XXÉPILOGUEIly a quelques jours à peine, dans une pauvre maison de pêcheurs, sur la côte bretonne, près du Conquet, se passait une scène singulière.Sur l’humble lit où elle avait dormi ou veillé pendant toutes les nuits d’un long demi-siècle, une vieille paysanne venait de rendre le dernier soupir. Et, près d’elle, deux belles jeunes femmes s’embrassaient en pleurant et en soupirant «Pauvre grand’mère!»—une princesse de Villingen et une comtesse de Ferneuse.Bertrande et Micheline, pour adoucir les heures suprêmes de cette vie douloureuse, étaient venues s’installer dans la maison des Gaël, ce logis héréditaire que l’aïeule n’avait jamais voulu quitter.L’une et l’autre s’étaient mariées suivant leur amour. Et, dans ce double amour, comme dans leur mutuelle tendresse, elles trouvaient quelqueconsolation à la catastrophe qui avait brisé leur père, leur révélant qu’elles étaient sœurs.L’aventurier de génie, dont elles étaient les filles, avait laissé un testament par lequel il leur partageait également sa fortune.Quand le procès d’Arthur Sornières—qui évita la guillotine par ses révélations, obtenant ainsi la commutation de sa peine en celle des travaux forcés—eut mis en évidence la véritable personnalité du faux marquis de Valcor, la question s’ouvrit: «Comment répartir l’héritage?» Le testament ne pouvait s’appliquer qu’aux fruits des travaux personnels de Bertrand dans l’entreprise des caoutchouteries d’Amérique. Mais comment distinguer son œuvre de celle du fondateur, le vrai marquis de Valcor, et répartir les résultats?Son testament, en lui-même, était inattaquable, car Bertrande, fille légitime, n’avait de droit légal qu’à la moitié des biens, l’autre moitié restant attribuée comme legs à Micheline, incapable d’hériter sans cette disposition spéciale, n’ayant même plus d’état civil, inscrite sous le nom d’un père qui n’existait plus au moment de sa naissance, et fille d’un bigame qui n’aurait pu la reconnaître. Si des difficultés s’étaient élevées du côté des héritiers du véritable marquis de Valcor, le litige fût devenu interminable. Mais le seul embarras—imprévu d’ailleurs—qui se produisit par l’ouverture de la succession, vint de ce que les ayants droit refusaient chacun leur part de cette colossale fortune.M. de Plesguen était mort, et sa fille, Françoise,—enreligion Sœur Séraphine—n’acceptait que le domaine patrimonial des Valcor, pour en faire le siège d’une des maisons de l’ordre conventuel des Géraldines, où elle avait pris le voile.Micheline ne voulait épouser Hervé de Ferneuse que les mains nettes de l’argent hasardeux.Bertrande abandonna tout également lorsqu’elle comprit les scrupules de Gilbert.Dans ces conditions, un arrangement fut proposé par le Conseil d’administration de la Société fondée par Bertrand Gaël, peu avant sa mort, pour l’exploitation de la Valcorie. Le nouveau président élu de cette Société demanda au prince de Villingen, devenu le mari de Bertrande, d’accepter l’héritage au nom de sa femme, pour l’abandonner au fonds social, et de devenir le directeur des établissements d’Amérique, avec un nombre de parts fixé par la reconnaissance des actionnaires. Sa fierté serait ainsi sauvegardée, sa fortune assurée, et il trouverait une carrière digne de lui, dans un pays neuf, où ne le suivraient pas les préjugés mondains dont il voulait secouer le joug.Le petit-fils du héros de Villingen ne persista pas à se montrer plus héroïque—moralement—que ne le comportait son hérédité batailleuse et un peu pillarde. Il consentit. Tout de suite même, il voulut partir pour cette Valcorie qui allait devenir, grâce aux millions remontés à leur source, une des plus colossales affaires du monde. Et, naturellement, il emmenait sa jeune femme et son fils.Une circonstance le retarda. Mathurine Gaëlétait mourante. Mathurine, qu’aucun changement de fortune n’avait pu arracher au vieux foyer ancestral, et qui demeurait toujours, avec l’Innocente, dans la petite maison de marins, près du Conquet.—«Laisse-moi lui fermer les yeux,» demanda Bertrande à son mari. «Puis nous prendrons avec nous ma pauvre mère, à qui un changement total de vie et de climat rendra peut-être la raison. Pense donc, Gilbert, comme ce serait doux, si cette pauvre maman reprenait connaissance des choses à l’heure où elle ne verrait plus que du bonheur autour d’elle!—Fais comme tu voudras, ma chérie,» avait répondu Gilbert.Et voilà pourquoi, dans la simple chambre, sous le toit qui avait abrité des générations d’humbles marins, près de l’aïeule, si rigidement belle dans la mort, sous la coiffure bretonne qu’elle n’avait jamais quittée, pleurait la jeune comtesse Hervé de Ferneuse, à côté de sa sœur, Bertrande, princesse de Villingen.Fin deMADAME DE FERNEUSESeconde et dernière Partie deLE MASQUE D’AMOUR
XXÉPILOGUEIly a quelques jours à peine, dans une pauvre maison de pêcheurs, sur la côte bretonne, près du Conquet, se passait une scène singulière.Sur l’humble lit où elle avait dormi ou veillé pendant toutes les nuits d’un long demi-siècle, une vieille paysanne venait de rendre le dernier soupir. Et, près d’elle, deux belles jeunes femmes s’embrassaient en pleurant et en soupirant «Pauvre grand’mère!»—une princesse de Villingen et une comtesse de Ferneuse.Bertrande et Micheline, pour adoucir les heures suprêmes de cette vie douloureuse, étaient venues s’installer dans la maison des Gaël, ce logis héréditaire que l’aïeule n’avait jamais voulu quitter.L’une et l’autre s’étaient mariées suivant leur amour. Et, dans ce double amour, comme dans leur mutuelle tendresse, elles trouvaient quelqueconsolation à la catastrophe qui avait brisé leur père, leur révélant qu’elles étaient sœurs.L’aventurier de génie, dont elles étaient les filles, avait laissé un testament par lequel il leur partageait également sa fortune.Quand le procès d’Arthur Sornières—qui évita la guillotine par ses révélations, obtenant ainsi la commutation de sa peine en celle des travaux forcés—eut mis en évidence la véritable personnalité du faux marquis de Valcor, la question s’ouvrit: «Comment répartir l’héritage?» Le testament ne pouvait s’appliquer qu’aux fruits des travaux personnels de Bertrand dans l’entreprise des caoutchouteries d’Amérique. Mais comment distinguer son œuvre de celle du fondateur, le vrai marquis de Valcor, et répartir les résultats?Son testament, en lui-même, était inattaquable, car Bertrande, fille légitime, n’avait de droit légal qu’à la moitié des biens, l’autre moitié restant attribuée comme legs à Micheline, incapable d’hériter sans cette disposition spéciale, n’ayant même plus d’état civil, inscrite sous le nom d’un père qui n’existait plus au moment de sa naissance, et fille d’un bigame qui n’aurait pu la reconnaître. Si des difficultés s’étaient élevées du côté des héritiers du véritable marquis de Valcor, le litige fût devenu interminable. Mais le seul embarras—imprévu d’ailleurs—qui se produisit par l’ouverture de la succession, vint de ce que les ayants droit refusaient chacun leur part de cette colossale fortune.M. de Plesguen était mort, et sa fille, Françoise,—enreligion Sœur Séraphine—n’acceptait que le domaine patrimonial des Valcor, pour en faire le siège d’une des maisons de l’ordre conventuel des Géraldines, où elle avait pris le voile.Micheline ne voulait épouser Hervé de Ferneuse que les mains nettes de l’argent hasardeux.Bertrande abandonna tout également lorsqu’elle comprit les scrupules de Gilbert.Dans ces conditions, un arrangement fut proposé par le Conseil d’administration de la Société fondée par Bertrand Gaël, peu avant sa mort, pour l’exploitation de la Valcorie. Le nouveau président élu de cette Société demanda au prince de Villingen, devenu le mari de Bertrande, d’accepter l’héritage au nom de sa femme, pour l’abandonner au fonds social, et de devenir le directeur des établissements d’Amérique, avec un nombre de parts fixé par la reconnaissance des actionnaires. Sa fierté serait ainsi sauvegardée, sa fortune assurée, et il trouverait une carrière digne de lui, dans un pays neuf, où ne le suivraient pas les préjugés mondains dont il voulait secouer le joug.Le petit-fils du héros de Villingen ne persista pas à se montrer plus héroïque—moralement—que ne le comportait son hérédité batailleuse et un peu pillarde. Il consentit. Tout de suite même, il voulut partir pour cette Valcorie qui allait devenir, grâce aux millions remontés à leur source, une des plus colossales affaires du monde. Et, naturellement, il emmenait sa jeune femme et son fils.Une circonstance le retarda. Mathurine Gaëlétait mourante. Mathurine, qu’aucun changement de fortune n’avait pu arracher au vieux foyer ancestral, et qui demeurait toujours, avec l’Innocente, dans la petite maison de marins, près du Conquet.—«Laisse-moi lui fermer les yeux,» demanda Bertrande à son mari. «Puis nous prendrons avec nous ma pauvre mère, à qui un changement total de vie et de climat rendra peut-être la raison. Pense donc, Gilbert, comme ce serait doux, si cette pauvre maman reprenait connaissance des choses à l’heure où elle ne verrait plus que du bonheur autour d’elle!—Fais comme tu voudras, ma chérie,» avait répondu Gilbert.Et voilà pourquoi, dans la simple chambre, sous le toit qui avait abrité des générations d’humbles marins, près de l’aïeule, si rigidement belle dans la mort, sous la coiffure bretonne qu’elle n’avait jamais quittée, pleurait la jeune comtesse Hervé de Ferneuse, à côté de sa sœur, Bertrande, princesse de Villingen.Fin deMADAME DE FERNEUSESeconde et dernière Partie deLE MASQUE D’AMOUR
ÉPILOGUE
Ily a quelques jours à peine, dans une pauvre maison de pêcheurs, sur la côte bretonne, près du Conquet, se passait une scène singulière.
Sur l’humble lit où elle avait dormi ou veillé pendant toutes les nuits d’un long demi-siècle, une vieille paysanne venait de rendre le dernier soupir. Et, près d’elle, deux belles jeunes femmes s’embrassaient en pleurant et en soupirant «Pauvre grand’mère!»—une princesse de Villingen et une comtesse de Ferneuse.
Bertrande et Micheline, pour adoucir les heures suprêmes de cette vie douloureuse, étaient venues s’installer dans la maison des Gaël, ce logis héréditaire que l’aïeule n’avait jamais voulu quitter.
L’une et l’autre s’étaient mariées suivant leur amour. Et, dans ce double amour, comme dans leur mutuelle tendresse, elles trouvaient quelqueconsolation à la catastrophe qui avait brisé leur père, leur révélant qu’elles étaient sœurs.
L’aventurier de génie, dont elles étaient les filles, avait laissé un testament par lequel il leur partageait également sa fortune.
Quand le procès d’Arthur Sornières—qui évita la guillotine par ses révélations, obtenant ainsi la commutation de sa peine en celle des travaux forcés—eut mis en évidence la véritable personnalité du faux marquis de Valcor, la question s’ouvrit: «Comment répartir l’héritage?» Le testament ne pouvait s’appliquer qu’aux fruits des travaux personnels de Bertrand dans l’entreprise des caoutchouteries d’Amérique. Mais comment distinguer son œuvre de celle du fondateur, le vrai marquis de Valcor, et répartir les résultats?
Son testament, en lui-même, était inattaquable, car Bertrande, fille légitime, n’avait de droit légal qu’à la moitié des biens, l’autre moitié restant attribuée comme legs à Micheline, incapable d’hériter sans cette disposition spéciale, n’ayant même plus d’état civil, inscrite sous le nom d’un père qui n’existait plus au moment de sa naissance, et fille d’un bigame qui n’aurait pu la reconnaître. Si des difficultés s’étaient élevées du côté des héritiers du véritable marquis de Valcor, le litige fût devenu interminable. Mais le seul embarras—imprévu d’ailleurs—qui se produisit par l’ouverture de la succession, vint de ce que les ayants droit refusaient chacun leur part de cette colossale fortune.
M. de Plesguen était mort, et sa fille, Françoise,—enreligion Sœur Séraphine—n’acceptait que le domaine patrimonial des Valcor, pour en faire le siège d’une des maisons de l’ordre conventuel des Géraldines, où elle avait pris le voile.
Micheline ne voulait épouser Hervé de Ferneuse que les mains nettes de l’argent hasardeux.
Bertrande abandonna tout également lorsqu’elle comprit les scrupules de Gilbert.
Dans ces conditions, un arrangement fut proposé par le Conseil d’administration de la Société fondée par Bertrand Gaël, peu avant sa mort, pour l’exploitation de la Valcorie. Le nouveau président élu de cette Société demanda au prince de Villingen, devenu le mari de Bertrande, d’accepter l’héritage au nom de sa femme, pour l’abandonner au fonds social, et de devenir le directeur des établissements d’Amérique, avec un nombre de parts fixé par la reconnaissance des actionnaires. Sa fierté serait ainsi sauvegardée, sa fortune assurée, et il trouverait une carrière digne de lui, dans un pays neuf, où ne le suivraient pas les préjugés mondains dont il voulait secouer le joug.
Le petit-fils du héros de Villingen ne persista pas à se montrer plus héroïque—moralement—que ne le comportait son hérédité batailleuse et un peu pillarde. Il consentit. Tout de suite même, il voulut partir pour cette Valcorie qui allait devenir, grâce aux millions remontés à leur source, une des plus colossales affaires du monde. Et, naturellement, il emmenait sa jeune femme et son fils.
Une circonstance le retarda. Mathurine Gaëlétait mourante. Mathurine, qu’aucun changement de fortune n’avait pu arracher au vieux foyer ancestral, et qui demeurait toujours, avec l’Innocente, dans la petite maison de marins, près du Conquet.
—«Laisse-moi lui fermer les yeux,» demanda Bertrande à son mari. «Puis nous prendrons avec nous ma pauvre mère, à qui un changement total de vie et de climat rendra peut-être la raison. Pense donc, Gilbert, comme ce serait doux, si cette pauvre maman reprenait connaissance des choses à l’heure où elle ne verrait plus que du bonheur autour d’elle!
—Fais comme tu voudras, ma chérie,» avait répondu Gilbert.
Et voilà pourquoi, dans la simple chambre, sous le toit qui avait abrité des générations d’humbles marins, près de l’aïeule, si rigidement belle dans la mort, sous la coiffure bretonne qu’elle n’avait jamais quittée, pleurait la jeune comtesse Hervé de Ferneuse, à côté de sa sœur, Bertrande, princesse de Villingen.
Fin de
MADAME DE FERNEUSE
Seconde et dernière Partie de
LE MASQUE D’AMOUR