Tu n’as donc pas vu mes larmes.J. BARBIER.
Tu n’as donc pas vu mes larmes.J. BARBIER.
Tu n’as donc pas vu mes larmes.J. BARBIER.
Une femme auteur, un bas bleu!
Pourquoi écrivait-elle?... Oh! ni par vocation, ni par pédanterie: tout simplement parce qu’elle trouvait le monde triste, la vie monotone, et qu’en écrivant elle vivait d’une autre vie, dans un autre monde... «Le monde où l’on oublie»! comme dit Musset.
Quand elle avait répété cent fois à ses élèves, la règle de «quelque» ou la date de Philippe-Auguste; quand elle avait repassé, reprisé le linge, auprès du fauteuil de sa grand’mère infirme, elle était si lasse de la réalité!
Le soir venu, la tâche laborieuse était achevée. La vieille dame dormait en paix sous ses courtines; tout était calme, au sixième étage de la maison... Alors un bruit ailé frissonnait sous les rideaux, les murs s’argentaient de suave lumière, et, dans l’air silencieux, glissaient les esprits du rêve, ces génies bleus qui chantent la nuit, pour les poètes et pour les jeunes filles...
Andrée les écoutait; elle prenait la plume.
Elle écrivait naïvement, sans talent. Son style, plein d’expressions exagérées, de figures rebattues, d’épithètes encombrantes, était celui d’une pensionnaire sentimentale; ses romans, tous bâtis sur le même plan, manquaient d’intérêt et de vie. Inévitablement, le héros beau et riche épousait l’héroïne belle et pauvre... à moins qu’ils ne mourussent ensemble; c’était banal comme un compliment de nouvelle année. Mais quel poème entre les lignes! Quel langage inhabile et charmant d’une âme toute blanche qui s’ignorait!
Aux mots ternes, aux lieux communs, l’enfant prêtait sa jeune sève. Inconsciente, elle se faisait l’héroïne des histoires d’amour, jouissant en songe du bonheur qu’elle demandait à la terre: La vie ou la mort avec... Lui!
Elle n’avait jamais aimé; mais elle devinait en son cœur une force endormie; elle savait qu’elle aimerait un jour.
Parfois, tout son être s’élançait en des tendresses vagues, sans objet, qui se fondaient en larmes sans cause; parfois, des mots confus lui venaient aux lèvres, qu’elle n’osait pas prononcer. Et, rêvant à ces rencontres mystérieuses qu’un ange écrit dans les étoiles et que les poètes célèbrent ici-bas, elle attendait une certaine heure qui viendrait, elle attendait l’âme sœur de son âme, l’amant idéal, dont lui parlaient les esprits bleus.
Souvent, elle soupirait devant son miroir: «Je ne suis pas jolie; si j’allais lui déplaire!» ou elle admirait sa silhouette élégante dans les hautes glaces du boulevard: «Sera-t-il fier quand je m’appuierai sur son bras?»
Le bonheur semblait chose naturelle à cette enfant qui n’avait jamais été heureuse.
Dieu est bon! Il protège ceux qui Le prient. Dieu est juste! Il bénit ceux qui font leur devoir. Elle a toujours prié Dieu; elle a toujours fait son devoir; et chaque soir la vieille grand’mère murmure: «Que Marie te garde, seule joie de ma vie!»
Cependant les jours se traînent, tous semblables: on dirait une interminable procession de pénitents, sombres et mornes.
Andrée est triste, d’une tristesse intime et mal explicable, qui lui devient chère, parce qu’elle y découvre peu à peu des jouissances secrètes, de mystérieuses douceurs... Le soir, sous la lampe, elle lit ses poètes... Hugo, Lamartine qu’elle admire, et les contemporains qu’elle aime... Marius Arnal surtout! Un «jeune» celui-là, mais si bien poète. Il ne se pique d’être ni un érudit, ni un prophète, il dit simplement ce qu’il ressent, ou plutôt il le chante!
Pourquoi préfère-t-elle Marius Arnal à tous les autres? C’est ce que nous ne savons pas, c’est ce qu’elle ne sait pas elle-même.
Elle croit le comprendre. Elle se dit: «C’estun songeur, à l’âme mélancolique, un pâle enfant du vieux Paris» cherchant vainement dans la grande ville la Béatrix, la Laure de Noves qu’il pourrait aimer.
A vrai dire les poésies de Marius Arnal n’exprimaient ni les aspirations d’un être altéré d’idéal, ni la désespérance qu’affectent tant d’écrivains. Le bon sang gaulois de Villon et de La Fontaine coulait dans les veines de ce Parisien duXIXᵉ siècle! Quand, pour faire son métier de poète, il s’était alangui sur les misères humaines, il s’écriait volontiers que le monde est supportable avec un peu d’amour et de gaieté; et il préférait aux belles chimères du songe, les réalités passables de la vie.
Mais Andrée était très jeune, très ignorante; peut-être même ne définissait-elle pas le plaisir subtil qu’elle trouvait à lire lesPoésies tendres.
Les vers élégants, délicats, mélodieux avaient cette grâce un peu molle, ce charme presque sensuel qui ont caractérisé parfois les manifestations les plus séduisantes de la poésie parnassienne.
Bercée par la cadence harmonieuse, elle oubliait tous les soucis, toutes les inquiétudes... Vaguement, il lui semblait qu’une main pressait la sienne, qu’une voix douce et mâle murmurait à son oreille les mots caressants qu’elle lisait... Et elle se sentait plus forte pour souffrir, pour travailler, tant il est vrai qu’un rêve aimé est encore ce qui aide le mieux à supporter la vie.
** *
La jeune institutrice était parvenue à faire publier dans un journal de modes quelques unes de ses nouvelles; mais son ambition c’était de paraître dans un grand journal, dans une revue connue.L’Écho parisien! la Vie moderne! la Revue contemporaine!... Là, que de déceptions pour la pauvre fille!
Cependant, elle ne se décourageait pas.
Deux fois éconduite àla Vie moderne, elle voulut risquer une troisième tentative.
Le secrétaire de la rédaction, un grand maigre à l’air important, prit le manuscritqu’elle lui tendait, et jeta sur la première page un bref coup d’œil.
—Mon Dieu, mademoiselle, il est fâcheux que vous vous soyez dérangée... Nous avons en lecture une telle abondance de manuscrits que...
Le congé était en règle. Les larmes jaillirent des yeux de la jeune fille, elle balbutia un adieu, et, n’y voyant plus, se traîna vers la porte.
—Mademoiselle...
A cette voix inconnue, elle tressaillit, elle se retourna.
En entrant dans le bureau du journaliste, elle avait à peine remarqué l’étranger qui lui apparaissait maintenant en pleine lumière. C’était un homme d’environ trente ans, blond, grand, robuste, auquel une longue moustache et des cheveux coupés en brosse donnaient presque un air militaire.
—Excusez-moi, mademoiselle, cette présentation un peu brusque, dit-il avec ce ton de respect aimable qui est le secret de certains hommes... Mais, nous sommes... confrères, etvous connaissez peut-être mon nom... Marius Arnel... le poète...
—Oh! monsieur...
Ce fut tout ce qu’elle put dire, troublée qu’elle était par ce nom magique, par cette voix harmonieuse, enveloppante...
Et cependant, où était le rêveur pâle, aux inévitables cheveux longs, qu’elle s’était si souvent figuré?
—J’écris dansl’Écho parisien, le directeur est de mes amis et... je serais heureux de vous rendre service, mademoiselle; voulez-vous me confier votre manuscrit?
Il souriait avec grâce; Andrée ne perdait pas un mot, une syllabe de son organe au timbre d’or.
Soudain, leurs regards se rencontrèrent; elle crut que son cœur s’arrêtait de battre. Éperdue, brisée sous l’émotion d’une ivresse âpre comme l’angoisse, elle ferma les yeux...
—Oh! merci, merci... murmura-t-elle.
Mais elle ne songeait guère au manuscrit qu’elle laissait entre les mains de Marius.
Machinalement, elle descendit l’escalier, elle marcha dans les rues jusqu’à sa demeure. Son âme était encore toute remplie de ce regard d’homme, doux, presque tendre, qui avait touché le sien.
«Oui, oui, le regard et la voix d’un poète...», pensait-elle.
Elle saisit lesPoésies tendreset s’y plongea, parcourant chaque ligne d’un œil ravi.
Elle sentait qu’en elle «quelque chose» avait changé. Maintenant, elle éprouvait une crainte de s’imaginer que Marius était là, soupirant les paroles enchantées... puis, tout à coup, elle croyait l’entendre et elle défaillait. Elle était heureuse et des larmes noyaient sa prunelle; elle jouissait délicieusement, et elle avait peur du charme qui l’avait prise ainsi.
Les pages tournaient dans sa main fiévreuse. Bientôt, il lui parut que la terre se fondait sous ses pieds en vapeurs impalpables... Le sens des mots qu’elle lisait ne frappa plus son esprit; elle n’eut plus conscience ni du temps ni des choses ambiantes. Mais la musique du verschantait toujours à son oreille captivée. Les lèvres collées à la coupe de délices, elle s’abandonnait à un ravissement étrange, presque mystique dans sa suavité.
Et lentement, le livre glissa des mains de la jeune fille, ses paupières s’abaissèrent appesanties de langueur, sa bouche s’entr’ouvrit dans un sourire extatique... Elle dormit jusqu’au jour.
«Mademoiselle,»Votre nouvelle est une charmante bluette mais... voilà le malheur!...l’Écho parisienne publie rien de ce genre, un peu tombé à notre époque.»Autrefois, l’intérêt d’un roman résidait uniquement dans l’intrigue plus ou moins vraisemblable. Il n’y a pour ainsi dire plus d’intrigue dans les romans qu’on écrit aujourd’hui. Comment intéresser avec un simple enchaînement de faits des gens qui, sous prétexte d’être nés à la fin de ce siècle, s’imaginent qu’ils ont vécu un siècle entier? Rienne leur semblerait nouveau. Alors, les romanciers, qui songent avant tout au plaisir des lecteurs, ont eu l’ingénieuse idée de leur faire étudier des passions au microscope. C’est très amusant, n’est-ce pas, mademoiselle, quand on a vu une puce toute petite et pas bien vilaine, de l’apercevoir tout à coup grosse comme une abeille et laide à faire peur? Ils appellent cela faire de la psychologie et, comme il faut pour se le permettre avoir l’expérience d’un siècle dans la tête... vous êtes peut-être un peu jeune, mademoiselle...»
«Mademoiselle,
»Votre nouvelle est une charmante bluette mais... voilà le malheur!...l’Écho parisienne publie rien de ce genre, un peu tombé à notre époque.
»Autrefois, l’intérêt d’un roman résidait uniquement dans l’intrigue plus ou moins vraisemblable. Il n’y a pour ainsi dire plus d’intrigue dans les romans qu’on écrit aujourd’hui. Comment intéresser avec un simple enchaînement de faits des gens qui, sous prétexte d’être nés à la fin de ce siècle, s’imaginent qu’ils ont vécu un siècle entier? Rienne leur semblerait nouveau. Alors, les romanciers, qui songent avant tout au plaisir des lecteurs, ont eu l’ingénieuse idée de leur faire étudier des passions au microscope. C’est très amusant, n’est-ce pas, mademoiselle, quand on a vu une puce toute petite et pas bien vilaine, de l’apercevoir tout à coup grosse comme une abeille et laide à faire peur? Ils appellent cela faire de la psychologie et, comme il faut pour se le permettre avoir l’expérience d’un siècle dans la tête... vous êtes peut-être un peu jeune, mademoiselle...»
Andrée laissa tomber la feuille de papier, et se mit à pleurer. Mais ce n’était pas l’insuccès de son œuvre qui la navrait ainsi; c’était la gaieté insouciante, la légèreté cynique de cet homme qui pouvait rire en portant un coup!... Et puis... on se crée tant de bonheur en idée! elle s’était figuré... Oh! la folle, la folle!...
Pourquoi, sur la foi d’un regard de pitié, avait-elle cru qu’elle était aimée?...
Dans cette lettre, pas un mot qui vienne du cœur! pas un!... Était-elle bien de lui?
Puis, elle relut la nouvelle; elle pensa que Marius avait raison, elle se dit: «je suis trop sotte pour écrire!...» Elle n’écrivit plus.
Mais la vie lui paraissait, maintenant, inutile, trop longue... Adieu les rêves et le travail! Les esprits bleus s’étaient tus.
Espérant l’oubli, elle ouvrit lesPoésies tendres. Une jalousie furieuse la mordit au cœur.
Elle ne voyait plus que les titres de ces sonnets, jadis tant aimés: «A Michelle», «Ma belle», «A la duchesse de ***», «A Elle!»...
Elle?... Qui?... Mon Dieu, l’avait-il adorée cette Michelle! Tous, tous dédiés à des femmes!... Et sans doute, elles étaient belles, parées pour lui plaire, fêtées partout! Oh! désespoir! être laide! être pauvre!...
Andrée était méconnaissable avec ses joues trop blanches et ses yeux trop noirs. Elle souffrait tant! C’est un martyre, avoir vingt ans et ne plus rien espérer de la vie!
Puis, une nuit, à moitié folle, la poitrine pleine de sanglots, elle se leva, elle écrivit...
Plus de prince charmant! plus d’héroïne en sucre rose! plus de descriptions fades où les oiseaux chantent sous un ciel trop beau! C’est en vain qu’Andrée voudrait s’envoler vers le pays des songes...
Elle écrit l’histoire, le journal d’une femme!... Cette femme aime, elle n’est pas aimée, et elle se sent devenir folle, parce qu’elle est jalouse, parce qu’elle éprouve le vertige de la mort, parce qu’elle a peur du suicide qui l’attire.
Oui, elle appelle la mort à grands cris, la malheureuse! Et cependant, comme elle a soif de vivre! Les sentiments les plus contraires se tordent dans ce cœur torturé. Elle adore et elle hait; elle s’agenouille devant l’idole et se relève menaçante; elle s’élance jusqu’au ciel dans un hymne de passion triomphante, puis elle retombe sur la terre, dans l’abîme du désespoir!...
Parfois une larme délaye l’encre d’un mot, qui s’étale sur le papier... Andrée écrit toujours!... Les heures s’écoulent, elle écrit encore... enfin, brisée de fatigue, elle se jette sur son lit, elle dort sans rêves.
Et, le lendemain, elle est éblouie de ce qu’elle a fait. Dans ces pages, brûlantes de vie, elle se retrouve toute, non plus elle, la pensionnaire romanesque, mais elle, transfigurée par la passion; elle, sacrée femme par la douleur!
«Ah! Marius, Marius, si vous lisiez cela!»
Le cœur lui saute dans la poitrine, elle se met en route. Hélas! sera-t-il chez lui?
Certes il est chez lui.
Souriant d’un sourire complaisant, il boucle sur ses doigt les cheveux blonds de Zinette; et Zinette, toute frêle sous les plis soyeux d’une simarre byzantine, lui distille à l’oreille de petits mots bêtes qu’il trouve charmants.
Quand on annonce Andrée, il fronce les sourcils:
—Encore!
Il avait eu, avouons-le, un vague caprice pour cette charmante laide au regard sérieux, puis...il avait connu Zinette, puis surtout il avait lu la nouvelle. Oh! d’un ennuyeux, d’un bourgeois, cette nouvelle! Elle devait savoir repriser les bas, mademoiselle Andrée! (Marius dédaignait profondément les femmes qui reprisent les bas.) Et quelle conception de l’amour! Une fable de Florian...
Un bon mari, sa femme et deux jolis enfants,Vivaient en paix dans un simple ermitage.
Un bon mari, sa femme et deux jolis enfants,Vivaient en paix dans un simple ermitage.
Un bon mari, sa femme et deux jolis enfants,Vivaient en paix dans un simple ermitage.
On bâillait, rien que d’y songer.
La belle petite faisait la moue.
—Une femme, ici, monsieur!
Il répondit:
—Pas une femme, ma divine, un bas bleu!
Jadis, il avait pensé qu’un bas bleu sur une jolie jambe n’est pas, après tout, plus vilain qu’un bas noir. Mais où sont les neiges d’antan!
On avait fait entrer la jeune fille dans une autre pièce. Bientôt le poête parut, gracieux comme de coutume. Elle, elle tremblait tellement que d’abord elle ne put parler, puis elle ditqu’elle avait tenté un dernier effort... elle s’en excusa.
—J’abuse de vous, monsieur...
—Mais pas du tout, mademoiselle. Voyons le titre:Une page de douleur. Très suggestif. Je vais lire cela.
Andrée n’aimait pas ce ton insouciant; cependant, elle s’éloigna le cœur plus léger, tandis que Marius retournait à Zinette, en disant:
—Décidément, elle est laide!
** *
—S’il comprenait! mon Dieu, s’il comprenait!... Mon Dieu, faites qu’il comprenne! suppliait la pauvre fille dans une prière convulsive.
Elle se disait que Marius était un grand poète et qu’auprès de lui elle n’était rien; mais, elle l’aimait tant! Est-il possible qu’un homme ne soit pas touché quand on l’aime ainsi!
—Oh! mon Dieu, faites que je meure, sivous ne permettez pas que je vive en l’adorant...
Trois jours après, l’auteur desPoésies tendresentrait chez la jeune institutrice.
Lui, lui! il était venu!
Elle eut le regard d’un accusé qui attend sa sentence...
Marius riait.
—Mais, c’est tout simplement un chef-d’œuvre, mademoiselle! s’écria-t-il. Voilà enfin de la psychologie! Voilà une page de vraie douleur! Ce n’est pas avec des mots, c’est avec des sanglots, avec des cris d’amour, que vous avez écrit cette fois. J’étais presque ému en lisant... moi qui connais les ficelles! Mes compliments... Très curieux, cette étude-là!
Andrée le regardait avec un sourire de démence.
Une étude! Dieu du ciel! Cet homme avait donc toujours le scalpel à la main!
Elle était atterrée. Il lui semblait qu’elle avait donné une fleur à Marius et qu’au lieu de la respirer, il en comptait les étamines.
Il trouvait cela «curieux» la douleur, lui!
—Je réponds del’Écho parisien, mademoiselle, et...
Il parlait, mais les mots bourdonnaient à l’oreille de la jeune fille, sans qu’elle en pût comprendre le sens.
La veille encore, elle avait fait un si beau rêve: Marius la contemplait avec les yeux tendres du premier jour, il disait: «Dans ces pages, j’ai deviné votre cœur, laissez-moi être seul à le connaître, gardons ce petit cahier, toujours, ne le publions pas.»
Et elle répondait: «Mon cœur et ma vie vous appartiennent; que m’importe le succès, si vous m’aimez sans cela.»
Hélas!
Elle reconduisit le poète, puis, souriant toujours, elle s’approcha de la cheminée, elle craqua une allumette...
Brûle, flambe, monte en fumée, bien haut, bien loin, pauvre manuscrit taché de larmes!
Un peu de fumée! La fin des rêves...
Mais elle détourna les yeux...
Il faisait du soleil; Paris était gai, le grand indifférent! Dans une victoria, de l’autre côté de la rue, une jeune femme blonde, en toilette claire, semblait attendre. Le pauvre bas bleu la vit quitter sa pose nonchalante et sourire en arrangeant sa robe pour faire une place tout près d’elle. Puis, quelqu’un traversa la chaussée, dit un mot au cocher, et sauta lestement dans la voiture...
Andrée sanglotait; c’était Marius Arnal.
. . . . . . . . . .
Depuis, elle n’écrit plus; depuis, comme tous les désespérés, elle rêve «au charme de la mort».
Bien qu’elle ait à peine vingt-deux ans, on dit déjà: c’est une vieille fille! Et les esprits bleus ne chantent plus pour elle...
«N’effeuillez pas les roses!»
A eux deux, ils n’avaient pas plus de quarante ans; ils étaient fiancés depuis toute une semaine, ils s’adoraient, rien ne troublait leur bonheur.... alors ils s’étaient querellés.
Jacqueline, qui se sentait ce jour-là d’humeur boudeuse, avait un peu provoqué l’escarmouche, Roger avait manqué de patience et, comme tous les êtres qui s’aiment, ils avaient profité du premier prétexte venu pour se faire beaucoup de mal.
En avant les ironies agressives et les mordantes reparties! les «vous ne m’aimez plus!»les «je ne vous le pardonnerai pas», les petites et les grandes phrases, lestoujourset lesjamaisqu’on dit sincèrement et dont on rit ensuite!... Debout, très pâle, les lèvres tremblantes, les mains nerveuses, Roger parlait d’un ton saccadé où vibrait plus de chagrin que de colère; mais Jacqueline affectait l’impassibilité. Assise en un coin du canapé, le nez en l’air, sa jolie tête rousse renversée dans les draperies chatoyantes, son pied mignon battant indolemment les glands d’un gros coussin, elle distillait à plaisir ses petits mots cruels de femme et semblait chercher on ne sait quel astre introuvable, parmi les nuages bleutés du plafond...
Sur la table à côté d’elle, des roses gisaient au pied du vase de cristal où l’on n’avait pas pris soin de tremper leurs tiges... des roses toutes frêles, exquises dans leur blancheur immatérielle, que Roger avait choisies et apportées lui-même. Soudain, dans un méchant désir de destruction, la jeune fille saisit le pauvre bouquet et ses pervers petits doigts semirent à en arracher les pétales qui tombèrent comme une neige embaumée sur la soie du coussin... Elle accomplissait ce méfait lentement, savamment, sans irritation apparente...
C’en était beaucoup, c’en était trop! Roger prit son chapeau et sortit; Jacqueline se sauva dans sa chambre, et, seules, les pauvres fleurs mutilées restèrent dans le salon silencieux, pour dire que des amoureux avaient passé là.
Mais maintenant elle pleurait, Jacqueline! Son beau calme était vaincu.
«Méchant Roger!» gémissait-elle...
Sa pensée intime ajoutait: «Méchante Jacqueline!» et cette exclamation mentale et bien involontaire mêlait à son désespoir un cuisant dépit. La colère instinctive qu’elle éprouvait contre elle-même la gênait dans sa colère un peu voulue contre son fiancé; il lui eût paru si consolant de rencontrer au fond de son cœur révolté, une Jacqueline toute bonne et toute innocente qu’elle aurait plainte sans réserve, en maudissant les injustices de Roger!... Il était parti fâché, Roger!... Quand reviendrait-il?... S’il allait ne pas revenir?... Ah! combien triste et longue et ennuyeuse s’écoulait cette journée!
Le ciel était couvert de brumes; dans la cour un orgue jouait laDernière Pensée de Weber... Lasse et désœuvrée, Jacqueline se souvint tout à coup d’une vieille ouvrière infirme et sans famille que sa marraine protégeait. Lydie ne vivait point de secours, mais son visage rayonnait lorsqu’on voulait bien, de temps à autre, lui consacrer quelques moments; un peu d’intérêt et de sympathie, c’était la seule aumône qu’elle implorât: «Quand tu seras en veine de charité, va voir Lydie», avait dit la marraine.
En veine de charité?... Le sentiment qui ce jour-là décidait Jacqueline à se faire conduire chez Lydie, n’était qu’une soif de bravade, le vague besoin de jeter un défi à sa conscience importune et d’inventer une bonne raison pour se poser en ange méconnu aux yeux de Roger. Si la jeune fille l’avait analysé, ce sentiment, je doute qu’elle l’eût classé parmi les vertusthéologales... Ah! on lui reprochait son égoïsme! ah! on la traitait de créature sans cœur!... on verrait...
** *
Un rayon pâle avait fini par traverser l’épaisseur ouatée des nuages; le front baigné de cette lueur indécise qui argentait ses bandeaux blancs, Lydie tricotait à la fenêtre.
Ses mains fuselées faisaient prestement travailler les aiguilles qui cliquetaient dans la laine grise, et ses lèvres fredonnaient une chanson... de ces airs très vieux qu’on chantait autrefois, dont le rythme est toujours gai et qui toujours pourtant semblent mélancoliques... En entendant cette voix moduler ce refrain, on songeait au son grêle et usé d’une épinette très rare.
La chambre de l’ouvrière était paisible et claire: au fond un lit étroit et blanc; sur les étagères des bibelots menus et sans valeur; contre les murs tapissés de fleurettes, des meubles très droits ornés d’ouvrages au crochet, et partout, flottant parmi ces vieilleries mièvres, je ne sais quel charme attristé, puéril et suranné, chaste et flétri... C’était comme la chambre d’une vieille fille.
Avec Jacqueline, un peu de printemps pénétra dans cette cellule et, abandonnant son tricot, Lydie eut un joli sourire de grand’mère aux dents encore blanches.
Bien prise dans un costume de drap bleu, son frais visage de rousse aux yeux noirs gentiment engoncé par le boa de chinchilla qui lui montait jusqu’aux oreilles, la petite fiancée s’assit auprès du fauteuil aux antiques ramages et prit ses façons enjôleuses pour débiter mille espiègleries, imposant doucement à la solitaire la contagion de sa jeune gaieté.
Lydie n’ignorait pas le prochain mariage de sa mignonne visiteuse, on parla de Roger... Jacqueline était un peu embarrassée pour parler de Roger; elle ne se sentait guère disposée à en dire du bien..., mais, pour rien au monde, elle n’en eût dit du mal! Alors, follement, avec cette inconsciente cruauté des très jeunesfilles, elle demanda pour changer le cours de la causerie:
—Pourquoi ne vous êtes-vous pas mariée, Lydie?
Surprise, la malade ôta ses lunettes; mais Jacqueline ajouta câlinement:
—Vous deviez être très jolie, Lydie, quand vous étiez jeune?
Quand vous étiez jeune!... Oh! le charme de cette parole! les délicieuses images qu’elle fait surgir du flot des souvenirs à demi effacés! Quand vous étiez jeune!... Eh! oui, si vieille qu’on soit devenue, on a été jeune! On a eu des cheveux fous, des yeux qui riaient sous les cils baissés, une bouche cerise qui décochait des malices... On a eu dix-huit ans, une fois... il y a longtemps!... Et voilà qu’en un instant la phrase magique a ressuscité tout ce passé qu’on croyait mort!
—Jolie? répéta Lydie, et elle sourit encore de son sourire clair qui ressemblait à la chanson triste et gaie, à la chambre jeune et vieille... Jolie? Certes non, mais gentille: des jouesroses, des lèvres qui riaient franc et la jeunesse!... Seulement, j’étais pauvre à l’âge où l’on se marie et puis... comment vous dire? je n’étais pas coquette, je ne savais pas plaire... on ne me rechercha pas... Plus tard, bien plus tard, quand j’ai eu des économies, ç’a été autre chose: mais c’est moi qui n’ai plus voulu...
La jeune fille ouvrait de grands yeux.
—Vous avez eu bien raison, Lydie... et c’étaient des sots les hommes de votre temps... Mais alors, ajouta-t-elle d’un ton de commisération profonde, on ne vous a jamais fait la cour?
Une troisième fois le sourire de Lydie se montra brillant, entre ses lèvres défleuries; Jacqueline poussa un petit cri.
—Lydie, ma bonne Lydie, s’écria-t-elle, dites-moi, dites-moi vite, on vous a fait la courune fois?
Et comme la vieille ouvrière secouait la tête sans répondre, elle continua, pressante:
—Racontez-moi, Lydie!... Oh! j’étais bien sûre que vous aviez été trop jolie pour n’être pas aimée!
Le sourire fugitif, un instant revenu, s’évanouit. Par un mouvement machinal de vieille, l’infirme joignit les mains en levant ses yeux bleus vers le ciel.
—Aimée, l’ai-je été? murmura-t-elle. Je ne crois pas... mais j’ai aimé, moi!... Et c’est encore le meilleur, allez, mademoiselle!
Jacqueline écoutait, sérieuse, n’interrogeant plus.
—Mon histoire est courte, continua Lydie; si vous attendez un beau roman, vous serez déçue... Lui, c’était unpaysde ma mère; comme il ne connaissait personne à Paris où il venait chercher de l’ouvrage, on nous l’avait recommandé; mon père l’invita chez nous... Mon Dieu, je vous l’ai dit, je n’étais pas jolie, mais nous autres Parisiennes, avec un frison sur la tempe et un ruban rose au cou, nous avons l’air d’être en toilette... Pierre n’avait jamais vu ça... Il me trouva gentille, il me le dit un peu... et moi j’en éprouvais une joie toute nouvelle... Il me paraissait si beau, si franc, si brave ce grand garçon!... oh! grand!...Près de lui, je paraissais toute petite... et ça me faisait plaisir; voyez comme on est drôle!...
Le dimanche, nous sommes allés nous promener en famille pour montrer Paris à notre hôte et, quoiqu’il y ait cinquante ans de ça, je pourrais vous raconter tout ce que nous avons vu, tout ce que nous avons dit surtout... des choses qui vous sembleraient si bêtes!... et qui sont mon trésor à moi... Le soir, en rentrant, nous avons rencontré des marchandes de roses... il m’a acheté un bouquet...
Lydie s’interrompit, la voix lui manquait. Jacqueline n’avait plus envie de rire...
—Il m’a acheté un bouquet, reprit-elle, et il m’a dit: «Voulez-vous le garder en mémoire d’aujourd’hui?...» Hélas! ses roses n’étaient pas fanées qu’il savait déjà que, dans la grande ville, il y avait des filles aussi bien mises et plus jolies que moi.
Il y eut un silence.
—Pauvre Lydie! soupira Jacqueline.
—Non, répéta rêveusement la vieille, non,ne dites pas pauvre Lydie... je ne les regrette pas mes quelques jours d’espérance...
Et elle ajouta plus bas:
—Je ne regrette même pas les jours qui ont suivi... et j’ai toujours gardé les roses.
Elle se tut encore, puis très vite, avec une lueur enfantine dans ses yeux humides:
—Voulez-vous les voir? dit-elle.
De sa voix chevrotante, elle indiquait à la jeune fille un livre à fermoirs d’argent, dans la case droite du tiroir: un vieux livre de communiante, marqué de signets ajourés et noué de faveurs bleues... Ternes maintenant, maintenant desséchées, si diminuées, si minces qu’on les croyait prêtes à tomber en poudre, elles dormaient dans le reliquaire enrubanné, les pauvres fleurs qui, jadis, comme la petite communiante du livre blanc, avaient été fraîches et belles! Et Jacqueline les prit curieusement sur les pages enluminées où des saintes priaient auréolées d’or; alors Lydie s’écria, inquiète:
—Faites bien attention, mademoiselle... n’effeuillez pas les roses!
A ces mots, la jeune fille tressaillit soudain; se rappelant ses roses à elle, ses pauvres roses qu’elle avait impitoyablement meurtries, elle compara sa destinée à celle de cette humble.
Pauvre Lydie! Il n’y avait eu dans sa longue existence qu’un seul bouquet, qu’un seul beau songe, et, de ces fleurs sitôt passées, de cette petite flamme de rêve sitôt éteinte, elle avait parfumé sa vie, elle avait réchauffé son cœur.
Ainsi que Lydie, Jacqueline aimait, mais en retour elle était aimée, ah! tant aimée! la petite fiancée de Roger!... Et dans une vision rapide, il lui sembla que ce cher trésor de tendresses sur lequel elle n’avait pas toujours veillé, l’imprudente, avait revêtu une forme palpable, la forme délicate et blanche du triste bouquet maltraité.
Elle s’avisa que l’amour est chose ineffablement précieuse, qu’un rien, sourire ou regard, l’attire, mais qu’un rien aussi peut l’effaroucher... et que—dans une histoire d’amour—c’est un événement qu’une rose effeuillée!...
Alors, tout au fond de son âme attendrie, une voix murmura: c’était la voix lointaine des romances d’antan, la voix tendre et vieillotte de l’épinette rare:
«N’effeuillez pas les roses... disait-elle, ne jouez pas avec le bonheur! Gardez-les jalousement, gardez-les à travers la vie, votre amour, vos fleurs de femme heureuse, car, si quelque chose égale en douceurs exquises le parfum vivant de la fleur donnée qui parle d’espoir, c’est le parfum pâli de celle qu’on retrouve entre deux pages jaunies et qui parle de souvenir.»
En partant, Jacqueline embrassa l’ouvrière et, quand elle rentra dans le petit salon, son premier regard fut pour le coussin de soie où les pétales immaculés se mouraient, déjà plus transparents, déjà tristes dans leur senteur de fleurs brisées. Comme elle s’agenouillait pour ramasser, avec des soins qui demandaient grâce, cette moisson blanche dont elle avait pitié:
—Jacqueline, fit derrière elle une voix connue et aimée, Jacqueline... je voulais vousdire... nous ne pouvons pas finir ainsi la journée...
Vivement, elle se leva, les mains encore pleines de roses, à demi émue, à demi timide, n’osant rien dire, mais laissant parler ses yeux.
Et, très tendrement, Roger prit les deux petites mains embaumées et les réunit sous ses lèvres tandis que Jacqueline balbutiait, en suffoquant un peu:
—Nous les garderons, ces feuilles de roses...
FIN
E. GREVIN—IMPRIMERIE DE LAGNY—10.30-1-21.