LA VISITE AUX VIVANTS

Il flotte encore tant de ciel dans les yeux de Bernadette qu’elle ne démêle pas très bien la terre ni ce qu’il y a dessus. Je ne pense point que, lorsqu’elle rend visite à nos amis et parents, elle en ait plus de connaissance que n’en aurait l’oiseau du savetier, si on le leur apportait dans sa cage. Et cependant, de Bernadette se dégage la majesté de ceux qui demeurent indifférents. C’est en vain que le jardin de la villa d’une bonne vieille dame offre à la jeune visiteuse quelque allée ratissée comme celle d’un plan et des arbres en ordre et ronds ; en vain que, dans le salon, le portrait d’un marin préside ; en vain que l’on agite des hochets et que l’on prodigue les plus doux mots et que l’on cherche des ressemblances. Bernadette reste impassible. On redouble d’aménité, on se met à genoux devant elle pour lui mieux sourire. Elle semble ne vouloir voir que la blancheur informe du plafond. Ange, chérie, amour, mignonne, délice de mon cœur : rien n’y fait. Elle oppose à tout hommage l’air d’une reine blasée, ou d’un chat que des enfants veulent forcer d’être content. Mais, soudain, va-t-elle sourire ? La bouche s’ouvre en pot-à-lait, un grognement en sort. On s’émeut. Oh ! Oh ! Oh ! Qu’as-tu, petite Bernadette ? Ce qu’elle a ? Ellepoussedans le monde.


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