—De l’effroi, mademoiselle! répondit Bernard. Mais figurez-vous que votre première apparition a été le salut pour moi. Il m’a semblé que, bien réellement, la petite grand’mère du portrait descendait du cadre pour me guérir et me consoler... et je l’aimais tant, quand j’étais enfant, ce portrait!... C’est qu’il était un peu ma conscience...
—Votre conscience? répéta Janik étonnée.
—Une invention de ma nourrice, qui tirait parti de mon imagination très vive...
Et le jeune homme raconta le rôle important qu’avaient joué, dans son éducation première, les lèvres doucement sévères et les yeux rieurs de la petite mère-grand.
—Croyez-moi, mademoiselle, ajouta-t-il moitié sérieux, moitié railleur, ne la regrettez pas votre jolie robe rose, vous qui venez de visiter les pauvres et qui aimez à faire la charité... ne la regrettez pas, elle a rendu un homme à là vie. Est-ce une bonne œuvre qu’elle a accomplie là? je ne sais... mais peut-être, après tout était-ce Jeanne de Nohel elle-même qui vous envoyait vers moi...
Janik s’était assise en face de Bernard; elle écoutait, les mains croisées sur ses genoux.
—Je le crois, répondit-elle. Et, si notre aïeule m’a choisie pour vous faire du bien, j’en suis très heureuse, monsieur de Nohel.
Elle ne semblait nullement embarrassée de la gratitude enthousiaste de ce grand jeune homme, dont la voix mâle lui parlait si affectueusement. On lui avait appris à plaindre ceux qui souffrent et Bernard souffrait. Elle avait donné à ce front brûlant la fraîcheur de sa main, à cet esprit chagrin la pitié de son cœur,et elle n’éprouvait aucune gêne de ce qu’elle avait fait si simplement, dans sa bonté juvénile où déjà des instincts de mère s’éveillaient.
Cependant, Nohel s’étonnait, peu accoutumé à cette candeur tranquille; la petite mère-grand restait pour lui une créature à part, et il se surprenait à lire en elle, comme en un livre grand ouvert.
Blonde, fine, avec des yeux bleus dont l’expression égayait parfois tout le visage sans que la bouche s’en mêlât, Jeanne de Thiaz ressemblait beaucoup au portrait de l’aïeule, mais, bien que son teint fût rose et son corps très frêle, on sentait qu’elle avait dépassé l’âge indécis de seize ans. Sous la douceur du regard, on devinait une pensée profonde; la bouche, toute petite, exprimait la fermeté. Des paroles jeunes, sincères, toujours sages et droites, pouvaient seules entr’ouvrir ces lèvres mignonnes, si nettement dessinées.
Cette enfant de vingt ans était sans doute très réfléchie et très bonne, soumise aussi, mais un peu indépendante, comme tout être vraimentintelligent. Quelles qu’eussent été les influences qui s’étaient exercées sur elle et qu’elle avait probablement subies dans une certaine mesure, Janik avait dû dégager sa propre personnalité du chaos des conseils et des exemples d’autrui: voilà ce dont Bernard était convaincu... Et combien la jeune fille lui semblait jolie avec cet air qu’elle avait d’ignorer son charme! Charme si pénétrant et si doux qu’on avait peur de l’écraser, en le décorant de ce grand mot: beauté.
—Vous avez été une vraie sœur pour moi, dit encore Bernard, et je suis si peu habitué à la sollicitude, que je ne sais comment vous en exprimer ma reconnaissance, mademoiselle.
—Je ne veux pas de votre reconnaissance, que je n’ai pas méritée, mon cousin Bernard, répondit-elle. Donnez-moi plutôt votre amitié en échange de la mienne... voilà ce que j’accepterai de tout mon cœur...
Elle souriait toujours des yeux et aussi des lèvres, et Bernard comprit que c’était bien, eneffet, de tout son cœur qu’elle disait: soyons amis!
Depuis ce jour, la guérison avança à grands pas. A cause de son genou blessé, Bernard était encore condamné à l’immobilité, mais il ne s’en plaignait pas et l’affection que lui témoignait mademoiselle Armelle lui semblait si sincère, que ses premiers scrupules de faire un aussi long séjour chez la vieille demoiselle s’étaient rapidement évanouis.
A demi couché dans une bergère, faible et docile comme un enfant, il se complaisait dans une sorte de passivité qui était un repos. Dans le salon, autour de lui, mademoiselle de Kérigan et sa lectrice travaillaient pour les pauvres; M. Le Jariel, debout, le chapeau à la main, retardait son départ, avec d’interminables causeries; et Janik glissait d’un bout à l’autre de la pièce, offrant au docteur une chaise qu’il refusait énergiquement, dévidant l’écheveau de la tante Armelle, ramassant les ciseaux de mademoiselle Louise ou préparant l’ouvrage qu’elle allait coudre elle-même,de ses petits doigts qui voltigeaient en tirant l’aiguille.
Le ciel pur et comme lavé de soleil avait des douceurs opalines... Par la fenêtre ouverte, la brise apportait des parfums de fleurs, mêlés d’effluves salins... On entendait, très bas, le bruit de la mer; et c’était comme un accompagnement en sourdine, au pépiage des oiseaux dans les arbres.
Calme et silencieux, jetant un regard presque heureux sur ce cercle familial dont lui, l’inconnu d’hier, il était devenu le centre, Bernard goûtait le plaisir intraduisible des convalescents, cette impression de bien-être qui les envahit peu à peu et augmente insensiblement en eux comme si la vie pénétrait, distillée goutte à goutte, dans leurs veines; cette langueur délicieuse qui les enveloppe, cet émerveillement qui les ravit devant la lumière, cette joie gourmande qu’ils trouvent à respirer l’air qui les grise!... Plaisir purement sensuel—du moins Bernard le pensait ainsi, puisqu’il savait qu’au moment même où son être physique jouissaitde recouvrer la vie, son être moral aspirait encore au néant,—plaisir instinctif, mais très subtil, très étrange, séduisant comme un paradoxe, pour ce dégoûté de l’existence!
Avant de se mettre à coudre, Janik s’approchait du jeune homme, plaçait un coussin sous sa tête et repoussait légèrement le battant de la fenêtre, qui pouvait gêner ses mouvements.
Il la regardait s’acquitter de ces soins, la remerciant des yeux.
—Êtes-vous bien ainsi?
—Très bien... ah! si bien! soupirait-il les yeux demi-clos.
Et il pensait:
«A demain la désespérance! Puisque la terre nous réservait encore quelque chose de doux, de nouveau, d’inconnu, savourons cette dernière coupe: la mort après!»
La mort après!... En attendant, les heures lui semblaient charmantes, dans le vieux salon jonquille dont chaque meuble, chaque bibelot d’étagère, lui devenaient familiers.
Le babillage de mademoiselle Armelle le distrayait, la conversation du docteur, dont les idées très arrêtées étaient une source de discussions continuelles, l’intéressait sans le fatiguer.
Puis surtout il y avait Janik.
La maladie n’avait pas étouffé le psychologue en Bernard; il étudiait la jeune fille. Étude bien peu compliquée que celle-là; mais attachantepourtant, et pleine de révélations délicieuses pour ce blasé de Jacques Chépart.
Auparavant, chaque fois qu’il avait tenté de comprendre un caractère de femme, il avait remarqué qu’un intérêt de lutte s’était mêlé peu à peu à l’intérêt philosophique qu’il avait recherché d’abord. Le sujet sollicité s’était dérobé à son observation ou, plus souvent, avait essayé de la dérouter... Avec Janik, rien de semblable. La petite mère-grand, dont les joues roses et veloutées comme une pêche ignoraient la poudre de riz, ne fardait pas plus sa pensée que son visage. Et d’ailleurs, qu’eût-elle caché de son âme toute blanche?
A mesure qu’il connaissait mieux M. Le Jariel, Nohel s’expliquait l’influence bienfaisante qu’avaient pu exercer sur le caractère de mademoiselle de Thiaz, les idées du vieux philosophe.
Sans doute, c’était l’excellent docteur qui avait fortifié chez sa petite amie cette belle santé du cœur et de l’intelligence, qu’il estimait à l’égal de celle du corps; c’était lui quiavait développé dans l’esprit de la jeune fille le mélange d’enthousiasme et de raison, de suave poésie et de saine prose, qui en faisait le charme et la supériorité.
Janik aimait les beaux vers et la belle musique, la nature bretonne et les chants infinis de la mer; elle aimait les rêveries calmes à la nuit tombante, dans le parc endormi; elle aimait la fontaine de madame Marie et les mystérieuses légendes du pays, le mysticisme passionné des poèmes armoricains où l’amour et la religion parlent le même langage.... Mais elle savait admirer les étoiles sans les chercher ensuite en plein midi. Comme une petite plante vivace, elle tenait à la terre, tout en balançant sa jolie tête au vent du ciel.
Mademoiselle Armelle lui reprochait un peu d’être «pratique»; elle l’était en effet, mais non pas au sens mesquin du mot. Le positivisme de Janik n’allait pas au-delà d’un bon sens très fin. Elle raisonnait beaucoup, sans être aucunement raisonneuse, et ses jugements dénotaient une sorte d’optimisme serein, fait d’indulgence pour les autres, d’espoir en la vie et de confiance en Dieu.
Elle semblait heureuse, contente surtout dans son existence monotone. En la suivant dans le cours de ses occupations journalières, Bernard se redisait cette pensée de Renan qu’il s’était amèrement répétée devant la boîte aux pistolets: «Le bonheur dans la vie, c’est le dévouement à un devoir ou à un rêve!»
C’était l’accomplissement d’un devoir ou plutôt d’une série de devoirs tout simples, qui faisait le bonheur paisible de cette enfant.
Entourer d’affection sa vieille tante et le docteur Le Jariel qu’elle aimait comme un père, égayer la maison de fleurs et de chansons, soulager les malades, aider les pauvres, être la lumière et la gaieté du coin de terre où s’épanouissait sa jeunesse, telle était la vie de Janik!
Mais avait-elle un «rêve»?
C’était peut-être le seul secret de ce front pur, et Bernard le respectait. Il respectait aussi la bienheureuse quiétude morale de mademoiselle de Thiaz. Mais, chose étrange, autant ilévitait lui-même les conversations qui eussent donné accès à sa verve de pessimiste, autant la jeune fille semblait les rechercher.
Bravement, elle se heurtait aux doctrines désespérées, les combattant avec les arguments tout spontanés que lui inspirait son cœur de femme bonne et honnête. Nohel l’écoutait avec patience. Elle était bien toujours la petite mère-grand, grondeuse ou souriante, et, parfois, Jacques Chépart se figurait n’avoir plus qu’un souci au monde: ne point attrister cette bouche enfantine, mettre un rayon dans ces yeux bleus!
Un jour, à propos d’un livre qu’avait raconté mademoiselle Armelle, Janik, avec une exagération juvénile, traita d’acte méprisable le suicide du héros que sa tante avait porté aux nues... Bernard, oubliant que mademoiselle de Thiaz n’ignorait peut-être pas les douloureux projets qu’il avait révélés au docteur dans le délire, la contredit très posément, comme si la question n’avait eu pour lui qu’un intérêt banal.
Un peu pâle, les narines frémissantes, la jeune fille s’anima:
—Mais c’est une lâcheté, s’écria-t-elle. Et vous excusez cela!
—J’excuse l’homme qui se débarrasse volontairement d’une vie inutile, oui.
—Une vie inutile! Qu’appelez-vous une vie inutile d’abord? Est-ce que chaque existence n’a pas son utilité, comme toute chose en ce monde, comme le plus humble des animaux et la plus frêle des plantes?... Mais, la mission consciente ou instinctive assignée à chaque être, l’effet demandé à chaque cause, il me semble à moi que c’est le principe de la sagesse divine, la grande loi de l’univers!
Cette ardeur amusait le jeune homme.
—Je vois qu’en bonne chrétienne, vous voudriez me ramener tout doucement à Dieu, et peut-être même à notre sainte Anne d’Auray, n’est-il pas vrai, ma petite cousine?
Elle rit gaiement avec lui.
—Qui sait, mon grand cousin!... Mais, quoi qu’il en soit, permettez-moi de vous dire qu’enparlant d’un but proposé ici-bas à tout être, ce n’est pas uniquement au point de vue religieux que je me place... au point de vue chrétien encore bien moins!... Car, je crois qu’un Hindou, ou même un sauvage du Congo, a sa mission comme vous et moi... seulement c’est une mission en rapport avec ses facultés et l’état de civilisation de son pays. De toutes les idées religieuses, plus ou moins contestables, je ne garde en vous parlant ainsi que celle de Dieu, parce que, sans elle, il n’y a plus ni bien, ni mal, ni morale, ni conscience, ni rien!... Vous croyez bien à la conscience, mon cousin?
—Dans une certaine mesure, oui.
—Comment cela, dans une certaine mesure?
—Je crois que la conscience, c’est-à-dire l’idée du bien et du mal, est une sorte de convention tacite dont les conditions diffèrent selon les pays, les climats, la race et la civilisation des peuples. En un mot, je crois que la conscience de votre sauvage du Congo n’est pas du tout faite comme la mienne.
—Comme la vôtre! ah! j’aimerais bien savoir comment elle est faite, la vôtre?
—Oh! le mieux du monde, je vous assure... Elle est blonde, très jolie, et porte à ravir une robe couleur d’aurore.
—Quelle folie!
—Elle est très douce et très sage, elle me parle d’honneur et de devoir... Ah! ce n’est pas elle qui me conseillerait d’imiter les habitants d’un pays dont parle je ne sais plus qui!... des hommes très bien intentionnés, qui tuent leur père, dès qu’il est vieux!... C’est l’usage... Que dites-vous de cet usage-là, Janik?
—Je dis, mon cousin, qu’il est possible d’aboutir au mal en cherchant le bien... Ces pauvres sauvages veulent éviter à ceux qu’ils aiment les tourments de la vieillesse; le sentiment qui les pousse à un meurtre odieux est le même qui nous inspire les soins et les respects dont nous entourons nos parents... Ce qu’on ne peut nier, c’est l’idée plus ou moins juste, mais innée chez tous les hommes, du bien qu’on doit réaliser, du mal qu’ont doit combattre... la loi morale enfin!... Mais vous m’éloignez toujours de mon sujet!
—Allez, allez, petit philosophe.
—Je ne vous raconterai point de vilaines histoires de sauvages, moi, mais plutôt je vous citerai le bon Gourville, le secrétaire du prince de Condé, si je ne me trompe. Il disait, lui, dans sa simplicité franche, que les hommes, comme les plantes, «ont leurs propriétés particulières et que le bonheur pour eux est d’avoir été destinés, ou de s’être destinés eux-mêmes, aux choses pour lesquelles ils étaient nés»... N’y a-t-il pas une grande science de la vie, dans cette petite phrase?... Vous m’accordez bien qu’il y a des différences de caractères, de goûts, d’aptitudes, entre les hommes? Pourquoi ces facultés, ces «propriétés particulières», comme dit Gourville, nous ont-elles été confiées, si ce n’est pour que nous travaillions, chacun selon notre pouvoir, en vue de l’intérêt de tous; si ce n’est pour que nous trouvions, dans la voie pour laquelle nous sommes créés, ce sentiment du devoir accompli, qui donne unesatisfaction profonde, à défaut de bonheur?... Non, mon cher cousin, il n’y a pas de lâcheté permise; les inutiles, ce sont les égoïstes ou les paresseux... Donc, personne n’a le droit de se tuer!... Vous voyez qu’il ne s’agit là, ni d’une religion, ni d’une autre, mais seulement de l’avenir de la société et de la civilisation, du progrès matériel que réalise chaque jour celle-ci, du progrès moral que pourrait réaliser celle-là!... Allons, vous croyez bien au progrès, Bernard? demanda mademoiselle de Thiaz en riant.
—Je vais vous révolter: qu’appelez-vous «progrès»?... Est-on plus heureux aujourd’hui qu’il y a quatre mille ans?
La jeune file secoua la tête.
—Vous êtes incorrigible! Je vois que vous ne croyez à rien, Bernard!
—Si, répliqua-t-il, je crois en vous.
—Belle croyance!
Alors il devint sérieux, et, regardant Janik:
—Ne riez pas, dit-il, j’ai trente ans, et vous êtes la première femme à laquelle j’ai dit cela...C’est une victoire que vous remportez sur l’esprit du doute!
De telles conversations ne laissaient pas Nohel moins sceptique en matière philosophique; ses idées s’appuyaient sur des bases trop anciennes pour être aussi facilement ébranlées par une enfant ignorante.
Cependant, cette petite phrase «Je crois en vous» était bien, en effet, une conquête de Jeanne.
Dans le Paris élégant où il avait vécu, le romancier s’était trouvé à même d’étudier le monde des jeunes filles, et, comme il en avait observé attentivement quelques-unes, il avait cru pouvoir les juger toutes.
Avec une assurance un peu présomptueuse de psychologue, il s’était créé une opinion sur ces petites personnes, qui d’ailleurs ne l’intéressaient que médiocrement.
Il y a, pensait-il, deux sortes de jeunes filles: les fausses Agnès, très nombreuses, et les véritables Agnès, beaucoup plus rares.
Les premières cachent, sous un masque d’innocence paisible ou hardie, des curiosités malsaines. Elles ont beaucoup lu ce qu’on lit en cachette; elles ont beaucoup causé avec leurs petites amies, tout bas, dans les coins; et comme elles ont respiré le fruit défendu, comme elles en aiment le parfum, il est probable que, devenues femmes, elles voudront en connaître le goût.
Les secondes, plus sévèrement surveillées, ou moins développées surtout, sont sincères avec leur mine ingénue... Elles ne lisent que des romans anglais et des feuilletons de journaux de modes, elles ne récoltent pas les confidences des petites amies... En un mot, elles ignorent tout du monde et s’ignorent elles-mêmes... Mais, un jour, brusquement, on les jettera dans la vie, comme de pauvres soldats désarmés dans la bataille. Alors, qu’adviendra-t-il?
Un sourire sarcastique était la conclusion de ces réflexions de Jacques Chépart.
Depuis longtemps, il avait voué aux femmes en général une sorte de mépris indulgent. Il les avait considérées comme de faibles êtres,mobiles, inconséquents et mal équilibrés toujours, vertueux ou pervers, innocents ou coupables selon le tempérament, le jeu des circonstances ou, tout simplement, l’occasion.
Mais, Janik avait paru.
Elle ne posait pas à la pensionnaire, Janik! elle ne rougissait pas à tout propos, elle baissait rarement les paupières pour voiler son regard; mais comme elle était bienjeune filledans ses paroles, dans sa contenance, dans sa voix! En rencontrant ses yeux qui rayonnaient d’une pureté sereine et pour ainsi dire consciente d’elle-même, Bernard se disait,—et c’était spontané, presque involontaire: «Cette enfant sera une honnête femme! Bonne, aimante, loyale, elle restera, quoi qu’il arrive, la paix, la joie et l’honneur de son foyer!»
... Oui, la petite mère-grand avait remporté une grande victoire!... Car, croire en la femme c’est croire en l’amour et en la famille; c’est croire au bonheur dans le devoir; c’est presque croire en Dieu!
... Et c’étaient encore avec Janik des causeries plus douces, moins tendues, des lectures... les idées nouvelles, les formules encore inaccomplies de la pensée moderne, que Bernard expliquait à la jeune fille tandis qu’elle l’écoutait attentive, les yeux pleins d’une interrogation confiante... puis des échanges d’impressions et de surprises joyeuses en s’apercevant que parfois elle et lui sentaient de même... Si bien qu’un matin, quand M. Le Jariel qui allait partir pour Bordeaux où l’appelait une affaire, eut conseillé à son malade les longues promenades au grand air qui achèveraient sa convalescence, Bernard s’étonna que cette convalescence se fût trouvée si vite en passe d’être achevée...
—Nous irons à la «Fontaine de Marie», s’écria mademoiselle de Thiaz.
Dans les champs, les genêts embaumaient brillant au milieu du feuillage comme des reflets du soleil... Un berger jouait du biniou sur les bords du chemin pierreux où croissaient des bruyères, tandis que les petites vaches fines et nerveuses de son troupeau paissaient autour de lui, calmes, les yeux ternes, faisant tinter à chaque mouvement de leur tête une clochette dont le son grêle s’enfuyait au loin porté par la brise de mer.
Près d’une chaumière, à quelques pas de la Fontaine, deux enfants jouaient «à la procession»... Leurs cheveux blonds, couronnés depâquerettes, nimbaient des visages rieurs; ils marchaient d’un pas drôlement solennel dans le sentier jonché de fleurs effeuillées, l’un pressant de ses mains dévotement croisées un chapelet de Sainte-Anne, l’autre portant dans la main droite un long pissenlit bien ouvert, dont la tige toute droite et coiffée de jaune ardent, simulait un cierge allumé... Bernard et Janik s’arrêtèrent, tous deux gagnés par l’influence douce de cette nature bretonne un peu primitive dans sa mélancolie, de cette scène gracieuse un peu mièvre dans sa poésie inconsciente.
—Le printemps qui passe! s’écria Bernard.
Et, avec une gravité souriante, il se découvrit.
Les pleurs de madame Marie tombaient goutte à goutte dans une vasque naturelle enjolivée de plantes aquatiques... Un grand rayon d’un vert doré tombait des arbres comme d’un vitrail d’église.
—Voici l’eau de Jouvence, Bernard: voulez-vous en éprouver la vertu? demanda mademoiselle de Thiaz.
Pour toute réponse, Nohel s’agenouilla sur la mousse, et sa main plongea dans l’eau limpide dont il rafraîchit son front et ses yeux.
Pendant un instant, la fontaine, troublée, ne refléta plus que vaguement la teinte foncée du feuillage et le bleu clair du ciel. De petites rides, nombreuses et serrées, brouillaient les contours et trompaient les yeux... Puis, tout se calma, et, dans le miroir redevenu clair, le jeune homme aperçut son image.
Une barbe châtaine, très soyeuse, encadrait son visage, qui avait pris, en s’émaciant, je ne sais quelle grâce attendrie. Ses traits étaient reposés, sa bouche avait perdu le pli amer des désenchantés; dans ses yeux agrandis, une lueur brillait... quelque chose comme un reflet de la chaude lumière qui avait ranimé son cœur.
Le Bernard de la «fontaine» ne ressemblait guère à celui que Jacques Chépart avait vu à Paris. Cependant, Nohel tressaillit, poigné par un souvenir.
Alors la tête blonde de la petite mère-grand,qui se penchait au-dessus de lui, vint se dessiner à côté de la sienne, dans la fontaine apaisée.
—Le charme opère-t-il? dit-elle.
Bernard se leva vivement et saisit les deux mains de la jeune fille.
—Le charme, c’est vous! s’écria-t-il.
Elle avait rougi. Sans brusquerie, mais fermement, elle dégagea ses mains de celles qui les étreignaient.
—Comme vous voilà bien, Bernard! Toujours un peu fou, dans vos meilleurs moments, fit-elle. Le charme dont vous parlez, ce sont les contes bleus de vos premières années, que vous avez retrouvés ici et qui vous ont rafraîchi l’esprit, comme de belles brises printanières! C’est l’atmosphère d’affection dans laquelle vous vivez à Nohel... C’est peut-être aussi le portrait de la tourelle qui vous fait de la morale quand vous n’êtes pas sage...
—Oui... mais qui me sourit quand je le suis... Janik, vous avez la bouche des jours où le petit Bernard était méchant... Pourquoi?
Soudain, elle pâlit un peu.
—Vous vous trompez, dit-elle.
—Est-ce parce que je vous ai dit que vous m’avez fait du bien?
—Non, Bernard.
—Vous m’avez prêché de si gentils sermons, Janik, que maintenant, je me prends à concevoir la vie, fière, laborieuse, utile, que vous rêvez. Vous m’avez parlé de bonheur, et, depuis, mon cœur a des élans de joie qu’il ne connaissait plus... Enfin, vous avez un peu essayé de me convertir, ma petite providence et... tenez, dimanche, à l’église, quand vous étiez à genoux, le front courbé, les mains jointes, il m’a semblé que je priais... Ne méprisez pas votre œuvre!
Il parlait avec des inflexions infiniment douces, dans sa voix un peu basse. Ses yeux d’acier, qui pouvaient être tour à tour si durs et si tendres, enveloppaient la jeune fille d’un regard suppliant, dont la grâce câline se mouillait comme d’une larme, prête à couler; c’était presque un regard d’enfant et pourtant le regard d’un maître!
Mademoiselle de Thiaz détourna la tête.
—Si, vraiment, je vous ai fait du bien, Dieu est bon, dit-elle.
Elle se baissa pour cueillir parmi les touffes d’herbe humide une petite fleur qu’elle glissa dans sa ceinture, puis elle reprit d’un ton tout autre:
—Comme le vent est frais sous bois! Ce n’est pas le moment de faire des imprudences, puisque le docteur est absent... Voulez-vous que nous descendions jusqu’à la plage? là nous ne serons plus qu’à un quart d’heure du château.
Au bord de la mer ils échangèrent quelques paroles avec la fille de Jean-Marc, qui raccommodait les mailles d’un filet en surveillant son enfant; puis ils se reposèrent un instant sur les rochers garnis d’algues qui émergeaient du sable.
La fillette du pêcheur construisait un bastion avec des galets.
Maigre, hâlée, pauvrement vêtue, mignonne pourtant avec ses yeux de gazelle et ses cheveux embroussaillés, elle ramassait des coquillagesou attrapait délicatement les crabes qui clopinaient autour des flaques, puis, insouciante de qui l’entendrait, elle chantait en patois breton, s’interrompant pour babiller aux mouettes.
Janik suivait ces jeux d’un sourire indulgent.
—Vous aimez beaucoup les enfants, dit Bernard.
—Oh! oui, répondit-elle, mettant toute son âme tendre dans ce mot.
Ses bras se fermèrent sur sa poitrine comme pour encercler une chère couvée, et ses yeux se perdirent sur l’horizon bleuâtre où la mer se confondait avec le ciel.
La marée montait. Chaque instant rapprochait un peu la ligne hérissée d’écume des vagues qui sautillaient, en se pressant, pour atteindre la plage.
—Je suis sûr que vous êtes le bon ange de tous les mioches de la côte... ils doivent vous adorer! reprit Bernard.
—Ils m’aiment bien, oui!... Pauvres petits!
—Est-ce que vous les grondez, quelquefois, eux aussi?
Le flot avançait toujours; la mer se couvrait de voiles blanches qu’escortaient, haut dans le ciel pâle, de grands vols de mouettes et de goélands. Un vent perfide commençait à souffler et gémissait dans les excavations de la côte. Déjà les vagues mouraient aux pieds mêmes de Janik, qui les regardait accourir promptes et rageuses, bouillonner en nappes d’écume et se replier majestueusement. Elle aimait ce spectacle jamais lassant, du flux et du reflux; elle aimait la voix rude qui la berçait depuis des années.
Et, tandis que Janik contemplait l’étendue glauque, Bernard contemplait Janik. Il admirait son fin profil, sa taille frêle et un peu longue, ses mains croisées sur ses genoux dans une pose familière, ses petits pieds qui se cambraient hors de sa robe, comme pour défier le flot.
Mais, tout à coup, un appel déchirant domina le bruit de la mer et Nohel se leva, brusquement arraché à sa rêverie.
La fillette aux pieds nus ne jouait plusautour de la forteresse submergée; debout sur la plage, la femme du pêcheur se tordait les mains.
Elle vit le mouvement de Bernard, elle s’élança vers lui.
—Ma petite, ma petite!... dit-elle.
Et elle pleurait, ne pouvant achever.
Le jeune homme comprenait le drame. L’enfant avait voulu se rire de la mer, elle avait fait un faux pas sans doute, et la grande impitoyable, l’enroulant du manteau glacé de ses lames, l’avait entraînée en se retirant.
D’un geste rapide, il jeta à terre son chapeau et sa veste... Mademoiselle de Thiaz eut un cri d’angoisse:
—Bernard, vous êtes encore malade, vous ne pouvez pas...
Mais, ce ne fut qu’un éclair de révolte; elle fit un grand effort et ses beaux yeux brillèrent:
—Allez! dit-elle...
. . . . . . . . . .
—Merci, oh! merci, monsieur!
La petite fille de Jean-Marc serre dans ses bras crispés son enfant sauvée, le cher trésorque Nohel a disputé au flot. Ah! la mer a bien cru tenir sa proie! La pauvre petite épave soulevée, ballottée en tous sens, a échappé plus d’une fois aux mains qui voulaient la saisir. Aussi la lutte a été rude. Le froid de l’eau suffoquait Bernard; très faible encore, étourdi par le mugissement des vagues, aveuglé par la mousse qui lui jaillissait au visage, il s’est senti défaillir plus d’une fois durant ce court sauvetage! Mais, grâce à Dieu, l’enfant inerte et toute ruisselante que la pauvre femme emporte, est bien vivante!... Les pêcheurs, accourus sur la plage, veulent serrer dans leurs mains calleuses la main fine du jeune homme. «Ces Parisiens, c’est courageux tout de même!»
Et le père de la petite est là, livide et parlant à peine.
—Oh! merci, merci, monsieur!
Cependant, au milieu de cet enthousiasme, Bernard n’avait qu’une pensée: Janik.
Pâle, très pâle, elle lui tendit les mains.
—Bernard... murmura-t-elle.
Et elle n’en dit pas plus; mais ses yeux éclairaient son front blême, ses yeux souriaient, bleus et transparents comme des saphirs. Elle était contente, la petite mère-grand!
Quand Bernard sortit de la cabane où il avait revêtu les habits qu’on était allé chercher au château et que le vieux Jean-Marc lui avait apportés en pleurant de reconnaissance, mademoiselle de Thiaz l’entraîna vers la rampe qui escaladait la falaise.
—Rentrons vite, dit-elle.
Mais, au bout de quelques pas, elle s’arrêta pour reprendre haleine.
—Oh! Bernard! s’écria-t-elle, un peu remise. Que c’est beau ce que vous avez fait! Affaibli comme vous l’êtes, vous risquiez deux fois votre vie!
Puis, enveloppant son cousin d’un regard inquiet:
—Vous ne vous sentez pas malade? Dites-moi la vérité?
—Malade! ah! bien au contraire... Bon Jean-Marc! comme il m’a embrassé!... Et cette pauvre femme, comme elle sanglotait!... Ah!tenez, cela fait du bien de penser qu’au moinsune foison a été un peu utile!
—Un peu! répéta Janik avec reproche... Vous n’avez pas froid?
—Aucunement... Comme vous êtes bonne pour moi!
—Parce que je vous demande de vos nouvelles, quelle idée!... ah! j’ai eu si peur!
—Vous avez eu peur, très peur, oui, mais... je ne sais pas vous dire ce que j’ai éprouvé en vous voyant... Toutes les femmes à votre place auraient pleuré et supplié, vous, vous êtes restée calme, et si simple, si grande! Vous étiez pâle, vos mains tremblaient; pourtant, vous m’avez dit: «Allez!...» Janik, vous ne serez pas seulement une bonne mère, vous serez aussi une vraie Française, une vaillante, vous saurez garder les yeux secs à la veille d’une bataille et dire à vos fils: Faites votre devoir!
Mademoiselle de Thiaz se taisait; Nohel reprit:
—Je ne vous ai pas raconté une chose touchante... Comme je quittais sa maison, le pèrede la petite fille m’a donné un chapelet de Sainte-Anne: «Prenez-le, monsieur, m’a-t-il dit, c’est tout ce que je possède, mais quand vous aurez des enfants, ça leur portera bonheur!»
—Pauvre brave homme! fit mademoiselle de Thiaz, un peu moqueuse. Il ignore vos théories d’esprit fort! Un chapelet à vous!
—Un chapelet à moi, oui, Janik! Et je le garderai toujours, ce chapelet.
—Pour vos enfants?
Bernard regarda la jeune fille, puis, grave, il répondit:
—Oui, Janik, pour mes enfants.
Le soir, après dîner, Nohel se sentait très calme et très heureux, en prenant sa place habituelle dans le salon jonquille où mademoiselle de Kérigan se faisait raconter pour la dixième fois au moins les prouesses de son petit cousin.
—Vous êtes un héros, Bernard, s’écria-t-elle.
Et mademoiselle Louise répéta comme un écho:
—Oui, un héros, monsieur de Nohel, un héros!
Seulement, mademoiselle Armelle regrettait que la fille du pêcheur, au lieu de six ans, n’en eût pas eu seize; elle se serait immanquablement éprise de son sauveur qui, bravant les sots préjugés du monde, l’aurait épousée à Pâques fleuries! Quelle délicieuse idylle!
La vieille demoiselle était en veine de bâtir des romans, elle avait passé sa journée à lire la dernière œuvre d’un auteur en vogue, une de ces œuvres entraînantes qu’on ne sait guère quitter avant d’avoir atteint la page finale.
Le chapitre du sauvetage de la petite fille épuisé, elle éprouva le besoin de faire partager ses admirations à Bernard, avec lequel elle causait souvent littérature, au grand amusement du jeune homme.
—Juliane! voilà le titre de ce chef-d’œuvre, pontifia-t-elle. L’auteur est un romancier parisien, que vous connaissez sans doute: Jacques Chépart?
Mademoiselle de Kérigan parlait très innocemment. Entre le nom du livre et celui de l’auteur, Nohel avait eu le temps de se remettre.
Il tenait à conserver le secret de sa personnalité littéraire, inconnue au château. Jusqu’à son retour à Paris, il voulait être uniquement le neveu de tante Armelle et le cousin de Janik, le petit-fils soumis de la mère-grand aux yeux bleus! Jacques Chépart, le romancier las de vivre, l’être compliqué, d’essence moderne, était resté dans la grande ville; il ignorait le château de Nohel, la fontaine de Marie et les réminiscences dont on rit le regard ému.
L’homme auquel souriait le portrait de la tourelle avait un cœur très simple; il aimait les contes bleus, il passait des heures à causer avec une jeune fille et un vieux philosophe... il était presque heureux! Et ce fut lui qui répondit à tante Armelle:
—Si je connais Jacques Chépart, ma tante? oh! très peu.
—Quel génie! s’écria l’enragée liseuse avec conviction... Ce doit être un affreux mauvais sujet... Moi, je l’adore, ce garçon-là!
Le jeune homme se mit à rire.
—Un génie! Comme vous y allez! Et un génie mauvais sujet!... Et un mauvais sujet que vous adorez!... Vous adorez les mauvais sujets, tante Armelle?
—Comme toutes les femmes, mon neveu... Seulement, à soixante ans on ose le dire, tandis qu’à vingt, on se contente de le penser... Ah! vous connaissez Jacques Chépart? Il est jeune, n’est-ce pas?
—Trente ans, je crois.
—J’en étais sûre... Il fait des passions, hein?
—Il ne m’a jamais honoré de ses confidences.
—Tant pis, mon cher Bernard... Ah! c’est mon romancier de prédilection!... Mais je ne le permets pas à Janik... c’est tout au plus si elle a lu un ouvrage et quelques vers de lui... Ces livres-là sont perfides comme le péché!
Janik cousait sous la lampe. Silencieuse, elle souriait d’un sourire doux, presque indulgent, aux enthousiasmes de sa tante.
—Si tu t’en allais un instant prendre le fraissur la terrasse, ma mignonne, mademoiselle Louise pourrait me lire le dernier chapitre deJuliane, fit soudain la vieille demoiselle. Je suis si anxieuse du dénoûment! Vous permettez, Bernard?
—Oh! tante Armelle!...
Docilement, mademoiselle de Thiaz gagna la terrasse et Bernard l’y suivit.
Le vent s’apaisait. La nuit était très bleue, criblée d’étoiles. La jeune fille s’accouda, rêveusement, à la balustrade enguirlandée de vigne-vierge.
Tout se taisait autour d’eux, sauf la voix basse de la mer. Bernard demanda:
—Que pensez-vous de Jacques Chépart, Janik?
Alors, elle tressaillit, arrachée à elle-même.
—Jacques Chépart? répéta-t-elle. Oh! je l’ai lu si peu!
—Vous avez lu l’un de ses romans et quelques vers de lui, c’en est presque assez pour le juger... Quelle a été votre impression?
—Mon impression! Elle vous surprendrapeut-être, Bernard... En lisant Jacques Chépart, j’ai ressenti un malaise étrange de l’esprit et de la conscience... J’étais mécontente des autres et de moi.
—Voilà tout?
—Non, car je jouissais infiniment de cette prose charmeuse. Quel dommage, pourtant: avoir un si grand talent et l’employer si mal!... Il peint les hommes sous de tristes couleurs, votre ami!
—Oh! il n’est pas mon ami! objecta Nohel, qui ne croyait pas si bien dire. Mais je pense, ma pauvre enfant, qu’il peint les hommes tels qu’il les a vus.
—Tant pis pour le monde où il a vécu!... Allons, Bernard, vous ne me direz pas qu’il n’y a sur la terre rien de bon, de noble et de vrai?
—Non, Janik... je vous accorde qu’il y a de rares exceptions.
—Alors, pourquoi les laisse-t-on de côté, ces rares exceptions?... Pourquoi n’est-ce pas elles qu’on met au jour, comme de grands exemples... Si l’on vous confiait un enfant à élever, Bernard, vous lui reprocheriez ses fautes, mais vous constateriez aussi ses bonnes actions, n’est-il pas vrai? Lui répéteriez-vous sans cesse qu’il est menteur et méchant par nature, et que ses efforts et les vôtres seront impuissants à le corriger? Non, cent fois non; car vous vous rappelleriez une vérité que les romanciers modernes oublient; vous vous diriez que, pour marcher au bien, il vaut mieux être réconcilié avec soi-même, que sévère et découragé... Eh bien, où serait le mal si dans les livres on les embellissait un peu, ces pauvres hommes; si on essayait de les relever à leurs propres yeux, en leur montrant ce qu’ils pourraient être... et non ce qu’ils sont? Mais bah! au lieu de cela, on leur prouve, à grands renforts d’arguments scientifiques, qu’ils sont pervers et corrompus; bien plus, on leur présente le mal comme une plaie inguérissable, on les traite d’êtres irresponsables, on fait d’eux les esclaves de leurs passions! quand ce n’est pas de leurs hérédités!
—Ma chère Janik, c’est très raisonnable ce que vous dites, mais les romanciers ne sepiquent pas d’être des éducateurs. Puis, il est rare, l’homme qui écrit ce qu’il veut, comme il le veut! La plupart du temps, ce sont des impressions personnelles qu’on jette sur le papier... Et, quand on se sent triste, abattu, quand on ne croit plus à grand’chose, on ne peut qu’exhaler sa désillusion.
—Alors, Bernard, qu’on n’écrive pas... Un mauvais livre, c’est une mauvaise action... Tandis qu’un bon livre, un livre loyal, sincère, ah! c’est si beau!... C’est peut-être une présomption bien naïve, Bernard, mais au récit d’un trait généreux, d’un grand dévouement, on s’enflamme, en se disant: «Pourquoi ne ferais-je pas ce qu’un autre a fait?» Et la cause du bien n’y perd pas!... Quand vous étiez écolier et que vous lisiez Corneille, ne sortiez-vous pas de votre lecture plus fort et comme grandi? Le génie du poète vous avait porté si haut que vous planiez au-dessus des mesquineries de la réalité quotidienne; votre cœur s’élargissait pour embrasser tout un monde de devoirs héroïques; vous étiez fier d’être «un homme»,et tout votre cœur s’élançait vers je ne sais quel idéal superbe... que vous auriez peut-être atteint, si un tel charme pouvait durer!
—O rêveuse enthousiaste! fit Nohel en souriant.
Et il admirait Janik, délicieuse avec ses yeux ardents, son visage mobile, qui parlaient autant que sa voix. Il buvait les paroles qu’elle prononçait en s’animant toujours; peu à peu, il se laissait aller à penser comme elle, à vouloir ce qu’elle voulait. Soudain il dit:
—Oui, vous avez raison, Janik! Certains livres sont de mauvaises actions. Vous avez raison. Consoler, réconforter, donner confiance en la vie, en l’humanité, ce serait meilleur, ce serait plus louable que de verser goutte à goutte le poison des désillusions et des amertumes! De quel droit Jacques Chépart fait-il porter aux autres le poids de ses propres fautes? De quel droit leur fait-il goûter le fruit de sa triste expérience?... Pauvre Jacques Chépart! Vous ne le connaissez pas... et on dirait que vous le haïssez!
Nohel avait prononcé ces mots tristement; mademoiselle de Thiaz le regarda, étonnée, puis, s’étant un instant recueillie:
—Non, Bernard, dit-elle, je ne le hais point... il me fait de la peine et m’attache, sans que je puisse définir par quel charme... Je pense que son enfance a été malheureuse, que peut-être il n’a pas connu sa mère, qu’aucune sœur bien tendre n’a partagé ses jeux!... S’il a été privé des affections de la famille, doit-on lui reprocher d’en ignorer le prix?... Plus tard, on l’aura mal aimé; il aura vécu sous le joug d’influences pernicieuses, contre lesquelles nulle main chère ne le défendait... Il faut quelquefois si peu de chose pour éloigner une pensée mauvaise... Un regard, une pression de main... moins encore, une voix, un parfum, qui évoque un souvenir... On m’a raconté l’histoire d’un jeune homme de Plourné qui, se trouvant à Monte-Carlo, fut pris du désir fou de jouer, de jouer de l’argent qui n’était pas à lui... Déjà, il ouvrait son portefeuille... une petite fleur en tomba, c’était une bruyère dupays que lui avait donnée sa fiancée... Les larmes lui montèrent aux yeux... et il s’enfuit. Peut-être qu’aucune espérance, qu’aucun souvenir ne gardait Jacques Chépart.
Bernard écoutait toujours, attentif; soudain, il redressa la tête, et, la voix émue:
—Je voudrais, murmura-t-il, que Jacques Chépart pût vous entendre. Plus tard, quand je le reverrai, je lui dirai ce que vous m’avez dit... Vous avez raison de le plaindre... ce n’est pas un méchant homme, non, c’est un homme à qui l’on n’a pas su enseigner la vie; c’est, comme vous le disiez, un homme qu’on a mal aimé et qui n’a jamais aimé personne, un homme qui a vécu dans un monde néfaste et qui, se jugeant sévèrement lui-même, s’est cru le droit de juger les autres, impitoyablement. Il a souffert beaucoup, non pas de ces douleurs grandes et saines qui trempent, mais d’un mal lent, écœurant, qui le conduisait à l’abîme, en lui laissant le sentiment de sa déchéance... Oui, il a souffert, je vous assure, il a souffert, riche, envié, autant peut-être qu’un misérable abandonné... Il était si seul dans la foule! Rien ne l’attachait à la terre!... Si vous saviez, un jour, il a voulu se tuer!...
Il y eut un long silence, puis Nohel dit très bas:
—Janik, voulez-vous me donner cette fleur que vous avez cueillie à la «Fontaine de Marie?»... Je la porterai à Jacques Chépart, et je lui dirai qu’elle s’est fanée sur le cœur loyal et pur d’une jeune fille qui le plaignait...
Mademoiselle de Thiaz avait écouté, palpitante: ses yeux s’ouvraient très grands, comme remplis d’une lumière nouvelle. On eût cru qu’un cri allait s’élancer de ses lèvres... mais, soudain, sa main qui déjà cherchait la fleur pour la tendre à Bernard, retomba:
—C’est une idée de rêveur, et je ne connais pas Jacques Chépart! dit-elle doucement.
Elle quitta la terrasse, mais Nohel y resta longtemps après elle, plongeant ses regards dans les lointains mystérieux du parc. A dix heures, quand on se sépara, il regagna la tourelle.
Il chancelait, la tête perdue... une ivresselui gonflait le cœur. Il contempla ardemment le portrait qui ressemblait à Janik. Ah! comme elle était adorable, comme il l’adorait!
Oui, il aimait! Lui, Jacques Chépart, il aimait comme on aime à vingt ans, d’un amour spontané, irrésistible, qui défiait l’analyse; d’un amour qui riait et pleurait à la fois dans tout son être, et qu’il eût voulu crier au monde entier! Il aimait, pour la première fois et, pour la première fois, il espérait, il était heureux, il était jeune!
Il ouvrit la fenêtre toute grande, et respira avidement l’air chargé de parfums, croyant entendre des voix joyeuses chanter, pour lui seul, dans la nuit tiède!
Et il avait songé à se tuer, l’insensé! Se tuer, quand on peut donner sa vie, être deux et n’être plus qu’un, exister, penser, souffrir ensemble et toujours, toujours ainsi!
Bernard ne se demandait pas s’il était aimé: la soudaine révélation de son amour lui avait semblé si douce qu’elle avait effacé pour lui toute préoccupation de l’avenir. Dans la minutede délice, où il s’était dit: «J’aime!» il avait oublié qu’un désespoir naît souvent de cette joie d’aimer que Gœthe a si bien définie: «La félicité suprême du sentiment.»
Bernard ne pouvait dormir. Il s’assit à sa table et travailla. Depuis quelques jours, il avait entrepris une histoire simple, écrite en prose... une prose qui n’était pas de la prose poétique, et qui était pourtant la prose d’un poète. C’était un roman très court, dont les mots vivaient, où le rire et les larmes étaient sincères, où l’on humait le parfum frais des bois et l’air salé des plages, où l’on entendait chanter la brise et les grandes vagues!
Toute la nuit, Jacques Chépart se sentit porté par sa plume.
Il trouvait des harmonies ravissantes pour écrire la langue tendre; car c’était à Janik qu’il pensait; c’était pour elle qu’il se faisait soudain si doux; c’était pour elle qu’il s’accoutumait à tracer, avec des respects infinis, ce mot «amour» qui, jadis, grimaçait sous sa main.
Au matin seulement, il relut son œuvre achevée; puis il la cacheta sous bande, à l’adresse d’un grand journal de Paris.
Bientôt Janik lirait ces pages écrites sous le regard bienveillant de la petite mère-grand; elle se dirait peut-être que, par une intuition mystérieuse, Jacques Chépart avait deviné ses paroles, qu’il en avait profité.
. . . . . . . . . .
Mais Janik, elle non plus, n’avait pas dormi... Quand elle était entrée dans sa chambre, toute vibrante, le visage fiévreux, avec une lueur nouvelle au fond de ses prunelles extasiées, elle avait aperçu une lettre cachetée, qu’on avait dressée, bien en évidence, sur le bureau contre l’encrier, et, devant l’adresse d’une bâtarde correctement soulignée de grands traits, elle avait blêmi.
Ses mains, soudainement saisies d’une agitation convulsive, ouvrirent maladroitement l’enveloppe et en arrachèrent le papier... puis elle lut. Alors un sanglot souleva sa poitrine et elle tomba à genoux.
—Oh! mon Dieu, murmura-t-elle, pourquoi ne m’avez-vous pas éclairée plus tôt sur lui, sur moi-même?... Que va-t-il penser de moi!
Dès neuf heures, Nohel se rendit au village pour expédier son envoi; puis il revint lentement, à travers la campagne...
Recommencer la vie pour Janik et avec Janik! Il se demandait si ce n’était pas un bonheur impossible. Et pourtant... Pourtant, cette dernière journée pleine d’émotions, la timidité subite de mademoiselle de Thiaz à la Fontaine de Marie, son angoisse sur la plage à l’heure du danger: tout laissait croire à Nohel qu’une révélation s’était faite dans le cœur de la jeune fille. Le même moment lui avait dit qu’elle aimait Bernard et que Bernard l’aimait! Et elleconsentirait, la chère créature, à être le délice de celui qu’elle avait rattaché à la vie, elle consentirait à rester le bon ange de Jacques Chépart.
... Alors, il l’emporterait dans son vieux Paris. De l’appartement jadis trop grand et trop vide, il ferait l’écrin de cette beauté fine, un nid embaumé de roses et de violettes, où les étoffes, les couleurs, la lumière, seraient douces et veloutées, où, mieux qu’ailleurs, on s’aimerait, on pourrait causer, l’un près de l’autre, la voix basse...
Là Jacques Chépart imaginerait de beaux livres.
C’est dans les yeux de «sa femme» qu’il chercherait le mot hésitant sous sa plume, et, quand Janik se pencherait, curieuse, pour lire par-dessus son épaule la page ébauchée, il sentirait sur sa joue la caresse de ses cheveux blonds...
Souvent, bien souvent, il lui parlerait de ses travaux, et elle répondrait de sa petite voix claire. Ainsi, il ferait d’elle la secrète collaboratrice de tout ce qu’il écrirait; plus tard, enlisant l’œuvre parue, elle dirait: «C’est ensemble que nous avons pensé cela!» Et tous deux aimeraient ces livres: Bernard, parce qu’il y retrouverait Janik; Janik, parce qu’elle y retrouverait Bernard. Pour eux seuls, un poème chanterait entre les lignes; chaque mot évoquerait un souvenir qu’on se raconterait en souriant, les mains unies...
Bernard rêvait ainsi, et il se raillait lui-même, très doucement, en baisant une fleur, qu’il avait cueillie sur la terrasse, pendant que Jeanne parlait.
Comme il traversait le jardin baigné d’un soleil clair et tout perlé encore de la rosée de la nuit, Jean-Marc, qui émondait les rosiers d’un grand massif, l’arrêta au passage.
—Ah! monsieur Bernard, s’écria-t-il, il faut pourtant que je vous remercie encore; quand on pense que sans vous la petite serait... enfin que nous pleurerions tous, quoi!... Ah! c’en aurait été fini de la joie... Il faut quelquefois si peu de chose et si peu de temps pour que le bonheur s’en aille...
Bernard serra la main du vieillard.
—J’ai fait ce que n’importe qui aurait fait à ma place, mon brave Jean-Marc; si tu m’en aimes un peu plus, tant mieux, mais n’en parlons pas davantage... Est-ce que mademoiselle de Thiaz a déjà arrosé ses fleurs?
—Mademoiselle Janik, oh! elle est matineuse... il y a longtemps que ses plantes ont à boire... elle arrange des fleurs dans le salon... même qu’elle n’avait pas trop bonne mine, ajouta le bonhomme d’un ton mécontent.
Bernard tressaillit.
—Est-ce qu’elle avait l’air malade?
—Pas malade, non... mais les jeunes filles c’est si délicat, si fragile, est-ce qu’on sait jamais?... ah! elle est mignonne celle-là!
Nohel était resté pensif, il s’éloigna sans répondre, se redisant machinalement une phrase du jardinier: «Il faut quelquefois si peu de chose et si peu de temps pour que le bonheur s’en aille...»
Jean-Marc le suivit un instant du regard.
—Pour sûr que ce serait un gentil maripour mademoiselle Janik, fit-il entre ses dents; seulement, voilà, je crois bien que la patronne a dans l’idée monsieur Pierre...
Mademoiselle de Thiaz faisait des bouquets dans le salon jonquille.
Légèrement penchée, elle mêlait, sur les bords d’un vase plein d’eau, des fleurs de genêt et des branches d’acacia rose. Au bruit de la porte, elle se retourna; alors Nohel faillit jeter un cri.
Non, ce n’était plus Janik, ce n’était plus la rieuse petite mère-grand! Des yeux cerclés de bistre, des yeux qui avaient pleuré et qui n’avaient pas dormi, donnaient maintenant à ce jeune visage une expression navrée... La bouche, contractée, tremblait un peu.
—Qu’y a-t-il? dites-moi vite... vous avez pleuré?
Bernard avait pris les deux mains de Janik, elle se dégagea doucement.
—Ce n’est rien, ce n’est rien, dit-elle.
—Rien! mais je vois que vous avez pleuré, mais je sens que vous avez du chagrin...
—Du chagrin, oh! ne croyez pas cela, Bernard... J’ai reçu, hier soir, une lettre qui m’a un peu émue et j’ai passé une mauvaise nuit; voilà tout...
Il l’interrogeait encore des yeux. Gênée par ce regard incrédule, elle quitta la table, où les fleurs coupées gisaient, entre-croisant leurs tiges, et elle s’approcha de la fenêtre. Elle s’assit, la tête baissée, puis, après un instant, elle dit très bas, et péniblement, comme si les mots s’arrêtaient dans sa gorge:
—Il y a quelque chose que vous ne savez pas, Bernard... Déjà, j’aurais dû vous le dire, puisque vous êtes de la famille. Depuis quatre ans, je suis fiancée au neveu du docteur Le Jariel.
Nohel crut que le sol croulait sous lui.
—Vous êtes fiancée, vous!
Il sentait qu’il devenait blême et que ses traits se tiraient comme ceux d’un mourant. Mais, dans la douleur qui le poignait, il y avait aussi de la colère, une colère sourde, implacable.
Janik fiancée! Et rien dans ses paroles ouson attitude ne l’avait laissé pressentir à Bernard. Janik fiancée! Et il l’avait aimée, sans soupçon, sans remords... Ah! Dieu! l’avait-il aimée!... Il le comprenait à cette heure... Et voilà que de tous les rêves du matin, il ne restait plus qu’une inguérissable amertume. Le vieux Jean-Marc avait raison: il faut bien peu de temps pour que le bonheur s’en aille!...
Cette ingénue, c’était donc une coquette? C’était donc une femme comme les autres femmes, cette créature idéale dont les yeux semblaient n’avoir jamais menti?
Affolé par son désespoir, Nohel oubliait le caractère fraternel de l’affection que lui avait toujours témoignée Janik. Avait-il jamais lui-même prononcé une parole qui pût autoriser la jeune fille à se croire aimée d’amour?
Janik, coquette, parce qu’elle avait entouré de soins un convalescent dont elle avait eu pitié, parce qu’elle avait essayé de redresser un esprit faussé, de consoler un cœur chagrin; parce qu’elle avait parlé du devoir humain et de la volonté divine, à celui qui n’y croyaitplus? Une coquette bien étrange, alors, et presque invraisemblable, à force de perfidie.
Mais Bernard ne raisonnait pas; il souffrait; après avoir entrevu le ciel il venait d’être rejeté violemment sur la terre; après avoir rêvé le bonheur, le bonheur à deux, il se retrouvait seul dans la vie, ayant au cœur une blessure que la main aimée ne panserait pas. Il ne raisonnait pas et il éprouvait, dans sa grande douleur, un désir méchant et bien humain de torturer celle qui le torturait ainsi. Par un suprême effort de volonté, il contint son chagrin; sa voix, prête aux sanglots, s’acéra, mordante.
—Vous êtes fiancée? répéta-t-il. Toutes mes félicitations, ma cousine; voilà une grande nouvelle dont je ne me doutais guère! Comment l’homme que vous aimez peut-il vivre loin de vous?
Janik parut surprise de ce ton railleur, mais elle répondit avec une douceur calme:
—Pierre Le Jariel est marin... Il y a trois ans qu’il est absent pour son service. Hier j’aireçu une lettre datée du Caire; dans quelques jours il sera ici...
—Mon Dieu! quel bonheur pour vous, ma chère enfant!... Les séparations sont si dures, quand on s’aime!
La voix de Nohel était âpre, ses paroles sonnaient mal. Janik se tut, mais ses yeux se levèrent pleins de reproches. Alors le jeune homme reprit, plus gravement et très bas:
—Pourquoi ne m’aviez-vous rien dit?
—Je ne sais pas... murmura-t-elle. Ah! ne croyez pas que j’aie manqué de confiance en vous...
—Il y a... il y a longtemps que vous êtes fiancée?
—Presque quatre ans... nous nous sommes connus tout jeunes, lui et moi... Nous nous voyions souvent... Ses parents habitaient Vannes où ma tante avait conservé des relations: puis le docteur s’était installé à Plourné, et Pierre passait les vacances chez son oncle... Nous nous aimions bien, comme des amis, comme des frères; nous causions, nous nouspromenions ensemble; tante Armelle et monsieur Le Jariel se souriaient en nous voyant et nous appelaient Paul et Virginie... Un jour—j’avais seize ans—on m’a demandé si je consentirais à être la femme de Pierre, et j’ai dit oui... Il me semblait jouer encore au petit mari et à la petite femme. Le docteur, lui, hochait la tête, il trouvait que c’était une folie de lier ainsi deux enfants... Il avait raison peut-être! Mais, à cette époque, je pensais qu’il se trompait et que nous serions très heureux, Pierre et moi.
Les doigts de Bernard se crispèrent sur la paume de sa main.
—Vous l’aimiez, vous l’aimiez?
Mademoiselle de Thiaz eut un sourire triste.
—A vrai dire, je n’en sais rien... J’aimais en lui toute sa famille, si bonne, si heureuse, j’aimais les traditions de loyauté, de travail, de sainteté patriarcale, dans lesquelles il avait été élevé. Je me disais que ce serait beau d’être la joie de cette chère maison où la bienvenue me riait partout... puis monsieur et madame LeJariel sont morts à un mois d’intervalle, leur fille est entrée en religion, et Pierre est parti...
—Il a pu vous quitter! Son amour n’était donc pas digne de vous?
—Il m’a quittée pour faire son devoir, ce qui était digne de lui, et digne aussi de moi, Bernard!... Il m’a quittée, ayant foi en ma parole, comme j’ai confiance en la sienne. C’est le plus brave, le plus honnête, le meilleur des hommes...
—Mais vous ne l’aimez pas, mais vous avez compris que cette affection de jadis n’était qu’une affection fraternelle, et, pour que vous ayez compris cela, il faut...
—Non, Bernard!
Janik avait ébauché un geste brusque, comme pour lui fermer la bouche; il continua en s’animant:
—Non? pourquoi dites-vous non, avant que j’aie parlé... Vous avez donc deviné ce que j’allais dire?... Oui, vous l’avez deviné... Si vous comprenezmaintenantque vous n’aimiez pas Pierre Le Jariel, c’est que vous enaimez un autre, c’est... Ah! Janik, Janik, ne dites plus non...
Nohel cherchait désespérément le regard de la jeune fille. Elle se leva, affreusement pâle.
—Vous vous méprenez, Bernard, dit-elle en étouffant un peu. Je n’ai jamais aimé, je n’aime personne de l’amour auquel vous faites allusion... Quand j’ai été séparée de Pierre, j’étais une enfant; depuis, j’ai grandi, j’ai réfléchi, et j’ai mieux vu en moi, voilà tout!... J’ai eu tort de m’engager si vite, sans saisir la portée de l’engagement que je contractais, et peut-être en cela ne suis-je pas seule fautive: on m’a beaucoup influencée!... J’ai eu tort ensuite d’envisager cet avenir prévu comme une chose trop lointaine... Je n’ai pas assez pensé à mon fiancé. Son retour, notre mariage, ne m’apparaissaient que dans un brouillard vague... Tellement vague que... oh! c’est étrange!... mais c’est hier que j’ai eu pour la première fois l’idée de vous en parler. Une sotte timidité m’a arrêtée, et j’étais décidée à prier ma tante de vous annoncer mes fiançailles, que vous deviez connaître, si peu officielles qu’elles fussent, lorsque cette lettre est arrivée... On l’avait posée dans ma chambre où je l’ai trouvée le soir. J’ai été étonnée, saisie... C’était bien naturel, n’est-ce pas? Comme j’étais un peu énervée, contre mon habitude, j’ai pleuré sans savoir pourquoi... Mais je serai fière d’être la femme de Pierre Le Jariel et... et j’aimerai mon mari.
—Et si vous ne pouvez pas l’aimer?
D’un mouvement inconscient, Bernard avait joint les mains; il reprit, la voix suppliante:
—Réfléchissez. Tant que cet odieux mariage n’est pas accompli, vous êtes libre... réfléchissez!
—Nous sommes de la même famille, Bernard, on a dû vous apprendre, comme à moi, qu’une parole donnée est un engagement... Je ne suis plus libre.
A ces mots, Bernard changea de visage; un rire cassant lui échappa.
—On ne m’a rien appris à moi, ma chère... J’ai toujours conduit ma barque au gré de mesdésirs... C’est pourquoi j’ignore totalement la mesure et la pondération qui font les vies calmes et sages... Mais, si j’ai souvent meurtri ceux qui m’aimaient, du moins, je n’ai jamais trompé personne.
—J’ai donc trompé quelqu’un, moi?
C’était dit fièrement, comme un défi.
—Vous m’avez caché que vous êtes fiancée... c’était agir sans franchise. N’avez-vous donc jamais pensé... enfin, c’eût été possible... Nous sommes jeunes tous deux, vous n’ignorez pas que vous êtes jolie... je vous croyais libre... N’avez-vous jamais pensé que... je pourrais vous aimer, moi?
Janik tressaillit, mais, cette fois encore, son regard croisa sans honte celui de Bernard et elle répondit:
—Non, je ne l’avais jamais pensé.
Et elle disait vrai: Non, elle ne l’avait jamais pensé, avant la veille, avant ce moment où Bernard, la voix émue, le regard tendre et dominateur, lui avait dit: «Le charme qui m’a rendu à la vie, au travail, à l’espérance, c’est vous!»
Jusque-là, simple et confiante, elle s’était abandonnée à un sentiment qu’elle n’analysait pas, précisément parce qu’elle était très droite, parce qu’il ne lui venait pas à l’esprit qu’elle pût jamais éprouver de l’amour pour un autre que Pierre Le Jariel.
Ses fiançailles lui étaient choses si peu nouvelles, qu’elle n’avait pas songé à en faire part à son cousin plus qu’aux autres relations de sa famille qui devaient les ignorer jusqu’au retour de Pierre... D’ailleurs il semblait presque à Janik que tout le monde savait, sans qu’elle eût besoin de le dire, qu’elle épouserait le neveu du docteur... une fois.
N’avait-elle pas toujours vécu elle-même, ne vivrait-elle pas toujours avec cette perspective lointaine qui resterait éternellement: l’avenir?
Elle parlait peu de son fiancé, elle lui écrivait des lettres de sœur que mademoiselle Armelle lisait et auxquelles Pierre répondait par des récits de voyage, où jamais ne se glissait un mot de tendresse... c’était tout.
Et Nohel était venu, très différent du jeunemarin, très différent des hommes que connaissait Jeanne. Il l’avait intéressée un peu comme une énigme et beaucoup comme un malheureux; elle avait pris à tâche de le sermonner un peu, de le consoler, parce qu’elle était bonne. Puis, cette tâche l’avait absorbée, cette œuvre bienfaisante s’était emparée de son esprit et de son cœur, en avait chassé insensiblement toute autre pensée; et soudain, quelque chose de suave, de douloureux, d’ineffable, s’était fondu en elle; elle avait compris qu’elle était aimée, qu’elle aimait!