VLES DEUX COUSINESDevantle portail du Père-Lachaise, un coupé de maître,—superbe attelage à deux, grande livrée de deuil,—s’arrêta. Le valet de pied sauta du siège, ouvrit la portière. Une jeune femme descendit, haute et souple, de lignes un peu incertaines sous le long voile de crêpe et le collet uni doublé de fourrure, mais dont la grâce, la distinction, s’affirmaient au moindre mouvement. Elle se tourna vers l’intérieur.—«Passez les fleurs à Lucien, Céline,» dit-elle à une femme de chambre vêtue de noir, et d’une correction qui lui donnait presque l’air d’une gouvernante.—«Mademoiselle ne veut pas que je l’accompagne?—Non. Je préfère être seule. Et Lucien suffit à porter cela.»Le domestique avait les bras encombrés par d’énormes gerbes de chrysanthèmes, et tenait dans ses mains des bouquets de violettes,—pâlesviolettes de Parme, aplaties et tassées en un disque odorant, somptueuses violettes russes, en touffes pourprées et sombres. A quelques pas, il suivait sa jeune maîtresse, avec cet attentif respect qu’elle inspirait autour d’elle, et qui n’était pas seulement l’attitude imposée, souvent hypocrite, des gens de service.Le crêpe, bordant très haut la jupe, balayait sur le fin gravier un peu de neige sèche. L’après-midi était froid et splendide. Les tombes les plus neuves paraissaient jaunes dans la sertissure immaculée qui les entourait. Celles de bronze ou de marbre noir s’enlevaient en un dessin vif et dur. Partout, dans les jardinières et dans les vases, la gelée avait flétri les offrandes fidèles. Ce n’étaient que corolles brunies et comme brûlées, faisceaux de tiges mortes. A l’abri des petites chapelles, à travers les portes ajourées, on apercevait toutefois des palmes et des feuillages d’un vert intact. La plupart étaient de ces plantes naturalisées, qui ne sont pas artificielles, mais qui ne sont plus vivantes, momies végétales, mettant un peu de durée sur les corps fragiles, que l’humanité ne se soucie plus de momifier comme leurs rameaux.Après avoir quitté l’avenue principale pour prendre un chemin plus étroit, la visiteuse allait s’engager dans un couloir entre deux rangs de tombes, lorsqu’elle s’arrêta, saisie.A quelques mètres d’elle se dressait un édifice sépulcral qui devait être celui d’une riche famille, à en juger par son importance et par le style de son architecture. C’était un monument pseudo-gothique, à clochetons, à colonnettes et àfenêtres ogivales, dans lesquelles brillaient des reflets de vitraux. Un jardinet relativement large, entouré d’une grille basse en fer forgé d’un beau travail, lui assurait un aristocratique isolement.Ce qui clouait sur place la jeune fille, c’était d’apercevoir devant ce caveau, où, de près, on distinguait les armes des Servon-Tanis, et où maintenant reposait sa mère, une personne en deuil, agenouillée. L’attitude humblement fervente de cette personne indiquait une émotion profonde, plus que de la douleur, un élan désespéré. Qui donc pouvait pleurer ainsi, dans ce cimetière d’où le froid éloignait les plus persévérants, et sur cette Laurence de Valcor que sa fille se croyait seule le droit et le devoir d’honorer d’un pareil hommage? Déjà s’alarmait la tendresse ombrageuse de l’orpheline. Ce fut bien pis quand elle crut reconnaître celle qui priait, le front contre la grille glacée.—«Posez les fleurs ici, Lucien. Je les porterai moi-même jusqu’à la tombe,» dit-elle au domestique, d’une voix trop basse pour troubler, à cette distance, le recueillement de l’étrangère.La grande silhouette noire du valet s’inclina sans mot dire. Il plaça les gerbes et les bouquets sur un rebord de pierre, afin que Mademoiselle n’eût pas trop à se baisser pour les prendre. Puis, mettant la main à son chapeau à cocarde de crêpe:—«Dois-je attendre au coin de l’allée, comme d’habitude?—Non. Retournez jusqu’à la voiture. Dites à Prosper qu’il peut promener les chevaux pendantun bon moment. Vous... attendez-moi à la grille.»Il s’éloignait. Elle le rappela:—«Ne restez pas en place. Vous gèleriez. Il suffit que je puisse vous apercevoir en sortant.»Il s’inclina, remit son chapeau, et partit avec cette pensée, qui venait à tous à chaque marque de cette habituelle sollicitude:«Ah! il n’y en a pas beaucoup comme elle.»La jeune fille ne songea même pas à se munir des fleurs destinées à renouveler la parure quotidienne de la chapelle funèbre. Elle se dirigea vers la personne agenouillée, qui, le front contre ses mains crispées à la clôture de la tombe, demeurait plongée dans un recueillement impossible à distraire.La nouvelle venue, en s’approchant, vit que la toilette noire, d’une élégance simple, n’était pas à proprement parler une toilette de deuil. Elle distingua une taille presque invraisemblablement mince prise dans une jaquette d’astrakan, et des cheveux d’un blond délicat, pâle comme l’avoine mûre, sous un toquet de velours.—«Françoise!» dit-elle.Un sursaut secoua la frêle forme sombre. Un visage effaré se tourna,—non sans charme, mais d’une jeunesse indécise, d’une jeunesse qui ne sait plus ou qui ne veut plus être jeune. Et deux yeux clairs, aux paupières rougies de larmes, s’élargirent presque avec effroi.L’autre jeune fille avait écarté son grand voile de crêpe. Elle montrait une figure admirable, aux lignes pures, d’une blancheur un peu anormalepeut-être, mais qui, sans doute, venait de se décolorer dans l’émoi. Des prunelles sombres, noyées, pleines d’une ardeur triste, étoilaient de splendeur et de mystère ses traits charmants.—«Françoise, qu’est-ce que tu fais ici?... Devant la tombe de ma mère... Toi qui l’as tuée!...»Il n’y avait ni emphase, ni violence, ni cruauté agressive, dans l’intonation dont fut formulée ce terrible reproche. La prostration désespérée de la coupable ne laissait guère de champ à l’indignation. Une seconde phrase, aussitôt, l’attesta:—«Si je t’avais trouvée devant cette tombe dans une autre posture qu’à genoux et en larmes, je t’eusse chassée!—Un cimetière est à tout le monde,» dit Mllede Plesguen en se relevant. Et elle ajouta: «Je veux bien m’agenouiller devantelle, qui fut si bonne pour mon enfance, et à qui j’ai fait tant de mal sans le vouloir... Mais non devant toi, Micheline.»Elles se tenaient face à face, dans le silence blanc du cimetière. Et elles demeurèrent un instant silencieuses elles-mêmes, ayant trop de choses au fond du cœur pour essayer de les dire, et des secrets plus sinistres en leur jeune chair vivante, que ces sépulcres sous leur dalle glacée.Qu’il était loin le soir de fête où elles avaient dansé le menuet dans une salle illuminée du château de Valcor, toutes deux éblouissantes de grâce et de joie, toutes deux grisées d’un rêve d’amour, l’une pensant à Hervé de Ferneuse, l’autre se croyant aimée par Gilbert de Villingen! Elles s’imaginaient être amies, alors, lesdeux cousines, grandies côte à côte. Même celle qui jalousait l’autre, en souhaitant quelque revanche de l’avenir, aurait reculé d’horreur si elle avait pu prévoir à quelle œuvre sombre l’entraîneraient les complicités du destin.—«Il serait inutile, en effet,» prononça Micheline, «de t’humilier jusqu’à me demander pardon, car je ne te pardonnerai jamais. Retire-toi maintenant. Nous n’avons rien à nous dire.»Françoise jeta un coup d’œil vers les fleurs,—sans doute si coûteuses pour la saison,—qu’elle venait de remarquer, déposées à quelques pas. Ses yeux se reportèrent vers un petit bouquet de roses du Midi, celles qu’on appelle en Provence dusafrano, que Micheline vit alors, elle aussi, jonchant les marches devant le caveau.—«Je les ai lancées par-dessus la grille, ne pouvant entrer,» dit Françoise, «pour qu’elles soient aussi près que possible de ma pauvre tante. Ne veux-tu pas me permettre de les placer dans la chapelle?—Non,» fit durement Micheline, «tu profanerais ce lieu sacré, en y pénétrant.»Ni l’une ni l’autre n’avaient bougé. Mllede Valcor semblait ne pas vouloir approcher de la tombe de sa mère tant que celle qu’elle accusait d’avoir fait mourir cette mère de chagrin en resterait si proche. Elle ajouta:—«Puisque tu appelles «ta tante» la victime qui repose ici, c’est donc que tu reconnais l’abomination des calomnies qui devaient ruiner, déshonorer mon père, et dont le scandale n’est pas près de s’éteindre. Quels ne doivent pas être tes remords, en effet!»Françoise de Plesguen répondit:—«La vie m’a fait plus de mal que je n’ai voulu en faire à toi ou aux tiens. Je ne sais pas si je me repens. J’ignore même si j’ai à me repentir. Mais je souffre au delà de mes forces. C’est la douleur qui m’a amenée devant cette tombe, pour prier et pleurer. Celle qui vient d’y descendre m’a aimée quand j’étais petite. Je lui ai dû les joies enfantines qui compteront comme ma seule part de bonheur en ce monde. Te rappelles-tu quand elle m’invitait, en été, à Valcor?... Quelle fête!... Mon enfance était si triste auprès de mon pauvre papa mélancolique, dans la médiocrité de notre logis, rue de Verneuil.—Tu as pourtant oublié cela quand tu nous as déclaré la guerre.—Oui, je l’ai oublié. Parce que j’étais ivre d’espérances plus fortes que ces pâles souvenirs. Mes espérances ne sont plus. Alors je me souviens.»Micheline eut un sourire amer.—«Te moques-tu de moi avec une pareille théorie?... Ce serait facile de se disculper, à ce compte-là.—Je ne fais pas de théorie. Je ne me moque pas. Je ne me défends pas. Je dis la vérité.—C’est assez. Va-t’en.—Soit! Adieu, Micheline.—Adieu.»Elles étaient fières l’une et l’autre. Dans les pires conflits, de telles natures se gardent une sorte d’estime réciproque qui peut s’accorder même avec la haine. Micheline crut voir flotter autour de la frêle silhouette, qui se détournaitmaintenant, une telle ombre de détresse, que, malgré tout, elle en fut émue. Elle appela presque doucement:—«Françoise!»La tête blonde regarda en arrière, montrant de nouveau, sous le velours noir de la toque, un mince visage pâle et comme pétri de chagrin.—«Que veux-tu?—Pourquoi disais-tu que la vie a été plus cruelle envers toi que tu n’essayais de l’être envers nous?—Qu’importe!» répliqua Françoise. «Sache seulement que ton splendide domaine de Valcor, sur lequel je me croyais des droits, et que ton nom, dont j’étais jalouse, pourraient me revenir aujourd’hui sans rien changer à mon sort.—Comment?—Parce que ce patrimoine magnifique ne m’empêcherait pas de me faire religieuse.—Toi, religieuse!...—Cela t’étonne.—Certes, tu aimais tant la vie! Et tu veux y renoncer, à vingt ans!—Ne t’ai-je pas donné la mesure du mal qu’elle m’a fait? Je la hais maintenant, la vie.—Est-ce le regret d’avoir écouté, d’avoir suivi des suggestions criminelles?...—Oh!...» murmura Mllede Plesguen avec une expression étrange.—«Tu crois peut-être encore à ton bon droit?—Ne me force pas à te répondre. Rappelle-toi ce que je t’ai déclaré: je n’ai pas de remords.»Les grands yeux sombres de Micheline étincelèrent. Françoise eut un petit rire, un de ces rires qui font mal.—«Laisse donc... Sois satisfaite. Écoute... Si j’ai souhaité d’être une héritière comme toi, c’était pour contenter l’ambition de celui que j’aimais.—Je savais bien qu’on t’armait contre nous, qu’on te poussait à agir. Malheureuse!...—Oh! j’ai bien agi par moi-même. Je ne décline pas les responsabilités. J’aimais. J’ai combattu pour mon amour. Peut-être ai-je commis de mauvaises actions. J’aurais fait pire. Tu vois, je suis franche...—Eh bien?...—Eh bien, celui pour qui j’entreprenais ces choses hasardeuses, pour qui j’entraînais mon père à une lutte dont il avait horreur,—mon pauvre père, qui en mourra sans doute, comme ta mère en est morte,—pendant ce temps, celui qui était mon but, ma conscience, mon tout, celui qui m’avait donné sa foi, mon fiancé... me trompait, me mentait... Il commettait la pire vilenie qu’un homme puisse commettre. Il séduisait une jeune fille... Une jeune fille qu’il a rendue mère...»Mllede Plesguen s’arrêta, puis, presque aussitôt, reprit avec son même rire de tout à l’heure, ce rire qui faisait mal, mais plus strident cette fois:—«Il l’épousera peut-être... Il l’épousera, cette fille... si, à son tour, elle ramasse dans la boue assez d’argent pour payer une couronne de princesse.—Ah!» murmura Micheline, «c’est le prince de Villingen.—Lui-même,» fit ironiquement Françoise.Des images d’autrefois surgirent en Mllede Valcor... Le bal qui avait marqué le commencement de leurs malheurs à tous,—ce bal où, sans deviner qu’elle excitait la jalousie furieuse de sa cousine, elle avait conduit le cotillon avec Gilbert. Puis, peu après, la partie de tennis, et l’apparition, au détour d’une charmille, de cette pâle petite figure, contractée d’angoisse, de haine. Là, elle avait compris.—«Tu dois souffrir, en effet,» dit-elle, «Je te plains de toute mon âme.—Tu me plains?—Oui.—Tu ne te réjouis donc pas d’être si bien vengée?—Je n’ai pas souhaité la vengeance, je t’assure.—Tu m’interdisais d’approcher de la tombe de ta mère.»Micheline resta un instant pensive. Puis, d’une châtelaine en acier noirci qui pendait à sa ceinture, sous son mantelet de crêpe doublé de loutre, elle détacha deux petites clefs. Elle ouvrit d’abord la grille du monument, se baissa, ramassa sur le seuil les roses de Françoise et les lui rendit.—«Viens les lui offrir toi-même,» reprit-elle en ouvrant la porte de la petite chapelle.C’était une véritable niche de verdure et de fleurs. Les feuillages naturalisés laissaient pendre des grappes d’orchidées artificielles, d’une imitation merveilleuse. Parure d’hiver, en attendantque le printemps permît à un jardinier d’entretenir là des plantes vives. Dans les vases, les bouquets de la veille étaient flétris par le froid. Micheline enleva l’un d’eux, et tendant à sa cousine un cornet en verre de Venise irisé d’or:—«Mets tes roses là-dedans,» lui dit-elle.Françoise obéit. Elle fit le signe de la croix. Ses larmes jaillirent. Alors elle alla s’agenouiller au dehors, à l’angle des marches, et s’abîma dans une prière.Mllede Valcor ôta toutes les fleurs fanées des autres vases. Puis elle alla chercher les chrysanthèmes et les violettes, que son valet de pied avait déposés à quelques pas de là. Elle les arrangea avec autant de soin pour sa mère morte qu’elle le faisait jadis dans le boudoir de cette mère vivante. Elle se tint ensuite debout, recueillie, contemplant les corolles frileuses qui allaient périr là, loin de tous les yeux, dans la nuit glacée, pour qu’une pensée de tendresse filiale s’exhalât, à travers l’insondable inconnu, vers l’âme enfuie. Elle murmura: «Maman!...» Et, sanglotante, elle s’agenouilla, elle aussi, mais dans l’intérieur de la chapelle.Dix minutes plus tard, comme les deux jeunes filles se retrouvaient dans l’allée, tandis que Micheline refermait la grille, Françoise lui dit simplement:—«Merci.—Nos deux chemins ne se croiseront peut-être plus,» dit gravement Mllede Valcor. «Veux-tu accepter de moi un conseil?—Parle.—N’entre pas au couvent par désespoir,Françoise. Tu n’as pas la vocation. C’est un coup de tête, un suicide moral. Refais ta vie. Tu n’as que vingt ans.»Mllede Plesguen hocha la tête.—«Essaie de guérir.—Comment?—Par l’oubli.—Micheline... Oublies-tu Hervé de Ferneuse?»Le beau visage se couvrit de rougeur.—«Il ne s’est pas rendu indigne de moi,» dit hautainement Mllede Valcor.—«Qu’en sais-tu? Il est à l’étranger, au loin. Pourrais-tu seulement dire dans quel pays? S’il ne revient pas, c’est que, à ses yeux aussi, les Valcor...—Tais-toi!... tais-toi!...» cria Micheline. «Est-ce pour cela que je t’aurai admise à prier avec moi sur la tombe de ma mère?...»Une émotion moins âpre détendit un peu l’âme en révolte de Françoise.—«Pardon! Je ne te souhaite aucun mal. Ce que tu souffriras encore, ma pauvre Micheline, ne te viendra pas par moi, sois-en certaine.»Elle se tourna un peu en arrière, et, étendant une main vers le caveau:—«En son nom, àelle, je te le jure.»Sans répondre, le cœur étreint d’une angoisse, Mllede Valcor s’éloignait. Françoise la rappela.—«Un mot encore, et je te quitte. Pourrais-tu me dire où demeure une ouvrière à qui ta famille s’intéresse? Vous ne l’avez sans doute pas perdue de vue.—Qui donc?—Bertrande Gaël.»Micheline répéta ce nom avec étonnement.—«Bertrande Gaël! Son adresse?... Mais... en Bretagne, chez sa grand’mère, au Conquet.—Tu me réponds cela de bonne foi?—Pourquoi veux-tu?...—Alors, informe-toi auprès de ton père. Il en sait plus long que toi, lui qui l’a recueillie et soignée quand elle s’est jetée sous les roues de son automobile.—Sous les roues!... Quand cela?... Où donc?...—L’année dernière. Aux Champs-Élysées.—Comment?... Bertrande a donc été à Paris?—Elle y est toujours.—Qui l’y a fait venir?—Le prince de Villingen.—Oh!...»Un silence. Les yeux chauds et sombres de Micheline, les yeux froids et clairs de Françoise, se disaient toutes les choses que leurs lèvres ne prononçaient pas. La première demanda enfin:—«C’est elle?...—Oui.»Une pause haletante. Puis Micheline:—«Mais, en ce cas, comment mon père protège-t-il encore cette misérable?...—Ne me demande pas,» dit Françoise, «quel rôle elle a pu jouer entre le marquis de Valcor et le pire adversaire du marquis, Gilbert de Villingen, son amant.»Les lèvres pâles et pures scandèrent terriblement le mot qui leur était si terrible.—«D’ailleurs,» ajouta Mllede Plesguen, «je ne le vois pas moi-même clairement, ce rôle. Il y a là un gouffre effrayant, un trou d’ombre et de mystère. Ton bonheur y sombrera peut-être aussi, ma pauvre Micheline. Et, je te le répète, ce ne sera plus par ma faute.»Si ferme et si fière que fût Mllede Valcor, elle frissonna. Mais aussitôt:—«Pourquoi donc demandais-tu l’adresse d’une pareille créature? T’abaisserais-tu à entrer en lutte avec elle?—Peux-tu le croire?—Tu veux donc lui arracher des secrets qui pourraient encore te servir contre nous?—Micheline, je n’ai plus d’ambition, de projets, ni de haine. J’ai désarmé. N’en ai-je pas fait le serment sur la tombe de ta mère?...—Alors?...—Je voudrais...» dit Françoise, blême, raidie, les yeux fixes, «je voudrais voir l’enfant... Son enfant, à lui... comprends-tu?—Non...» fit rêveusement Micheline. «Je ne comprends pas. Cependant,» ajouta-t-elle, «si je découvre le renseignement que tu me demandes, je te le ferai parvenir.—Merci. Et, cette fois, adieu pour de bon.»Mllede Valcor n’eut même pas le temps de répondre, tant fut soudain le départ de sa cousine. Peut-être Françoise voulait-elle ainsi éviter l’embarras d’une main tendue et refusée, l’impulsion d’un baiser impossible, ou la gêne de se garder de tout cela. Peut-être n’était-ce qu’un retour de sa preste vivacité d’autrefois, quand, fillette bondissante, elle narguait, à tous les jeux de plein air, la grave indolence de Micheline.Celle-ci la vit disparaître entre les tombes, fragile et noire silhouette, plus noire de toute cette blancheur, plus fragile de toute cette immutabilité.Mllede Valcor revint lentement vers l’entrée principale du cimetière. Un poids affreux lui écrasait le cœur, comme si tous ces marbres, toutes ces dalles, tous ces bronzes funèbres s’y fussent appesantis. Elle était venue ici avec la seule pensée de sa mère, de cette douce Laurence, dont elle voyait sans cesse les grands yeux noirs, pleins d’une mélancolie résignée. Douleur profonde, certes, pour sa fille, après une séparation si récente, et quand aucune des fibres saignantes n’était encore cicatrisée dans la fraîche blessure. Mais cette douleur vaste, unie et tendre, Micheline la regrettait presque dans le trouble plus torturant où la laissait sa rencontre avec Françoise. Dieu! quel nuage plein de foudre pesait encore sur leur destin? Que signifiaient les réticences de son infortunée cousine?—réticences d’autant plus impressionnantes que les velléités pacificatrices de Mllede Plesguen ne pouvaient être mises en doute.«Mon père!... mon père!...» pensait Micheline.Eh quoi! Devait-elle, après le triomphe, après la lumineuse apothéose, entrevoir encore un coin d’ombre où puissent se blottir les ennemis de ce père tant admiré, tant chéri! Mais n’y avait-il pas pire? Serait-ce possible, qu’à la fin, en elle-même, un doute se glissât, quelque chose d’indicible, de sournois, d’obscur... Oh! non, pas cela!... Toute son âme s’insurgeait contreun tel supplice!... N’était-ce pas celui dont sa mère était morte?...Pour n’en pas même admettre la crainte, elle s’interdit d’y penser. Elle évoqua le cher amour dont elle goûterait tôt ou tard le bonheur. Qu’importait l’absence? Qu’importait le temps? Hervé était fidèle. Il lui avait demandé d’accepter comme lui l’épreuve. Elle l’accepterait, quelle qu’en fût la durée, sans laisser fléchir en elle ni l’espoir ni la foi.Était-ce bien sûr? Sur ce domaine encore passaient des souffles méchants.Oh! pourquoi donc, devant la tombe de sa mère, avait-elle rencontré cette triste Françoise, dont les illusions déçues, dont l’affreuse expérience, avaient empoisonné le cœur, et qui ne pouvait prononcer que des paroles corrodées d’amertume.Ainsi rêvait Micheline de Valcor, dans le coupé qui l’emportait à travers le Paris froid et fiévreux de février, et où elle s’enfonçait, isolée sous son crêpe, à côté de la muette femme de chambre. Sur le crépuscule hâtif s’allumaient les cônes blancs des réverbères à incandescence. L’électricité jaillissait aux devantures. Un fourmillement humain couvrait les trottoirs. Par la vitre à demi ouverte de la portière entrait un air aigre, brumeux, sentant la violence et la tristesse. Puis ce fut la blafarde trouée de la Seine entre ses quais, le fleuve livide, piqueté d’étoiles mouvantes, et les masses ténébreuses, comme d’un fusain écrasé, au long de ses bords, des palais, des flèches, des tours.La voiture enfila la rue du Bac. Sur l’appel ducocher, la porte haute et cintrée de l’hôtel s’ouvrit. Le gravier cria dans la cour. On s’arrêtait devant le perron.—«Monsieur est chez lui?» demanda Micheline au laquais d’antichambre.—«Non, mademoiselle. Monsieur le marquis n’est pas encore rentré du Palais Bourbon.»«C’est vrai, il y a séance aujourd’hui,» pensa la jeune fille.Elle monta chez elle, subit les soins de sa seconde femme de chambre, qui la débarrassa du pesant voile de crêpe et de ses vêtements de ville. Elle passa une robe d’intérieur entièrement blanche, et ne put s’empêcher de murmurer:—«Si ce n’était pour mon père, comme je préférerais rester en noir, même à la maison!—Mademoiselle m’excusera, mais je suis tout à fait dans les idées de monsieur le marquis,» dit la camériste. «Ce n’est pas le costume qui fait la sincérité du chagrin. D’ailleurs, le blanc, c’est deuil.»Micheline ne répondit pas. Elle savait bien que si sa mère eût laissé dans un autre cœur des regrets aussi cuisants que dans le sien, Renaud de Valcor ne se fût point préoccupé des effets d’une étoffe pour la beauté de sa fille ou l’agrément de ses yeux.—«Je ne t’aurai sans doute plus si longtemps près de moi,» lui avait-il dit. «Tu te marieras bientôt. N’aie pas la cruauté de gâter mon bonheur de te voir, en t’assombrissant de ces chiffons affreux. Quel gré t’en saurait notre pauvre morte? Porte le deuil en blanc,quand nous sommes tous deux seuls chez nous.»Sa toilette achevée, Micheline passa dans son petit salon.Tout de suite, sur son joli bureau à cylindre, resté ouvert, elle aperçut son courrier. Il y avait des journaux illustrés, des réclames de couturiers et de modistes, des lettres. La plupart contenaient encore des condoléances. La grande écriture tremblée d’une enveloppe, timbrée du Conquet, attira son attention.Elle ouvrit le papier commun, vit quelques lignes tracées d’une main peu habituée à tenir la plume, et tressaillit en lisant la signature: «Mathurine Gaël.»C’était la grand’mère de Bertrande, cette vieille, à la curieuse figure d’austérité, d’orgueil, taciturne comme une vraie Bretonne, fataliste comme toute fille, femme et mère de marins, pour avoir tant regardé la mer sans voir revenir ceux qu’elle attendait.Micheline se la rappelait bien. Toute fillette, quand elle rencontrait cette femme, dans le parc, sur la grève ou sur la lande, elle avait un peu peur de ses terribles yeux clairs dans son visage bronzé. Mais la petite Bertrande, qui parfois alors jouait avec elle, lui disait:—«Mère-grand n’est pas méchante. Seulement, elle a eu trop de misères dans la vie, n’est-ce pas? Surtout depuis que papa a disparu, là-bas, sur l’eau, et que maman n’a plus sa tête.»«Pauvre créature! Que me veut-elle?» pensa Micheline.Voici quelle était l’épître:«Mademoiselle,«Vous avez perdu votre mère. Rien au monde ne la remplacera pour vous. Votre cœur est bon. Tous le savent dans ce pays-ci. Votre douleur doit vous disposer à la pitié pour les autres. Aussi, moi qui voudrais sécher les larmes de vos yeux, je vous supplie de ne pas repousser les miennes.«Ma petite-fille Bertrande est à Paris, sans que je sache rien d’elle, sinon qu’elle est coupable. Elle doit être plus malheureuse encore que coupable. Elle n’a jamais connu son père. Sa mère,—vous vous en souvenez peut-être,—ne put la garantir du mal, car Dieu lui a aveuglé l’esprit. Ce sont les excuses de la brebis égarée.«Je pleure nuit et jour sur elle. Je voudrais savoir ce qu’elle devient. Je voudrais qu’un ange compatissant s’inclinât vers elle au fond de l’abîme.«J’ai pensé que si vous étiez ce bon ange, mon infortunée Bertrande pourrait encore être sauvée.«Au moment où la douleur ouvre votre âme, j’ai cru que cette prière y pourrait pénétrer. Je vous l’adresse, Mademoiselle Micheline, en vous envoyant la bénédiction de mes vieilles mains, bien faibles, bien humbles, mais qui pourtant peuvent écarter de vous la tempête en se croisant sur votre front.«Mathurine Gaël.»Mllede Valcor relut plusieurs fois ces lignes. Quelque chose de solennel et de bizarre s’en dégageait. Elle s’étonnait de leur fierté. Malgré les prérogatives d’un grand âge, cette femmede condition infime, et qui l’implorait, aurait pu lui exprimer du respect, tout au moins du dévouement.La hautaine fille du marquis était accoutumée à des égards, que la bassesse et l’intérêt poussaient souvent jusqu’à la servilité. Et c’était fait pour la surprendre, la prétention de cette paysanne, qui assurait la préserver d’une fatalité quelconque, en la bénissant, elle, Micheline de Valcor. Sans doute la pauvre aïeule se faisait quelque illusion sur le prestige des cheveux blancs.Un sourire dédaigneux flotta sur les belles lèvres de la jeune fille. Malgré sa généreuse nature, la prière qu’on lui adressait n’était pas de celles qui pouvaient l’attendrir, ni par son objet, ni par sa forme, qu’elle jugeait emphatique et ambiguë.Cependant, l’impression s’ajoutait à celle du cimetière, s’y enchaînait même par une déconcertante coïncidence. Le cœur de Micheline se serrait, oppressé d’un malaise qu’elle n’aurait pu définir.«Je voudrais que mon père rentrât,» se dit-elle. Et, comme sept heures sonnaient: «Pourvu qu’il n’y ait pas séance de nuit!»Cette exclamation mentale venait à peine de lui échapper, qu’elle crut entendre se refermer la porte cochère. Elle s’approcha d’une fenêtre, et vit tourner dans la cour les deux lumières électriques de l’automobile.Un «ah!» soulagé jaillit de sa gorge. Renaud de Valcor était de retour à la maison.
VLES DEUX COUSINESDevantle portail du Père-Lachaise, un coupé de maître,—superbe attelage à deux, grande livrée de deuil,—s’arrêta. Le valet de pied sauta du siège, ouvrit la portière. Une jeune femme descendit, haute et souple, de lignes un peu incertaines sous le long voile de crêpe et le collet uni doublé de fourrure, mais dont la grâce, la distinction, s’affirmaient au moindre mouvement. Elle se tourna vers l’intérieur.—«Passez les fleurs à Lucien, Céline,» dit-elle à une femme de chambre vêtue de noir, et d’une correction qui lui donnait presque l’air d’une gouvernante.—«Mademoiselle ne veut pas que je l’accompagne?—Non. Je préfère être seule. Et Lucien suffit à porter cela.»Le domestique avait les bras encombrés par d’énormes gerbes de chrysanthèmes, et tenait dans ses mains des bouquets de violettes,—pâlesviolettes de Parme, aplaties et tassées en un disque odorant, somptueuses violettes russes, en touffes pourprées et sombres. A quelques pas, il suivait sa jeune maîtresse, avec cet attentif respect qu’elle inspirait autour d’elle, et qui n’était pas seulement l’attitude imposée, souvent hypocrite, des gens de service.Le crêpe, bordant très haut la jupe, balayait sur le fin gravier un peu de neige sèche. L’après-midi était froid et splendide. Les tombes les plus neuves paraissaient jaunes dans la sertissure immaculée qui les entourait. Celles de bronze ou de marbre noir s’enlevaient en un dessin vif et dur. Partout, dans les jardinières et dans les vases, la gelée avait flétri les offrandes fidèles. Ce n’étaient que corolles brunies et comme brûlées, faisceaux de tiges mortes. A l’abri des petites chapelles, à travers les portes ajourées, on apercevait toutefois des palmes et des feuillages d’un vert intact. La plupart étaient de ces plantes naturalisées, qui ne sont pas artificielles, mais qui ne sont plus vivantes, momies végétales, mettant un peu de durée sur les corps fragiles, que l’humanité ne se soucie plus de momifier comme leurs rameaux.Après avoir quitté l’avenue principale pour prendre un chemin plus étroit, la visiteuse allait s’engager dans un couloir entre deux rangs de tombes, lorsqu’elle s’arrêta, saisie.A quelques mètres d’elle se dressait un édifice sépulcral qui devait être celui d’une riche famille, à en juger par son importance et par le style de son architecture. C’était un monument pseudo-gothique, à clochetons, à colonnettes et àfenêtres ogivales, dans lesquelles brillaient des reflets de vitraux. Un jardinet relativement large, entouré d’une grille basse en fer forgé d’un beau travail, lui assurait un aristocratique isolement.Ce qui clouait sur place la jeune fille, c’était d’apercevoir devant ce caveau, où, de près, on distinguait les armes des Servon-Tanis, et où maintenant reposait sa mère, une personne en deuil, agenouillée. L’attitude humblement fervente de cette personne indiquait une émotion profonde, plus que de la douleur, un élan désespéré. Qui donc pouvait pleurer ainsi, dans ce cimetière d’où le froid éloignait les plus persévérants, et sur cette Laurence de Valcor que sa fille se croyait seule le droit et le devoir d’honorer d’un pareil hommage? Déjà s’alarmait la tendresse ombrageuse de l’orpheline. Ce fut bien pis quand elle crut reconnaître celle qui priait, le front contre la grille glacée.—«Posez les fleurs ici, Lucien. Je les porterai moi-même jusqu’à la tombe,» dit-elle au domestique, d’une voix trop basse pour troubler, à cette distance, le recueillement de l’étrangère.La grande silhouette noire du valet s’inclina sans mot dire. Il plaça les gerbes et les bouquets sur un rebord de pierre, afin que Mademoiselle n’eût pas trop à se baisser pour les prendre. Puis, mettant la main à son chapeau à cocarde de crêpe:—«Dois-je attendre au coin de l’allée, comme d’habitude?—Non. Retournez jusqu’à la voiture. Dites à Prosper qu’il peut promener les chevaux pendantun bon moment. Vous... attendez-moi à la grille.»Il s’éloignait. Elle le rappela:—«Ne restez pas en place. Vous gèleriez. Il suffit que je puisse vous apercevoir en sortant.»Il s’inclina, remit son chapeau, et partit avec cette pensée, qui venait à tous à chaque marque de cette habituelle sollicitude:«Ah! il n’y en a pas beaucoup comme elle.»La jeune fille ne songea même pas à se munir des fleurs destinées à renouveler la parure quotidienne de la chapelle funèbre. Elle se dirigea vers la personne agenouillée, qui, le front contre ses mains crispées à la clôture de la tombe, demeurait plongée dans un recueillement impossible à distraire.La nouvelle venue, en s’approchant, vit que la toilette noire, d’une élégance simple, n’était pas à proprement parler une toilette de deuil. Elle distingua une taille presque invraisemblablement mince prise dans une jaquette d’astrakan, et des cheveux d’un blond délicat, pâle comme l’avoine mûre, sous un toquet de velours.—«Françoise!» dit-elle.Un sursaut secoua la frêle forme sombre. Un visage effaré se tourna,—non sans charme, mais d’une jeunesse indécise, d’une jeunesse qui ne sait plus ou qui ne veut plus être jeune. Et deux yeux clairs, aux paupières rougies de larmes, s’élargirent presque avec effroi.L’autre jeune fille avait écarté son grand voile de crêpe. Elle montrait une figure admirable, aux lignes pures, d’une blancheur un peu anormalepeut-être, mais qui, sans doute, venait de se décolorer dans l’émoi. Des prunelles sombres, noyées, pleines d’une ardeur triste, étoilaient de splendeur et de mystère ses traits charmants.—«Françoise, qu’est-ce que tu fais ici?... Devant la tombe de ma mère... Toi qui l’as tuée!...»Il n’y avait ni emphase, ni violence, ni cruauté agressive, dans l’intonation dont fut formulée ce terrible reproche. La prostration désespérée de la coupable ne laissait guère de champ à l’indignation. Une seconde phrase, aussitôt, l’attesta:—«Si je t’avais trouvée devant cette tombe dans une autre posture qu’à genoux et en larmes, je t’eusse chassée!—Un cimetière est à tout le monde,» dit Mllede Plesguen en se relevant. Et elle ajouta: «Je veux bien m’agenouiller devantelle, qui fut si bonne pour mon enfance, et à qui j’ai fait tant de mal sans le vouloir... Mais non devant toi, Micheline.»Elles se tenaient face à face, dans le silence blanc du cimetière. Et elles demeurèrent un instant silencieuses elles-mêmes, ayant trop de choses au fond du cœur pour essayer de les dire, et des secrets plus sinistres en leur jeune chair vivante, que ces sépulcres sous leur dalle glacée.Qu’il était loin le soir de fête où elles avaient dansé le menuet dans une salle illuminée du château de Valcor, toutes deux éblouissantes de grâce et de joie, toutes deux grisées d’un rêve d’amour, l’une pensant à Hervé de Ferneuse, l’autre se croyant aimée par Gilbert de Villingen! Elles s’imaginaient être amies, alors, lesdeux cousines, grandies côte à côte. Même celle qui jalousait l’autre, en souhaitant quelque revanche de l’avenir, aurait reculé d’horreur si elle avait pu prévoir à quelle œuvre sombre l’entraîneraient les complicités du destin.—«Il serait inutile, en effet,» prononça Micheline, «de t’humilier jusqu’à me demander pardon, car je ne te pardonnerai jamais. Retire-toi maintenant. Nous n’avons rien à nous dire.»Françoise jeta un coup d’œil vers les fleurs,—sans doute si coûteuses pour la saison,—qu’elle venait de remarquer, déposées à quelques pas. Ses yeux se reportèrent vers un petit bouquet de roses du Midi, celles qu’on appelle en Provence dusafrano, que Micheline vit alors, elle aussi, jonchant les marches devant le caveau.—«Je les ai lancées par-dessus la grille, ne pouvant entrer,» dit Françoise, «pour qu’elles soient aussi près que possible de ma pauvre tante. Ne veux-tu pas me permettre de les placer dans la chapelle?—Non,» fit durement Micheline, «tu profanerais ce lieu sacré, en y pénétrant.»Ni l’une ni l’autre n’avaient bougé. Mllede Valcor semblait ne pas vouloir approcher de la tombe de sa mère tant que celle qu’elle accusait d’avoir fait mourir cette mère de chagrin en resterait si proche. Elle ajouta:—«Puisque tu appelles «ta tante» la victime qui repose ici, c’est donc que tu reconnais l’abomination des calomnies qui devaient ruiner, déshonorer mon père, et dont le scandale n’est pas près de s’éteindre. Quels ne doivent pas être tes remords, en effet!»Françoise de Plesguen répondit:—«La vie m’a fait plus de mal que je n’ai voulu en faire à toi ou aux tiens. Je ne sais pas si je me repens. J’ignore même si j’ai à me repentir. Mais je souffre au delà de mes forces. C’est la douleur qui m’a amenée devant cette tombe, pour prier et pleurer. Celle qui vient d’y descendre m’a aimée quand j’étais petite. Je lui ai dû les joies enfantines qui compteront comme ma seule part de bonheur en ce monde. Te rappelles-tu quand elle m’invitait, en été, à Valcor?... Quelle fête!... Mon enfance était si triste auprès de mon pauvre papa mélancolique, dans la médiocrité de notre logis, rue de Verneuil.—Tu as pourtant oublié cela quand tu nous as déclaré la guerre.—Oui, je l’ai oublié. Parce que j’étais ivre d’espérances plus fortes que ces pâles souvenirs. Mes espérances ne sont plus. Alors je me souviens.»Micheline eut un sourire amer.—«Te moques-tu de moi avec une pareille théorie?... Ce serait facile de se disculper, à ce compte-là.—Je ne fais pas de théorie. Je ne me moque pas. Je ne me défends pas. Je dis la vérité.—C’est assez. Va-t’en.—Soit! Adieu, Micheline.—Adieu.»Elles étaient fières l’une et l’autre. Dans les pires conflits, de telles natures se gardent une sorte d’estime réciproque qui peut s’accorder même avec la haine. Micheline crut voir flotter autour de la frêle silhouette, qui se détournaitmaintenant, une telle ombre de détresse, que, malgré tout, elle en fut émue. Elle appela presque doucement:—«Françoise!»La tête blonde regarda en arrière, montrant de nouveau, sous le velours noir de la toque, un mince visage pâle et comme pétri de chagrin.—«Que veux-tu?—Pourquoi disais-tu que la vie a été plus cruelle envers toi que tu n’essayais de l’être envers nous?—Qu’importe!» répliqua Françoise. «Sache seulement que ton splendide domaine de Valcor, sur lequel je me croyais des droits, et que ton nom, dont j’étais jalouse, pourraient me revenir aujourd’hui sans rien changer à mon sort.—Comment?—Parce que ce patrimoine magnifique ne m’empêcherait pas de me faire religieuse.—Toi, religieuse!...—Cela t’étonne.—Certes, tu aimais tant la vie! Et tu veux y renoncer, à vingt ans!—Ne t’ai-je pas donné la mesure du mal qu’elle m’a fait? Je la hais maintenant, la vie.—Est-ce le regret d’avoir écouté, d’avoir suivi des suggestions criminelles?...—Oh!...» murmura Mllede Plesguen avec une expression étrange.—«Tu crois peut-être encore à ton bon droit?—Ne me force pas à te répondre. Rappelle-toi ce que je t’ai déclaré: je n’ai pas de remords.»Les grands yeux sombres de Micheline étincelèrent. Françoise eut un petit rire, un de ces rires qui font mal.—«Laisse donc... Sois satisfaite. Écoute... Si j’ai souhaité d’être une héritière comme toi, c’était pour contenter l’ambition de celui que j’aimais.—Je savais bien qu’on t’armait contre nous, qu’on te poussait à agir. Malheureuse!...—Oh! j’ai bien agi par moi-même. Je ne décline pas les responsabilités. J’aimais. J’ai combattu pour mon amour. Peut-être ai-je commis de mauvaises actions. J’aurais fait pire. Tu vois, je suis franche...—Eh bien?...—Eh bien, celui pour qui j’entreprenais ces choses hasardeuses, pour qui j’entraînais mon père à une lutte dont il avait horreur,—mon pauvre père, qui en mourra sans doute, comme ta mère en est morte,—pendant ce temps, celui qui était mon but, ma conscience, mon tout, celui qui m’avait donné sa foi, mon fiancé... me trompait, me mentait... Il commettait la pire vilenie qu’un homme puisse commettre. Il séduisait une jeune fille... Une jeune fille qu’il a rendue mère...»Mllede Plesguen s’arrêta, puis, presque aussitôt, reprit avec son même rire de tout à l’heure, ce rire qui faisait mal, mais plus strident cette fois:—«Il l’épousera peut-être... Il l’épousera, cette fille... si, à son tour, elle ramasse dans la boue assez d’argent pour payer une couronne de princesse.—Ah!» murmura Micheline, «c’est le prince de Villingen.—Lui-même,» fit ironiquement Françoise.Des images d’autrefois surgirent en Mllede Valcor... Le bal qui avait marqué le commencement de leurs malheurs à tous,—ce bal où, sans deviner qu’elle excitait la jalousie furieuse de sa cousine, elle avait conduit le cotillon avec Gilbert. Puis, peu après, la partie de tennis, et l’apparition, au détour d’une charmille, de cette pâle petite figure, contractée d’angoisse, de haine. Là, elle avait compris.—«Tu dois souffrir, en effet,» dit-elle, «Je te plains de toute mon âme.—Tu me plains?—Oui.—Tu ne te réjouis donc pas d’être si bien vengée?—Je n’ai pas souhaité la vengeance, je t’assure.—Tu m’interdisais d’approcher de la tombe de ta mère.»Micheline resta un instant pensive. Puis, d’une châtelaine en acier noirci qui pendait à sa ceinture, sous son mantelet de crêpe doublé de loutre, elle détacha deux petites clefs. Elle ouvrit d’abord la grille du monument, se baissa, ramassa sur le seuil les roses de Françoise et les lui rendit.—«Viens les lui offrir toi-même,» reprit-elle en ouvrant la porte de la petite chapelle.C’était une véritable niche de verdure et de fleurs. Les feuillages naturalisés laissaient pendre des grappes d’orchidées artificielles, d’une imitation merveilleuse. Parure d’hiver, en attendantque le printemps permît à un jardinier d’entretenir là des plantes vives. Dans les vases, les bouquets de la veille étaient flétris par le froid. Micheline enleva l’un d’eux, et tendant à sa cousine un cornet en verre de Venise irisé d’or:—«Mets tes roses là-dedans,» lui dit-elle.Françoise obéit. Elle fit le signe de la croix. Ses larmes jaillirent. Alors elle alla s’agenouiller au dehors, à l’angle des marches, et s’abîma dans une prière.Mllede Valcor ôta toutes les fleurs fanées des autres vases. Puis elle alla chercher les chrysanthèmes et les violettes, que son valet de pied avait déposés à quelques pas de là. Elle les arrangea avec autant de soin pour sa mère morte qu’elle le faisait jadis dans le boudoir de cette mère vivante. Elle se tint ensuite debout, recueillie, contemplant les corolles frileuses qui allaient périr là, loin de tous les yeux, dans la nuit glacée, pour qu’une pensée de tendresse filiale s’exhalât, à travers l’insondable inconnu, vers l’âme enfuie. Elle murmura: «Maman!...» Et, sanglotante, elle s’agenouilla, elle aussi, mais dans l’intérieur de la chapelle.Dix minutes plus tard, comme les deux jeunes filles se retrouvaient dans l’allée, tandis que Micheline refermait la grille, Françoise lui dit simplement:—«Merci.—Nos deux chemins ne se croiseront peut-être plus,» dit gravement Mllede Valcor. «Veux-tu accepter de moi un conseil?—Parle.—N’entre pas au couvent par désespoir,Françoise. Tu n’as pas la vocation. C’est un coup de tête, un suicide moral. Refais ta vie. Tu n’as que vingt ans.»Mllede Plesguen hocha la tête.—«Essaie de guérir.—Comment?—Par l’oubli.—Micheline... Oublies-tu Hervé de Ferneuse?»Le beau visage se couvrit de rougeur.—«Il ne s’est pas rendu indigne de moi,» dit hautainement Mllede Valcor.—«Qu’en sais-tu? Il est à l’étranger, au loin. Pourrais-tu seulement dire dans quel pays? S’il ne revient pas, c’est que, à ses yeux aussi, les Valcor...—Tais-toi!... tais-toi!...» cria Micheline. «Est-ce pour cela que je t’aurai admise à prier avec moi sur la tombe de ma mère?...»Une émotion moins âpre détendit un peu l’âme en révolte de Françoise.—«Pardon! Je ne te souhaite aucun mal. Ce que tu souffriras encore, ma pauvre Micheline, ne te viendra pas par moi, sois-en certaine.»Elle se tourna un peu en arrière, et, étendant une main vers le caveau:—«En son nom, àelle, je te le jure.»Sans répondre, le cœur étreint d’une angoisse, Mllede Valcor s’éloignait. Françoise la rappela.—«Un mot encore, et je te quitte. Pourrais-tu me dire où demeure une ouvrière à qui ta famille s’intéresse? Vous ne l’avez sans doute pas perdue de vue.—Qui donc?—Bertrande Gaël.»Micheline répéta ce nom avec étonnement.—«Bertrande Gaël! Son adresse?... Mais... en Bretagne, chez sa grand’mère, au Conquet.—Tu me réponds cela de bonne foi?—Pourquoi veux-tu?...—Alors, informe-toi auprès de ton père. Il en sait plus long que toi, lui qui l’a recueillie et soignée quand elle s’est jetée sous les roues de son automobile.—Sous les roues!... Quand cela?... Où donc?...—L’année dernière. Aux Champs-Élysées.—Comment?... Bertrande a donc été à Paris?—Elle y est toujours.—Qui l’y a fait venir?—Le prince de Villingen.—Oh!...»Un silence. Les yeux chauds et sombres de Micheline, les yeux froids et clairs de Françoise, se disaient toutes les choses que leurs lèvres ne prononçaient pas. La première demanda enfin:—«C’est elle?...—Oui.»Une pause haletante. Puis Micheline:—«Mais, en ce cas, comment mon père protège-t-il encore cette misérable?...—Ne me demande pas,» dit Françoise, «quel rôle elle a pu jouer entre le marquis de Valcor et le pire adversaire du marquis, Gilbert de Villingen, son amant.»Les lèvres pâles et pures scandèrent terriblement le mot qui leur était si terrible.—«D’ailleurs,» ajouta Mllede Plesguen, «je ne le vois pas moi-même clairement, ce rôle. Il y a là un gouffre effrayant, un trou d’ombre et de mystère. Ton bonheur y sombrera peut-être aussi, ma pauvre Micheline. Et, je te le répète, ce ne sera plus par ma faute.»Si ferme et si fière que fût Mllede Valcor, elle frissonna. Mais aussitôt:—«Pourquoi donc demandais-tu l’adresse d’une pareille créature? T’abaisserais-tu à entrer en lutte avec elle?—Peux-tu le croire?—Tu veux donc lui arracher des secrets qui pourraient encore te servir contre nous?—Micheline, je n’ai plus d’ambition, de projets, ni de haine. J’ai désarmé. N’en ai-je pas fait le serment sur la tombe de ta mère?...—Alors?...—Je voudrais...» dit Françoise, blême, raidie, les yeux fixes, «je voudrais voir l’enfant... Son enfant, à lui... comprends-tu?—Non...» fit rêveusement Micheline. «Je ne comprends pas. Cependant,» ajouta-t-elle, «si je découvre le renseignement que tu me demandes, je te le ferai parvenir.—Merci. Et, cette fois, adieu pour de bon.»Mllede Valcor n’eut même pas le temps de répondre, tant fut soudain le départ de sa cousine. Peut-être Françoise voulait-elle ainsi éviter l’embarras d’une main tendue et refusée, l’impulsion d’un baiser impossible, ou la gêne de se garder de tout cela. Peut-être n’était-ce qu’un retour de sa preste vivacité d’autrefois, quand, fillette bondissante, elle narguait, à tous les jeux de plein air, la grave indolence de Micheline.Celle-ci la vit disparaître entre les tombes, fragile et noire silhouette, plus noire de toute cette blancheur, plus fragile de toute cette immutabilité.Mllede Valcor revint lentement vers l’entrée principale du cimetière. Un poids affreux lui écrasait le cœur, comme si tous ces marbres, toutes ces dalles, tous ces bronzes funèbres s’y fussent appesantis. Elle était venue ici avec la seule pensée de sa mère, de cette douce Laurence, dont elle voyait sans cesse les grands yeux noirs, pleins d’une mélancolie résignée. Douleur profonde, certes, pour sa fille, après une séparation si récente, et quand aucune des fibres saignantes n’était encore cicatrisée dans la fraîche blessure. Mais cette douleur vaste, unie et tendre, Micheline la regrettait presque dans le trouble plus torturant où la laissait sa rencontre avec Françoise. Dieu! quel nuage plein de foudre pesait encore sur leur destin? Que signifiaient les réticences de son infortunée cousine?—réticences d’autant plus impressionnantes que les velléités pacificatrices de Mllede Plesguen ne pouvaient être mises en doute.«Mon père!... mon père!...» pensait Micheline.Eh quoi! Devait-elle, après le triomphe, après la lumineuse apothéose, entrevoir encore un coin d’ombre où puissent se blottir les ennemis de ce père tant admiré, tant chéri! Mais n’y avait-il pas pire? Serait-ce possible, qu’à la fin, en elle-même, un doute se glissât, quelque chose d’indicible, de sournois, d’obscur... Oh! non, pas cela!... Toute son âme s’insurgeait contreun tel supplice!... N’était-ce pas celui dont sa mère était morte?...Pour n’en pas même admettre la crainte, elle s’interdit d’y penser. Elle évoqua le cher amour dont elle goûterait tôt ou tard le bonheur. Qu’importait l’absence? Qu’importait le temps? Hervé était fidèle. Il lui avait demandé d’accepter comme lui l’épreuve. Elle l’accepterait, quelle qu’en fût la durée, sans laisser fléchir en elle ni l’espoir ni la foi.Était-ce bien sûr? Sur ce domaine encore passaient des souffles méchants.Oh! pourquoi donc, devant la tombe de sa mère, avait-elle rencontré cette triste Françoise, dont les illusions déçues, dont l’affreuse expérience, avaient empoisonné le cœur, et qui ne pouvait prononcer que des paroles corrodées d’amertume.Ainsi rêvait Micheline de Valcor, dans le coupé qui l’emportait à travers le Paris froid et fiévreux de février, et où elle s’enfonçait, isolée sous son crêpe, à côté de la muette femme de chambre. Sur le crépuscule hâtif s’allumaient les cônes blancs des réverbères à incandescence. L’électricité jaillissait aux devantures. Un fourmillement humain couvrait les trottoirs. Par la vitre à demi ouverte de la portière entrait un air aigre, brumeux, sentant la violence et la tristesse. Puis ce fut la blafarde trouée de la Seine entre ses quais, le fleuve livide, piqueté d’étoiles mouvantes, et les masses ténébreuses, comme d’un fusain écrasé, au long de ses bords, des palais, des flèches, des tours.La voiture enfila la rue du Bac. Sur l’appel ducocher, la porte haute et cintrée de l’hôtel s’ouvrit. Le gravier cria dans la cour. On s’arrêtait devant le perron.—«Monsieur est chez lui?» demanda Micheline au laquais d’antichambre.—«Non, mademoiselle. Monsieur le marquis n’est pas encore rentré du Palais Bourbon.»«C’est vrai, il y a séance aujourd’hui,» pensa la jeune fille.Elle monta chez elle, subit les soins de sa seconde femme de chambre, qui la débarrassa du pesant voile de crêpe et de ses vêtements de ville. Elle passa une robe d’intérieur entièrement blanche, et ne put s’empêcher de murmurer:—«Si ce n’était pour mon père, comme je préférerais rester en noir, même à la maison!—Mademoiselle m’excusera, mais je suis tout à fait dans les idées de monsieur le marquis,» dit la camériste. «Ce n’est pas le costume qui fait la sincérité du chagrin. D’ailleurs, le blanc, c’est deuil.»Micheline ne répondit pas. Elle savait bien que si sa mère eût laissé dans un autre cœur des regrets aussi cuisants que dans le sien, Renaud de Valcor ne se fût point préoccupé des effets d’une étoffe pour la beauté de sa fille ou l’agrément de ses yeux.—«Je ne t’aurai sans doute plus si longtemps près de moi,» lui avait-il dit. «Tu te marieras bientôt. N’aie pas la cruauté de gâter mon bonheur de te voir, en t’assombrissant de ces chiffons affreux. Quel gré t’en saurait notre pauvre morte? Porte le deuil en blanc,quand nous sommes tous deux seuls chez nous.»Sa toilette achevée, Micheline passa dans son petit salon.Tout de suite, sur son joli bureau à cylindre, resté ouvert, elle aperçut son courrier. Il y avait des journaux illustrés, des réclames de couturiers et de modistes, des lettres. La plupart contenaient encore des condoléances. La grande écriture tremblée d’une enveloppe, timbrée du Conquet, attira son attention.Elle ouvrit le papier commun, vit quelques lignes tracées d’une main peu habituée à tenir la plume, et tressaillit en lisant la signature: «Mathurine Gaël.»C’était la grand’mère de Bertrande, cette vieille, à la curieuse figure d’austérité, d’orgueil, taciturne comme une vraie Bretonne, fataliste comme toute fille, femme et mère de marins, pour avoir tant regardé la mer sans voir revenir ceux qu’elle attendait.Micheline se la rappelait bien. Toute fillette, quand elle rencontrait cette femme, dans le parc, sur la grève ou sur la lande, elle avait un peu peur de ses terribles yeux clairs dans son visage bronzé. Mais la petite Bertrande, qui parfois alors jouait avec elle, lui disait:—«Mère-grand n’est pas méchante. Seulement, elle a eu trop de misères dans la vie, n’est-ce pas? Surtout depuis que papa a disparu, là-bas, sur l’eau, et que maman n’a plus sa tête.»«Pauvre créature! Que me veut-elle?» pensa Micheline.Voici quelle était l’épître:«Mademoiselle,«Vous avez perdu votre mère. Rien au monde ne la remplacera pour vous. Votre cœur est bon. Tous le savent dans ce pays-ci. Votre douleur doit vous disposer à la pitié pour les autres. Aussi, moi qui voudrais sécher les larmes de vos yeux, je vous supplie de ne pas repousser les miennes.«Ma petite-fille Bertrande est à Paris, sans que je sache rien d’elle, sinon qu’elle est coupable. Elle doit être plus malheureuse encore que coupable. Elle n’a jamais connu son père. Sa mère,—vous vous en souvenez peut-être,—ne put la garantir du mal, car Dieu lui a aveuglé l’esprit. Ce sont les excuses de la brebis égarée.«Je pleure nuit et jour sur elle. Je voudrais savoir ce qu’elle devient. Je voudrais qu’un ange compatissant s’inclinât vers elle au fond de l’abîme.«J’ai pensé que si vous étiez ce bon ange, mon infortunée Bertrande pourrait encore être sauvée.«Au moment où la douleur ouvre votre âme, j’ai cru que cette prière y pourrait pénétrer. Je vous l’adresse, Mademoiselle Micheline, en vous envoyant la bénédiction de mes vieilles mains, bien faibles, bien humbles, mais qui pourtant peuvent écarter de vous la tempête en se croisant sur votre front.«Mathurine Gaël.»Mllede Valcor relut plusieurs fois ces lignes. Quelque chose de solennel et de bizarre s’en dégageait. Elle s’étonnait de leur fierté. Malgré les prérogatives d’un grand âge, cette femmede condition infime, et qui l’implorait, aurait pu lui exprimer du respect, tout au moins du dévouement.La hautaine fille du marquis était accoutumée à des égards, que la bassesse et l’intérêt poussaient souvent jusqu’à la servilité. Et c’était fait pour la surprendre, la prétention de cette paysanne, qui assurait la préserver d’une fatalité quelconque, en la bénissant, elle, Micheline de Valcor. Sans doute la pauvre aïeule se faisait quelque illusion sur le prestige des cheveux blancs.Un sourire dédaigneux flotta sur les belles lèvres de la jeune fille. Malgré sa généreuse nature, la prière qu’on lui adressait n’était pas de celles qui pouvaient l’attendrir, ni par son objet, ni par sa forme, qu’elle jugeait emphatique et ambiguë.Cependant, l’impression s’ajoutait à celle du cimetière, s’y enchaînait même par une déconcertante coïncidence. Le cœur de Micheline se serrait, oppressé d’un malaise qu’elle n’aurait pu définir.«Je voudrais que mon père rentrât,» se dit-elle. Et, comme sept heures sonnaient: «Pourvu qu’il n’y ait pas séance de nuit!»Cette exclamation mentale venait à peine de lui échapper, qu’elle crut entendre se refermer la porte cochère. Elle s’approcha d’une fenêtre, et vit tourner dans la cour les deux lumières électriques de l’automobile.Un «ah!» soulagé jaillit de sa gorge. Renaud de Valcor était de retour à la maison.
LES DEUX COUSINES
Devantle portail du Père-Lachaise, un coupé de maître,—superbe attelage à deux, grande livrée de deuil,—s’arrêta. Le valet de pied sauta du siège, ouvrit la portière. Une jeune femme descendit, haute et souple, de lignes un peu incertaines sous le long voile de crêpe et le collet uni doublé de fourrure, mais dont la grâce, la distinction, s’affirmaient au moindre mouvement. Elle se tourna vers l’intérieur.
—«Passez les fleurs à Lucien, Céline,» dit-elle à une femme de chambre vêtue de noir, et d’une correction qui lui donnait presque l’air d’une gouvernante.
—«Mademoiselle ne veut pas que je l’accompagne?
—Non. Je préfère être seule. Et Lucien suffit à porter cela.»
Le domestique avait les bras encombrés par d’énormes gerbes de chrysanthèmes, et tenait dans ses mains des bouquets de violettes,—pâlesviolettes de Parme, aplaties et tassées en un disque odorant, somptueuses violettes russes, en touffes pourprées et sombres. A quelques pas, il suivait sa jeune maîtresse, avec cet attentif respect qu’elle inspirait autour d’elle, et qui n’était pas seulement l’attitude imposée, souvent hypocrite, des gens de service.
Le crêpe, bordant très haut la jupe, balayait sur le fin gravier un peu de neige sèche. L’après-midi était froid et splendide. Les tombes les plus neuves paraissaient jaunes dans la sertissure immaculée qui les entourait. Celles de bronze ou de marbre noir s’enlevaient en un dessin vif et dur. Partout, dans les jardinières et dans les vases, la gelée avait flétri les offrandes fidèles. Ce n’étaient que corolles brunies et comme brûlées, faisceaux de tiges mortes. A l’abri des petites chapelles, à travers les portes ajourées, on apercevait toutefois des palmes et des feuillages d’un vert intact. La plupart étaient de ces plantes naturalisées, qui ne sont pas artificielles, mais qui ne sont plus vivantes, momies végétales, mettant un peu de durée sur les corps fragiles, que l’humanité ne se soucie plus de momifier comme leurs rameaux.
Après avoir quitté l’avenue principale pour prendre un chemin plus étroit, la visiteuse allait s’engager dans un couloir entre deux rangs de tombes, lorsqu’elle s’arrêta, saisie.
A quelques mètres d’elle se dressait un édifice sépulcral qui devait être celui d’une riche famille, à en juger par son importance et par le style de son architecture. C’était un monument pseudo-gothique, à clochetons, à colonnettes et àfenêtres ogivales, dans lesquelles brillaient des reflets de vitraux. Un jardinet relativement large, entouré d’une grille basse en fer forgé d’un beau travail, lui assurait un aristocratique isolement.
Ce qui clouait sur place la jeune fille, c’était d’apercevoir devant ce caveau, où, de près, on distinguait les armes des Servon-Tanis, et où maintenant reposait sa mère, une personne en deuil, agenouillée. L’attitude humblement fervente de cette personne indiquait une émotion profonde, plus que de la douleur, un élan désespéré. Qui donc pouvait pleurer ainsi, dans ce cimetière d’où le froid éloignait les plus persévérants, et sur cette Laurence de Valcor que sa fille se croyait seule le droit et le devoir d’honorer d’un pareil hommage? Déjà s’alarmait la tendresse ombrageuse de l’orpheline. Ce fut bien pis quand elle crut reconnaître celle qui priait, le front contre la grille glacée.
—«Posez les fleurs ici, Lucien. Je les porterai moi-même jusqu’à la tombe,» dit-elle au domestique, d’une voix trop basse pour troubler, à cette distance, le recueillement de l’étrangère.
La grande silhouette noire du valet s’inclina sans mot dire. Il plaça les gerbes et les bouquets sur un rebord de pierre, afin que Mademoiselle n’eût pas trop à se baisser pour les prendre. Puis, mettant la main à son chapeau à cocarde de crêpe:
—«Dois-je attendre au coin de l’allée, comme d’habitude?
—Non. Retournez jusqu’à la voiture. Dites à Prosper qu’il peut promener les chevaux pendantun bon moment. Vous... attendez-moi à la grille.»
Il s’éloignait. Elle le rappela:
—«Ne restez pas en place. Vous gèleriez. Il suffit que je puisse vous apercevoir en sortant.»
Il s’inclina, remit son chapeau, et partit avec cette pensée, qui venait à tous à chaque marque de cette habituelle sollicitude:
«Ah! il n’y en a pas beaucoup comme elle.»
La jeune fille ne songea même pas à se munir des fleurs destinées à renouveler la parure quotidienne de la chapelle funèbre. Elle se dirigea vers la personne agenouillée, qui, le front contre ses mains crispées à la clôture de la tombe, demeurait plongée dans un recueillement impossible à distraire.
La nouvelle venue, en s’approchant, vit que la toilette noire, d’une élégance simple, n’était pas à proprement parler une toilette de deuil. Elle distingua une taille presque invraisemblablement mince prise dans une jaquette d’astrakan, et des cheveux d’un blond délicat, pâle comme l’avoine mûre, sous un toquet de velours.
—«Françoise!» dit-elle.
Un sursaut secoua la frêle forme sombre. Un visage effaré se tourna,—non sans charme, mais d’une jeunesse indécise, d’une jeunesse qui ne sait plus ou qui ne veut plus être jeune. Et deux yeux clairs, aux paupières rougies de larmes, s’élargirent presque avec effroi.
L’autre jeune fille avait écarté son grand voile de crêpe. Elle montrait une figure admirable, aux lignes pures, d’une blancheur un peu anormalepeut-être, mais qui, sans doute, venait de se décolorer dans l’émoi. Des prunelles sombres, noyées, pleines d’une ardeur triste, étoilaient de splendeur et de mystère ses traits charmants.
—«Françoise, qu’est-ce que tu fais ici?... Devant la tombe de ma mère... Toi qui l’as tuée!...»
Il n’y avait ni emphase, ni violence, ni cruauté agressive, dans l’intonation dont fut formulée ce terrible reproche. La prostration désespérée de la coupable ne laissait guère de champ à l’indignation. Une seconde phrase, aussitôt, l’attesta:
—«Si je t’avais trouvée devant cette tombe dans une autre posture qu’à genoux et en larmes, je t’eusse chassée!
—Un cimetière est à tout le monde,» dit Mllede Plesguen en se relevant. Et elle ajouta: «Je veux bien m’agenouiller devantelle, qui fut si bonne pour mon enfance, et à qui j’ai fait tant de mal sans le vouloir... Mais non devant toi, Micheline.»
Elles se tenaient face à face, dans le silence blanc du cimetière. Et elles demeurèrent un instant silencieuses elles-mêmes, ayant trop de choses au fond du cœur pour essayer de les dire, et des secrets plus sinistres en leur jeune chair vivante, que ces sépulcres sous leur dalle glacée.
Qu’il était loin le soir de fête où elles avaient dansé le menuet dans une salle illuminée du château de Valcor, toutes deux éblouissantes de grâce et de joie, toutes deux grisées d’un rêve d’amour, l’une pensant à Hervé de Ferneuse, l’autre se croyant aimée par Gilbert de Villingen! Elles s’imaginaient être amies, alors, lesdeux cousines, grandies côte à côte. Même celle qui jalousait l’autre, en souhaitant quelque revanche de l’avenir, aurait reculé d’horreur si elle avait pu prévoir à quelle œuvre sombre l’entraîneraient les complicités du destin.
—«Il serait inutile, en effet,» prononça Micheline, «de t’humilier jusqu’à me demander pardon, car je ne te pardonnerai jamais. Retire-toi maintenant. Nous n’avons rien à nous dire.»
Françoise jeta un coup d’œil vers les fleurs,—sans doute si coûteuses pour la saison,—qu’elle venait de remarquer, déposées à quelques pas. Ses yeux se reportèrent vers un petit bouquet de roses du Midi, celles qu’on appelle en Provence dusafrano, que Micheline vit alors, elle aussi, jonchant les marches devant le caveau.
—«Je les ai lancées par-dessus la grille, ne pouvant entrer,» dit Françoise, «pour qu’elles soient aussi près que possible de ma pauvre tante. Ne veux-tu pas me permettre de les placer dans la chapelle?
—Non,» fit durement Micheline, «tu profanerais ce lieu sacré, en y pénétrant.»
Ni l’une ni l’autre n’avaient bougé. Mllede Valcor semblait ne pas vouloir approcher de la tombe de sa mère tant que celle qu’elle accusait d’avoir fait mourir cette mère de chagrin en resterait si proche. Elle ajouta:
—«Puisque tu appelles «ta tante» la victime qui repose ici, c’est donc que tu reconnais l’abomination des calomnies qui devaient ruiner, déshonorer mon père, et dont le scandale n’est pas près de s’éteindre. Quels ne doivent pas être tes remords, en effet!»
Françoise de Plesguen répondit:
—«La vie m’a fait plus de mal que je n’ai voulu en faire à toi ou aux tiens. Je ne sais pas si je me repens. J’ignore même si j’ai à me repentir. Mais je souffre au delà de mes forces. C’est la douleur qui m’a amenée devant cette tombe, pour prier et pleurer. Celle qui vient d’y descendre m’a aimée quand j’étais petite. Je lui ai dû les joies enfantines qui compteront comme ma seule part de bonheur en ce monde. Te rappelles-tu quand elle m’invitait, en été, à Valcor?... Quelle fête!... Mon enfance était si triste auprès de mon pauvre papa mélancolique, dans la médiocrité de notre logis, rue de Verneuil.
—Tu as pourtant oublié cela quand tu nous as déclaré la guerre.
—Oui, je l’ai oublié. Parce que j’étais ivre d’espérances plus fortes que ces pâles souvenirs. Mes espérances ne sont plus. Alors je me souviens.»
Micheline eut un sourire amer.
—«Te moques-tu de moi avec une pareille théorie?... Ce serait facile de se disculper, à ce compte-là.
—Je ne fais pas de théorie. Je ne me moque pas. Je ne me défends pas. Je dis la vérité.
—C’est assez. Va-t’en.
—Soit! Adieu, Micheline.
—Adieu.»
Elles étaient fières l’une et l’autre. Dans les pires conflits, de telles natures se gardent une sorte d’estime réciproque qui peut s’accorder même avec la haine. Micheline crut voir flotter autour de la frêle silhouette, qui se détournaitmaintenant, une telle ombre de détresse, que, malgré tout, elle en fut émue. Elle appela presque doucement:
—«Françoise!»
La tête blonde regarda en arrière, montrant de nouveau, sous le velours noir de la toque, un mince visage pâle et comme pétri de chagrin.
—«Que veux-tu?
—Pourquoi disais-tu que la vie a été plus cruelle envers toi que tu n’essayais de l’être envers nous?
—Qu’importe!» répliqua Françoise. «Sache seulement que ton splendide domaine de Valcor, sur lequel je me croyais des droits, et que ton nom, dont j’étais jalouse, pourraient me revenir aujourd’hui sans rien changer à mon sort.
—Comment?
—Parce que ce patrimoine magnifique ne m’empêcherait pas de me faire religieuse.
—Toi, religieuse!...
—Cela t’étonne.
—Certes, tu aimais tant la vie! Et tu veux y renoncer, à vingt ans!
—Ne t’ai-je pas donné la mesure du mal qu’elle m’a fait? Je la hais maintenant, la vie.
—Est-ce le regret d’avoir écouté, d’avoir suivi des suggestions criminelles?...
—Oh!...» murmura Mllede Plesguen avec une expression étrange.
—«Tu crois peut-être encore à ton bon droit?
—Ne me force pas à te répondre. Rappelle-toi ce que je t’ai déclaré: je n’ai pas de remords.»
Les grands yeux sombres de Micheline étincelèrent. Françoise eut un petit rire, un de ces rires qui font mal.
—«Laisse donc... Sois satisfaite. Écoute... Si j’ai souhaité d’être une héritière comme toi, c’était pour contenter l’ambition de celui que j’aimais.
—Je savais bien qu’on t’armait contre nous, qu’on te poussait à agir. Malheureuse!...
—Oh! j’ai bien agi par moi-même. Je ne décline pas les responsabilités. J’aimais. J’ai combattu pour mon amour. Peut-être ai-je commis de mauvaises actions. J’aurais fait pire. Tu vois, je suis franche...
—Eh bien?...
—Eh bien, celui pour qui j’entreprenais ces choses hasardeuses, pour qui j’entraînais mon père à une lutte dont il avait horreur,—mon pauvre père, qui en mourra sans doute, comme ta mère en est morte,—pendant ce temps, celui qui était mon but, ma conscience, mon tout, celui qui m’avait donné sa foi, mon fiancé... me trompait, me mentait... Il commettait la pire vilenie qu’un homme puisse commettre. Il séduisait une jeune fille... Une jeune fille qu’il a rendue mère...»
Mllede Plesguen s’arrêta, puis, presque aussitôt, reprit avec son même rire de tout à l’heure, ce rire qui faisait mal, mais plus strident cette fois:
—«Il l’épousera peut-être... Il l’épousera, cette fille... si, à son tour, elle ramasse dans la boue assez d’argent pour payer une couronne de princesse.
—Ah!» murmura Micheline, «c’est le prince de Villingen.
—Lui-même,» fit ironiquement Françoise.
Des images d’autrefois surgirent en Mllede Valcor... Le bal qui avait marqué le commencement de leurs malheurs à tous,—ce bal où, sans deviner qu’elle excitait la jalousie furieuse de sa cousine, elle avait conduit le cotillon avec Gilbert. Puis, peu après, la partie de tennis, et l’apparition, au détour d’une charmille, de cette pâle petite figure, contractée d’angoisse, de haine. Là, elle avait compris.
—«Tu dois souffrir, en effet,» dit-elle, «Je te plains de toute mon âme.
—Tu me plains?
—Oui.
—Tu ne te réjouis donc pas d’être si bien vengée?
—Je n’ai pas souhaité la vengeance, je t’assure.
—Tu m’interdisais d’approcher de la tombe de ta mère.»
Micheline resta un instant pensive. Puis, d’une châtelaine en acier noirci qui pendait à sa ceinture, sous son mantelet de crêpe doublé de loutre, elle détacha deux petites clefs. Elle ouvrit d’abord la grille du monument, se baissa, ramassa sur le seuil les roses de Françoise et les lui rendit.
—«Viens les lui offrir toi-même,» reprit-elle en ouvrant la porte de la petite chapelle.
C’était une véritable niche de verdure et de fleurs. Les feuillages naturalisés laissaient pendre des grappes d’orchidées artificielles, d’une imitation merveilleuse. Parure d’hiver, en attendantque le printemps permît à un jardinier d’entretenir là des plantes vives. Dans les vases, les bouquets de la veille étaient flétris par le froid. Micheline enleva l’un d’eux, et tendant à sa cousine un cornet en verre de Venise irisé d’or:
—«Mets tes roses là-dedans,» lui dit-elle.
Françoise obéit. Elle fit le signe de la croix. Ses larmes jaillirent. Alors elle alla s’agenouiller au dehors, à l’angle des marches, et s’abîma dans une prière.
Mllede Valcor ôta toutes les fleurs fanées des autres vases. Puis elle alla chercher les chrysanthèmes et les violettes, que son valet de pied avait déposés à quelques pas de là. Elle les arrangea avec autant de soin pour sa mère morte qu’elle le faisait jadis dans le boudoir de cette mère vivante. Elle se tint ensuite debout, recueillie, contemplant les corolles frileuses qui allaient périr là, loin de tous les yeux, dans la nuit glacée, pour qu’une pensée de tendresse filiale s’exhalât, à travers l’insondable inconnu, vers l’âme enfuie. Elle murmura: «Maman!...» Et, sanglotante, elle s’agenouilla, elle aussi, mais dans l’intérieur de la chapelle.
Dix minutes plus tard, comme les deux jeunes filles se retrouvaient dans l’allée, tandis que Micheline refermait la grille, Françoise lui dit simplement:
—«Merci.
—Nos deux chemins ne se croiseront peut-être plus,» dit gravement Mllede Valcor. «Veux-tu accepter de moi un conseil?
—Parle.
—N’entre pas au couvent par désespoir,Françoise. Tu n’as pas la vocation. C’est un coup de tête, un suicide moral. Refais ta vie. Tu n’as que vingt ans.»
Mllede Plesguen hocha la tête.
—«Essaie de guérir.
—Comment?
—Par l’oubli.
—Micheline... Oublies-tu Hervé de Ferneuse?»
Le beau visage se couvrit de rougeur.
—«Il ne s’est pas rendu indigne de moi,» dit hautainement Mllede Valcor.
—«Qu’en sais-tu? Il est à l’étranger, au loin. Pourrais-tu seulement dire dans quel pays? S’il ne revient pas, c’est que, à ses yeux aussi, les Valcor...
—Tais-toi!... tais-toi!...» cria Micheline. «Est-ce pour cela que je t’aurai admise à prier avec moi sur la tombe de ma mère?...»
Une émotion moins âpre détendit un peu l’âme en révolte de Françoise.
—«Pardon! Je ne te souhaite aucun mal. Ce que tu souffriras encore, ma pauvre Micheline, ne te viendra pas par moi, sois-en certaine.»
Elle se tourna un peu en arrière, et, étendant une main vers le caveau:
—«En son nom, àelle, je te le jure.»
Sans répondre, le cœur étreint d’une angoisse, Mllede Valcor s’éloignait. Françoise la rappela.
—«Un mot encore, et je te quitte. Pourrais-tu me dire où demeure une ouvrière à qui ta famille s’intéresse? Vous ne l’avez sans doute pas perdue de vue.
—Qui donc?
—Bertrande Gaël.»
Micheline répéta ce nom avec étonnement.
—«Bertrande Gaël! Son adresse?... Mais... en Bretagne, chez sa grand’mère, au Conquet.
—Tu me réponds cela de bonne foi?
—Pourquoi veux-tu?...
—Alors, informe-toi auprès de ton père. Il en sait plus long que toi, lui qui l’a recueillie et soignée quand elle s’est jetée sous les roues de son automobile.
—Sous les roues!... Quand cela?... Où donc?...
—L’année dernière. Aux Champs-Élysées.
—Comment?... Bertrande a donc été à Paris?
—Elle y est toujours.
—Qui l’y a fait venir?
—Le prince de Villingen.
—Oh!...»
Un silence. Les yeux chauds et sombres de Micheline, les yeux froids et clairs de Françoise, se disaient toutes les choses que leurs lèvres ne prononçaient pas. La première demanda enfin:
—«C’est elle?...
—Oui.»
Une pause haletante. Puis Micheline:
—«Mais, en ce cas, comment mon père protège-t-il encore cette misérable?...
—Ne me demande pas,» dit Françoise, «quel rôle elle a pu jouer entre le marquis de Valcor et le pire adversaire du marquis, Gilbert de Villingen, son amant.»
Les lèvres pâles et pures scandèrent terriblement le mot qui leur était si terrible.
—«D’ailleurs,» ajouta Mllede Plesguen, «je ne le vois pas moi-même clairement, ce rôle. Il y a là un gouffre effrayant, un trou d’ombre et de mystère. Ton bonheur y sombrera peut-être aussi, ma pauvre Micheline. Et, je te le répète, ce ne sera plus par ma faute.»
Si ferme et si fière que fût Mllede Valcor, elle frissonna. Mais aussitôt:
—«Pourquoi donc demandais-tu l’adresse d’une pareille créature? T’abaisserais-tu à entrer en lutte avec elle?
—Peux-tu le croire?
—Tu veux donc lui arracher des secrets qui pourraient encore te servir contre nous?
—Micheline, je n’ai plus d’ambition, de projets, ni de haine. J’ai désarmé. N’en ai-je pas fait le serment sur la tombe de ta mère?...
—Alors?...
—Je voudrais...» dit Françoise, blême, raidie, les yeux fixes, «je voudrais voir l’enfant... Son enfant, à lui... comprends-tu?
—Non...» fit rêveusement Micheline. «Je ne comprends pas. Cependant,» ajouta-t-elle, «si je découvre le renseignement que tu me demandes, je te le ferai parvenir.
—Merci. Et, cette fois, adieu pour de bon.»
Mllede Valcor n’eut même pas le temps de répondre, tant fut soudain le départ de sa cousine. Peut-être Françoise voulait-elle ainsi éviter l’embarras d’une main tendue et refusée, l’impulsion d’un baiser impossible, ou la gêne de se garder de tout cela. Peut-être n’était-ce qu’un retour de sa preste vivacité d’autrefois, quand, fillette bondissante, elle narguait, à tous les jeux de plein air, la grave indolence de Micheline.Celle-ci la vit disparaître entre les tombes, fragile et noire silhouette, plus noire de toute cette blancheur, plus fragile de toute cette immutabilité.
Mllede Valcor revint lentement vers l’entrée principale du cimetière. Un poids affreux lui écrasait le cœur, comme si tous ces marbres, toutes ces dalles, tous ces bronzes funèbres s’y fussent appesantis. Elle était venue ici avec la seule pensée de sa mère, de cette douce Laurence, dont elle voyait sans cesse les grands yeux noirs, pleins d’une mélancolie résignée. Douleur profonde, certes, pour sa fille, après une séparation si récente, et quand aucune des fibres saignantes n’était encore cicatrisée dans la fraîche blessure. Mais cette douleur vaste, unie et tendre, Micheline la regrettait presque dans le trouble plus torturant où la laissait sa rencontre avec Françoise. Dieu! quel nuage plein de foudre pesait encore sur leur destin? Que signifiaient les réticences de son infortunée cousine?—réticences d’autant plus impressionnantes que les velléités pacificatrices de Mllede Plesguen ne pouvaient être mises en doute.
«Mon père!... mon père!...» pensait Micheline.
Eh quoi! Devait-elle, après le triomphe, après la lumineuse apothéose, entrevoir encore un coin d’ombre où puissent se blottir les ennemis de ce père tant admiré, tant chéri! Mais n’y avait-il pas pire? Serait-ce possible, qu’à la fin, en elle-même, un doute se glissât, quelque chose d’indicible, de sournois, d’obscur... Oh! non, pas cela!... Toute son âme s’insurgeait contreun tel supplice!... N’était-ce pas celui dont sa mère était morte?...
Pour n’en pas même admettre la crainte, elle s’interdit d’y penser. Elle évoqua le cher amour dont elle goûterait tôt ou tard le bonheur. Qu’importait l’absence? Qu’importait le temps? Hervé était fidèle. Il lui avait demandé d’accepter comme lui l’épreuve. Elle l’accepterait, quelle qu’en fût la durée, sans laisser fléchir en elle ni l’espoir ni la foi.
Était-ce bien sûr? Sur ce domaine encore passaient des souffles méchants.
Oh! pourquoi donc, devant la tombe de sa mère, avait-elle rencontré cette triste Françoise, dont les illusions déçues, dont l’affreuse expérience, avaient empoisonné le cœur, et qui ne pouvait prononcer que des paroles corrodées d’amertume.
Ainsi rêvait Micheline de Valcor, dans le coupé qui l’emportait à travers le Paris froid et fiévreux de février, et où elle s’enfonçait, isolée sous son crêpe, à côté de la muette femme de chambre. Sur le crépuscule hâtif s’allumaient les cônes blancs des réverbères à incandescence. L’électricité jaillissait aux devantures. Un fourmillement humain couvrait les trottoirs. Par la vitre à demi ouverte de la portière entrait un air aigre, brumeux, sentant la violence et la tristesse. Puis ce fut la blafarde trouée de la Seine entre ses quais, le fleuve livide, piqueté d’étoiles mouvantes, et les masses ténébreuses, comme d’un fusain écrasé, au long de ses bords, des palais, des flèches, des tours.
La voiture enfila la rue du Bac. Sur l’appel ducocher, la porte haute et cintrée de l’hôtel s’ouvrit. Le gravier cria dans la cour. On s’arrêtait devant le perron.
—«Monsieur est chez lui?» demanda Micheline au laquais d’antichambre.
—«Non, mademoiselle. Monsieur le marquis n’est pas encore rentré du Palais Bourbon.»
«C’est vrai, il y a séance aujourd’hui,» pensa la jeune fille.
Elle monta chez elle, subit les soins de sa seconde femme de chambre, qui la débarrassa du pesant voile de crêpe et de ses vêtements de ville. Elle passa une robe d’intérieur entièrement blanche, et ne put s’empêcher de murmurer:
—«Si ce n’était pour mon père, comme je préférerais rester en noir, même à la maison!
—Mademoiselle m’excusera, mais je suis tout à fait dans les idées de monsieur le marquis,» dit la camériste. «Ce n’est pas le costume qui fait la sincérité du chagrin. D’ailleurs, le blanc, c’est deuil.»
Micheline ne répondit pas. Elle savait bien que si sa mère eût laissé dans un autre cœur des regrets aussi cuisants que dans le sien, Renaud de Valcor ne se fût point préoccupé des effets d’une étoffe pour la beauté de sa fille ou l’agrément de ses yeux.
—«Je ne t’aurai sans doute plus si longtemps près de moi,» lui avait-il dit. «Tu te marieras bientôt. N’aie pas la cruauté de gâter mon bonheur de te voir, en t’assombrissant de ces chiffons affreux. Quel gré t’en saurait notre pauvre morte? Porte le deuil en blanc,quand nous sommes tous deux seuls chez nous.»
Sa toilette achevée, Micheline passa dans son petit salon.
Tout de suite, sur son joli bureau à cylindre, resté ouvert, elle aperçut son courrier. Il y avait des journaux illustrés, des réclames de couturiers et de modistes, des lettres. La plupart contenaient encore des condoléances. La grande écriture tremblée d’une enveloppe, timbrée du Conquet, attira son attention.
Elle ouvrit le papier commun, vit quelques lignes tracées d’une main peu habituée à tenir la plume, et tressaillit en lisant la signature: «Mathurine Gaël.»
C’était la grand’mère de Bertrande, cette vieille, à la curieuse figure d’austérité, d’orgueil, taciturne comme une vraie Bretonne, fataliste comme toute fille, femme et mère de marins, pour avoir tant regardé la mer sans voir revenir ceux qu’elle attendait.
Micheline se la rappelait bien. Toute fillette, quand elle rencontrait cette femme, dans le parc, sur la grève ou sur la lande, elle avait un peu peur de ses terribles yeux clairs dans son visage bronzé. Mais la petite Bertrande, qui parfois alors jouait avec elle, lui disait:
—«Mère-grand n’est pas méchante. Seulement, elle a eu trop de misères dans la vie, n’est-ce pas? Surtout depuis que papa a disparu, là-bas, sur l’eau, et que maman n’a plus sa tête.»
«Pauvre créature! Que me veut-elle?» pensa Micheline.
Voici quelle était l’épître:
«Mademoiselle,
«Vous avez perdu votre mère. Rien au monde ne la remplacera pour vous. Votre cœur est bon. Tous le savent dans ce pays-ci. Votre douleur doit vous disposer à la pitié pour les autres. Aussi, moi qui voudrais sécher les larmes de vos yeux, je vous supplie de ne pas repousser les miennes.
«Ma petite-fille Bertrande est à Paris, sans que je sache rien d’elle, sinon qu’elle est coupable. Elle doit être plus malheureuse encore que coupable. Elle n’a jamais connu son père. Sa mère,—vous vous en souvenez peut-être,—ne put la garantir du mal, car Dieu lui a aveuglé l’esprit. Ce sont les excuses de la brebis égarée.
«Je pleure nuit et jour sur elle. Je voudrais savoir ce qu’elle devient. Je voudrais qu’un ange compatissant s’inclinât vers elle au fond de l’abîme.
«J’ai pensé que si vous étiez ce bon ange, mon infortunée Bertrande pourrait encore être sauvée.
«Au moment où la douleur ouvre votre âme, j’ai cru que cette prière y pourrait pénétrer. Je vous l’adresse, Mademoiselle Micheline, en vous envoyant la bénédiction de mes vieilles mains, bien faibles, bien humbles, mais qui pourtant peuvent écarter de vous la tempête en se croisant sur votre front.
«Mathurine Gaël.»
Mllede Valcor relut plusieurs fois ces lignes. Quelque chose de solennel et de bizarre s’en dégageait. Elle s’étonnait de leur fierté. Malgré les prérogatives d’un grand âge, cette femmede condition infime, et qui l’implorait, aurait pu lui exprimer du respect, tout au moins du dévouement.
La hautaine fille du marquis était accoutumée à des égards, que la bassesse et l’intérêt poussaient souvent jusqu’à la servilité. Et c’était fait pour la surprendre, la prétention de cette paysanne, qui assurait la préserver d’une fatalité quelconque, en la bénissant, elle, Micheline de Valcor. Sans doute la pauvre aïeule se faisait quelque illusion sur le prestige des cheveux blancs.
Un sourire dédaigneux flotta sur les belles lèvres de la jeune fille. Malgré sa généreuse nature, la prière qu’on lui adressait n’était pas de celles qui pouvaient l’attendrir, ni par son objet, ni par sa forme, qu’elle jugeait emphatique et ambiguë.
Cependant, l’impression s’ajoutait à celle du cimetière, s’y enchaînait même par une déconcertante coïncidence. Le cœur de Micheline se serrait, oppressé d’un malaise qu’elle n’aurait pu définir.
«Je voudrais que mon père rentrât,» se dit-elle. Et, comme sept heures sonnaient: «Pourvu qu’il n’y ait pas séance de nuit!»
Cette exclamation mentale venait à peine de lui échapper, qu’elle crut entendre se refermer la porte cochère. Elle s’approcha d’une fenêtre, et vit tourner dans la cour les deux lumières électriques de l’automobile.
Un «ah!» soulagé jaillit de sa gorge. Renaud de Valcor était de retour à la maison.