La voix d'Ernestine est altérée; elle porte son mouchoir sur ses yeux. Victor veut l'entourer de ses bras; elle se dégage et double le pas. Il parvient bientôt à l'atteindre, et saisit sa main qu'elle veut encore lui ôter.
«—Quoi!... vous ne voulez plus même me donner votre main?...—Laissez-moi!...—Non, non, je ne vous laisserai pas... je vous aime trop. Si c'est un crime, c'est moi seul qui suis coupable... Laissez-moi vous embrasser une seule fois.—Non, non!...»
Victor n'écoute pas Ernestine; il la saisit dans ses bras et la couvre de baisers; elle se débat, elle le supplie, mais à chaque instant sa voix devient plus faible et Victor plus entreprenant.
«O mon Dieu! vous me perdez!» murmure encore la jeune femme. Son amant n'écoute plus rien. Il y a des momens où le tonnerre, que nous verrions fondre sur notre tête, ne nous dérangerait pas de notre occupation, et Victor était dans un de ces momens-là.
Pauvre Madeleine.
On dit qu'en toute chose il n'y a que le premier pas qui coûte; j'ai vu, au théâtre, des seconds pas que l'on avait autant de peine à faire que les premiers; dans ce pays d'intrigues, de coteries, de fausseté et d'envie, l'auteur qui n'a que son talent éprouve tout autant de dégoût à faire son second, son sixième et son dixième pas que son premier; souvent il abandonne une carrière qu'il était appelé à parcourir avec gloire, parce qu'au talent de faire une pièce il n'a pas su joindre le talent de la faire jouer, chose tout-à-fait distincte; mais laissons le théâtre, nous y reviendrons quelque jour... et les matériaux ne nous manqueront pas.
C'est en amour que l'on peut, sans se tromper, affirmer que le premier pas est le plus difficile. Là, on n'est pas téméraire pour une fois, car on pense que la faute étant toujours la même, le nombre n'y fait rien. Après la fatale soirée, comment Ernestine pourrait-elle ne pas être encore coupable? Sa faute lui cause de vifs remords, ces remords amènent souvent des larmes, et cependant il n'y a que Victor qui ait le pouvoir de calmer un peu ses chagrins, de tarir ses pleurs, de l'étourdir sur sa situation, et l'on sait quels moyens un amant emploie pour cela.
Cependant Ernestine paie bien cher quelques momens de bonheur: tremblante, embarrassée près de son mari, au moindre nuage qui obscurcit le front de M. de Noirmont, elle s'imagine qu'il a découvert sa faute; dans les paroles les plus indifférentes, elle croit voir des allusions à sa conduite, des épigrammes dirigées contre elle; enfin tout l'inquiète, tout l'effraie, elle ne goûte presque plus de repos. Pauvre femme! elle n'était pas née pour avoir des intrigues, elle ne sait ni mentir avec audace, ni sourire gaîment à l'époux qu'elle trompe. Mais elle sait aimer avec passion, avec délire, et ce feu qui brûle son cœur, son mari n'a pas su ou n'a pas pu l'allumer.
Pendant qu'Ernestine, tour à tour coupable et repentante, cède à son amant en se promettant sans cesse d'être plus sage, une autre personne éprouve aussi toutes les peines que cause l'amour, mais sans connaître aucun de ses plaisirs.
Madeleine devient chaque jour plus mélancolique; son visage change ainsi que son humeur; ses yeux ont perdu leur vivacité, ses lèvres ne savent plus sourire; elle ne cherche plus à se cacher à elle-même la cause de son mal; elle aime, et c'est de toute la force de son ame, et c'est avec cette candeur, cette idolâtrie que l'on éprouve à dix-huit ans pour l'homme qui le premier fait battre notre cœur. Ce sentiment qui fait maintenant sa peine, pendant quelque temps la jeune fille s'est flattée qu'il était partagé, et que Victor ne la voyait pas avec indifférence; on s'abuse facilement sur ce qu'on désire, et ce n'est qu'à regret que l'on renonce à de douces illusions.
Depuis quelque temps, Madeleine a reconnu son erreur; elle s'aperçoit que Victor ne la cherche jamais; que, s'il est avec elle, il lui répond à peine; qu'il est distrait, préoccupé, qu'il la quitte aussitôt qu'il aperçoit madame de Noirmont; enfin qu'il ne paraît s'apercevoir ni de sa mélancolie, ni du changement de ses traits.
«Oh! non, il ne pense pas à moi!» se dit tristement la jeune fille en se promenant seule dans les plus sombres allées du jardin; «il n'y a jamais pensé que comme à quelqu'un dont le malheur intéresse... Je n'ai rien pour plaire..... Je suis laide, je n'ai ni esprit, ni talent;.... il ne pouvait pas m'aimer..... Jacques dit encore que je n'ai ni nom, ni fortune. Je le sais bien;.... mais il me semble que ce n'est pas cela qui doit faire aimer les gens. Devais-je désirer qu'il m'aimât?... qu'en serait-il résulté?... c'eût été un malheur aussi,... et pourtant cela m'aurait rendu bien heureuse!.... Je l'aimerai toujours, moi! je puis bien disposer de mon cœur... M. Victor ne saura jamais que c'est lui qui en est le maître; mais si du moins il pouvait rester ici, si je pouvais le voir toujours!... Ah! je me trouverais encore heureuse!...»
En s'apercevant que Victor ne pense plus à elle, Madeleine n'a pas deviné qu'il pense à une autre; elle voit bien que M. Dalmer se plaît avec madame de Noirmont, qu'il la cherche sans cesse, mais elle ne conçoit pas le moindre soupçon sur le sentiment qui les unit, car la jeune fille a la plus haute idée de la vertu d'Ernestine, et d'ailleurs il ne lui semble pas possible qu'une femme mariée puisse aimer un autre homme que son époux: pauvre Madeleine!
Un matin, M. de Noirmont aborde sa femme d'un air soucieux et mécontent; il lui fait signe de le suivre dans le jardin, en lui disant: «Nous pourrons y causer à notre aise... et j'ai à vous parler.»
Ernestine suit son époux en tremblant, une sueur froide découle de son front; elle est persuadée que son mari a découvert sa conduite, elle se voit déjà perdue, déshonorée, et c'est sans lever les yeux qu'elle attend qu'il s'explique.
«Je viens de recevoir des lettres de Paris, dit M. de Noirmont.—Eh bien! monsieur?...—Eh bien? ces lettres ne me font pas plaisir;... j'y apprends des choses qui m'inquiètent.—Qui vous.... inquiètent?.....—Oui, relativement à votre frère.»
Ernestine respire plus librement, et elle répond d'une voix plus assurée: «Ah!.... c'est de mon frère qu'il s'agit....—Sans doute.... de qui voulez-vous que ce soit?—Ah!.... c'est que.... je ne pensais pas d'abord.... Eh bien! qu'avez-vous donc appris qui le concerne?—D'abord, voilà une lettre d'Armand où il me demande de l'argent; il n'a plus rien de ce qu'on lui avait prêté; il veut absolument que je me décide pour cette propriété,... ou il la vendra à d'autres, peu lui importe d'y perdre!... Ce jeune homme-là ne calcule rien!.... Je voulais lui garder cette propriété pour qu'il en tirât un meilleur parti;.... mais, non, il lui faut de l'argent, il lui en faut à tel prix que ce soit!... Cette autre lettre est d'un ami que j'ai à Paris. Je l'avais prié de s'informer de la conduite de votre frère; ce qu'il me dit confirme mes craintes. M. Armand fait le marquis, le grand seigneur;..... il joue, il entretient des femmes galantes... Enfin il se conduit comme un fou ou comme un homme qui veut se ruiner...
»—Mon pauvre frère!... hélas!... pourquoi n'est-il pas resté avec nous!—On me dit que son ami Saint-Elme ne le quitte pas, qu'il est de toutes ses orgies, de toutes ses folies.... Je vous avoue que je commence à revenir beaucoup sur la bonne opinion que j'avais de M. de Saint-Elme.—Moi, monsieur, vous savez que je n'ai jamais été éblouie par le ton brillant, par les manières tranchantes de cet homme.... Les grands parleurs ne m'inspirent pas de confiance, je vous l'ai dit.—Oui, c'est vrai;... mais ce monsieur Saint-Elme connaissait tout,... savait tout;... il devrait avoir de l'expérience, et ne pas laisser celui qu'il appelle son cher Armand manger sa fortune avec des fripons et des catins.—Ah! si mon frère n'avait jamais eu pour amis que des gens comme....—Comme M. Dalmer et Dufour.... Oui, ceux-ci sont sages, rangés,... à la bonne heure, voilà des hommes qui ne songent pas à se ruiner.... J'avoue même qu'ils ont plus de vertu que moi;... il en faut pour faire le loto de madame Bonnifoux. Mais, revenons à votre frère. Puisqu'il le veut absolument, eh bien!... je prendrai cette propriété.... Je vais lui envoyer trente-cinq mille francs à-compte dessus.... Je pense qu'il voudra bien me donner quelques semaines pour le reste. Mais écrivez-lui de votre côté, Ernestine; vous êtes sa sœur, son aînée; il ne prendra peut-être pas vos conseils aussi mal que les miens.—Ah, je crains bien que mon frère ne fasse aucun cas de mes avis!...—Il faut essayer pourtant; Armand est bien jeune, il ne peut encore être sourd aux remontrances dictées par l'amitié. Écrivez-lui pendant que je vais aller jusqu'à Sissonne chercher les fonds dont j'ai besoin.... Je serai bientôt de retour.»
M. de Noirmont embrasse sa femme, et part pour la petite ville de Sissonne, qui n'est qu'à trois quarts de lieue de Bréville. Restée seule dans les jardins, Ernestine y songe à la terreur qu'elle a ressentie, aux craintes que lui ont fait concevoir les premiers mots de son mari.
«Voilà donc quel sera désormais mon sort! se dit-elle. Je ne serai jamais entièrement heureuse,... jamais la paix avec moi-même;... et devant les autres, toujours craindre,... rougir,... trembler.»
Ernestine est plongée dans ses pensées lorsque Victor vient la rejoindre, et lui demande le sujet de sa tristesse. Elle lui conte ce qui vient de se passer et la frayeur dont elle a été atteinte.
«Depuis que je suis coupable, je ne vis plus, dit Ernestine; chaque instant de la journée amène un nouveau supplice....—Est-ce que votre mari est jaloux?...—Quelquefois, il lui prend des accès de jalousie.... Ah! s'il découvrait ma faute, il serait furieux!... furieux surtout d'avoir été trompé,... car je ne le crois pas bien amoureux de moi;... mais sa vanité!...—Éloignez ces idées qui n'ont pas le sens commun....—Je ne puis!... j'ai la tête bouleversée....—Vous ne m'aimez donc plus?—Ah! il ne me manquerait que de vous entendre dire cela.... C'est cet amour qui me désole... mon Dieu! pourquoi m'avez-vous fait connaître ce sentiment que sans vous j'aurais toujours ignoré!...—Vous êtes donc bien fâchée de m'aimer?...—Non, mais je suis fâchée d'être coupable.... Je voudrais pouvoir avouer que je vous aime, je voudrais le dire à tout le monde, au lieu d'être obligée de le cacher.—Chère Ernestine, ce qu'on cache a, dit-on, plus de charmes.... Si nous pouvions nous aimer sans danger, nous nous aimerions peut-être moins.—Ah! je ne le crois pas. Et trouvez-vous encore du charme à n'oser se regarder devant le monde, de peur qu'on lise notre secret sur notre physionomie;... car je ne sais pas bien feindre.... Je ne puis vous voir avec indifférence. Quand vos yeux s'attachent sur les miens, il me semble que mon ame va passer dans la vôtre.... Est-ce que l'on peut dissimuler cela?...»
Victor s'efforce de calmer celle qu'il aime, il la serre dans ses bras, il éteint sa voix par ses baisers. «O mon Dieu! dit Ernestine, pourquoi donc faut-il qu'un si grand bonheur me rende criminelle?... Que je m'en veux d'être si faible!...»
En ce moment un léger bruit se fait entendre derrière les charmilles voisines. Ernestine repousse Victor en lui disant:
«Avez-vous entendu?—Oui,... mais je crois que c'est tout simplement le vent qui a remué les feuilles....—Oh! non, il m'a semblé entendre des pas....—Vous vous êtes trompée;... vous voyez bien qu'il n'y a personne....—N'importe!... je ne veux pas rester davantage ici.... Je meurs d'effroi....—Laissez-moi, mon ami....—Encore un moment!—Non, je vais écrire à mon frère.... Oh! je vous en prie, ne me retenez plus.... Tenez, voyez comme je tremble.... Laissez-moi rentrer seule,... vous reviendrez après....»
La jeune femme résiste aux instances de Victor, elle s'échappe et regagne vivement la maison, où Victor retourne aussi, mais par un autre chemin.
Le bruit qu'Ernestine avait entendu n'avait pas été causé par le vent. Le hasard avait amené Madeleine derrière le bosquet où étaient alors Victor et madame de Noirmont. Deux voix bien connues avaient frappé l'oreille de la jeune fille. Elle ne voulait pas écouter; mais un sentiment impérieux avait cloué ses pas à cette place d'où elle pouvait entendre et même apercevoir ceux qui étaient sous le berceau. A chaque mot qui parvenait à son oreille, la pauvre petite sentait son cœur bondir, ses genoux ployer sous elle. Ce qu'Ernestine disait alors à Victor ne pouvait laisser aucun doute sur leur liaison, et Madeleine vient de connaître des tourmens qu'elle ne soupçonnait pas pouvoir ressentir. Jusqu'alors elle avait bien vu que Victor ne l'aimait pas, mais elle ne pensait pas qu'il en aimât une autre. En le voyant presser Ernestine dans ses bras, elle éprouve toutes les angoisses de la jalousie. Elle s'appuie contre un arbre pour se soutenir; un voile couvre ses yeux; elle ne voit plus, mais elle écoute encore.... En cet instant, le bruit d'un baiser arrive jusqu'au fond de son cœur. C'est alors qu'incapable de résister plus long-temps au supplice qu'elle endure, elle s'éloigne précipitamment, au risque de se trahir par le bruit de ses pas.
Madeleine a traversé le jardin comme quelqu'un qui serait poursuivi. Elle a ouvert une petite porte qui donne sur la campagne; elle sort, puis elle marche... marche toujours, sans regarder où elle va, retenant avec peine ses sanglots, jusqu'à ce qu'enfin, se sentant défaillir, et, ne pouvant plus retenir ses larmes, elle s'arrête contre un arbre, sur lequel elle s'appuie pour pleurer.
Le temps s'écoule, la jeune fille est toujours là. Elle pleure, car cela soulage un peu son ame, et, pourtant, sa bouche ne laisse échapper aucune plainte; elle n'accuse personne; elle pleure sur elle-même, parce qu'elle se sent bien malheureuse, et qu'à dix-huit ans on n'a pas encore de force contre les peines du cœur.
Le jour commence à tomber. Madeleine est restée contre l'arbre au pied duquel elle s'est assise. Ses larmes ont cessé de couler,... car tout cesse à la longue; de gros soupirs les ont remplacées.
Une voix fait entendre dans l'éloignement le chant favori des laboureurs de la Picardie. La voix s'approche; Madeleine ne bouge pas. D'autres sons vibrent encore jusqu'à son cœur.
C'est Jacques qui revient de faire sa journée; il s'approche; il est contre la jeune fille; elle ne le voit pas, mais enfin la voix forte du paysan la tire de sa rêverie.
«—Eh bien! Madeleine, que faites-vous donc là?...
«—Ah!... c'est vous Jacques;... je ne vous voyais pas....—Mais je vous ai bien vue, moi, quoique vous fussiez cachée par des arbres.... C'est qu'en passant près de cet endroit j'y regarde toujours;... j'y ai jadis découvert bien des choses, et je veux voir si j'en verrai encore....»
Madeleine regarde alors où elle se trouve, et elle s'aperçoit que c'est sous le vieux chêne où se rendait sa mère, qu'elle vient de pleurer si long-temps.
«—O mon Dieu! j'étais sous cet arbre,... à la place où venait ma mère....—Comment, Madeleine, et vous ne le saviez pas?... Je croyais, moi, que vous étiez venue exprès en cet endroit... pour penser à elle.... Mais qu'avez-vous, mon enfant?... vos yeux sont rouges;... vous avez pleuré... vous avez des chagrins.... Contez-moi vos peines;... songez que je suis votre premier, votre meilleur ami.... Allons, allons, Madeleine; dites-moi pourquoi vous pleuriez.»
La jeune fille se jette dans les bras du paysan; elle pose sa tête contre la poitrine de Jacques, et retrouve encore des larmes en s'appuyant sur le sein de son vieil ami; puis elle murmure à demi-voix:
«Oui, Jacques, j'ai bien du chagrin!...—Et qui donc vous en a fait?...—Personne, Jacques; c'est moi seule,... parce que....—Eh bien!... achevez donc, mon enfant!—Ah! mon ami,... vous aviez bien raison, l'autre jour, quand vous me disiez qu'il ne fallait pas tant parler de M. Dalmer..... ni toujours m'occuper de lui..... Je ne croyais pas alors que cela me causerait tant de peine... Je ne savais pas que cela deviendrait de l'amour...
»—De l'amour!... et c'est cela qui vous fait pleurer... Pauvre petite!... J'en étais sûr;..... je vous l'avais prédit.... Et c'est sous ce chêne qu'elle vient verser des larmes... comme sa mère!..... Ce vieil arbre est donc destiné à recevoir tous leurs soupirs...—Allons, Madeleine, soyez franche avec moi: ce monsieur Victor vous a fait les doux yeux,.... vous a dit qu'il vous aimerait toute la vie?...
»—Oh! non, Jacques.... non; il ne m'a rien dit de tout cela... Au contraire, il ne pense pas à moi,... ne me parle presque pas, ne me regarde plus... et c'est pour cela que j'ai tant de chagrin!...
»—Quoi! Madeleine, vous êtes fâchée que ce jeune homme ne vous ait pas trompée?... qu'il soit honnête, enfin?...
»—Mon Dieu, oui; je crois que j'en suis fâchée... Ah! j'aurais été si heureuse, s'il m'avait trompée!...»
Madeleine dit ces mots avec tant de naïveté que Jacques ne se sent pas la force de la gronder; il se contente de hausser les épaules en s'écriant: «Hum!.... les femmes!... elles sont donc toutes les mêmes?... Quand elles ont l'amour en tête.... elles ne voient plus les dangers auxquels elles s'exposent; elles les bravent, les affrontent!... Je crois qu'elles passeraient dans le feu sans s'apercevoir qu'il y fait chaud! Voyons, Madeleine, revenez à vous; réfléchissez... et vous rougirez de votre folie...
»—J'ai réfléchi, Jacques; je sens bien que j'ai tort,... que je ne dois pas conserver d'amour pour quelqu'un qui...... qui ne peut pas m'aimer. Aussi mon parti est pris: je veux quitter Bréville,... quitter madame de Noirmont... afin de ne plus voir M. Victor. Je retournerai près de vous; Jacques, dans votre chaumière; je travaillerai;... j'aurai bien soin de votre vieille tante, et je ne me plaindrai plus de mon sort... Ah! je vous en prie, Jacques, emmenez-moi avec vous!»
Madeleine s'est presque mise aux genoux du paysan; celui-ci la relève, puis la regarde quelques instans avec sévérité.
«Madeleine, m'avez-vous bien dit la vérité? ce monsieur Victor ne vous a-t-il jamais parlé d'amour?
«—Non, jamais.—Et depuis que vous êtes retournée avec les compagnons de votre enfance, est-ce que vous avez eu à vous plaindre d'eux?—Non..... mon ami.—Madame de Noirmont n'est-elle plus la même avec vous?... ne vous témoigne-t-elle plus autant d'amitié?...—Pardonnez-moi... elle n'a pas changé avec moi.—Ainsi, vos anciens amis vous ont retrouvée, accueillie avec joie, madame de Noirmont vous traite comme sa sœur, vous me l'avez cent fois répété, et pour prix de cet accueil, de cette amitié, vous voulez la quitter.... fuir cette maison où fut élevée votre enfance. Parce qu'un fol amour vous tourne la tête!... pour un sentiment déraisonnable, vous devenez ingrate envers vos bienfaiteurs!... Ah! morgué, ça n'est pas bien, Madeleine;... ce n'est pas ainsi que vous tiendrez compte à feu madame la marquise de l'amour qu'elle vous portait!.... Ma chaumière vous sera toujours ouverte, vous le savez; mais j'aimerais mieux vous y recevoir malheureuse que coupable d'ingratitude.»
Madeleine a écouté Jacques attentivement; elle paraît frappée de ses remontrances. Le courage semble renaître sur ses traits abattus; elle essuie ses yeux, relève son front, et tend la main au laboureur, en lui disant d'une voix plus ferme:
«Vous avez raison, mon ami; j'avais tort... bien tort... je quittais les enfans de ma bienfaitrice... car madame de Noirmont et Armand étaient comme ses enfans... Ah! ce n'est pas ainsi que je dois reconnaître ce que madame de Bréville a fait pour moi... J'étais une folle... une insensée.... Pardonnez-moi, Jacques, je vous promets d'être sage à l'avenir... je vais retourner auprès de madame de Noirmont, et désormais, je vous le jure, ma vie ne sera plus employée qu'à reconnaître ce qu'on a fait pour moi.
»—Ah! je retrouve ma petite Madeleine! je sais bien que vous avez un bon cœur!... Embrassez-moi, mon enfant, et croyez-en Jacques; vos chagrins d'aujourd'hui se passeront.... D'ailleurs, ce M. Victor ne restera pas toujours à Bréville, je l'espère; mais vous... vous devez y rester... vous y êtes plus à votre place qu'ailleurs.»
Jacques prend le bras de la jeune fille, et la reconduit jusqu'à la porte de la maison qu'elle voulait fuir; là, il la quitte, en lui répétant encore: «Du courage!»
Et Madeleine s'efforce de sourire en lui répondant: «J'en aurai.»
Une après-dînée.
M. de Noirmont était depuis long-temps de retour de Sissonne, et les Montrésor, ainsi que les Pomard, se trouvaient à Bréville. La société était réunie dans le salon; mais Ernestine était inquiète de Madeleine, qui avait disparu depuis le matin et que l'on avait en vain cherchée dans la maison et dans le jardin. Victor et Dufour se préparaient à sortir pour s'informer de la jeune fille dans les environs, lorsqu'elle parut enfin à l'entrée du salon.
«Ah! la voilà!» s'écrie Ernestine en courant à Madeleine, qui restait à la porte de l'appartement. «Venez... venez, que je vous gronde, mademoiselle!... En vérité, ce n'est pas bien de nous mettre ainsi dans l'inquiétude!... J'étais fort inquiète de toi, Madeleine.
»—Ma foi, nous allions partir pour vous chercher par monts et par vaux,» dit Dufour.
Ernestine a pris Madeleine par la main, elle la fait entrer dans le salon et asseoir près d'elle. La main de la jeune fille tremble dans celle de son amie.
«Qu'as-tu donc? on dirait que tu trembles!... que tu as froid, dit madame de Noirmont. Est-ce que tu es malade?...—Non, madame.
»—Il serait difficile d'avoir froid aujourd'hui, dit Chéri; le thermomètre a été à vingt-deux degrés.
»—Alors, pourquoi donc tremble-t-elle?» dit mademoiselle Clara à son frère. «—C'est ce que je pensais: pourquoi tremble-t-elle?» répond M. Pomard en se mettant à fixer le bout de son soulier.
«Enfin, mademoiselle,» dit M. de Noirmont d'un ton sévère, «d'où venez-vous donc, et qu'avez-vous fait depuis ce matin que ma femme vous cherche partout?
»—Monsieur... je suis allée me promener,» répond Madeleine en baissant les yeux.
«—Vous promener... depuis ce matin! et vous n'avez pas pensé à rentrer pour dîner!...
»—Je n'avais pas faim, monsieur.
»—Ça me paraît un peu louche,» dit Dufour à mademoiselle Clara. «Elle n'a pas eu faim; ce n'est pas naturel.
»—C'est ce que je pensais,» murmure M. Pomard.
«—Il est certain, dit madame Montrésor, que la conduite de cette jeune personne me paraît au moins singulière... N'est-ce pas, Chéri?—Quoi?—Que la conduite de cette jeune fille est singulière?—Oh! oui!...—Oh! oui! quoi!... heim?... Quelle jolie manière de me répondre vous avez contractée maintenant... Je ne sais pas qui vous voyez pour prendre de telles habitudes! vous changez beaucoup, Chéri, et ce n'est pas à votre avantage!...»
Pendant que Sophie gronde son mari, madame de Noirmont serre avec amitié la main de Madeleine en lui disant: «Tu as donc été promener bien loin?... et tu ne pensais pas que ton absence m'inquièterait. C'est mal, cela, Madeleine; tu sais bien que je ne suis plus habituée à être une journée sans te voir...—Ah! vous êtes trop bonne, madame.—Non, je t'aime, et voilà tout.
»—Et de quel côté aviez-vous donc porté vos pas?» répond M. de Noirmont.
»—Monsieur,... j'étais au bout de la plaine,... sous le vieux chêne... là-bas...
»—Si près d'ici? Ce n'est pas là sans doute que vous êtes restée jusqu'à présent?
»—Pardonnez-moi, monsieur.—Cette place a donc bien du charme pour vous, pour que vous y passiez une journée entière?—Cet endroit doit me plaire.... C'est là, m'a-t-on dit, que ma mère allait aussi se reposer.—Votre mère!... je croyais que vous n'aviez jamais connu vos parens...
»—Aurais-tu enfin découvert quelque chose sur ta famille?...» s'écrie madame de Noirmont en regardant l'orpheline avec intérêt.—«Non, madame.... Vous savez bien que je fus recueillie par madame la marquise dans un âge trop tendre pour avoir pu conserver d'autres souvenirs;... mais c'est Jacques qui m'a parlé de ma mère.
»—Qu'est-ce que c'est que ce Jacques? dit M. de Noirmont.—Un brave homme... un laboureur qui demeure à Gizy, répond Ernestine; il travaillait au jardin du temps de ma belle-mère.
»—Nous le connaissons, dit Dufour, c'est lui qui nous a servi de guide lors de notre arrivée ici. C'est un gaillard qui n'est pas sot, et qui a une figure très-caractérisée... J'ai toujours l'intention de le peindre... avec sa blouse... et sa grande faux!...
»—Ah! je sais qui vous voulez dire! s'écrie madame Montrésor, c'est un journalier.... Mais il est fort grossier, votre Jacques; je lui avais offert de tailler mes pêchers et ma vigne; c'eût été l'affaire d'une petite journée, et je lui proposais quinze sous pour cela; c'était fort raisonnable:... il m'a refusée très-malhonnêtement!
»—Oui,» dit Chéri en souriant, «il a appelé Sophie verreuse!...—C'est bon, Chéri, taisez-vous, on ne répète pas ces choses-là, et d'ailleurs il me semble que vous auriez dû alors apprendre à ce rustre à ne me point manquer de respect...—Ah! c'est cela... Ne fallait-il pas se disputer, se battre avec ce paysan,... pour un mot... Ces gens-là vous disent cela par habitude;... et s'il me fallait prendre fait et cause toutes les fois que vous vous querellez, on me verrait toujours un bâton à la main.—C'est le devoir d'un mari de se battre pour sa femme.—Mais ce n'est pas le devoir d'une femme de faire battre son mari tous les jours.
»—Ce Jacques a donc connu votre mère?» reprend M. de Noirmont au bout de quelques instans; «alors il peut vous apprendre à qui vous devez le jour.
»—Je l'en ai supplié, monsieur; mais Jacques m'a répondu qu'il ne savait rien; que d'ailleurs il ne voulait rien me dire de plus, parce qu'il valait mieux pour moi que j'ignorasse le nom de ma mère.
»—C'est singulier! dit Dufour.
»—Mais non, cela se comprend,» dit tout bas madame Montrésor; «cette petite est un enfant qu'on aura fait à quelque paysanne, qui l'a ensuite abandonné; et qui sait si ce Jacques lui-même n'est pas son père?...—Ma foi... au fait...—En la regardant bien, je trouve qu'elle lui ressemble, dit Chéri.—Ensuite ce paysan aura apporté son enfant à madame de Bréville qui a eu la bonté de s'en charger;... cela me paraît fort clair. Malheureusement, je n'habite ce pays que depuis douze ans, sans quoi je vous réponds que j'aurais su tous les détails de cette histoire, que madame de Noirmont a la bonté de ne pas vouloir deviner. Et vous, monsieur Pomard, étiez-vous dans ce pays à cette époque?
»—A quelle époque, madame?» dit Pomard en levant les yeux d'un air étonné.—A celle où madame de Bréville a pris chez elle cette petite fille.—Quelle petite fille?...
»—Ah! ah! ah! comme c'est amusant de causer avec mon frère!» dit mademoiselle Clara en riant aux larmes; «il ne sait jamais ce qu'on lui dit... Quand je lui demande ce qu'il veut pour son dîner, il me répond: Une femme ne doit pas s'occuper de politique.»
Cette conversation a lieu en petit comité entre les voisins et Dufour. Victor s'est rapproché de Madeleine, en disant: «Pauvre jeune fille!... c'est bien triste de n'avoir jamais connu sa mère!» et il veut prendre la main de Madeleine; mais celle-ci la retire brusquement, comme si les doigts du jeune homme devaient la brûler. M. de Noirmont, qui se promène de long en large dans le salon, dit à demi-voix: «Il faudra que je voie ce Jacques,.... que je le questionne...»
Les voisins se retirent. Quand Madeleine va dire bonsoir à Ernestine, celle-ci l'embrasse. Cette caresse fait d'abord une singulière impression à la jeune fille; mais bientôt, saisissant une main de madame de Noirmont, elle la couvre de baisers, et s'éloigne précipitamment pour cacher les larmes qui roulent dans ses yeux.
«Cette petite est bien romanesque,.... bien mélancolique, dit M. de Noirmont; je n'aime pas cela. Il me semble qu'à son âge, quand on se conduit bien, on devrait être plus gaie, et elle doit se trouver fort heureuse ici.
»—Ah! monsieur, elle se rappelle qu'elle est orpheline! Aujourd'hui on lui a parlé de sa mère, comment voulez-vous qu'elle ne soit pas triste?
»—Aujourd'hui, je ne sais pas trop ce qu'elle a fait; il me paraît fort singulier qu'elle ait passé la journée sous un arbre,... et seule,.... ou avec ce Jacques. Enfin, madame, je désire que vous n'ayez jamais a vous repentir de toutes vos bontés pour cette jeune fille.
»—Il est certain,» dit Dufour en prenant aussi une lumière pour aller se coucher, «que cette jeune personne ne ressemble pas à tout le monde.... Il y a quelque chose de mystérieux dans ses manières... Ce soir surtout,... quand elle a paru à la porte du salon,... sa physionomie était singulière;... ses yeux avaient une expression... J'aurais voulu la peindre dans ce moment-là.
»—Ah! tu voudrais peindre tout le monde!.... toi, dit Victor. Mais, à propos, M. de Noirmont, n'avez-vous pas reçu des nouvelles d'Armand?
»—Oui, j'en ai reçu ce matin, et de peu satisfaisantes... Mon beau-frère se ruine à Paris; il y voit fort mauvaise société... Je crains qu'il ne joue; ce serait bien alarmant!... Ah! messieurs, tous les jeunes gens ne vous ressemblent pas!..... tous ne savent pas se plaire dans une société honnête, se contenter des plaisirs de la campagne...
»—Oh! moi, j'ai toujours aimé une vie paisible, dit Dufour; mais Victor, j'avoue que cela m'étonne de le voir si sage,...... car à Paris...—Tais-toi, Dufour; on n'a pas besoin de tes histoires... Je pense à ce pauvre Armand;... il nous avait promis de revenir si promptement...—Il m'a demandé de l'argent, et, pour l'obliger, je me suis décidé à acheter cette propriété.—Ainsi, monsieur, nous sommes maintenant chez vous,» dit Victor avec un certain embarras.
«—Messieurs, j'espère que ce sera une raison de plus pour vous engager à y rester, et que vous n'imiterez pas Armand et M. de Saint-Elme, qui n'ont pas voulu nous tenir compagnie.
»—Mais, vous voulez donc que nous soyons tout-à-fait vos pensionnaires?....—Le plus long-temps possible... C'est rendre contens des campagnards que de leur rester fidèle... Ernestine, joins donc tes instances aux miennes, et puisque tu es maintenant maîtresse dans cette maison, c'est à toi de savoir y retenir nos hôtes jusqu'à la fin de la saison.»
Madame de Noirmont feignait alors d'être occupée à ranger dans le salon; cependant elle se hâte de répondre:
«—J'espère que ces messieurs ne doutent pas... du plaisir que nous aurons à les garder ici.... et qu'ils ne songent point à nous quitter.
»—D'ailleurs,» reprend M. de Noirmont d'un air malin, «je crois que l'un d'eux a quelque motif qui le retiendra dans ce pays... Un sentiment secret,.... de ces choses qu'on ne dit pas,.... mais qui se devinent...»
Ernestine pâlit et s'appuie contre un meuble. Victor tâche de déguiser son trouble en disant d'un air indifférent: «Comment! Que voulez-vous dire?... Je ne comprends pas...
»—Oh! je gage que M. Dufour m'a bien compris.—C'est possible, dit le peintre en riant. Et puis, je ne m'en cache pas, mademoiselle Pomard ne me déplairait pas, quoique elle et son frère ne se connaissent guère en peinture!.... C'est égal, comme, d'après ce que vous m'ayez dit, la fortune serait suffisante, ma foi, je vais voir;... je vais me lancer un peu,.... mais toujours prudemment, car il faut être fort difficile dans le choix d'une femme...
»—Ah! vous pensez à mademoiselle Pomard, monsieur Dufour! dit Ernestine en souriant.—Madame, j'y pense, oui, mais je ne me suis pas encore expliqué sérieusement;.... je veux bien la connaître d'abord;... c'est que le mariage, c'est bien épineux.... Je ne me soucierais pas d'être... vous entendez bien...
»—Oui, oui, j'entends, dit M. de Noirmont en riant. Eh! mon Dieu,... rassurez-vous! tous les maris ne le sont pas!—Vous croyez?—Comment, si je le crois?...—Non, non; je veux dire vous croyez que mademoiselle Clara ne sera pas trop coquette...
»—Mon ami, il est bien tard, et tu dois être fatigué, puisque tu as été à Sissonne... Ces messieurs savent qu'à la campagne on ne se gêne pas.»
Et madame de Noirmont prend le bras de son mari pour l'emmener, mais Dufour le retient encore.
«—Monsieur de Noirmont, ne trouvez-vous pas que mademoiselle Pomard rit bien facilement?—En effet,..... elle est fort gaie.—Une femme si gaie... hum!... c'est dangereux...
»—Allons, Dufour, viens-tu te coucher? dit Victor en prenant aussi un flambeau.
»—Eh! mon Dieu, une minute!... je te suis.... Oui, les femmes rieuses.... cela donne des craintes... Cependant il ne faut pas non plus trop se fier aux femmes sérieuses,... aux airs graves... Ah! monsieur! c'est étonnant comme c'est menteur... J'ai connu une femme qui avait l'air d'une sainte... et...
»—Mon ami, si tu ne viens pas, je m'en vais, dit Ernestine en quittant le bras de son mari. Je me sens fort mal à la tête;... j'ai besoin de repos.—En effet, tu es bien pâle, ma chère amie.—Oui, je suis vraiment mal à mon aise.—Allons, bonsoir, messieurs.—Bonsoir, madame et monsieur.»
M. de Noirmont se retire chez lui avec sa femme, et Victor suit Dufour jusqu'à la porte de sa chambre en lui disant: «Que la peste t'étouffe, toi et ta demoiselle Pomard! Une autre fois, tâche de garder tes sottes réflexions! et rappelle-toi qu'il est au moins fort gauche de parler devant un mari.... de... tout ce que tu as dit ce soir.
»—C'est juste, dit Dufour; j'ai eu tort; mais, que veux-tu? quand on a l'idée de se marier, ces choses-là reviennent malgré soi à l'esprit.... Au reste, je réfléchirai; je ne me suis pas encore déclaré.... Mademoiselle Pomard a vingt-neuf ans, et une sagesse de vingt-neuf ans... c'est bien scabreux... Qu'en penses-tu?»
Victor est déjà rentré chez lui, et Dufour, qui s'aperçoit qu'il est seul dans le corridor, se décide à en faire autant en murmurant: «Il faudra que je cherche un moyen pour connaître le fond de la pensée de mademoiselle Pomard;.... elle reçoit fort bien mes hommages;... il me semble même qu'elle les reçoit trop bien;... cela m'est suspect.»
Un expédient de Dufour.
Les assiduités de Dufour avaient, il est vrai, été reçues de la meilleure grâce par la sœur de M. Pomard. Quand on approche de la trentaine et que l'on est encore demoiselle, on ne manque jamais de dire dans le monde: «Je ne veux pas me marier; je serais bien fâchée de me marier!» mais qu'il se présente un galant qui ait les allures d'un épouseur, il faut voir alors tout le manége, toutes les peines que se donne, pour le fixer, cette même demoiselle qui ne voulait jamais se marier.
Dufour n'est pas ce qu'on appelle un joli garçon, mais sa figure n'est point désagréable; il est jeune encore; c'est un artiste, un paysagiste distingué; et mademoiselle Clara ne cesse de répéter qu'elle est folle des artistes, et que les peintres ont tous de l'esprit.
M. Pomard, qui a eu le temps de penser à marier sa sœur et qui n'y est point encore parvenu, comble le peintre d'avances, de politesses; il l'a engagé à venir voir sa petite propriété, et Dufour s'est déjà rendu plusieurs fois chez M. Pomard, qui, alors, trouve toujours quelque prétexte pour laisser Dufour seul avec sa sœur, afin qu'il ait le loisir de faire sa déclaration.
Mais les peines qu'on se donne pour se faire bien venir des gens produisent quelquefois un effet contraire: il y a des personnes dont la politesse nous assomme, dont les complimens nous font fuir, dont les petits soins nous impatientent; nous sommes de bien drôles de créatures! Pour qu'on nous plaise, il ne faut pas qu'on ait l'air de vouloir, à toute force, être de nos amis; pour que la société de quelqu'un nous soit agréable, il ne faut pas que ce quelqu'un soit sans cesse sur notre dos. Il n'y a que l'amour et l'amitié véritables qui ne soient jamais importuns, et encore doit-on éviter la satiété.
M. et mademoiselle Pomard, qui n'ont pas étudié le caractère de Dufour, croient avancer les affaires en l'engageant souvent à venir les voir, en lui témoignant le désir de se lier plus intimement avec lui; mais Dufour, qui se méfie de tout le monde, même des personnes qui lui plaisent, commence à trouver singulier que le frère et la sœur se jettent presque à sa tête, et ses sentimens pour mademoiselle Clara se refroidissent à mesure que les yeux de la demoiselle deviennent plus tendres pour lui.
M. de Noirmont, qui n'habite que depuis peu à Bréville, n'a pu donner à Dufour de minutieux détails sur la famille Pomard; il lui a appris cependant que mademoiselle Clara devait avoir quinze cents livres de rente et un trousseau superbe, parce que c'est une chose que son frère ne manque jamais de dire quand il va deux fois dans la même maison.
«Quinze cents livres de rente, vingt-neuf ans, un caractère agréable et un nez à l'antique, tout cela me convient assez, se dit Dufour; mais je veux savoir si la demoiselle n'a pas déjà eu quelques intrigues. Je ne veux pas être trompé; j'aimerais mieux qu'elle m'avouât franchement ce qui en est, que de croire épouser une vierge, et puis ensuite de découvrir qu'on m'a joué... et de voir ricaner les voisins... Comment m'assurer si mademoiselle Pomard n'a jamais eu de faiblesses?... C'est fort difficile!... Je ne peux pas demander cela à son frère.... Avec son originalité et ses distractions, il est très-susceptible;... il serait capable de se fâcher. Le demander à sa sœur... encore moins!..... Les femmes n'avouent jamais ces choses-là: ce n'est pas comme nous; avant de nous marier nous ne craignons pas de convenir que nous avons eu des maîtresses.... Nous sommes très-francs, nous autres...
»—C'est une triste chose que de rester garçon,» dit quelquefois M. Pomard en regardant fixement son nouvel ami.—Oui.... cela finit par ennuyer, répond Dufour; mais pourquoi donc ne vous mariez-vous pas, vous, mon cher monsieur Pomard?—J'y pense depuis long-temps... mais tant que ma sœur ne sera pas établie, j'aurai de la peine à la quitter... aussi je serais charmé de la voir s'attacher à un galant homme.... car je suis certain qu'elle rendra très-heureux le mari qu'elle aura.»
En disant cela, M. Pomard reste en contemplation devant le nez de Dufour; celui-ci le lui laisse regarder long-temps, et répond enfin d'un air indifférent: «Je comprends alors pourquoi vous ne vous mariez pas.»
Quand le peintre cause avec mademoiselle Clara, celle-ci va encore plus directement au but.—«Avez-vous laissé quelque inclination à Paris?» dit-elle en riant à Dufour.—«Non, mademoiselle, aucune.—Oh! c'est bien étonnant; on assure que les artistes sont si mauvais sujets!...—On les flatte, mademoiselle; il y en a de très-raisonnables, et je suis du nombre.—Ce n'est pas cela qui m'aurait empêché d'aimer un artiste... au contraire... Je crois que j'aurais été contente d'être la femme d'un homme de talent... d'un peintre distingué... C'est gentil d'entendre dire à son oreille: Voilà la femme de M. un tel, qui fait de si jolis tableaux!... Mais, oui, ça peut être fort gentil.
»—Ces gens-là me mettent au pied du mur.» dit Dufour en quittant le frère et la sœur. La méfiance du peintre augmente encore quand il s'aperçoit que Pomard le laisse souvent en tête-à-tête avec mademoiselle Clara. «Est-ce qu'il veut que je fasse un enfant à sa sœur, pour me forcer ensuite à l'épouser? se dit Dufour; mais je ne l'épouserai que si cela me convient, et je me tiendrai sur mes gardes.»
Enfin, un matin qu'il se rendait chez les habitans de Gizy, en entrant à l'improviste dans le salon, Dufour aperçoit mademoiselle Clara qui achevait de mettre son corset; il referme bien vite la porte, et se sauve à toutes jambes, persuadé que c'était un coup monté pour le faire succomber à la tentation.
A la suite de cette visite, Dufour est toute la semaine sans remettre le pied chez les Pomard. Le frère et la sœur ne savent ce que cela veut dire.
Pour se distraire de ses amours, Dufour a commencé le portrait de madame de Noirmont. Ernestine n'a consenti qu'avec regret à se faire peindre, car elle devine que les longues séances qu'il faudra donner emploieront une partie de la journée, et ce n'est qu'alors qu'elle peut se trouver seule avec Victor. M. de Noirmont ne va plus à la chasse, le soir il ne sort pas; quoiqu'il ne soit pas précisément jaloux, il semble observer davantage la conduite de sa femme; peut-être a-t-il remarqué les changemens de son humeur et en cherche-t-il la cause. Enfin, les instans où l'on peut se voir sont chaque jour plus rares, et l'on sait que la difficulté donne une nouvelle force aux désirs. C'est ce qu'Ernestine et Victor éprouvent; c'est ce que leurs yeux se disent, à défaut de pouvoir se parler autrement.
Mais M. de Noirmont est bien aise que Dufour fasse le portrait de sa femme; il a fallu céder; et l'on passe à poser des momens que l'on désirerait mieux employer. Aussi le peintre se plaint-il de l'air sérieux de son modèle, et pour achever de désoler Ernestine, M. de Noirmont répète souvent à Dufour: «Mettez à votre ouvrage le temps que vous voudrez; rien ne presse... ma femme vous donnera autant de séances que vous en désirerez.»
M. Pomard et sa sœur, ne voyant plus venir Dufour, se décident à se rendre à Bréville. Lorsqu'ils arrivent, M. de Noirmont est au billard avec Victor. Dufour est seul avec les dames; il est très-embarrassé en apercevant mademoiselle Clara. Ernestine est pensive, et depuis plusieurs jours les traits de Madeleine portent l'empreinte de la plus profonde mélancolie.
M. Pomard salue avec sa gravité ordinaire et se hâte de monter au billard, en répondant d'un air sec au bon soir gracieux de Dufour. Mais mademoiselle Clara n'a pas la fermeté de son frère; c'est en vain qu'elle veut avoir l'air fâché; un mot, un geste la fait rire. Elle et Dufour se sont rapprochés; bientôt ils ont tout le loisir de causer, car Ernestine vient de quitter le salon et de prendre le bras de Madeleine en disant: «J'étouffe ici; allons faire un tour de jardin.»
Les deux amies se promènent long-temps sans parler. Quand on a beaucoup à penser, le silence est souvent un plaisir; il n'y a que les sots qui ne comprennent pas ce plaisir-là.
Mais Madeleine soupire; Ernestine la regarde et lui dit: «Qu'est-ce donc qui te fait soupirer, Madeleine?...—Moi.... mon Dieu rien... On peut soupirer quelquefois sans avoir du chagrin.—Pourtant, depuis quelques jours.... tiens, depuis que tu as passé la journée sous ton vieux chêne, il me semble que tu n'es plus la même; tu es plus triste... tu ne ris jamais... je te trouve changée aussi... Madeleine, si tu as quelques peines, ce serait bien mal de ne pas me les confier.—Non, madame, je vous assure que je n'ai rien.—Pourquoi donc aussi m'appelles-tu madame à présent; est-ce que je ne suis plus ton amie?....—Oh! si.... vous êtes ma bonne.... ma meilleure amie!...—Eh bien! ne soupire donc plus ainsi!.... Qui pourrait te causer du chagrin; à toi?... Ah! Madeleine, j'espère que tu seras heureuse!... plus heureuse que...»
Madame de Noirmont n'achève pas sa phrase; elle baisse la tête et semble absorbée; au bout d'un moment, faisant un effort pour chasser ses pensées, elle s'écrie: «Je ne sais... je m'ennuie aujourd'hui.... Ces longues séances que je donne à M. Dufour depuis plusieurs jours... ah! j'en ai mal aux nerfs... Il est cruellement lent pour faire un portrait, M. Dufour!... Il paraît que ces messieurs passeront toute la soirée au billard... Comme c'est amusant! M. de Noirmont abuse de la complaisance de M. Victor!... Ah! que je m'impatiente ce soir!... Tiens, rentrons, Madeleine; je me déplais même dans ce jardin... Je ne suis bien nulle part. C'est ce maudit portrait qui me rend malade.»
Ernestine et Madeleine retournent au salon. Victor descend enfin du billard; il vient s'asseoir près d'elles, mais alors mademoiselle Pomard en fait autant; puis son frère et M. de Noirmont descendent. La conversation devient générale. Madeleine seule a la liberté de ne rien dire; en ce moment elle est plus heureuse qu'Ernestine, qui est forcée de prendre part à la conversation et d'avoir l'air de s'amuser.
Le soir, Dufour, qui est redevenu amoureux de mademoiselle Clara, la ramène avec son frère jusqu'à leur demeure. En chemin, le peintre s'est émancipé jusqu'à baiser la main de la demoiselle, pendant que le frère fixait les étoiles. Le portrait qu'il a entrepris a naturellement expliqué pourquoi on ne l'a pas vu de la semaine; mais il ne s'éloigne des Pomard qu'après leur avoir promis d'aller bientôt les visiter.
En rentrant chez elle, mademoiselle Clara s'écrie en sautillant: «Il m'a baisé la main; et certainement, mon frère, si vous n'aviez pas été là, il aurait été plus loin.—En ce cas, dit M. Pomard, demain j'écrirai à mon tailleur à Laon, pour qu'il me fasse un habit neuf que je veux avoir le jour de ton mariage.»
Le lendemain, après avoir donné à Ernestine une séance plus courte qu'à l'ordinaire, ce dont son modèle est loin de se plaindre, Dufour dirige ses pas vers le village de Gizy, en se disant tout le long du chemin: «Oui, j'épouserai mademoiselle Clara... Non; au fait, je crois que je ferai mieux de ne pas pousser plus loin mes galanteries. Nous allons voir, au reste, comment elle me répondra ce matin..... Mais qui est-ce qui m'assure qu'elle ne mentira pas?... Je crois que j'aurais tort de me marier... pourtant cette femme-là me convient.»
C'est dans cette incertitude que Dufour arrive devant la demeure des Pomard, et il entre sans savoir encore ce qu'il veut faire.
«Monsieur et mademoiselle sont sortis, dit Gertrude; ils sont allés voir madame Bonnifoux, qui a été indisposée cette nuit,... mais ils vont revenir bientôt.—Je vais les attendre, dit Dufour; je me promènerai dans le jardin... Faites vos affaires, Gertrude, ne vous occupez pas de moi.»
La domestique retourne laver son linge à un petit ruisseau voisin. Dufour se promène quelque temps dans le jardin, puis il entre dans la maison pour se reposer. Au rez-de-chaussée, est une salle à manger, donnant d'un côté sur un salon, de l'autre sur la chambre de mademoiselle Clara. Cette dernière pièce est ouverte, Dufour passe la tête, puis avance un pied, et enfin se permet d'entrer dans l'asile mystérieux. Il considère les chaises, le lavabo et le lit placé au fond d'une alcôve, en se disant: «Ah! si tout cela pouvait parler... j'apprendrais peut-être bien des choses!... C'est étonnant, comme la chambre d'une demoiselle me donne des idées polissonnes!... et une demoiselle de vingt-neuf ans... peut-être trente ans même... qui a l'humeur si facétieuse... Dois-je l'épouser?....... Que c'est bête d'être indécis comme cela!.... Oh! parbleu, je ne le serais plus, si je savais au juste à quoi m'en tenir, et ce que Clara pense de moi... Ils ne reviennent pas;... la bonne est sortie, à ce qu'il paraît;.... j'ai envie de m'en aller aussi.»
Tout-à-coup une idée se présente à l'esprit de Dufour. Il pense qu'en se cachant dans la chambre de mademoiselle Pomard, il ne pourra manquer d'entendre ce qu'elle dira de lui avec son frère. Ce projet lui sourit, l'enchante. Comme mademoiselle Clara ne reste pas continuellement dans sa chambre, il croit qu'il lui sera facile de s'évader; si l'on ferme la porte, il sortira par la fenêtre qui donne sur le jardin. On ne se doutera de rien, car la bonne peut le croire parti, et on sera loin de penser qu'il s'est caché dans la maison.
Pendant que l'artiste caresse son idée, il entend parler, marcher dans la cour, et reconnaît la voix du frère et celle de la sœur. Aussitôt, et sans réfléchir davantage, Dufour se fourre sous le lit de mademoiselle Clara, en ayant soin de se mettre le plus près possible du mur....
M. Pomard parcourt le jardin en appelant Dufour; Clara entre dans la salle à manger, regarde dans le salon en appelant aussi le peintre, qui se garde bien de répondre: enfin on fait venir la domestique.
«—Gertrude, vous avez dit que M. Dufour était ici.—Dam', oui, mamzelle, il est venu; mais il se sera apparemment ennuyé d'attendre, et il sera parti.—Il fallait venir me chercher chez madame Bonnifoux.—Ce monsieur n'a pas voulu qu'on vous dérange; il a dit: Allez à votre ouvrage, j'ai le temps.
»—Était-il en noir?» demande M. Pomard à sa servante.—«Dam', monsieur, je ne sais pas s'il était en noir.... Il avait une redingote bleue comme d'habitude; mais sans doute qu'il va revenir.»
La domestique retourne à son ouvrage. Mademoiselle Clara entre dans sa chambre. Dufour éprouve un léger frisson, surtout en entendant les pas du frère, qui a suivi sa sœur et se jette sur un siège tout contre le lit. Dans ce moment, l'artiste commence à se repentir de s'être fourré là; il entrevoit mille désagrémens qui pourraient être la suite de sa petite espièglerie; mais il n'y a plus moyen de reculer. Il se pelotonne le plus au fond qu'il lui est possible, et fait en sorte de respirer aussi légèrement qu'un oiseau.
«C'est bien désagréable que M. Dufour ne nous ait pas trouvés!» dit mademoiselle Clara en prenant son ouvrage et s'asseyant contre la fenêtre. «Mais pourquoi demandiez-vous s'il était en noir, mon frère!—Parce que je pense, ma sœur, que, pour faire une demande en mariage, il est convenable d'être un peu en tenue; et d'après ce que vous m'avez dit qui s'est passé hier entre vous et M. Dufour, je ne suppose pas qu'il tarde à s'expliquer...—Ah! mon frère, parce qu'on baise la main d'une demoiselle... ça n'est pas encore une preuve..... Si je m'étais mariée toutes les fois qu'on m'a baisé la main.... et les joues... et pincé les bras et les genoux... et... Ah! mon Dieu! en aurais-je eu des maris!...
»—Ça ne commence pas mal, se dit Dufour; je crois que j'ai eu raison de me mettre sous le lit.
»—Ma sœur, c'est justement parce que vous avez été trop souvent faible et inconséquente que maintenant je veux que cela finisse... Jadis, lorsque j'étais inspecteur à cheval et qu'il me fallait continuellement être en route... je ne pouvais pas surveiller votre innocence..... Aujourd'hui, c'est différent!
»—Mon innocence!... Est-il bête, mon frère!... Ce n'est pas ma faute si je l'ai perdue..... ma pauvre innocence! C'est grâce à ce monstre de Bénard, le sous-lieutenant de dragons!... M'a-t-il indignement abusée!... C'est dommage; il était bien gentil, bien aimable!... Ah! qu'il était aimable,... ce jeune sous-lieutenant!
»—Ah! Dieu! que j'ai bien fait de me mettre sous le lit,» se dit Dufour en étouffant une envie d'éternuer.
«—Ma sœur, si j'avais été ici alors, cela ne se serait pas terminé ainsi; mais vous ne m'avez avoué votre faute qu'après le départ du régiment.
»—Oh! moi, je n'aime pas faire quereller les hommes! je ne suis pas comme madame Montrésor... D'ailleurs, je ne veux pas qu'on m'épouse de force... et si mon pauvre petit eût vécu, certainement je n'aurais jamais pensé à me marier.
»—Ah! il y a eu un petit! se dit Dufour. O Providence! je te remercie!
»—Mais enfin, reprend mademoiselle Clara, puisque mon petit est mort et que probablement je ne reverrai jamais Bénard, tout cela est comme un songe... Il y a dix ans que c'est passé... ce n'est plus la peine d'y penser.... c'est absolument comme si ça n'était pas arrivé.
»—C'est pour cela, ma sœur, que j'exige maintenant la plus grande sévérité dans les paroles et dans les mœurs!
»—Ah! oui, mais il faut bien rire un peu... J'aime à rire, moi, et j'aime bien M. Dufour, parce qu'il est drôle.... qu'il est amusant, qu'il plaisante avec esprit!
»—Au fait, elle est bonne enfant,» se dit le peintre en retenant sa respiration; «c'est dommage qu'elle ait fait un petit!...
»—Je crois que nous ferions un ménage bien assorti... M. Dufour est jeune encore... moi aussi... Je ne suis pas mal... Il m'a dit que j'avais un nez antique. Il est bien, lui: il est gras, il est frais..... c'est un bel homme pour sa taille!
»—Elle est très-aimable! se dit Dufour; et après tout, puisque son petit est mort, et qu'il y a dix ans que c'est arrivé... elle a raison, on pourrait n'y plus penser.
»—Oui, le parti n'est pas trop mauvais, dit Pomard, puisque M. Dufour nous a dit qu'il avait deux mille deux cents livres de rente! Sans quoi, je n'en voudrais certes pas, car je ne me fie guère à son talent: entre nous, je trouve que le portrait qu'il vient de faire de M. de Noirmont est tout-à-fait manqué...
»—Manqué!.... le portrait de M. de Noirmont, ah! c'est fort!» dit Dufour en se serrant les poings de colère.
«—Écoutez, mon frère; le genre de M. Dufour n'est pas le portrait, il nous l'a dit lui-même...—Alors, ma sœur, on ne se mêle pas de faire ce qu'on ne sait point, et on n'a pas la prétention de vouloir donner cela pour un chef-d'œuvre!... Est-ce que tu trouves M. de Noirmont ressemblant?—Oh! non, par exemple! il en a fait un homme de soixante ans... Si je me voyais barbouillée comme ça, certainement je ne prendrais pas mon portrait.
«—Barbouillée!... elle a dit barbouillée, murmure Dufour. Ah! si je t'épouse jamais, je veux être en effet un barbouilleur!... Mademoiselle Clara! ce mot-là vous coûtera cher!... Ah! vous faites des enfans avec les dragons, et vous voulez attraper un mari... et juger de la peinture!... Sotte! ignorante!... Que je suis content de m'être fourré sous le lit!»
Et Dufour est obligé de mettre son mouchoir devant sa bouche pour dissimuler sa respiration, car le mot barbouilleur l'a suffoqué, et c'est à peine s'il peut tenir en place; il a des crispations; il donne des coups de genoux dans la sangle du lit; heureusement l'arrivée de quelqu'un empêche qu'on ne l'entende.
C'est madame Bonnifoux qui vient d'entrer dans la chambre de mademoiselle Clara en s'écriant: «Bonjour, mes voisins! je viens vous voir à mon tour. Ça va mieux... Mon indisposition est passée... J'ai pris trois foisbonne-amie..... un peu chaude.... Cela m'a fait beaucoup de bien... Je viens demander à mademoiselle Clara sa manière de faire la panade..... Je me rappelle en avoir mangé une délicieuse chez vous il y a huit jours, et ma cuisinière n'est pas très-forte sur les panades... Le fait est que c'est beaucoup plus difficile à faire qu'on ne pense...»
M. Pomard, qui sans doute ne se soucie pas de prendre une leçon de panade, sort en disant: «Je vais voir dans les environs si je rencontre M. Dufour.—Va, mon frère, et tu le ramèneras.»
Madame Bonnifoux s'est installée dans un fauteuil et entame avec mademoiselle Clara l'article panade. Dufour, qui commence à s'ennuyer d'être sous le lit et qui d'ailleurs sait maintenant tout ce qu'il voulait savoir, ressent des inquiétudes dans les jambes, des douleurs dans les côtes, et donne au diable madame Bonnifoux; mais la conversation, une fois établie sur les potages, devait nécessairement être longue. Madame Bonnifoux parle depuis plus d'une heure; elle a passé en revue le riz, le vermicelle, les croûtons, les juliennes et les consommés. Dufour se dit à chaque instant: «Comment! elle n'est pas au dernier!... elle en invente donc, la maudite vieille!...»
Madame Bonnifoux, après avoir traité long-temps son sujet favori, dit à mademoiselle Clara: «A propos, ma voisine, il me semble que votre frère a parlé de M. Dufour tout à l'heure.—Vous ne vous êtes pas trompée, nous l'attendons. Il est venu pendant que nous étions chez vous, mais il doit revenir.—Eh bien! mon enfant, où en sont les choses?.... car, d'après quelques mots qui vous sont échappés,... j'ai dû penser que ce monsieur avait des vues sérieuses sur vous.—Oui, ma voisine, ce n'est plus un mystère, M. Dufour est amoureux de moi,... mais amoureux au dernier point;... et, d'après quelques paroles qu'il m'a glissées hier au soir, j'ai lieu de croire qu'il va venir aujourd'hui demander ma main à mon frère.
»—Ah! ma chère voisine que je suis contente d'apprendre cela;..... que je vous embrasse la première, et recevez bien mes complimens..... Ah! vous allez vous marier!... Vous ferez une noce, n'est-ce pas, mon enfant?...—Certainement, madame, et je n'ai pas besoin de vous dire que vous en serez.—Trop honnête, chère amie... Comme je ne danse pas, j'y porterai mon loto... Il y a toujours des amateurs... Ah! par exemple, je veux être magnifique;... je mettrai ma robe gorge de pigeon.
»—Si tu ne la mets que pour cette noce-là, tu ne l'useras pas, vieille bavarde!» dit Dufour en essayant de se retourner.
«—Vous avez déjà fait la carte de votre dîner pour ce jour-là, chère amie?—Non, pas encore.—Mon enfant, il faut y penser d'avance! Ce n'est pas une petite affaire qu'un repas de noce... Si vous le permettez, je vous donnerai mes conseils et ma cuisinière.—Très-volontiers.—Nous allons tout de suite en jaser un peu.
»—Ah! mon Dieu!... je suis ici jusqu'au soir! se dit Dufour. Elles vont s'occuper du repas à présent... J'ai envie de leur crier que c'est inutile.... Non, diable!... n'allons pas nous montrer... Si j'épousais, oh! alors on me pardonnerait de m'être caché là!... mais, comme je ne veux plus épouser, on ne prendrait pas la chose bien: ainsi, résignons-nous.»
Madame Bonnifoux n'est encore qu'au premier service, lorsqu'elle s'interrompt en disant: «Ah! c'est singulier..... je ne me sens plus si bien...—Qu'avez-vous donc, madame Bonnifoux? vous pâlissez en effet.—Ma chère amie,... j'ai une suite d'indisposition..... Je croyais que c'était fini... Dieu! que je suis mal à mon aise!... Je n'aurai jamais la force d'aller jusque chez moi...—Calmez-vous, ma voisine, vous trouverez dans ma chambre tout ce que vous pouvez désirer.... un cabinet à l'anglaise contre l'alcôve... Je vous laisse... Faites comme chez vous... Je vais vous préparer un peu de thé.»
Mademoiselle Clara sort, et madame Bonnifoux court dans la chambre en se tenant le ventre, en poussant des gémissemens et en cherchant le petit cabinet. Dufour est au supplice; il se cogne la tête contre le lit en murmurant: «Il me faut passer par des épreuves bien cruelles.... Je vais en entendre plus que je ne voulais!.... Ah! mon Dieu!... qu'est-ce que madame Bonnifoux me réservait là!»
La vieille voisine a trouvé le cabinet; mais elle ne peut parvenir à tourner le bouton de la porte. Elle se désespère, en balbutiant: «Maudit bouton!.... ça ne tournera pas... Je ne pourrai pas entrer;... et cependant je n'ai pas un instant à perdre!...»
Aux grands maux les grands remèdes, madame Bonnifoux se décide pour un autre procédé. Elle cherche la table de nuit; mais le petit meuble est caché par les rideaux, et, dans son trouble, la vieille femme ne le voit pas; espérant trouver sous le lit ce qu'elle désire, elle se met à genoux, baisse la tête... et pousse des cris horribles.
Aux cris de madame Bonnifoux, arrivent mademoiselle Clara une théière à la main et M. Pomard avec son fusil à deux coups. Ils aperçoivent la vieille voisine, qui est tombée de frayeur sur le tapis, et Dufour qui, se voyant découvert et voulant se sauver, renverse avec sa tête lavabo et somno, et n'a encore que la moitié du corps de sorti de sa cachette.
«Qu'est-ce qu'il y a? s'écrie Pomard. Un homme sous le lit de ma sœur!»
Et déjà M. Pomard le couche en joue, lorsque sa sœur s'écrie: «Arrêtez, mon frère!.... c'est M. Dufour....—M. Dufour!...
»—Moi-même,» dit le peintre qui est enfin parvenu à se tirer de dessous le lit. Je vous demande bien pardon du dégât que j'ai fait... Je le paierai, si vous l'exigez.... Mais j'ai besoin de prendre l'air; j'ai l'honneur de vous saluer...»
Dufour se dispose à s'esquiver, mais M. Pomard lui barre le passage.
«—Monsieur Dufour, qu'est-ce que cela veut dire?... Que faisiez-vous sous le lit de ma sœur?... Quel était votre but?
»—Oh! mon frère, certainement c'était une plaisanterie! dit mademoiselle Clara. M. Dufour voulait rire apparemment.
»—Oui, mademoiselle, je voulais rire, et pas autre chose... J'ai l'honneur de...
»—Mais, monsieur Dufour, après une telle plaisanterie, il est bon pourtant de s'expliquer... Je pense que votre intention n'est pas de compromettre ma sœur... Et, quand on se met sous le lit d'une demoiselle, c'est qu'on veut en venir à une fin avouée par les mœurs.—Mais non, je vous jure que je ne veux en venir à aucune fin,... et que je n'ai nulle intention sur mademoiselle. Permettez-moi donc de vous quitter.
»—Ah! c'est trop fort!» s'écrie Pomard en frappant le parquet avec la crosse de son fusil. «Vous n'avez pas d'intention touchant ma sœur!
»—Vous n'avez pas,.... vous ne pensez pas à une fin?» dit mademoiselle Clara, qui ne rit plus. «Alors, monsieur, pourquoi vous cachiez-vous sous mon lit; car on ne se permet de semblables plaisanteries qu'avec une personne que l'on regarde comme sa future.
»—Oui, monsieur! Pourquoi étiez-vous sous le lit de ma sœur, si vous ne voulez pas l'épouser?... Il faut m'expliquer cela, monsieur, ou me faire raison!»
M. Pomard replace son fusil sur son bras gauche comme s'il faisait l'exercice, et regarde Dufour d'un air menaçant.
»—Ah! vous voulez des raisons, monsieur et mademoiselle!» répond Dufour en prenant à son tour de l'humeur et en attirant le frère et la sœur du côté de la fenêtre. «Je veux bien vous les dire à l'oreille, mes raisons... Je me serais tû par délicatesse; mais puisque vous m'y forcez!... Je ne veux plus épouser mademoiselle, parce que je ne me soucie pas d'être le successeur de M. Bénard, lieutenant de dragons....... qui lui a fait un petit... Je conviens que j'ai appris cela par un moyen un peu hardi:... mais je ne voulais pas épouser chat en poche, et je suis enchanté de m'être caché là. Maintenant, je vous jure sur l'honneur que pas un mot de ce que j'ai appris ne sortira de ma bouche... et quant à la voisine, elle a été tellement effrayée que vous lui ferez croire tout ce que vous voudrez; je vous présente mes hommages.»
Cette fois, Pomard ne songe plus à retenir Dufour; il est pétrifié, et, après avoir posé arme à terre, il reste les yeux fixés sur le parquet; mademoiselle Clara se pince et se mord les lèvres en rougissant. Quant à madame Bonnifoux, elle n'a pas bougé de sa place, et pour cause.
Lettre perdue.
Quand on s'aime et qu'on ne peut pas se le dire autant que l'on voudrait, on se l'écrit, c'est encore se parler. Une lettre de l'objet qu'on aime cause tant de plaisir! En l'ouvrant, la première chose que l'on fait, c'est de regarder si elle est bien longue; on est plus content si les pages sont bien remplies, bien serrées, on aura du bonheur plus long-temps; on veut lire doucement pour ménager sa jouissance, mais on ne le peut pas, on dévore ces caractères chéris, on ne sait pas s'arrêter; ce n'est qu'après avoir fini que l'on relit, plus lentement alors et en recommençant souvent plusieurs fois une expression qui nous charme, une phrase qui arrive à notre cœur.
Et cependant, c'est presque toujours une imprudence d'écrire, surtout lorsqu'on est dans la position d'Ernestine.Les paroles volent! Les écrits restent. Je sais bien que l'on promet de les brûler, ces lettres charmantes! mais ne croyez pas à cette promesse, vous, mesdames, qui écrivez si bien, si tendrement; qui, tout en croyant ne montrer que de l'amour, laissez voir un esprit fin, une sensibilité vraie!.... brûler vos lettres! ah! comment aurait-on ce courage!... Il vient des jours d'ennuis, de peine, où l'on n'a plus de maîtresse qui nous aime, d'amie qui nous console!... alors, en relisant vos lettres, on se procure un moment de bonheur... Est-ce donc un crime de les garder, pour que vous nous rendiez encore heureux même lorsque vous ne nous aimez plus!...
Les séances données à Dufour, la présence presque continuelle de M. de Noirmont, ne permettaient que bien rarement à Ernestine et à Victor de se retrouver. Alors on s'écrivait, car, même devant le monde, on trouve facilement moyen de glisser un papier, une lettre, à celui dont la main est toujours prête à les recevoir. Victor allait dans les endroits les moins fréquentés du jardin lire ces lettres délicieuses qui le consolaient d'une gêne continuelle. On lui ordonnait de les brûler, mais Victor n'en avait pas non plus le courage; il les gardait pour les relire encore; il les portait constamment sur son cœur, et se disait: «Qui pourrait venir les chercher là!... si ce n'est elle? et à coup sûr, en les y trouvant, elle me pardonnerait.»
Mais une jeune fille, qui souffrait sans cesse et voulait pourtant dissimuler ses peines, Madeleine, allait aussi de préférence se promener dans les endroits les plus solitaires du jardin; elle ne suivait pas Victor, elle le croyait du moins, et cependant elle passait presque toujours où il venait de passer; elle s'arrêtait sous le bosquet où il s'était arrêté; elle aimait enfin à occuper la place où elle l'avait vu, mais elle avait bien soin qu'il ne l'aperçût pas. Elle le regardait de loin, cachée derrière le feuillage; elle le voyait sans qu'il s'en doutât; c'était son seul bonheur, et elle n'avait pas le courage de s'en priver.
Plusieurs fois, Madeleine avait aperçu Victor lisant des lettres qu'il avait auparavant baisées à plusieurs reprises; ces lectures semblaient absorber toutes ses pensées; quelquefois il souriait, plus souvent il soupirait et restait pensif devant ce papier que ses yeux ne perdaient pas de vue. Madeleine devinait bien d'où lui venaient ces lettres; plus d'une fois même elles les avait vu donner et recevoir. L'amour heureux est imprudent; mais celui qui ne l'est pas voit tout, souvent même plus qu'il ne voudrait voir.
«Comme il l'aime!» se disait Madeleine en voyant Victor presser sur ses lèvres les billets d'Ernestine; «qu'elle est heureuse, et pourtant elle soupire,... elle se plaint, mais j'oubliais qu'elle est coupable!....... bien coupable!...... et cependant il doit encore y avoir du plaisir à être coupable par amour, à s'exposer à mille malheurs pour être un instant avec celui qu'on aime. Il me semble que je voudrais être à sa place. Ah! Jacques a raison. Quand une femme aime bien, elle brave tous les dangers.»
Un matin, Madeleine se promenait, suivant son habitude, dans une allée touffue que Victor parcourait souvent. Elle vient de le voir sortir d'un bosquet et regagner la maison: c'est vers le bosquet que la jeune fille porte ses pas. Elle va s'asseoir sur le banc de verdure... lorsqu'un papier frappe ses yeux; il est à terre à l'entrée du bosquet. Madeleine le ramasse: c'est une lettre qui a été ouverte; elle est seulement repliée. Il n'y a pas d'adresse, mais Madeleine ne doute pas qu'elle appartienne à Victor: c'est lui qui l'aura laissé tomber en croyant la replacer dans sa poche. Madeleine sort du bosquet, regarde dans les allées voisines si elle l'apercevra encore... il n'est plus là, et Madeleine est seule,... et elle tient dans sa main une de ces lettres que Victor lit si avidement, qu'il couvre de baisers... Elle n'ose regarder ce billet,... elle tremble,... elle se hâte de le cacher dans son sein. Mais ce papier la brûle;... elle ne peut le supporter à cette place,... elle le prend... La lettre s'est ouverte,... et ses yeux se portent sur les caractères qu'elle reconnaît.
«Mon Dieu!... je ne devrais pas la lire! se dit Madeleine; mais pour résister au désir que j'éprouve, il faudrait des forces que je n'ai pas... Ah! que je sache ce que l'on dit quand on est aimé!... Jamais je ne pourrai en écrire autant.»
Après s'être assurée que personne ne vient, Madeleine se retire au fond du bosquet, et lit, en respirant à peine:
«Enfin, je suis donc seule, je puis t'écrire; c'est tout mon bonheur quand je ne suis pas près de toi; mais je crains que mes lettres ne t'ennuient... Je te dis toujours la même chose!... que je me déplais à moi-même, que je n'ai pas le courage de renoncer à toi pour ne songer qu'à mes devoirs!... Au lieu de cela, ma pensée est toujours vers toi: encore si je pouvais penser que tu m'aimes autant!...... mais, tu as beau me le dire, il me semble que je n'ai rien qui puisse te fixer; je ne suis pas assez jolie! Mon Dieu! dites-moi donc que j'ai eu tort de m'attacher à vous,... que je me dois à mon ménage,... que si l'on venait à connaître ma faute, je serais méprisée de tous, malheureuse pour la vie! Donnez-moi donc de bons conseils! vous qui êtes tout pour moi! Soyez mon ami, soyez-le sincèrement;... je vous écouterai toujours. Quand je pense qu'un jour peut-être nous ne nous verrons plus!... il me semble que c'est impossible!... Ah! pourquoi faut-il que je vous aie connu? Ne se parler qu'en tremblant,... toujours avoir peur, ne savoir à quoi se résoudre, voilà mon sort!... et vous, vous ne cherchez que le plaisir du moment, et ne vous occupez pas des regrets que l'on peut avoir quand on a fait une faute, regrets qui se supportent tant que l'on se croit aimée, mais qui tuent si l'illusion cesse. Pardonnez-moi... Mais quand je vous vois rire, quand je vous vois gai... il me semble que vous ne pensez plus à moi;... je deviens méchante, exigeante... Si je devais en croire ce que l'on dit de vous j'aurais sujet de craindre bientôt votre indifférence, votre goût pour le changement!... Allons, je retombe dans mes mauvaises idées!... Non, tu ne cesseras jamais de m'aimer, n'est-ce pas?... et tu ne me mépriseras pas? tu me l'as juré, et je veux te croire; cela me fait tant de bien!
»—Pauvre Ernestine!...» dit Madeleine après avoir achevé de lire, «pourquoi donc craint-elle qu'il cesse un jour de l'aimer, qu'il la méprise!... Ah, il serait bien lâche l'homme qui mépriserait une femme parce qu'elle lui aurait fait le sacrifice de son repos... Ne plus l'aimer,... c'est possible, les hommes n'aiment pas toujours la même femme, à ce qu'on dit... Pauvre Ernestine!... Oh! c'est alors qu'elle serait bien malheureuse! Mais comment rendre cette lettre à M. Victor?.... elle est ouverte,... il devinera peut-être que je l'ai lue,... et j'ai tant de peine à mentir... Il faut la lui rendre pourtant... Qu'il doit être inquiet s'il s'est aperçu qu'il l'a perdue, et si M. de Noirmont l'avait trouvée..... Oh mon Dieu! je frémis rien que d'y penser... Tâchons de rencontrer M. Victor seul... J'entends marcher;...... c'est lui sans doute qui revient sous ce bosquet chercher sa lettre.»
Madeleine sort du bosquet, tenant encore le billet à sa main. C'est M. de Noirmont et sa femme qui se promènent dans le jardin. Madeleine devient pâle et tremblante; elle n'a que le temps de cacher sous son fichu la lettre qu'elle tenait, mais elle n'a pu le faire assez vite pour que M. de Noirmont ne s'aperçût pas de cette action.
«C'est toi, Madeleine,» dit Ernestine en souriant à la jeune fille; «toujours te promenant seule;... on dirait que tu nous fuis;... ce n'est pas bien.
»—Mais non, madame;... je viens de me promener près de la pelouse;.... je vais rentrer...
»—Un moment donc;... reste plutôt avec nous... Allons, viens me donner le bras...—Mais, madame....—Mais, je le veux... Vous verrez qu'il faudra bientôt employer la force pour retenir mademoiselle avec nous!...»
Madeleine n'ose résister; elle se laisse prendre le bras par Ernestine. M. de Noirmont n'a encore rien dit, mais il n'a pas cessé d'examiner la jeune fille, et son air sévère augmente le trouble de celle-ci.