—Ce qui veut dire qu'elle y songe, mon cher Albert! Pour qui donc a-t-elle chassé Tiberio? Pour qui donc ferme-t-elle sa porte depuis huit jours au pianiste allemand, si ce n'est pour vous? Pour vous dont elle veut obtenir paix et pardon.
—Je crois reconnaître là une de ses phrases, repartis-je, vous a-t-elle fait part de ses sentiments?
—Eh! parbleu, à moi comme à tous nos amis; elle vous aime et ne veut plus aimer que vous.
—Je ne vous croyais pas si candide, mon cher Sainte-Rive, repris-je en affectant de sourire; vous savez bien que, si elle a renvoyé Tiberio, c'est qu'à ce dîner chez Frémont elle s'est trouvée humiliée d'un pareil amant, et vous n'ignorez pas que si elle ferme sa porte au pianiste Hess c'est que celui-ci lui préfère une marquise blonde.
—Vous êtes méchant et subtil, répliqua Sainte-Rive, et je vous trouve bien dupe, puisqu'une femme de l'esprit et du charme d'Antonia revient à vous de la repousser, avec des transes de saint Antoine devant le démon, car vous êtes tenté, mon cher, et, sans votre orgueil, vous lui crieriez: Accours!
—Obligez-moi de ne plus me parler d'elle, dis-je un peu sèchement et prenant mes gants et mon chapeau, je lui fis comprendre que je voulais sortir.
Cette nuit-là je me livrai à toutes les ivresses forcenées; je parvins à tuer son souvenir. La nuit suivante je recommençai, et ainsi de suite durant plusieurs jours; si bien que je devins une chair inerte; je ne travaillais plus et bientôt je me sentis pris de la fièvre et m'imaginai que mon mal de Venise allait revenir.
Frémont, à qui j'avais promis les dernières pages d'un livre, n'entendant plus parler de moi, arriva un matin, et me surprit dans ce bel état d'abrutissement dont il devina la cause.
—Vous n'êtes pas pardonnable, me dit-il, vous tuez votre génie pour échapper à l'obsession d'un souvenir; croyez-moi, mieux vaut tuer votre passion en la profanant.
—Que voulez-vous dire?
—Qu'Antonia vous aime toujours, et que vous feriez mieux de la reprendre que de mener la vie que vous menez. Je vous parle brutalement et sans phrases, comme un ami.
—Vous me parlez comme l'indifférence, lui dis-je, car vous me conseillez la pire des douleurs: celle du mépris que j'aurais pour moi-même en renouant avec elle. Il ne peut plus exister entre nous qu'un amour malsain et troublé. Mieux vaut la haine, la haine active, vivace, inspiratrice. Raccommoder une belle passion brisée est aussi maladroit, aussi impossible que de remettre un bras à une statue antique.
Frémont n'insista pas, mais Sainte-Rive me sachant malade vint me revoir et me dit:
—Antonia est très-touchante en parlant de vous; elle s'accuse et se donne tous les torts; elle, si superbe, pleure souvent en nous disant qu'elle ne pourra vivre si vous ne lui pardonnez pas.
—Je n'aime point, répliquai-je, cette mise en scène de la douleur; si le cri de son âme est sincère, c'est en secret et vers moi seul qu'elle devrait le jeter.
—Mais elle vous redoute, elle a peur de vos dédains!
—Et moi j'ai peur d'elle! ne m'en parlez donc plus, m'écriais-je irrité.
Ma colère même prouvait que je n'étais pas guéri.
Je ne sais si Sainte-Rive rapporta mes paroles à Antonia, mais deux jours après, vers minuit, comme je reposais sur un grand fauteuil, le cordon de ma sonnette s'agita faiblement. Qui donc venait à cette heure? J'avais envoyé mon domestique se coucher, je me précipitai pour ouvrir, frappé par l'idée soudaine qu'un événement grave allait m'arriver: peut-être ma mère était-elle malade? Peut-être accourait-on m'annoncer qu'Antonia s'était tuée? J'en étais à cette dernière pensée lorsque, en ouvrant la porte, je vis devant moi Antonia enveloppée d'une mante noire. Je reculai en chancelant, et je laissai tomber la bougie que je tenais à la main. Elle se jeta sur mon cœur dans les ténèbres et m'enlaça d'une étreinte si forte que toute résistance eût été inutile; d'ailleurs je ne songeais pas à résister; je sentais ses larmes mouiller mon visage, sa chevelure embaumée me pénétrait de son parfum suave et connu; elle joignait ses mains autour de mon cou et me demandait pardon. Je la retrouvai à ma merci, elle qui, si souvent, m'avait repoussé par ses froids dédains; elle était humble et passionnée aujourd'hui comme une femme d'Orient qui apaise par des caresses son maître irrité. Son souffle courait sur moi tel qu'une flamme électrique et elle me disait:
—Souviens-toi! nous avons été heureux, nous pouvons l'être encore!
Comment me dégager d'elle? comment repousser le bonheur que j'avais si souvent regretté? Il est vrai que ce bonheur était désormais perverti, navrant, dépouillé de tout prestige; mais la partie grossière des sens s'en contentait; jamais, au temps radieux de mon culte pour elle, je n'avais ressenti de tressaillements plus vifs et plus énergiques; je lui rendis ses baisers furieux, mais sans mentir à son âme:
—Ne me demande pas pardon pour tes impuretés, lui dis-je, car je suis encore plus impur que toi! je te donne les restes de la débauche; tu retrouves un cœur flétri que la douleur a corrompu; blessé par toi, il te fera souffrir de sa blessure; désormais notre amour, amer comme la haine, ne sera plus qu'un défi des sens à la conscience; tu deviens courtisane en te jetant dans mes bras, et je ne suis plus qu'un débauché sans cœur en te rendant tes embrassements!
—Qu'importe, me dit-elle en délire, et elle souscrivit à cette ivresse souillée. Tous les souvenirs sacrés de notre amour si beau se confondirent alors aux âcres sensations d'une passion dégradée.
Ô mystère impénétrable de l'union des êtres! malgré les paroles cruelles que je venais de prononcer, je sentis se fondre dans ses bras tout ce qu'il y avait de ressentiment dans mon cœur. Je redevins tendre et affectueux, et mes yeux mouillés de larmes la regardaient avec reconnaissance.
Elle me devina:
—Vois-tu que j'ai bien fait de venir, me dit-elle.
—Oh! oui, murmurai-je en cachant ma tête dans son sein, je t'aime toujours.
Le lendemain, j'avais repris chez elle ma place d'autrefois. Les premiers jours furent presque du bonheur: retranchés du monde, j'oubliais tout ce qui n'était pas elle, et en elle je ne voyais et ne retrouvais que ce qui m'avait rendu heureux. Sa nature douce et calme refaisait la paix dans mon cœur, son intelligence en toutes choses me charmait; quelle autre femme aurait pu me parler comme elle, avec la certitude du génie et l'enthousiasme de l'amour, des créations de mon esprit? Je lui lisais ce que j'avais fait de nouveau, et dans ses éloges et ses critiques je trouvais une supériorité qui enorgueillissait mon amour. Qui donc m'aurait compris aussi bien qu'elle? Qui donc eût senti à ce point le poëte dans l'amant? Malgré quelques dissidences, n'était-elle pas, après tout, la seule femme avec qui je pusse vivre de la double vie du corps et de l'âme?
Mais les orages devaient renaître, apportés par tous les souffles du dehors, qui ne pouvaient manquer d'arriver jusqu'à nous.
Notre réconciliation fit grand bruit; ma famille s'en désespéra, prévoyant pour moi de nouveaux chagrins; mes amis en plaisantèrent, et le monde me traita de lâche et de fou.
Je bravai les conseils et l'opinion, comme cela arrive presque toujours en pareille situation.
Ma passion avait été la plus forte; je devais donc la glorifier ou du moins faire croire à tous que je n'en rougissais pas. Je reparus avec Antonia dans les promenades et aux théâtres; elle s'y montrait souvent en habit d'homme, ce qui attirait sur nous tous les regards; elle affectait le plus grand dédain pour ce qu'elle appelait les préjugés, et m'entraînait à l'imiter. Nous menions une vie débraillée d'artistes qu'on a appelée plus tard la vie de bohème. En sortant du spectacle, parfois quelques personnes venaient chez nous souper et fumer, plutôt ses amis que les miens; non que les miens fussent des sages, mais ils avaient, même dans l'intimité, une raideur aristocratique fort ennuyeuse selon Antonia. Il est vrai que devant elle ils se souvenaient de son talent, qui leur imposait et contenait le laisser-aller de leur esprit; ils avaient gardé en ceci la tradition des manières courtoises qui, sous l'ancien régime, aurait toujours empêché qu'on traitât Mmede Sévigné, eût-elle eu des amants, comme on traitait une danseuse. Les amis d'Antonia se gênaient moins, ils la tutoyaient, elle leur en avait donné l'exemple, et moi, rattaché à elle par le côté grossier de la passion, je les laissais faire, peu soucieux de sa dignité. Je me sentis d'abord dans une atmosphère malsaine, mais je finis par me faire à cet air corrompu. Ironique, méprisant, je la traitais comme une maîtresse vulgaire; l'idole était volontairement descendue de son piédestal, et je me raillais moi-même si j'étais tenté de l'y replacer. J'avais avec elle des manières tantôt dures, tantôt moqueuses, où se trahissait le bouleversement de mon âme. Lorsqu'elle me les reprochait avec douceur et simplicité, j'étais attendri, mais sitôt qu'elle le prenait sur le ton de la prédication et de l'emphase, j'éclatais en plaisanteries injurieuses; elle eût pu me rappeler par une larme ou par une parole émue à ce qui restait encore de grand dans mon âme, et alors je serais tombé à ses pieds. Mais elle employait dans ces sortes de luttes un langage tellement en contradiction avec tous les actes de sa vie que j'en étais révolté.
Un soir je rentrai vers minuit, après l'avoir laissée, m'attendre toute la journée. J'étais allé à travers la campagne déposer le fardeau que je traînais sans trêve; je m'étais baigné dans la Seine, près de Bougival, puis roulé sur l'herbe, puis endormi sous les arbres par une chaude soirée d'août. Quand j'arrivai, elle éclata en reproches, me dit qu'elle voyait bien qu'elle ne pourrait jamais m'arracher à la dissipation et à la débauche, et que son sacrifice avait été en pure perte.
—Quel sacrifice? m'écriai-je; est-ce par hasard le renvoi de Tiberio?
—Celui-là et tant d'autres, poursuivit-elle avec une sorte d'audace naïve qui m'exaspéra. Je vous ai été dévouée jusqu'aux dernières limites de l'abnégation, jusqu'à l'immolation de tous mes fiers instincts, jusqu'à l'avilissement de ma chaste nature.
J'éclatai de rire.
Elle continua:
—Votre incrédulité impie ne saurait m'atteindre; Dieu le sait! c'est pour vous sauver de l'abîme que j'ai surmonté mon dégoût des choses des sens. Je ne me suis rejetée dans vos bras que pour vous arracher à des bras souillés; et maintenant vous me raillez de ma chute, et vous me traitez comme ces femmes dont j'ai voulu vous séparer: vous oubliez que j'ai été pour vous une sœur, une mère...
—Assez! lui dis-je à ces mots qui éveillaient l'écho d'un langage semblable qu'elle m'avait tenu autrefois au moment même où elle me quittait pour Tiberio,—assez d'hypocrisie! repartis-je avec une colère croissante; il ne faut pas être une Mmede Warens puritaine, il ne faut pas mettre Jean-Jacques adolescent dans son lit et protester après que c'était pour son plus grand bien et par pure abnégation! Convenez donc que vous y trouviez aussi quelque plaisir!
Je n'aime pas les exclamations mystiques de Mmede Krudner, quand elle s'écrie dans le ravissement de ses spasmes d'amour: «Mon Dieu, pardonnez-moi d'être heureuse à ce point!» Dieu et le remords n'ont que faire en ceci. Je trouve plus vrai le cri d'amour des belles Romaines, qui en pareils moments disaient en grec: ZΩH KAI ΨΥXH.
Convenez donc, ma chère, que si vous n'aviez que du dégoût pour les choses des sens, vous n'étiez pas forcée d'y goûter. Lorsqu'on a donné au monde ce que le monde appelle le scandale de l'amour, il faut au moins avoir la franchise de sa passion. Sur ce point, les femmes du dix-huitième siècle valaient mieux que vous: elles n'alambiquaient pas l'amour dans la métaphysique.
Pendant que je parlais, le visage toujours si calme d'Antonia exprimait une fureur douloureuse qui se trahissait par la rougeur de ses joues et l'éclair de ses regards. Mais tout à coup ses traits se détendirent; elle pâlit, et sa tête se renversa en arrière et demeura immobile.
Quand j'eus fini, elle me dit d'une voix tranquille:
—Vous êtes la punition de mon orgueil; cela devait être.
Je vis deux longues larmes couler de ses yeux, et je me fis horreur. Ce que je lui avais dit, tout autre aurait pu le lui dire, mais moi je devais me taire.
Après ces scènes cruelles, j'essayais pourtant de l'aimer encore, d'être heureux et de la lier à moi. J'évoquais le passé, j'en faisais remonter de chères images; j'en formais autour d'elle comme une ronde fantastique où je m'emprisonnais. Mais à côté des souvenirs riants s'en dressaient d'autres insultants, tyranniques, et qui me murmuraient de ces mots irréparables que la mort ne doit pas effacer: toujours je voyais à ses côtés, comme son ombre, le fantôme railleur de l'Infidélité.
Nous ne travaillions plus durant ces jours orageux. Mais sous le règne si paisible et si court du doux Tiberio, elle avait écrit un roman qui venait de paraître et qui excita bientôt la plus vive polémique dans les journaux: les uns proclamaient ce livre une œuvre philosophique où se résumaient les souffrances et les aspirations de l'époque; d'autres n'y voyaient qu'une élucubration ambitieuse et vide, où toute vraisemblance et toute morale étaient violées dans un style tour à tour charmant et emphatique. Un journaliste avait trouvé piquant de reconnaître l'auteur sous l'héroïne, et se permit de diriger contre Antonia des attaques tellement violentes que je me sentis offensé. Je pouvais bien, dans la poignante colère de mon amour, me permettre parfois de la pénétrer et de la juger; mais j'interdisais aux autres toute insulte contre une femme qui m'appartenait et qui se montrait en public à mon bras.
Je venais de lire l'article injurieux, et je me disposais à sortir pour aller en demander raison à l'auteur, lorsque je vis entrer dans ma chambre Albert Nattier.
—Je te croyais encore en Angleterre? lui dis-je en l'embrassant, tout joyeux de la surprise qu'il me causait.
—J'arrive comme leDeus ex machina.
—Tu dis plus vrai que tu ne penses, répliquai-je; tu arrives à point pour un dénoûement; car demain je me bats en duel et tu seras mon témoin.
—Nous verrons, nous verrons, répliqua-t-il en riant; mais viens d'abord déjeuner avec moi au café Anglais.
—J'y consens, quoique je sois attendu: je vais écrire pourlaprévenir.
—De qui parles-tu donc? fît-il en jouant l'étonnement.
—Mais tu le sais bien, poursuivis-je, nous nous sommes réconciliés.
—On me l'avait dit, reprit-il; pourtant je n'y croyais pas: et c'est pour elle que tu te bats?
Je fis un signe qui disait oui, tout en écrivant quelques lignes à Antonia. Albert Nattier me considérait; son visage avait une expression sérieuse que je ne lui avais jamais vue. Nous descendîmes l'escalier sans rien dire et nous montâmes dans sa voiture, qui nous conduisit au café Anglais. Durant le trajet, il affecta de ne me parler que des plaisirs de Londres; il me raconta quelques aventures dont il avait été le héros. La conversation continua sur ce sujet jusqu'à la fin du déjeuner. Mais sitôt que le garçon fut sorti et que nous eûmes allumé nos cigares, il me dit en se plaçant debout en face de moi:
—Ainsi donc, Albert, ce duel est bien arrêté: tu vas te battre pour cette femme?
—Ma décision est irrévocable, répondis-je; mon père même, si j'avais le bonheur de l'avoir encore, ne m'y ferait pas renoncer.
—Eh bien, en ce cas, j'aurai plus de pouvoir que ton père, répliqua-t-il; car je te jure bien que ce duel n'aura pas lieu.
—Tu deviens fou, lui dis-je avec impatience.
—Non, reprit-il; mais je vais commettre une mauvaise action, si tu ne me donnes pas à l'instant ta parole que tu ne te battras point.
—Ce que tu me demandes là est impossible.
—Eh bien, en ce cas, je parlerai, poursuivit-il en devenant très-pâle.
Je fus pris d'un frisson et j'eus comme la révélation subite de quelque chose de terrible; il semblait hésiter.
—Mais, parle donc, lui dis-je en lui secouant le bras.
—Tu sais, reprit-il, que Tiberio a été l'amant d'Antonia.
—Oui, puisqu'elle me l'a dit elle-même et que je te l'ai raconté; en quoi cela peut-il me permettre de manquer à l'honneur, et j'ajouterai de manquer à Antonia qui n'a que moi pour la défendre? Après tout, elle vaut mieux que les autres femmes, car elle a été franche et grande dans son aveu et dévouée pour moi à l'égal d'une mère durant ma longue maladie à Venise.
—Oh! oui, répliqua-t-il avec un accent étrange, cette maladie sera la page saillante de sa vie!
—Mais, que veux-tu dire, murmurai-je d'une voix étranglée, parle vite, finissons-en!
—Je dis que pendant que tu te mourais, elle se donnait en riant à Tiberio.
—Tu mens! m'écriais-je, en faisant un geste de réprobation.
Il resta muet devant ma douleur; il eut peur, m'a-t-il dit plus tard, de la décomposition rapide de mon visage.
À mon tour je l'interrogeai:
—Qu'en sais-tu? qui te l'a dit? Je ne te croirai que sur des preuves!
Il continua:
—Le pauvre Tiberio, confus de la reconnaissance que je lui exprimais pour les soins qu'il t'avait donnés, m'a tout avoué pendant notre promenade à travers Venise!
—Oh! voilà donc pourquoi, balbutiai-je, tu étais si bouleversé en rentrant ce jour-là!... Je me souviens! Je me souviens!
Je n'en pus dire davantage, je laissai tomber mon visage dans mes mains, comme pour me dérober à la honte qui m'envahissait.
—C'est-elle, poursuivit-il implacablement, qui a entraîné Tiberio, car lui croyait à la fidélité qu'on doit aux mourants, et je l'ai vu saisi d'une terreur superstitieuse en songeant à ce sinistre hymen, accompli presque en face d'un lit mortuaire; il l'aimait...
—Tais-toi! tais-toi! lui dis-je, je ne veux plus t'entendre; conduis-moi où tu voudras. Et je saisis son bras comme un appui.
Albert Nattier me garda quelques jours dans sa maison, il ne chercha ni à me distraire, ni à me conseiller, ni à me guider; il me laissa cette absolue liberté de pensée et d'action qui est le meilleur régime pour rendre à l'âme quelque ressort. Car, de deux choses l'une, ou le coup qui nous a frappé nous tuera, et alors rien n'y peut, ou, si nous devons vivre, la solitude et la réflexion nous y déterminent plus efficacement que des consolations incomplètes et banales.
Il évita aussi de me parler d'Antonia d'une façon méprisante, et moi, bien résolu à me séparer d'elle à jamais, je cessai de l'accuser et en apparence d'en être occupé. À peine si nous faisions quelques allusions à elle quand, devant lui, on me remettait ses lettres.
Dès le premier jour de ma disparition inattendue, Antonia m'avait écrit trois fois pour m'exprimer son anxiété, sa surprise, son chagrin; elle recommença les jours suivants, et je dois dire que ses premières lettres ne trahissaient qu'une affection inquiète; mais comme je gardais un silence obstiné, elle finit par éclater en reproches et m'accuser en termes offensants de ne me séparer d'elle que parce que j'avais peur de la défendre contre ceux qui l'insultaient. Je dus pâlir en recevant cette lettre, car Albert Nattier, qui était présent, me dit involontairement:
—Qu'as-tu donc?
—Tiens, lis, répliquai-je en lui tendant la lettre, et réponds-lui pour moi.
—Tu m'y autorises?
—Je t'en prie. J'ai eu cette dernière faiblesse; j'ai voulu l'entendre encore une fois dans ses lettres, maintenant je sens que tout est bien fini; il faut qu'elle le sache par toi; tu seras entre nous comme un de ces murs rugueux et froids qui séparent les prisonniers dans les geôles.
Tandis que je parlais, il écrivit d'une main rapide le billet suivant:
«J'ai empêché Albert de se battre pour vous, parce qu'un jour où il se mourait, à Venise, vous vous êtes donnée à Tiberio; je l'ai su par Tiberio lui-même!
»Albert ne veut plus vous voir et ne répondra jamais à vos lettres.»
—C'est bien, lui dis-je, son orgueil ne me pardonnera pas et voilà ma solitude assurée.
—Que vas-tu faire pour te distraire? me dit mon ami.
—J'essayerai d'abord des voyages et plus tard du travail.
—Ce sera mieux, reprit-il, que les plaisirs stupides où j'ai voulu te plonger; je commence moi-même à m'en dégoûter, et j'ai envie d'entrer dans la politique pour m'étourdir.
—Dis pour t'engourdir, répliquai-je en riant.
L'idée de voir Albert Nattier député ou conseiller d'État me causa une subite hilarité; je lui dis à ce propos les plus folles bouffonneries, et nous nous séparâmes vers le soir assez gaiement.
Comme je rentrais chez moi, j'aperçus en face de la maison que j'habitais, un fiacre aux stores baissés qui stationnait sur le quai; je pensai: «Voilà quelque femme du monde qui attend son amant.» Dans toute autre disposition d'esprit, j'aurais à coup sûr ouvert ma fenêtre et observé le fiacre mystérieux. Mais à peine entré dans mon logis désert, le spectre de la solitude me saisit à la gorge; je m'approchai de la table de travail où étaient les feuilles éparses d'un livre interrompu depuis bien des jours; il y avait encore là, près de mon écritoire, dans un vase chinois, un bouquet de fleurs desséchées que m'avait donné Antonia, et en m'asseyant je poussai du pied un coussin en tapisserie fait par elle; son portrait, placé dans un angle de ma chambre, me regardait de ses grands yeux interrogateurs, et il semblait me dire: Tu as beau faire, je serai toujours où tu seras!—J'éprouvai ce qu'on ressent à l'heure où le corps d'un mort chéri vient d'être enlevé pour le cimetière; on contemple avec angoisses les vestiges qui restent de lui; on frissonne en y touchant, comme si l'on touchait au cadavre même; on ferme les yeux pour ne plus rien voir, mais les yeux se remplissent de larmes, et à travers ces larmes on revoit encore l'être qui n'est plus.
J'étais en proie à ces pensées funèbres, lorsque mon domestique, qui était allé chercher de la lumière me dit en rentrant dans ma chambre qu'une dame demandait à me parler. Je souris, car je ne sais par quel revirement de mon esprit je m'imaginai tout à coup que ce pourrait bien être la jolie comtesse de Nerval! Elle m'avait recherché et fait les doux yeux dans plusieurs bals; à coup sûr c'était elle qui venait d'épier mon retour dans le fiacre immobile.
Je me levais pour aller à sa rencontre, lorsque je vis paraître Antonia: elle se prosterna à mes pieds dans l'attitude de la Madeleine; elle représentait d'autant mieux cette sainte devenue classique, que ses deux mains tendues tenaient une tête de mort.
—Parbleu! lui dis-je avec humeur, quelle étrange figure faites-vous là et que prétendez-vous avec cette scène théâtrale?
Son visage était livide, et ses yeux paraissaient creux et profonds comme les orbites vides du crâne qu'elle me présentait. Elle ne me parlait pas, mais elle se rapprochait de moi en marchant sur ses genoux, et bientôt elle me toucha avec sa sinistre offrande. J'eus un mouvement d'horreur qui fit rouler à mes pieds la tête de mort. Aussitôt j'en vis jaillir une épaisse chevelure noire, comme si ce débris de la tombe avait gardé cette parure de la vie. Je regardai Antonia, et je m'aperçus que son front pâle était dépouillé de ses beaux cheveux.
—Quel acte de démence! m'écriai-je.
—Je ne suis qu'une indigne pécheresse qui n'espère plus ton amour, me dit-elle, et j'ai voulu te sacrifier ce qui te plaisait le plus en moi lorsque tu m'aimais.
—Allez-vous, continuai-je brutalement, mettre en action les héroïnes de vos livres? vous vêtir de blanc comme une abbesse et vous enfermer dans quelque cloître d'Italie[8]?
—Oh! murmura-t-elle, tu es-bien dur de railler ainsi mon repentir.
—Je n'aime pas, poursuivis-je, ces comédies religieuses, et je crois que le remords n'a que faire de ces parades. Demain, quand vous voudrez plaire encore, vous regretterez d'un regret vraiment sincère ces cheveux qui vous allaient fort bien.
Et la relevant d'une main résolue, je la conduisis à la porte. Je la sentais frémir sous cette pression convulsive.
—C'est votre dernier mot? me dit-elle prête à sortir.
—Oui, le dernier dans cette vie; car plutôt que de te revoir je me brûlerais la cervelle.
Ma porte se referma sur elle; je l'entendis descendre l'escalier, puis m'étant approché de ma fenêtre, je la vis monter dans le fiacre qui stationnait sur le quai.
—Elle n'en mourra pas, pensais-je; la douleur qui tue ne procède pas de la sorte.
Je repoussai du pied la tête de mort; mais ces cheveux lustrés et d'où des étincelles semblaient jaillir, ces beaux cheveux si longtemps caressés et qui gardaient encore un parfum émanant d'elle, je les réunis dans mes mains tremblantes, et j'y plongeai avec frénésie mon front brûlant. Ce fut là la suprême étreinte et le dernier embrassement qu'elle reçut de moi.
Hélas! en me séparant de sa vie je ne me séparai pas de son ombre; dans les jours qui suivirent il me fut impossible de dormir, et comme l'a si bien dit un de nos poëtes: «Il me semblait toujours que sa tête reposait à côté de la mienne sur mon oreiller; je ne pouvais plus l'aimer ni en aimer une autre, ni me passer d'aimer; l'amour était à jamais empoisonné dans mon cœur; mais j'étais trop jeune pour y renoncer, et j'y revenais toujours. Je me disais: Si la passion m'abandonne, je vais donc mourir? Si j'essayais de la solitude, elle me ramenait à la nature, et la nature me poussait à l'amour. Corromps-toi, corromps-toi, me criaient les voix de la foule, et tu ne souffriras plus! Bientôt la débauche devint ma compagne et jeta sur la plaie de mon cœur ses poisons corrosifs.»
Je ne créais plus que des chants de désespoir rapides et d'une inspiration soutenue par une tension douloureuse de mon âme; mais pour des œuvres de plus longue haleine, la patience et l'énergie indispensables au génie me manquaient. Ce qu'il y avait eu primitivement de rectitude et de force dans mon talent semblait s'être échappé avec le sang de ma blessure; l'énervement des nuits d'orgie acheva de m'appauvrir. Le monde m'a traité en enfant gâté; il a salué mes œuvres par une admiration presque unanime. Mais je sens bien, moi, que je n'ai pu donner la mesure de ce que j'étais; on a connu le côté vif, gracieux, railleur et passionné de mon talent, mais le côté vigoureux et calme, on n'en a eu que des pressentiments. Çà et là seulement, dans ce que j'ai écrit, on retrouve la griffe du lion qui, couché sur le flanc par une main mystérieuse, doit mourir sans révéler sa puissance.
Ce que devenait son cœur, à elle, je ne cherchais pas à le savoir; elle était consolée et paisible, me disait-on, et je sentais bien qu'on disait vrai. Les déchirements d'une rupture éternelle ne pouvaient dévaster sa vie comme ils firent de la mienne: elle en avait abandonné d'autres avant moi; maïs elle, elle avait été mon premier et mon seul grand amour.
À travers le temps qui fuyait, à travers les ténèbres qui enveloppaient presque une moitié de mes jours, elle restait à jamais au fond de mon âme; lorsqu'on la nommait devant moi, je tressaillais; si on l'attaquait, j'étais prêt à la défendre. Les éloges qu'on accordait à son génie faisaient parfois resplendir mon front d'orgueil. Elle semblait avoir renoncé aux conceptions fausses et outrées, et produisait chaque année des œuvres plus rares; j'en étais heureux, et suivais son progrès avec la sollicitude que sent un père pour l'intelligence de son fils. C'est ainsi que peu à peu mon ressentiment s'était endormi pour ne plus laisser en moi que la mansuétude du souvenir; je revoyais les jours heureux remonter sur les jours sombres et les éclairer de leurs rayons. Plein de clémence, je me disais: Est-ce sa faute si elle ne m'a pas mieux aimé? Dans notre civilisation raffinée, l'amour complet est impossible entre deux êtres également intelligents, mais d'une organisation différente et possédant chacun les facultés de se combattre. Il faudrait pour que ces deux êtres s'entendissent toujours et restassent unis d'un amour inaltérable, qu'une éducation semblable les eût formés enfants, que les mêmes croyances, les mêmes habitudes de l'âme, et jusqu'aux façons extérieures fussent en eux identiques. C'est là ce qu'a bien compris Bernardin de Saint-Pierre, lorsqu'il a voulu peindre l'idéal de l'amour. Il a choisi deux enfants, nés, croirait-on, d'un souffle pareil, animés par leurs mères d'un seul esprit, poussant, pour ainsi dire, sur une tige unique, et grandissant sous l'influence de la même atmosphère. Mais nous, rejetons tourmentés d'une société orageuse et corrompue, marâtre de ses enfants divisés, et plus cruelle dans ses phases de fureur que l'état sauvage, de quel droit nous étonner, après tant de discordes publiques et d'exécutions sanglantes, du divorce incessant des cœurs et de l'impossibilité des liens intimes? L'amour est frappé d'incompatibilité comme la politique. Les individus participent des masses; toutes les idées ont été déclassées, conspuées, jetées au vent. Comment se pourrait-il qu'elles pussent rentrer dans nos cerveaux dans l'ordre d'autrefois, et qu'elles en sortissent de nouveau avec la signification ancienne? Le bouleversement s'est fait dans les mœurs autant que dans les lois, le souffle de la révolution a atteint jusqu'à l'amour.
Avais-je bien le droit d'en vouloir à Antonia de ses préjugés ou de ses instincts de race et de l'empreinte indélébile d'une éducation monastique? N'avais-je pas aussi mes penchants irréfrénables, qui entraînèrent en rugissant, comme une trombe qui passe, ce qu'il y avait de meilleur en moi?
Un jour, Albert Nattier survint comme j'étais absorbé par ces réflexions que me suggérait sans cesse le souvenir ineffaçable d'Antonia, et qui la justifiait, selon moi. Je fis part de ces idées à mon sceptique ami:
—Fort bien, répliqua-t-il d'une voix mordante; vous autres poëtes rêveurs, vous vous livrez à de si subtiles et de si ondoyantes définitions sur les choses les mieux caractérisées, que vous finissez par en perdre le sens net et précis: mais ton cœur blessé est, j'en suis certain, meilleur logicien que ton esprit, et comme ce cœur saigne encore, je doute qu'il accorde à Antonia l'absolution de sa trahison à Venise, et surtout de son indigne et romanesque tromperie, si hypocritement déroulée dans les lettres qui suivirent. Parmi les raffinements de ton indulgente argumentation, as-tu trouvé, mon cher, l'explication de ce mensonge inutile?
—Elle est bien simple, répondis-je: Antonia en se donnant à Tiberio avait cédé à la nature, et elle ne me cacha la vérité à Venise que pour épargner ma douleur. Je devine aujourd'hui sa bonté craintive où je n'ai vu autrefois que sa duplicité orgueilleuse. C'est moi qu'elle a eu peur de blesser; ce n'est pas elle qu'elle a redouté d'humilier!
Albert Nattier repartit:
—Tu pourrais avoir raison si tout dans la vie et dans les écrits d'Antonia ne donnait pas un démenti formel à cette interprétation. Réfléchis et juge: elle enveloppe toujours d'un superbe orgueil les faiblesses de ses héroïnes. L'amour naïf lui semble une souillure ou une infériorité. Croyant ainsi se grandir, elle se drape dans la chasteté, et dérobe sous les plis d'un vêtement biblique ses péchés mignons. Elle a eu pour Tiberio une fantaisie que Mmede l'Épinay se fût peut-être permise, mais dont à coup sûr elle eût fait l'aveu en riant, acceptant pour sa punition une épigramme ou une représaille de Grimm. Mais elle, Antonia, craignant d'être déchue, se hausse aussitôt sur les nuages. Du haut du ciel, où elle se perd, elle t'accuse après t'avoir frappé; elle s'efforce enfin de te prouver qu'elle t'est restée fidèle en te trompant, et te fait le récit d'une gaudriole italienne dans le langage éthéré d'Ossian. Ce que je te dis là tu l'as constaté dans ses lettres comme le public le constate dans ses romans; ses héroïnes prêchent toujours des sublimités irréalisables et en contradiction avec leur situation même.Ô santa semplicità!comme disent les Italiens, qu'êtes-vous donc devenue dans son âme? Si elle peint un jour les mœurs rustiques, sois sûr qu'elle fera parler philosophie à ses paysannes; et ce qui m'exaspère, c'est qu'elle se croit naturelle.
—Elle l'est en effet, repris-je, et voilà ce qui l'absout; car ce qu'elle a de faux dans le caractère et le talent, n'est pas le résultat d'un parti pris, mais de son admiration sincère pour le beau conventionnel, qui lui semble le vrai beau.
—Mais comment toi, répliqua-t-il, esprit si décidé et si clair, avant que les brouillards de cet amour n'eussent noyé ton cœur, ne lui as-tu pas montré la simple et véritable grandeur du génie?
—C'est qu'elle se croyait la plus forte, et qu'elle s'est toujours retranchée, quand nous discutions, dans son infaillibilité morale. Oh! si j'avais pu l'assouplir, non par orgueil, mais par tendresse, c'est à mon cœur que je l'aurais courbée, c'est à mon amour que je l'aurais soumise!
—N'est-ce pas assez parler d'elle? fit Albert Nattier avec un signe d'impatience; voilà plusieurs années que tu ne m'en avait rien dit et je te savais gré de cette fermeté de silence. Je te trouve aujourd'hui d'une loquacité sombre et vaporeuse: si je te laisse seul, tu feras quelque maussade élégie bien plaintive; viens plutôt avec moi dîner à la campagne, où j'attends quelques joyeux amis.
Je le suivis comme je suivais depuis longtemps toute distraction facile que le hasard m'envoyait.
Albert Nattier avait une pittoresque habitation dans les environs de Fontainebleau; elle touchait à la lisière de la forêt. Mais, j'avoue ma faiblesse, jusqu'à ce jour je n'avais pu me déterminer à retourner sous ces grands arbres et à revoir ces défilés sauvages et magnifiques si souvent parcourus avec elle. L'idée d'y pénétrer me remplissait de la même terreur qu'aurait ressenti un enfant contraint d'entrer seul dans un bois sombre rempli de brigands et de bêtes fauves; il me semblait que toutes mes passions et tous mes souvenirs allaient se déchaîner et me mordre au cœur dans ces lieux où j'avais été heureux. Ce jour-là, je ne sais pourquoi j'eus plus de courage.
Les hôtes qu'attendait Albert Nattier n'étaient pas encore venus quand nous arrivâmes; je lui proposai de monter à cheval et de nous aventurer dans la forêt.
—J'en serai charmé, répliqua-t-il un peu surpris de ma fermeté nouvelle.
Nous passâmes par un carrefour peu touffu; mais bientôt, soit instinct, soit volonté, je dirigeai notre excursion du côté le plus noir de la forêt qui m'attirait toujours avec elle. Quoique le jour fût superbe, la lumière pénétrait à peine à travers les rameaux des vieux arbres. C'étaient autour de nous une solitude et un silence absolus qui tempéraient la chaleur de l'atmosphère: où le mouvement et le bruit ne se produisent pas, on sent le repos descendre. Nos chevaux avançaient lentement, et bientôt nous fûmes forcés d'aller à pieds pour nous enfoncer dans les taillis enchevêtrés et dans les anfractuosités des grands rocs. Je marchais sans fatigue et sans tristesse; mais Albert Nattier, qui redoutait pour moi l'évocation d'un fantôme, jugea prudent d'en détourner mon esprit en me racontant les plus folles aventures de sa vie. Je l'écoutais en souriant, et de temps en temps je lui ripostais par un mot vif et gai qui lui donnait le change sur ce qui se passait dans mon cœur. À mesure que nous avancions et que je reconnaissais la source, la clairière et l'énorme roche tapissée de mousse noire, quelque chose de doux et de tendre s'emparait de moi; je n'éprouvais aucun des déchirements dont j'avais eu peur: c'était une résurrection bienfaisante et tranquille des belles scènes de l'amour et de la jeunesse. Cet apaisement qui se faisait pour ainsi dire à mon insu me pénétrait de sérénité et amenait le sourire sur mes lèvres. Cette sensation toute intérieure ne m'inspirait pas un mot qui la trahit; je continuai à répondre gaiement aux plaisanteries d'Albert Nattier.
Lorsque nous parvînmes au sommet du roc, à l'endroit même où j'avais soulevé Antonia et l'avais étreinte sur mon cœur pour l'emporter dans l'éternité, j'eus sur le visage un rayonnement plus vif; involontairement je tendis les bras à l'ombre du passé comme à un ami inespéré qui me revenait.
En retournant à la maison ce fut la même gaieté apparente et le même travail secret de mon cœur. Je croyais souffrir et j'avais été heureux.
Deux ans plus tard j'écrivis sur ce souvenir les stances dont on a tant parlé et que vous préférez, m'avez-vous dit souvent dans votre partiale amitié, auLacde Lamartine.
Ce que cette femme a fait de moi vous le savez maintenant, ce que je suis resté après tant de chagrins et d'essais infructueux de déplorables consolations, vous le voyez, chère marquise, l'être est dévasté mais le cœur vibre encore comme dans un monument en ruine un écho tressaille et répand la vie. Depuis que je vous ai rencontrée, chère Stéphanie, les pulsations de ma jeunesse se sont réveillées; je sens de nouveau le bien, le beau, l'amour! Laissez-moi renaître, laissez-moi vous aimer! et en parlant ainsi, Albert éperdu et épuisé par l'émotion de son long récit appuya sa tête sur mes genoux et couvrit mes mains de caresses convulsives. Je ne le repoussai pas; j'étais trop véritablement attendrie pour m'effaroucher; je ne sais quoi de chaste et de rayonnant planait sur le grand poëte. Je sentais en lui un frère à consoler, et mes larmes involontaires tombaient sur ses mains et répondaient à ses caresses.
—Oh! vous voyez bien que je vous aime, murmura-t-il, et que vous pourrez faire de moi un autre homme.
—Ce que vous aimez, Albert, lui dis-je, c'est l'amour! c'est votre souvenir! c'est elle! c'est Antonia! car lorsqu'on a aimé de la sorte on n'aime qu'une fois.
—Non, non, reprit-il d'une voix impérieuse, écoutez-moi bien. J'ai encore deux choses à vous dire, deux choses que j'oubliais et qui vous convaincront.
Je n'avais jamais revu Antonia depuis tant d'années, le hasard bienfaisant m'avait servi; jamais il ne la fit trouver sur mes pas. Je l'apercevais toujours à travers mes souvenirs, jeune, irrésistible dans son impassibilité terrible et dans la puissance formidable qu'elle avait exercée sur moi. Mais il y a de cela un an, un soir au foyer des acteurs du Théâtre-Français, j'avais la tête levée pour mieux voir un portrait de MlleClairon; j'entendis venir à moi et m'appeler par mon nom; j'abaissai mon regard, et je vis une femme d'une tournure et d'une mise vulgaires, à l'éclat des yeux seuls, je reconnus Antonia. Son teint s'était altéré, ses joues et tous ses traits avaient l'affaissement de la vieillesse; elle fumait une cigarette qui finissait en ce moment; elle en tenait une autre au bout de ses doigts; comme je fumais aussi elle me dit en riant:
—Albert donne-moi du feu.
Je m'inclinai sans répondre et lui tendis mon cigare; puis je sortis du foyer.
Mon cœur seul avait tressailli, d'étonnement peut-être; mes sens étaient restés froids, répulsifs mêmes; ce n'était pas Antonia que j'avais revue, pas même son ombre, c'était sa caricature! Si son désir ranimé l'avait poussée vers moi, mes bras ne se seraient pas ouverts; si elle m'avait crié: «Je t'aime toujours!» je lui aurais répondu avec certitude: «Je suis guéri!»
Oh! qu'il n'en aurait pas été ainsi si nous avions traversé la vie en nous aimant, vieilli ensemble, partagé nos labeurs, nos joies et nos peines; alors la vieillesse et la décrépitude se produisent insensiblement; les beaux souvenirs de l'heureuse jeunesse les dérobent et l'éclat des sentiments inaltérés les effacent! Mais quand on est devenu ennemis par l'amour, quand la séparation violente a produit l'antagonisme, l'œil de la matière est implacable, il procède froidement dans sa dissection comme le scalpel sur le cadavre.
Vous voyez donc bien que je ne l'aime plus; le charme et l'attrait sont détruits; j'en parle comme d'une chose morte; si je me suis complu dans les détails de ce récit, si j'ai tenté de vous faire pénétrer les mystères infinis d'une psychologie désespérée, c'est pour vous et non pour elle; pour vous dont je veux être aimé, pour vous à qui je viens de révéler comme à Dieu même toutes les contradictions de mon cœur: misères et grandeurs, tendresse et haine!
D'autres ont su par moi cette désolante histoire, mais ils n'en ont aperçu que le squelette; pour vous seule je l'ai ranimée; vous avez revu le drame en action, suivi ses événements, compris ses douleurs, compté ses sanglots; à vous seule enfin j'ai montré la vérité entière de ma vie; quelle plus grande preuve d'amour pouvais-je vous donner? Quelle communion plus intime pouvait unir nos deux âmes?
Voilà ce qu'il me restait à vous dire et maintenant je suis soulagé.
Après avoir prononcé ces derniers mots sa tête retomba comme accablée par la fatigue et je sentis ses lèvres muettes boire mes pleurs qui coulaient toujours sur ses mains croisées.
Je fus prise pour lui d'une immense pitié; oubliant mes craintes des autres jours qui m'auraient semblé puériles devant sa douleur, je voulus le garder jusqu'au soir. J'en fis mon hôte pour l'apaiser.
Ayant entendu rentrer mon fils avec Marguerite, je dis à Albert:
—Contenons nos larmes, elles effrayeraient cet enfant.
Il m'obéit, se détacha de mes genoux où ses mains s'appuyaient encore, et prenant mon fils dans ses bras, il se mit à le caresser. Nous restâmes ainsi jusqu'à minuit, comme en famille, et même lorsque l'enfant ne fut plus là, Albert ne prononça pas un mot qui eût pu me troubler et m'éveiller de mon songe fraternel. Mais avant de partir il me pressa vivement sur son cœur en me disant:
—À demain, chère Stéphanie; maintenant que nous nous aimons, la vie sera belle!
Ces derniers mots me rappelèrent à moi-même, à l'aveu complet que je lui devais aussi et durant mon sommeil agité par le choc de tant d'émotions, je crus entendre la voix de Léonce qui me criait: «Vas-tu donc l'aimer?»
[8]Dans presque tous les romans écrits à cette époque l'amour des héroïnes se dénouait dans un cloître.
[8]Dans presque tous les romans écrits à cette époque l'amour des héroïnes se dénouait dans un cloître.
Je ne m'endormis qu'au jour, et à l'heure habituelle du lever de mon fils, je fus éveillée de mon court et pénible sommeil par Marguerite qui entra dans ma chambre. Je secouai mon malaise et je me mis aussitôt à écrire à Léonce, ne voulant pas attendre le soir pour lui faire le récit de la confidence d'Albert. C'est ainsi que du vivant même du grand poëte, cédant à l'entraînement d'un amour aveugle, j'avais déposé le secret de cette douloureuse histoire dans un autre cœur. Mais ce cœur ne contient plus désormais que des cendres sèches, plus froides que la poussière des cercueils; je ne l'appellerai donc pas en témoignage de la vérité. Pour tous ceux qui ont vécu de la double vie du cœur et de l'esprit, cette vérité palpite assez dans l'ensemble et dans les détails de ce que je viens de dire.
Si ce récit était une fiction destinée à devenir un livre, peut-être serait-il dans les règles de ce qu'on appelle l'art de n'y rien ajouter; mais, selon moi, l'intérêt vivant l'emporte sur l'intérêt imaginaire, et l'attrait imprévu d'une action réelle sur l'effet combiné d'une composition habile; puis rien n'est petit de ce qui touche un être vraiment grand; rien n'est indifférent de ce que renferme une existence qui fut chère; je vous dirai donc les dernières émotions d'Albert, mêlées aux événements de ma propre vie.
J'avais écrit sans contrainte et sans embarras à Léonce, car certain comme il l'était d'avoir tout mon amour, ce que je lui disais de l'entraînement qu'Albert ressentait pour moi pouvait bien lui causer quelque trouble, jamais d'effroi ni de douleur.
J'attendais avec calme sa réponse, tandis que j'étais émue et partant préoccupée de ce que je pourrais dire à Albert. Comment l'arracher à son exaltation de la veille par l'aveu explicite de mon amour pour Léonce! Cet amour, il avait refusé d'y croire, comment insister sur sa réalité et faire pénétrer dans ce cœur blessé et aimant la cruauté de la conviction: le repousser comme amant, c'était le perdre comme ami, c'était renoncer à jamais à cette fraternité de cœur, à cette camaraderie de l'esprit qui m'étaient si douces; je savais bien qu'il ne voudrait pas de mon amitié. Du jour où l'amour nous frappe les autres sentiments disparaissent pour ainsi dire consumés; c'est l'étincelle qui détermine l'incendie; et pourtant je sentais qu'il serait lâche à moi d'hésiter. Me taire, c'était tromper Albert, c'était tromper Léonce; laisser l'espérance à l'un, c'était enlever à l'autre la sécurité.
J'étais en proie à cette inextricable anxiété lorsqu'un coup de sonnette retentit: ce ne pouvait être qu'Albert. Je me sentis défaillir; mais j'éprouvai un allégement subit en apercevant son domestique; il m'apprit que son maître était souffrant et ne pourrait venir chez moi ni dans la journée ni le soir.
—Il est donc sérieusement malade, lui dis-je, qu'il ne m'a pas écrit? S'il en est ainsi, je vais aller le voir!
Le domestique m'en dissuada en m'apprenant que durant ces crises nerveuses, qu'il ressentait une ou deux fois par mois, son maître désirait rester dans une solitude absolue;—il se tient immobile et sans parler, ajouta-t-il, il prend ce qu'il appelle: son bain de silence et de repos, et au bout de vingt-quatre heures il est guéri.
—Dites-lui toujours que s'il désire me voir, j'accourrai, répétai-je au domestique comme il s'éloignait.
À peine fus-je seule que je compris que mes paroles rapportées à Albert le feraient croire à mon amour.
Je passai le reste du jour dans une indicible agitation; je ne savais à quel dessein m'arrêter et quelle forme donner à mon aveu! Écrire à Albert ma passion pour Léonce, c'était lui adresser une sorte de congé en le frappant froidement; car la parole écrite a toujours quelque chose de dur et d'irrémissible, tandis que celle qui s'échappe de la voix, quelle qu'en soit la douloureuse signification, s'émeut de l'émotion même de celui qui l'écoute; je me décidai donc à attendre la visite d'Albert et à m'abandonner à l'imprévu.
Le lendemain, dans la matinée, je reçus la réponse de Léonce.
—Jamais roman, me disait-il, ne l'avait intéressé comme l'histoire des amours d'Antonia et d'Albert; cet homme avait mis dans sa passion une grandeur, une intensité et une durée qui en faisait une chose vraiment belle; mais il était douteux qu'après tant de douleurs et d'essais réitérés de consolations délétères, puisées dans la débauche, il pût aimer encore comme il avait aimé. Ce second amour qu'il m'offrait ne serait qu'une pâle et grimaçante contrefaçon du premier; je méritais mieux que ces restes d'un cœur flétri et d'un génie qui sommeillait; Albert était célèbre et lui était obscur, mais lui du moins me donnait son âme entière où aucune image n'obscurcissait la mienne. Je serais toujours pour lui la femme unique, l'inspiration de sa solitude, la chaîne aimée de sa jeunesse, la douce lumière qui planerait sur son déclin; semblable à cette première femme de Mahomet qui fit la destinée du prophète et qu'il aima jusqu'aux derniers jours, vieille et blanchie, la préférant aux jeunes et fraîches épouses qui n'eurent jamais son cœur.
Il était trop fier, poursuivait-il, pour rien ajouter, mais il attendait la décision de mon amour avec une impatience qui troublait son travail et sa solitude; il me suppliait en finissant de continuer à lui parler d'Albert sans restriction; c'était, me disait-il, pour son esprit une étude vivante dont rien n'égalait l'intérêt, et, en satisfaisant sa curiosité, je lui donnais une véritable preuve d'amour!
Je froissai convulsivement cette lettre où je ne trouvais pas un cri parti du cœur. Oh! mon Dieu, pensais-je, comment n'est-il pas venu? comment n'a-t-il pas eu cet élan de l'amour? comment peut-il me laisser seule dans l'état de détresse où se trouve mon âme? La dernière phrase de sa lettre me fit l'effet d'un scalpel qui aurait pénétré dans une chair vive; il voulait tout savoir sur ce qui concernait Albert; ce noble génie était devenu un objet d'analyse pour cet esprit solitaire et froid. Non! non! pensais-je, je ne continuerai plus cette dissection d'un grand cœur blessé; cela ressemblerait à une trahison; je m'arrêterai; dès le premier jour j'aurais dû refuser de lui donner Albert en spectacle! et cependant pouvais-je agir autrement? lui cacher quelque chose de ma vie, c'était ne l'aimer qu'à demi et partant ne pas l'aimer, car suivant la profonde parole de l'Imitation: Qui n'a pas un amour sans limites, n'aime point.
Lui, l'avait-il bien pour moi cet amour? hélas! je ne le voyais pas dans cette lettre. Mais d'autres lettres avaient été plus tendres, elles avaient épanoui mon cœur et l'avaient satisfait; ce n'était pas un rêve, j'étais aimée! J'en avais eu la conviction dans ses bras et j'en retrouvais la certitude dans ses lettres. Un désir violent et soudain de les relire s'empara de moi. J'en tirai plusieurs au hasard d'une cassette où je les renfermais; et à mesure que les expressions de cette tendresse calme, mais toujours égale, me pénétraient, je sentais revenir en moi la sérénité; il m'aime! répétais-je avec de douces larmes, et dans cette confiance je puisais la force de tout dire à Albert; j'étais prête à confesser mon amour comme les premiers chrétiens confessaient leur foi.
En ce moment j'entendis la voix d'Albert. Marguerite l'avait rencontré dans l'escalier et allait l'introduire dans mon cabinet. Mon premier mouvement fut de cacher les lettres de Léonce; tout à coup il me vint une autre idée et je laissai les lettres éparses sur ma table.
Albert entra; il était un peu pâle, mais sa mise très-recherchée lui donnait une apparence de santé.
—Vous vouliez donc venir chez moi, me dit-il en m'embrassant; cette bonne pensée que vous m'avez envoyée m'a guéri et c'est moi qui viens vous voir et vous remercier.—Mais, chère, êtes-vous malade? ajouta-t-il en me regardant, vous voilà blanche et glacée comme un beau marbre. Vous avez encore des larmes dans les yeux, pourquoi pleurez-vous? je veux le savoir!
—Eh bien! oui, m'écriais-je, vous saurez tout. Albert, écoutez-moi sans colère et ne me retirez pas votre amitié; plusieurs fois déjà j'ai voulu parler et vous n'avez pas voulu m'entendre; Albert je ne puis tous aimer d'amour, car j'en aime un autre qui m'aime et dont rien ne saurait me séparer!
Il chancela et devint tellement livide que j'eus peur du mal que j'avais lait.
—Oh! murmura-t-il lentement: vous ne valez pas mieux qu'elle, vous aussi en retour de mon amour vous me faites souffrir!
—Est-ce ma faute, lui dis-je en pressant ses mains dans les miennes, si avant de vous connaître mon cœur s'était donné? Allez-vous donc m'en vouloir de la vérité, comme vous en avez voulu à Antonia de son mensonge? fallait-il vous tromper?...
—Oui, plutôt que de m'arracher à ce rêve qui allait me faire revivre! Adieu donc, ajouta-t-il, je n'en veux pas savoir davantage.
—Vous êtes dur, lui dis-je, et vous répondez bien mal à ma loyauté; fallait-il vous traiter comme un enfant qui ne souffre pas qu'on s'interpose entre son désir et l'impossible? Oh! cher, cher Albert, si la confiance d'une âme forte et sincère vous épouvante, pourquoi vous étonner qu'Antonia vous ait menti? Sans doute elle avait compris dans la profondeur de son génie que l'homme nous refusera toujours la liberté de l'amour et la dignité de la franchise.
—Taisez-vous, taisez-vous! s'écria-t-il avec emportement, je me soucie bien de ce que vous me dites, j'aime mieux regarder votre pâleur et votre abattement qui, du moins, me font croire que vous souffrez du mal que vous me faites.
—Oh! oui, repris-je en l'embrassant comme j'aurais embrassé mon fils, je souffre d'ajouter à vos chagrins, moi qui voudrais tant les changer en bonheur.
—Vous avez la persuasion de la bonté, répliqua-t-il, et vous me faites comprendre ma folie. Il est vrai, je ne puis empêcher que vous en aimiez un autre, mais ce que j'aurais pu faire, ce que j'aurais fait à coup sûr si j'étais plus jeune et plus beau, c'est de prendre sa place;—voyons, voyons, cela n'était-il pas possible; cet amant n'est pas un mari; il n'est pas même un amoureux bien vif, puisqu'il vous laisse ainsi dans toutes les langueurs de l'attente?
Il avait pris tout à coup un ton dégagé en prononçant ces paroles; il souriait comme à une convoitise.
—Le voulez-vous, chère amie? essayons un peu de nous aimer, et après vous me préférerez peut-être à ce terrible absent!
—Non! m'écriai-je blessée et raffermie par ce changement de langage; lui seul me plaît et lui seul m'attire.
—Ah! je comprends, fit-il en se regardant dans la glace, je vous fais l'effet qu'Antonia a produit sur moi à notre dernière rencontre; mais s'il en est ainsi, pourquoi ne me fuyez-vous pas? pourquoi m'attirez-vous au contraire et pourquoi pleurez-vous sur moi?
—C'est qu'il est dans votre génie quelque chose d'éternellement jeune et beau qui, en dehors de l'amour, exerce une séduction puissante et un attrait idéal.—Je ne voudrais pas le trahir lui, mais je ne voudrais pas vous perdre, vous mon poëte bien aimé. Vous tenez mon âme tremblante dans vos mains; ne le sentez-vous pas?
—Vous êtes une bonne créature, me dit-il, et je veux oublier mes désirs égoïstes pour vous entendre: voyons, qui aimez-vous? est-il au moins digne de son bonheur, celui-là?
—Mes paroles vous le feraient mal connaître, lui dis-je; j'ai toutes les préventions et tout l'aveuglement de l'amour; mais lisez ces lettres, et soyez pour moi un cœur juste qui reçoit la confidence d'un ami.
Il se maîtrisa et prit au hasard une lettre, déterminé sans doute aussi par un peu de curiosité.
Je l'observais douloureusement pendant qu'il lisait; la tête tendue vers lui, je cherchais à pénétrer dans ses yeux, dans le sourire ou la contraction de ses lèvres et dans les plis fugitifs de son front, les impressions successives qu'il éprouvait. Il lut une vingtaine de lettres sans s'interrompre, et sans me parler; mais je voyais sur son visage comme dans un miroir tous les mouvements de son âme: c'était tour à tour l'impatience que lui causait une familiarité trop vive; le dédain du génie pour des dissertations fastidieuses sur l'art et sur la gloire mêlées intempestivement à l'amour; une pitié moqueuse pour la monstrueuse personnalité de Léonce s'accroissant sans cesse dans la solitude comme les pyramides du désert grossissent toujours sous les couches de sable stérile qui les recouvrent et les étreignent. C'était parfois quelque chose d'amer et de méprisant, trahi par l'ironie acérée du regard qui semblait flageller comme avec une lanière certains vices de race que révélaient les lettres de Léonce. Il avait tout lu et pas une fois je n'avais surpris un signe d'attendrissement involontaire sur la vérité de cet amour qui prenait ma vie.
—Eh! bien, lui dis-je, éperdue et l'interrogeant, voyant qu'il ne me parlait pas!
—Chère Stéphanie, répliqua-t-il, en me considérant avec tristesse, vous êtes aimée par le cerveau de cet homme et non par son cœur.
—Ne me dites pas du mal de lui, m'écriai-je, vous seriez suspect.
—N'allez-vous pas me soupçonner d'être jaloux de ce Léonce, reprit-il en levant la tête avec fierté! Non, je suis rassuré, car je vaux mieux que lui, mieux que lui par la sincérité de mes émotions; il y a dans mon vieux cœur flétri plus de chaleur et plus d'élan que dans ce cœur froid et inerte de trente ans! Je suis rassuré, vous dis-je, et je ne suis plus jaloux parce que j'ai la certitude que vous m'aimerez un jour et que vous ne l'aimerez plus! il y a entre vous deux trop de dissemblances; trop de sentiments qui se heurtent et se froissent en voulant se confondre, pour que vous ne soyez pas tôt ou tard ennemis; et alors, vivant ou mort, vous m'aimerez! mort! ce sera un bonheur à me faire tressaillir dans ma bière de vous sentir toute à moi!
—Albert, lui dis-je en le suppliant, vous avez une part de mon cœur, mais soyez clément, ne tuez pas mon pauvre amour qui depuis dix ans me fait vivre; depuis dix ans bien d'autres que vous se sont brisés contre sa force et ont reculé devant sa fermeté; c'est un roc inaccessible sur lequel je ne permets pas qu'on piétine. Vous pouvez me tourmenter par vos doutes et m'affliger par vos présages, mais je sens en moi la volonté d'aimer toujours et la certitude d'être aimée. Cet amour que vous ne trouvez pas dans ces lettres, il y frémit, il y brûle pour moi à chaque ligne; vous avez l'œil froid de la défiance, et la défiance rend athée. Moi je me confie, je crois et je sens le dieu caché!
En parlant ainsi, je saisis dans mes mains les lettres ouvertes comme pour les prendre en témoignage.
—Si je les commente devant vous, reprit Albert, vous direz que je suis cruel; l'heure n'est pas venue de vous faire entendre la vérité.
—Je ne redoute rien, répondis-je, car rien n'entamera mon amour.
—Eh bien! soit, vous m'entendrez; la lutte est ouverte entre cet homme et moi, et je ne saurais être déloyal en le combattant avec les armes qu'il me fournit; il ne m'est pas seulement odieux parce que je vous aime, mais parce que je le sens aussi l'antagoniste de mon esprit et de tous mes instincts; voyez, ajouta-t-il en s'emparant d'une lettre et en la parcourant; ceci, c'est l'apologie de la solitude que vous fait durant quatre pages ce jeune homme si brûlant d'amour: vous êtes sa vie, dit-il, et il se sépare volontairement de vous pour se retrancher dans un labeur acharné; il supprime les affections de son cœur dans l'espoir d'être inspiré; c'est absolument comme si l'on supprimait l'huile d'une lampe pour qu'elle brûlât mieux. Rappelez-vous la vie de tous les grands hommes: ils n'ont conquis leur génie qu'à force d'amour! Que veulent donc ces petits Origènes de l'art pour l'art qui s'imaginent qu'en se mutilant ils deviendront féconds!
Ici je trouve, continua-t-il en prenant une autre lettre, qu'il prétend nous surpasser tous par la correction du style! Naïf orgueil! comme si écrire était un travail de symétrie, de marqueterie et de polissure: Si l'idée ne fait pas palpiter le mot, que m'importe! Si les plis réguliers de la draperie frissonnent sur un mannequin, serai-je ému? et Albert se prit à rire de ce rire moqueur qu'une fraîche jeune fille jette à la beauté factice d'une coquette fardée.
Il poursuivit:
—Cet homme travaille depuis quatre ans à un long roman dont il vous parle sans trêve; chaque jour il y ajoute une page péniblement élaborée, et là où les inspirés ressentent la puissance des voluptés de l'esprit, il vous avoue qu'il n'éprouve, lui, que les affres de l'art? C'est le pédagogue qui, à l'heure de la création, se sent engourdi comme un bloc, tandis que le premier écolier venu lui en remontrerait à la manière de Chérubin! Je connais un autre pédant du genre de votre Léonce, qui s'est cloîtré pendant deux ans pour imiter un de mes poëmes, le plus vif d'allure et le moins didactique; il y a de nos jours des procédés lents, certains, mathématiques, pour ces calques de la littérature romantique, comme il y en avait autrefois pour contrefaire la littérature classique; c'est ainsi par exemple que Campistron singeait Racine. Un sculpteur de mes amis, qui fait plus de bons mots que de bonnes statues, a appelé plaisamment mon patient imitateurun pion romantique. Soyez certaine que le livre de votre amant, dont il est en mal d'enfant depuis quarante-huit mois, sera une lourde et flagrante compilation de Balzac!
—Se donne-t-on le génie? m'écriai-je, n'est pas qui veut un esprit créateur! mais c'est un effort de l'intelligence qui a sa grandeur que de poursuivre incessamment le beau et de s'en approcher. Vous ne pouvez nier qu'à défaut de génie cette volonté puissante ne soit en lui? ce n'est pas sa faute s'il n'est pas plus grand!
—Eh! qui songerait à l'humilier, répliqua Albert, s'il n'étalait pas lui-même un monstrueux orgueil. Dans les lettres que vous me faites lire, il plane toujours comme un condor, qui, dans sa lourdeur, s'imagine être supérieur à l'aigle! Avec quelle superbe il juge tous les contemporains! Il veut bien faire une exception en faveur de Chateaubriand, de Victor et de moi; ce qui m'importe peu, chère marquise; mais quel dédain ne prodigue-t-il pas à de grands écrivains qu'il n'égalera jamais; à Sainte-Rive, par exemple; de quel ton il méprise sans le comprendre son beau roman psychologique sur l'amour, un des livres les plus forts de l'époque; ce qui n'empêchera probablement pas ce farouche orgueilleux, s'il publie un jour son œuvre, d'aller mendier à Sainte-Rive quelques mots d'éloge.
En parlant ainsi, Albert froissait la lettre où Léonce se moquait du fameux critique.
—Mais ceci n'implique en rien son cœur et importe peu à mon amour, lui dis-je, en protestant toujours.
—Vous avez donc la prétention de dédoubler un être? reprit Albert d'un accent railleur; non, non, la nature est plus logique que votre amour: tout se coordonne et se complète dans une organisation; le cœur de votre Léonce est le corollaire évident et palpable de son cerveau, ce cœur est un organe indéfiniment dilaté, mais insensible, une gibbosité vide où tout entre et d'où rien ne sort, comme dans la bosse d'Arlequin, ajouta-t-il en riant plus fort.
—Oh! ce n'est pas par ces bouffonneries que vous ébranlerez l'idole, lui dis-je.
—En effet, répliqua-t-il avec une amère ironie, ce monsieur-là mérite bien qu'on le prenne au sérieux. Eh bien, soit, j'y consens et vous allez voir, ma chère, comme il y gagnera!—En prononçant ces mots, il saisit deux lettres qu'il avait placées à l'écart.—Deux preuves, deux attestations qu'il se donne à lui-même de la tendresse et de la générosité de son cœur, poursuivit Albert; un jour, vous passiez ensemble près de la statue de Corneille, il vous parle en pédant de ce simple grand homme, et vous, dans l'effusion touchante de votre amour, vous répondez: «J'aime mieux être aimée par toi, que d'avoir la gloire de Corneille!» Oh! si Antonia m'avait dit un mot semblable à propos de Michel-Ange ou de Dante quand nous étions en Italie, je l'aurais remerciée et bénie en la serrant plus passionnément dans mes bras; mais lui, qu'en éprouve-t-il? Il vous rappelle, en vous écrivant, votre ineffable exclamation: il la censure, il la souligne; cette parole d'amour, ose-t-il dire, vous a involontairement diminuée à ses yeux, car il ne comprendra jamais qu'on place le sentiment au-dessus de la gloire. Oh! marquise, les êtres vraiment inspirés et qui ont écrit des choses sublimes n'ont pas dit à froid de ces sublimités-là! Cette avidité âpre et glacée de la gloire ne saurait envahir un cœur heureux par l'amour! En lisant les maximes qu'il vous débite sur l'art et la renommée, on dirait des aphorismes pompeusement prononcés par quelque bourgeois lettré!
—Bourgeois, lui bourgeois! interrompis-je avec cette naïveté que l'amour vrai garde toujours, même quand l'âge de la naïveté est passé; on voit bien que vous ne le connaissez pas? Personne plus que lui ne se moque du troupeau desPhilistins, comme disait votre ami Henri Heine pour désigner les bourgeois.
—Oui, répliqua Albert, comme les nobles parvenus se moquent de la roture, mais en sentant où le bât les blesse.
Ceci n'est après tout, poursuivit-il, qu'un peu de faconde, c'est la voix lointaine du dieu qui veut vous éblouir; on dirait une incarnation de Brama gourmandant un croyant esclave. Mais voici un post-scriptum où gît tout son cœur; il a voulu confirmer l'opinion vulgaire que c'est dans cette dernière partie d'une lettre que la pensée se trahit. Oh! ici je puis dire comme Pilate:Ecce homo!mais ce n'est pas moi qui suis le couard!...
—Assez! assez! m'écriai-je, qu'avez-vous donc découvert de si monstrueux? Venons au fait!
—Oh! c'est mieux qu'une trahison, continua-t-il en agitant une lettre, mieux qu'une couardise, c'est l'insensibilité du marbre en face d'un cœur qui n'ose crier mais qui saigne en secret. Marquise, le dernier de vos amis eût imaginé en pareille circonstance une délicatesse ingénieuse, Duchemin lui-même en aurait eu la pensée, oui, ceci me grandit Duchemin! car, dans sa convoitise, Duchemin cesse d'être avare, et l'autre, dans sa sentimentalité, reste un Harpagon!
—Je ne vous comprends pas, que voulez-vous dire? Je ne permets à personne de l'insulter, m'écriai-je tremblante de colère et d'émotion.
—Mais c'est lui qui s'est flétri de sa propre main, reprit Albert, écoutez-moi, pauvre chère âme, et jugez! Je vois, je devine qu'il y a quelque temps, dans la gêne où vous mit votre procès et pour combattre la pauvreté, que vous receviez vaillante avec un sourire, vous avez songé à vendre ce grand et bel album où tous les génies contemporains ont déposé un hommage. Chateaubriand ouvre le cortège suivi de Victor, de Rossini, de Meyerbeer, de Manzoni; c'est là qu'est l'éloquente page d'Humboldt dont vous m'avez parlé! Ce livre, fait pour vous, vous était bien cher, vous y teniez par toutes les délicatesses du cœur et de l'esprit, mais vous y teniez moins qu'à votre fierté native; donc, un jour de détresse, vous l'envoyez en Angleterre au libraire de la reine, vous attendez anxieuse que quelque lord millionnaire acquière pour un peu d'or ce joyau du génie. Vous avez pleuré en vous en séparant, mais comment faire! le vendre est pourtant un bonheur, car votre dignité est bien au-dessus de ce trésor. Ainsi vous pensiez et vous attendiez chaque jour l'heureuse nouvelle! elle ne venait pas! Eh bien! je lis ici, dit-il en agitant une lettre, que cet homme allant en Angleterre, vous l'aviez chargé de voir le libraire de la reine et de vous dire si l'album était vendu: combien un mensonge eût été facile! Le mensonge de l'affection, le mensonge délicat et inspiré, qui nous permet d'obliger mystérieusement un ami par un subterfuge. Cet homme est riche, il voyage, il n'épargne rien pour ce qui peut coucher sur des roses sa personnalité; il vous a écrit mainte fois, dans des élans de générosité fantastique, qu'il souffre de la gêne où vous vivez, et qu'il voudrait être un magicien pour vous faire habiter un palais de marbre blanc avec des ciselures d'or; il savait bien le néant d'un pareil souhait; mais quand il devine votre extrême détresse il ne songe pas à vous dire, à vous, son unique amour, à vous dont il sait la fierté: «L'album est vendu!...» Vous l'auriez cru, et si un doute vous était venu, il vous aurait attendrie; et lui, il devenait ainsi le possesseur heureux d'une chose qui vous avait appartenue et où tous les génies contemporains ont empreint leur trace. Un parfum d'amour, d'intelligence et de courtoisie se fût échappé de cette action secrète et cela l'eût embaumé dans sa solitude!
Ah! ah! poursuivit Albert, en ricanant avec amertume, il se soucie bien de cela celui que vous me préférez! il s'agit bien vraiment de la nouvelle que vous attendez anxieusement de Londres! il ne vous parle que des études de mœurs qu'il y fait; puis, en finissant sa lettre, il se souvient tout à coup de ce qui vous concerne et, sous forme d'une dernière observation critique sur les Anglais, il jette négligemment ces mots dans un post-scriptum: «À propos, l'album n'est pas vendu; c'était illusoire d'imaginer que dans ce tas de lords et de marchands qui n'ont pas compris Byron, il se trouverait un acquéreur pour ces pages de génie.» C'est tout, mais convenez, marquise, que ces phrases sont lumineuses, et qu'elles éclairent cet homme d'un jour flamboyant! Oh! tenez, poursuivit-il en jetant avec mépris la lettre qu'il tenait encore, mieux vaudrait pour l'honneur de cet homme vous avoir battue dans une heure de jalousie et de colère, que ce tour de bourgeois madré et de Normand imperturbable! Comment le sang des aïeux que votre mère vous a transmis et auquel l'esprit de votre grand-père, le conventionnel, a mêlé la force et la sincérité, comment ce sang généreux et fier n'a-t-il pas bouillonné dans vos veines devant la bassesse de votre amant?
Tandis qu'Albert parlait, j'éprouvais un genre d'angoisse qu'une femme, qu'une mère peut seule comprendre. C'était quelque chose d'analogue aux transes de l'avortement quand ce poids mort, qu'hier encore nous sentions tressaillir, se détache de nos entrailles vivantes; tous les instincts maternels se révoltent, on voudrait garder et porter toujours le cher et déchirant fardeau, mais c'en est fait, il nous échappe en nous torturant.
Ainsi, sous la parole acérée d'Albert, il me semblait sentir se dissoudre et tomber mon amour.
J'étais plongée dans un morne silence; Albert me regarda, et voyant que mes pleurs inondaient mon visage, il me dit:
—Qu'ai-je fait? oh! si vous pouviez m'aimer je vous consolerais, mais n'étant pas aimé je viens d'être pour vous, je le sens, un instrument de torture!
Il couvrit sa tête de ses mains et nous restâmes quelques instants sans parler.
Je pleurais toujours, regardant avec égarement ces lettres profanées d'où Albert venait de tirer des présages de malheur.
Il se leva tout à coup et me dit en prenant ma main:
—Ne prolongeons pas ce supplice! Adieu donc, puisque vous ne pouvez m'aimer! Ce matin je voulais réédifier ma vie; vous venez d'y porter de nouveau la sape et la hache; et maintenant vogue la galère démantelée! nous ne pouvons plus rien l'un pour l'autre.