Nous étions tellement charmés de nos découvertes toujours nouvelles dans ces grands bois qui paraissaient nous appartenir, que nous résolûmes d'y pénétrer plus avant, d'y passer une journée entière et toute une nuit, couchés sur un lit de feuillage. Nous partîmes un matin par une température très-chaude, nous portions suspendus en bandoulière de petits havre-sacs renfermant des provisions. Jamais Antonia n'avait été si gaie; elle bondissait comme un chevreuil à travers les sentiers difficiles; j'avais peine à la suivre dans son élan; tantôt elle jetait les sons de sa belle voix perlée aux échos qui les répercutaient à l'infini; tantôt elle entonnait un chant rustique de son pays. Puis elle butinait toutes les plantes et toutes les fleurs sauvages qu'elle rencontrait; elle m'en disait les propriétés et les noms; elle avait fait à la campagne des études pratiques de botanique et connaissait à fond l'ingénieuse science de Linnée et de Jussieu, qu'elle poétisait par l'expression; je la regardais et l'écoutais ravi; elle était redevenue aimante, simple, bonne, vraiment grande, elle s'harmonisait avec l'immense nature. Nous fîmes une halte près d'une source qui surgissait au pied d'un rocher. Nous nous assîmes sur l'herbe fine pour prendre notre repas du matin; je la servais et j'allais lui puiser à boire dans le creux de mes mains. Le déjeuner fini, j'exigeai qu'elle fît une heure de sieste et reposât ses jolis petits pieds qui couraient si bien. Pour la bercer, je la pressai longtemps silencieusement sur mon cœur; elle finit par s'endormir, et je la regardai en extase, soutenant sa tête sur mon genou ployé. J'étais aussi un peu las de notre longue marche, mais trop agité par mon bonheur pour que le sommeil pût me gagner. Je suivais la palpitation de ses longs cils noirs sur ses joues colorées, le mouvement de son sein, et son sourire errant dans un songe; je me disais: «C'est mon image encore qu'elle caresse à son insu!» Quand elle s'éveilla, elle m'entoura de ses bras, en me remerciant du soin que j'avais pris d'elle. Nous nous remîmes à marcher, nous racontant des histoires de notre enfance. Nous nous interrompions souvent pour regarder la majesté de la forêt dont les aspects variaient à chaque instant. Vers le soir, nous arrivâmes au milieu d'un amas de rocs géants et bouleversés qui était le but de notre excursion. C'était quelque chose de grandiose et de sinistre à la fois que ces énormes blocs recouverts de mousses et de végétations, et qui semblaient avoir été disjoints par quelque lointain tremblement de terre. Des plantes robustes avaient poussé dans leurs flancs déchirés; de grands chênes montaient de leurs entrailles; parfois un filet d'eau souriait et gazouillait autour de leur base formidable; c'étaient des contrastes de force et de grâce inouïs; je disais à Antonia:
—C'est comme ta personne où le génie et la beauté s'unissent.
Je voulus gravir jusqu'au sommet d'un des rocs le plus haut, et je lui criai de me suivre: mais elle, qui jusqu'alors s'était montrée infatigable, me supplia de la laisser en bas sur un tas de feuilles mortes où elle s'était assise. Ses forces défaillaient, me disait-elle, elle m'attendrait là sur ces feuilles qui formeraient un doux lit pour la nuit. Je la plaisantais sur sa fatigue, et je montais toujours en lui répétant: «Suis-moi! suis-moi! il faut que tu voies ce que je vois, l'horizon est splendide! Viens! viens, est-ce qu'on sent la lassitude quand on aime!»
Le crépuscule disparaissait et faisait place à la nuit; quelques étoiles se levaient, et le disque de la lune se dessinait pâle sur l'étendue des cimes vertes; devant moi les dernières bandes de pourpre du soleil couchant s'étendaient en lignes enflammées; elles projetaient sur ma tête des lueurs d'incendie. Antonia m'a dit, plus tard, que je semblais marcher à travers le feu et que mes cheveux blonds rayonnaient comme la chevelure d'une comète.
—Accours donc! je le veux, je t'attends! lui criais-je toujours transporté par le spectacle qui s'agrandissait sous mes yeux, à mesure que je montais. En tous sens, partout, jusqu'au plus lointain horizon s'étendait la forêt verte diaprée de teintes jaunes et rouges, paraissant aussi vaste que le ciel qui la recouvrait. J'étais parvenu au point culminant du roc et j'y avais trouvé une cavité ovale, espèce de demi-grotte formant comme une alcôve tapissée de mousse noire.—J'ai un gîte pour la nuit, criais-je à Antonia, rejoins-moi, je t'en supplie! et je m'assis immobile au bord de cet enfoncement, la regardant venir. Elle s'était levée comme à contre-cœur et gravissait lentement le roc ardu que j'avais franchi si vite: parfois, elle s'arrêtait, regardait autour d'elle, faisait encore quelques pas, puis s'asseyait comme épuisée. Ma voix la stimulait, j'aurais voulu la soulever d'un souffle jusqu'à moi, et, cependant, je n'allais pas vers elle pour l'aider; je me disais; «Si je la rejoins, elle me forcera à descendre et ne voudra plus monter.» Il me semblait que nous serions si bien, si loin du monde à cette place que je venais de découvrir, que j'étais moins occupé de sa fatigue que du ravissement que je voulais lui faire partager. En se traînant, peu à peu, elle arriva sur l'avant-dernier plateau. Alors, je me courbai, je tendis mes deux bras à ses petites mains et je la hissai jusqu'à moi. Je l'étreignis sur ma poitrine, et la soutenant la tête renversée, la face au ciel et ses beaux yeux tendus vers le firmament, je lui dis:
—Regarde, quelle tranquillité! quelle solitude! quel silence! quel oubli délicieux de tout ce qui n'est pas nous!
Pas un souffle d'air ne troublait ce calme imposant, pas une rumeur ne se faisait entendre; la terre en s'endormant paraissait s'immobiliser. La nuit devenait plus noire et les étoiles plus vives; Antonia était très-pâle et frissonnait dans mes bras.
—Je suis bien lasse, me dit-elle, et il me semble que j'ai froid.
—Je vais te coucher dans notre abri, répondis-je, je te couvrirai de mes habits et en te reposant tu regarderas la double étendue du ciel et de la forêt.
Je la portai doucement, comme une mère fait d'un enfant endormi, dans la cavité tapissée de mousse sombre. Mais, à peine y fut-elle étendue, qu'elle s'écria:
—Oh! j'ai peur ici, on dirait que tu me mets dans une bière recouverte d'un drap noir!
—Peur! répliquai-je, peur! quand je t'étreins sur mon cœur et que je t'aime, tu aurais donc peur de mourir avec moi? Eh bien, si Dieu m'écoutait, moi, je voudrais, vois-tu, que cette nuit fût pour nous la dernière; là, près de toi, finir la vie, m'endormir radieux, jeune, satisfait, aimant et aimé avant que l'âge n'ait glacé notre âme, avant que la lassitude ou l'infidélité n'ait flétri notre bel amour, avant que le monde ne nous ait séparés. Oh! dis, chère âme, veux-tu que ce jour soit notre dernier jour? précipitons-nous de ce roc, cœur contre cœur, et si étroitement enlacés qu'on ne pourra nous séparer dans la tombe?
En parlant ainsi, fou d'amour et altéré d'infini, je l'inondais de caresses et de larmes; je la soulevai dans mes bras et la pressai d'une si forte étreinte, tout en marchant vers le bord du roc, qu'elle poussa un cri aigu plein d'effroi; elle se débattit dans mes bras, me repoussant des pieds et des mains avec frénésie et une sorte de haine. Elle parvint à se dégager.
—Je ne veux pas mourir! me dit-elle, et, sans écouter mes supplications, elle se laissa glisser jusqu'au pied du roc; je me précipitai sur ses traces, et, quand je l'eus atteinte, je m'agenouillai devant elle, et lui demandai pardon de la terreur que lui avait causé mon amour.
Amour si grand et si vrai, qu'un instant j'avais songé à le perpétuer par la mort!
—Ces extravagances sont criminelles, me dit-elle assez durement, et l'amour tel que vous l'entendez est une absorption et un égoïsme que Dieu doit punir. Nous vivons ici comme des enfants pervers, sans frein, sans croyance, nous repaissant de nos sensations et oubliant l'humanité qui souffre; oubliant même le travail qui est notre devoir et notre moralisation; dès demain je veux changer ce genre de vie et revenir à la raison.
—Oh! froide, froide femme, m'écriai-je, tu es donc semblable à toutes les autres femmes, quand elles n'aiment pas ou qu'elles n'aiment plus? Elles tiennent toutes le même langage; toutes se parent de cette apparence morale: c'est toujours l'immolation des passions à la vertu; elles nous flagellent sans pitié avec une abstraction ou un dévouement sacré et nous avons l'air impie en leur résistant. Je me souviens qu'une jeune comtesse rompit avec moi sous prétexte que je n'allais pas à l'église et qu'elle ne pouvait garder pour amant un homme qui ne croyait pas au même Dieu qu'elle! Une autre, le jour où son mari fut nommé pair de France, me déclara qu'elle n'oserait plus donner au monde, dans, cette haute région, le scandale de notre amour! Une troisième, qui avait abandonné ses enfants pour se jeter dans mes bras, se sentit un beau matin prise de remords et me quitta pour... un autre amant; une quatrième trouva que mes assiduités pouvaient nuire au mariage d'une jeune sœur dont elle était jalouse!
—Assez, assez, s'écria Antonia en m'interrompant avec colère, n'allez-vous pas faire passer devant moi le défilé de vos amours, et croyez-vous que j'ignore quel assemblage de femmes vous avez aimé?
—J'ai aimé du moins, repartis-je, et vous, dont je ne suis pas le premier amant, qu'avez-vous donc ressenti, puisque la passion vous épouvante? Quel était l'instinct de tourmenteur qui vous poussait dans vos curiosités malsaines?
Tandis que je parlais, elle s'était mise à marcher d'un pas rapide, et cherchait à découvrir à travers la forêt la route que nous avions prise en venant; je la suivais machinalement; ma force était brisée, mon cœur n'avait plus de ressort.
Quand je fus auprès d'elle:
—Chère Antonia, lui dis-je, en la forçant de s'appuyer sur mon bras, cessons cette vaine querelle; nous sommes partis ce matin si joyeux et si épris! Suffit-il donc de quelques heures pour changer le bonheur en amertume, nos ravissements en récriminations et nos caresses en injures? Non, non, ce n'est pas nous qui avons parlé, c'est quelque esprit malfaisant de la forêt dont nous avons troublé la solitude; arrête-toi, tu n'en peux plus; vois comme nous serons bien là sous ces grands arbres qui forment un arceau sombre, je vais réunir des mousses et des feuilles pour t'en faire un lit.
Je voulus l'embrasser et l'entrainer à la place que je lui désignais; elle me résista et me dit avec une fermeté douce:
—Je ne veux pas dormir ici, j'y aurais peur!
—Peur de quoi? m'écriai-je, peur de moi qui mourrais mille fois pour te défendre et te garder! Oh! c'est qu'alors tu ne m'aimes plus!
—Revenez donc à vous, Albert, reprit-elle avec le même ton calme; est-ce que je vous quitte? Est-ce que nous ne regagnons pas ensemble la maison pour nous y reposer? Pourquoi m'en vouloir si ce bois incommensurable, si le ciel qui s'assombrit et le vent qui commence à rugir dans les branches, comme des voix de bêtes fauves, me causent un peu de terreur? Après tout, je suis une femme, ajouta-t-elle, comme laissant échapper l'aveu d'une faiblesse feinte, et, se pressant contre moi, elle ajouta:
—Allons, allons, marchons plus vite et nous serons bientôt dans notre bon gîte.
—Nous avons pour trois heures de marche, répliquai-je; la nuit devient tout à fait noire, plus d'étoiles, plus de lune, comment nous diriger? Vois ces gros nuages qui roulent là-bas, on dirait qu'un orage va éclater.
—Eh! ce sera beau, reprit-elle, plus tard nous le décrirons dans un livre!
—Tu n'as donc plus peur, lui dis-je, alors restons ici: voilà justement la cabane abandonnée d'un bûcheron qui nous servira d'abri.
—Non, je veux dormir dans mon lit et travailler dès demain, je te l'ai dit.
—Oh! oui, repris-je ironiquement, travailler à heures fixes et réglées comme la couturière et le laboureur qui font le même nombre de points et de sillons par jour! Oh! ma pauvre Antonia, tu oublies que nous autres poëtes nous sommes un peu le lis de l'Écriture: nous filons et tissons notre trame quand il nous plaît, nous travaillons sous l'œil de Dieu et non attelés à quelque mécanique humaine! Regarde donc ce grand frêne dont les branches touchent le ciel: est-ce qu'il a poussé régulièrement taillé et dirigé par la main des hommes? Non; il s'est répandu de lui-même et a monté librement dans l'espace. Sa sublime végétation n'a eu pour auxiliaire que les étoiles et le soleil! Soyons libres comme cet arbre, sentons et aimons; nos œuvres un jour en seront plus belles.
Elle semblait ne pas m'entendre et marchait toujours en m'entraînant en avant.
Cependant de grosses gouttes de pluie tombaient avec un bruit de grêle sur l'épaisseur des feuilles. Quelques coups de tonnerre lointain se faisaient entendre, l'orage menaçait d'éclater et de nous inonder.
—Allons donc plus vite, me répétait Antonia comme une sentinelle avancée qui donne un mot d'ordre.
—Le jour se levait, un jour blafard et gris, quand nous atteignîmes la maison du garde-chasse. Quel retour, mon Dieu! Nous avions nos chaussures déchirées, nos pieds et nos mains en sang, nos habits tachés de boue et ruisselants d'eau. On eût dit d'un convoi de soldats blessés qui le matin seraient partis pleins d'entrain pour combattre et triompher!
On nous fit un grand feu flambant, Antonia harassée de fatigue se mit au lit et s'endormit d'un long somme.
Moi je la regardais dormir en frissonnant: mes dents claquaient et mon cerveau était en flammes. Durant cette insomnie de la fièvre je repassais à travers la forêt, je revoyais la cabane du bûcheron où elle n'avait pas voulu s'arrêter, et je me disais: «Cette nuit aurait pu être si belle et si douce pourtant!»
Et dire que lorsqu'elle a parlé de cette nuit à ses amis, elle a prétendu que j'avais été fou pendant plusieurs heures; fou à la faire trembler pour sa vie! Ô pauvres âmes de poëtes avides de l'infini dans l'amour, vous ne serez donc jamais comprises?
Après huit heures de sommeil, Antonia s'éveilla. Elle fut épouvantée de ma pâleur et de la contraction de mes traits. Me voyant assis au bord du lit, elle s'écria:
—Tu n'as donc pas dormi?
—Non, lui dis-je, je t'ai regardée; tu étais bien belle et bien calme, cela m'a reposé de te voir ainsi.
—Mais tu as la fièvre, reprit-elle, en serrant mes mains brûlantes dans les siennes, il faut rester couché; je vais te guérir. Quelle inerte égoïste je suis d'avoir pu dormir tandis que tu souffrais!
Elle se leva à la hâte, m'enveloppa de couvertures chaudes, me fit de la tisane et me prodigua mille soins, avec sa tendresse tranquille et silencieuse. Elle fut pour moi, ce qu'elle était naturellement pour tous, une excellente femme d'un dévouement et d'une bonté inépuisables; mais la sensibilité ardente, cette inspiration spéciale et exquise qui devine les blessures cachées; la sensibilité qui est au cœur ce que le génie est à l'esprit, je doute qu'elle l'ait jamais comprise.
Je finis par m'endormir sous le magnétisme de son doux et calme regard. Ma fièvre cessa la nuit suivante, et deux jours après j'étais sur pied.
Tout en me soignant, Antonia avait refait le paquet de notre mince bagage, payé notre hôte et tout disposé pour notre départ.
—Nous retournons à Paris dans une heure, me dit-elle en riant, tandis que je m'habillais.
—Eh! quoi, si vite? N'étions-nous pas bien dans cette chère retraite. Qu'as-tu donc? Je devine, tu veux me quitter! Et je l'enlaçai dans mes bras comme pour la retenir et l'enchaîner.
—Tu seras donc toujours enfant et soupçonneux, me dit-elle. Nous partons, parce qu'une absolue solitude nous est mauvaise à tous deux, mais je ne te quitte pas.
—J'entends; nous retournons à Paris retrouver tes amis qui m'ennuient et le monde qui nous espionne.
—Non, reprit-elle, si tu veux nous voyagerons, nous irons en Italie, nous serons seuls aussi, mais nous aurons pour compagnons et pour escorte les monuments, les vestiges des grandes civilisations, tout ce qui enflamme l'esprit, vivifie le talent et arrache le cœur aux brouillards de la solitude et aux subtilités de la passion. Ici nous ressemblions un peu trop à deux condamnés de l'amour mis en prison cellulaire dans une forêt.
Sans m'arrêter à ces dernières paroles, je l'embrassai avec ravissement; elle ne me quittait pas, et nous visiterions ensemble cette terre d'Italie qui est restée la patrie idéale des artistes et des poëtes!
Quand j'annonçai ce voyage à ma famille et à mes amis, je rencontrai une opposition très-vive; ma famille s'en affligea et mes amis me raillèrent de l'empire absolu qu'Antonia, disaient-ils, prenait sur moi. Rien de funeste à une liaison sérieuse d'amour comme les compagnons des amours faciles; ils analysent la femme aimée, la jugent impitoyablement, lui en veulent des heures où elles nous dérobent à leur camaraderie, cherchent à nous prouver qu'elle n'est ni plus belle ni meilleure que des femmes bien moins exigeantes qu'elle, et qu'il est absurde de devenir invisible et d'oublier ses amis pour un amour qui tôt ou tard doit finir. Si alors pour leur prouver que notre maîtresse est supérieure à toutes les femmes, et que bien loin de nous éloigner d'eux elle s'empressera de les traiter en frères; si, dis-je, nous les admettons dans notre intimité, nous courons inévitablement deux périls: ou bien nos amis chercheront à plaire à celle que nous aimons, ou bien ils tenteront de nous détacher d'elle en nous parlant légèrement de sa beauté et de son esprit et en amoindrissant l'idole par leur indifférence même.
J'avais à peine revu une ou deux fois Albert Nattier depuis ma liaison avec Antonia; quand je lui appris que nous partions ensemble pour l'Italie, il se récria comme les autres.
—Vous n'avez pu, me dit-il, vivre tranquilles plus d'une semaine à Fontainebleau, que sera-ce donc pendant un long voyage, où les haltes dans les auberges, la fatigue de la route, les paysages, les monuments, les tableaux, la beauté des femmes italiennes, tout sera sujet de conteste entre vos deux âmes d'artistes? Du reste, ajouta Albert Nattier, avec une naïveté qui me fit rire, nous courons risque de nous rencontrer en Italie, car dans huit jours je pars aussi pour Naples en compagnie d'une femme que j'aime un peu plus qu'aucune de celles que j'aie rencontrées jusqu'ici, sans pour cela me flatter d'avoir une grande passion pour elle.
—Eh! répliquai-je ironiquement, avec cette femme la perspective de l'ennui et des tracasseries d'un long tête-à-tête ne t'épouvante pas?
—Non, reprit-il, car c'est une cantatrice habituée à de pareilles aventures et que je puis quitter au premier relai si elle ne m'amuse point.
—Et moi? repartis-je...
—Mais toi, tu peux en effet, si cela te convient, en faire autant avec Antonia.
À cette supposition d'Albert Nattier mes joues s'empourprèrent et mon cœur battit à rompre ma poitrine, j'aurais volontiers cherché querelle à mon ami pour cette idée injurieuse que je pourrais traiter de la sorte Antonia; quant à l'hypothèse d'une rupture elle me bouleversait tellement que je fus près de m'évanouir.
—Oh! comme je l'aimais!
Malgré tous, heureux et charmés, peu soucieux du reste du monde, nous partîmes un soir en chaise de poste. Quand nous eûmes franchi la barrière de Paris j'embrassai ardemment Antonia, en lui disant:
—Enfin, te voilà toute à moi! Quel voyage enchanteur nous allons faire sans témoins, vraiment libres, confondus l'un à l'autre et nous enivrant des délices de la vie dans ce pays du soleil, de la poésie et de l'amour! Ce sera comme un renouvellement de notre tendresse! Vois-tu cette claire étoile qui se lève en face de nous? c'est l'espoir de notre bel avenir.
En parlant ainsi, je riais, j'enlaçais sa petite main dans la mienne; je chantai quelque refrain joyeux, et je stimulai le postillon en lui criant: «Plus vite! plus vite!»
On fait bien de fêter l'espérance: elle est la plus belle part du bonheur. Sitôt qu'elle se transforme en réalité, elle perd de son charme et de son infini et nous heurte toujours par quelque côté.
Nous arrivâmes sans fatigue à Marseille, prenant gaiement les incidents de la route et y trouvant sans cesse pâture à notre curiosité et à notre enjouement. Nous louâmes la plus belle cabine d'un bateau qui partait pour Gênes, et nous voilà lancés sur la Méditerranée! La première heure de traversée fut un éblouissement. Assis l'un près de l'autre sur le pont, nous regardions l'immensité des flots bleus, arrondis comme d'énormes turquoises où le soleil radieux plongeait des lames d'or. Quelques vaisseaux à voiles couraient çà et là vers la grande mer ou regagnaient te port. Insensiblement les vagues grossirent, je sentis un malaise subit, et le ciel et l'eau se confondirent devant mes yeux troublés; je ne voyais plus qu'une masse écrasante qui semblait peser sur ma poitrine: l'admiration était vaincue par le mal de mer. Antonia, plus forte que moi, résista à la funeste influence; elle me fit étendre sous une tente où l'air circulait et qui me dérobait la lumière trop brûlante et trop vive. Durant tout le voyage, elle eut pour moi les attentions les plus intelligentes et les plus tendres, et je lui dus d'échapper à l'espèce d'abrutissement que cause cette fade souffrance. Je rougissais un peu d'être plus faible qu'elle; mais j'étais heureux de l'appui qu'elle me prêtait.
Aussitôt que nous vîmes la terre et que Gênes nous montra en amphithéâtre ses palais de marbre, mon abattement disparut. J'avalai deux verres de vin d'Espagne; je pus me tenir debout sur le pont, et je me ravivai à la brise qui soufflait plus forte. Nous débarquâmes au milieu d'une population toujours en fête et qui semblait s'enivrer de son soleil, de ses fleurs et de sa langue harmonieuse.
Une fois sur le port, je passai le bras d'Antonia sous le mien, et, le serrant fortement, je lui dis:
—À moi, ma belle, de te protéger à mon tour, de te guider et de te soigner; je prétends, madame, vous faire les honneurs de l'Italie.
Nous logeâmes dans un des plus beaux hôtels.
Après avoir fait une toilette élégante et dîné de grand appétit, je dis à Antonia que sa voiture l'attendait. J'avais fait louer une berline, antique et solennel équipage, où nous nous assîmes fort à l'aise; les domestiques de l'auberge, en nous voyant partir, firent l'éloge de la bonne mine desgiovani sposi francesi.
Nous nous fîmes conduire à la promenade de l'Aquazola. C'était à la fin de septembre; mais la soirée était plus chaude que les soirées d'août de Paris.
L'Acquazola est une esplanade charmante d'où l'œil embrasse une échancrure de la mer, les montagnes, les vallées, toute une campagne riante, embaumée et couverte de fleurs, de maisons blanches, vertes et rouges, à balcons, à jalousies et à façades peintes à fresques. C'est dans ce cadre, parmi les arbustes, les plantes odorantes et le long des allées ombreuses, que les femmes de Gênes se montrent, par les soirs d'été, dans une toilette vraiment fantastique. La mode parisienne s'est tyranniquement imposée au monde entier: elle a envahi la Turquie, la Perse, et gagne déjà la Chine. À Gênes, elle domine pendant l'hiver; mais sitôt que les beaux jours arrivent, les femmes rejettent le mantelet et le chapeau parisiens; elles le remplacent par lepezzotto. Lepezzottoest une longue écharpe de mousseline blanche, empesée et transparente. Sous ce voile, la femme génoise, naturellement belle, paraît plus belle encore. Lepezzottopermet aux coiffures toutes les bizarreries et toutes les fantaisies imaginables: ce sont des enroulements capricieux pleins de grâce; les cheveux noirs sont nattés en espèces de corbeilles de formes variées, d'où s'échappe lepezzotto; il descend et se déploie sur les épaules, ondule sur les bras, et forme des plis d'une ampleur et d'une harmonie que la statuaire grecque n'aurait pas dédaignés. Ce voile national est porté par toutes les femmes, sans distinction de rang ni d'âge. Les mères et les jeunes filles, les patriciennes, les bourgeoises et les paysannes, se montrent également sous lepezzotto, la taille dessinée à travers sa blancheur et le visage élancé et libre; elles le revêtent surtout les jours de fête pour aller à l'église et à la promenade.
Nous fûmes ravis, Antonia et moi, de l'aspect de toutes ces femmes glissant suavement comme des ombres blanches sous les arbres sombres. Nous avions mis pied à terre, et nous parcourions, appuyés sur le bras l'un de l'autre, les beaux ombrages de l'Acquazola. Les marchandes de fleurs passaient en riant et nous jetaient leurs gros bouquets de tubéreuses, de cassies, de roses et d'œillets aux senteurs les plus vives. J'en couvris les genoux d'Antonia. Nous nous étions assis sur un banc abrité près de la pièce d'eau dont les jets rafraîchissants s'élançaient dans l'air. Les plateaux circulaient chargés de sorbets et de fruits confits. La brise de la mer agitait sur nos têtes les branches flexibles. C'était un dimanche: la musique militaire jouait des symphonies où nous retrouvions les airs les plus beaux des grands maîtres italiens. Tout était enchantement autour de nous et dans nos cœurs. Ô soirs ineffables et nuits caressantes de Gènes ne pouvez-vous revenir?
Tout est motif de fête à l'amour heureux; on se croit un corps immortel durant cette phase ardente de la vie, on participe des dieux. Après de courtes nuits, plus remplies de bonheur que de sommeil, nous allions chaque matin visiter quelque jardin célèbre, puis nous sortions dans la campagne. Nous admirions la beauté de la lumière et l'effet magique qu'elle produisait sur les crêtes des montagnes; elle les faisait parfois ressembler à des masses d'opales irisées. Pendant la chaleur du jour, nous errions dans les grands palais de marbre, contemplant avec ravissement les peintures et les statues des vestibules, des salons et des galeries. Quel luxe grandiose dans ces décorations! Je disais à Antonia:
—Si j'étais riche, je te donnerais un de ces magnifiques palais; j'y réunirais une troupe de musiciens choisis, qui, cachés dans une chambre éloignée, te feraient entendre, quand tu travailles, des harmonies inspiratrices; je voudrais, à chacune de tes œuvres accomplie, que l'encens du monde montât vers toi; je convoquerais dans des fêtes sans pareilles tout ce qui comprend l'art, le pratique et l'applaudit; je te montrerais alors aux yeux éblouis de ces disciples du beau, toi la reine de mon cœur, en robe de velours traînante couverte d'hermine et de chaînes d'or, les saluant de ta tête inspirée, et portant au-dessus de ton front quelque énorme joyau de l'Orient moins éclatant que tes yeux.
Quand je parlais ainsi, Antonia m'entourait de ses bras et me disait avec une simplicité tendre:
—Mon pauvre Albert, tu me places trop haut: je ne suis qu'une vulgarisatrice de l'art et des sentiments; c'est toi qui es le génie.
Parfois, il me semblait qu'elle disait vrai, et qu'elle n'arrivait qu'à une pénétration lente et réfléchie du beau, tandis que j'en avais l'intuition ou que j'en ressentais le choc soudain. Lorsque nous regardions ensemble quelque tableau de maître, les qualités dominantes lui échappaient d'abord; elle en faisait ensuite une analyse raisonnée, un peu vague et parfois paradoxale. Moi, je ne disais rien ou ne disais qu'un mot; mais je crois qu'il exprimait juste la pensée et le sentiment de l'artiste et l'effet que son œuvre devait produire. Quand nous allions le soir à l'Opéra, la musique que nous entendions éveillait aussi en nous des impressions divergentes. Les cris de passions vraies et caractérisées ne la frappaient pas; elle était surtout émue par les morceaux d'ensemble religieux et par les chœurs exprimant des sentiments collectifs; on eût dit qu'il lui fallait un assemblage d'âmes pour remuer la sienne. Dans ses ouvrages, ce que j'indique ici se constate plus clairement. C'est une intelligence flottante, éprise d'une sympathie universelle, qui se dilate à l'infini en charité, en amour, en utopie; mais à qui le sens individuel et passionné échappe.
C'est surtout dans notre amour que se trahissait plus évidemment la dissemblance de nos deux natures. Même aux heures les plus complètes de félicité, je ne la sentais jamais tout entière à moi; elle ne semblait point jalouse de ma possession, comme je l'étais de la sienne; ses émotions étaient générales, rarement circonstanciées et concentrées en moi. Je me disais: «Tout autre lui plairait autant, je ne suis point indispensable à son cœur comme je sens qu'elle l'est au mien.»
C'était un être de prédilection mais qui semblait avoir été créé au souffle du panthéisme de Spinoza, tandis que moi j'étais bien l'incarnation d'un esprit absolu, une personnalité humaine reflet de la personnalité d'un dieu distinct.
Quand ces réflexions me frappaient d'un éclair où tourbillonnaient dans mon cerveau lassé, je n'en tirais point alors de déduction critique contre elle; je doutais plutôt de moi-même, je pensais: «Elle est plus grande, plus juste et plus forte que toi. Les personnalités superbes ont les sensations plus intenses et le génie plus énergique; mais elles écrasent toujours quelqu'un autour d'elles, et tu pourrais bien n'être qu'un enfant tyrannique et cruel pénétrant moins largement qu'Antonia les mystères de l'humanité. Elle est bonne, attentive, compatissante pour tout ce qui souffre. Comme cette Charité de Rubens, qui semble presser sur son giron robuste et contre ses seins innombrables les délaissés du monde entier, elle voudrait tarir d'une aspiration toutes les misères et toutes les larmes. Sa mansuétude et sa tendresse ont des expansions sublimes. Qu'importe à cet immense amour ton amour borné et exclusif? Concentre sur elle l'ardent foyer de ton cœur, mais laisse-la répandre sur tout son rayonnement bienfaisant.»
Ainsi parlait ma conscience ou plutôt ma prévention pour elle, et cette justice théorique m'était facile. Mais à chaque minute, dans la vie pratique, mon raisonnement était détruit par ma sensation; presque jamais nous n'exprimions elle et moi, par la même parole, une pensée qui aurait dû être identique.
J'ai dit nos émotions diverses dans les choses de l'art; elles différaient encore plus dans nos actions de chaque jour.
Lorsque nous rencontrions un pauvre, notre premier mouvement à tous deux était de porter la main à notre poche, et de lui faire l'aumône; parfois, suivant l'aspect et le degré de la misère, il m'arrivait de sentir mes yeux se mouiller; je n'étais donc pas dur et sans entrailles; mais Antonia, elle, répandait son émotion en explosion dogmatique qui se traduisait par la censure de la richesse et la nécessité absolue d'en finir avec l'inégalité humaine. Je l'écoutais d'abord avec intérêt, puis avec distraction, et enfin avec une lassitude qu'elle devinait et qui la blessait. Elle me traitait d'esprit puéril, et gâtait, par une querelle, les impressions nouvelles qui auraient pu succéder à l'impression produite par la rencontre de ce pauvre.
Tout ce qu'il y avait de vif et d'inspiré en moi criait alors et se révoltait sous la pression de cette pesanteur d'esprit, et comme un lézard emprisonné sous une cloche pneumatique la brise et s'échappe pour frétiller au soleil, je me mettais à courir dans la campagne ou dans les rues, accomplissant quelque acte d'écolier pour ressaisir la liberté de penser à ma guise.
Un peu las de Gênes, nous en partîmes au commencement d'octobre; nous nous arrêtâmes à Livourne, et nous fîmes un détour pour visiter Pise; Pise avec sa tour penchée et son dôme qui rappelle Sainte-Sophie, donne l'idée d'une ville orientale, a dit Byron. Nous passâmes huit jours à Florence, puis nous traversâmes les Apennins pour nous rendre à Ferrare. Je ne vous ferai point la description de toutes ces villes: nous y vécûmes comme à Gênes, tantôt ravis, tantôt étonnés l'un de l'autre, mais heureux pourtant. J'aimais sa douce et sérieuse compagnie, et je sentais qu'elle m'était désormais indispensable. Nos bourses mises en commun se vidèrent promptement à travers ces attrayantes pérégrinations. Antonia, à qui j'avais donné la direction absolue de nos dépenses, m'avertit qu'il était temps de songer à planter notre tente et à nous mettre au travail. J'avais recueilli à Gênes, à Florence et à Pise, des souvenirs et des notes dont il me tardait de me servir. Tout en voyageant, j'avais ébauché le plan de plusieurs ouvrages; je me croyais disposé à les écrire. La conception rapide d'un sujet nous fait illusion sur l'inspiration soutenue nécessaire pour le mettre à jour. Quel abîme pourtant entre la première pensée d'un livre et son éclosion!
Je répondis à Antonia que je brûlais comme elle du désir de travailler, et qu'il ne nous restait plus qu'à choisir le lieu où nous irions nous établir.
Venise nous parut une ville de recueillement et de silence faite exprès pour l'écrivain et le poëte, leur offrant l'inspiration des grands souvenirs et le délassement vivifiant des promenades sur mer. Byron y avait écrit ses plus beaux poëmes; il me semblait qu'au bord des lagunes le souffle de l'immortel poëte passerait en moi.
Nous louâmes, dans un vieux palais près du Grand Canal, trois chambres dont la plus grande, qui nous servait de salon et de cabinet de travail, donnait sur les lagunes, tandis que les autres où nous couchions et qui communiquaient ensemble, avaient jour sur un de ces étroits impasses assez malpropres si communs à Venise. Antonia, qui savait être à volonté une excellente ménagère, fit disposer confortablement notre logis un peu délabré; on posa des tapis, on mit aux portes et aux fenêtres d'épais rideaux, et on parvint à empêcher les larges cheminées de fumer. Tandis qu'on préparait notre nid où nous avions projeté de passer l'hiver nous parcourions Venise: le quai des Esclavons, la Piazzetta, Saint-Marc, le palais ducal, la prison des Plombs, tous les monuments mille fois décrits; nous faisions chaque matin, des excursions sur mer; un jour, nous allâmes à l'île des Arméniens; nous visitâmes le couvent et sa célèbre bibliothèque. Je fus frappé de l'aisance avec laquelle un jeune religieux, à peu près de ma taille, portait sa robe de bure à larges plis, nouée à la ceinture par une corde. Je le priai de m'en faire une semblable, et aussitôt qu'on me l'apporta, elle me servit de robe de chambre. Antonia prétendit que j'étais charmant dans ce costume de moine, et moi, à mon tour, je la trouvai bien plus belle, depuis qu'elle revêtait chaque matin une robe de velours noir à ladogaressaque j'avais fait copier pour elle d'après le portrait d'une illustre Vénitienne. Quand nous sortions en ville, nous reprenions nos simples habits à la française, afin que rien d'étrange n'attirât sur nous l'attention. Seulement, chaque fois que je la conduisais à l'Opéra, j'exigeais qu'Antonia mît des fleurs ou des bijoux dans ses magnifiques cheveux. Sa beauté fut remarquée; on sut qui nous étions, et le consul français, pour qui j'avais des lettres et dont le père avait connu le mien, vint un jour nous faire visite et nous proposa ses services pour tout le temps que nous resterions à Venise.
Antonia déclina noblement et poliment ses offres aimables. Nous avions à travailler, lui dit-elle. Nos premiers jours d'installation avaient pu être donnés aux plaisirs et à la visite des monuments, mais, désormais, notre curiosité étant satisfaite, nous ne sortirions plus que bien rarement.
—Vous avez tort de fuir le monde qui vous recherche, répliqua le consul; vous auriez trouvé dans la société vénitienne des distractions attrayantes et des études curieuses à faire.
Antonia ne répondit rien, et se renferma aussitôt dans une froideur presque désobligeante qui me força à redoubler d'amabilité auprès de notre visiteur. Quand il sortit, je le remerciai de sa cordialité; j'ajoutai que j'irais bientôt le voir, et que je serais heureux de me trouver dans sa compagnie et dans celle de quelques nobles Vénitiens dont il venait de me parler.
Sitôt que nous nous retrouvâmes seuls, Antonia éclata en reproches, m'accusant de légèreté et de projets de dissipations. À présent que notre logement était arrangé, l'heure était venue, me dit-elle, de nous mettre en retraite et de travailler. L'argent allait nous manquer, et nous devions nous faire un point d'honneur de ne jamais avoir recours à la bourse d'un ami.
Tout ce qu'elle me disait était parfaitement raisonnable, mais je trouvais la forme de son langage un peu didactique. Comme je l'en plaisantais, elle me quitta avec humeur, alla s'enfermer dans sa chambre, et ne reparut plus qu'à l'heure du souper.
Je l'appelai en vain plusieurs fois, la priant de revenir près de moi; elle me répondit qu'elle travaillait et me pria de la laisser en paix.
J'essayai vainement de faire comme elle et d'écrire quelques pages d'un de ces livres flottant en germe dans ma pensée. Je n'ai jamais pu travailler qu'à mes heures et non par commandement et d'après une règle prescrite par moi-même ou par autrui. Je ne trouvai pas une seule phrase, et, irrité de mon impuissance, du parti pris d'Antonia, je sortis pour aller flâner sur la place Saint-Marc. Je m'assis devant un café, fumant, prenant des sorbets et buvant du curaçao. Je goûtai là deux heures délectables à regarder les mouvants tableaux des passants et des groupes. C'était un spectacle nouveau et varié qui réjouissait mes yeux accoutumés à l'uniformité et à la monotonie de la population parisienne, dont le costume n'a rien de pittoresque et dont le type est dépourvu, avouons-le, de cette beauté et de cette force des races du Midi; sur la place Saint-Marc, toutes ces races privilégiées du soleil semblaient avoir leurs représentants. À côté des beaux Italiens indigènes, c'étaient des Levantins aux longs yeux veloutés et aux pantalons larges; puis des Illyriens à l'allure barbare et libre; des Maltais à l'air narquois; des Portugais présomptueux, et se drapant dans leur dénoûement comme au temps où ils possédaient un monde; des Espagnols mélancoliques, mais dont les yeux pénétrants et fiers projetaient la vie sur leur morne visage. Tous ces hommes passaient et repassaient, les uns vêtus avec luxe, fumant des pipes à tuyaux d'ambre et se promenant sans rien faire, d'autres habillés d'oripeaux; des Turcs et des Arabes, étalaient en plein vent de petites boutiques où scintillaient des verroteries, où brûlaient des pastilles du sérail et où se groupaient des pyramides de dattes et de pistaches. Le plus grand nombre était des hommes du peuple en guenille, transportant des marchandises, faisant des commissions, ou se couchant au soleil. Parmi ces derniers circulaient quelques nègres courbés sous leurs lourds fardeaux. Les femmes qui traversaient la place offraient la même diversité de types et de costumes: ici, une noble Vénitienne en toilette française glissait sous les galeries escortée d'un laquais; de belles Grecques enveloppées d'un voile entraient dans un magasin de riches tissus. Quelques paysannes du Tyrol, dans leur costume pittoresque, regardaient ébahies la façade de Saint-Marc. Une baladine aux traits flétris, fière de son sarrau pailleté, étendait à terre un tapis troué et commençait en jouant des castagnettes une danse rapide; une autre pauvre fille, en robe couleur safran, coiffée d'une espèce de turban vert, l'accompagnait du tambour; celle-ci était jaune comme une orange et nous sollicitait de ses grands yeux veloutés aux longs cils noirs. C'était à coup sûr une épave jetée à Venise par quelque vaisseau marocain; elle stimulait du geste et de la voix un tout petit Africain à la mine de vaurien qui tendait son fez crasseux aux oisifs des cafés. Tout près une pauvre enfant, à peine nubile, faisait danser des singes; une autre, souriante comme un chérubin, chantait une barcarolle en s'accompagnant avec grâce sur la viole d'amour.
Je suivais avec intérêt chaque détail de ce fantasque ensemble de la place Saint-Marc. Je serais volontiers resté là une partie de la nuit; car c'est surtout vers le soir, que ce point de Venise se peuple, s'anime et devient le théâtre des plaisirs de la ville entière. J'entendis sonner huit heures et je me souvins qu'Antonia m'attendait pour souper. Je regagnai le logis un peu confus comme un écolier qui craint d'être grondé.
Je trouvai Antonia radieuse, elle se disposait à se mettre à table, et me demanda ironiquement si j'avais travaillé? Je lui avouai ma flânerie.
Mon esprit s'était peuplé d'images, j'avais senti et observé; tout cela se retrouverait un jour dans mes vers et ma prose, mais en somme je n'avais pas écrit trois lignes, tandis qu'Antonia avait rempli vingt pages de son écriture, ferme et serrée. Elle mangea de grand appétit, et je la regardai sans parler.
Quand je voulus l'embrasser au dessert, elle me dit qu'elle allait fumer une heure à la fenêtre, puis qu'elle se remettrait au travail.
—Il vaudrait beaucoup mieux, répliquai-je, aller nous promener en gondole ou respirer l'air sur la Piazzetta.
—Va, si tu veux, me dit-elle, mais pour moi, je me suis promise sur l'honneur de ne prendre aucune distraction avant d'avoir envoyé un manuscrit à mon libraire.
Ce langage de femme à homme m'humiliait un peu, il me semblait qu'elle usurpait ma place.
Je m'accoudai près d'elle à la fenêtre d'où l'on embrassait une partie du Grand Canal et la rive des Esclavons, et tout en fumant les cigarettes qu'elle me tendait sans rien dire je passais mes doigts dans ses cheveux fins; elle restait impassible regardant défiler les noires gondoles.
—Il serait pourtant bien bon, lui dis-je, d'être couché dans une de ces gondoles et de gagner la grande lagune. Nous reviendrons vite si tu veux, mais, je t'en supplie, sortons quelques instants.
—Ne me trouble pas, répondit-elle, la fumée du tabac et le mouvement de ces barques qui passent reposent ma pensée et tantôt, comme un bon cheval qui a mangé l'avoine, elle galopera sur le papier.
Ceci dit, ses grands yeux, se perdirent dans l'espace et elle parut oublier que j'étais là.
N'en pouvant tirer ni une parole ni un regard, je pris mon chapeau et je sortis. Je me dirigeai machinalement au théâtre de la Fénice, j'entrai et me tins debout près d'une colonne; le consul qui nous avait fait visite le matin, m'ayant aperçu, vint me chercher et m'emmena dans sa loge; j'y trouvai deux jeunes Vénitiens, l'un fort riche, l'autre très-beau, qui avaient pour maîtresses, le premier la danseuse en vogue, le second laprima donnaapplaudie. Ils me proposèrent de m'introduire dans les coulisses, et de faire visite à ces dames; je les suivis, le consul nous accompagna, disant qu'il veillerait sur moi, dont il répondait auprès d'Antonia.
Je le priai tout bas de se taire et de ne pas jeter ainsi le nom de celle que j'aimais: rien qu'en l'entendant, ce nom si cher, j'avais senti comme un remords et je fus prêt à quitter ces messieurs. Une fausse honte m'en empêcha, puis un peu de curiosité m'attirait. Nous trouvâmes le premier sujet du ballet et le premier sujet du chant, dans un élégant petit salon, qui servait de loge à la danseuse. Celle-ci se tenait ployée sur un divan de velours noir, dans une pose coquette et câline qu'elle avait dû étudier longtemps devant son miroir. Elle avait la jambe droite levée jusqu'à la hauteur de sa hanche gauche, sur laquelle son pied mignon reposait; elle était à peine voilée d'une tunique en gaze rose parsemée d'étoiles d'argent, et qui laissait à découvert ses bras, ses épaules et son sein un peu maigre; le cou me parut d'un modelé parfait, et la tête, très-petite, était jolie et provoquante. Elle portait au milieu du front un croissant formé par d'énormes diamants qui projetait une irradiation sur ses noirs cheveux; elle tendit la main au riche Vénitien, qui me présenta à elle, et je devins aussitôt l'objet de toutes ses agaceries. Laprima donnaétait plus grave: elle était vêtue d'une sorte de péplum blanc bordé de pourpre et fixé à ses épaules larges et puissantes par des agrafes de rubis. Sous ces plis de draperie grecque se dessinait la poitrine bombée dont on devinait la beauté. Le cou superbe montait droit comme un fût de colonne; le visage avait la régularité et l'expression pensive de celui de la Polymnie. Elle me tendit cordialement la main et me dit qu'elle aimait les poëtes. La danseuse, voulant renchérir sur son amabilité, m'engagea aussitôt à souper chez son amant à l'issue du spectacle. Elle m'appelacaro amico, et s'écria en riant qu'un refus équivaudrait pour elle à un affront.
Je résistai sous prétexte d'une migraine et je quittai en peu brusquement cette attrayante compagnie. La danseuse me cria:A revederla.Le consul me fit promettre de l'accompagner bientôt chez la cantatrice, qui voulait mettre en musique une de mes chansons.
Je sortis du théâtre tout ahuri et me demandant pourquoi j'étais seul, pourquoi Antonia n'était pas là à me sourire, à m'aimer et à m'ôter toute envie et toute possibilité même de regarder une autre femme? car où elle était je ne voyais qu'elle. Je me jetai triste dans une gondole et me fis conduire au large pendant deux heures. Quand je rentrai il était plus de minuit, Antonia veillait encore, le rayon de sa lampe passait à travers la fente de la porte qui séparait sa chambre de la mienne, et qu'elle avait fermée à clef. Je fis du bruit en heurtant plusieurs meubles, pensant qu'elle me parlerait. Elle ne dit mot. Exaspéré, je me décidai à l'appeler.
—Que me veux-tu? répondit-elle d'une voix douce.
—Pourquoi cette porte fermée? ouvre-moi!
—Non, non, fit-elle en riant, tu me dérangerais et je veux travailler encore trois heures.
Voyant l'inutilité de ma prière, je me mis au lit espérant dormir, mais je fus pris d'une agitation fébrile qui chassait le sommeil et ne me laissait que des rêves. Le petit filet de lumière qui perçait à travers la porte venait vers moi direct et aigu; tantôt il me semblait que c'était un sourire ironique qui me narguait, et tantôt une lame fine qui tailladait çà et là ma chair. Ce rayon malfaisant piquait mes yeux qu'il empêchait de se fermer et brûlait mon front comme un bandeau de feu.
Enfin, vers trois heures, la lampe d'Antonia s'éteignit et le rayon fascinateur disparut.
J'entendis Antonia se coucher.
—Ouvre donc cette porte, lui dis-je.
—Dors! répondit-elle; moi je vais dormir pour reprendre ma tâche demain.
Je ne lui parlai plus; je mordis de rage mes couvertures, et sentant que je ne pourrais vaincre l'insomnie, je me décidai à me lever pour essayer d'écrire, j'y réussis. Mon cerveau surexcité était en cet instant propre à la création, qui pour moi fut toujours une douleur, une sorte d'explosion d'amertume et d'amour. J'entendais le souffle régulier d'Antonia qui s'était vite endormie, je l'entendis ainsi jusqu'au grand jour, pendant que ma pensée enflammée se précipitait comme un ouragan sur le papier. Je finis par tomber de lassitude dans un lourd sommeil, la tête renversée sur mon fauteuil. Antonia m'y surprit en entrant dans ma chambre pour m'avertir que le déjeuner était servi; elle comprit que j'avais travaillé; elle en fut sans doute touchée, car je me trouvai enlacé dans ses bras, et elle me dit:
—Tu as donc passé la nuit à écrire? Oh! c'est plus que je ne puis faire moi-même!
Elle me força à me coucher et fit servir le déjeuner auprès de mon lit. Le repas fut assez gai. La voyant de bonne humeur, je lui demandai instamment de renoncer à ses idées de retraite absolue et de m'accompagner le jour même dans quelque promenade.
Elle me répondit qu'elle ne revenait jamais sur une résolution prise; que la distraire de son travail ce serait l'exposer à l'impossibilité de le finir, et que je savais bien l'impérieuse nécessité qui l'obligeait d'aller vite.
—Imite-moi, me dit-elle, et après nous aurons nos jours de vacance.
—Tu le sais bien, repartis-je, je ne puis travailler que par intervalles; que deviendrai-je dans cette solitude où tu me laisses souffrir?
—Es-tu malade? me dit-elle, en ce cas je ne te quitte pas, je vais me mettre à coudre à ton chevet.
—Je n'ai que faire d'une sœur de charité, répliquai-je irrité.
—Bien; puisque ce n'est qu'une inquiétude oisive je te dis adieu jusqu'au souper.
Et sans voir mes bras qui se tendaient vers elle, elle s'enferma de nouveau sous clef.
Le déjeuner m'avait ranimé, une heure de sieste acheva de me remettre; je me levai, et tout en faisant ma toilette avec soin, je fredonnais quelques vers de la barcarolle que je devais porter à laprima donna. J'ouvris ma fenêtre; le ciel était éclatant et le temps d'une douceur tiède. Nous étions à la fin de novembre, je pensai qu'à la même heure une atmosphère grise et froide enveloppait Paris, et qu'une brume plus noire encore pesait sur Londres. Je me dis que la jeunesse de là-bas avait bien raison d'avoir le spleen, mais que sous le ciel bleu de Venise, c'était une duperie. Secouant les vaines mélancolies, ainsi qu'on jette un vêtement qui accable, je sortis en faisant siffler ma canne. Comme je traversais le couloir, je vis la porte de la chambre d'Antonia entr'ouverte; elle me cria sans lever la tête et sans quitter la plume:
—Divertis-toi bien.
Je répondis:
—Tant que je pourrai!
Les mots prononcés par elle provoquèrent ma réponse à laquelle je n'attachai aucun sens de défi. J'étais ravivé, gai de la gaieté de ce beau jour, content d'avoir travaillé; je réfléchissais que ce serait folie de nous tourmenter l'un l'autre, qu'Antonia était une noble femme, et que son effort courageux de travail révélait toute sa fierté; il m'était impossible de l'imiter en tous points, mais je travaillerais aussi à mes heures, en rentrant et après avoir fait pénétrer en moi l'air du dehors et l'inspiration de ma fantaisie.
Avant de monter en gondole pour me rendre chez le consul, je voulus traverser la place Saint-Marc. J'y retrouvai devant le café où je m'étais assis la veille, la petite saltimbanque du Maroc qui jouait du tambour; comme le jour précédent, elle était vêtue de ses guenilles vertes et jaunes qui faisaient pitié à voir. Se souvenant sans doute que je lui avais donné quelques monnaies, aussitôt qu'elle m'aperçut elle arrêta sur moi ses yeux pensifs et tristes qui avaient l'expression de ceux d'Antonia dans ses moments de tendresse. Ces yeux dont j'aimais le regard me suivirent avec tant de fixité qu'ils finirent par exercer sur moi une espèce de fascination. Quoique la pauvre fille fût assez laide, son teint cuivré, ses dents blanches et son admirable regard profond et doux en faisaient un être qui n'avait rien de vulgaire.
Je la considérais en me préoccupant de sa destinée, et ce mystérieux attrait aurait pu me retenir jusqu'à la nuit, si une de mes connaissances de la veille n'avait traversé la place. C'était le beau Vénitien amant de laprima donna.
Il me demanda si je voulais monter dans sa gondole et le suivre chez sa maîtresse? Je lui répondis que mon dessein était justement d'y aller, mais qu'avant je comptais faire visite au consul français.
—Eh bien, répliqua-t-il, passons ensemble chez Sa Seigneurie, puis nous nous rendrons chez ladiva.
Je le suivis, et quand nous fûmes à demi-couchés sur les coussins de la gondole, je le complimentai sur la beauté de sa maîtresse.
—Stella est aussi bonne que belle, me répondit-il simplement, je l'ai aimée en l'entendant chanter et elle en me regardant. Elle m'a dit plus tard, dans son langage imagé, que cela devait être, puisque nous portions notre âme sur notre visage. Elle m'a préféré, quoique je sois presque sans fortune, à des princes qui lui offraient des millions. «Tout ce qui est enviable ne s'achète pas, me dit-elle souvent; l'amour, le génie, la beauté sont des dons divins que les plus riches ne peuvent acquérir.»
—On lit ces fières pensées sur le fier visage de Stella, répondis-je au Vénitien.
—Rien de ce qui tient à l'art ne lui est étranger, reprit-il, elle compose de la musique, fait des vers italiens et dessine de mémoire les lieux et les êtres qui l'ont frappée.
—Vous l'aimez bien?
—Si entièrement que je l'épouserai le jour où un vieil oncle me fera son héritier; en attendant je suis forcé de la laisser au théâtre.
—Il me semble, repris-je, que la première danseuse diffère complètement de votre belle amie?
—La danseuse Zéphira, répliqua-t-il, n'a ni cervelle ni cœur; mais elle est fort méchante et gouverne l'impresario, tout en menant par le bout du nez ce pauvre comte Luigi. Ma chère Stella la ménage pour s'éviter des tracasseries au théâtre.
En devisant de la sorte, nous arrivâmes au consulat français. Le consul était sorti; la gondole se remit en marche à travers le dédale des canaux et nous déposa bientôt devant le palais qu'habitait laprima donna.
Nous trouvâmes Stella au piano, repassant un rôle qu'elle devait jouer pour la première fois le lendemain; en apercevant son amant, même avant de me saluer, elle lui sauta au cou avec ce laisser-aller de cœur des Italiennes qui m'a toujours ému; puisse tournant vers moi, elle me tendit la main, en me disant:
—Oh! c'est très-bien, signor d'être venu me voir! Et mes couplets? ajouta-t-elle aussitôt, j'y compte, je me sens en verve de bonne musique.
—Ces couplets sont là, lui dis-je, en touchant mon front; et, demandant une plume et du papier, j'écrivis aussitôt une de mes chansons espagnoles.
Laprima donnaparlait fort bien français, et tout en parcourant mes vers, elle les fredonnait sur un motif encore indécis.
—J'y suis! dit-elle tout à coup.Amico caro, emmène le seigneur français dans la galerie fumer un cigare; buvez du café, et revenez dans une heure; le chant sera fait.
Nous lui obéîmes, et, comme nous nous éloignions, j'entendis sa voix puissante qui faisait éclater mes vers dans une mélodie qu'elle improvisait.
—Écoutons-la sans qu'elle nous voie, dis-je à son amant.
L'air qu'elle avait trouvé, et qu'elle modifiait sans cesse en le répétant, était vraiment inspiré: il agrandissait mes vers et prêtait aux mots un sens plus idéal. Chaque fois que j'entends de la belle musique, il me semble que la poésie est à côté froide et incolore comme la raison l'est à la passion.
À mesure que Stella chantait, son amant me disait tout bas:
—N'est-ce pas, qu'elle a de l'âme?
Je pensais à Antonia, et j'aurais voulu qu'elle partageât le plaisir que nous donnait cette belle voix.
Nous fûmes bientôt rejoints par la cantatrice. Elle avait trouvé son air, me dit-elle, et était toute disposée à me le faire entendre; mais, ajouta-t-elle, avec une grâce affectueuse:
—Si vous étiez bien aimable, signor, vous resteriez à souper avec nous; ce soir, je serai plus en voix, et notre chant vous paraîtra meilleur.
Son amant insista pour me retenir.
—C'est impossible, lui répondis-je, je suis attendu.
—Oh! je comprends,una amica, reprit l'aimable femme. Eh bien, allons la chercher: j'aime ceux qui aiment.
Son idée me parut heureuse; je pensai qu'Antonia serait émue à la vue de ce beau et jeune couple qui s'adorait, et qu'elle consentirait à venir passer la soirée avec nous. Nous montâmes en gondole. Arrivés devant la maison que nous habitions, je n'osai introduire mes nouveaux amis auprès d'Antonia avant de l'avoir prévenue. Je les priai de m'attendre.
Je trouvai Antonia à table.
—Je croyais que tu ne viendrais pas souper, me dit-elle.
—Je viens t'enlever, répliquai-je en riant et en l'embrassant pour rompre la glace; et je lui racontai rapidement de quoi il s'agissait.
Elle me répondit, avec un étonnement superbe, que je divaguais; qu'elle n'irait pas de la sorte courir les aventures. Amusez-vous, ajouta-t-elle; moi j'accomplis un devoir et je reste.
Elle me parut en ce moment sentencieuse et dure comme un pédagogue qui gourmande un enfant caressant.
—Reste donc, repartis-je, et je tournai les talons.
Je dus mentir à laprima dona, et lui dire que j'avais trouvé mon amie souffrante. Alors elle s'offrit pour la soigner et m'engagea à ne pas la quitter.
Je répliquai qu'Antonia reposait, et que quelques heures de solitude lui seraient bonnes.
—En ce cas, vous soupez avec nous? me dit Stella.
—Oui, j'aurai cet honneur, répondis-je, et je me rassis dans la gondole, qui reprit sa course. À l'angle d'un canal, elle se croisa avec celle de la danseuse Zéphira, qui, nous ayant aperçus, fit un bond vers nous, et s'écria:
—J'en étais sûre: voilà lesignor Francesequi fait la cour à Stella!
—Venez à mon secours, Zéphira, répliqua gaiement l'amant de la cantatrice, sans cela je suis perdu; et, la voyant prête à sauter dans notre gondole, il lui tendit galamment la main.
—Et où allez-vous comme cela? reprit la danseuse.
—Souper chez moi, répliqua Stella.
—J'en suis, dit Zéphira; Luigi m'ennuie, il est laid et jaloux; cela m'amusera de le laisser se morfondre à m'attendre. Je ne danse pas ce soir,signor Francese, et après le souper je pourrai vous promener au clair de lune; car il serait inhumain à vous et à moi de troubler le tête-à-tête de Stella et de son adoré.
La compagnie de la danseuse me gâtait un peu celle de mes nouveaux amis. Involontairement, j'étais triste de l'obstination d'Antonia. Dans cette disposition d'esprit, la coquetterie de cette fille évaporée m'irrita les nerfs comme un vin aigre. Je m'étendis au fond de la gondole, et, sous prétexte que j'avais certainement la migraine et qu'il fallait me soulager, Zéphira vint s'asseoir auprès de moi; elle agita vivement sur mon front et mes cheveux son éventail à paillettes. Sa beauté était piquante et ne manquait pas de grâce. Comment me fâcher et lui dire qu'elle me déplaisait? J'eus la pensée de m'en aller. Stella, me devinant, me dit en anglais, langue absolument inintelligible pour la danseuse:
—Je vous en prie, ménagez-la à cause de moi; car elle serait capable de me faire siffler demain soir.
—Que vous dit-elle là? fit la danseuse d'un air rogue.
—Que je suis amoureux de vous et que le comte Luigi me tuera.
Elle me sourit alors gracieusement, et continua à m'éventer tout en allongeant ses doigts dans mes cheveux. Je lui débitai quelques galanteries, et, une fois lancé dans cette fiction, je dus jouer mon rôle d'adorateur.
Le souper fut fort gai; Zéphira vida un grand flacon de vin d'Espagne et me força à lui tenir tête.
Quand nous passâmes au salon et que Stella se mit au piano pour me faire entendre notre barcarolle, Zéphira, un peu chancelante, s'affaissa sur une ottomane et s'y endormit presque aussitôt.
Nos bravos et nos battements de mains, à chaque couplet de laprima donna, ne troublèrent pas son lourd sommeil; si bien que je pus m'esquiver seul, malgré le serment qu'elle m'avait arraché, en choquant nos verres, de la reconduire chez elle à minuit.
L'air frais de la nuit dissipa instantanément les vapeurs brûlantes que le souper, le vin, les provocations de la danseuse et le chant passionné de Stella avaient fait courir dans mon cerveau; je me sentis tout à coup morne, désolé, et comme frappé d'abandon dans cette grande ville étrangère.
À la lueur vacillante des lanternes de ses gondoles, Venise noire et silencieuse flottait devant moi. On eût dit un immense cercueil éclairé par des cierges. Il me semblait que c'était mon cœur qu'on ensevelissait, et que jamais il ne renaîtrait plus à la vie et à l'amour. Je me pris à pleurer sur moi-même, comme on pleure sur un être qu'on aime et qui vient de mourir; pourquoi ce deuil avant-coureur? pourquoi ce présage?
J'eus honte de ma faiblesse, et faisant un effort énergique pour ressaisir le bonheur que je sentais m'échapper, je résolus de briser à l'heure même la glace du cœur d'Antonia, et de me jeter avec passion dans ses bras.
—Après tout, me dis-je, je porte en moi ma destinée; sachons aimer vaillamment! Je la convaincrai et l'enchaînerai à moi. Pourquoi cette terreur d'un malheur que je puis conjurer à force d'amour? Me quitter! m'oublier! le pourrait-elle? En qui donc retrouverait-elle jamais ce qu'elle perdrait en me perdant? Cet orgueil de l'amour prouve son excès même, et il renferme en soi la vérité; car bien peu d'êtres ici-bas brûlent de cette flamme qui consume la vie. Elle est aussi rare que celle du génie.
Je rentrai sans bruit et me glissai sans lumière jusqu'à la porte de la chambre d'Antonia, qui donnait sur le couloir, et près de laquelle reposait la tête de son lit. Cette porte était fermée; j'y collai mon oreille; j'entendis qu'elle dormait, et je n'osai l'éveiller. Je me rendis à la cuisine où la femme qui nous servait m'attendait en ronflant, la tête renversée sur une table; elle se souleva à ma voix.
—Madame est-elle malade? lui demandai-je.
—Non, monsieur, mais elle est bien fatiguée; madame a écrit tout le jour. À minuit, elle s'est mise au lit n'en pouvant plus; il serait charitable à monsieur de la laisser dormir.
Je ne répondis rien à cette femme, mais par le même sentiment qui fait qu'une mère craint de troubler le sommeil de son enfant, j'entrai sans bruit dans ma chambre, je me déshabillai, revêtis ma robe de moine, et me mis au travail. Tandis que j'écrivais, des larmes montaient de mon cœur à mes yeux, et roulaient par intervalle sur le papier; je pourrais vous montrer encore les pages où elles ont coulé. Je ne quittai la plume qu'au jour; je dormis d'un sommeil agité et fiévreux; vers midi, je fus éveillé par la voix d'Antonia qui se penchait près de mon lit: je me dressai vivement, je l'étreignis avec passion comme pour l'enlever à son indifférence et la ressaisir à jamais.
—Assez de souffrance! assez d'oubli! lui dis-je. Oh! froide et folle que tu es! tu ne songes donc pas que le seul bonheur c'est l'amour!—Je la couvris de baisers et la serrai si fort, qu'elle poussa de petits cris en prétendant que je lui faisais mal; puis elle se mit à rire sèchement sans repousser mes caresses, mais sans me les rendre. Elle me regardait avec ses grands yeux scrutateurs qui n'avaient rien de tendre.
—Qu'as-tu donc à te moquer de moi et à me considérer de la sorte, lui dis-je en me dégageant.
—J'ai que tu n'es qu'un enfant, et que tu ne comprendras jamais l'amour sérieux.
—De grâce, repartis-je irrité, pas de dissertation sur la façon d'aimer; tout ce que je sais, c'est que je t'aime. Que faut-il faire pour te le prouver?
—À quoi bon te le dire, tu ne le feras pas!
—Dis toujours.
—Il faut, reprit-elle, ne pas courir les cafés et les théâtres; il faut accepter une règle et une discipline,—rester ici quand je travaille,—travailler toi-même, et attendre, pour nous permettre l'amour et ses distractions, d'avoir accompli notre double tâche.
—Ce que tu dis là serait possible, répliquai-je, si le ciel nous avait créés toi et moi tout à fait semblables; mais nous différons de nature et d'aspirations; ce qui t'enflamme m'éteint, ce qui te fait planer me jette à terre. Le cheval qui galope a-t-il le droit d'en vouloir à l'oiseau qui vole, parce qu'il se meut par un mode différent? Pourquoi veux-tu me contraindre et m'humilier? Pourvu que j'agisse, c'est-à-dire que je produise à mes heures et selon mes facultés, que t'importe? Laissons-nous notre liberté; d'ailleurs si tu pouvais me mettre à ton pas, je ne serais qu'un écolier ou un esclave, et alors tu me dédaignerais et ne m'aimerais plus!
—J'aimerais un honnête homme qui ne croirait pas amoindrir son génie en faisant vite une œuvre utile qui contribuerait à remplir notre bourse.
—Sois tranquille, j'arriverai à ce résultat; mais je te l'ai déjà dit, je ne puis chaque jour, à heure fixe, faire un égal morceau de prose et de vers comme un tisserand fait sa toile.
—Non, répliqua-t-elle en ricanant, il faut au poëte gentilhomme, pour l'inspirer, les prodigalités et les distractions futiles.
Sur ces mots, elle me quitta comme un prédicateur sort de chaire après une sentence.
J'avoue que je l'aurais envoyée à tous les diables; elle commençait à me faire sentir le joug du logis. Le mauvais côté des associations intimes et coutumières de l'amour, c'est d'engendrer bientôt tous les soucis et toutes les chaînes du mariage. Il faut voir sa maîtresse chez elle, à ses heures, et n'apparaître soi-même à ses yeux aimés qu'en fête et en santé et lorsque son cœur et ses lèvres nous désirent. Ne voulant pas m'exposer à un nouveau sermon d'Antonia qui aurait amené une querelle plus vive, je la laissai déjeuner seule et j'allai me faire servir dans un restaurant de la place Saint-Marc, une friture et du chocolat. Je n'avais plus dans ma poche que deux louis; j'en changeai un pour payer mon déjeuner et acheter des cigares. Tandis que je fumais sous les arcades, j'aperçus la petite Africaine des jours précédents; elle n'accompagnait pas sur le tambour la danseuse à jupe pailletée; l'instrument silencieux était placé à côté d'elle, pendant qu'assise au soleil, à peine vêtue d'une pauvre robe d'indienne brune, elle raccommodait sa tunique jaune à clinquants d'or. C'était pitié de voir la loque qui la couvrait tristement, et l'oripeau qu'elle reprisait avec soin et qui devait faire sa parure. Je m'arrêtai à la regarder, et quoique je fusse posé obliquement et presque derrière elle sous un arceau, quelque chose parut l'avertir que j'étais là. Elle tourna la tête, arrêta ses yeux sur moi, et ne les en détacha plus. J'allais m'éloigner pour échapper à cette étrange créature, quand tout à coup il me sembla que son regard renfermait une prière: j'envoyai la main à ma poche, j'en tirai mon unique louis en lui disant en italien:
—Pour t'acheter une robe.
—Si, signor, e grazie, répliqua-t-elle, et elle joignit ses deux petites mains brunes les élevant vers moi en signe de bénédiction.
Je m'éloignai rapidement pour fuir sa reconnaissance, et j'entrai au palais ducal: j'y allais presque tous les jours admirer les tableaux et les plafonds des grands peintres de l'école vénitienne. À force de les considérer, j'en arrivai à rendre la vie aux personnages allégoriques, à ceux de l'histoire, et aux belles figures de femmes qui ont vécu, aimé, et semblent vivre et aimer encore, car l'art les a préservées de la mort. Les dieux de la fable, les héros et surtout ces femmes souriantes d'immortalité, ouvraient à mon imagination les champs sans limites de la fantaisie. Tantôt c'était une posture guerrière qui ranimait tout à coup devant moi la mêlée homérique d'une bataille antique; tantôt un détail de costume, un pli de vêtement, qui faisaient errer ma pensée des robes de brocard des patriciennes aux péplums des jeunes Grecques qui suivaient les Panathénées.
Ce jour-là je m'oubliai longtemps dans cette compagnie de tous les âges et de toutes les civilisations. Vers la nuit, je me souvins que j'avais promis de me rendre au théâtre, pour entendre Stella dans son nouveau rôle. Je songeai aussi que je devais souper sans rentrer au logis. Quant à Antonia je ne voulais pas y penser, mais je sentais son souvenir au fond de mon cœur, comme un poids naturel et douloureux. Je soupai rapidement dans le même restaurant où j'avais déjeuné le matin, et comme en sortant je retraversais la place Saint-Marc éclairée par des réverbères, je vis dans un point lumineux la fille au tambour, vêtue d'une tunique rouge à paillettes d'argent; dans ses noirs cheveux nattés riaient et sautillaient des grelots de corail. Elle était presque belle dans ce costume qui la rendait fière et hardie; au lieu d'accompagner la baladine de la veille c'était elle qui dansait avec agilité et élégance; elle avait saisi les castagnettes qui claquaient en cadence dans ses doigts. Tout à coup elle me vit, et laissant là sa danse et les spectateurs en suspens, elle s'approcha vers moi en secouant sa belle robe et en criant qu'elle me la devait.
Je lui répondis qu'elle dansait à ravir. Une pensée me vint subitement:
—Voudriez-vous être engagée au théâtre? lui dis-je.
—Jesu Maria!fit-elle, comme en extase à cette idée.
—Cela vous ferait donc bien plaisir?
—Oh! oui, serais-je la dernière des figurantes, répliqua-t-elle, j'aurais du moins mon pain assuré et de quoi me faire respecter.
La fin de sa phrase me fit rire.
—Vous croyez donc, lui dis-je, qu'on respecte beaucoup ces dames?
—C'est chez moi qu'on me respecterait, reprit-elle; le maître me traite mal et ne m'épouse pas plus que mes camarades, quoiqu'il me l'ait promis. Mais si je gagnais seulement deux ou trois sequins par mois au théâtre, il m'épouserait et je mettrais bien vite hors de chez lui toutes les autres. Elle me conta alors comment, ainsi que cinq ou six petites danseuses ou saltimbanques de laPiazzettaet de la place Saint-Marc, elle composait une sorte de harem à un robuste marchand algérien qui vendait des pastilles du sérail:
—Mais je suis sa première femme, me dit-elle avec orgueil, il m'a amenée de là-bas, tandis que les autres il les a ramassées sur le pavé de Venise.
—Et lui êtes-vous fidèle? repris-je en riant.
—Oui, quand la misère et la rage ne sont pas les plus fortes,ma, signor, le théâtre! le théâtre! et je deviendrai une brave femme tranquille qui aimera bien ses enfants.
J'ai toujours remarqué que la femme la plus tombée aspirait à sa réhabilitation.
Je la quittai en lui promettant de m'occuper d'elle. J'achetai avec mon dernier écu un gros bouquet et je me rendis à l'opéra. J'avais ma place dans la loge du consul; j'y étais à peine que, l'amant de laprima donnaentra et vint à moi tout ému.
—Ah! monsieur, me dit-il, la fureur de Zéphira ne connaît plus de bornes; elle prétend que Stella a mêlé un philtre au vin qu'elle lui a fait boire hier en soupant, que ce philtre l'a rendue sotte et brute et vous a éloigné d'elle; elle se vengera, dit-elle, et je redoute qu'à l'heure qu'il est, elle ne monte une cabale contre ma chère Stella. Je vous en prie, avant que la toile ne se lève, allez dans la loge de Zéphira essayer de l'apaiser. Offrez-lui même ce bouquet destiné, je le devine, à mon amie. Vous lui éviterez des coups de sifflets que toutes les fleurs de Venise ne pourraient étouffer.