—Quelles pages que cette description du poëte! Oh! c'est un sublime peintre que Victor, sans compter qu'il est notre plus grand lyrique!
C'était une des qualités attrayantes d'Albert que cette justice qu'il rendait au génie.
Tandis que nous admirions l'église si bien groupée derrière nous, l'enfant s'était agenouillé sur la banquette, avait baissé la glace de devant, et tirant l'habit du cocher il lui criait:
—Marchez! marchez! nous arriverons trop tard pour voir les animaux.
La voiture se remit en route et nous nous trouvâmes en quelques secondes à la porte du jardin des Plantes.
Une foule d'enfants la franchissaient avec leurs mères ou leurs bonnes, leurs pères ou leurs précepteurs; la plupart s'arrêtaient d'abord devant les petites boutiques de gâteaux, d'oranges, de sucre d'orge et de liqueurs adossées de chaque côté de la grille extérieure; les marchandes attiraient les enfants en leur criant:
—Venez vous fournir, mes petits messieurs et mes belles demoiselles!
Albert dit à mon fils:
—Il faut faire aussi notre provision de brioches pour les ours, les girafes et les éléphants.
Et il se mit à remplir les poches et le chapeau de l'enfant de pâtisseries et de bonbons.
—Vous pouvez y goûter d'abord mon petit ours bien léché.
Et, comme pour engager mon fils, Albert se fit servir un verre d'absinthe qu'il avala.
—Oh! poëte! cela se peut-il? m'écriai-je.
—Marquise, reprit-il gaiement, je me donne des jambes pour vous accompagner dans les galeries, dans les allées et dans les serres, et vous m'eussiez montré un bon cœur et un esprit sans préjugé en n'y prenant pas garde.
—Mais c'est que je sens que cela vous fait mal.
—Les fumeurs d'opium que l'on sèvre trop vite, meurent tout à coup, répliqua-t-il.
Tandis qu'il parlait, un peu de sang rose affluait vers ses joues et en colorait l'effrayante pâleur; ses yeux étaient vifs, l'air pur du jour animait tout son visage, et la brise des grands arbres agitait sur son front inspiré ses boucles blondes; en ce moment il était encore très-beau et sa jeunesse semblait revenue.
—Je me suis souvent promené ici avec Cuvier, reprit-il, je vous montrerai bientôt son habitation. Son traité de la formation du globe m'a fait rêver d'un poème où auraient figuré des personnages d'avant notre race. Vous sentez quelle fantaisie on pourrait répandre sur des êtres et sur un temps qui n'ont pas d'historiens!
—Oh! je vous en supplie, écrivez ce poème, lui dis-je, voilà si longtemps que vous n'avez rien fait.
—Écrire encore! et à quoi bon? dit-il avec un éclat de rire.
—Mais ce serait une noble distraction.
—Oh! tenez, j'aime mieux l'amusement que se donne en cet instant votre fils en jetant des gâteaux aux ours.
Et, s'avançant près de l'enfant, il prit dans son chapeau un gâteau qu'il lança par morceaux aux lourdes bêtes pantelantes.
Après avoir régalé les ours, mon fils voulut faire visite aux singes; mais il me vit une si grande répulsion pour les gambades impures et pour les grimaces humaines de ces animaux, qu'il dit tout à coup à Albert qui riait de mon malaise:
—Éloignons-nous puisque maman a peur.
Il prenait mon dégoût pour de l'effroi.
—Allons voir des bêtes plus nobles et vraiment bêtes, dis-je à Albert, malgré moi les singes me font l'effet d'une ébauche informe de l'homme.
Nous passâmes dans le bâtiment circulaire où s'abritent les rennes, les antilopes, les girafes et les éléphants. Albert était tout joyeux et redevenait enfant lui-même en voyant la joie de mon fils, tandis qu'un énorme éléphant enlevait avec sa trompe les gâteaux que lui tendait sa petite main; puis vint le tour des girafes qui abaissaient jusqu'à l'enfant leur long cou flexible et onduleux, le sollicitaient d'un regard de leurs grands yeux si doux, et lui tiraient leur langue noire pour recevoir leur part du festin. Un des gardiens plaça mon fils sur un magnifique renne, à l'allure élégante et rapide, qui s'élança aussitôt autour de l'énorme pilier servant d'appui à l'édifice. L'enfant riait aux éclats, le gardien le tenait d'un bras ferme fixé à l'animal et le suivait au pas de course. Le jeu était sans danger, je rejoignis Albert qui m'appelait pour me montrer une svelte et belle antilope dont les yeux semblaient nous regarder.
—Voyez, me dit Albert, comme elle s'occupe de nous! ne dirait-on pas qu'elle pense et qu'elle nous parle à sa manière avec ses ondulations de tête. Que ses yeux sont vifs et pénétrants! Je trouve, marquise, qu'ils ressemblent aux vôtres.
—Mais ils sont noirs, répliquai-je.
—Et les vôtres sont d'un bleu sombre, ce qui produit dans le regard la même expression.
Il se mit alors à caresser l'antilope, à la baiser au front et sur le cou et il lui disait, tandis que la jolie bête le considérait de ses yeux grands ouverts:
—Tu caches peut-être l'âme d'une femme; je n'oublierai jamais ma belle, de quelle façon tu m'as regardé!
Le gardien avait fait descendre mon fils de sa monture et nous avait prévenus que c'était l'heure du repas des animaux féroces. Nous nous rendîmes dans la longue galerie où étaient enfermés les tigres, les lions et les panthères, dont les rugissements terribles se faisaient entendre au dehors; une odeur âcre et fauve remplissait cette galerie très-chaude. On se sentait pris à la gorge et comme étouffé en y pénétrant. La pâleur d'Albert s'empourpra subitement, et ses yeux brillèrent d'un feu étrange. Cet air lourd et malsain lui portait à la tête, et lui causait une sorte de vertige. D'abord je n'y prit pas garde, occupée à éloigner mon fils des barreaux de fer, et à contempler la magnifique posture de deux tigres, allongés et tranquilles, qui, tout à coup, s'élancèrent d'un bond furieux sur les tronçons de viandes saignantes qu'on venait de leur jeter. Albert nous suivait à distance et sans me parler. Il semblait ne rien voir et ne rien entendre. On l'eût dit absorbé par une vision intérieure.
Je m'étais arrêtée devant la cage d'un colossal lion du Sahara, arrivé depuis peu de nos colonies africaines. La superbe bête, reposait majestueusement, la tête appuyée sur ses deux pattes de devant, dont les ongles recourbés se dissimulaient sous de longs poils roux. Ses yeux ronds nous regardaient sans méchanceté, il se leva lentement et comme pour nous faire fête; il secoua contre les barreaux sa vaste crinière dorée, elle était si soyeuse et si brillante qu'elle attirait involontairement le toucher. Quelques touffes passaient en dehors et, oubliant mes recommandations à mon fils, d'un mouvement machinal j'y portai la main. Le lion poussa un rugissement formidable; l'enfant cria plein de terreur et Albert qui s'était précipité vers moi, saisit ma main dégantée dans les siennes, la porta à ses lèvres et la couvrit de baisers frénétiques.
—Malheureuse! me dit-il avec une exaltation effrayante, vous voulez donc mourir! vous voulez donc que je vous voie là, sanglante, en lambeaux, la tête ouverte, les cheveux détachés du crâne et n'étant plus qu'une chose sans forme et sans beauté, comme les corps dissous dans un cimetière!
En parlant ainsi, il m'avait saisie dans ses bras, et malgré sa faiblesse il m'emportait, en courant, hors de la galerie; mon fils nous suivait en criant toujours. Les gardiens nous regardaient étonnés et pensaient que j'étais évanouie. Arrivés dans une salle voisine où étaient enfermés des animaux moins redoutables, je me dégageai des bras d'Albert, et je m'assis sur un banc; mon fils se précipita sur mes genoux, et suspendu à mon cou, il m'embrassait en pleurant.
—Vois donc, je n'ai aucun mal, lui dis-je; puis, me tournant vers Albert, dont l'angoisse était visible:—Mais qu'avez-vous donc, mon Dieu! vous m'avez effrayée plus que le lion.
Il me regardait sans parler et avec une fixité qui me troublait. Tout à coup, il saisit brusquement mon fils par l'épaule et le détacha de moi.
—Sortons, me dit-il, et prenant mon bras sous le sien, il ajouta: vous voyez bien que ces caresses me font mal.
Je feignis de ne pas l'entendre.
L'enfant lui dit:
—Vous êtes méchant et je ne vous aimerai plus.
Mais bientôt nous nous trouvâmes dans l'allée des vastes volières: les tourterelles, les perroquets, les pintades, les hérons, lissaient au soleil leurs plumes lustrées; les paons, en faisant la roue, jetaient dans l'air des glapissements d'orgueil satisfait; les perruches qui jasaient semblaient leur répondre en se moquant. Les autruches secouaient leurs longues ailes en éventail, la lumière vive filtrait à travers les rameaux dépouillés des arbres, et projetait sur le sable des ombres dentelées. Insensiblement la sérénité riante du jour nous ressaisit tous les trois et effaça le souvenir de ce qui venait de se passer.
—Réconcilions-nous, dit Albert à mon fils, en lui donnant la main, je vais vous conduire sous lecèdremanger duplaisir.
Nous fîmes une halte sous l'arbre centenaire, que Jussieu a planté et que Linnée a touché de ses mains, mais bientôt le babil des bonnes d'enfants, les rumeurs des marmots et les cris de la marchande deplaisirsfatiguèrent Albert et irritèrent ses nerfs.
—Allons nous asseoir dans les serres, me dit-il, nous y serons seuls, car l'entrée est interdite au public.
Je ne voulus pas refuser, j'aurais eu l'air de craindre et par le fait je ne craignais rien; j'avais pour sauvegarde l'amour, l'amour éloigné mais toujours présent.
Nous entrâmes dans la grande serre carrée toute remplie de plantes et de fleurs des tropiques. J'éprouvais un bien-être infini à respirer cette atmosphère tiède et embaumée. Nous nous assîmes vis-à-vis du bassin limpide d'où surgissait, telle qu'une naïade, une statue de marbre blanc; ses pieds étaient caressés par les nymphéas en fleurs flottant à la surface de l'eau, tandis que sa tête se déployait à l'abri des bananiers aux larges feuilles et des magnolias fleuris.
—Que c'est beau, disait mon fils, ravi de cet aspect des plantes inconnues tout nouveau pour lui. Que cela sent bon! je dormirais bien sur cette mousse chaude comme dans mon lit, ajouta-t-il, en s'étendant au bord du bassin; mais j'ai faim et j'ai donné tous mes gâteaux aux animaux.
Albert alla parler à l'homme qui nous avait ouvert la porte de la serre, et je l'entendis qui lui disait:
—Prenez ma voiture, vous irez plus vite.
Il revint s'asseoir auprès de moi, tandis que mon fils étendu sur l'herbe, d'abord silencieux et en repos, finit par s'endormir.
—N'êtes-vous pas fatigué, dis-je à Albert, dont la pâleur avait reparu.
—Question maternelle ou fraternelle, répliqua-t-il d'un ton railleur, soyez donc un peu moins bonne et un peu plus tendre, marquise.
—La bonté et la tendresse ne s'excluent pas, lui dis-je, voyez plutôt dans l'amour d'une mère.
—Oh! nous y voilà; nous retombons encore dans le même ordre d'idées, la maternité et la fraternité, c'est le jargon actuel des femmes du monde; cela leur sert de coquetterie décente quand elles ne veulent pas comprendre ou qu'elles n'aiment plus.
—Dans cette hypothèse ce jargon m'est inutile, et partant étranger, lui dis-je, car notre connaissance est de trop fraîche date pour que j'aie encore songé à la resserrer ou à la dénouer.
—C'est franc, du moins et j'aime mieux ceci qu'un détour. Ainsi donc, si vous ne me revoyiez jamais, ce serait sans regret?
—Non certes, lui dis-je, car vous n'êtes pas de ceux qu'on oublie.
—Merci, répliqua-t-il, en me serrant la main; ceci me suffit pour le moment, parlons d'autre chose pour ne pas gâter ces mots-là. Plus je vous regarde, ajouta-t-il, plus je vous trouve les yeux de l'antilope; si je le pouvais, j'emporterais cette charmante bête chez moi; elle remplacerait mon chien qui jappe et que je n'aime plus. Serait-elle gracieuse là couchée près de votre fils et le caressant comme vous le caressiez tout à l'heure quand vous m'avez inspiré un mouvement féroce. J'avais eu pour vous peur du lion, et une minute après j'aurais voulu être moi-même le lion; vous emporter dans mes griffes et vous dévorer.
—Sont-ce ces arbres et ces lianes formant autour de nous une espèce de jungle qui vous inspirent ces idées carnassières, lui dis-je en riant; tâchons d'être sérieux, et dites-moi plutôt les noms de toutes ces plantes.
—Me prenez-vous pour un professeur du jardin des Plantes, répliqua-t-il d'un ton railleur. M. de Humboldt avec qui je suis venu ici il y a un an, m'a bien dit les noms enusde tous ces arbustes enchevêtrés; mais c'est tout au plus si j'en ai retenu deux ou trois; j'ai mieux aimé me pénétrer de la saveur des dissertations ingénieuses, si neuves et si pleines d'images du savant inspiré. Ce qu'il y a de merveilleux dans ces grands génies allemands, c'est l'étendue et la diversité de leurs aptitudes; ils participent de l'âme universelle et parfois on dirait qu'ils l'absorbent en eux; c'est ainsi que le poëte Gœthe s'assimile la science et la revêt de son génie, tandis que le savant Humboldt emprunte à la poésie une grandeur dont il pare son savoir.
—En France, nous restons parqués dans nos facultés distinctes; un savant est un pédant; un poëte est un ignorant ou à peu près, nos musiciens et nos peintres sont illettrés. L'Allemagne semble avoir hérité de l'intelligence synthétique de la Grèce qui voulait que le génie embrassât toutes les connaissances de l'humanité. M. de Humboldt est un de ces esprits dont la manifestation se produit sur tous les sujets, avec cette facilité divine qui caractérisait les demi-dieux de l'antiquité. Je n'oublierai de ma vie tout ce qu'il a répandu d'éloquence et de verve devant moi à cette même place où nous sommes assis. Ne l'avez-vous jamais entendu, marquise?
—Je l'ai rencontré, répliquai-je, dans le salon du peintre Gérard, de cet homme à l'esprit incisif dont la causerie valait mieux que les tableaux; M. de Humboldt me prit un soir en amitié et écrivit pour moi sur une large page de vélin, un passage inédit de sonCosmosauquel il ajouta une aimable dédicace; c'est aussi chez Gérard, poursuivis-je, que j'ai connu Balzac. L'aimez-vous et qu'en pensez-vous?
—Oh! celui-là, reprit-il, était d'une grande force; son génie était bien caractérisé par sa puissante et lourde encolure de taureau; ses créations sont parfois abondantes et plantureuses à s'étouffer elles-mêmes. On voudrait les dégager en les élaguant çà et là, mais peut-être les gâterait-on, comme si on essayait de tailler symétriquement ces arbres entremêlés qui nous prêtent leur ombre. Le beau, radieux et toujours noble, suivant l'acception antique, ne convient guère, je crois, qu'à la poésie; la prose a des allures plus émancipées et plus familières; elle se mêle à tout et se permet tout; c'est là l'échec du goût qui est le raffinement suprême du génie: Le goût de Balzac ne me semble pas toujours très-pur; pas plus que ses caractères, et surtout ceux de ses femmes du grand monde ne me paraissent toujours vrais. Il outre la nature et il la boursoufle quelquefois. L'océan profond a des écumes visqueuses; les métaux en fusion produisent des scories.
Tandis que nous causions de la sorte l'homme qu'Albert avait envoyé, je ne sais où, revint dans la serre tenant un plateau d'argent sur lequel étaient des glaces, des fruits confits, des gâteaux et un flacon de rhum.
Mon fils s'éveilla au cliquetis du plateau qui passait devant lui et il accourut vers nous alléché et ravi par ces friandises; je remerciai Albert de son attention et je l'engageai à goûter aux sorbets et aux fruits.
—Manger est une fatigue qui m'est souvent insupportable, me répondit-il; quand j'ai dîné la veille, je ne suis jamais sûr de déjeuner le lendemain; laissez-moi donc me soutenir à ma guise et sans vous inquiéter de mon régime; en parlant ainsi il but deux petits verres de rhum. Je n'osai rien lui dire, mais je redoutai que sa tête ne s'enflammât de nouveau.
—L'air de la serre me fatigue, repris-je en me levant, regagnons l'air froid et vivifiant du jardin.
—Nous étions pourtant bien ici, répliqua Albert.
—Oh! pour cela, oui, ajouta mon fils, et cette fois c'est maman qui a tort; elle vous empêche de boire et moi de manger.
Je les pris tous deux par la main et les entraînant vers la porte je leur dis: vous êtes deux enfants! Nous traversâmes rapidement le jardin, mon fils se remit à courir devant nous; je m'appuyai à peine sur le bras d'Albert qui chancelait presque; il ne me parlait pas et retombait dans son humeur sombre; cependant quand nous fûmes remontés en voiture sa gaieté lui revint tout à coup; il me proposa de traverser le pont d'Austerlitz, de faire le tour de l'Arsenal, vide aujourd'hui de ses hôtes poétiques d'autrefois, puis de rentrer chez moi par les boulevards, la rue Royale et le pont de la Chambre, ou ce qui serait bien mieux, ajouta-t-il, d'aller dîner dans quelque cabaret des Champs-Élysées.
—Voyons, marquise, il le faut, je le veux, cela nous amusera, poursuivit-il avec cette insistance capricieuse et juvénile qui était un des charmes de sa nature.
—Oh! pour cela non, répliquai-je, je refuse, je m'insurge, et si vous voulez dîner absolument avec moi, ce sera chez moi que vous dînerez.
—J'accepte, me dit-il, mais à condition qu'une autre fois je serai l'amphitryon.
—Que dirait notre ami René, s'il nous voyait ainsi passer toute une journée ensemble?
—Ma foi, j'y pense, reprit Albert, si nous allions le chercher ce bon René dans sa retraite d'Auteuil pour dîner avec nous?
—Y songez-vous! De la sorte, vous pourriez me conduire jusqu'à Versailles; oh! comme vous y allez, poëte!
—Je vais comme l'inspiration et l'instinct, je suis mon cœur qui me pousse. Avez-vous donc, marquise, quelque amoureux qui vous attende ce soir pour vouloir rentrer si vite?
—Vous voyez bien que non, puisque je vous engage à dîner.
—Ainsi donc, vrai, vous êtes libre?
—Libre comme le travail et la pauvreté.
—Ce qui signifie d'ordinaire l'esclavage, répliqua-t-il.
—Non, repartis-je, le monde ne s'occupe guère que des riches et des oisifs, et laisse aux autres leurs coudées franches dans la tristesse et la solitude.
—Oh! si vous étiez tout à fait libre, répétait-il, que ce serait bon! mais bah, vous me trompez!
Je ne savais plus que lui répondre et nous nous mîmes à jouer assez gaiement sur les mots jusque chez moi. Parvenue au bas de mon escalier, je le montai précipitamment pour ordonner à ma vieille Marguerite d'aller chercher un poulet et du vin de Bordeaux. Albert et mon fils me suivaient plus lentement; quand ils arrivèrent je m'étais déjà débarrassée de mon chapeau et de mon châle, j'avais noué un tablier blanc autour de ma taille et je me disposais à aider au dîner.
—Allez vous reposer dans mon cabinet, dis-je à Albert, feuilletez les livres et les albums, et, si vous voulez être bien aimable, faites-moi un de ces dessins à la plume que vous faites si bien, le croquis du beau lion du Sahara qui vous a tant effrayé!
—Jamais, répliqua Albert; vous êtes comme les autres; vous voulez que je note mes angoisses pour les constater froidement; je reste ici avec vous et je vais vous aider à faire la cuisine.
Cette idée me fit rire.
—Oh! vous croyez que je ne m'y entends pas; voyons, qu'ordonnez-vous, quel mets allez-vous préparer?
—Un plat sucré, lui dis-je, des poires meringuées, et, puisque vous le voulez absolument, vous allez battre des blancs d'œufs.
—C'est cela, me voilà prêt.
Il s'était emparé d'une serviette et l'avait liée gaiement sur les basques de son habit noir.
—Que je vous donne du moins un vase élégant et digne de vous, ô poëte. Je lui tendis une écuelle en vrai Sèvres, qui avait appartenu à ma mère, et une fourchette en ivoire, et le voilà fouettant auprès de la fenêtre les blancs d'œufs qui, bientôt, montèrent en neige sous les coups de sa main nerveuse. Il fallut aussi occuper l'enfant: je pris sur une étagère quelques belles poires et les lui donnai à peler; en un instant mon plat sucré fut dressé, et, quand Marguerite arriva, elle n'avait plus qu'à le mettre sur le feu.
Albert et mon fils m'aidèrent ensuite à disposer le couvert.
—Tout ceci me rappelle ma vie d'étudiant, dit Albert; depuis longtemps je ne m'étais senti si heureux, et moi, qui ne mange plus, il me semble avoir ce soir une faim dévorante.
Cependant quand nous nous mimes à table, il mangea à peine un peu de blanc de poulet, et goûta, par courtoisie, du bout des lèvres, à mes poires meringuées; à ma grande surprise il ne but que de l'eau rougie. Me voyant en peine de sa santé, il redoubla de gaieté et d'esprit pour me convaincre qu'il se portait à merveille. Après le dîner, il se mit à jouer avec mon fils comme un écolier. Cependant l'enfant, fatigué de sa journée passée en plein air, commença à s'endormir vers dix heures, et Marguerite l'emporta; je restai seule avec Albert, éprouvant moi-même un peu de lassitude. J'étais assise immobile sur un grand fauteuil, Albert, placé en face de moi, au coin du feu, roulait dans ses doigts une cigarette que je lui avais permis de fumer.
Nous ne nous parlions pas, et insensiblement j'oubliai presque qu'il était là; une autre image prenait sa place et se dressait jeune, souriante et aimée, vis-à-vis de moi; machinalement, je me courbai vers la table où j'écrivais chaque soir; je pris une plume et je touchai un cahier de papier à lettre; c'était l'heure où j'écrivais à Léonce, et l'habitude de mon cœur était si impérieuse, que, même au théâtre ou dans le monde, où je n'allais plus que rarement, lorsque l'heure de ma lettre quotidienne arrivait, je sentais une vive contrariété de ne pouvoir l'écrire.
—Vous avez affaire et je vous gêne, me dit Albert, qui s'était aperçu de la rêverie où j'étais tombée et qui suivait du regard tous mes mouvements.
Sa voix me fit tressaillir et me rappela sa présence. Je rougis si visiblement qu'Albert reprit comme s'il m'avait devinée:
—Vous pensez à un absent.
—Je suis un peu lasse de cette bonne journée, lui dis-je, sans lui répondre directement.
—Ce qui m'avertit que je dois me retirer, répliqua-t-il sans se lever. Oh! marquise, vous ne savez pas où vous m'envoyez!
—Mais dormir tranquillement, j'espère.
—Tranquillement! vous me répondez comme une coquette, car, à votre âge on n'est plus naïve; si vous voulez que je sois tranquille laissez-moi là encore deux ou trois heures; qu'est-ce que cela vous fait?
Il était si pâle et si défait que je n'eus pas le courage de le contrarier; puis, malgré ma préoccupation secrète, j'éprouvais un grand charme dans sa compagnie.
—Si cela vous paraît bon, lui dis-je, restez encore.
Il me prit la main et la garda dans les siennes, en me disant merci!
Nous étions éclairés par une lampe aux lueurs pâles, recouverte d'un abat-jour rose; la lune, dans son plein, était suspendue en face de ma fenêtre et projetait son éclat à travers les vitres; aucun bruit du dehors ne montait jusqu'à nous. Un grand feu flambait dans la cheminée; c'était un mélange de chaleur et de clarté douces, qui inspiraient comme une mollesse et une rêverie involontaires; il tenait toujours ma main et demeurait tellement immobile que, sans ses yeux grands ouverts, j'aurais pu croire qu'il dormait. Je n'osais faire un mouvement dans la crainte d'attirer sur ses lèvres quelque parole trop vive. J'éprouvais un grand malaise du silence que nous gardions tous deux, et cependant je ne savais plus comment le rompre. Enfin, je me décidai à lui dire que j'espérais qu'il me reviendrait, un soir où j'aurais Duverger, Albert de Germiny et René.
—Oui! répondit-il, si vous me permettez de revenir tous les autres soirs quand vous serez seule? Sinon, non.—Et il secouait ma main en me répétant: Voyez-vous, je ne veux plus souffrir!
—Quelle âme tourmentée avez-vous donc, lui dis-je, pour me parler ainsi le second jour où vous me voyez? J'avais cru être avec vous cordiale et simple, je n'ajouterai pas fraternelle puisque le mot vous déplaît.
—Et la chose encore plus, répliqua-t-il.
Il s'assit sur le tapis de foyer à mes pieds, et continuant à tenir ma main il poursuivit:
—Si vous me laissiez là oublier les heures, la tête appuyée sur vos genoux sans vous parler, sans vous demander rien de plus, mais certain que je pourrai tout vous demander un jour, que je suis le préféré, l'attendu, qu'avant moi vous n'aviez que des amis, que la place était vide et que je puis la remplir; que vous m'aimerez enfin, quoique je ne sois plus que l'ombre de moi-même et que le passé m'ait submergé.
Je me levai tout à coup et, par ce mouvement, je repoussai sa tête et ses mains.
—Vous altérez trop vite, repris-je, la douce joie que j'ai goûtée à vous connaître; vous troublez l'amitié, vous voulez dans mon cœur une place à part, vous l'avez dans mon admiration cette place choisie et presque exclusive, et cela vous explique le charme qui suspend mon esprit au vôtre, mais pour l'autre attrait, celui qui foudroie, entraîne et confond, je...
—N'achevez pas, marquise, je comprends; cet attrait-là vous l'avez pour un autre. Mais comment donc n'est-il pas là? Et comment y suis-je, moi! Ah! je devine, il est peut-être dans votre chambre attendant tranquillement que je vous aie donné le spectacle de mon esprit.
En me disant ces mots d'une voix mordante, il alluma une cigarette, prit son chapeau et, me saluant presque cérémonieusement, il se disposa à sortir.
—J'ignore, lui dis-je, quelle interprétation vous donnerez à ce que je vais faire, mais suivez-moi; et prenant un bougeoir, je le conduisis dans ma chambre où mon fils dormait.
—Voilà qui veille sur moi et qui m'attend, ajoutai-je en lui montrant le petit lit de l'enfant.
—Eh bien! alors, aimez-moi et sauvez-moi de la vie que je mène, s'écria-t-il en s'emparant de mon bras qu'il étreignait; il en est peut-être encore temps, vous me guérirez!
—Restons-en sur ce mot là, lui dis-je, oui, je veux vous guérir, vous voir, vous entendre, raffermir votre âme, mais n'ayez plus de ces élans auxquels je ne peux répondre et qui nous sépareraient, ce qui pour moi serait une douleur.
—Suis-je bête, dit-il en ricanant et en s'éloignant de moi; vous n'êtes pourtant point taillée comme une femme mystique, et si l'amant n'est pas dans la chambre il est à coup sûr dans le cabinet de toilette.
D'un geste, je lui montrai la porte en lui disant:
—Bonsoir, M. de Lincel.
—Bonne nuit, marquise; je vais me divertir un peu à mon tour; souper et voir quelque belle femme qui ne me fera pas de métaphysique.
Je ne trouvai pas un mot à lui répondre; des paroles de morale m'eussent paru froides et superflues; un démenti m'aurait semblé hypocrite; il avait deviné que j'en aimais un autre; éloigné ou présent, cet autre existait et m'avait tout entière. Je marchai donc silencieuse, derrière lui, l'éclairant jusqu'à la porte de sortie. Là, je lui tendis la main:
—Non, me dit-il en la repoussant, car avant une heure ce seront des mains banales qui m'enlaceront.
Il descendit l'escalier précipitamment et en chantant un refrain moqueur. Je l'entendis fermer la porte cochère avec fracas.
Je restai quelques instants comme pétrifiée; mais que pourrais-je donc faire pour lui? me demandai-je.—Bien, me répondit la voix d'une inflexible logique, puisque tu ne l'aimes pas d'amour. Il court en ce moment au cabaret, puis ailleurs, et, pour le sauver, il faudrait lui ouvrir les bras, et lui dire: Reste ici, tu seras mieux.
Quand je me retrouvai assise dans mon cabinet, prenant la plume pour écrire à Léonce, sa belle et chère image agrandie par la solitude dans laquelle il vivait, chassa bien vite de son regard calme l'image agitée d'Albert. Il n'avait pas, lui, de ces inquiétude, et de ces transports d'enfant, l'amour l'éclairait sans le brûler; c'était la lampe de son travail nocturne; la récompense de sa tâche accomplie. Oh! voilà le véritable amour, me disais-je: fort, radieux, certain de lui-même, et persistant sans altération, à distance de l'être aimé!
C'est ainsi que dans l'excès de mon amour, je blasphémai l'amour même: l'amour exigeant, fantasque, anxieux, emporté, tel qu'Albert l'avait ressenti dans sa jeunesse, et dont l'écho se réveillait en lui. Est-ce que l'amour véritable peut être tranquille, résigné, exempt de désir? Impétueux seulement dans certains jours de l'année et relégué le reste du temps dans une case du cerveau? Ô pauvre Albert, dans ta folie apparente c'est toi qui aimais, toi qui étais l'inspiré de la vie! L'autre, là-bas, loin de moi, dans son orgueil laborieux et l'analyse éternelle de lui-même, il n'aimait point; l'amour n'était pour lui qu'une dissertation, qu'une lettre morte!
J'avais passé une partie de la nuit à écrire à Léonce le récit de cette étrange journée.—Il me répondit bien vite que je m'effrayais trop de l'exaltation et de l'inquiétude d'une âme malade; guérir ce grand esprit tourmenté, si cela était encore possible, serait une tâche assez belle pour m'y consacrer. Malgré l'amour immense qu'il avait pour moi, il ne se reconnaissait pas le droit de s'interposer entre les désirs d'Albert et mon entraînement vers lui si jamais je venais à l'aimer. Le bonheur d'un homme de la valeur d'Albert imposait tous les sacrifices, mais ajoutait-il, il ne pensait pas que ce bonheur fût encore possible; il croyait son être en ruine et son génie écroulé comme ces merveilleux monuments de l'antiquité qui ne nous frappent plus que par leurs vestiges.
Ce passage de la lettre de Léonce me causa une profonde tristesse; à quoi bon exprimer de pareilles idées à une femme aimée? il est vrai qu'en finissant il ne me parlait plus que de sa tendresse; il me disait que j'étais sa vie, sa conscience; le prix adoré de son travail; il songeait à notre prochaine réunion avec transport. La dernière partie de sa lettre effaça l'impression du début et je ne trouvai plus dans ce qu'il m'avait dit sur Albert qu'un culte exagéré mais généreux pour son génie; si ce n'était pas tout à fait là le langage d'un amant, c'était celui d'un esprit philosophique et vraiment grand.
Cette lettre de Léonce m'était parvenue dans la soirée du lendemain de la promenade au jardin des Plantes. J'avais craint dans la journée de voir revenir Albert et le soir quand l'heure possible de sa visite fut dépassée, j'éprouvai une sorte d'allégement de ce qu'il n'avait pas paru. Je lus, je fis quelques pages de traduction, j'écrivis de nouveau à Léonce; je repris l'habitude de mon amour. Ma nuit fut aussi calme que la dernière avait été agitée. À mon réveil Marguerite me remit un petit paquet renfermant un livre. C'était un ouvrage d'Albert accompagné du billet suivant:
«Chère Marquise,
«Beauzonet a relié ce livre et l'a rendu moins indigne d'être ouvert par vos belles mains. Permettez-vous à l'auteur d'aller vous revoir avec René? il fait un temps de printemps glacial et je me dis qu'on serait très-bien au coin de votre feu!
»Recevez, chère marquise, mes affectueux hommages.»
Je ne me décidai pas à lui répondre et à le remercier avant d'avoir consulté Léonce; mais le soir comme je me disposais à écrire à celui-ci on sonna à ma porte et ma vieille Marguerite introduisit Albert.
—Vous ne vous doutez pas d'où je viens? me dit-il, ne m'en veuillez pas si j'arrive seul; j'ai passé cinq à six heures à la recherche de René; il avait pris la clef des champs. Je me suis déterminé à dîner dans un cabaret d'Auteuil, pour l'attendre et pour venir chez vous avec lui; mais j'ai fini par perdre patience et me voilà. Recevez-moi, marquise, comme si notre ami m'avait accompagné.
—Je ne demande pas mieux, lui dis-je, et je compte sur l'influence du bon René pour vous inspirer un peu de l'amitié qu'il a pour moi. J'ajoutai:
—Vous voyez, j'ai là votre beau livre près de moi, combien il m'a fait plaisir!
—J'ai offert le pareil à ma sœur, reprit-il, et c'est en le lui envoyant ce matin que j'ai pensé à vous.
Tout ce qu'il me dit ce soir-là semblait tendre à effacer l'impression pénible qu'avait pu me laisser son ardeur inquiète. Ses manières furent exquises; mais je remarquai avec chagrin sa faiblesse et sa pâleur toujours croissantes; ses yeux mêmes, qui, les jours précédents, éclairaient son visage d'un rayon de vie, paraissaient désormais éteints. Il se courbait vers la flamme du foyer comme s'il eût voulu s'y ranimer.
—On prétend, me dit-il, que c'est un signe de mort prochaine que le retour obstiné de notre esprit aux souvenirs de l'enfance; je ne sais si le présage s'accomplira pour moi, mais il est certain que depuis quelque temps, ma pensée revient sans cesse sur les tableaux de famille et sur les scènes de collège qui ont autrefois ému mon cœur. Je revois mes camarades de classe; nos jeux, nos études se raniment pour moi; je revois surtout ceux qui sont morts; quelques-uns à la guerre, quelques-uns en duel, plusieurs de consomption. Entre tous m'apparait comme le plus aimable, le plus intelligent et le plus regretté, ce jeune prince qui fut mon ami et que la destinée a terrassé tout à coup. Que d'heures charmantes nous passâmes ensemble dans les cours mornes et nues du collège! On nous avait surnommés les inséparables. Durant les heures des classes quand nous ne pouvions pas nous parler, nous trouvions encore le moyen de nous écrire nos pensées et nos projets pour les jours de sortie. Souvent il me venait en aide pour des versions de grec, et à mon tour je lui rendais le même service pour des compositions de vers français. Voyez, chère marquise, quelle franche et entière camaraderie se révèle dans ces petits billets signés par le fils d'un roi!
En me parlant ainsi, il tira de sa poche une large enveloppe contenant un grand nombre d'étroites bandes de papier-écolier qui, primitivement repliées en minces carrés, avaient passé de main en main sous les tables d'études; les élèves transmettaient de la sorte, d'un bout de la salle à l'autre, les courtes missives du prince au poëte.
Je lus avec attendrissement quelques-uns de ces petits papiers jaunis par le temps; ils sont restés dans mon souvenir.
«Si ta maman le permet, écrivait le prince, viens dimanche prochain à Neuilly, nous nous divertirons bien, nous irons en bateau et nous ferons une collation avec mes sœurs.»
Sur une autre bande de papier je lus:
«Dis-moi donc si ce vers est juste, je crois que j'ai fait un hiatus; je ne serai jamais qu'un mauvais versificateur!»
Sur un autre il y avait:
«Je suis désespéré: me voilà en retenue pour huit jours; pas de goûter à Neuilly possible. Maman n'a pu obtenir mon pardon de mon père; hélas Son Altesse est inflexible. Encore si toi et les autres amis pouviez y aller sans moi!»
Puis sur un autre:
«J'aurais bien envie de m'échapper: ma foi si je n'étais pas un aussi important personnage je tenterais l'aventure. Mais où irais-je? il me vient une idée: veux-tu me recevoir chez ta mère? nous nous amuserons sans sortir.»
Pendant que je lisais Albert murmurait:
—Quelle attrayante et quelle gracieuse nature il avait! quelle fatalité que sa mort! quelle dérision de toute belle espérance! il a emporté dans sa tombe une partie de mon énergie et de ma volonté; lui vivant je me serais cru tenu dans la vie à quelque chose de plus ferme et de plus glorieux. Peu de temps après sa mort sa pauvre femme qui savait notre amitié m'a envoyé son portrait que vous avez pu voir chez moi!
—Oh! merci! lui dis-je, de ranimer pour moi ces émotions touchantes. Voilà des billets qui valent bien des lettres d'amour!
—Oh! répliqua-t-il, avec un accent de reproche, c'est vous qui venez de prononcer le mot flamboyant que je voulais m'interdire. Vous êtes la lampe insensible et moi le moucheron inquiet qui court s'y brûler.
—Vous êtes, répondis-je, un cœur de poëte qui m'est bien cher et qui m'attire.
—Oui, comme le cœur de René, moins peut-être? comme celui de Germiny ou de Duverger; me voilà au nombre de vos amis; c'est très-consolant pour ma vanité, très-insuffisant pour mes rêves.
—Vous me sembliez tranquille tantôt, presque heureux.
—Oh! certainement, je n'ai pas bu et j'ai à peine mangé depuis deux jours, je suis très-calme.
Je cherchais en vain une parole à lui répondre, je regardais son pâle et doux visage qui avait en ce moment une navrante expression. Deux larmes s'échappèrent involontairement de mes yeux, il les vit rouler sur mes joues.
—Ah! je voudrais les boire, me dit-il, merci chère marquise, et pardon!—Je deviens bête, poursuivit-il, comme une médiocre élégie, et vous allez me prendre en dédain; c'est bien la peine de vous faire visite si je n'ai pas l'esprit de vous distraire un peu; allons, il ne sera pas dit qu'Albert de Lincel a donné le spleen à la marquise de Rostan. Laissez-moi vous conter quelques anecdotes qui me reviennent pêle-mêle:
Parmi mes souvenirs d'adolescent, il en est un qui me fait toujours rire. Lorsque je commençai à barbouiller du papier (triste exercice qui nous fait ressasser sans trêve nos joies et nos peines, les flétrir et nous y appesantir au point que nous gâtons les réalités par les rêves), je lisais en famille ma prose et mes vers. Mon père, qui était un classique, un esprit philosophique très-net que n'obstruaient jamais les brumes de la métaphysique moderne, se demandait où j'avais pris cette raillerie tourmentée qui jetait des cris d'angoisse à travers les sarcasmes, et cette légèreté où perçaient des pointes douloureuses comme celles d'un cilice. Mon style le déroutait autant que mes idées; ce n'étaient pas le vers pur et sec et la phrase limpide et calme des écrivains français des deux derniers siècles; c'était un mélange, disait-on, de l'humour anglaise et des boutades de Mathurin Régnier. J'avais eu un grand-oncle maternel qui avait écrit des essais en prose et en vers sans songer à la publicité, sans se préoccuper de la renommée. Mon père, en sa qualité de classique, avait une sorte de dédain pour ces pages inédites qui étaient, disait-il, des boutades incorrectes. Je les avais découvertes dans une vieille armoire et les avais lues avec un vif attrait. J'y avais trouvé une originalité et une verve ennemies du banal qui charmaient mon esprit; je m'imprégnais de ce génie inconnu et m'en assimilais l'allure libre et fougueuse. Ainsi que cela arrive lorsqu'on écrit très-jeune, tout en croyant être moi-même, j'étais un peu le reflet de cet esprit primesautier. Un soir où je faisais une lecture à mes parents assemblés, mon père se promenait à grands pas dans la chambre, montrant de temps en temps sa surprise et son humeur de ce qu'il appelait une littérature toute nouvelle pour lui. Je reniais les maîtres, s'écriait-il; où donc allais-je puiser mon style et mes idées? de qui donc étais-je sorti? tout à coup s'arrêtant devant ma mère, qui m'écoutait en souriant, il lui dit avec une colère comique: «Madame, de qui donc sort cet enfant? il ne me ressemble en rien: c'est le bâtard de son grand-oncle!»
Ma mère partit d'un éclat de rire auquel nous fîmes tous écho, mon père le premier, quoiqu'il répétât en gesticulant: «Mauvaise souche! mauvaise école!»
À mesure qu'Albert parlait, son visage se ranimait, ses yeux pétillaient; j'admirais la flexibilité de ce charmant génie.
Il poursuivit:
—Vous vous êtes étonnée l'autre jour de mon habileté à battre des blancs d'œufs! Apprenez, marquise, que durant huit jours de ma vie, je me suis fait cuisinier.
—Je devine, cuisinier par amour.
—Voilà encore que vous prononcez le mot cabalistique, reprit-il, mais cette fois-ci je continue sans m'y arrêter: Au temps où je fréquentais le quartier latin, avant d'avoir connu tout à fait l'amour (triste connaissance), j'avais essayé de l'amour sous toutes les formes du caprice. Je rencontrai un soir au bal de la Chaumière une grisette ravissante, ne riez pas; le type des grisettes est perdu aujourd'hui, elles sont toutes devenues des lorettes. Ma grisette était une sorte de Diana Vernon plébéienne, effarouchée comme une mésange et très-fière de sa gentillesse elle était patronnée par un grand gaillard d'élève en médecine dont la gaucherie et l'air bête contrastaient avec la grâce piquante de la jolie enfant.
—Comment diable pouvez-vous l'aimer, lui dis-je en dansant, tandis que le galant nous suivait de ses yeux farouches, comment ne m'acceptez-vous pas tout de suite pour remplaçant de ce grotesque amoureux?
—Sans doute, vous êtes bien mieux que lui, répliqua-t-elle, en me toisant avec ses grands yeux étonnés, ce qui ne me flatta guère dans ma prétention de cavalier bien tourné, mais, ajouta-t-elle avec un ton sérieux, il a desqualités.
Je lui répondis par un de ces mots grossiers qu'on se permet avec les grisettes; elle n'eût pas l'air de me comprendre.
—Oh! si vous saviez, poursuivit-elle, comme il tient notre ménage! il m'aide à faire mon lit, à balayer, à repasser mon linge et il fait à lui seul la cuisine, ajouta-t-elle d'un ton admiratif; ce qui me permet de garder mes mains blanches, de me reposer et de dîner avec plaisir.
—Si ce n'est que cela, lui dis-je, je vous promets d'être un excellent cuisinier.
—Vous plaisantez, reprit-elle, vous êtes un dandy, un beau, un noble, qui n'avez jamais touché à une carotte ni fait un pot-au-feu.
—Non, repartis-je, mais j'excelle dans quelques plats recherchés, que j'ai vu faire dans la cuisine de mon père, et si jamais vous y goûtez; vous m'en direz des nouvelles.
Quelques jours après, lorsque j'eus triomphé de ses indécisions, je me piquai au jeu et je lui tins parole: durant huit jours je lui servis tour à tour des fricassées de poulet, des filets de sole, des côtelettes à la Soubise, des omelettes au rhum, et une foule d'autres plats qui la ravissaient par leur diversité. Elle préparait les matières premières en mettant des gants; j'allumais les fourneaux, j'opérais le mélange des ingrédients, beurre, lard, etc., et je faisais sauter les casseroles. Je ne jurerais pas, marquise, que mes sauces fussent toujours orthodoxes; je devais confondre souvent une recette avec une autre, comme lorsqu'on pratique d'après le souvenir d'une théorie; mais ma grisette n'y regardait pas de si près, et lorsque nous nous mettions à table elle me disait, en savourant les mets que je lui servais:
—Ma foi, vous aviez raison, vous êtes plus fort que lui; il ne savait faire que les biftecks aux pommes et les rognons au vin bleu.
Je riais de bon cœur, tandis qu'elle parlait
—Que vous êtes aimable et cordial ce soir; dis-je à Albert, allons, contez-moi encore une de vos jolies histoires que vous contez si bien.
—J'aurais dû faire de même le premier jour et ne pas vous ennuyer des boutades de mon cœur, reprit-il, mais je vais à l'aventure suivant mon instinct et comme le diable me pousse.
Il disait vrai et c'est ce qui faisait son charme indéfinissable; il n'avait pas le travers des écrivains et des poëtes qui posent presque toujours; il vivait à sa fantaisie; sans projet de fortune, sans poursuite systématique de la célébrité; ses sentiments et ses paroles étaient, comme sa vie, imprévus et poétiques. Il avait bien toutes les qualités de l'amoureux: une imagination toujours en haleine; une insouciance d'enfant du positif et du temps qui fuit; la raillerie de la gloire, l'indifférence de l'opinion et un oubli absolu de tout ce qui n'était pas le désir du moment, l'attrait de son cœur. Il poursuivit:
—Si je n'avais été arrêté par une émotion involontaire, peut-être aurais-je procédé avec vous (et j'avouerai que j'y ai un moment songé), suivant la méthode de mon ami le prince X., ce bel étranger, qui chantait mieux que tous les ténors de nos théâtres, et qui avait le corps et la tête d'une statue antique.
—Je l'ai connu, répondis-je, et sa façon d'agir auprès des femmes m'intéresse moins que vos histoires; pourquoi cette digression?
—Parce que je ne saurais être didactique et monotone comme un discours académique, et que si vous ne me laissez pas la bride sur le cou, je ne parle plus.
—Allons, dites tout ce qui vous plaira.
—Je suis bien tenté d'user de la permission et de vous dire très-nettement que je vous aime. Le prince X. n'y aurait pas manqué et il aurait joint l'action aux paroles.
—Sauf à être jeté à la porte; repartis-je.
—Il prétend, au contraire, que toutes les portes se refermaient sur lui, tendrement et mystérieusement. Il avait l'habitude de dire qu'avec toutes les femmes, et surtout les élégiaques, il fallait toujours procéder par le contraire de l'élégie; je crois qu'il avait surpris ce secret-là à sa femme, qui aurait pu lui en remontrer en fait d'expérimentation audacieuse, avant qu'elle n'eût écrit des ouvrages sur le dogme et qu'elle n'allât se distraire en Asie avec des Arabes. En voilà une, poursuivit-il, qui a bien été créée pour faire donner un amant à tous les diables. J'ai été huit jours entre ses pattes de velours et j'en garde encore les traces dans mon imagination, je ne dirai pas au cœur, la griffe n'a pas pénétré si avant.
—À la bonne heure, voici une histoire qui point; je suis tout oreilles, lui dis-je.
—J'étais allé la voir à Versailles où elle avait loué près du parc un fort bel hôtel. J'avais le cœur vide; la beauté trop maigre de la princesse me plaisait médiocrement; mais ses grands yeux extatiques et ses provocations, interrompues brusquement par quelque dissertation sur l'autre monde, me piquaient au jeu. Nous nous promenions un soir dans le parc; elle me demanda de lui dire des vers d'amour; et les vers dits, je voulus les mettre en action. Elle m'échappa, et courut légère et véloce à travers les allées et les labyrinthes; je la poursuivis, mais au détour d'un quinconce le pied me tourna; je voulus me lever et courir encore, impossible: j'avais une entorse. Je me traînai vers un banc en gémissant; elle m'entendit et revint à moi. Elle fut tout à coup affectueuse, caressante, presque passionnée, et semblait disposée à m'accorder ce qu'elle m'avait si fièrement refusé quelques minutes avant. C'est qu'elle me voyait sous sa dépendance et qu'elle est de ces femmes qui veulent avant tout sentir qu'un homme leur est soumis, soit par une infériorité morale, soit par une faiblesse physique, soit même par une déchéance dont elles ont surpris le secret. L'idée de pouvoir faire d'une âme ou d'un corps à peu près ce qu'elles veulent les ravit. Après m'avoir, accablé de tendresses auxquelles la très-vive douleur de mon pied me rendait presque insensible, elle m'aida à m'étendre sur le gazon, et courut chez elle prévenir ses domestiques; deux laquais arrivèrent tenant un grand fauteuil sur lequel on me transporta à l'hôtel de la princesse. Elle avait fait disposer une chambre pour moi qui s'ouvrait sur le jardin à côté du grand salon du rez-de-chaussée. On me mit au lit, le médecin vint visiter ma jambe et me prescrivit l'immobilité pendant plusieurs jours. Je me soumis facilement à son ordonnance, car il m'était impossible de remuer le pied sans une horrible douleur.
J'étais donc devenu l'hôte forcé et la chose de la princesse; j'étais comme ces taureaux cloués sur le flanc dans l'arène et qu'un toréador peut impunément aiguillonner et harceler du bout de sa lance. Elle pouvait me torturer à l'aise; prendre son temps, son heure; s'éloigner, revenir, et jouer sur mes nerfs comme sur un clavier; je vous assure qu'elle n'y manqua pas.—Si un lièvre n'a pas autre chose à faire qu'à dormir dans un gîte, un galant homme retenu dans un lit par une blessure chez une femme à la mode n'a d'autre distraction que d'en devenir amoureux. Dans mon oisiveté, je me figurais aimer la princesse beaucoup plus que je ne l'aimais réellement, et quand elle s'approchait de mon lit pour m'offrir un sorbet ou ranger mes couvertures je me sentais tout en flamme. En ce temps-là, elle, avait une cour nombreuse, et pour favoris deux hommes fort dissemblables: un personnage politique, grand, digne et froid, et un petit pianiste, joli garçon, sémillant, sûr de lui-même, et qu'on eût dit l'épagneul de la princesse. Tous deux étaient tour à tour et fort assidûment auprès d'elle, et moi, lepatitodu moment, je me voyais condamné par mon entorse à la regarder se promener dans le jardin avec le diplomate, y disparaître et se perdre dans les allées obscures; ou bien, je l'entendais dans le salon roucouler des duos avec le pianiste. Quand je lui faisais quelque jaloux reproche, elle s'intéressait aux affaires de l'Europe, me disait-elle, et voulait se perfectionner dans le chant. Mais comment pouvais-je penser qu'elle me préférât de tels hommes, à moi son cher, son jeune, son beau poëte! et elle avait, en parlant ainsi, des câlineries si tendres que j'étais disposé à la croire, tant je désirais qu'elle dît vrai. Pourtant, ne vous figurez pas, marquise, que cette femme m'ait jamais causé le moindre attendrissement, c'était plutôt une sorte d'irritation qui me poussait vers elle; cela tenait des mauvais désirs.
Un matin où elle m'avait provoqué plus que de coutume, en partageant mon déjeuner servi auprès de mon lit, elle m'arracha tout à coup sa main, que je la priais de laisser dans la mienne, et voulut me quitter sous prétexte de sa leçon de chant. J'entendais en effet le pianiste préluder au piano. Je l'aurais envoyé à tous les diables, mais j'étais rivé à la patience et je dus voir disparaître la princesse qui riait et s'enfuyait en me narguant; elle ne ferma pas même la porte de ma chambre, et la portière seule du salon retomba derrière elle; elle savait bien que cette barrière suffisait. Ne rien voir c'était l'essentiel. Qu'importe d'ailleurs ce que je pouvais soupçonner, puisqu'il m'était interdit de m'en assurer, sous peine de retarder d'un mois ma guérison. Elle compta trop sur ma prudence: je ne sais quelles vapeurs de colère me montèrent au cerveau, en les entendant jeter dans l'air des notes brûlantes et passionnées; je rejetai comme un fou ma couverture, je défis le bandage de ma jambe blessée, et me voilà franchissant à cloche-pied la distance qui séparait mon lit de la porte du salon; je soulevai le rideau en tapisserie et j'apparus comme un spectre aux deux chanteurs. En ce moment, la princesse appuyait ses lèvres sur la joue du pianiste, qui la regardait dans une pose de vignette anglaise, tout en répétant très-correctement le refrain d'amour de leur duo. La princesse eut un mouvement d'épouvante en m'apercevant, ma présence la frappait dans son orgueil, mais elle se redressa tout à coup en éclatant de rire, et me dit:
—Je vous savais là, je vous avais vu, je voulais vous éprouver!
—Eh bien! princesse, l'épreuve est faite, répondis-je sur le même ton, j'ai assez de votre hospitalité et je m'ennuie chez vous. Toute cette musique m'empêche de dormir; que monsieur, qui me semble un peu le maître de la maison, veuille sonner un domestique, qu'on m'habille, qu'on me mette en voiture et qu'on me conduise à Paris.
Le pianiste se mordait les lèvres, mais il fut contraint d'obéir à un homme blessé, en chemise, et que la souffrance contraignait à se laisser tomber sur un canapé. La princesse fit les plus aimables mais les plus vaines instances pour me retenir. Je donnai à ses gens d'énormes étrennes comme pour payer la dépense que j'avais faite chez elle. Quand sa berline qui me conduisait partit, elle me cria avec un accent de certitude accompagné d'un sourire:
—Vous me reviendrez!
Il y a de cela dix ans, jamais je n'ai songé à la revoir.
—C'est donc une manie de ces femmes à effet, dis-je à Albert que la passion des pianistes? à l'exemple de la princesse, la comtesse de Vernoult s'est éprise d'un de ces héros de clavier; et, pour agrandir sa passion par le bruit, ne pouvant l'agrandir par l'objet, elle a enlevél'inspiré! le Dieu de l'art, comme elle disait. Elle a rivé la vanité de son jeune amant à son orgueil de femme amoureuse sur le retour. Il est encore une troisième femme, plus célèbre et plus intelligente que les deux autres, qui pourtant a voulu traîner en laisse un de ces virtuoses sans cerveau. Les instrumentistes sont à l'écrivain et à l'artiste créateur, ce qu'un jeu d'orgue passager est aux voix éternelles de la mer.
—Eh! pourquoi donc ne la nommez-vous pas, cette troisième femme, puisque vous avez nommé les deux autres? me dit Albert en se levant et en me regardant fixement. Vous croyez donc que son spectre me fait mal et que son nom m'épouvante?
—Je ne sais, répondis-je, mais je regrette l'allusion qui vient de m'échapper.
—Vous avez tort, répliqua-t-il, il faudra bien que nous en parlions tôt ou tard de cette Antonia Back, dont l'image s'interpose peut-être entre vous et moi. La voyez-vous? la connaissez-vous? l'aimez-vous? Allons, marquise, répondez-moi sincèrement et sans crainte de me blesser.
—Je la connais à peine, voilà bien des années que je ne l'ai vue; j'admire son talent, le labeur incessant de sa vie, et je crois à sa bonté dont plusieurs m'ont parlé.
—Oui, reprit Albert, elle est très-bonne pour ceux qui ne l'aiment pas, comme elle apparaît un grand génie à tous ceux qui ne sont pas du métier. En amour il lui manque la sensibilité, dans l'art la condensation. Quand l'avez-vous vue? Que vous a-t-elle dit? contez-moi donc ce que vous savez d'elle, poursuivit-il avec une ardente curiosité. Je vous en parlerai moi-même quelque jour.
—Je la rencontrai pour la première fois, deux ans après la soirée où je vous vis à l'Arsenal: son nom qui, depuis 1830, remplissait les journaux, m'était arrivé flamboyant et sonore, au loin dans le château de ma mère, où je vivais avant mon mariage. Vous ne sauriez croire combien on se passionnait en province, à propos de cette renommée retentissante. À chaque ouvrage nouveau que publiait Antonia Back, c'était autour de moi une polémique irritée qui dégénérait parfois en querelle. Le plus grand nombre disait un mal affreux de l'auteur, mais quelques esprits éclairés, et de ce nombre ma mère, intelligence supérieure, tolérante, philosophique, admirait Antonia et la défendait comme on défend ce qu'on aime. Cette sympathie de ma mère avait passé en moi, et je fus très-impatiente de voir Antonia quand mon mariage me fixa à Paris.
Vous avez peut-être connu le baron Albert, le railleur et sceptique médecin de Louis XVIII, qui m'a conté sur le vieux roi une foule de piquantes anecdotes dont je vous amuserai un jour? Je rencontrais souvent chez lui une vieille marquise du faubourg Saint-Germain, dont la beauté avait été célébré et qui au grand scandale des siens, avait épousé un fort bel Italien, son dernier amour; elle lui avait fait obtenir un titre, puis un emploi dans la diplomatie.
Un peu éloignée de son monde, surtout des femmes, par ce mariage, la vieille marquise avait cherché à former un salon où les artistes et les littérateurs se mêlaient à d'anciens ministres de Charles X, et à quelques ambassadeurs étrangers. L'ex-marquise s'était liée avec les femmes artistes les plus célèbres d'alors; elle avait attiré la sœur de la Malibran, miss Smithson[1], MmeDorval, et au moment où je la connus elle appelait Antonia Back ma sœur! les amis d'Antonia étaient devenus les siens, elle ne pensait et n'agissait plus que d'après l'inspiration de celle qu'elle nommait: lagrande sibyllede la France.
Sachant combien je désirais connaître Antonia, la vieille marquise m'invita à une soirée où elle devait se trouver. Antonia, qui était la curiosité de cette réunion, arriva fort tard; pour tromper l'impatience des assistants, on fit en attendant un peu de musique. J'avais à cette époque une assez belle voix de contralto négligemment cultivée, mais dont l'expression plaisait dans certains chants. La vieille marquise me demanda de chanter; je refusai, elle insista et me dit: «Quand elle sera là vous chanterez pour elle!» Presque aussitôt, Antonia entra s'appuyant sur le bras du gros philosophe Ledoux, qu'elle appelait son Jean-Jacques Rousseau; elle était suivie du jeune Horace que dans son admiration fantasmagorique, elle avait surnommé son jeune Shakespeare. Horace était un assez beau cavalier, son regard vif et hardi semblait redoubler d'intensité en s'échappant de l'œil unique dont s'éclairait son mâle visage. Il était l'auteur d'un drame échevelé, récemment joué avec succès sur un théâtre des boulevards, ce qui lui avait valu le surnom hyperbolique que lui donnait sérieusement Antonia.
Ce qui m'a toujours choqué dans cette femme de génie, c'est l'absence presque absolue du sens critique. Si irrévocablement, dit-on, elle finit par annihiler ses amants, il faut convenir qu'elle commence toujours par exalter outre mesure ses amis! C'est ainsi que du nébuleux et chimérique Ledoux elle a voulu faire un Platon, d'un avocat à l'éloquence bornée un Mirabeau, et qu'elle a juché imprudemment au-dessus de Michel-Ange un de nos peintres modernes.
Lorsque Antonia entra dans le salon de la vieille marquise, tout le monde se leva pour la saluer et presque pour l'acclamer. J'étais très-émue en la regardant et je ne pus d'abord l'examiner de sang-froid. Ce qui me frappa dès que je l'aperçus, ce fut la beauté et la splendeur de son regard. Ses grands yeux sombres laissaient tomber comme une flamme intérieure, tout son visage s'en éclairait. Ses épais cheveux noirs se courbaient en bandeaux lisses sur son front, et coupés courts, s'enroulaient sur la nuque en deux gros anneaux; le reste de son visage me parut assez disgracieux; le nez était trop fort, les joues pendantes; la bouche laissait voir des dents longues, le cou était prématurément rayé. Depuis quelque temps elle avait renoncé à ses habits d'homme; elle portait ce soir-là une robe de soie grise fort simple. Le corps me sembla trop petit pour la tête, et la taille pas assez mince, toute d'une pièce avec les épaules et les hanches. Je crois que les vêtements d'homme l'avait déformée. Sa main dégantée était d'une forme accomplie, elle l'agitait comme un sceptre naturel et la tendait à ceux des assistants qui étaient de ses amis. La vieille marquise me présenta à Antonia et insista devant elle pour me décider à chanter.
J'avais fait sans prétention un chant sur la mort de Léopold Robert; encouragée et soutenue par un regard d'Antonia je me décidai à le dire. Ma voix tremblait et mon émotion fut si forte qu'au dernier couplet je m'évanouis presque. Antonia vint à moi, et me dit en me considérant:
—Madame, vous avez des épaules et des bras de statue grecque.
Ces paroles, prononcées à brûle-pourpoint, avaient quelque chose d'étrange; on eût dit qu'en faisant un compliment à la femme elle voulait dédaigner l'artiste; mais comme je n'avais aucune prétention à la célébrité, je n'en fus pas blessée et je lui exprimai avec effusion mon enthousiasme pour son génie.
—Vous en rabattrez quelque jour, me dit-elle, et elle tourna les talons.
Le trouble que j'avais éprouvé en chantant me causa un malaise subit; ma tête était en feu et mes tempes comme serrées dans un cercle de fer. Je fus contrainte d'aller respirer dans un boudoir attenant au grand salon et qui était suivi d'un salon plus petit où la vieille marquise recevait ordinairement ses visites. L'amie de Byron, la belle comtesse G..., qui assistait à cette soirée, m'accompagna: je la connaissais depuis plusieurs années et lui devais, sur le noble poëte dont elle fut aimée, des détails qui le firent revivre pour moi dans sa véritable grandeur. Jugé par le sentiment, Byron n'était plus cet être bizarre et altier grimaçant sous la plume des biographes et des journalistes; il était bon, généreux et fier; pour dernière manifestation de son génie, il faisait avec simplicité l'abandon de sa fortune et de sa vie à la liberté.
L'aimable et poétique comtesse m'avait fait étendre à demi sur un canapé du boudoir, et, se tenant debout près de moi, sa tête courbée au-dessus de la mienne, elle faisait courir par bouffées rapides et régulières son haleine rafraîchissante sur mon front brûlant. Le souffle froid et pur qui glissait entre ses dents perlées me pénétrait par tous les pores du cerveau d'une sorte de magnétisme bienfaisant. En quelques minutes, je me sentis soulagée.
Tandis que je me reposais dans le boudoir, Antonia passa escortée de son Jean-Jacques Rousseau et de son Shakespeare; la vieille marquise la suivait; Antonia lui disait:
—Ma chère amie, je m'ennuie profondément au milieu de tout votre monde empesé qui me regarde comme une bête curieuse; laissez-moi donc aller respirer l'air et fumer un peu dans votre petit salon.
—Voulez-vous qu'on vous y serve des glaces et du thé? répondit la marquise.
—J'aimerais mieux manger des huîtres répliqua Antonia, c'est une fantaisie qui me prend.
—Moi aussi, je me sens grand faim, ajouta le philosophe.
—Et moi, dit à son tour le jeune auteur dramatique, je leur tiendrai volontiers compagnie.
Bientôt je les entendis souper dans le petit salon; ils fumaient en mangeant; la porte du boudoir restait entr'ouverte, et insensiblement la fumée des cigares, mêlée à l'odeur des mets, y pénétra et le remplit. Sentant ma migraine revenir, je me décidai à partir.
Je ne revis Antonia que huit ans plus tard; la vieille marquise habitait dans un square un fort bel appartement. Antonia s'était logée auprès d'elle. Un jour que j'arrivais chez la marquise, elle se disposait à faire visite à sa célèbre amie. Elle m'engagea à la suivre, m'assurant qu'Antonia serait charmée de me revoir. Nous trouvâmes la grande sibylle encore au lit, dans une vaste chambre où étaient épars des vêtements d'homme et de femme; ses enfants jouaient sur le tapis: le pâle pianiste, qui était son amour du moment, était étendu sur une causeuse. Il semblait exténué. Il avait beaucoup toussé toute la nuit, nous dit-elle, et elle n'avait pu dormir. Tout en nous parlant, elle fumait des cigarettes qu'elle tirait d'une petite blague algérienne posée sur la table de nuit. Elle ne s'interrompait que pour offrir de la tisane au musicien qu'elle tutoyait.
Ce laisser-aller, devant ses enfants, me choqua profondément; il ne faut pas dérouter la pureté et l'ignorance de l'enfance par cette familiarité des passions de l'âge mûr.
Depuis ce jour je n'ai jamais revu Antonia.
Pendant que j'avais parlé, Albert était resté debout, adossé à la cheminée, immobile et muet; on eût dit une statue du souvenir; son attention semblait moins me suivre dans mon récit que se replier sur elle-même, évoquant sans doute les scènes du passé: son regard ne s'était pas levé une fois sur moi.
Mon silence seul parut lui rappeler que j'étais là. Il me prit la main:
—L'Antonia d'autrefois n'était pas la même que celle que vous avez connue, me dit-il, elle était bien belle et avait le charme étrange qui provoque et fascine.
—Vous l'avez profondément aimée, lui répondis-je.
—Oui; anxieusement. Mais n'en parlons plus; c'est assez; il est des fantômes qu'il ne faut pas ranimer le soir, car ils s'obstinent autour du chevet, et sans le vouloir, marquise, vous m'avez préparé une de ces nuits qui sont l'explication de mes jours. Quand mes visions se lèvent menaçantes, il faut bien que je les chasse par l'ivresse et par la débauche.
—Oh! chassez-les plutôt par mon amitié, lui dis-je en le forçant à s'asseoir près de moi, mais il resta inerte et distrait, et ce soir-là c'est lui qui voulut partir.