Vos ennemis pourraient plus tard vous calomnier à propos de cette mission, et, quoique sachant que les questions d'argent ne vous touchent que médiocrement, j'ai obtenu de mon mari, pour fermer la bouche à ces ennemis, qu'il vous présentât au roi pour une gratification de 8.000 francs. Je voulais 10.000, mais M. de Vaize m'a fait voir que cette somme était réservée aux plus grands succès, et les lettres reçues hier de M. de Séranville et du maire de Caen sont affreuses pour vous.»
Tout cela fut dit avec beaucoup plus de paroles, et, par conséquent, avec beaucoup plus de mesure et de retenue féminine. Aussi Lucien y fut-il très sensible. Il lui raconta qu'il venait d'effacer son nom.
«—Mon Dieu, seriez-vous piqué? Vous aurez la croix à la première occasion, je vous le promets.»
Ce qui voulait dire: Allez-vous nous quitter?
L'accent de ces mots le toucha profondément; il fut sur le point de lui baiser la main.
«—Si je m'attachais à elle, pensait-il, que de dîners ennuyeux il faudra supporter! et avec la figure du mari de l'autre côté de la table!»
Cette réflexion ne lui prit pas une demi-seconde.
«—Je viens d'effacer mon nom, reprit-il, mais puisque vous daignez témoigner de l'intérêt pour mon avenir, je vous dirai la véritable raison de mon refus. Ces titres de gratification peuvent être imprimés un jour et me donner une célébrité fâcheuse. Je suis trop jeune pour m'exposer à ce danger.
«—Oh! mon Dieu, dit Mmede Vaize avec l'accent de la terreur, croyez-vous la république si près de nous?»
La peur lui avait fait oublier ses velléités d'amitié, et devant cette sécheresse, Lucien tomba dans une profonde rêverie.
«—Vous êtes fâché?
«—Je vous demande pardon. Y a-t-il longtempsque je suis tombé dans cette rêverie?
«—Trois minutes au moins, répondit-elle avec un air de bonté, mais à cette bonté qu'elle tenait à marquer, se mêlait un peu du reproche de la femme d'unministre puissant qui n'est pas accoutumée à de pareilles distractions, et en tête-à-tête encore.
«—C'est que je suis sur le point d'éprouver pour vous, madame, un sentiment trop tendre, et je me le reprochais...»
Après cette petite coquinerie, comme il n'avait plus rien à dire à Mmede Vaize, il ajouta encore quelques mots polis, et la laissa toute rouge et tout émue, pour aller s'enfermer dans son bureau.
«—J'oublie de vivre. Ces sottises d'ambition me distraient de la seule chose au monde qui ait de la réalité pour moi. C'est drôle de sacrifier son cœur à l'ambition, tout en n'étant pas ambitieux!... Il faut aller à Nancy. Attendons d'abord mon père qui revient un de ces jours. C'est un devoir, et puis je serais bien aise d'avoir son opinion sur ma conduite à Caen, tant sifflée au ministère.»
Le plaisir d'aller à Nancy changea le cours de ses pensées et le rendit, le soir, chez MmeGrandet, extrêmement brillant. Dans le petit salon ovale, au milieu de trente personnes peut-être, il fut le centre de la conversation et fit cesser tous les entretiens particuliers pendant vingt minutes au moins. Ce succès électrisa MmeGrandet.
«—Avec deux ou trois hommes comme celui-ci, chaque soirée, mon salon sera le premier de Paris.»
Comme on passait au billard, elle se trouva à côté de Lucien, séparée du reste de la société.
«—Que faisiez-vous le soir, pendant cette course en province?
«—Je pensais à une jeune femme de Paris pour laquelle j'ai une grande passion.»
Ce fut le premier mot de ce genre qu'il eût jamais dit à MmeGrandet: il arrivait à propos. Pendant toute la soirée il fut pour elle du dernier tendre.
* * *
M. Leuwen revint tout joyeux de son élection dans le département de l'Aveyron.
«—L'air y est chaud, les perdrix excellentes, les hommes plaisants. Je suis chargé par mes commettants de quatre-vingt-trois commissions, en outre de celles dont on me chargera par lettre: quatre paires de bottes bien confectionnées; une route de cinq quarts de lieue de longueur pour conduire à la maison de campagne de M. Castanet, etc., etc.»
Et M. Leuwen continua à raconter à MmeLeuwen et à son fils les intrigues au moyen desquelles il avait obtenu une majorité triomphante de sept voix.
«—Enfin, je ne me suis pas ennuyé un moment dans ce département, et si j'y avais eu ma femme, j'aurais été parfaitement heureux. Il y avait bien des années que je n'avais parlé aussi longtemps et à un aussi grand nombre d'ennuyeux. Aussi suis-je saturé de platitudes et d'ennuis officiels.»
On peut penser comme Lucien fut reçu lorsqu'il parla d'absence.
«—Je te renie à jamais, lui dit son père avec une vivacité gaie. Redouble d'assiduité et d'attention auprès de ton ministre; et si tu as du cœur, campe un enfant à sa femme! Et maintenant raconte-moi les aventures de ton voyage.
«—Voulez-vous mon histoire longue ou courte?
«—Longue, dit MmeLeuwen; elle m'a fort amusée et je l'entendrais une seconde fois avec plaisir. Je serais fort, curieuse de voir ce que vous en penserez, ajouta-t-elle en se tournant vers son mari.
«—Eh bien, répondit M. Leuwen, il est dix heures trois quarts, qu'on fasse du punch et commence.»
MmeLeuwen fit un signe au valet de chambre et la porte fut fermée.
Lucien expédia en cinq minutes l'avanie de Blois et les menus incidents du voyage, et raconta longuement ce que le lecteur connaît déjà.
Vers le milieu du récit, M. Leuwen commença à faire des questions.
«—Plus de détails, plus de détails, disait-il à son fils; il n'y a d'originalité et de vérité que dans les détails.
«Et voilà comment ton ministre t'a traité à ton retour! Il semblait vivement contrarié.
«—Ai-je bien ou mal agi? En vérité je l'ignore, disait Lucien. Sur le champ de bataille, dans la vivacité de l'action, je croyais avoir mille fois raison. Ici, les doutes commencent à se faire jour.
«—Et moi, je n'en ai pas, répondit MmeLeuwen. Tu t'es conduit comme le plus brave homme aurait pu faire.»
Elle plaidait en faveur de son fils et avait peur de solliciter l'approbation de M. Leuwen qui ne disait rien.
«—Ce qui est fait est fait, continuait Lucien. Je me moque parfaitement du Brid'oison de la rue de Grenelle. Mais mon orgueil est alarmé; quelle opinion dois-je avoir de moi-même? Ai-je quelque valeur? Voilà ce que je vous demande, mon père. J'ai pu atténuer les faits, en ma faveur, en vous les racontant, et alors les mesures que j'ai prises d'après ces faits seraient justifiées à mon insu.
«—Ce M. Coffe me fait l'effet d'un méchant homme, dit MmeLeuwen.
«—Maman, vous vous trompez. Ce n'est qu'un homme découragé. S'il avait quatre cents francs de rente, il se retirerait dans les rochers de la Sainte-Baume, à quelques lieues de Marseille. Il est dommage que vous ayez cette opinion de lui, car je voulais obtenir de mon père qu'il entendît le récit de ma campagne, fait par ce fidèle aide de camp qui souvent n'a pas été de la même opinion que moi. Et jamais je n'obtiendrai une seconde séance de mon père, si vous ne la sollicitez avec moi.
«—Mais cela m'intéresse, répliqua M. Leuwen. Si votre Coffe veut venir dîner ici demain, serons-nous seuls? demanda-t-il à sa femme.
«—Nous avions un demi-engagement avec Mmede Thémines.
«—Nous dînerons ici, nous trois et M. Coffe. S'il est du genre ennuyeux, comme je le crains, il le sera moins à table. La porte sera fermée, et nous serons servis par Anselme.»
Lucien amena Coffe le lendemain, mais non sans peine.
Par la froideur et la simplicité de son récit, il fit la conquête de M. Leuwen.
«—Je vous remercie, monsieur, lui dit-il, de n'être pas Gascon. J'ai une indigestion de gens hâbleurs qui sont tou jours surs du succès du lendemain sauf à vous servir une platitude, lorsque le lendemain vous leur reprochez la défaite.»
MmeLeuwen était enchantée d'avoir une seconde édition des prouesses de son fils. Et à neuf heures, comme Coffe voulait se retirer, M. Leuwen insista pour le conduire dans sa loge à l'Opéra. Avant la fin de la soirée, le député de l'Aveyron lui dit:
«—Je suis bien fâché que vous soyez au ministère. Je vous aurais offert une place de quatre mille francs chez moi. Depuis la mort de ce pauvre Van Peters, je ne travaille pas assez, et depuis la sotte conduite du comte de Vaize, à l'égard de ce héros-là, fit-il en désignant son fils, je me sens une velléité de faire six semaines de demi-opposition. Morbleu, monsieur le ministre, vous me paierez votre sottise. Il serait indigne de moi de me venger comme votre banquier. Toute vengeance coûte à qui se venge, et comme banquier, je ne puis sacrifier un iota sur la probité.»
Et il tomba dans une longue rêverie. Lucien, qui trouvait la séance un peu longue, aperçut MlleGosselin dans une loge et disparut.
«—Aux armes! dit tout à coup M. Leuwen, en sortant de sa méditation. Il faut agir. Quelle heure est-il?
«—Je n'ai pas de montre, dit Coffe froidement, et il ne résista pas à la vanité d'ajouter:
«—Monsieur votre fils m'a tiré de Sainte-Pélagie; dans ma faillite j'ai placé ma montre dans le bilan.
«—Parfaitement honnête, parfaitement honnête! répondit M. Leuwen d'un air distrait. Puis-je compter sur votre silence? Je vous demande de ne prononcer jamais ni mon nom ni celui de mon fils.
«—Je vous le promets; c'est ma coutume.
«—Faites-moi l'honneur de venir dîner demain chez moi. S'il y a du monde, je ferai servir dans ma chambre; nous ne serons que trois, mon fils et vous, monsieur. Votre raison sage et ferme me plaît beaucoup, et je désire vivement trouver grâce devant votre misanthropie, si toutefois vous êtes misanthrope.
«—Oui, monsieur, pour trop aimer les hommes.» Quinze jours après cet entretien, le changement opéré chez M. Leuwen étonnait tout le monde. Il faisait sa société habituelle de trente à quarante députés nouvellement élus et des plus sots, et l'incroyable était qu'il ne persiflait jamais. Un diplomate de ses amis eut des inquiétudes sérieuses:
«—Il n'est plus insolent envers les imbéciles, il leur parle sérieusement, son caractère change. Nous allons le perdre.»
M. Leuwen suivait assidûment les soirées que le ministre de l'Intérieur donnait aux députés. Trois ou quatre affaires se présentèrent où il servit admirablement les intérêts de M. de Vaize.
«—Enfin, je suis venu à bout de ce caractère de feu, disait celui-ci: je l'ai maté. À cause de son fils, le voilà à mes pieds.»
Le résultat de ce raisonnement fut un brin de supériorité pris par le ministre à l'égard du député de l'Aveyron, à qui la nuance n'échappa point et dont il fit ses délices. Comme M. de Vaize ne faisait pas sa société des gens d'esprit, et pour cause, il ne sut pas l'étonnement que causait le changement d'habitudes de M. Leuwen parmi ces hommes actifs et fins qui font leur fortune par le gouvernement. MmeLeuwen ne revenait pas de son étonnement; tous les jours, il y avait à dîner cinq on six députés au moins, à qui il adressait des propos dans ce genre:
«—Ce dîner, que je vous prie d'accepter toutes les fois que vous ne serez pas invités chez les ministres ou chez le roi, coûterait plus de 80 francs par tête dans les grands restaurants. Par exemple, voilà un turbot...»
Et là-dessus l'histoire du turbot, le prix qu'il avait coûté, sa provenance, etc...
«—Lundi passé, ce même turbot, et quand je dis le même, je me trompe... celui-ci s'agitait dans la mer de la Manche, mais un turbot de même poids et aussi frais eut coûté dix francs de moins...»
Et il évitait de regarder sa femme en débitant ces belles choses.
Il ménageait avec un art infini l'attention de ses députés. Presque toujours il leur faisait part de ses réflexions comme celle sur le turbot ou bien d'anecdotes dans lesquelles des cochers de fiacre menaient à la campagne des imprudents qui ne connaissaient pas les rues de Paris. Mais il réservait toutes les forces d'esprit de ces messieurs pour cette idée difficile qu'il présentait de mille façons différentes:
«—L'union fait la force. Si ce principe est vrai partout, il l'est surtout dans les assemblées délibérantes. Il n'y a d'exceptions que lorsqu'il y a un Mirabeau et un général Foy. Mais qui est-ce qui est Mirabeau? Pas moi, pour sûr. Nous comptons pour quelque chose si aucun de nous ne tient avec opiniâtreté à sa manière de voir. Nous sommes vingt amis. Eh bien! il faut que chacun de nous pense comme pense la majorité, qui est de onze. Demain on mettra un article de loi en délibération dans la Chambre. Après dîner, ici, entre nous, mettons en délibération cet article de loi. Pour moi, qui n'ai sur vous d'autre avantage que celui de connaître les roueries de Paris depuis quarante-cinq ans, je sacrifierai toujours ma pensée à celle de la majorité de mes amis, car enfin, quatre yeux voient mieux que deux. Nous mettons donc en délibération l'opinion qu'il faudra avoir demain; si nous sommes vingt, comme je l'espère, et que onze d'entre nous disentoui, il faut absolument que les neuf autres disentoui, quand même ils seraient passionnément attachés aunon.C'est là le secret de notre force. Et si jamais nous arrivons à réunir trente voix, sûres, les ministres n'auront plus aucune grâce à nous refuser. Nous ferons unmémorandumdes choses que chacun de nous désire le plus obtenir pour sa famille... Je parle de choses faisables. Lorsque chacun de nous aura obtenu une grâce, de valeur à peu près égale, nous passerons à une seconde liste. Que dites-vous, messieurs, de ce plan de campagne législative?»
M. Leuwen avait choisi les vingt députés les plus dénués de relations, les plus étonnés de leur séjour à Paris, les plus lourds d'esprit. Pour leur expliquer cette théorie, il les invitait à dîner. Ils étaient presque tous du Midi, quelques Auvergnats, ou gens habitant sur la ligne de Perpignan à Bordeaux. La grande affaire de M. Leuwen était de ne pas offenser leur amour-propre; quoique cédant partout et en tout, il n'y réussissait pas toujours. Il avait un coin de bouche moqueur qui les effarouchait; deux ou trois trouvèrent qu'il avait l'air de se moquer d'eux et s'éloignèrent de ses dîners. Il les remplaça heureusement par ces députés à trois lits et à quatre filles, et qui veulent placer fils et gendres.
Un mois environ après l'ouverture de la session et à la suite d'une vingtaine de dîners, il jugea sa troupe assez aguerrie pour la mener au feu. Un jour, après un excellent dîner, il les fit passer dans une chambre à part el voter gravement sur une question d'importance que l'on devait discuter le lendemain. Malgré toute la peine qu'il se donna pour faire comprendre, d'une façon indirecte d'ailleurs, de quoi il s'agissait à ses députés, au nombre de dix-neuf, douze votèrent pour le côté absurde de la question. M. Leuwen leur avait promis d'avance de parler en faveur de la majorité. À la vue de cette absurdité, il eut une faiblesse humaine: il chercha à éclairer cette majorité par des explications qui durèrent une heure et demie. Il fut repoussé avec perte. Le lendemain, intrépidement, et pour son début à la Chambre, il soutint une sottise palpable. Il fut secoué dans tous les journaux, à peu près sans exception, mais la petite troupe lui sut un gré infini.
Nous supprimons les détails infinis et aussi les soinsque lui coûtait son troupeau de fidèles. Par peur qu'on ne séduisît ses Auvergnats, il allait quelquefois avec eux chercher une chambre garnie, ou marchander chez les tailleurs qui vendaient des pantalons tout faits dans les passages. S'il l'eût osé, il les aurait logés, comme il les nourrissait à peu près. Avec des soins de tous les jours qui, par leur extrême nouveauté, l'amusaient, il arriva rapidement à vingt-neuf voix. Alors M. Leuwen prit le parti de n'inviter jamais un député à dîner qui ne fût de ces vingt-neuf; presque chaque jour il en amenait de la Chambre, après la séance, une berline toute pleine. Un journaliste de ses amis feignit de l'attaquer en proclamant l'existence de laLégion du Midi, forte de vingt-neuf membres. La seconde fois que cette légion eut l'occasion de révéler son existence, M. Leuwen la fit délibérer la veille, après dîner, et fidèles à leur instinct, dix-neuf députés votèrent pour le côté absurde de la question. Le lendemain, le député montait à la tribune et le parti absurde l'emporta dans la Chambre à une majorité de huit voix. Nouvelles diatribes dans les journaux contre laLégion du Midi.
Comme M. Leuwen avait des amis aux Finances, il distribua parmi ses fidèles une direction de poste dans un village du Languedoc, et deux distributions de tabac. Trois jours après, il essaya de ne point mettre en délibération, faute de temps, une question à laquelle un ministre attachait un intérêt personnel. Ce ministre arrive à la Chambre en grand uniforme, radieux et sur de son fait; il va serrer la main à ses amis et caresse du regard les bancs de ses fidèles. Le rapporteur paraît et conclut en faveur du ministre. Un juste-milieu furibond succède et appuie le rapporteur. La Chambre s'ennuyait et allait approuver le projet à une forte majorité. Les députés de la Légion ne savaient que penser. Alors M. Leuwen, libre de son opinion, monte à la tribune et, malgré la faiblesse de sa voix, obtient une attention religieuse. Il trouve, dès le début de son discours, trois ou quatre traits fins et méchants. Le premier fit sourire quinze ou vingt députés voisins de la tribune, le second fit rire d'une façon sensible et produisit un murmure de plaisir, le troisième, à la vérité fort méchant, fit rire aux éclats. Le ministre intéressé demanda la parole et parla sans succès. Le comte de Vaize, accoutumé au silence de la Chambre, vint au secours de son collègue. C'était ce que M. Leuwen souhaitait avec passion depuis deux mois; il alla supplier son collègue de lui céder son tour. Comme le comte de Vaize avait répondu assez bien à une des plaisanteries de M. Leuwen, celui-ci demanda la parole pour un fait personnel. Le président la lui refuse, alors la Chambre la lui accorde au lieu d'un autre député qui cède son tour. Ce second discours fut un triomphe pour M. Leuwen. Il se livra à toute sa méchanceté et trouva contre M. de Vaize des traits d'autant plus cruels qu'ils étaient inattaquables dans la forme. Huit ou dix fois, la Chambre entière éclata de rire, trois ou quatre fois elle le couvrit de bravos. Comme sa voix était très faible, on eût entendu, pendant qu'il parlait, voler une mouche dans la salle. C'était un succès pareil à ceux que l'aimable Andrieux obtenait jadis aux séances publiques de l'Académie. M. de Vaize s'agitait sur son banc, et faisait signe tour à tour aux riches banquiers membres de la Chambre et amis de M. Leuwen. Il était furieux et parla de duel à ses collègues.
«—L'odieux serait si grand, si vous arriviez à tuer ce petit vieillard, qu'il retomberait sur le ministère tout entier,» lui dit le ministre de la guerre.
Le succès de M. Leuwen dépassa toutes les espérances. Son discours—si l'on peut appeler ainsi une diatribe méchante, charmante, piquante—était le débordement d'un cœur ulcéré qui s'est contenu pendant deux mois; il marqua la séance la plus agréable que la session eût offerte jusque-là. Personne ne put se faire écouter après qu'il fut descendu de la tribune.
Il n'était que quatre heures et demie; après un moment de conversation, tous les députés s'en allèrent et laissèrent seul, avec le président, un lourd juste-milieu qui essayait de combattre la brillante improvisation de M. Leuwen. Horriblement fatigué, celui-ci alla se mettre au lit. Mais il fut un peu ranimé le soir, vers les neuf heures, quand il eut ouvert sa porte. Les compliments pleuvaient, des députés qui ne lui avaient jamais parlé venaient le féliciter et lui serrer la main.
«—Demain, si vous m'accordez la parole, je traiterai à fond le sujet, leur disait-il.
«—Mais, mon ami, vous voulez vous tuer,» répétait MmeLeuwen, fort inquiète.
La plupart des journalistes vinrent dans la soirée lui demander son discours; il leur montra une carte à jouer, sur laquelle il avait marqué cinq idées à développer. Quand ils virent que le discours avait été réellement improvisé, leur admiration fut sans bornes. Le nom de Mirabeau fut prononcé sans rire. À dix heures, le sténographe duMoniteurvint apporter le discours à corriger.
«—Cela me dispensera de reparler demain,» et il ajouta cinq ou six phrases d'un bon sens profond, dessinant clairement l'opinion qu'il voulait faire prévaloir.
Ce qu'il y avait de plus plaisant, c'était l'enchantement des députés de sa réunion, qui assistèrent à ce triomphe pendant toute la soirée; ils croyaient tous avoir parlé et lui fournissaient les arguments qu'il aurait dû faire valoir. M. Leuwen admirait ces arguments avec sérieux.
«—D'ici à un mois, votre fils sera commis à cheval, dit-il à l'oreille de l'un d'eux; et le vôtre, chef de bureau à la sous-préfecture, disait-il à un autre.»
Le lendemain matin, Lucien faisait une drôle de mine, dans son bureau, à vingt pas de la table où écrivait le comte de Vaize, sans doute furibond. Son Excellence put entendre le bruit que faisaient en entrant les commis qui venaient féliciter Lucien sur le talent de son père. Ce pauvre ministre était hors de lui; quoique les affaires l'exigeassent, il ne put prendre sur lui de voir Lucien. Vers les deux heures, il partit pour le château, et à peine fut-il sorti que la jeune comtesse fit appeler Leuwen.
«—Ah! monsieur, vous voulez donc nous perdre: le ministre est hors de lui et n'a pas fermé l'œil. Vous serez lieutenant, vous aurez la croix, mais donnez-nous le temps.»
La comtesse de Vaize était elle-même fort pâle. Lucien fut charmant pour elle et presque tendre; il la consola et la persuada de son mieux de ce qui était vrai, c'est qu'il n'avait pas eu la moindre idée de l'attaque projetée par son père.
«—Je puis vous jurer, madame, que depuis six semaines, mon père ne m'a pas parlé une seule fois d'affaires sérieuses.
«—M. de Vaize sent bien tous ses torts. Il aurait dû vous récompenser autrement. Mais aujourd'hui, il dit que c'est impossible, après une levée de boucliers aussi atroce.
«—Madame la comtesse, répondit Lucien d'un air très doux, le fils d'un député opposant peut être désagréable à voir; si ma démission pouvait faire plaisir à M. le ministre...
«—Ah! monsieur, ne croyez point cela. Mon mari ne me pardonnerait jamais s'il savait que ma conversation avec vous a été maladroite au point de vous faire prononcer ce mot de démission. C'est plutôt de conciliation qu'il s'agit.»
Et cette jolie femme se mit à pleurer. Lucien fit son possible pour la consoler, mais en séparant avec soin dans ses consolations ce qu'il devait dire à une femme affligée de ce qui devait être répété à l'homme qui l'avait maltraité à son retour de mission.
Après ses succès, M. Leuwen passa huit jours au lit. Un jour de repos eut suffi, mais il connaissait son pays où le charlatanisme à côté du mérite est comme un zéro à la droite d'un chiffre; il décuple sa valeur. Ce fut donc au lit qu'il reçut les félicitations de plus de cent membres de la Chambre. Il refusa huit ou dix députés non dépourvus de talent qui voulaient s'enrôler dans laLégion du Midi.
«—Nous sommes plutôt une réunion d'amis qu'une société de politiciens... Votez avec nous, secondez-nous pendant cette session, et si cette fantaisie, qui nous honore, vous dure encore l'année prochaine, ces messieurs, accoutumés à vous voir partager nos opinions, toutes de conscience, iront eux-mêmes vous engager à venir à nos dîners de bons garçons...
«—Il faut déjà le comble de l'abnégation et de l'adresse pour mener ces vingt-neuf oisons. One serait-ce s'ils étaient quarante ou cinquante, et encore avec quelques gens d'esprit, dont chacun voudrait être mon lieutenant et bientôt évincerait le capitaine.»
Quelques jours après, le télégraphe apporta d'Espagne une nouvelle qui probablement devait faire baisser les fonds. Le ministre hésita beaucoup à donner l'avis ordinaire à son banquier.
«—Ce serait pour lui un nouveau triomphe, pensait M. de Vaize, que de me voir piqué au point de négliger mes affaires. Mais halte-là!»
Il fit appeler Lucien et, sans presque le regarder en face, lui donna l'avis à transmettre à son père. L'affaire se fit comme à l'ordinaire et M. Leuwen en profita pour envoyer à M. de Vaize, le surlendemain du rachat des rentes, le bordereau de cette dernière opération et le restant des bénéfices de trois ou quatre opérations précédentes. De telle sorte qu'à quelques centaines de francs près, la maison Leuwen ne devait rien à M. le comte de Vaize.
Coffe était en grande faveur auprès de M. Leuwen, faveur basée sur cette grande qualité, disait l'illustre député: il n'est pas Gascon. Il l'employait à faire des recherches, et comme M. de Vaize le sut, il raya Coffe sur la liste des gratifications où Lucien l'avait inscrit pour 2.500 fr.
«—Voilà qui est de bien mauvais goût, dit en riant M. Leuwen, et il donna 4.000 francs à l'ami de Lucien.
À sa seconde sortie, M. Leuwen alla voir le ministre des Finances, qu'il connaissait de longue main.
«—Eh bien, parlerez-vous aussi contre moi? lui dit celui-ci gaiement.
«—Certainement, à moins que vous ne répariez la sottise de votre collègue le comte de Vaize.» Et il raconta l'histoire de Coffe.
Le ministre, homme d'esprit, ne fit aucune question sur le protégé du député.
«—On dit que le comte de Vaize a employé M. votre fils dans nos élections, et que ce fut M. votre fils qui fut attaqué à Blois dans une émeute.
«—Il a eu cet honneur-là.
«—Et je n'ai point vu son nom sur la liste de gratifications apportée au conseil?
«—Mon fils avait effacé son nom et porté celui de M. Coffe. Mais ce bon M. Coffe n'est pas heureux avec le comte de Vaize.
«—Ce pauvre de Vaize a du talent, et parle bien à la Chambre, mais il manque tout à fait de tact. Voilà une belle économie qu'il a faite là, aux dépens de M. Coffe.»
Huit jours après cet entretien, Coffe était nommé sous-chef aux Finances, avec six mille d'appointements, et la condition expresse de ne jamais paraître au ministère.
«—Êtes-vous content, dit le ministre à M. Leuwen, dans les couloirs de la Chambre.
«—Oui, de vous!»
Quinze jours après, dans une discussion où le ministre de l'Intérieur venait d'avoir un beau succès; au moment où on allait voter, on disait de toutes parts autour de M. Leuwen: majorité de quatre-vingts voix. Il monta à la tribune et commença par parler de son âge et de sa faible voix: aussitôt régna un profond silence. Il fit un discours de dix minutes, serré, raisonné, après quoi, pendant cinq minutes, il se moqua des raisonnements du comte de Vaize.
La Chambre, si silencieuse pendant la première partie, murmura de plaisir dix ou vingt fois.
«—Aux voix! aux voix! crièrent pour interrompre M. Leuwen trois ou quatre juste-milieux imbéciles.
«—Eh bien, oui, aux voix, messieurs les interrupteurs. Je vous en défie, et pour laisser le temps de voter, je descends de la tribune. Aux voix, messieurs, cria-t-il avec sa petite voix, en passant devant les ministres.
La Chambre tout entière et même les tribunes éclatèrent de rire. En vain, le président prétendait-il qu'il était trop tard pour aller aux voix.
«—Il n'est pas cinq heures, cria M. Leuwen de sa place. D'ailleurs, si vous ne voulez pas nous laisser voter, je remonte à la tribune demain. Aux voix!»
Le président fut forcé de laisser voler, et le ministère l'emporta à la majorité deune voix.
Le soir les ministres se réunirent pour laver la tête à M. de Vaize.
Le ministre des Finances se chargea de l'exécution. Il raconta à ses collègues l'aventure de Coffe, l'émeute de Blois, etc... M. Leuwen et son fils occupèrent toute la soirée de ces graves personnages. On força le comte de Vaize de tout avouer, et l'affaire Kortis, et les élections de Caen, mal dirigées par lui.
Le ministre de la guerre alla le soir même chez le roi et fit signer deux ordonnances: la première nommant Lucien Leuwen, lieutenant d'état-major; la seconde lui accordant la croix pour blessure reçue à Blois dans une mission à lui confiée.
À onze heures, les ordonnances étaient signées; avant minuit, M. Leuwen en avait une expédition avec un mot aimable du ministre des Finances; à une heure du matin, ce ministre avait un mot de M. Leuwen qui demandait huit petites places et remerciait très froidement des grâces incroyables accordées à son fils.
Le lendemain, à la Chambre, le même ministre lui dit:
«—Mon cher ami, il ne faut pas être insatiable.
«—En ce cas, cher ami, il faut être patient! et M. Leuwen se fit inscrire pour avoir la parole le lendemain. Il invita tous ses amis à dîner pour le soir même.
«—Messieurs, dit-il en se mettant à table, voici une petite liste des places que j'ai demandées à M. le ministre des Finances, qui a cru me fermer la bouche en donnant la croix à mon fils. Mais, si avant quatre heures demain, nous n'avons pas cinq au moins de ces emplois qui nous sont dus si justement, nous réunissons nos vingt-neuf boules noires et onze autres qui me sont promises dans la salle, ce qui fait quarante voix; de plus je m'engage à secouer ce bon ministre de l'Intérieur qui, avec M. de Beauséant, s'oppose seul à nos demandes. Qu'en pensez-vous, messieurs?»
Le lendemain, à la Chambre, quelques moments avant que fût voté l'objet à l'ordre du jour, le ministre des Finances prit à part M. Leuwen et lui annonça que cinq des places demandées étaient accordées.
«—La parole de Votre Excellence est de l'or en barre pour moi: mais les cinq députés dont j'ai épousé les intérêts désireraient avoir un avis officiel. Ils seront incrédules jusque-là...
«—Leuwen, cela est trop fort!—et le ministre rougit jusqu'au blanc des yeux. De Vaize a raison...
«—Eh bien alors, la guerre!» et un quart d'heure après il montait à la tribune.
On alla aux voix et le ministère n'eut qu'une majorité de trente-sept voix qui fut jugée fort alarmante. Le soir même, le conseil des ministres, présidé par le roi, discuta longuement sur le compte de M. Leuwen.
Le comte de Beauséant proposa de lui faire peur.
«—C'est un homme d'humeur; son associé, Van Peters, me le disait souvent. Quelquefois il a les vues les plus nettes des choses; en d'autres moments, pour satisfaire un caprice, il sacrifierait sa fortune et lui avec. Si nous l'irritons, il nous fera autant et plus de mal dans une soirée à l'Opéra que dans une séance de la Chambre.
«—On peut l'attaquer dans son fils, dit le comte de Beauséant. C'est un petit sot que l'on vient de faire lieutenant.
«—Ce n'est pason, monsieur, répondit vertement le ministre de la guerre; c'est moi, qui, par métier, dois me connaître en fait de bravoure; c'est moi qui l'ai nommé lieutenant. Quand il était sous-lieutenant de lanciers, il a pu être peu poli, un soir, chez vous, en cherchant le comte de Vaize pour lui rendre compte de l'affaire Kortis, affaire qu'il a très bien menée. On ajoute même des détails;ona raconté la scène à des gens qui s'en souviennent!—et le vieux général élevait la voix.
«—Il me semble, dit le roi, qu'il y a des moments où il vaudrait mieux discuter raisonnablement..., ne pas tomber dans les personnalités et surtout ne pas élever la voix.
«—Sire, répliqua le ministre des Affaires étrangères, le respect que je dois à Votre Majesté me ferme la bouche, mais partout où je rencontrerai monsieur...
«—Votre Excellence trouvera mon adresse dans l'Almanach royal,» dit le général.
Le lendemain du conseil, on fit faire des ouvertures à M. Leuwen. Il en fut profondément étonné.
«—Comment? Il se trouve quelqu'un qui prend au sérieux mon verbiage parlementaire! J'ai donc de l'influence? Il le faut bien, puisqu'un grand parti, ou, pour parler mieux, une grande fraction de la Chambre me propose un traité d'alliance.»
Néanmoins, cela lui parut si ridicule qu'il n'en parla même pas à sa femme, et jusque-là MmeLeuwen avait eu ses moindres pensées.
Le roi fit appeler M. Leuwen à l'insu de ses ministres. En recevant cette communication de M. de Romel, officier d'ordonnance du roi, le vieux banquier rougit de plaisir. (Il avait déjà vingt ans quand la royauté tomba en 1793.) Toutefois, s'apercevoir de son trouble et le dominer, ne fut que l'affaire d'un instant pour cet homme vieilli dans les salons de Paris. Il fut avec l'officier d'ordonnance d'une froideur qui pouvait passer également pour du respect profond, ou pour un manque complet d'empressement.
«—Je vais jouer le rôle si connu de Samuel Bernard, promené par Louis XIV dans les jardins de Versailles,» se dit M. Leuwen en regardant s'éloigner le cabriolet.
Cette idée suffit pour lui rendre tout le feu de la première jeunesse.
Au château, il fut parfaitement convenable.
Le procureur de basse Normandie, qu'était Louis-Philippe, commença par lui dire:
«—Un homme tel que vous!...»
Mais trouvant ce plébéien malin, et voyant qu'il perdait son temps inutilement; ne voulant pas, d'un autre côté, lui donner par la longueur de l'entrevue, une idée exagérée du service qu'il était obligé de lui demander, en moins d'un quart d'heure il revint à la bonhomie.
En observant cechangement de ton chez un homme si adroit, M. Leuwen fut content de lui, et ce premier succès lui rendit la continuée. On lui disait de l'air le plus paternel, et comme si dans ce qu'on lui disait de marqué on y était obligé par les circonstances:
«—J'ai voulu vous voir, mon cher monsieur, à l'insu de mes ministres. Demain aura lieu, selon toute apparence, le scrutin définitif sur la loi des dotations. Je vous avouerai, monsieur, que je prends à cette loi un intérêt tout personnel. Je suis bien sur qu'elle passera par assis et levé; n'est-ce point votre avis?
«—Oui, sire.
«—Mais au scrutin j'aurai un bel et bon rejet par sept ou huit boules noires. N'est-ce pas?
«—Oui, sire.
«—Eh bien, rendez-moi ce service: parlez contre, si vous le trouvez nécessaire à votre position, mais donnez-moi vos trente-cinq voix. C'est un service personnel que j'ai tenu à vous demander moi-même.
«—Sire, je n'ai que vingt-sept voix en ce moment, en comptant la mienne.
«—Ces pauvres ministres se sont effrayés ou plutôt piqués, parce que vous aviez donné une liste de huit petites places subalternes; je n'ai pas besoin de vous dire que j'approuve d'avance cette liste. Je vous engage même à y ajouter quelque chose pour vous, ou pour le lieutenant Leuwen.
«—Sire, répondit M. Leuwen, je demande à Votre Majesté de ne rien signer, ni pour nous, ni pour mes amis, et je lui fais hommage de mes voix pour demain.
«—Parbleu, vous êtes un brave homme!» dit le roi, jouant, et pas trop mal, la franchise à la Henri IV. Il fallait beaucoup de perspicacité pour n'y être pas pris.
Sa Majesté parla encore un bon quart d'heure dans ce sens.
«—Sire, il est impossible que M. de Beauséant, ministre des Affaires étrangères, pardonne jamais à mon fils. Ce ministre a peut-être manqué un peu de fermeté personnelle envers ce jeune homme plein de feu, que Votre Majesté appelle le lieutenant Leuwen. Je demande à Votre Majesté de ne jamais croire un mot des rapports que M. de Beauséant fera faire sur mon fils par sa police, ou même par celle du bon M. de Vaize, mon ami.
«—Que vous servez avec tant de probité!» dit le roi, l'œil brillant de finesse.
Cette obéissance, si prompte et si entière, eut l'air d'étonner un peu ce grand personnage. Il vit que M. Leuwen n'avait aucune grâce à lui demander, et comme il n'était pas accoutumé à donner ou à recevoir rien pour rien, il avait calculé que les vingt-sept voix lui coûteraient dans les 27.000 francs.
«—Sire, continua le banquier, je me suis fait une position dans le monde en ne refusant rien à mes amis, et en ne me refusant rien contre mes ennemis. C'est une vieille habitude, et je supplie Votre Majesté de ne pas me demander de changer de caractère envers les ministres. Ils ont pris des airs de hauteur avec moi, et jusqu'à ce bon M. Bardoux, des Finances, qui m'a dit gravement, à propos des petites places en question:
«—Vous abusez, monsieur!
«—Je présente respectueusement à Votre Majesté ces vingt-sept voix dont je dispose, mais je la supplie de me laisser me moquer de ses ministres.»
C'est ce dont M. Leuwen s'acquitta le lendemain à la Chambre, avec une verve et une gaieté admirables. La loi, à laquelle le roi prétendait tenir, passa à une majorité de treize voix, dont six appartenaient aux ministres. Lorsqu'on proclama le résultat, M. Leuwen placé au second banc de la gauche, à trois pas du banc ministériel, dit tout haut:
«—Ce ministère s'en va; bon voyage!»
Le mot fut à l'instant répété par tous les députés voisins du banquier.
Trois jours après le vote de la loi, M. Bardoux, le ministre des Finances, s'approcha de M. Leuwen et lui dit à mi-voix:
«—Les places sont accordées.
«—Fort bien, mon cher Bardoux, mais vous vous devez à vous-même de ne point contresigner ces grâces. Laissez cela à votre successeur. J'attendrai.»
Ordinairement laLégion du Mididînait au grand complet chez M. Leuwen le lundi. Ce jour avait été choisi pour mieux pouvoir convenir de la campagne parlementaire à mener pendant la semaine.
«—Lequel de vous, messieurs, leur dit M. Leuwen, aurait pour agréable de dîner au Château?»
À ces mots, les bons députés le virent l'égal d'un dieu.
On convint que M. Chapeau, l'un d'entre eux, aurait le premier cet honneur, et que plus tard, avant la fin de la session, on solliciterait le même honneur pour M. Cambray.
«—J'ajouterai à ces deux noms ceux de MM. Lamorte et Debrée, qui ont voulu nous quitter.»
Ces messieurs bredouillèrent et firent des excuses.
M. Leuwen alla solliciter l'aide de camp de service de Sa Majesté, et moins de quinze jours après, les quatre députés les plus obscurs de la Chambre furent engagés à dîner chez le roi. M. Cambray fut tellement comblé par cette faveur qu'il tomba malade et ne put en profiter. Le lendemain de ce dîner, M. Leuwen pensa qu'il devait profiler de la faiblesse de ces gens, auxquels l'esprit seul manquait pour être méchants.
«—Messieurs, leur dit-il, si Sa Majesté m'accordait une croix, lequel parmi vous devra-t-il être l'heureux chevalier?»
Les députés demandèrent huit jours pour se concerter, mais ils ne purent tomber d'accord. La semaine suivante, on alla au scrutin, et M. Lamorte fut désigné pour la croix.
Depuis longtemps, M. Leuwen avait osé avouer à MmeLeuwen ses projets d'ambition.
«—Je commence à songer sérieusement à tout ceci. Le succès est venu me chercher, moi qui, à la Chambre, parle connue dans un salon. Et le plaisant c'est que, si ce ministère qui ne bat plus que d'une aile, vient à tomber, je ne saurai plus que dire. Car enfin je n'ai d'opinion sur rien et ce n'est certainement pas à mon âge que j'irai travailler à m'en former une.
«—LaGazettevous appelle le Maurepas de cette époque. Je voudrais bien avoir sur vous l'influence que Mmede Maurepas avait sur son mari, pour vous empêcher d'être ministre. Vous en mourrez, avec votre tempérament...
«—Il y aurait un autre inconvénient plus grand. Je me ruinerais. La perte de ce pauvre Van Peters se fait vivement sentir. Nous avons été fixés dernièrement par deux banqueroutes d'Amsterdam, causées uniquement par sa mort. Je ne suis pas allé en Hollande, où la chose se serait arrangée, à cause de cette maudite Chambre. Et ce maudit Lucien, que voilà, est la cause première de mes embarras. D'abord il m'a enlevé la moitié de votre cœur, ensuite il devrait connaître le prix de l'argent et être à la tête de ma maison de banque. A-t-on jamais vu un homme né riche, qui ne songe pas à doubler sa fortune? Il mériterait d'être pauvre. Sans la sottise du comte de Vaize à son égard, jamais je n'aurais songé à me faire une position à la Chambre. Maintenant j'ai pris goût à ce jeu, et je vais avoir une bien autre part à la chute de ce ministère—s'il tombe toutefois—que je n'en ai eu à sa formation. Aussi bien, une objection terrible se présente. Que puis-je demander? Si je ne prends rien de substantiel, au bout de deux mois, le ministère que j'aurai aidé à naître se moquera de moi et je me trouverai dans une fausse position.
Receveur général? Cela ne signifie rien pour moi, et c'est un avantage trop subalterne pour ma position actuelle à la Chambre. Faire nommer Lucien préfet, malgré lui, c'est ménager à celui de mes amis qui sera ministre le moyen de me jeter de la boue en le destituant. Et c'est ce qui arriverait au bout de trois mois.
«—Mais ne serait-ce pas un beau rôle que de faire le bien et de ne rien prendre? dit MmeLeuwen.
«—C'est ce que notre public ne croira jamais. M. de la Fayette a joué ce rôle-là pendant quarante ans et a toujours été sur le point d'être ridicule. Le public est trop gangrené pour comprendre ces choses-là. Pour les trois quarts des gens de Paris, M. de la Fayette eût été un homme admirable s'il avait volé quatre millions. Si je refusais le ministère et montais ma maison de manière à dépenser cent mille écus par an, tout en achetant des terres—ce qui montrerait que je ne me ruine pas—on ajouterait foi à mon génie et je garderais la supériorité sur tous ces fripons qui vont se disputer les ministères. Et si tu ne me résous pas cette question: Que puis-je demander? fit-il en riant et en s'adressant à son fils, je te regarde comme un être sans imagination, el n'ai d'autre parti à prendre que de jouer la petite santé et d'aller passer trois mois en Italie, pour laisser faire le ministère sans moi. Au retour je me trouverai effacé, mais ne serai pas ridicule. Maintenant, ma chère amie, ajouta-t-il en prenant les mains de sa femme, j'ai une grande corvée à vous demander: il s'agirait de donner deux bals.
«Deux grands bals! Si le premier n'est pas brillant, nous nous dispenserons du second; mais je crois bien que nous auronstoute la France, comme on disait dans ma jeunesse.»
Effectivement, les deux bals eurent lieu avec un immense succès et furent pleinement favorisés par la mode.
Le maréchal, ministre de la guerre, arriva des premiers. La Chambre des députés afflua en masse. L'événement de la soirée fut le long entretien particulier du ministre de la guerre et de M. Leuwen. Et ce qu'il y avait de singulier, c'est que, pendant cet aparté qui fit ouvrir de grands yeux aux cent quatre-vingts députés présents, le maréchal avait réellement parlé d'affaires au banquier.
«—Je suis bien embarrassé, avait-il dit. En fait de choses raisonnables, que trouveriez-vous à faire pour M. votre fils? Le voulez-vous préfet? Rien de si simple. Le voudriez-vous secrétaire d'ambassade? Mais il y a là une hiérarchie gênante! Je le nommerai second et dans trois mois premier.
«—Dans trois mois?» demanda M. Leuwen avec un air naturellement dubitatif et bien loin d'être exagéré.»
Le maréchal, dans toute autre circonstance, eût pris ces mots pour une violence. Il répondit avec une grande bonne foi:
«—Voilà une difficulté! Donnez-moi le moyen de la lever.»
M. Leuwen, ne trouvant rien à répondre ou ne voulant pas répondre, se jeta sur la reconnaissance, sur l'amitié, sur la sympathie que lui inspirait cette démarche.
Et ces deux plus grands trompeurs de Paris étaient sincères. Telle fut aussi la réflexion de MmeLeuwen, lorsque son mari lui rapporta l'entretien.
Au second bal, tous les ministres furent obligés de paraître. La pauvre petite Mmede Vaize pleurait presque, en disant à Lucien:
«—Aux bals de la saison prochaine, c'est vous qui serez ministres, et c'est moi qui viendrai chez vous.
«—Je ne vous serai pas plus dévoué alors qu'aujourd'hui; cela est impossible. Mais qui serait ministre dans cette maison? Ce n'est pas moi, et ce serait encore moins mon père.
«—Vous n'en clés que plus méchants. Vous nous renversez et ne savez qui mettre à la place. Et tout cela parce que M. de Vaize ne vous a pas assez fait la cour lorsque vous êtes revenu de cette mission...
«—Je suis désolé de votre chagrin. Que ne puis-je vous consoler en vous donnant mon cœur... Mais vous savez bien qu'il estvôtredepuis longtemps.»
Tout cela fut dit avec assez de sérieux pour ne pas avoir l'air d'une impertinence.
Mmede Vaize ne répondit pas, mais son regard parla pour elle.
«—Si j'étais parfaitement sûre qu'il m'aime, pensait-elle, le bonheur d'être à lui serait peut-être la seule consolation possible au malheur de perdre le ministère.»
À l'empressement que de tous côtés on marquait à M. Leuwen, le monde voyait de plus en plus que le nouveau et déjà célèbre député allait représenter la Bourse et les intérêts d'argent dans la crise ministérielle. Et cependant l'ennui de M. Leuwen était grand. Tandis qu'on enviait sa situation, il voyait, lui, l'impossibilité de la faire durer.
«—Je retarde tout, disait-il à sa femme et à son fils, et au milieu de ces retards, il ne me vient pas une idée. Qui est-ce qui me fera la charité d'une idée?
«—Vous ne pouvez pas prendre votre glace et vous avez peur qu'elle ne se fonde, répliquait MmeLeuwen. Cruelle situation pour un gourmand!
«—Et je meurs de peur de regretter ma glace quand elle sera fondue!»
Toute l'attention de M. Leuwen était appliquée maintenant a retarder la chute du ministère. Ce fut dans ce sens qu'il dirigea ses trois ou quatre conversations avec un grand personnage. Il ne pouvait pas être ministre, il ne savait qui porter au ministère, et si un ministère se faisait sans lui, sa position était perdue. Il y avait bien M. Grandet, qui, depuis deux mois, le harcelait de ses demandes, et mettait en œuvre l'influence d'amis communs.
«—Mais il va arriver à la pairie; que lui faut-il encore?
«—Il veut être ministre.
«—Ministre, lui, grand Dieu! Mais ses chefs de division comme ses huissiers se moqueront de lui.
«—Il a cette importance épaisse et sotte qui plaît tant à la Chambre des députés, et puis le degré juste de grossièreté, et d'esprit cauteleux à la Villèle, pour être de plain-pied et à deux de jeu avec l'immense majorité du Parlement.
«—Dès que, dans une affaire quelconque, un homme ne se rendra pas à un bénéfice d'argent, à une place pour sa famille, ou à quelques croix, il criera à l'hypocrisie. Il dit n'avoir jamais vu que trois dupes en France, MM. de la Fayette, Dupont de l'Eure et Dupont de Nemours, qui entendait le langage des oiseaux. S'il avait encore quelque esprit, quelque instruction, quelque vivacité..., il pourrait faire illusion. Mais le moins clairvoyant aperçoit tout de suite le marchand de gingembre enrichi qui veut devenir duc. Le comte de Vaize est un Voltaire pour l'esprit et un J.-J. Rousseau pour le sentiment romanesque à côté de M. Grandet.»
Depuis le grand succès que son second discours à la Chambre avait valu à M. Leuwen, Lucien remarqua qu'il était un tout autre personnage dans le salon de MmeGrandet. Il y était accueilli avec de grandes démonstrations et il ne tenait qu'à lui de pousser plus loin les choses. Pendant ce temps, sa position de secrétaire d'un ministre turlupiné par son père, était devenue fort délicate. Comme par un accord tacite, ils ne se parlaient presque plus que pour se dire des choses polies. Un garçon de bureau portait les papiers d'un cabinet à l'autre. Pour lui marquer sa confiance, le ministre l'accablait des grandes affaires du ministère.
«—Croit-il arriver à me faire crier grâce?»
Et il travailla autant que trois chefs de bureau. Il arrivait le matin à sept heures, et, bien des fois, pendant le dîner, il faisait faire des copies dans le comptoir de son père, et retournait le soir au ministère pour les placer sur le bureau de Son Excellence. Mmede Vaize le faisait appeler trois ou quatre fois par semaine et lui volait un temps précieux pour ses paperasses. MmeGrandet trouvait aussi des prétextes fréquents pour le voir dans la journée. Par amitié et par reconnaissance pour son père, Lucien cherchait à profiter de ces occasions pour se donner les apparences d'un amour vrai. Bien plus, pour plaire à MmeGrandet, il était devenu d'une recherche extrême dans sa toilette; il marquait parmi les jeunes gens de Paris qui mettent le plus de soin à s'habiller.