«Je savais bien que c'était le voleur!... Oh! je me connais en physionomie, moi!»
On entoure le garde, qui commence par tirer de sa poche des billets de banque, qu'il remet au comte, en disant:
«Toute votre somme y est... le coquin n'avait pas encore eu le temps d'y toucher... je l'avais rencontré dans le bois la veille du vol...... sa figure m'avait frappé... le lendemain, je l'aperçus sortant de derrière des taillis, je l'abordai en lui disant: C'est bien M. de Saint-Elme! Il se sauva sans me répondre.... Tout cela me parut louche, et en apprenant que vous veniez d'être volé, je ne doutai plus que ce beau monsieur ne fût pour quelque chose là-dedans. J'ai couru sur ses traces... je l'ai attrapé enfin... mais ce n'est qu'hier... il avait un cheval alors, et dam' il allait vite, j'aurais bien pu ne pas le rejoindre. Cependant je courais toujours en lui criant d'arrêter; mes cris lui firent tourner la tête; en m'apercevant il voulut galoper encore plus vite... il y avait des arbres coupés qui barraient son chemin... il voulut les sauter, il piqua son cheval; celui-ci s'emporta, partit comme le vent!.... Mais, patatras!... je vois bientôt le cheval libre, et le cavalier couché sur le chemin.... je cours à lui.... sa tête avait porté sur un tronc d'arbre, elle était fracassée... Cependant en me voyant il eut encore la force de fouiller à sa poche et de me donner les billets de banque, en me disant: Tenez voilà ce que vous cherchez... rendez cela au comte de Tergenne... Il ne put en dire plus; on l'emporta chez un fermier, où il mourut en arrivant.»
La mort de Saint-Elme n'afflige personne. Jacques voit que le comte a déjà reconnu sa fille, et il embrasse Madeleine en lui disant: «Vous v'là un père.... vous v'là heureuse!... à c't' heure ma tâche est finie, mais c'est égal, je vous aimerai comme auparavant.»
M. de Noirmont n'attendait pour quitter Bréville que la fin de cette affaire. Il fait sur-le-champ ses dispositions et annonce au comte son départ; celui-ci essaie en vain de le retenir encore.
«Non, M. le comte, nous ne pouvons rester davantage, dit M. de Noirmont; en ce moment, ce séjour ne saurait que nous être pénible, à ma femme et à moi; plus tard j'espère y revenir.
»—Non,» dit tout bas Ernestine à Victor, «ces lieux furent témoins du crime du frère.... et de la faute de la sœur..... nous n'y reviendrons jamais.»
M. et madame de Noirmont ont quitté Bréville. Victor et Dufour annoncent leur prochain départ. Mais Madeleine a remarqué la tristesse du jeune homme et le chagrin d'Emma; elle trouve l'occasion d'être un instant seule avec Victor: «Pourquoi partez-vous? lui dit-elle.
»—Ah! Madeleine que ferais-je encore ici? J'ai trop à me repentir d'y être venu..... J'ai coûté des larmes à Ernestine... je ne dois pas chercher à en faire répandre encore....—Mais vous aimez Emma?...—Oh! oui, je l'adore... et c'est pour cela que je pars, car je ne dois pas espérer que le comte veuille me donner sa nièce... je lui ai entendu parler d'engagemens..... de projets d'union déjà formés..... Adieu, Madeleine..... je dois partir.—Attendez encore.»
Madeleine va trouver son père et lui dit:» Vous m'avez promis que vous ne me refuseriez rien.... moi je n'ai qu'une grâce à vous demander... Ce sera la seule... la dernière...—Que désires-tu, ma fille?—Que vous unissiez Emma à Victor... ils s'aiment tous les deux, et vous ferez leur bonheur.»
Le comte réfléchit un moment, puis il embrasse Madeleine, en lui disant: «J'avais d'autres projets... mais tu le désires, je n'ai rien à te refuser.»
Madeleine court annoncer à Victor et à Emma cette nouvelle. Les deux amans la pressent dans leurs bras. Dufour s'essuie les yeux en disant: «J'avais vraiment tort de me méfier de cette petite!
»—Vous voulez donc que je vous doive tout? dit Victor à Madeleine;—Oui... je veux vous forcer à avoir toujours de l'amitié pour moi!...»
Le comte ne tarde pas à venir lui-même confirmer la nouvelle apportée par sa fille. Emma et Victor sont au comble de la joie; leur union est arrêtée pour le printemps prochain. En attendant, Victor ira voir son père, qu'il ramènera à Bréville, et Dufour retournera à Paris chercher ses pantalons.
Madeleine semble heureuse du bonheur de ceux qui l'entourent; cependant quelquefois un soupir lui échappe; alors le comte lui dit: «Mais toi, ma fille, ne formes-tu aucun vœu?... ne désires-tu rien encore?
»—Non, mon père, répond Madeleine en souriant, car j'ai fait tout ce qui était en mon pouvoir pour rendre heureux ce que j'aime.»
FIN DU QUATRIÈME ET DERNIER VOLUME.