XVIIICOMPLICESC’estun fait bien établi maintenant qu’Arthur Sornières, dit le Beau Rouquin, dit le Baladeur, étrangla José Escaldas, par un coup de lasso brusque,—souvenir de la pampa argentine, sans doute,—au moment même où le Bolivien l’accueillait avec enthousiasme, croyant que l’Apache allait lui livrer Valcor. Ensuite, le meurtrier organisa la mise en scène du suicide. Il importait, non seulement qu’Escaldas disparût, mais que tout fît croire à sa mort volontaire. Cette abdication tragique serait un aveu d’imposture. Nul ne douterait que le métis ne se fût pendu pour ne pas subir le châtiment de ses frauduleuses manœuvres.Le calcul était juste.La logique d’une telle fin s’imposa avec tant de force, que les plus directement frappésmême, Villingen et Plesguen, l’admirent avec consternation.Le projet de cet assassinat fut ébauché entre le faux Valcor et Sornières, précisément dans cette nuit d’hiver et de neige, où Micheline, toute frissonnante d’angoisse, de pressentiments, veilla pour attendre le retour de son père. Quel retour!... Et de quel tressaillement avait été secoué cet homme, pourtant si fort, lorsque dans l’éclair jailli d’une lumière électrique, il avait rencontré les yeux purs de son enfant, lui qui sentait encore sur sa face hagarde le reflet des effroyables résolutions, sur ses lèvres le frisson des monstrueuses paroles!L’Apache de Montmartre, l’effrayant Arthur Sornières, avait été l’instrument digne de cet infernal esprit. Mais il avait compté sans la femme.Le soir qui suivit son crime, accablé d’horreur, malgré son cynisme, et d’autant plus abattu que, pour se créer un alibi et expliquer sa présence dans la maison de la rue Lévis, il avait joué la comédie de vice après la tragédie de meurtre, et passé une heure près de Rosalinde,—il laissa échapper des phrases étranges.Sa petite amie Angèle, la Môme-Cervelas, le supposait parfaitement capable de se mêler à quelque affaire sanglante. Elle fut bien vite sur la voie, et ne douta plus guère, le lendemain. Car, ayant lu dans les journaux qu’Escaldas s’était pendu avec une cordelière bleue, elle avait dit en riant à Arthur:—«C’est donc pour lui que tu m’as chipé ma cordelière?...» Puis elle ajouta sérieusement: «Le hasard fait que je l’ai justement cherchéetout à l’heure, au fond du placard où je l’avais jetée. Rends-la moi... J’en ai besoin.»Minute terrible. La pauvre créature avait plaisanté. Mais à la façon dont son tendre ami lui interdit pour l’avenir des plaisanteries de ce genre, sans, d’ailleurs, lui restituer la cordelière, elle eut sa conviction faite.Il lui donna de l’argent, après l’avoir à moitié assommée. Nouvelle preuve. D’où tenait-il cet or et ces billets de banque?Il disparut le lendemain. Et cette confirmation de ses conjectures n’était pas nécessaire à la triste fille.Elle pleura le brutal amant, qu’elle trouvait peut-être, non pas diminué, mais grandi, par le mystère de l’épouvantable. Jamais l’idée ne lui vint de le livrer. Nulle somme d’argent, nulle promesse, nulle tentation, ne l’y eût incitée. Mais quand elle crut comprendre que son «petit homme» l’avait quittée pour une autre, quand elle s’imagina qu’il avait peut-être commis son crime de connivence avec cette Rosalinde,—puisque Escaldas habitait la même maison,—alors son secret lui échappa dans une ivresse de vengeance.Dès le lendemain, d’ailleurs, elle se contredisait. Sanglotante de regret et de frayeur, elle essayait de rattraper ses révélations. Trop tard! Non seulement on la tenait, mais on tenait l’autre, la Rosalinde. Et les souvenirs de celle-ci, les rapprochements d’heures, de bruits, maintenant éclairés par un soupçon net, loin de disculper le visiteur de la rue Lévis, comme lorsqu’on raisonnait dans la suggestion du suicide, précisaientson rôle—rôle effarant d’ingéniosité froide, d’audacieuse vigueur, de sournoiserie et de férocité.Mais il s’agissait de retrouver cet homme. Était-il seulement en Europe? Angèle,—la Môme-Cervelas,—assurait que, muni d’argent, il avait dû retourner à Buenos-Ayres, pour y fonder une maison de jeux. C’était un rêve du bandit, en effet. S’il ne l’avait pas réalisé, c’est qu’il s’était dit: «Une fois de l’autre côté de l’Océan, je ne pourrai plus faire chanter le Valcor. Quand on tient en cage un rossignol comme celui-là, ce serait trop bête de se priver de sa musique.»Le gredin vivait dans une tranquillité parfaite depuis que le suicide d’Escaldas s’était trouvé admis sans conteste. Sûr de la discrétion de sa «môme», il ne prévoyait pas le seul hasard qui pût la faire parler,—une rencontre avec Rosalinde, les vanteries de cette dernière, la certitude s’imposant à Angèle qu’il l’avait quittée pour cette nouvelle conquête.Justement, ses fonds se trouvant en baisse, il formait le projet de faire un tour à Paris, pour arracher de nouveaux subsides au marquis de Valcor. «En même temps,» songeait-il, «j’irai revoir la môme. Quoique habituée à mes absences, il ne faut pas lui laisser oublier que son Rouquin peut surgir quand elle l’attend le moins, et qu’elle risquerait sa peau à lui jouer des farces.»C’est à Monte-Carlo, où l’escarpe, singeant l’homme du monde, menait ce qu’il appelait la grande vie et étudiait des martingales au trente-et-quarante,qu’il lut dans les journaux la foudroyante nouvelle. La Môme-Cervelas avait, suivant sa propre expression «mangé le morceau». C’était, pour lui, l’arrestation imminente, la Cour d’assises, la guillotine certaine. Escaldas pendu, Pabro jeté à la mer, cela se tenait,—réuni par le fil formidable de l’Affaire Valcor. Le second crime amènerait la découverte du premier.Quelle journée pour le misérable!Les feuilles du matin avaient raconté la scène entre Rosalinde et Angèle, relaté les révélations de cette dernière. Des éditions spéciales parurent deux heures après, qu’on criait autour des hôtels, devant le Casino, et qui déjà donnaient le signalement d’Arthur Sornières, son portrait, sa mensuration d’après le service anthropométrique, où, jadis, il avait passé. On indiquait assez exactement son plus récent itinéraire. Toutes les polices étaient en éveil, toutes les gendarmeries sur pied, toutes les gares, tous les ports en surveillance. Ce n’était point tant le vulgaire assassin que l’on traquait. C’était l’Affaire Valcor qui ressuscitait avec fracas. Rien ne serait épargné maintenant pour donner satisfaction à l’anxiété publique, à l’opinion divisée, exaspérée, haletante.Sornières se dit:«Je suis fichu!... Si j’ai une chance sur mille de sortir de France sans être pincé, à quoi cela me servirait-il, ayant boulotté mon argent? Aujourd’hui, Valcor me donnerait ce que je voudrais... La moitié de sa fortune pour me mettre en sûreté... Malheur!... Et il est au bout dumonde... En Bretagne, dans ce moment... Je l’ai vu sur les journaux. Tant pis!... je joue ma tête, mais je ne perdrai pas cette aubaine. On ne peut rien contre lui tant qu’on ne me tiendra pas. Si je parviens jusqu’à lui, je suis sauvé, je suis riche... Car il a des ressources de toutes sortes, le bougre!... Je le verrai, ou j’éternuerai dans le panier de son. Allons-y!... Le coup vaut le risque.»L’Apache avait un atout dans son jeu: pour faire la fête à Monte-Carlo, il s’était transformé si complètement que cela lui assurait au moins une certaine avance. Se donnant pour un riche Américain du Sud, il avait foncé ses cheveux et sa moustache, et évitait de parler français, n’employant que l’espagnol, dans lequel il s’exprimait avec une aisance parfaite. Grâce à ce rôle—adopté par prudence et plus encore par gloriole,—il se trouvait momentanément en sécurité. Cela ne durerait pas. Déjà son brusque départ allait éveiller les soupçons. Mais enfin, ce fut sous ce personnage qu’il commença son odyssée de Monaco à Brest. Voyage qui dura quatre jours, avec des zigzags, des retours, des haltes cachées de bête qui «se rase», des fuites audacieuses, des ruses de fauve. Durant ce trajet fécond en péripéties, Sornières changea plusieurs fois de costume et de langage.Un soir, enfin, il aborda au Conquet, dans un bateau de pêche, qu’il avait loué à Douarnenez pour cette courte traversée. Il portait maintenant des favoris roux comme ses cheveux, rendus à leur couleur naturelle, et il faisait usage de l’anglais.—«C’est un milord excentrique,» avaient dit les sardiniers, quand il demanda, sur le port, lequel d’entre eux, avec son bateau, le conduirait au Conquet, alors que le train ou le service à vapeur l’y transporterait plus vite et plus commodément.Quand il partit de Douarnenez, il ne remarqua pas, qu’avec le patron et le mousse, il y avait encore, au fond de la barque, à demi caché par des filets, un gars breton, grossier d’aspect et de costume, bestialement endormi. A la hauteur du cap de la Chèvre, comme on tournait la voile, Sornières l’aperçut.—«Qu’est-ce que cet homme?» fit-il avec un fort accent britannique.Le patron, négligent, expliqua: son beau-fils, un fils de sa femme, un propre-à-rien qui avait toujours un verre de trop. Au retour, il aurait cuvé son eau-de-vie, et donnerait un coup de main, pour la pêche. Milord excuserait. Le garçon n’était pas gênant.De fait, quand le rustre parut se réveiller, il souleva une physionomie si ahurie, exhala un tel relent d’alcool, et le patron lui envoya de si solides coups de pied pour lui faire reprendre ses esprits, que le passager ne tint plus compte d’une pareille brute.Il en aurait tenu compte, s’il avait vu le stupide Breton sauter, peu après lui, sur le quai du petit port, et courir avec une vélocité qui démentait sa prétendue ivresse. C’était un agent de police, qui le filait depuis quelque temps déjà. Il avait fait connaître au patron de la barque les instructions officielles enjoignant à celui-ci defaciliter sa mission. Le marin s’y était conformé, sans même savoir quelle était cette mission, ni l’identité du faux Anglais qu’il prenait à son bord. Maintenant, à cet agent, venaient de se joindre deux autres personnages, qui avaient semblé surgir sous ses pas.Le télégraphe avait marché, de Douarnenez au Conquet. Sans qu’il en eût le moindre soupçon, Arthur Sornières se trouvait enveloppé comme d’un réseau humain. D’ailleurs, on l’attendait ici. Dès la première heure, un cercle d’observation s’était installé autour de Valcor. Mais le mot d’ordre était d’attendre, au cas où l’assassin paraîtrait dans la région, qu’il fût entré en rapport avec le marquis, et de ne l’arrêter qu’ensuite. Une seule entrevue prouvée suffirait à faire citer Renaud de Valcor comme témoin, et peut-être, suivant la marche de l’instruction, à le retenir comme complice.Malgré son habileté prodigieuse, celui qu’on appelait toujours «monsieur le marquis» donna dans ce piège. Ou plutôt, ayant suivi tout ce que disaient les journaux depuis cinq jours, et se voyant sous le coup du péril actuel, alors qu’il restait accablé par sa terrible conversation avec Mmede Ferneuse, le lutteur, à bout d’efforts et de désespoir, glissait à un fatalisme résigné.Malgré le défi jeté à Gaétane, Bertrand Gaël se demandait s’il tenterait de poursuivre encore l’effroyable tâche. A quoi bon, maintenant? Cette femme savait tout et le méprisait... Cette femme, en qui s’était finalement incarné son rêve de passion et d’orgueil. Que lui importait le reste du monde?Au cours de ce débat intérieur, où fléchissait sa redoutable volonté même, un soir, vers huit heures, on lui apporta un billet. Tout de suite, malgré l’écriture déguisée, l’absence de signature, il sut qui lui adressait l’injonction:«Au dolmen de Kerg’houât. Je vous attends.»La main qui tenait le papier trembla. C’était la première fois qu’une telle secousse d’épouvante brisait le sang-froid de celui qui, si hardiment, portait le nom de Valcor. Un murmure atterré s’échappa de ses lèvres:—«Il est en France!...»Tout l’espoir de cet homme, durant les cinq derniers mortels jours, était que l’assassin d’Escaldas fût à l’abri, au loin, dans quelque pays étranger. Avec tout l’or dont il l’avait muni, le hasardeux personnage avait dû gagner depuis longtemps une retraite sûre. Il commençait à le croire, en voyant s’écouler près d’une semaine de chasse infructueuse pour la police de l’Europe entière. Arthur Sornières hors d’atteinte, c’était la seule chance de salut. Et il était là, tout près, l’affreux complice!... Et nul moyen de se soustraire à son dangereux appel. N’était-il pas, spectre patibulaire, la destinée même de celui qu’il convoquait impérieusement?—«Oh! le tuer...» grinça Bertrand Gaël.Il y pensa, en glissant son revolver dans sa poche. Mais comment le faire disparaître? Le cadavre ne serait pas moins compromettant que le vivant lui-même.Une dernière lueur du tardif crépuscule d’été flottait vers l’Occident, au-dessus de la mer,quand les gens du marquis de Valcor virent leur maître sortir du château, comme en flânant, un cigare à la bouche.Il se dirigea d’abord vers la terrasse.Là-bas, appuyée aux balustres, il apercevait la silhouette de sa fille. Micheline regardait s’éteindre les reflets du soir, entre l’Océan, d’un vert laiteux, et le ciel, d’un vert d’émeraude. Elle rêvait—quel rêve d’angoisse!...Elle se tourna lorsqu’elle entendit les pas de son père sur le gravier.—«Je viens te dire bonsoir, mon enfant.—Vous sortez?» demanda-t-elle.—«Je vais faire un tour.—Dans le parc? Voulez-vous me permettre de vous tenir compagnie?—Non. Je marche pour mieux réfléchir à un sujet qui me préoccupe.»Ils se regardèrent.Entre ces deux êtres, qui s’étaient tant aimés, l’abîme, creusé peu à peu, s’élargissait dans un effondrement brusque.Micheline, elle aussi, avait lu les journaux. Elle avait vu le portrait, elle avait connu le signalement, télégraphié à tous les bouts du monde. Et elle se rappelait une physionomie semblable. Un soir, dans le cabinet de son père, entre les portières soulevées, une sinistre figure... Et la nuit suivante, le retour de ce même père... L’expression de son visage... La neige et la boue, sur ses vêtements...Maintenant elle le contemplait, ce fier marquis de Valcor, debout dans sa hautaine beauté, contre la pâleur de l’espace.—«Mon pauvre père!...» gémit-elle tout bas.Il lui saisit le poignet, la regarda au fond des yeux.—«Alors?... Toi aussi?...» interrogea-t-il avec une ardeur farouche. «Tu as cessé de croire en moi!...»Elle eut un soubresaut de douleur, détourna la tête, et se tut.—«Ah!» s’écria-t-il, en reculant, «ta confiance était ma dernière raison de me défendre... C’est donc la fin!»Le mot fut étouffé sur ses lèvres par un geste de Micheline. Elle se jetait à son cou, l’entourait de ses bras.—«Père!... père!... Je vous aime... Je sais ce qu’il y a de grand en vous, malgré...—Assez!...» fit-il violemment à ce mot «malgré».Il se dégageait. Sa fille se cramponna contre sa poitrine, silencieusement cette fois. Lui, l’étreignit, dans le même silence. Il la baisa longuement au front. Puis enfin:—«Laisse-moi partir, ma fille adorée.—Où allez-vous?—Tout près d’ici.—Je ne vous quitte pas!—Il le faut pourtant.»Elle s’attachait à lui, dans une vague épouvante.—«Micheline... Toute minute de retard peut causer ma ruine.—Oh!» murmura-t-elle en le lâchant, «vous fuyez?...—Je te jure que non.—Jurez-moi aussi que vous ne vous exilerez pas sans moi.—Sur ta tête chérie, je t’en fais le serment. Adieu, Micheline. Ne condamne pas ton père.»Déjà, il s’éloignait, allongeant le pas.Elle eut encore un élan, craignit d’entraver le salut de celui qui se hâtait là, sur la blanche esplanade, dans la nuit bleue. Elle s’arrêta, se tordant les mains, sanglotant.—«Papa!... papa!...»Ce fut la dernière image qu’elle devait garder de lui.
XVIIICOMPLICESC’estun fait bien établi maintenant qu’Arthur Sornières, dit le Beau Rouquin, dit le Baladeur, étrangla José Escaldas, par un coup de lasso brusque,—souvenir de la pampa argentine, sans doute,—au moment même où le Bolivien l’accueillait avec enthousiasme, croyant que l’Apache allait lui livrer Valcor. Ensuite, le meurtrier organisa la mise en scène du suicide. Il importait, non seulement qu’Escaldas disparût, mais que tout fît croire à sa mort volontaire. Cette abdication tragique serait un aveu d’imposture. Nul ne douterait que le métis ne se fût pendu pour ne pas subir le châtiment de ses frauduleuses manœuvres.Le calcul était juste.La logique d’une telle fin s’imposa avec tant de force, que les plus directement frappésmême, Villingen et Plesguen, l’admirent avec consternation.Le projet de cet assassinat fut ébauché entre le faux Valcor et Sornières, précisément dans cette nuit d’hiver et de neige, où Micheline, toute frissonnante d’angoisse, de pressentiments, veilla pour attendre le retour de son père. Quel retour!... Et de quel tressaillement avait été secoué cet homme, pourtant si fort, lorsque dans l’éclair jailli d’une lumière électrique, il avait rencontré les yeux purs de son enfant, lui qui sentait encore sur sa face hagarde le reflet des effroyables résolutions, sur ses lèvres le frisson des monstrueuses paroles!L’Apache de Montmartre, l’effrayant Arthur Sornières, avait été l’instrument digne de cet infernal esprit. Mais il avait compté sans la femme.Le soir qui suivit son crime, accablé d’horreur, malgré son cynisme, et d’autant plus abattu que, pour se créer un alibi et expliquer sa présence dans la maison de la rue Lévis, il avait joué la comédie de vice après la tragédie de meurtre, et passé une heure près de Rosalinde,—il laissa échapper des phrases étranges.Sa petite amie Angèle, la Môme-Cervelas, le supposait parfaitement capable de se mêler à quelque affaire sanglante. Elle fut bien vite sur la voie, et ne douta plus guère, le lendemain. Car, ayant lu dans les journaux qu’Escaldas s’était pendu avec une cordelière bleue, elle avait dit en riant à Arthur:—«C’est donc pour lui que tu m’as chipé ma cordelière?...» Puis elle ajouta sérieusement: «Le hasard fait que je l’ai justement cherchéetout à l’heure, au fond du placard où je l’avais jetée. Rends-la moi... J’en ai besoin.»Minute terrible. La pauvre créature avait plaisanté. Mais à la façon dont son tendre ami lui interdit pour l’avenir des plaisanteries de ce genre, sans, d’ailleurs, lui restituer la cordelière, elle eut sa conviction faite.Il lui donna de l’argent, après l’avoir à moitié assommée. Nouvelle preuve. D’où tenait-il cet or et ces billets de banque?Il disparut le lendemain. Et cette confirmation de ses conjectures n’était pas nécessaire à la triste fille.Elle pleura le brutal amant, qu’elle trouvait peut-être, non pas diminué, mais grandi, par le mystère de l’épouvantable. Jamais l’idée ne lui vint de le livrer. Nulle somme d’argent, nulle promesse, nulle tentation, ne l’y eût incitée. Mais quand elle crut comprendre que son «petit homme» l’avait quittée pour une autre, quand elle s’imagina qu’il avait peut-être commis son crime de connivence avec cette Rosalinde,—puisque Escaldas habitait la même maison,—alors son secret lui échappa dans une ivresse de vengeance.Dès le lendemain, d’ailleurs, elle se contredisait. Sanglotante de regret et de frayeur, elle essayait de rattraper ses révélations. Trop tard! Non seulement on la tenait, mais on tenait l’autre, la Rosalinde. Et les souvenirs de celle-ci, les rapprochements d’heures, de bruits, maintenant éclairés par un soupçon net, loin de disculper le visiteur de la rue Lévis, comme lorsqu’on raisonnait dans la suggestion du suicide, précisaientson rôle—rôle effarant d’ingéniosité froide, d’audacieuse vigueur, de sournoiserie et de férocité.Mais il s’agissait de retrouver cet homme. Était-il seulement en Europe? Angèle,—la Môme-Cervelas,—assurait que, muni d’argent, il avait dû retourner à Buenos-Ayres, pour y fonder une maison de jeux. C’était un rêve du bandit, en effet. S’il ne l’avait pas réalisé, c’est qu’il s’était dit: «Une fois de l’autre côté de l’Océan, je ne pourrai plus faire chanter le Valcor. Quand on tient en cage un rossignol comme celui-là, ce serait trop bête de se priver de sa musique.»Le gredin vivait dans une tranquillité parfaite depuis que le suicide d’Escaldas s’était trouvé admis sans conteste. Sûr de la discrétion de sa «môme», il ne prévoyait pas le seul hasard qui pût la faire parler,—une rencontre avec Rosalinde, les vanteries de cette dernière, la certitude s’imposant à Angèle qu’il l’avait quittée pour cette nouvelle conquête.Justement, ses fonds se trouvant en baisse, il formait le projet de faire un tour à Paris, pour arracher de nouveaux subsides au marquis de Valcor. «En même temps,» songeait-il, «j’irai revoir la môme. Quoique habituée à mes absences, il ne faut pas lui laisser oublier que son Rouquin peut surgir quand elle l’attend le moins, et qu’elle risquerait sa peau à lui jouer des farces.»C’est à Monte-Carlo, où l’escarpe, singeant l’homme du monde, menait ce qu’il appelait la grande vie et étudiait des martingales au trente-et-quarante,qu’il lut dans les journaux la foudroyante nouvelle. La Môme-Cervelas avait, suivant sa propre expression «mangé le morceau». C’était, pour lui, l’arrestation imminente, la Cour d’assises, la guillotine certaine. Escaldas pendu, Pabro jeté à la mer, cela se tenait,—réuni par le fil formidable de l’Affaire Valcor. Le second crime amènerait la découverte du premier.Quelle journée pour le misérable!Les feuilles du matin avaient raconté la scène entre Rosalinde et Angèle, relaté les révélations de cette dernière. Des éditions spéciales parurent deux heures après, qu’on criait autour des hôtels, devant le Casino, et qui déjà donnaient le signalement d’Arthur Sornières, son portrait, sa mensuration d’après le service anthropométrique, où, jadis, il avait passé. On indiquait assez exactement son plus récent itinéraire. Toutes les polices étaient en éveil, toutes les gendarmeries sur pied, toutes les gares, tous les ports en surveillance. Ce n’était point tant le vulgaire assassin que l’on traquait. C’était l’Affaire Valcor qui ressuscitait avec fracas. Rien ne serait épargné maintenant pour donner satisfaction à l’anxiété publique, à l’opinion divisée, exaspérée, haletante.Sornières se dit:«Je suis fichu!... Si j’ai une chance sur mille de sortir de France sans être pincé, à quoi cela me servirait-il, ayant boulotté mon argent? Aujourd’hui, Valcor me donnerait ce que je voudrais... La moitié de sa fortune pour me mettre en sûreté... Malheur!... Et il est au bout dumonde... En Bretagne, dans ce moment... Je l’ai vu sur les journaux. Tant pis!... je joue ma tête, mais je ne perdrai pas cette aubaine. On ne peut rien contre lui tant qu’on ne me tiendra pas. Si je parviens jusqu’à lui, je suis sauvé, je suis riche... Car il a des ressources de toutes sortes, le bougre!... Je le verrai, ou j’éternuerai dans le panier de son. Allons-y!... Le coup vaut le risque.»L’Apache avait un atout dans son jeu: pour faire la fête à Monte-Carlo, il s’était transformé si complètement que cela lui assurait au moins une certaine avance. Se donnant pour un riche Américain du Sud, il avait foncé ses cheveux et sa moustache, et évitait de parler français, n’employant que l’espagnol, dans lequel il s’exprimait avec une aisance parfaite. Grâce à ce rôle—adopté par prudence et plus encore par gloriole,—il se trouvait momentanément en sécurité. Cela ne durerait pas. Déjà son brusque départ allait éveiller les soupçons. Mais enfin, ce fut sous ce personnage qu’il commença son odyssée de Monaco à Brest. Voyage qui dura quatre jours, avec des zigzags, des retours, des haltes cachées de bête qui «se rase», des fuites audacieuses, des ruses de fauve. Durant ce trajet fécond en péripéties, Sornières changea plusieurs fois de costume et de langage.Un soir, enfin, il aborda au Conquet, dans un bateau de pêche, qu’il avait loué à Douarnenez pour cette courte traversée. Il portait maintenant des favoris roux comme ses cheveux, rendus à leur couleur naturelle, et il faisait usage de l’anglais.—«C’est un milord excentrique,» avaient dit les sardiniers, quand il demanda, sur le port, lequel d’entre eux, avec son bateau, le conduirait au Conquet, alors que le train ou le service à vapeur l’y transporterait plus vite et plus commodément.Quand il partit de Douarnenez, il ne remarqua pas, qu’avec le patron et le mousse, il y avait encore, au fond de la barque, à demi caché par des filets, un gars breton, grossier d’aspect et de costume, bestialement endormi. A la hauteur du cap de la Chèvre, comme on tournait la voile, Sornières l’aperçut.—«Qu’est-ce que cet homme?» fit-il avec un fort accent britannique.Le patron, négligent, expliqua: son beau-fils, un fils de sa femme, un propre-à-rien qui avait toujours un verre de trop. Au retour, il aurait cuvé son eau-de-vie, et donnerait un coup de main, pour la pêche. Milord excuserait. Le garçon n’était pas gênant.De fait, quand le rustre parut se réveiller, il souleva une physionomie si ahurie, exhala un tel relent d’alcool, et le patron lui envoya de si solides coups de pied pour lui faire reprendre ses esprits, que le passager ne tint plus compte d’une pareille brute.Il en aurait tenu compte, s’il avait vu le stupide Breton sauter, peu après lui, sur le quai du petit port, et courir avec une vélocité qui démentait sa prétendue ivresse. C’était un agent de police, qui le filait depuis quelque temps déjà. Il avait fait connaître au patron de la barque les instructions officielles enjoignant à celui-ci defaciliter sa mission. Le marin s’y était conformé, sans même savoir quelle était cette mission, ni l’identité du faux Anglais qu’il prenait à son bord. Maintenant, à cet agent, venaient de se joindre deux autres personnages, qui avaient semblé surgir sous ses pas.Le télégraphe avait marché, de Douarnenez au Conquet. Sans qu’il en eût le moindre soupçon, Arthur Sornières se trouvait enveloppé comme d’un réseau humain. D’ailleurs, on l’attendait ici. Dès la première heure, un cercle d’observation s’était installé autour de Valcor. Mais le mot d’ordre était d’attendre, au cas où l’assassin paraîtrait dans la région, qu’il fût entré en rapport avec le marquis, et de ne l’arrêter qu’ensuite. Une seule entrevue prouvée suffirait à faire citer Renaud de Valcor comme témoin, et peut-être, suivant la marche de l’instruction, à le retenir comme complice.Malgré son habileté prodigieuse, celui qu’on appelait toujours «monsieur le marquis» donna dans ce piège. Ou plutôt, ayant suivi tout ce que disaient les journaux depuis cinq jours, et se voyant sous le coup du péril actuel, alors qu’il restait accablé par sa terrible conversation avec Mmede Ferneuse, le lutteur, à bout d’efforts et de désespoir, glissait à un fatalisme résigné.Malgré le défi jeté à Gaétane, Bertrand Gaël se demandait s’il tenterait de poursuivre encore l’effroyable tâche. A quoi bon, maintenant? Cette femme savait tout et le méprisait... Cette femme, en qui s’était finalement incarné son rêve de passion et d’orgueil. Que lui importait le reste du monde?Au cours de ce débat intérieur, où fléchissait sa redoutable volonté même, un soir, vers huit heures, on lui apporta un billet. Tout de suite, malgré l’écriture déguisée, l’absence de signature, il sut qui lui adressait l’injonction:«Au dolmen de Kerg’houât. Je vous attends.»La main qui tenait le papier trembla. C’était la première fois qu’une telle secousse d’épouvante brisait le sang-froid de celui qui, si hardiment, portait le nom de Valcor. Un murmure atterré s’échappa de ses lèvres:—«Il est en France!...»Tout l’espoir de cet homme, durant les cinq derniers mortels jours, était que l’assassin d’Escaldas fût à l’abri, au loin, dans quelque pays étranger. Avec tout l’or dont il l’avait muni, le hasardeux personnage avait dû gagner depuis longtemps une retraite sûre. Il commençait à le croire, en voyant s’écouler près d’une semaine de chasse infructueuse pour la police de l’Europe entière. Arthur Sornières hors d’atteinte, c’était la seule chance de salut. Et il était là, tout près, l’affreux complice!... Et nul moyen de se soustraire à son dangereux appel. N’était-il pas, spectre patibulaire, la destinée même de celui qu’il convoquait impérieusement?—«Oh! le tuer...» grinça Bertrand Gaël.Il y pensa, en glissant son revolver dans sa poche. Mais comment le faire disparaître? Le cadavre ne serait pas moins compromettant que le vivant lui-même.Une dernière lueur du tardif crépuscule d’été flottait vers l’Occident, au-dessus de la mer,quand les gens du marquis de Valcor virent leur maître sortir du château, comme en flânant, un cigare à la bouche.Il se dirigea d’abord vers la terrasse.Là-bas, appuyée aux balustres, il apercevait la silhouette de sa fille. Micheline regardait s’éteindre les reflets du soir, entre l’Océan, d’un vert laiteux, et le ciel, d’un vert d’émeraude. Elle rêvait—quel rêve d’angoisse!...Elle se tourna lorsqu’elle entendit les pas de son père sur le gravier.—«Je viens te dire bonsoir, mon enfant.—Vous sortez?» demanda-t-elle.—«Je vais faire un tour.—Dans le parc? Voulez-vous me permettre de vous tenir compagnie?—Non. Je marche pour mieux réfléchir à un sujet qui me préoccupe.»Ils se regardèrent.Entre ces deux êtres, qui s’étaient tant aimés, l’abîme, creusé peu à peu, s’élargissait dans un effondrement brusque.Micheline, elle aussi, avait lu les journaux. Elle avait vu le portrait, elle avait connu le signalement, télégraphié à tous les bouts du monde. Et elle se rappelait une physionomie semblable. Un soir, dans le cabinet de son père, entre les portières soulevées, une sinistre figure... Et la nuit suivante, le retour de ce même père... L’expression de son visage... La neige et la boue, sur ses vêtements...Maintenant elle le contemplait, ce fier marquis de Valcor, debout dans sa hautaine beauté, contre la pâleur de l’espace.—«Mon pauvre père!...» gémit-elle tout bas.Il lui saisit le poignet, la regarda au fond des yeux.—«Alors?... Toi aussi?...» interrogea-t-il avec une ardeur farouche. «Tu as cessé de croire en moi!...»Elle eut un soubresaut de douleur, détourna la tête, et se tut.—«Ah!» s’écria-t-il, en reculant, «ta confiance était ma dernière raison de me défendre... C’est donc la fin!»Le mot fut étouffé sur ses lèvres par un geste de Micheline. Elle se jetait à son cou, l’entourait de ses bras.—«Père!... père!... Je vous aime... Je sais ce qu’il y a de grand en vous, malgré...—Assez!...» fit-il violemment à ce mot «malgré».Il se dégageait. Sa fille se cramponna contre sa poitrine, silencieusement cette fois. Lui, l’étreignit, dans le même silence. Il la baisa longuement au front. Puis enfin:—«Laisse-moi partir, ma fille adorée.—Où allez-vous?—Tout près d’ici.—Je ne vous quitte pas!—Il le faut pourtant.»Elle s’attachait à lui, dans une vague épouvante.—«Micheline... Toute minute de retard peut causer ma ruine.—Oh!» murmura-t-elle en le lâchant, «vous fuyez?...—Je te jure que non.—Jurez-moi aussi que vous ne vous exilerez pas sans moi.—Sur ta tête chérie, je t’en fais le serment. Adieu, Micheline. Ne condamne pas ton père.»Déjà, il s’éloignait, allongeant le pas.Elle eut encore un élan, craignit d’entraver le salut de celui qui se hâtait là, sur la blanche esplanade, dans la nuit bleue. Elle s’arrêta, se tordant les mains, sanglotant.—«Papa!... papa!...»Ce fut la dernière image qu’elle devait garder de lui.
COMPLICES
C’estun fait bien établi maintenant qu’Arthur Sornières, dit le Beau Rouquin, dit le Baladeur, étrangla José Escaldas, par un coup de lasso brusque,—souvenir de la pampa argentine, sans doute,—au moment même où le Bolivien l’accueillait avec enthousiasme, croyant que l’Apache allait lui livrer Valcor. Ensuite, le meurtrier organisa la mise en scène du suicide. Il importait, non seulement qu’Escaldas disparût, mais que tout fît croire à sa mort volontaire. Cette abdication tragique serait un aveu d’imposture. Nul ne douterait que le métis ne se fût pendu pour ne pas subir le châtiment de ses frauduleuses manœuvres.
Le calcul était juste.
La logique d’une telle fin s’imposa avec tant de force, que les plus directement frappésmême, Villingen et Plesguen, l’admirent avec consternation.
Le projet de cet assassinat fut ébauché entre le faux Valcor et Sornières, précisément dans cette nuit d’hiver et de neige, où Micheline, toute frissonnante d’angoisse, de pressentiments, veilla pour attendre le retour de son père. Quel retour!... Et de quel tressaillement avait été secoué cet homme, pourtant si fort, lorsque dans l’éclair jailli d’une lumière électrique, il avait rencontré les yeux purs de son enfant, lui qui sentait encore sur sa face hagarde le reflet des effroyables résolutions, sur ses lèvres le frisson des monstrueuses paroles!
L’Apache de Montmartre, l’effrayant Arthur Sornières, avait été l’instrument digne de cet infernal esprit. Mais il avait compté sans la femme.
Le soir qui suivit son crime, accablé d’horreur, malgré son cynisme, et d’autant plus abattu que, pour se créer un alibi et expliquer sa présence dans la maison de la rue Lévis, il avait joué la comédie de vice après la tragédie de meurtre, et passé une heure près de Rosalinde,—il laissa échapper des phrases étranges.
Sa petite amie Angèle, la Môme-Cervelas, le supposait parfaitement capable de se mêler à quelque affaire sanglante. Elle fut bien vite sur la voie, et ne douta plus guère, le lendemain. Car, ayant lu dans les journaux qu’Escaldas s’était pendu avec une cordelière bleue, elle avait dit en riant à Arthur:
—«C’est donc pour lui que tu m’as chipé ma cordelière?...» Puis elle ajouta sérieusement: «Le hasard fait que je l’ai justement cherchéetout à l’heure, au fond du placard où je l’avais jetée. Rends-la moi... J’en ai besoin.»
Minute terrible. La pauvre créature avait plaisanté. Mais à la façon dont son tendre ami lui interdit pour l’avenir des plaisanteries de ce genre, sans, d’ailleurs, lui restituer la cordelière, elle eut sa conviction faite.
Il lui donna de l’argent, après l’avoir à moitié assommée. Nouvelle preuve. D’où tenait-il cet or et ces billets de banque?
Il disparut le lendemain. Et cette confirmation de ses conjectures n’était pas nécessaire à la triste fille.
Elle pleura le brutal amant, qu’elle trouvait peut-être, non pas diminué, mais grandi, par le mystère de l’épouvantable. Jamais l’idée ne lui vint de le livrer. Nulle somme d’argent, nulle promesse, nulle tentation, ne l’y eût incitée. Mais quand elle crut comprendre que son «petit homme» l’avait quittée pour une autre, quand elle s’imagina qu’il avait peut-être commis son crime de connivence avec cette Rosalinde,—puisque Escaldas habitait la même maison,—alors son secret lui échappa dans une ivresse de vengeance.
Dès le lendemain, d’ailleurs, elle se contredisait. Sanglotante de regret et de frayeur, elle essayait de rattraper ses révélations. Trop tard! Non seulement on la tenait, mais on tenait l’autre, la Rosalinde. Et les souvenirs de celle-ci, les rapprochements d’heures, de bruits, maintenant éclairés par un soupçon net, loin de disculper le visiteur de la rue Lévis, comme lorsqu’on raisonnait dans la suggestion du suicide, précisaientson rôle—rôle effarant d’ingéniosité froide, d’audacieuse vigueur, de sournoiserie et de férocité.
Mais il s’agissait de retrouver cet homme. Était-il seulement en Europe? Angèle,—la Môme-Cervelas,—assurait que, muni d’argent, il avait dû retourner à Buenos-Ayres, pour y fonder une maison de jeux. C’était un rêve du bandit, en effet. S’il ne l’avait pas réalisé, c’est qu’il s’était dit: «Une fois de l’autre côté de l’Océan, je ne pourrai plus faire chanter le Valcor. Quand on tient en cage un rossignol comme celui-là, ce serait trop bête de se priver de sa musique.»
Le gredin vivait dans une tranquillité parfaite depuis que le suicide d’Escaldas s’était trouvé admis sans conteste. Sûr de la discrétion de sa «môme», il ne prévoyait pas le seul hasard qui pût la faire parler,—une rencontre avec Rosalinde, les vanteries de cette dernière, la certitude s’imposant à Angèle qu’il l’avait quittée pour cette nouvelle conquête.
Justement, ses fonds se trouvant en baisse, il formait le projet de faire un tour à Paris, pour arracher de nouveaux subsides au marquis de Valcor. «En même temps,» songeait-il, «j’irai revoir la môme. Quoique habituée à mes absences, il ne faut pas lui laisser oublier que son Rouquin peut surgir quand elle l’attend le moins, et qu’elle risquerait sa peau à lui jouer des farces.»
C’est à Monte-Carlo, où l’escarpe, singeant l’homme du monde, menait ce qu’il appelait la grande vie et étudiait des martingales au trente-et-quarante,qu’il lut dans les journaux la foudroyante nouvelle. La Môme-Cervelas avait, suivant sa propre expression «mangé le morceau». C’était, pour lui, l’arrestation imminente, la Cour d’assises, la guillotine certaine. Escaldas pendu, Pabro jeté à la mer, cela se tenait,—réuni par le fil formidable de l’Affaire Valcor. Le second crime amènerait la découverte du premier.
Quelle journée pour le misérable!
Les feuilles du matin avaient raconté la scène entre Rosalinde et Angèle, relaté les révélations de cette dernière. Des éditions spéciales parurent deux heures après, qu’on criait autour des hôtels, devant le Casino, et qui déjà donnaient le signalement d’Arthur Sornières, son portrait, sa mensuration d’après le service anthropométrique, où, jadis, il avait passé. On indiquait assez exactement son plus récent itinéraire. Toutes les polices étaient en éveil, toutes les gendarmeries sur pied, toutes les gares, tous les ports en surveillance. Ce n’était point tant le vulgaire assassin que l’on traquait. C’était l’Affaire Valcor qui ressuscitait avec fracas. Rien ne serait épargné maintenant pour donner satisfaction à l’anxiété publique, à l’opinion divisée, exaspérée, haletante.
Sornières se dit:
«Je suis fichu!... Si j’ai une chance sur mille de sortir de France sans être pincé, à quoi cela me servirait-il, ayant boulotté mon argent? Aujourd’hui, Valcor me donnerait ce que je voudrais... La moitié de sa fortune pour me mettre en sûreté... Malheur!... Et il est au bout dumonde... En Bretagne, dans ce moment... Je l’ai vu sur les journaux. Tant pis!... je joue ma tête, mais je ne perdrai pas cette aubaine. On ne peut rien contre lui tant qu’on ne me tiendra pas. Si je parviens jusqu’à lui, je suis sauvé, je suis riche... Car il a des ressources de toutes sortes, le bougre!... Je le verrai, ou j’éternuerai dans le panier de son. Allons-y!... Le coup vaut le risque.»
L’Apache avait un atout dans son jeu: pour faire la fête à Monte-Carlo, il s’était transformé si complètement que cela lui assurait au moins une certaine avance. Se donnant pour un riche Américain du Sud, il avait foncé ses cheveux et sa moustache, et évitait de parler français, n’employant que l’espagnol, dans lequel il s’exprimait avec une aisance parfaite. Grâce à ce rôle—adopté par prudence et plus encore par gloriole,—il se trouvait momentanément en sécurité. Cela ne durerait pas. Déjà son brusque départ allait éveiller les soupçons. Mais enfin, ce fut sous ce personnage qu’il commença son odyssée de Monaco à Brest. Voyage qui dura quatre jours, avec des zigzags, des retours, des haltes cachées de bête qui «se rase», des fuites audacieuses, des ruses de fauve. Durant ce trajet fécond en péripéties, Sornières changea plusieurs fois de costume et de langage.
Un soir, enfin, il aborda au Conquet, dans un bateau de pêche, qu’il avait loué à Douarnenez pour cette courte traversée. Il portait maintenant des favoris roux comme ses cheveux, rendus à leur couleur naturelle, et il faisait usage de l’anglais.
—«C’est un milord excentrique,» avaient dit les sardiniers, quand il demanda, sur le port, lequel d’entre eux, avec son bateau, le conduirait au Conquet, alors que le train ou le service à vapeur l’y transporterait plus vite et plus commodément.
Quand il partit de Douarnenez, il ne remarqua pas, qu’avec le patron et le mousse, il y avait encore, au fond de la barque, à demi caché par des filets, un gars breton, grossier d’aspect et de costume, bestialement endormi. A la hauteur du cap de la Chèvre, comme on tournait la voile, Sornières l’aperçut.
—«Qu’est-ce que cet homme?» fit-il avec un fort accent britannique.
Le patron, négligent, expliqua: son beau-fils, un fils de sa femme, un propre-à-rien qui avait toujours un verre de trop. Au retour, il aurait cuvé son eau-de-vie, et donnerait un coup de main, pour la pêche. Milord excuserait. Le garçon n’était pas gênant.
De fait, quand le rustre parut se réveiller, il souleva une physionomie si ahurie, exhala un tel relent d’alcool, et le patron lui envoya de si solides coups de pied pour lui faire reprendre ses esprits, que le passager ne tint plus compte d’une pareille brute.
Il en aurait tenu compte, s’il avait vu le stupide Breton sauter, peu après lui, sur le quai du petit port, et courir avec une vélocité qui démentait sa prétendue ivresse. C’était un agent de police, qui le filait depuis quelque temps déjà. Il avait fait connaître au patron de la barque les instructions officielles enjoignant à celui-ci defaciliter sa mission. Le marin s’y était conformé, sans même savoir quelle était cette mission, ni l’identité du faux Anglais qu’il prenait à son bord. Maintenant, à cet agent, venaient de se joindre deux autres personnages, qui avaient semblé surgir sous ses pas.
Le télégraphe avait marché, de Douarnenez au Conquet. Sans qu’il en eût le moindre soupçon, Arthur Sornières se trouvait enveloppé comme d’un réseau humain. D’ailleurs, on l’attendait ici. Dès la première heure, un cercle d’observation s’était installé autour de Valcor. Mais le mot d’ordre était d’attendre, au cas où l’assassin paraîtrait dans la région, qu’il fût entré en rapport avec le marquis, et de ne l’arrêter qu’ensuite. Une seule entrevue prouvée suffirait à faire citer Renaud de Valcor comme témoin, et peut-être, suivant la marche de l’instruction, à le retenir comme complice.
Malgré son habileté prodigieuse, celui qu’on appelait toujours «monsieur le marquis» donna dans ce piège. Ou plutôt, ayant suivi tout ce que disaient les journaux depuis cinq jours, et se voyant sous le coup du péril actuel, alors qu’il restait accablé par sa terrible conversation avec Mmede Ferneuse, le lutteur, à bout d’efforts et de désespoir, glissait à un fatalisme résigné.
Malgré le défi jeté à Gaétane, Bertrand Gaël se demandait s’il tenterait de poursuivre encore l’effroyable tâche. A quoi bon, maintenant? Cette femme savait tout et le méprisait... Cette femme, en qui s’était finalement incarné son rêve de passion et d’orgueil. Que lui importait le reste du monde?
Au cours de ce débat intérieur, où fléchissait sa redoutable volonté même, un soir, vers huit heures, on lui apporta un billet. Tout de suite, malgré l’écriture déguisée, l’absence de signature, il sut qui lui adressait l’injonction:
«Au dolmen de Kerg’houât. Je vous attends.»
La main qui tenait le papier trembla. C’était la première fois qu’une telle secousse d’épouvante brisait le sang-froid de celui qui, si hardiment, portait le nom de Valcor. Un murmure atterré s’échappa de ses lèvres:
—«Il est en France!...»
Tout l’espoir de cet homme, durant les cinq derniers mortels jours, était que l’assassin d’Escaldas fût à l’abri, au loin, dans quelque pays étranger. Avec tout l’or dont il l’avait muni, le hasardeux personnage avait dû gagner depuis longtemps une retraite sûre. Il commençait à le croire, en voyant s’écouler près d’une semaine de chasse infructueuse pour la police de l’Europe entière. Arthur Sornières hors d’atteinte, c’était la seule chance de salut. Et il était là, tout près, l’affreux complice!... Et nul moyen de se soustraire à son dangereux appel. N’était-il pas, spectre patibulaire, la destinée même de celui qu’il convoquait impérieusement?
—«Oh! le tuer...» grinça Bertrand Gaël.
Il y pensa, en glissant son revolver dans sa poche. Mais comment le faire disparaître? Le cadavre ne serait pas moins compromettant que le vivant lui-même.
Une dernière lueur du tardif crépuscule d’été flottait vers l’Occident, au-dessus de la mer,quand les gens du marquis de Valcor virent leur maître sortir du château, comme en flânant, un cigare à la bouche.
Il se dirigea d’abord vers la terrasse.
Là-bas, appuyée aux balustres, il apercevait la silhouette de sa fille. Micheline regardait s’éteindre les reflets du soir, entre l’Océan, d’un vert laiteux, et le ciel, d’un vert d’émeraude. Elle rêvait—quel rêve d’angoisse!...
Elle se tourna lorsqu’elle entendit les pas de son père sur le gravier.
—«Je viens te dire bonsoir, mon enfant.
—Vous sortez?» demanda-t-elle.
—«Je vais faire un tour.
—Dans le parc? Voulez-vous me permettre de vous tenir compagnie?
—Non. Je marche pour mieux réfléchir à un sujet qui me préoccupe.»
Ils se regardèrent.
Entre ces deux êtres, qui s’étaient tant aimés, l’abîme, creusé peu à peu, s’élargissait dans un effondrement brusque.
Micheline, elle aussi, avait lu les journaux. Elle avait vu le portrait, elle avait connu le signalement, télégraphié à tous les bouts du monde. Et elle se rappelait une physionomie semblable. Un soir, dans le cabinet de son père, entre les portières soulevées, une sinistre figure... Et la nuit suivante, le retour de ce même père... L’expression de son visage... La neige et la boue, sur ses vêtements...
Maintenant elle le contemplait, ce fier marquis de Valcor, debout dans sa hautaine beauté, contre la pâleur de l’espace.
—«Mon pauvre père!...» gémit-elle tout bas.
Il lui saisit le poignet, la regarda au fond des yeux.
—«Alors?... Toi aussi?...» interrogea-t-il avec une ardeur farouche. «Tu as cessé de croire en moi!...»
Elle eut un soubresaut de douleur, détourna la tête, et se tut.
—«Ah!» s’écria-t-il, en reculant, «ta confiance était ma dernière raison de me défendre... C’est donc la fin!»
Le mot fut étouffé sur ses lèvres par un geste de Micheline. Elle se jetait à son cou, l’entourait de ses bras.
—«Père!... père!... Je vous aime... Je sais ce qu’il y a de grand en vous, malgré...
—Assez!...» fit-il violemment à ce mot «malgré».
Il se dégageait. Sa fille se cramponna contre sa poitrine, silencieusement cette fois. Lui, l’étreignit, dans le même silence. Il la baisa longuement au front. Puis enfin:
—«Laisse-moi partir, ma fille adorée.
—Où allez-vous?
—Tout près d’ici.
—Je ne vous quitte pas!
—Il le faut pourtant.»
Elle s’attachait à lui, dans une vague épouvante.
—«Micheline... Toute minute de retard peut causer ma ruine.
—Oh!» murmura-t-elle en le lâchant, «vous fuyez?...
—Je te jure que non.
—Jurez-moi aussi que vous ne vous exilerez pas sans moi.
—Sur ta tête chérie, je t’en fais le serment. Adieu, Micheline. Ne condamne pas ton père.»
Déjà, il s’éloignait, allongeant le pas.
Elle eut encore un élan, craignit d’entraver le salut de celui qui se hâtait là, sur la blanche esplanade, dans la nuit bleue. Elle s’arrêta, se tordant les mains, sanglotant.
—«Papa!... papa!...»
Ce fut la dernière image qu’elle devait garder de lui.