Sous ces arbres chéris, oh j'allais à mon tourPour cueillir, en passant, seul, un brin de verveine,Sous ces arbres charmants, où votre fraîche haleineDisputait au printemps tons les parfums du jour;Des enfants étaient là qui jouaient à l'entour;Et moi, pensant à vous, j'allais traînant ma peine;Et si de mon chagrin vous êtes incertaine,Vous ne pouvez pas l'être au moins de mon amour.Mais qui saura jamais le mal qui me tourmente?Les fleurs des bois, dit-on, jadis ont deviné!Antilope aux yeux noirs, dis quelle est mon amante?Ô lion! tu le sais, toi, mon noble enchaîné;Toi qui m'as vu pâlir lorsque sa main charmanteSe baissa doucement sur ton front incliné.
Sous ces arbres chéris, oh j'allais à mon tourPour cueillir, en passant, seul, un brin de verveine,Sous ces arbres charmants, où votre fraîche haleineDisputait au printemps tons les parfums du jour;
Des enfants étaient là qui jouaient à l'entour;Et moi, pensant à vous, j'allais traînant ma peine;Et si de mon chagrin vous êtes incertaine,Vous ne pouvez pas l'être au moins de mon amour.
Mais qui saura jamais le mal qui me tourmente?Les fleurs des bois, dit-on, jadis ont deviné!Antilope aux yeux noirs, dis quelle est mon amante?
Ô lion! tu le sais, toi, mon noble enchaîné;Toi qui m'as vu pâlir lorsque sa main charmanteSe baissa doucement sur ton front incliné.
La lettre de Léonce ne renfermait qu'une ligne qui me frappa; il m'annonçait que dans huit jours il serait à Paris. Cette espérance ne me causa qu'une joie troublée; la paix et la certitude de ce long amour commençaient à disparaître.
Je ne lui répondis pas le soir même.
Mais, relisant le sonnet d'Albert, je me souvins de ma promesse, et, comme un écho de ces vers, je fis pour lui les vers suivants:
Veillant et travaillant, ô mon noble poëte!Lorsque tu seras triste et que mon souvenir,Ainsi qu'un ami vrai, viendra t'entretenir,En l'écoutant, ému, tu pencheras la tête.Tu me verras courant à toi, te faisant fête;Avec mon bel enfant qui semblait te bénir,Le logis, la servante, en t'entendant venir,Tout riait, tout chantait de me voir satisfaite.On t'aimait; l'humble toit, les cœurs t'étaient ouverts;C'était peu pour ta gloire et peu pour ta fortune,Mais la sincérité n'est pas chose commune.Souviens-t-en, quand viendra la douleur importune;Moi, je pense au beau soir où rayonnait la lune,Quand tu m'as dit «Je t'aime,» et je relis tes vers.
Veillant et travaillant, ô mon noble poëte!Lorsque tu seras triste et que mon souvenir,Ainsi qu'un ami vrai, viendra t'entretenir,En l'écoutant, ému, tu pencheras la tête.
Tu me verras courant à toi, te faisant fête;Avec mon bel enfant qui semblait te bénir,Le logis, la servante, en t'entendant venir,Tout riait, tout chantait de me voir satisfaite.
On t'aimait; l'humble toit, les cœurs t'étaient ouverts;C'était peu pour ta gloire et peu pour ta fortune,Mais la sincérité n'est pas chose commune.
Souviens-t-en, quand viendra la douleur importune;Moi, je pense au beau soir où rayonnait la lune,Quand tu m'as dit «Je t'aime,» et je relis tes vers.
Je l'attendis en vain pendant trois jours; je sus par René qu'il se disposait à faire un voyage. Je voulais le revoir encore une fois; car je sentais bien que Léonce en arrivant allait reprendre son empire: on ne brise pas en un jour des chaînes longtemps portées; il en est de l'amour comme du despotisme: il s'impose souvent par ses exigences mêmes au cœur confiant de la femme, comme la tyrannie s'impose par sa hardiesse à un peuple aveugle; mais l'heure de la clairvoyance se fait tôt ou tard, et alors le divorce éclate entre le trompeur et le trompé. Pour moi, cette heure de lumière devait briller, mais hélas! en me foudroyant.
J'avais promis à Albert de lui porter moi-même mes vers; je savais qu'il sortait chaque soir, et qu'en arrivant chez lui vers neuf heures, je trouverais son logis vide, mais encore tout imprégné de sa présence. Quel bonheur ineffable de m'asseoir dans son petit salon, de feuilleter ses livres, d'écrire mon nom à son bureau pour lui dire: «Je suis venue!» et pour qu'en rentrant il me retrouvât là en esprit, comme je l'y avais trouvé lui-même. En me représentant une sensation si vive et si pure, je ne résistai pas au désir de la goûter. Je sortis seule; le temps était froid: c'était l'automne et ses premières rigueurs.
Je sonnai sans hésitation à la porte d'Albert, sachant qu'il était absent et que je n'éprouverais pas le trouble de le voir.
Je dis à son domestique que je désirais lui écrire; il me fit entrer.
—Monsieur part à l'instant et tout est encore en désordre ici, ajouta-t-il.
En effet, je vis les habits qu'Albert venait de quitter, épars sur une causeuse, près du feu, dans le petit salon. La flamme du foyer pétillait; une lampe éclairait la glace de la cheminée, et une autre, avec un abat-jour, projetait une lueur voilée sur le bureau. Des pages écrites par Albert, des lettres ouvertes et quelques feuilles de papier blanc étaient là pêle-mêle. La plume dont il s'était servi plongeait encore dans l'écritoire; je m'en saisis, et j'aurais voulu la voler cette plume qui avait écrit des choses si grandes et si rares! Peut-être me communiquerait-elle quelque étincelle de son génie? pensais-je en la tournant au bout de mes doigts; et, m'asseyant sur son fauteuil, je me mis à rêver.
Je pris d'abord une enveloppe blanche dans laquelle j'enfermai le sonnet que j'avais fait la veille; puis, comme si la demeure du poëte eût gardé son souffle créateur, je sentis les vers suivants monter de mon cœur à mon cerveau, et je les écrivis rapidement:
VISITE A UN ABSENTIl fait froid, ton foyer s'allume,Tu t'habilles, tu vas sortir;Tu pars, et j'accours me blottirDans ton fauteuil. Je prends ta plume.Je n'écrirai pas un volume:Mais un seul mot pour t'avertirQue cet amour qui te consume,Pour toi, je voudrais le sentir.Mais ce mot, pourras-tu le lire?Ma main, en tremblant, l'a tracé,Et mes pleurs l'ont presque effacé.Oh! ce mot, pourquoi le récrire?Ô ton âme comme à tes yeuxUne larme parlera mieux.
VISITE A UN ABSENT
Il fait froid, ton foyer s'allume,Tu t'habilles, tu vas sortir;Tu pars, et j'accours me blottirDans ton fauteuil. Je prends ta plume.
Je n'écrirai pas un volume:Mais un seul mot pour t'avertirQue cet amour qui te consume,Pour toi, je voudrais le sentir.
Mais ce mot, pourras-tu le lire?Ma main, en tremblant, l'a tracé,Et mes pleurs l'ont presque effacé.
Oh! ce mot, pourquoi le récrire?Ô ton âme comme à tes yeuxUne larme parlera mieux.
Je ne relus point ces vers, et je me hâtai de les mettre auprès des autres dans l'enveloppe. Si je les avais relus chez Albert, peut-être ne les lui aurais-je pas laissés; il y a toujours dans la langue de la poésie quelque chose d'exalté qui outre-passe ce que nous voulions dire; cela vient de la rime, qui oblige parfois à des mots plus tendres; cela vient aussi du tutoiement.
Je rentrai chez moi transie et frissonnante; tout mon sang avait reflué vers mon cœur.
Mon fils fut frappé de ma pâleur; mon émotion avait été plus forte que je ne me l'avouais.
Je compris à la joie d'Albert l'imprudence que j'avais faite; il arriva chez moi le lendemain, et me dit, radieux:
—Oh! chère Stéphanie, quels vers charmants!
—Ne les louez pas trop, lui dis-je en souriant, et n'allez pas faire ce que font les pères en parlant de leurs enfants difformes. Sans vous, Albert, je n'aurais jamais fait un vers de ma vie; ils procèdent donc de vous, mes deux pauvres sonnets, mais ils n'en sont pas dignes.
—Laissez-moi être heureux du moins du sentiment qu'ils révèlent et qui vient bien de vous!
—Je savais par René que vous alliez partir, et j'ai voulu, répliquai-je, vous faire ainsi un adieu un peu tendre.
—Je veux croire qu'il était senti, poursuivit-il; un poëte a dit quelque part:
L'adieu fait aimer le retour.
L'adieu fait aimer le retour.
Oh! comme je vais revenir joyeux de mon court voyage!
—Mais où allez-vous donc? repris-je.
—Présider à l'érection de deux statues. C'est une idée bouffonne qui a passé par la tête ou plutôt par les cent têtes d'un corps savant, de m'envoyer, moi, le caprice et l'ironie en personne, prononcer des discours et entendre des congratulations officielles. Il est vrai qu'on m'a adjoint Amelot, à qui je laisserai toute la partie grave ou plutôt comique de la cérémonie.
Ce qu'il y a pour moi de sérieux dans tout ceci, c'est l'honneur public qu'on va rendre à Bernardin de Saint-Pierre en plaçant sa statue en face de cet Océan tourmenté qu'il a si admirablement décrit. Vous savez, marquise, que je n'ai pas l'orgueil de mes œuvres, mais j'ai l'orgueil de mes aspirations; elles ont toujours tendu au beau et à l'idéal dans l'art et m'ont fait goûter avec délices les créations du génie. C'est ainsi que tout enfant je me suis passionné pour l'idylle exquise dePaul et Virginie. Mon culte pour l'auteur m'imposait de ne pas refuser la mission dont on m'a chargé quoiqu'elle répugne à toutes mes habitudes. Quant à l'autre statue elle sera inaugurée par Amelot, par le successeur naturel du talent négatif de celui à qui l'on décerne un hommage égal à l'hommage qu'a mérité le génie. Je vois d'ici les regards étonnés que se jetteront éternellement sur le rivage solitaire de la mer la figure du vrai poëte et celle du rimailleur qu'on a proclamé le représentant de laPoésie bourgeoise; association criante de deux mots qui se repoussent et qui équivaudraient è dire:l'Idéal matériel!Mais ce bon Amelot n'entend pas raillerie sur la gloire d'un de ses pères en métromanie, et il est bien le représentant le plus convaincu de cette littérature puérile, solennelle et banale du bon sens qui prétend faire une école renouvelée, non pas des Grecs, lui dis-je un jour, mais des Pradon.
—Vous allez vous combattre et peut-être vous battre en route, répondis-je à Albert.
—Non, non, rassurez-vous, me dit-il, la poésie est chose trop haute pour que je consente jamais à en disserter avec Amelot. C'est un bon vivant et un fin gourmet avec qui je n'ai jamais parlé que cuisine. Mais, marquise, en venant chez vous je faisais un projet délicieux.
—Lequel? cher Albert.
—Vous partiez avec nous sous prétexte d'assister à la fête d'inauguration des deux statues et en réalité pour vous trouver quelques jours seule avec moi sur cette belle plage de l'Océan où nous nous aimerions si bien.
—Ne me tentez pas dans ma solitude et ma pauvreté, lui dis-je; jusqu'au jour où mon procès sera gagné, j'ai fait vœu de vivre en recluse.
—Oh! si vous m'aimiez un peu tendrement, ce vœu ne tiendrait pas contre le vœu de mon cœur. Mais je vous parle comme une romance de Dorat; décidez donc bien vite, tyrannique marquise, ce que vous voulez faire de moi. Si je pars sans vous je vais m'ennuyer, si je reste, et j'en suis bien tenté, m'aimerez-vous?
—Partez, lui dis-je gaiement, nous verrons plus tard.
—Vous êtes un sphinx impénétrable, j'emporte du moins vos sonnets et je les interrogerai.
—Reviendrez-vous vite? lui dis-je.
—Oui certes, si je pars, et j'accourrai vous surprendre au retour; ainsi, veillez sur vous!
Il s'éloigna, la figure riante, et je restai dans le doute s'il allait vraiment quitter Paris.
J'attendis deux jours, puis j'envoyai Marguerite chez lui. On lui répondit qu'il était parti et qu'il serait absent au moins une semaine.
Comme si Léonce eût deviné l'attrayante proposition d'une promenade au bord de la mer qu'Albert m'avait faite, il m'écrivit qu'il devançait son arrivée et il m'offrait d'aller visiter ensemble les beaux châteaux de la Renaissance au bord de la Loire, les vestiges de Chantilly et cette ombreuse solitude de Rosny, où une princesse a passé les seuls jours tranquilles et riants de sa vie.
Je fus toute bouleversée par cette idée; elle me séduisait et m'attirait comme une tentation de bonheur et aussi de délassement. Depuis longtemps toute distraction était retranchée de la vie austère que je menais; quelques jours de voyage et de liberté insoucieuse avaient pour moi le même attrait qu'un premier bal pour une jeune fille; goûter cette halte dans ma vie de labeur avec celui que j'avais tant aimé, que j'aimais encore et qui m'aimait enfin, puisqu'il avait conçu ce doux projet; oh! c'était une fête de l'âme bien difficile à refuser! Je n'éprouvais pas avec Léonce la même hésitation qu'avec Albert. J'avais appartenu à Léonce, je lui appartenais encore, et malgré quelques doutes et quelques déchirements, mon amour n'était point brisé. Il suffisait d'une espérance, d'une illusion pour le réédifier dans mon cœur.
À mesure que l'heure qui devait me réunir à Léonce approchait, quelque chose d'enflammé et de vertigineux s'emparait de tout mon être.
Les libertins prétendent que la possession détache; mais pour ceux qui se sont aimés par l'âme, le contraire se produit; l'union des sens qui n'a été que la confirmation de l'union morale, semble les lier éternellement. C'est ce qui fait la pureté et la beauté du mariage, lorsqu'il consacre l'amour vrai.
Comment oublier les délices, et j'oserai même dire les familiarités intimes? Est-ce que l'enfant est impudique, parce qu'il se souvient avec bonheur de s'être endormi sur le sein de sa nourrice?
À quoi sert-il qu'une morale artificielle essaye, comme la fausse mère de Salomon, de partager en deux l'être humain? l'âme et le corps se complètent l'un l'autre, et il est certain qu'ils répercutent tour à tour leurs émotions diverses; car de même que le souvenir d'une trahison ou d'un chagrin remplit les yeux de larmes, que celui d'une joie épanouit le sourire, et que celui d'une noble action fait rayonner le front; de même l'image, soudain rappelée d'une chute périlleuse ou des angoisses de l'enfantement, attriste et terrifie l'esprit; tandis que l'image riante d'une caresse délectable ou du tressaillement de la volupté le ranime et l'égaye, et lui communique pour ainsi dire le contrecoup enivrant de ce que le corps seul semblait avoir ressenti!
Ne séparons donc pas ce que la nature et Dieu ont si étroitement confondu. Les casuistes qui ont fait de la chasteté absolue une vertu, ne sont arrivés qu'à produire des apparences menteuses dans une société hypocrite. Il serait temps d'oser glorifier l'harmonie sacrée de l'indivisible lien des émotions de l'âme et du corps!
J'avais compris tout cela d'instinct avant de m'en convaincre par la réflexion. Un amour sincère et complet en apprend plus sur ce sujet que tous les raisonnements philosophiques.
Rien qu'à la pensée de revoir Léonce, je sentis le réveil de tout ce que je lui avais dû de félicité; c'était une évocation involontaire; une influence, pour ainsi dire, magnétique; son approche me dominait; il était loin encore et déjà son souffle m'entourait et courait autour de moi.
Cependant je ne lui avais point écrit le ravissement que j'éprouvais de ce projet de voyage; je ne savais pas même si je m'y déciderai à; mais j'en savourais longuement le désir; il était devenu le rêve de mes nuits et la rêverie de mes jours. Si bien qu'un matin des vers qui exprimaient tous les détails de ce songe d'amour et de liberté s'échappèrent tout à coup de mon cœur. Ainsi un oiseau jette un chant en s'ébattant à l'air et au soleil:
LES RÉSIDENCES ROYALES.Avec leurs longues avenues,Leurs silencieuses statuesSe mirant dans les bassins ronds,Leurs grands parcs ombreux et profonds,Leurs serres de fleurs des tropiquesEt leurs fossés aux ponts rustiques,Ils sont pour nous, ces vieux palais,Ils sont pour nous: habitons-les!Bras enlacés, âmes rêveuses,Promenons nos heures heureusesSous les tonnelles des jardins,Dans les bois où passent les daims;Traversons les courants d'eau viveSur l'esquif qui dort à la rive.Ils sont pour nous, ces vieux palais.Ils sont pour nous: habitons-les!Allons voir, dans les vastes salles,Les portraits aux cadres ovales,Morts radieux toujours vivants,Grandes dames aux seins mouvants,Cavaliers aux tailles cambrées,Exhalant des senteurs ambrées.Ils sont pour nous, ces vieux palais,Ils sont pour nous: habitons-les!Sur le banc des orangeries,Dans l'étable des métairiesOù les reines buvaient du lait,Dans le kiosque et le chalet,Aux terrasses des galeries,Allons asseoir nos causeries.Ils sont pour nous, ces vieux palais,Ils sont pour nous: habitons-les!Sous le fronton de jaspe rose,Où l'amour sourit et repose,Cherchons le bain mystérieux,Le bain antique aimé des dieux:Diane et ses nymphes surprisesCourent sur le marbre des frises.Ils sont pour nous, ces vieux palais,Ils sont pour nous: habitons-les!Lisons dans les forêts discrètesLes gais conteurs et les poëtes:Le murmure des rameaux vertsS'harmonie à celui des vers,Et les amoureuses parolesS'épanchent en notes plus molles.Ils sont pour nous, ces vieux palais,Ils sont pour nous: habitons-les!Dans les ravins aux pentes douces,Sur les pervenches, sur les mousses,Doux lit où se voile le jour,À la lèvre monte l'amour;L'ombre enivre, l'air a des flammes,En une âme Dieu fond deux âmes.Ils sont pour nous, ces vieux palais,Ils sont pour nous: habitons-les!L'horizon déroule à la rueLe lac à la calme étendue,Où par couples harmonieuxLes cygnes fendent les flots bleus;Plages, collines et valléesSous nos regards sont étalées.Ils sont pour nous, ces vieux palais.Ils sont pour nous: habitons-les!Chantilly dort sous ses grands chênes,Rosny, Chambord, n'ont plus de reinesLeurs maîtres, ce sont les amantsSavourant leurs enchantements;Où les royautés disparaissent,Les riantes amours renaissent.Ils sont pour nous, ces vieux palais,Ils sont pour nous: habitons-les!
LES RÉSIDENCES ROYALES.
Avec leurs longues avenues,Leurs silencieuses statuesSe mirant dans les bassins ronds,Leurs grands parcs ombreux et profonds,Leurs serres de fleurs des tropiquesEt leurs fossés aux ponts rustiques,Ils sont pour nous, ces vieux palais,Ils sont pour nous: habitons-les!
Bras enlacés, âmes rêveuses,Promenons nos heures heureusesSous les tonnelles des jardins,Dans les bois où passent les daims;Traversons les courants d'eau viveSur l'esquif qui dort à la rive.Ils sont pour nous, ces vieux palais.Ils sont pour nous: habitons-les!
Allons voir, dans les vastes salles,Les portraits aux cadres ovales,Morts radieux toujours vivants,Grandes dames aux seins mouvants,Cavaliers aux tailles cambrées,Exhalant des senteurs ambrées.Ils sont pour nous, ces vieux palais,Ils sont pour nous: habitons-les!
Sur le banc des orangeries,Dans l'étable des métairiesOù les reines buvaient du lait,Dans le kiosque et le chalet,Aux terrasses des galeries,Allons asseoir nos causeries.Ils sont pour nous, ces vieux palais,Ils sont pour nous: habitons-les!
Sous le fronton de jaspe rose,Où l'amour sourit et repose,Cherchons le bain mystérieux,Le bain antique aimé des dieux:Diane et ses nymphes surprisesCourent sur le marbre des frises.Ils sont pour nous, ces vieux palais,Ils sont pour nous: habitons-les!
Lisons dans les forêts discrètesLes gais conteurs et les poëtes:Le murmure des rameaux vertsS'harmonie à celui des vers,Et les amoureuses parolesS'épanchent en notes plus molles.Ils sont pour nous, ces vieux palais,Ils sont pour nous: habitons-les!
Dans les ravins aux pentes douces,Sur les pervenches, sur les mousses,Doux lit où se voile le jour,À la lèvre monte l'amour;L'ombre enivre, l'air a des flammes,En une âme Dieu fond deux âmes.Ils sont pour nous, ces vieux palais,Ils sont pour nous: habitons-les!
L'horizon déroule à la rueLe lac à la calme étendue,Où par couples harmonieuxLes cygnes fendent les flots bleus;Plages, collines et valléesSous nos regards sont étalées.Ils sont pour nous, ces vieux palais.Ils sont pour nous: habitons-les!
Chantilly dort sous ses grands chênes,Rosny, Chambord, n'ont plus de reinesLeurs maîtres, ce sont les amantsSavourant leurs enchantements;Où les royautés disparaissent,Les riantes amours renaissent.Ils sont pour nous, ces vieux palais,Ils sont pour nous: habitons-les!
Je n'oserais pas dire que quelque chose de l'âme et du souvenir d'Albert n'eût pénétré dans ce chant! Sans lui l'aurais-je fait? Non; car sans lui je n'aurais jamais connu cette langue des vers que son génie m'avait enseignée. Léonce l'ignorait, et je doute même que sa nature, dépourvue d'inspiration et de flexibilité, fût propre à en pénétrer les délicatesses raffinées et l'exquise sensibilité.
Ces strophes faites, je les répétais sans cesse, et je les fredonnais même sur un vieil air qui me revenait.
Enfin, je reçus un soir une lettre de Léonce, qui m'annonçait son arrivée pour le lendemain. J'envoyai mon fils chez un de ses oncles qui demeurait à la campagne près de Paris. L'enfant partit joyeux. Toute distraction nouvelle le charmait. Je savais qu'il n'aimait pas Léonce, et j'eus souffert de troubler son cœur naïf et d'y voir poindre une idée de lutte.
Le lendemain arriva; dès le matin j'ornai de fleurs mon pauvre logis, je me parai des couleurs que Léonce aimait, et je mis tout en fête comme chaque fois qu'il devait venir.
Je l'attendais à l'heure du dîner. J'éprouvais une telle agitation que je ne pouvais rien faire; les heures me paraissaient tantôt trop lentes et tantôt trop accélérées. Je prenais un livre, et j'essayais de lire sans y parvenir. Je relus seulement mes vers, où respirait comme un sentiment avant-coureur du bonheur; puis je les rejetai sur la table où je me tenais accoudée. Je regardais la pendule; je me disais: «Bientôt il sera là!» et malgré moi l'image d'Albert se mêlait à la sienne. «Il s'assiéra, pensais-je, sur ce fauteuil où Albert s'est assis, sur ce coussin où il a pleuré, où il m'a dit son amour.» Et cela me paraissait sacrilège et impie. Je pâlissais et frissonnais au moindre bruit; il me semblait que j'allais être surprise, condamnée par quelqu'un qui avait des droits sur ma vie. Il me venait l'idée de m'enfuir, comme si un redoutable péril ou une grande douleur m'eût menacée. Puis je souriais de cette terreur puérile; je songeais au bonheur qui allait renaître, je le recomposais dans toute sa splendeur et je repoussais le fantôme qui venait l'assombrir.
Cinq heures sonnèrent à ma pendule, je me dis: «Dans une heure il sera près de moi.» Je me regardai dans la glace et fus heureuse d'être en beauté. Un coup de sonnette retentit; je pensai: «C'est lui! il a voulu me surprendre en arrivant une heure plus tôt.»
J'étais accourue et je me trouvais là lorsque. Marguerite ouvrit la porte; je laissai échapper un cri de surprise, presque d'effroi: ce fut Albert qui m'apparut!
Il crut sans doute que j'avais poussé un cri de joie, car son visage ne perdit rien de son expression heureuse. Il paraissait moins souffrant, son teint était animé et ses beaux yeux lançaient des flammes; il tenait d'une main une petite cage dorée où était renfermé un joli couple de ces perruches mignonnes qu'on appelle desinséparables, et dans l'autre main il avait une seconde cage à treillis d'argent dans laquelle voltigeaient deux colibris.
—Où donc est votre cher enfant? me dit-il, qu'il me débarrasse bien vite de ces oiseaux qui l'amuseront, et que j'aie les mains libres pour presser la vôtre et vous embrasser.
—Ce cher petit a voulu aller à la campagne, répondis-je en rougissant.
—Mais vous-même, reprit-il? vous allez donc sortir que vous voilà si parée?
—Oui, balbutiai-je, je dîne en ville.
Tout en prononçant ces mots nous traversions la salle à manger. Il posa sur le buffet les deux cages charmantes où les oiseaux des tropiques s'ébattaient, et me tendant aussitôt les bras, il me dit:
—Je n'y tenais plus, chère âme; il m'a fallu revenir pour vous voir et pour vous entendre.—Allons, parlez-moi! qu'avez-vous fait pendant mon absence? Pourquoi sortez-vous et ne me gardez-vous pas tout aujourd'hui comme je m'y attendais?
Il baisait mes mains et mon front et ne pouvait détacher ses regards de moi.
—Je ne vous ai jamais vu un visage si expressif et où éclatât tant d'âme, poursuivit-il, lorsque nous nous fûmes assis dans mon cabinet. Est-ce mon retour qui vous rend si belle? Ne m'avez-vous pas oublié, m'aimez-vous un peu? Et il se plaça dans une pose câline à mes pieds sur le coussin où si souvent il s'était assis.
Je restais interdite et muette. Comment avoir la dureté de le détromper? Comment lui dire qui j'attendais? Il fallait donc me résoudre à mentir!
—Pourquoi donc ne me parlez-vous pas, chère Stéphanie, reprit-il en me considérant toujours avec bonté.
—Je suis encore toute émue, lui dis-je, de cette douce surprise et bien désolée, croyez-le, de ne pouvoir fêter votre retour; mais on m'attend, c'est un dîner de famille, il faut que je sorte, à demain, cher Albert.
Je prononçai ces mots rapidement et d'une voix saccadée: l'aiguille de la pendule marchait toujours et je frissonnais pour ainsi dire de son mouvement; Léonce allait arriver.
—Chez quels rentiers du Marais dînez-vous donc, repartit Albert en riant, pour partir à cinq heures un quart de chez vous? Ne me quittez pas si tôt et causons un peu, ou je vais m'imaginer que vous me trompez. Est-ce bien vrai, poursuivit-il tendrement que vous vous êtes fait si belle pour de vieux parents? Non, je veux que ce soit pour moi; allons, soyez bonne comme vous l'avez été déjà, écrivez pour vous dégager et laissez-moi finir cette journée avec vous. Vous ne vous ennuierez pas, je vous le jure: Amelot m'a fourni de quoi vous divertir! Dès que nous avons été en wagon, le massif Amelot m'a dit: «Je me sens en verve; mon esprit monte, il court, il court...—Eh bien! mon cher, ai-je répliqué, laissez-le courir; je ne me charge pas de l'attraper.» Et tenez, marquise; j'ai envie de commencer de suite le récit de nos aventures et de vous tenir enchaînée par la curiosité comme le sultan desMille et une Nuits. J'ai aussi des vers à vous lire, car j'en airêvépour vous sur le bord de la mer; et vous, chère, n'avez-vous pas fait pour moi encore un de ces sonnets que vous faites si bien?
En parlant ainsi, sa main touchait aux papiers qui étaient sur la table; il aperçut mes strophes sur lesRésidences royaleset s'en empara.
Je voulus l'empêcher de les lire, mais il les serra fortement dans sa main en s'écriant gaiement:
—Oh! par exemple, est-ce que l'écolier ose déjà se soustraire au maître, et mépriser ses critiques?
Je ne tentai plus aucun effort pour rien conjurer. Je ne savais que répondre et que faire; je n'osais pas même le regarder pendant qu'il lisait.
—J'aime ces vers, me dit-il vivement quand il eut achevé de les parcourir, je suis fier que vous ayez pu les faire; mais, Stéphanie, sont-ils bien pour moi?
—Sans vous je ne les aurais jamais faits, répondis-je en tremblant et honteuse de ce subterfuge jésuitique.
—Sont-ils pour moi? sont-ils pour moi? répéta-t-il d'un air de doute. Oh! Stéphanie, si ces vers sont pour un autre, savez-vous que vous êtes comme l'enfant qui assassine son père avec les armes dont celui-ci l'a appris à se servir!—Vous ne voudriez point me tromper, vous qui n'avez jamais menti; voyons, parlez, pour qui sont ces vers?
Je me levai, pâle et égarée comme si j'avais commis un crime, et saisissant sa main, je lui dis:
—Cher Albert, ne m'interrogez pas jusqu'à demain; demain j'aurai la certitude de ce que veut mon cœur et je vous le dirai, mais aujourd'hui il faut que je vous quitte, que je parte à l'instant même, adieu.
Il ne me répondit pas une parole; ses yeux s'étaient arrêtés sur les gros bouquets de fleurs qui embaumaient la cheminée, et il les regardait en souriant d'un air ironique. Il me salua sans prendre ma main; puis il partit. Je l'accompagnai en lui disant: «À demain!»
Quand nous traversâmes la salle à manger, par une de ces fatalités des petites choses qui heurtent et blessent presque toujours nos sentiments et nos douleurs, Marguerite commençait à mettre le couvert et venait de déposer sur le buffet une tarte aux cerises entre les deux jolies cages d'oiseaux d'Amérique. Albert avait tout vu, et il comprit que j'attendais quelqu'un à dîner.
—Adieu donc! me dit-il sur le seuil de la porte extérieure.
Je n'osais plus lui répondre: «À demain!»
Une voiture venait de s'arrêter devant la maison. Un homme se précipita dans la cour. Presque aussitôt j'entendis des pas dans l'escalier; et, pendant qu'Albert commençait à descendre, j'aperçus, en penchant ma tête au bord de la rampe, Léonce qui montait!
Je me reculai, épouvantée de cette rencontre; je rentrai précipitamment en poussant la porte sur moi, et je m'élançai vers une fenêtre qui s'ouvrait sur la cour pour voir passer Albert encore une fois.
Je n'oublierai jamais quel regard sombre et navré il jeta de mon côté en levant la tête. Je ne sais s'il m'avait aperçue, mais un sourire amer passa sur ses lèvres. Je fus tentée de le rappeler: ma voix était comme étranglée; un sanglot me montait du cœur.
En ce moment Léonce sonna, et je m'enfuis dans ma chambre pour y cacher mes larmes.
Plus de deux ans avaient passé sur ce jour, dont le souvenir m'était resté ineffaçable. Ce que je souffris pendant ce temps je ne le dirai jamais. Je veux jeter sur ces deux années un voile noir comme celui qui couvrait, à Venise, dans les familles patriciennes, les portraits des condamnés à mort.
De cet amour qui avait pris toute mon âme comme par surprise et par sortilège, de cet amour auquel j'avais sacrifié Albert, il ne restait rien. On eût dit que, frappé par le présage fatidique d'Albert, cet amour s'était décomposé jour par jour.
J'avais vu l'orgueilleux et superbe solitaire renier une à une toutes ses doctrines sur l'art et sur l'amour, et faire de ses opinions une monnaie aux convoitises les moins fières.
Quand la conscience ne dirige plus nos actes, que l'intérêt et la vanité deviennent les seuls mobiles de l'esprit, toute notion d'honneur et d'idéal disparaît. Il n'y a plus alors dans la vie d'autre retenue que la prudence qui sauvegarde du châtiment de la loi. De là les traîtres ignorés, les voluptueux cruels qui cachent des instincts d'assassin sous un sourire, et les faiseurs d'affaires humaines, prêts à tous les crimes, et se décorant en public du titre d'hommes politiques.
En voyant ainsi déchoir celui que j'avais placé si haut, je reçus comme le contre-coup de sa chute; un mal inexplicable s'empara de moi; on me vit dépérir dans ma force; et bientôt je compris à la tristesse de mes amis et à l'incertitude des médecins que j'étais perdue.
Albert n'avait jamais cherché à me revoir et je n'avais pas osé le rappeler. Quelquefois il rencontrait mon fils à la promenade; il l'arrêtait pour lui recommander de ne pas l'oublier et, sans lui parler de moi, l'embrassait tendrement.
Je savais par René qu'il se mourait et cherchait de plus en plus l'oubli de ses peines dans des distractions corrosives et fatales. J'éprouvais un désir invincible de le revoir, de lui parler et de sentir encore une fois sa main dans la mienne.
Un jour d'avril, le ciel était bleu, la température presque tiède, je montai en voiture pour me rendre au jardin des Tuileries; j'allai m'asseoir sur la terrasse du bord de l'eau, et sentant que l'air m'avait ranimée, je voulus essayer de revenir à pied chez moi; comme je traversais lentement le pont de la place de la Concorde, j'aperçus Albert debout contre le parapet de droite; appuyé sur la balustrade, il regardait un bateau qui descendait la Seine du côté de Saint-Cloud. Il ne me vit pas venir et je le touchai presque avant qu'il ne m'eût aperçue. J'écartai le voile qui cachait mon visage et j'appliquai ma main sur la sienne; il leva la tête et me regarda, sans paraître d'abord me reconnaître; ses yeux étaient ternes et ses lèvres si blanches qu'on eût pu se demander s'il vivait.
—Oh! c'est vous, me dit-il en tressaillant et se ressouvenant; comme vous voilà! C'est donc vrai ce qu'on m'avait dit, que vous étiez bien mal!
Je serrai sa main sans lui répondre; nous marchâmes péniblement l'un à côté de l'autre jusqu'au bout du pont; là, il s'arrêta.
—Albert, lui dis-je en tremblant, ne viendrez-vous pas jusque chez moi! oh! je vous en prie, venez.
—À quoi bon, me répondit-il, j'achève de vivre et vous commencez à mourir; nous nous attristerions en nous regardant sans pouvoir rien dire pour nous consoler. Oh! ma pauvre marquise, il n'est plus temps maintenant de nous aimer!
—Albert, l'amour est indépendant du temps et de la vie, vous me l'avez dit un jour et maintenant je l'éprouve et j'y crois.
—Pas de réflexion ni de regret, reprit-il en s'efforçant de rire, gardons le courage departir, il appuya sur ce mot, puis, tournant sur le pont, il me dit:
—Adieu, chère, le premier de nous qui guérira ira voir l'autre.
Je voulus le retenir encore en prenant sa main, mais elle retomba.
Nous nous quittâmes comme deux ombres qui se rencontrent un moment, s'évanouissent et ne doivent plus se revoir.
Je fis quelques pas chancelante et indécise; puis je m'arrêtai, et m'appuyant contre la grille du palais Bourbon, je vis à travers mes larmes, Albert qui se dirigeait lentement vers l'autre bout du pont.
C'est par une belle nuit de mai qu'il mourut, quand tout commençait à revivre; il s'éteignit en dormant, sans agonie.
Lorsque je reçus la sinistre nouvelle, je gardais le lit depuis huit jours; je fis un effort pour me lever, je voulais le revoir avant qu'on ne l'ensevelît et poser mes lèvres sur son front glacé; je fus prise d'un accès de toux si déchirant et si long que je m'évanouis; je dus me recoucher et pleurer loin de lui.
J'envoyai Marguerite et mon fils à son enterrement, et pour la première fois je me décidai à faire comprendre à mon enfant ce que c'était que la mort. Il m'écouta, attentif et recueilli, puis il me dit d'une voix grave.
—Mon père nous a quitté, Albert vient de partir et toi tu veux aussi me laisser, car je vois bien que tu es malade et pâle comme eux, et que je resterai seul.
—Oh! non, cher enfant! m'écriai-je en l'enfermant dans mes bras amaigris, je veux vivre pour toi!
—Tu as dis «Je veux!» reprit-il avec un sourire angélique, ne vas pas faire avec la mort comme tu fais souvent avec moi, quand je m'obstine et que tu me cèdes.
—Non, non, lui dis-je en l'embrassant plus fort, je n'obéirai qu'à toi.
L'enfant et Marguerite revinrent du convoi d'Albert tristes et étonnés.
—Il n'y avait dans l'église, me dit mon fils, que quelques amis et quelques femmes en deuil qui pleuraient.
Il s'était mis à l'écart, dans une chapelle, avec Marguerite, et il avait fait sa prière pour Albert. En sortant de l'église il avait vu défiler le cortège. Plusieurs personnes qui passaient exprimèrent leur surprise qu'on ne rendit pas à Albert les grands honneurs qui lui étaient dus et que les princes d'aujourd'hui n'eussent pas envoyé leur voiture pour l'accompagner.
—Moi, poursuivit l'enfant, j'étais tout désolé de le voir s'en aller presque seul, comme un pauvre, au cimetière; guéris vite, chère mère, afin que nous allions lui porter de belles fleurs sur sa tombe!
Hélas! je ne guérissais pas et mon pauvre enfant s'épouvantait tellement en me voyant dépérir que je me décidai à le mettre au collège pour le séparer de ma souffrance et de ma douleur; mais il languissait loin de moi, se refusait à jouer et n'était attentif qu'à l'étude. Quand le temps des vacances approcha, je me souviens que le jour où on devait me l'amener, je fis un effort violent pour me tenir debout; je bus un peu de vin en pensant à Albert, et je me traînai jusqu'au jardin. À la même place où nous sommes, je m'assis sur un grand fauteuil; ma tête pâlie s'appuyait sur des coussins et, frissonnante, je me réchauffais au brûlant soleil d'août.
Il n'y avait que trois mois qu'Albert était mort; encore quelques mois, pensais-je, et je le rejoindrai. Quant à l'autre, je n'y voulais point penser. Mais toujours cet amour en ruine pesait sur mon âme et l'étouffait, pour ainsi dire, sous ses débris; j'avais été broyée par un bras de pierre inerte, brutal et insoucieux de mon agonie. Les lourds colosses égyptiens que le temps finit par déraciner dans les ruines de Thèbes n'ont pas conscience en s'affaissant du Nubien qui s'était assis à leur ombre.
Mon fils arriva vers midi; j'avais mis pour lui sur une table, placée près de moi, une jolie montre et un album, où j'avais fait dessiner le portrait d'Albert et écrire les fragments les plus beaux et les plus purs de ses œuvres. L'enfant courut vers moi, tenant dans ses bras les couronnes et les livres qu'il avait reçus en prix. Je l'attirai sur mes genoux et l'embrassai longtemps sans parler; je ne pouvais retenir mes larmes. Pour qu'il ne les vît pas, je posai sur sa tête les couronnes, et je les enfonçai en souriant, jusqu'à ses yeux. Puis lui donnant la montre et l'album, je lui dis:
—Regarde donc si cela te plaît?
Il rejeta avec impatience ses couronnes et mes présents, et se suspendant à mon cou, il me dit avec une explosion de douleur:
—Ce n'est pas tout cela que je veux.
—Et que veux-tu donc, cher enfant?
—Je veux que tu vives pour moi, que tu redeviennes belle, et forte comme tu l'étais, il y a trois ans, quand j'étais petit. Maintenant je comprends tout, ajouta-t-il avec un regard terrible, où la fierté inflexible de l'adolescence se révélait; j'ai deviné celui qui t'a tuée, et si tu meurs, vois-tu, eh bien! je le tuerai un jour!
—Tais-toi, tais-toi, m'écriai-je, en l'étreignant sur mon cœur.
J'eus honte de ma douleur, et je rougis de mon amour devant mon fils.
L'amour est une grande et sainte chose lorsqu'il complète la vie, mais s'il nous conduit à l'anéantissement de nous-même, il nous dégrade.
Je levai la tête devant le regard superbe de mon noble enfant, et je lui dis avec résolution:
—Sois tranquille! je guérirai. Ne gâtons pas ce beau jour par des larmes! Regarde ce portrait d'Albert.
Il ouvrit l'album et posa ses lèvres sur le front du poëte qu'il a toujours appelé son ami.
J'ai vécu pour mon fils; et à mesure que la blessure de mon lâche et aveugle amour s'est fermée, l'image d'Albert a rayonné dans mon cœur; je l'ai revu jeune, beau, passionné, et je l'ai aimé dans la mort.