XXX.

Vous voyez, d'après ces égarements, combien le profane et le sacré s'étreignaient chez Blanche dans une lutte fallacieuse, et combien, en croyant aimer le Sauveur, elle le matérialisait dans sa pensée éperdue et troublée.

Je m'épuisais en vaines consolations, en vaines réprimandes. Un jour, je fus forcé de la menacer de la colère de Dieu, si elle n'abjurait ses erreurs. Elle tomba dans une crise épouvantable. Son mari accourut au moment où elle m'accusait de la pousser dans l'enfer. Il ne comprit pas, il m'accusa de fanatiser sa femme au lieu de la tranquilliser. Je m'éloignai, content d'être chassé; mais il revint bientôt me demander pardon, et me prier de venir dire adieu à la malade. Il l'emmenait en Savoie. On espérait que l'air natal et la tendresse des parents la ranimeraient. Je compris que c'était un arrêt de mort et que je voyais Blanche pour la dernière fois.

Je la trouvai calme: elle sentait que sa tâche était finie. Elle prit Lucie dans son berceau, et, la mettant dans mes bras:

«Je ne vous demande plus qu'une promesse pour mourir en paix, me dit-elle. Jurez que vous aimerez cette enfant comme si, par le sang et la chair, elle était votre fille!»

Je le jurai.

«C'est qu'elle est votre fille, ajouta-t-elle: quand elle a été conçue dans mon sein, c'est à vous que je pensais, mon âme embrassait la vôtre, et l'esprit qu'elle a reçu de Dieu, c'est une flamme qui s'est détachée de votre esprit. Ne repoussez pas cette paternité intellectuelle, ne la méconnaissez jamais! Quand il vous sera possible de vous occuper de notre enfant, soyez son directeur, son guide, sa lumière. Que votre invincible vertu soit sa force, et, si vous découvrez en elle la vocation religieuse, n'hésitez pas et ne faites pas avec elle comme vous avez fait pour moi. Préservez-la du mariage, qui est une honte et un abrutissement. Oh! oui, pour peu qu'elle soit intelligente et pieuse, ne la livrez pas à la domination avilissante que j'ai subie. Donnez-lui le courage de résister à son père et à son grand-père; cuirassez le cœur de la femme, qui est toujours un faible cœur; apprenez-lui à briser les liens de la famille et à ne connaître de loi que celle du Christ. Ne connaissant et n'écoutant aucun homme, elle sera l'épouse heureuse et fidèle du Sauveur, tandis que je n'ai été celle de personne. Jurez, oh! jurez par votre éternel salut que vous ne faiblirez pas!»

A cette heure suprême des adieux, Blanche m'apparut comme une vraie sainte. Elle avait franchi le cercle des tentations et des orages en y laissant sa vie, mais elle emportait à Dieu son âme lavée et renouvelée. Je crus du moins qu'il en était ainsi. Ses prières étaient toutes chrétiennes et orthodoxes. Je lui jurai de veiller sur Lucie et de la vouer à Dieu ou de lui faire faire au moins un mariage chrétien, si elle m'accordait sa confiance.

Nous nous séparâmes sans crise. C'était au printemps. Au commencement de l'automne, j'appris sa mort, et je ne sus que peu de détails. Il m'a été dit que les parents et le mari lui-même m'accusaient de leurs malheurs. J'ai bien reconnu là l'aversion aveugle du vieux M. de Turdy contre le prêtre quel qu'il fût, et la faiblesse irrésolue de sa femme et de son gendre. Je n'ai pu savoir quels aveux téméraires, quelles divagations terribles avaient pu errer sur les lèvres de la mourante: j'étais atterré, mais tranquille. Si j'avais péché en esprit, le secret de mes souffrances était entre Dieu et moi, je n'avais rien à me reprocher devant les hommes.

Navré, mais victorieux de mon trouble, je m'étais donné à une vie studieuse et retirée dont j'éprouvais le besoin après une telle tempête. Je fus longtemps malade, et, quand je repris force et santé, lasociétéme proposa une tâche active et militante. Je réclamai la plus obscure et celle qui me mettait le moins en contact avec le monde. On m'avait cru ambitieux, et je dois avouer qu'on ne me sut pas très-bon gré de ne l'être pas. On pensa que je manquais de zèle, et que mon vœu de ne plus confesser les femmes était incompatible, sinon avec mes devoirs, du moins avec mon influence. Je fus oublié parce que je n'étais ni dangereux ni nécessaire. Je végétai quinze ans dans l'ombre. Ces années ont été les plus douces de ma vie et les plus fécondes pour mon salut. Ne pouvant vaincre le vieil homme de vive force comme je m'en étais flatté trop vite, je l'ai laissé doucement s'éteindre dans les fatigues de l'étude. Je suis devenu savant en théologie, me réservant pour l'âge où je ne sentirais plus les passions me menacer, et cet âge est venu plus tôt que je ne l'espérais. Je dois dire que le souvenir de Blanche m'a été salutaire. Cette âme retournée au ciel ne m'apportait plus que des consolations et des promesses. Elle avait tant souffert en ce monde, qu'elle devait être pardonnée, et le mal qu'elle m'avait fait souffrir par contre-coup était une rude et salutaire leçon dont mon humilité avait fait son profit. Je pensai donc à elle peu à peu et bientôt tout à fait sans amertume et sans effroi.

Et puis notre dernière entrevue avait allumé dans mon cœur une sainte tendresse pour l'enfant qu'elle avait recommandé à mes soins. Elle avait dit vrai, la pauvre Blanche! Lucie était ma fille spirituelle. Tout le monde autour d'elle était incrédule. Madame de Turdy était morte. Probablement on élèverait l'enfant dans l'ignorance de Dieu. Que faire pour me rapprocher d'elle? Je ne le savais pas, mais je me tenais dans l'attente de quelque circonstance favorable, et c'est surtout pour être libre d'en profiter que je restai sans emploi et sans liens.

Je pensai souvent à reprendre mon nom véritable et à endosser l'habit séculier pour m'établir en Savoie, où personne ne me connaissait, sauf M. La Quintinie, qui, en raison de son service, était presque toujours absent; mais pourrais-je approcher de Lucie, gardée par son grand-père?

Je fis agir les affiliés de mon ordre, j'eus des renseignements. Mademoiselle de Turdy, sœur du grand-père de Lucie, était pieuse. Elle devait laisser à l'enfant une fortune assez considérable; mais elle pouvait menacer de léguer ses biens à l'Église, si sa petite-nièce n'était pas élevée dans la religion. Lasociétépesa sur l'esprit doux et nonchalant de cette vieille fille. Ce ne fut pas sans peine qu'on l'amena à discuter avec son frère. Son confesseur n'était pas des nôtres, et vivait innocemment de la vie du siècle. Enfin, après deux ou trois ans de patients efforts et d'adroites influences, on mit la tante en état de se prononcer et de l'emporter. Lucie fut envoyée à Paris au couvent de ***, que j'avais désigné, et dont je m'étais fait nommer directeur à l'insu de la famille.

Lucie avait déjà treize ans quand je la vis enfin. La figure et la voix de cette enfant remuèrent en moi des fibres inconnues. C'était Blanche plus forte, plus enjouée, parfois aussi sérieuse, mais jamais mélancolique; une santé florissante, une volonté douce et ferme, un esprit droit et logique, point de rêverie et beaucoup de réflexion, de la décision dans le caractère et une bonhomie sympathique. Voilà ce que sa mère eût dû avoir pour être une chrétienne heureuse, ce qui lui avait manqué, et ce que pourtant elle avait pu donner à sa fille: mystère insondable de la nature humaine que vos physiologistes et vos psychologues n'expliqueront jamais sans admettre l'action d'une volonté particulière et déterminée venant de Dieu seul. J'avais tremblé que Lucie ne ressemblât à son père. Elle n'avait rien de lui, si ce n'est la santé et un grand besoin de mouvement physique.

Je veillai à ce que ses instincts ne fussent point contrariés. Je voulais la connaître, la voir éclore à la religion, qu'elle ne connaissait pas, et qu'elle semblait chercher sans angoisse et sans parti pris. Je veillai aussi au choix du premier confesseur. Je le voulus doux et strict, point curieux et point ergoteur. Je le voulus vieux et chaste, mort aux passions et naïf comme un enfant. Je ne lui adressais jamais de questions, je me bornais à quelques avis particuliers. Il me dit seulement, un jour que les enfants défilaient dans le cloître:

«En voici une qui ne donnera point de peine à ses directeurs; elle est née sainte.»

C'était Lucie qu'il me montrait.

Lucie était née sainte, en effet. Dès qu'elle connut la religion, elle en prit le côté le plus fort et le plus calme; elle ne s'attacha qu'à savoir ce qui était le bien et le mal, et d'un élan souverainement déterminé, d'un mouvement royal, si l'on peut dire ainsi, elle chassa cet inconnu, ce tentateur qui n'avait pas encore osé lui parler. Dès qu'elle sentit le beau, le vrai, le bien, elle résolut de s'y dévouer, et elle m'annonça que, n'importe dans quel état de la vie, elle vivrait pour la charité. C'était m'interdire l'initiative quant au choix de l'état. Je sentis que j'avais affaire à une force vive, que Dieu était en elle, et que je ne devais point devancer son œuvre. D'ailleurs, j'étais devenu calme et fort, moi aussi. Je n'étais point persuadé que le monde fût aussi dangereux que je l'avais jugé dans ma jeunesse. Je l'avais pratiqué sans bruit, il ne m'avait pas ébranlé. Je ne m'alarmai pas de l'expérience que Lucie pourrait faire à son tour. Je la sentais mieux trempée que moi. Elle n'avait rien à vaincre, par conséquent rien à craindre.

Durant ces trois années que Lucie passa au couvent, je fus son principal instituteur, et pas une seule fois elle ne fit appel à ma direction pour un cas de conscience. Mon influence sur elle fut toujours celle d'un ami et d'un père, jamais celle d'un juge. Combien elle m'était chère, cette noble et sereine enfant qui me révélait dans le sens le plus divin les joies de la paternité! Comme j'étais fier d'elle devant Dieu! comme je sentais la vaine fragilité, des liens de la chair et du sang, moi qui goûtais dans la plénitude d'une tendresse si pure tous les attendrissements du cœur et même le tressaillement sacré des entrailles! J'étais forcé de lui cacher le lien mystérieux qui m'attachait à elle, et je devais m'interdire toute démonstration d'une sollicitude trop exclusive; mais, lorsque du fond de la salle du couvent où il m'était permis d'aller me reposer de mes leçons, je la voyais assise à son pupitre près d'une fenêtre de la classe, grave, attentive et belle comme la sagesse, ou folâtrant dans le jardin avec l'énergie de sa vaillante nature, je versais des larmes involontaires, et j'étouffais entre mes lèvres ce cri de mon cœur; «Ma fille! ô ma fille!»

Quand elle eut seize ans, son grand-père la rappela près de lui. Ce fut pour moi un déchirement atroce; mais Lucie ne devait pas s'en douter: elle ne s'en douta pas.

Seulement, il me fut impossible d'habiter Paris quand elle fut partie. Je ne pouvais plus reprendre à rien. Sans cesser d'être un chrétien, j'étais devenu, sous le charme de cet amour de père, plus homme qu'il ne fallait. Je me rappelai que j'étais prêtre, ma tâche d'homme était accomplie; j'avais tenu le serment fait à Blanche, j'avais initié sa fille, et je croyais être sûr qu'elle serait religieuse, ou qu'elle épouserait un vrai catholique. Il ne s'agissait plus que de veiller de loin sur elle, puisqu'il m'était interdit de veiller de près. D'ailleurs, il valait mieux peut-être qu'il en fût ainsi. En cessant d'être une enfant, Lucie ne devait pas ressentir mon influence trop directe. Si elle se vouait à Dieu seul, elle était de ces âmes qui ne doivent pas être trop dirigées. Et puis elle était si jeune! Pour le cloître comme pour le mariage, je n'ai jamais admis qu'on dût être mineur.

Je lui fis promettre de m'écrire régulièrement tous les trois mois, et j'acceptai un emploi en Italie, pays que mon origine et ma langue maternelle m'avaient toujours fait regarder comme ma patrie.

Ce qui s'est passé là ne rentre pas dans le récit que je vous dois, mais je le résumerai en peu de mots pour vous expliquer mon retour et ma conduite en présence du mariage auquel Lucie a donné malgré moi son assentiment.

J'avais été heureux, j'étais devenu optimiste. A mon insu, et comme l'onde qui creuse le rocher en tombant goutte à goutte, la tiédeur m'avait entamé, non la tiédeur quant aux vertus nécessaires à l'homme et à l'amour divin, mais un relâchement quant aux doctrines. Cet ennemi de la vraie foi que vos philosophes ont invoqué sous le nom detolérance, les catholiques de ce temps-ci ont eu la faiblesse de s'en piquer à leur tour pour se soustraire aux reproches et pour se défendre de l'accusation de fanatisme. Ceci est l'œuvre du respect humain, autrement dit de la mauvaise honte. C'est un pervertissement de la croyance et une défection du dévouement. L'esprit pratique de la société de Jésus a cru devoir tourner au profit de sa propagande cette tendance à la mansuétude. L'intention était belle et bonne, j'en avais été séduit. J'arrivai à Rome, l'âme pleine de douceur, l'esprit nourri de transactions subtiles et tendres qui me semblaient des moyens généreux et sûrs pour étouffer dans le triomphe de la charité chrétienne universelle les dissidences et les protestations.

Je fus repris, je n'étais pas dans la voie tracée par les nécessités du temps. L'Église, menacée, était forcée de se faire revendicatrice devant l'usurpation de ses droits de souveraineté. Je luttai contre des raisons tirées de nécessités passagères, et qui me semblaient compromettre l'esprit et l'avenir de la religion. On m'imposa silence. Je n'eus point de dépit, mais j'eus beaucoup de douleur. Ma foi fut même ébranlée, et je dus avoir recours à l'ascétisme pour dompter en moi l'esprit de révolte. Un instant j'eus peur de penser comme Lamennais!

C'est alors que je rencontrai le père Onorio, qui me ramena à la soumission, à l'orthodoxie et au travail sur moi-même, bien autrement difficile et méritoire que la vaine science des discussions. Vous avez vu et entendu cet homme inspiré: vous savez maintenant non ce que je suis, mais ce que je voudrais être.

Sans la défection de Lucie, j'arrivais au bonheur, le seul bonheur de l'homme en ce monde, la recherche absolue de la perfection. J'avais depuis un an arrangé mon existence et disposé mes affaires pour une retraite définitive, où le père Onorio eût été mon maître et mon guide, Lucie mon élève et mon ouvrage. J'eusse versé dans cette jeune âme les trésors de sainteté que l'apôtre eût versés dans la mienne. J'étais, par l'habitude d'enseigner Lucie et de me servir des formes de raisonnement et de langage qui nous étaient communes, l'intermédiaire naturel entre la rude sainteté du vieillard et la délicate candeur de l'enfant.

Je rêvais pour nous trois un paradis de renoncement et de dévouement sur la terre. Je fondais ma chartreuse dans ce beau pays, et j'attendais le jour où Lucie, dégagée de ses devoirs envers son aïeul, n'aurait plus à lutter que contre un père sans légitime influence sur son esprit. En m'établissant non loin d'elle, je comptais être à même de soutenir jusque-là sa foi et de raviver son zèle. Lucie m'avait écrit plusieurs fois de suite qu'elle avait de plus en plus l'amour de la retraite, le mépris du monde, le besoin de mettre d'accord sa vie et sa croyance en se consacrant à Dieu.

Elle ne paraissait pourtant pas décidée à prononcer des vœux; mais était-il nécessaire qu'elle s'engageât par serment, qu'elle coupât ses beaux cheveux et qu'elle se vêtît de serge, cette fille chérie, cette femme vaillante, qui offrait à l'aumône sa vie, sa fortune et son cœur? S'il en devait être ainsi, je laissais dans ma pensée le soin de la décision au père Onorio. Rien ne pressait, car je ne voulais point que Lucie abandonnât son grand-père au bord de la tombe.

Vous savez le reste, monsieur. Déjà une ou deux lettres de Lucie m'avaient fait pressentir une modification dangereuse dans ses idées. Je me hâtais, mais non pas au gré de mon impatience. Une fortune matérielle m'était tombée du ciel. Un pauvre parent de ma mère, celui qui m'avait adopté, avait reçu pour moi un million, à la condition de ne jamais trahir et de ne jamais me révéler à moi-même le secret de ma naissance. Ce million, ce devait être mon monastère. Il me fallait rassembler les fonds épars dans plusieurs banques. Quand j'arrivai enfin ici à l'improviste, il était trop tard! On m'avait aliéné, on m'avait volé le cœur de ma fille!...

Ici, la voix de Moreali fut étouffée par les sanglots. M. Lemontier l'empêcha de rien ajouter.

«Votre confession est complète, lui dit-il. Je sais à présent tout ce qui s'est passé en vous, et je vais vous le dire à mon point de vue, qui n'est pas le vôtre. Je ne me permettrai aucun blâme personnel; car, si vous m'avez dit la vérité, et je crois que vous me l'avez dite....

—Lisez les lettres de Blanche, lisez-les! s'écria Moreali.

—Non, j'aime mieux vous croire librement.

—Mais, moi, je ne veux pas de générosité! Lisez...»

M. Lemontier parcourut les lettres que l'abbé lui montrait, et, les trouvant conformes à la sincérité de son récit, il les lui rendit avec calme, et reprit:

«Donc, je vous sais honnête, et je crois à l'élévation de vos sentiments et de vos idées. Je n'ai pas attendu jusqu'à ce jour pour voir en vous l'homme de mérite et de conviction que mon fils m'avait dépeint, et vers lequel ses sympathies l'avaient entraîné à première vue; mais, à première vue aussi, il avait découvert en vous une plaie profonde, et cette plaie, je l'appellerai suicide moral, violation des lois de la nature.

«La nature est sainte, monsieur, ses lois sont la plus belle manifestation que Dieu nous ait donnée de son existence, de sa sagesse et de sa bonté. Le prêtre les méconnaît forcément. Le jour où l'Église a condamné ses lévites au célibat, elle a créé dans l'humanité un ordre de passions étranges, maladives, impossibles à satisfaire, impossibles à tolérer, souvent difficiles à comprendre: appétits de crime, de vice ou de folie qui ne sont que la déviation de l'instinct le plus légitime et le plus nécessaire. Et par une monstrueuse inconséquence, en même temps que les conciles décrétaient la mort physique et morale du prêtre, ils lui livraient les plus secrètes intimités du cœur de la femme, ils maintenaient la confession.

«Je ne discuterai pas contre vous, je sais que vous ne me céderez rien. Je pose les deux réformes ou tout au moins une des deux réformes que Dieu commande depuis longtemps à l'Église inerte et sourde: mariage des prêtres ou abolition de la confession.

«Je ne dis pas seulement qu'il faut abolir la confession pour les femmes, je dis qu'il faut l'abolir aussi pour les hommes, à moins que le prêtre ne soit libre de se marier, auquel cas les catholiques des deux sexes seront libres de se confesser au père de famille qui connaît et apprécie les devoirs de la famille, ou au célibataire obstiné qui méconnaît et transgresse les premiers devoirs de l'humanité. Je bornerai là ma critique de vos prétendus devoirs envers Dieu et de vos prétendus droits sur les âmes; mais je suis forcé de vous dire que nous n'apprécions pas Dieu de la même manière, notre foi ne le voit pas avec les mêmes yeux, notre cœur ne l'aime pas de la même façon. C'est notre droit à chacun, la liberté de conscience m'est sacrée. Je ne réclame que le droit égal pour chacun de nous de proclamer sa religion et de la pratiquer. Je sais que vous prétendez que les philosophes n'ont point de religion; moins avancés que les Pères de l'Église et que les grands esprits de la renaissance, vous damnez Platon et tous ceux qui ont développé ses doctrines, sans vouloir reconnaître que Jésus les reprend et les complète. Vous nous reprochez de ne point avoir d'Église ni de culte, sans vous apercevoir que vous nous défendez d'en avoir qui ne soient pas les vôtres, et que jusqu'ici presque tous les gouvernements nous ont interdit d'être autre chose en public que catholiques, protestants ou israélites. Vous ne faites même point grâce aux schismatiques: les grecs vous sont plus odieux que les musulmans, et, le jour où une centaine d'adeptes d'une religion nouvelle se réuniraient pour bâtir ou dédier un temple en France, vous le feriez fermer par l'autorité civile, quelle qu'elle fût, car vous la contraindriez à cette mesure de prudence en soulevant l'émeute du fanatisme autour des sanctuaires nouveaux.

«A quelque Église que nous appartenions, nous ne sommes donc pas libres de la fonder et de la manifester, et le reproche que vous nous adressez est l'équivalent de cette naïveté d'un prédicateur étranger qui disait: «La preuve que le divorce choque les mœurs, c'est qu'on n'en a pas vu un seul cas depuis qu'il est supprimé.»

«Nous ne nous tenons donc pas pour convaincus de manquer de religion. Nous croyons être, au contraire, en grand travail de cœur et d'esprit pour poser les formules de la nôtre dans le silence auquel on nous condamne, et, si nous ne pouvons écrire et parler, nous ne sommes point effrayés de ce recueillement forcé où s'élaborent la science de Dieu et la vie de l'Église future.

«Permettez-moi donc de vous parler comme un homme religieux à un homme religieux; je dirai plus, comme un prêtre à un autre prêtre; car je vous déclare, sans orgueil, que j'ai voué ma vie à la recherche de l'idéal divin, et que j'ai travaillé tout autant que vous à me rendre digne de cette mission. C'est pourquoi il vous faut dépouiller un instant l'orgueil du prêtre catholique et m'écouter comme un véritable chrétien écoute son frère et son égal.

«Je crois fermement que vous êtes dans l'erreur, ce qui ne m'empêche pas de respecter votre caractère, votre personne, votre vie, vos biens, vos symboles, vos temples, vos livres, vos monastères, vos prédications, tout ce qui manifeste votre croyance sincère. Si la même liberté, protectrice du droit de tous, est assurée à tous, votre erreur ne m'offense, ne m'inquiète, ni ne m'afflige. Elle durera ce que durent les erreurs, longtemps peut-être encore, mais pas assez pour produire les mauvais fruits du passé. La marche libre de l'esprit humain y mettra bon ordre; vous serez forcés d'ouvrir les yeux quand la violence ne sera ni pour vous ni contre vous.

«Votre erreur, je vous l'ai dite: vous croyez à un Dieu prescripteur de la vie et réformateur de la nature, c'est-à-dire en guerre avec son œuvre, et défendant à l'homme d'être homme. Pour donner plus de poids à l'inconséquence de votre Dieu, vous lui donnez le goût des éternels supplices, vous en faites un cabire autrement terrible que ces fétiches barbares qui voulaient boire du sang avec leur gueule de bronze. Ce ne serait rien pour un Dieu si avide; vous lui avez donné l'enfer, d'où pendant l'éternité s'exhalera, pour réjouir sa justice, l'odeur de la chair toujours brûlée, toujours dévorée et toujours palpitante! Magnifique invention à laquelle des millions d'hommes croient encore, et que vous ne voulez pas renier malgré les douloureuses protestations de quelques-uns de vos plus grands saints!

«Monsieur l'abbé, quand vous voudrez que nous fassions un pas vers votre Église, commencez par nous faire voir un concile assemblé décrétant de mensonge et de blasphème l'enfer des peines éternelles, et vous aurez le droit de nous crier: «Venez à nous, vous tous qui voulez connaître Dieu....» Jusque-là, vous nous faites peur, et nous nous demandons si vous êtes des chrétiens et des hommes. Quant à votre Dieu impitoyable, nous jurons sur notre âme éternelle et sur notre Dieu sublime que nous le reléguons dans les ténèbres des premiers âges de l'humanité. C'est un croyant qui vous parle, un croyant aussi ardent, aussi indigné que vous, aussi enthousiaste de son Dieu que vous l'êtes du vôtre, un croyant qui proclame avec Platon, avec Jésus, avec Leibnitz, avec les vrais chrétiens, la conscience de Dieu, c'est-à-dire le Dieu intellectuellement accessible à l'homme, que vous nous accusez tous, pêle-mêle, d'avoir noyé dans les notions d'un faux panthéisme. C'est un croyant qui proclame sa propre immortalité et l'espoir de sa conscience future, c'est-à-dire la notion de sa personnalité dans les sphères du progrès infini; c'est enfin un croyant dévoré d'amour pour la vérité divine et parfaitement détaché d'avance des vanités de la terre, mais passionnément attaché à ce qui n'est pas vanité terrestre, à ses devoirs d'homme, et regardant l'accomplissement de ces devoirs, tels que Dieu les lui a tracés, comme le marchepied de son progrès dans l'échelle ascendante des récompenses.

«Je sais qu'on peut longuement discuter sur la limite des droits et des devoirs de l'homme, et que l'Église, au nom du Christ, a fait une grande chose en traçant des règles de conduite; mais elle a oublié que les cercles devaient être élargis de siècle en siècle avec les horizons de la science, et elle les a rétrécis au contraire. Elle s'y est enfermée elle-même jusqu'à tuer ses propres lévites, témoin le célibat des prêtres, arrêt de mort qui n'est pas d'institution primitive.

«Pour ne parler ici que de la nécessité de cette dernière réforme, vous devez me permettre de vous citer à vous-même comme un exemple saisissant, exemple d'autant plus précieux pour moi qu'il n'est pas exceptionnel, que vous êtes un honnête homme et un bon prêtre, que l'on peut sonder les replis de votre cœur sans effroi, sans répugnance, et sans risquer de blesser en vous le sentiment que vous avez de votre propre dignité...»

L'abbé, qui avait écouté jusque-là M. Lemontier dans une attitude fière et morne, les regards fixés sur le plancher, releva ses yeux clairs et profonds, et les attacha avec curiosité sur ceux du philosophe.

M. Lemontier continua:

«Vous vous êtes dépeint vous-même avec beaucoup de modestie et de loyauté; vous avez pensé, dans votre première jeunesse, que vous n'étiez pas né pour être prêtre. Aucun homme n'est né pour cela. Vous n'étiez ni plus ni moins doué qu'un autre des vertus nécessaires au suicide. Je ne connais pas ces vertus-là. Dieu, qui a dit à l'homme:Tu vivras, ne les accepte ni ne les encourage; lui demander d'éteindre nos sens, d'endurcir notre cœur, de nous rendre haïssables les liens les plus sacrés, c'est lui demander de renier et de détruire son œuvre, de revenir sur ses pas en nous y faisant revenir nous-mêmes, en nous faisant rétrograder vers les existences inférieures, au-dessous de l'animal, au-dessous de la plante, peut-être au-dessous du minéral!

«Tel est l'état de sainteté auquel aspire le père Onorio; mais il est homme malgré lui, et il connaît le zèle de la colère, les ivresses de l'anathème. Ne pouvant être chrétien, il s'est fait pythonisse.

«Quant à vous, visant à ce prétendu état de sublimité, vous vous êtes embarqué sur le vaisseau fantôme qui erre éternellement dans les brumes et dans les glaces sans pouvoir aborder jamais et sans pouvoir rentrer dans les cercles de la vie. Vous aviez, dites-vous, certaines vertus chrétiennes innées, certaines autres rétives, et vous avez cru devenir un chrétien complet en abandonnant pour l'état ecclésiastique les vrais devoirs du christianisme.

«Pour vous guérir de l'ambition, vous vous êtes affilié à une société dont l'ambition est d'anéantir le monde à son profit; pour vous guérir de l'orgueil, vous avez embrassé un état qui se proclame supérieur à l'humanité et tient la société laïque pour un monde inférieur et secondaire; pour vous guérir de la luxure, vous avez prononcé des vœux qui, vous défendant de posséder légitimement une femme, livraient toutes les femmes aux convoitises de votre imagination.

«Vous avez combattu avec vaillance, et vous avez triomphé. Je ne puis vous en faire un mérite; j'admire pourtant votre force, comme j'admire celle d'un équilibriste audacieux, comme j'admire l'éloquence délirante du père Onorio, comme j'admire toutes les manifestations de la puissance humaine, même lorsqu'elle lutte contre sa propre sécurité, contre son propre développement, contre sa propre raison d'être. L'homme est très-fort, monsieur, je le sais, et vous êtes particulièrement fort de volonté; mais la plante que l'on prive d'air et de lumière et qui pousse des rejets disproportionnés jusqu'à la surface d'une mine est bien forte aussi; les racines qui percent le ciment et le granit ont aussi une puissance de vitalité où l'on sent le souffle de Dieu. Je ne m'étonne donc pas outre mesure de voir un homme d'honneur tel que vous résister à dix ou vingt ans de tortures pour rester fidèle à un serment qu'il croit indélébile et rester vierge sous les étreintes de ce que vous appelez le démon de la chair.

«Mais, pour être resté vierge, vous croyez être resté pur, cela n'est point. Certaines pensées, que vous les classiez dans la distinction très fictive des péchés volontaires ou des péchés involontaires, souillent et flétrissent l'âme autant et plus que les actes de franche débauche. Prenez-y garde; dans votre adolescence, la femme vous attirait en même temps qu'elle vous faisait horreur. Vous aviez des envies de l'étreindre et de la tuer ensuite. Si, lorsque dévoré d'amourrétrospectifpour Blanche de Turdy, vous aviez succombé à la fascination de ces jeunes filles que vous suiviez dans la rue jusqu'à leur porte, je ne suis pas sûr que vous n'eussiez pas encore été tenté de les étrangler avant de repasser le seuil de votre perdition.

«Et pourtant vous avez horreur du crime, et vous n'avez rien d'un homme vicieux! vous avez, au contraire, les plus nobles instincts et le goût de la vertu; mais vous avez jeté un défi à la nature, et dans sa réaction elle vous a mis tout près de ces forfaits dont on voit tant d'atroces exemples, crimes que, selon moi, les lois civiles ne devraient pas atteindre, puisque, d'accord avec les lois religieuses, elles refusent aux prêtres le mariage civil.

«Vous répondrez que vous avez vaincu pour votre compte, et qu'il n'est donc pas impossible de vaincre. C'est où je vous attends. Je vais vous montrer les fruits amers et vénéneux de votre victoire.

«Je ne vous répéterai pas ces terribles argumentations de Blanche, si fidèlement rapportées par vous. Elle avait mille fois raison contre vous, cette malheureuse femme! Vous l'aviez prise enfant, vous l'aviez enveloppée d'un amour de prêtre, amour d'une nature particulière, que vous déclarez chaste et que je déclare pervers, puisque cette chasteté est le résultat d'un instinct perverti. Cet amour-là, qui vous laissait calme, s'insinuait dans le cœur de l'enfant comme le serpent dont la douce voix et les yeux caressants surprirent Ève dans le paradis. Vous étiez beau, vous l'êtes encore; vous êtes éloquent, vous êtes séduisant dans la chaire, à l'autel, partout où elle vous voyait. Dans le confessionnal, votre souffle mêlé au sien, après avoir fait passer le froid de la mort sur son premier amour, faisait éclore peu à peu, à son insu et au vôtre, un autre amour plus profond, plus tenace, plus ardent, cet amour dont elle est morte, ne pouvant l'assouvir.

«Cet amour qu'elle se reprochait était un crime, en effet. Il ne faut point trahir son mari, il ne faut pas surtout le trahir avec un prêtre, avec un homme qui ne peut ni vous avouer, ni vous protéger, ni vous relever d'une chute devant les autres hommes. Il ne faut pas rendre parjure un homme qui a fait serment de chasteté, et qui, à l'abri de ce serment, est amené par l'époux, loyal ou stupide, en tout cas confiant, jusque dans l'alcôve conjugale.

«Cet amour était donc coupable, et il était antihumain, puisqu'il tuait dans le cœur de Blanche tout ce qui n'était pas lui. Il avait tué d'avance l'amour conjugal. Il avait tué le discernement, puisque, par réaction contre les ardeurs secrètes de votre amour sans solution, elle avait choisi l'époux le plus matériel et le moins fait pour la charmer. Il avait tué l'amour filial et l'amour maternel, puisqu'elle aspirait à la mort et se déclarait inutile dans la vie. Tel est le résultat inévitable de l'amour du prêtre, quand il est contenu dans les limites du devoir d'abstinence. Quel est-il quand ce frein lui échappe, quand il ne se résigne pas à marcher dans la voie des douleurs?... Vous le savez aussi bien que moi.... Vous avez vu de près ce monde....

«Vous avez pris la voie des douleurs, j'admets que ce soit la plus suivie, et que l'on y compte beaucoup de triomphes: eh bien, ces douleurs sont stériles pour celui qui les endure, périlleuses pour celle qui les partage, funestes pour tous deux, car elles enfantent des mirages trompeurs où la notion du Christ se confond avec celle de l'homme aimé, de même que la suave image de la Vierge prend à toute heure, dans l'imagination troublée du jeune prêtre, les traits de la femme qu'il désire. Dans cet état maladif qu'on appelle l'amour mystique, la loyauté de l'âme s'oblitère, et le jugement s'égare. De même que la parole et le regard trahissent la volonté quand elle a un double but, de même la raison et l'instinct trahissent la conscience quand elle est troublée par un double idéal. On tombe alors dans les agonies de ce monde tout physique que vous appelez la tentation, et dont vous ne pouvez sortir qu'en méprisant, en exorcisant, en maudissant la vie.

«Eh bien, cette déviation de l'instinct qui a tué la mère, et qui vous a laissé de si étranges terreurs à vingt ans de distance, vous auriez encore consenti à ce qu'elle tuât la fille, et, si Lucie n'eût secoué votre influence, elle serait aujourd'hui immolée par vous aux agonies de l'amour mystique dont l'éloquence du père Onorio est, littérairement parlant, un échantillon si frappant et si curieux. Le drame entre Lucie et vous eût suivi un autre canevas qu'entre vous et sa mère. Un nouvel instinct forcé et trahi, l'instinct de votre âge, le meilleur de l'âme humaine quand il suit sa pente logique, l'amour paternel idéalisé à votre guise, eût pesé d'un poids terrible sur le cœur pieux et dévoué de cette jeune fille. Ce poids eût été encore un mensonge, puisque vous ne pouvez pas plus être père que vous n'avez pu être époux.»

Moreali fit un mouvement brusque, et la douleur contracta son front.

«Nous sommes ici pour tout dire, reprit M. Lemontier. J'écouterai la défense de votre opinion tant qu'il vous plaira, et sans plus d'aigreur ou de malveillance que je n'en ai mis à écouter votre récit. A présent, ce récit, je le résume et l'analyse: c'est mon devoir. Vous avez commencé par protester contre tout lien de sang avec Lucie, et vous avez insisté pour que j'en visse la preuve écrite. Et puis, cependant, entraîné par l'instinct non assouvi du cœur et des entrailles, vous avez crié:Ma fille, ô ma fille!un cri déchirant, monsieur l'abbé, et qui m'a serré la poitrine, car je plains vos douleurs, et, si j'en condamne la cause en principe, j'en respecte la blessure au fond de votre être. Aussi n'est-ce pas sans souffrir que je brise, au nom de Dieu et de la vérité, ce lien fictif que Blanche a voulu établir entre sa fille et vous. Non, ce lien ne peut exister, car il est fondé sur une pensée d'adultère, et, lorsque, dans les bras de son mari, la femme a demandé à Dieu d'animer de votre souffle le fruit déposé dans son sein, elle désobéissait à Dieu, elle corrompait sa vie, elle flétrissait le véritable père de son enfant! Vous-même, vous avez tressailli d'horreur à cette pensée, j'en suis certain, bien que vous ne l'ayez pas dit; mais ensuite la voix de la nature en révolte a parlé: vous avez béni l'enfant, vous l'avez adopté spirituellement, vous avez juré d'être le père, le maître, le possesseur de son âme. C'était un serment impie et coupable, monsieur; c'était, après avoir pris à l'époux la meilleure part de l'amour de sa femme, lui ravir en intention la meilleure part de l'amour de sa fille. Ah! vous vous y entendez, apôtres persistants du quiétisme! Vous prélevez la fleur des âmes, vous respirez le parfum du matin, et vous nous laissez l'enveloppe épuisée de ses pures aromes. Vous appelez cela le divin amour pour vous autres! Je le comprends, ce qui en reste à l'époux et au père n'est pas toujours digne de vos regrets, et vous puisez dans la possession ainsi partagée de la femme des jouissances et des consolations qui aident merveilleusement votre courage.

«Eh bien, je vous arrêterai ici, monsieur l'abbé; car, pour sauver Lucie, je lutterai contre vous de toutes les forces de ma volonté. Lucie, pure dans sa conscience, nette dans sa raison et forte dans sa liberté morale, ne doit pas connaître ces faux amours qui sont une bigamie bénite. Aujourd'hui, vous lui inspireriez le faux amour filial; demain, un prêtre plus jeune et moins fort que vous peut-être tenterait à de bonnes intentions de lui inspirer l'amour conjugal spirituel. Arrière ces mensonges funestes, qui déguisent avec une science si profonde et des transactions si subtiles la poésie des sanctuaires et la langueur extatique des cloîtres! J'en sais long, allez, sur ces drames obscurs de la pensée comprimée et sur ces mariages de la mort avec la vie! N'y eût-il pas de l'autre côté des grilles l'homme désiré qui désire, quelle chose plus matérialiste que ces hyménées où le chaste et divin initiateur des âmes, à qui l'idolâtrique Blanche prêtait votre figure et que les nonnes baisent avec leur bouche autant qu'avec leur esprit, devient un fétiche adoré dans d'impures défaillances?

«Je dis impures, parce que tout ce qui trompe la nature en la satisfaisant quand même est sordide et souillé. Vous jetterez en vain les voiles dorés de la parole à double sens sur ces orgies de l'imagination: elles répugnent au chrétien sincère autant qu'au philosophe, et, si elles ne vous révoltent plus, c'est que vous avez, par la force du vouloir et de l'habitude, aveuglé votre jugement dans l'abîme du vague; c'est que vous vous êtes fait un code du devoir où ce qui sort par une porte rentre par l'autre; c'est qu'en pleinXIXesiècle, et en dépit de facultés éminentes que Dieu vous avait données, vous avez tenu votre esprit dans un certain état d'enfance volontaire qui a ses racines tenaces dans le moyen âge; c'est enfin que, partagé entre ce ciel et cette terre qui ne font qu'un avec l'infini, vous avez voulu les séparer l'un de l'autre et vous séparer de vous-même. De ce divorce, rien de vrai ne pouvait sortir. Vous avez été forcé de mentir à vos instincts les plus nobles, de vous faire prudent, tortueux, dissimulé, de jouer des rôles, de peser sur la conscience d'un père, de l'irriter contre sa fille, de rabaisser sa dignité en donnant à sa faiblesse de folles rigueurs, armes cruelles dont il ne sait pas se servir, et qui se tournent contre son propre sein. Vous avez dû bâtir un édifice romanesque et puéril, errer comme un amant ou comme un père de mélodrame autour des murs d'un vieux manoir, déposer des fleurs dans une grotte, écrire des lettres mystérieuses, vous introduire sous un nom nouveau, tendre des piéges, corrompre par la promesse du paradis une servante bornée, mais jusque-là fidèle, enfin, pour couronner l'œuvre, pénétrer en secret dans une chambre de vierge où je n'eusse pas osé mettre le pied sans son aveu, moi, son véritable père spirituel, le père de son fiancé! Vous avez dû, pour vous soustraire à des dangers peut-être imaginaires, interroger les murs et les dépouiller de leur revêtement, et cela en cachette, avec toutes les précautions et les habiletés d'une profession extra-légale que je ne veux pas qualifier. Quoi de plus antipathique à votre caractère, et combien vous avez dû souffrir!

«Et tout cela pour tenir à une mère un serment que Dieu n'a point accepté et que votre conscience ne saurait ratifier!... Non!... vous n'avez pas fait toutes ces choses froidement et avec le calme de l'homme qui se sent guidé par le devoir! Vous avez rougi et pâli cent fois malgré votre remarquable empire sur vous-même. Vous avez cent fois dit à Dieu dans votre angoisse: «Vois mon intention! N'es-tu pas le maître inflexible qui nous crie que la fin justifie les moyens? Ton représentant sur la terre, n'est-ce pas moi, le prêtre, qui dois triompher de tous les obstacles, et au besoin mentir aux hommes, enfreindre les lois civiles et humaines plutôt que de laisser une tache sur l'Église en ma personne sacrée?»

«Mais Dieu ne vous répondait pas, vos joues creuses et vos yeux brillants de fièvre me révèlent assez les combats de votre esprit. Vous n'êtes qu'à demi fanatique, et cet homme du sentiment, cet homme véritable qui parle en vous, vous n'avez encore pu réussir à l'immoler; il se débat sous l'étreinte du père Onorio, il saigne, il râle, et il ne succombe pas. Vous invoquez Dieu contre lui, Dieu le fortifie en vous et contre vous.

«Il faudra peut-être lui céder, monsieur, car il ne passera à l'état de sainteté, comme vous l'entendez, qu'en vous laissant privé de foi ou de raison. Je n'ai point avec vous le droit de conseil, il se peut que vous préfériez la démence à la lucidité, l'ombre à la lumière, l'éternelle nuit des dogmes de l'enfer et du célibat à l'éternelle vie du ciel et de l'amour légitime. Vous avez passé l'âge des passions, dites-vous!... Non, car vous entrez dans celui des vengeances et des persécutions. Prenez-y garde! Quel que soit cependant votre sort parmi nous, vous verrez clair un jour au delà de la tombe, et, comme je ne crois pas plus aux châtiments sans fin qu'aux épreuves sans fruit, je vous annonce que nous nous retrouverons quelque part où nous nous entendrons mieux et où nous nous aimerons au lieu de nous combattre; mais pas plus que vous je ne crois à l'impunité du mal et à l'efficacité de l'erreur. Je crois donc que vous expierez l'endurcissement volontaire de votre cœur par de grands déchirements de cœur dans quelque autre existence. Il ne tiendrait pourtant qu'à vous de rentrer dans la voie directe de votre bonheur progressif, car je suis certain qu'on peut tout racheter dès cette vie. L'âme humaine est douée de magnifiques puissances de repentir et de réhabilitation. Ceci n'est pas contraire à vos dogmes, et votre mot decontritiondit beaucoup.

«Le pur christianisme et beaucoup de prescriptions salutaires dues au catholicisme vous ouvrent le champ de la vraie sainteté. Le jour où vous saurez dégager une grande somme d'erreurs de beaucoup de décisions éternellement vraies, vous ferez le bien sans effort, vous connaîtrez la chasteté sans combat, l'humilité sans protestation intérieure, la charité sans restriction dogmatique, l'amitié sans détour, la foi sans défaillance, et l'espoir sans bornes. C'est là l'état de perfection auquel tout homme de cœur peut aspirer, n'eût-il pas encore été franchement homme de bien, et, pour l'atteindre, ce cercle du vrai où aucun mal ne tente plus l'homme éclairé et convaincu, il n'est pas besoin de mortification, de cilice, de jeûnes et de luttes avec Satan. Non! le chemin est plus simple, plus court et plus droit; ce chemin s'appelle l'examen sans entraves et la religion sans mystères.»

Les yeux de Moreali s'étaient de nouveau fixés sur le parquet. Il ne répondit rien. Il se leva, ouvrit les fenêtres, regarda les étoiles et aspira l'air de la nuit. Il resta longtemps comme s'il priait; puis il revint vers M. Lemontier, qui lui demanda s'il persistait à vouloir prendre connaissance du dernier écrit de madame La Quintinie.

«Vous l'avez jugé nécessaire, répondit l'abbé, et je ne crois pas pouvoir non plus m'en dispenser. Cet écrit est un vœu relatif à sa fille peut-être! Si nous le dérobons à la connaissance du général, n'est-ce pas à nous de tâcher de l'accomplir?

—Vous pensez donc que c'est une volonté lucide?

—Si j'en étais certain, je remettrais la lettre à son adresse; mais je crains un acte de folie, une confession exaltée où je serais compromis. Je ne mérite pas cette honte, et je ne dois pas laisser porter ce trouble dans une famille.»

M. Lemontier lui montra de nouveau l'enveloppe qui concernait le jour de la première communion de Lucie.

«Voici, dit-il, des prévisions réfléchies et qui ne sentent point l'égarement. Il en est temps encore, monsieur l'abbé. Croyez-vous qu'il faille absolument aller plus loin?

—Il le faut, monsieur; ceci concerne Lucie, cela appartient à Lucie, elle vous autorise, et vous sentez qu'au-dessus du secret d'une lettre, au-dessus même de la volonté d'une mourante, il y a le repos d'un père et la foi d'un chrétien.

—Lisez donc, si vous l'osez, et lisez seul! dit Lemontier en lui remettant la lettre. Briser ce cachet me répugne, et je ne m'y résoudrai jamais. Vous avez été le confesseur, votre croyance vous délie des lois de l'honneur social: ma conscience, à moi, ne peut s'arroger un pareil droit, puisqu'elle s'effraye de vous le voir prendre; mais, s'il y a ici un grand désespoir ou une grande rougeur à épargner à une famille, vous seul, qui fûtes la cause du mal, pouvez tout oser dans une circonstance si délicate!»

L'abbé saisit la lettre, fit sauter le cachet, froissa et jeta l'enveloppe avec l'énergie d'un homme qui brûle ses vaisseaux. M. Lemontier frémit de voir cette absence de scrupule et d'hésitation. Il n'avait pu se résoudre à nier en lui-même la loyauté de l'homme, et maintenant le prêtre, soulagé de ses anxiétés et maître de la situation, reparaissait toujours debout et omnipotent entre la femme et le mari, même au delà de la mort.

Mais son triomphe dura peu, il pâlit, trembla et se rassit comme brisé; puis il dit, en tendant la lettre à M. Lemontier:

«J'ai eu tort de craindre. Pauvre femme! il n'y avait pas là de secret. Lisez!»

La lettre était courte, d'une écriture pénible et d'un style haché:

«Un moment de répit à mes atroces crises.... Je veux dire.... Pourrai-je? J'ai ma raison! Je crois au Dieu bon, juste!... Notre fille!... qu'elle me pardonne de l'abandonner.... Chère petite Lucie!... Élevez-la chrétiennement, rien de plus! Pas d'exagérations, pas de couvent,... peu de prêtres, la liberté d'aimer... sans conditions religieuses! Adieu! Aimez-la bien... ne m'oubliez.... J'ai mal aimé.... Bien coupable, coupable seule!... Pardon, mon mari....

«Ta pauvre Blanche.»

L'abbé pleurait.

«Vous le voyez, monsieur; lui dit M. Lemontier, au moment de la mort, on revient à la raison et à la nature! Ceci est une abjuration du fanatisme. Et à présent qu'allez-vous faire? Cette arme que j'avais contre vos oppositions et dont je ne connaissais pas le prix, vous allez la détruire sans vous engager à rien vis-à-vis de moi? Est-ce là ce que vous avez résolu?

—Monsieur Lemontier, répondit Moreali, si vous n'aviez que cette arme contre moi, elle serait nulle. La religion fervente, à laquelle il n'est pas difficile d'amener le général, lui défendrait d'écouter ce vœu de tolérance et de liberté adressé à lui par sa femme à l'égard de sa fille; mais je suis lié envers vous par ma conscience d'homme, et, dussé-je avoir à lutter contre les scrupules de ma conscience religieuse et sacerdotale... il faut pourtant écouter le cœur quelquefois, je le sens bien! Vous m'avez dit là-dessus de bonnes choses que je n'oublierai pas. Vous n'avez pas ébranlé mon dogme, mais vous m'avez ouvert un monde de réflexions que je pèserai pour les faire concorder avec ma foi; je crois cela possible. Rien de ce qui est bon ne peut être inconciliable avec la religion du Christ.

—Est-ce là tout? Vous me donnez l'espérance d'avoir un peu modifié vos résolutions; mais, si le père Onorio vous travaille, vous nierez ce que vous venez de m'accorder, votre conscience se retournera sur l'autre oreille, et, certain que je suis incapable de trahir vos secrets, vous reprendrez la lutte où nous l'avions laissée?

—Non! s'écria l'abbé, offensé malgré lui de ce doute, vous me méprisez trop!... Ah! que de préventions contre le pauvre prêtre!

—Otez-les-moi, prononcez-vous, soyez homme, soyez un membre de la société universelle, ne fût-ce qu'un instant dans votre vie!...

—Eh bien, dit l'abbé, je pars, je vais chercher le consentement du général, et je vous l'apporte; serez-vous content?

—Donnez-moi votre parole que vous agirez ainsi.

—Gardez la lettre!

—Que ferais-je d'une lettre trouvée par moi, ouverte par vous, et qui est une épée rompue dans mes mains?

—Vous aimez mieux ma parole qu'un gage, fût-il sérieux?

—Oui, monsieur l'abbé, et je la réclame.

—Je vous la donne au nom du Christ, dit Moreali en étendant la main; et prouvez-moi maintenant que vous y croyez.

—En vous donnant la mienne de ne rien trahir?

—Non! elle m'est inutile. J'ai foi en vous. Embrassez-moi, voilà tout ce que je vous demande, et je vous le demande aussi au nom du Christ!»

Le philosophe et le prêtre s'embrassèrent.

«A présent, reprit celui-ci fort ému, conduisez-moi au chemin de fer, ou venez avec moi à la résidence du général; vous verrez que ma conscience n'a pas d'envers.

—Vous accompagner serait encore une suspicion. Je n'en ai plus, nous nous sommes embrassés. D'ailleurs, je me suis juré de ne pas quitter Lucie avant de l'avoir remise sous la protection de mon fils.

—Que craignez-vous donc en votre absence?

—Rien et tout. Un caprice du général, un retour qui se croiserait avec notre départ, je ne sais quelle folie du père Onorio.... Je reste, et vous... partez!».

CONCLUSION.

Quand M. Lemontier eut conduit l'abbé à la gare, il alla rejoindre Lucie, qui le présenta à sa tante, et la bonne personne se réjouit quand on lui dit à l'oreille que l'abbé n'était plus hostile aux projets qu'elle avait favorisés dans le principe. Mademoiselle de Turdy avait été bien ballottée dans ces derniers temps; elle avait flotté de Lucie à l'abbé, et de son frère au général, sans trouver en elle-même une solution, et disant à tout le monde:

«Ah! Voilà qui est bien contrariant en vérité!»

C'était sa formule de soumission à tous les avis et son cri de détresse. Elle fit un aimable accueil au père d'Émile, et le présenta à tout son vieux monde, qui le regarda avec effroi d'abord, puis avec curiosité, enfin avec sympathie, quand il eut causé un peu avec chacun; on lui trouva d'excellentes manières, le langage élégant et modeste, et un ton de la meilleure compagnie. Bien des gens n'en demandent pas davantage pour se rendre.

Le lendemain, à Turdy, M. Lemontier donna à Lucie la somme limitée des explications qu'il lui était possible de donner. Il sut très-habilement lui prouver le danger des influences mystiques, sans compromettre ni la mémoire de madame La Quintinie, ni la moralité des intentions de l'abbé; mais il ne cacha pas à Lucie le serment que, dans un moment d'exaltation, sa mère avait arraché à Moreali, non plus que le désistement qu'elle avait fait ensuite de son fanatisme dans une heure de calme et de raison. Sans lui dire à qui la dernière lettre de Blanche était adressée, il lui en répéta les termes qui avaient rapport à elle, et Lucie pleura en apprenant enfin que sa mère l'avait bénie et regrettée.

Conformément à l'avis de son père, Émile était à ***, où commandait le général. Le surlendemain des événements qui précèdent, il éprouva une grande surprise en voyant entrer dès le matin Moreali dans sa chambre. L'abbé l'embrassa avec effusion et lui dit de s'habiller vite. Ils se rendirent ensemble chez le général, qui parut très-ému, mais non surpris. Il avait déjà vu l'abbé. Émile ne savait rien de ce qui s'était passé entre son père et Moreali. Il était très-ému lui-même. Moreali gardait le silence.

«Allons, allons! dit enfin le général à celui-ci, j'ai donc été trop rigide, selon vous? J'ai cru bien faire!... Vous savez, nous autres soldats, nous croyons à l'autorité, nous aimons l'obéissance passive.... Mais j'aime ma fille, vous n'en doutez pas, j'espère!... Et puis je suis homme à écouter un bon conseil.... Puisque c'est vous qui faites appel à macomplaisance,... allons,sac-à-laine! je cède.»

Il tendit la main à Émile en lui disant:

«Vous êtes ici depuis deux jours, et vous ne veniez pas me voir! vous attendiez mes ordres? C'est bien. Je vous ordonne de déjeuner avec moi. Passez dans mon salon, j'achève en deux temps de m'habiller.»

Émile n'était pas absolument tranquille. Il voyait un faible et mystérieux sourire errer sur les lèvres de Moreali. En même temps, il remarquait une très-grande altération sur son visage flétri et fatigué. Il avait tort de se méfier. Moreali souriait comme malgré lui de l'empressement du général à se rendre; mais il n'avouait pas ce sentiment d'ironie: c'eût été reconnaître l'ascendant qu'il avait eu sur lui. Il parla à Émile de son père avec beaucoup d'affection, lui apprit avec réserve que M. Lemontier avait levé tous ses scrupules, et, quand le général vint les rejoindre, sanglé dans son uniforme, Moreali s'éclipsa et ne reparut plus. M. La Quintinie alors ouvrit les bras à Émile en lui disant:

«Voyons, enfant du diable! vous l'emportez! Soyez un bon diable. Embrassez-moi, aimez-moi un peu, ne me prenez pas pour une ganache quand je vous ferai la morale, et rendez ma fille heureuse.»

Émile l'embrassa avec effusion, car il sentit en lui, sinon la force, du moins le besoin et l'instinct de la bonté. Il lui demanda s'il ne viendrait pas apporter son pardon et son consentement à Lucie. Le général répondit que c'était impossible, mais qu'il ne tarderait pas, et, peu à peu entraîné par une réaction de condescendance extraordinaire, il lui permit d'aller à Turdy et d'y retourner passer chaque mois deux ou trois jours jusqu'à l'expiration du terme fixé, disait-il, par Lucie.

Émile écrivait le jour même à son père:

«J'ignore si c'est bien Lucie qui a proposé ce délai; mais, fût-il plus long, fût-il de plusieurs années, je m'y soumettrais, si le conseil venait de toi. Dieu merci, tu n'es pas si exigeant!

«Le général m'a fait déjeuner avec lui et m'a fait promettre de revenir passer la soirée. Il veut me présenter à son entourage officiel, non comme son futur gendre, mais comme un jeune homme qui l'intéresse et dont il fait cas. «Ça servira pour plus tard,» a-t-il dit. «Quand j'aurai à déclarer mon alliance avec la philosophie, on sera moins étonné. Promettez-moi d'être aimable ce soir. Tâchez de plaire à tout le monde!» Et, prenant le ton enjoué et dégagé: «Vous verrez bien là quelques têtes à perruque! ne blessez pas leurs principes. C'est inutile.

«Comme le rôle d'un homme de mon âge est la modestie et la réserve, je n'ai pas eu de peine à m'engager. Je suis rentré chez moi, d'où je t'écris à la hâte. Je partirai à minuit en sortant de chez le général, et demain, dans la soirée, je serai dans tes bras et aux pieds de Lucie.

«Je ne devrais pas être surpris de mon bonheur; tu m'as laissé ignorer les détails de la lutte, tu m'as toujours crié: «Courage et confiance!» Que pouvais-je craindre, de quoi pouvais-je douter, du moment que tu travaillais pour moi? Et pourtant je crois rêver, et je suis si ému, que je ne peux te rien dire, sinon que j'adore Lucie et toi, toi et Lucie. Et le bon grand-père! comme j'aurai soin de lui, comme je le chérirai! Dis à Lucie que je l'aiderai à le faire vivre jusqu'à cent ans! Mais tu ne nous quitteras pas, mon père! Ah! je n'ai pas mérité tant de bonheur, et pourtant j'aspire à l'infini du bonheur en ce monde, tu le vois!—A demain! à demain!

«Embrasse pour moi mon cher Henri. Voilà un garçon dont je me moquerai bien quand il voudra se poser en égoïste!»

Quand Émile fut arrivé à Turdy, Lucie et M. Lemontier acceptèrent le délai de trois mois fixé par Moreali,—peut-être dans l'espoir d'un retour de Lucie à ses opinions,—et on laissa croire à Émile, pour lui faire prendre patience, que cette décision venait de son père. Il passa quelques jours dans l'ivresse du plus pur bonheur et consentit à retourner seul à Chêneville. Il ne s'effraya pas de cette retraite, qui lui permettait de se recueillir et de savourer religieusement la pensée de ses joies et de ses devoirs. Il fut même reconnaissant envers son père, qui voulait rester près de Lucie. Le général ne s'y opposait plus; Moreali n'eût osé s'y opposer.

En s'installant à Turdy jusqu'au mariage, M. Lemontier voulait étudier la situation morale de Lucie. Outre qu'il croyait devoir veiller toujours sur les retours possibles du fanatisme de son ex-directeur, il se regardait comme obligé d'amener Lucie à une entière confiance dans les principes de son fils. Lucie avait fait noblement le sacrifice de tout acte contraire à ces principes; M. Lemontier ne voulait pas la prendre au mot trop vite. Il souhaitait de la voir convaincue qu'elle restait chrétienne tout en posant une limite à l'influence du prêtre dans sa vie et en subordonnant cette influence à celle de son époux. Pour le fond du dogme, Lucie était toute convertie, on l'a vu. Elle avait toujours nié l'enfer et haï la persécution religieuse. Quant au reste, si elle gardait quelques doutes, elle n'en parlait pas, et M. Lemontier attendait avec déférence qu'elle les lui confiât.

Ce moment d'abandon ne tarda pas à venir; mais, au lieu de confesser des doutes, Lucie affirma des certitudes. Ce fut un jour que le père Onorio prêchait à Chambéry. On n'avait pas revu Moreali depuis la soirée d'explication définitive avec M. Lemontier, c'est-à-dire un mois environ depuis le consentement donné par le général. Émile devait venir le lendemain faire sa visite mensuelle de trois jours. Il espérait même pouvoir la prolonger, car le général s'était annoncé aussi et lui avait écrit: «Si vous arrivez en Savoie quelques jours avant moi, vous m'y attendrez.» Henri Valmare était parti pour rejoindre sa fiancée. Il voulait tout disposer pour se marier le même jour qu'Émile.

Le père Onorio avait continué à recevoir l'hospitalité à Hautecombe; mais il battait le pays, quêtant et catéchisant un peu partout, infatigable dans ses longues courses pédestres, vénéré des paysans pour son vagabondage athlétique dans un âge qui paraissait si avancé, pour ses allures mystérieuses et pour ses discours dans une langue qu'ils ne comprenaient pas. Ils l'écoutaient quand même avec admiration, et sa pantomime saisissante les édifiait en même temps qu'elle les amusait. Elle faisait peur aux femmes, grande condition de succès.

A Chambéry, le moine essaya de prêcher. Quelques auditeurs le comprirent, s'étonnèrent de son énergie, et en firent part à tous ceux de la ville qui étaient Italiens d'origine ou qui comprenaient la langue de la frontière. On se réunit au jour marqué pour une seconde conférence. Le bruit en vint à mademoiselle de Turdy, chez qui Lucie se trouvait en visite avec son grand-père et le père d'Émile. Celui-ci proposa d'aller entendre lesaint. Lucie refusa d'abord, mais M. Lemontier insista.

«Je vous prêche depuis longtemps mes idées, lui dit-il, et qui n'entend qu'une cloche n'entend qu'un son. Ne faut-il pas pouvoir dire à votre père que vous avez prêté les deux oreilles avec une égale attention? Je regrette que M. Moreali ait disparu, et qu'il ne prêche point ici à la place du capucin.»

On se rendit à l'église, où le père Onorio parla comme il savait parler, quand il était sous l'influence d'une pensée naïvement chrétienne. Il fut un peu puéril, mais fort touchant en décrivant les attributs de la vertu évangélique. Il achevait son sermon, lorsqu'il s'arrêta au milieu d'une phrase, comme si une vision eût passé devant ses yeux. Il se pencha sur le bord de la chaire et regarda un coin sombre vers lequel tous les regards se portèrent instinctivement, mais où l'on ne remarqua rien ni personne qui pût l'avoir choqué ou surpris. L'attention se reporta sur lui. Sa figure avait pris une expression terrifiante, ses lèvres tremblaient, ses yeux lançaient des flammes. Il bégaya quelques mots qui firent deviner plutôt que comprendre la pensée d'une brusque transition; puis il lança un anathème qu'il avait lu quelque part et que nous pouvons reproduire ici, puisqu'il a été publié ailleurs.

«Le vrai infâme:—Mais voici le vrai infâme, près de qui tous les autres semblent innocents; voici le monstre plus redoutable que le fou, pire que le païen et le renégat.

«C'est le prêtre ennemi de l'Eglise, c'est le parricide, c'est Judas encore couvert de la robe des apôtres, la bouche encore pleine du mystère divin.

«Il existe, je l'ai vu, je l'ai entendu. De la synagogue au prétoire, il promène l'impudence de sa trahison.

«Infâme! nous ne te méprisons pas, toi! Quelle que soit la misère de ton esprit, le crime est dans ton cœur, et ce crime est trop grand. Sois maudit pour le crime de ton cœur!

«Sois maudit du peuple que tu scandalises! sois maudit des prêtres consternés! que la femme qui t'a enfanté maudisse ses entrailles! que l'évêque qui t'a sacré maudisse sa main! sois maudit dans les cieux!

«Sois maudit, ostiaire qui ouvres à l'ennemi et qui sonnes la cloche de rébellion, lecteur qui fais mentir les saints livres, exorciste qui invoques Belzébuth, acolyte qui portes le flambeau de Satan!

«Sois maudit, diacre prévaricateur, toi qui as reçu l'esprit de Dieuad robur, pour défendre les biens de la sainte Église, et qui dis aux voleurs que le domaine sacré leur appartient!

«Sois maudit, prêtre sacrilége, profanateur de l'autel, parricide abominable, violateur des serments les plus saints! Tout ce que tu trahis, tu le trahis dix fois. C'est de toi qu'il a été dit: «Mieux vaudrait pour lui qu'il ne fût pas né!»

«Si tu ne te repens, que Dieu compte tes pas dans la voie du mal, et qu'il n'en oublie aucun; qu'il accumule sur toi la charge et l'infection des péchés que tu fais commettre et de ceux que tu aurais remis!

«Que toutes les bénédictions que tu as reçues et que tu renies se retournent contre toi; qu'elles tombent sur toi et qu'elles t'écrasent comme un sacrement de Satan!

«Que les onctions sacrées te brûlent; qu'elles brûlent tes mains tendues aux présents de l'impie; qu'elles brûlent ton front, où devait rayonner la lumière de l'Évangile, et qui a conçu de scélérates pensées!

«Que ton aube souillée devienne un cilice de flammes, et que Dieu te refuse une larme pour en tempérer l'ardeur! Que ton étole soit à ton cou comme la meule au cou de Babylone jetée dans l'étang de soufre!

«Que...»

Le père Onorio ne se fût peut-être pas arrêté avec le texte, car l'écluse de la colère était ouverte, et la haine sacrée jaillissait et coulait intarissable de sa bouche frémissante et inassouvie; mais Lucie se leva et dit à son grand-père, assez haut pour être entendue:

«Sortons, mon père. Ceci n'est plus un sermon, c'est un blasphème!»

Et, prenant le bras de M. de Turdy, elle se dirigea vers la porte; mais, en passant devant le pilier que le moine n'avait cessé d'apostropher, M. Lemontier, qui suivait Lucie avec mademoiselle de Turdy, vit apparaître Moreali, pâle comme un spectre. L'abbé s'élança au-devant de Lucie en lui disant à voix basse:

«Au nom du ciel, ne faites pas ce scandale...»

Et il ajouta encore plus bas:

«Si les malédictions que votre mariage attire sur ma tête excitent en vous quelque compassion...»

Mais Lucie, dont l'accent ferme pouvait être saisi par tout le monde malgré la douceur réservée de son intonation, lui répondit:

«Non, monsieur, je ne remettrai jamais les pieds dans une église où, au nom du Christ, on prêche l'exécration de son semblable avec impunité!

—Mais prenez garde! dit en souriant M. Lemontier. L'auteur de cette malédiction a été embrassé et béni par le pape, et le pape est infaillible!

—S'il en est ainsi, répondit Lucie tout haut et avec énergie, à partir de ce jour, je n'appartiens plus à l'Église catholique.»

Moreali fit un geste de désespoir et disparut. Lucie sortit avec sa famille.

«Bien, ma fille! lui dit le grand-père; à présent, moi, je veux croire à Dieu!»

Quelques personnes les avaient suivis. Toutes les autres s'étaient levées, croyant d'abord que Lucie se trouvait mal, et s'interrogeant, puis se répétant les unes aux autres ce qu'elle venait de dire. Lucie était aimée, respectée, admirée. Aussitôt qu'on eut compris le sentiment d'horreur qu'elle éprouvait, cette foule frivole, qui, comme toutes les foules, s'amusait aux tours de force de la parole et aux épilepsies de l'invective, s'ébranla et se retira, les uns donnant raison à la piété de Lucie, les autres défendant l'éloquence du prédicateur, aucun n'osant avilir la foi en l'écoutant davantage.

Le père Onorio, qui, dans ses transports, entrait en une sorte d'extase et ne voyait plus que ses propres fantômes, ne s'aperçut pas de ce qui se passait dans son auditoire. Après un moment de repos, il se remit à improviser et à maudire, l'écume à la bouche, la voix vibrante, l'œil ensanglanté. Un seul homme l'écoutait: c'était Moreali, qui, prosterné dans l'ombre, voulait savourer jusqu'au bout l'amertume de son calice.

Quand l'abbé se releva, le moine était sorti à son tour; l'église était muette, le soleil couchant semait sur les dalles les reflets irisés des vitraux. Moreali était calme. Il avait prié, pour la première fois peut-être, avec le véritable amour de Dieu. Il se sentait désormais pur de reproche et plus croyant qu'il ne l'avait été de sa vie. Il rentra chez le comte de Luiges, et il écrivit trois lettres fort courtes par lesquelles nous terminerons sa correspondance.

AU PÈRE ONORIO.

Père, je te remercie de tout le zèle que tu as consacré au salut de mon âme. Il a porté ses fruits. Je comprends aujourd'hui, grâce à toi, ce que je ne voulais pas comprendre, la vraie religion et la vraie charité. Je t'envoie de l'argent pour que tu puisses retourner à Rome et soulager tes pauvres. J'ai abandonné mon projet d'établissement en Savoie. Adieu pour toujours. Je te bénis pour ton amitié.

Moreali.

A M. LEMONTIER PÈRE.

Je viens de congédier le père Onorio et de me séparer de lui pour jamais. Lucie avait raison, il n'y a plus de saint, il n'y a même plus de chrétien là où la haine commence. Qu'elle pardonne à un vieillard dont l'intention était bonne, mais dont l'âge et les austérités ont troublé les facultés mentales! Qu'elle n'enveloppe pas l'Église entière dans la réprobation de son déplaisir! Qu'elle soit équitable et douce! Avec vous, monsieur, elle ne peut que grandir en sagesse et en vertu.

Recevez mes adieux, monsieur, et faites-les agréer à votre fils, à votre fille et à son respectable grand-père. Ce sont des adieux éternels. Pardonnez-moi toutes les peines que je vous ai causées. Si vous saviez combien mon repentir est sincère, vous n'hésiteriez pas à m'absoudre.

Permettez-moi d'ajouter quelques mots pour vous seul. Vous m'avez fait un grand bien, monsieur, en me témoignant une estime que je veux mériter et en m'accordant une amitié dont je saurai me rendre digne par la ferveur et la fidélité de la mienne. Je ne me retire point à la Trappe, comme me le conseillait le père Onorio. Je ne mettrai plus volontairement ma raison en danger; je veux que ma foi devienne féconde. J'ai une fortune à dépenser. Je vais me faire mon propre aumônier à moi tout seul, et, marchant au hasard des chemins, répandre partout sur le pauvre, quelle que soit sa croyance, la parole amie et le présent respectueux et anonyme du voyageur. Je tâcherai que mon voyage dure longtemps, car ce sera un beau voyage, et j'y veux consacrer tout le temps qui me reste à vivre.

Veuillez, monsieur, remettre la lettre ci-jointe au général La Quintinie, et me permettre de me dire votre amipour toujours.

Moreali.

A M. LE GÉNÉRAL LA QUINTINIE

Monsieur le général,

Au moment d'entreprendre un long voyage, je viens vous adresser une dernière supplication, qui est d'abréger l'épreuve, et de consentir au prochain mariage de mademoiselle votre fille. Vous avez fait pour le maintien de vos opinions tout ce que votre dignité réclamait. J'ai aujourd'hui la certitude que cette dignité ne sera jamais méconnue et jamais compromise par le fait de MM. Lemontier père et fils. J'ai aussi la certitude des sentiments vraiment religieux de mademoiselle Lucie. Laissez-la entièrement libre de son choix dès aujourd'hui, et vous ferez acte de bon chrétien en même temps que vous rendrez heureux et reconnaissant votre très-humble et très-obéissant serviteur.

Moreali.

Moreali s'enferma chez le comte de Luiges pour mettre ordre à ses affaires et pour s'assurer les moyens de trouver partout de l'argent dans ses voyages; puis il se disposa à partir seul, pour réaliser son projet apostolique sous le voile du plus humble incognito.

Au moment où il fermait sa malle, M. Lemontier et son fils se présentèrent pour lui dire adieu. Il hésita un moment à les recevoir, puis il alla leur ouvrir lui-même, embrassa Émile avec tendresse, prit son père à part, et lui dit:

«C'est bien à vous de me donner cette dernière marque d'intérêt. Il est donc vrai que vous ne me haïssez pas?

—Non, dit Lemontier, je ne vous ai jamais haï. J'ai senti en vous une belle et bonne nature qui s'égarait. Mais êtes-vous bien retrouvé? Je crains les coups de désespoir. Pourquoi ces éternels adieux?

—Mon ami, répondit Moreali, laissez-moi vieillir! Je suis encore trop jeune pour ne plus aimer, et je sens que j'aime trop Lucie. Je suis certain, cette fois, de ne pas me faire d'illusion coupable, de n'aimer en elle que le souvenir de sa mère, de l'aimer comme ma fille en un mot; mais, vous l'avez dit, je ne puis être père, car je ne puis cesser d'être prêtre. Je sens qu'en aimant beaucoup et chastement, je vous le jure, j'aime en prêtre, avec jalousie, avec douleur, avec je ne sais quel reste de colère!... Oui, je suis jaloux d'Émile... malgré moi! Je l'aime et je le hais. Peut-être que, si elle se fût vouée à l'hymen du Christ, je me serais senti jaloux de Dieu même!... Je vous dis aujourd'hui ces choses terribles avec sang-froid. J'ai reconnu que le mal n'était pas dans mon cœur, et que la nature seule se vengeait d'avoir été reniée et immolée. J'aime donc mal, faute d'avoir consenti à aimer bien. J'aime en égoïste, en envieux... hélas! en déshérité de la vie ou en exilé de la famille. Vous aviez raison, mille fois raison, Lemontier! L'Église s'est trompée le jour où elle a retranché le prêtre de la communion humaine. Elle s'est trompée; donc, elle n'est pas infaillible; il faut laisser l'infaillibilité à Dieu! Les hommes sont des hommes, et ne reçoivent pas la vérité absolue. Ils peuvent bien se contenter de la demander, de la chercher et de l'adorer, évidente ou voilée! Elle est si désirable et si belle, qu'un petit rayon peut bien suffire à la vie d'un pauvre prêtre. Car je suis prêtre aujourd'hui et toujours. Je me suis consacré de bonne foi. Tant pis pour moi si je me suis trompé en croyant mes sacrifices méritoires! Ils le seront désormais, je vous en réponds! Je ne pars point désespéré. Je veux, en soulageant la misère, que je suis bien sûr de rencontrer partout sur mes pas, dire à tout homme qui me demandera la vérité:Demande-la à Dieu seul. Je dirai cela tout bas, je m'abstiendrai des prédications qui, de la part du prêtre indépendant, soulèvent trop de scandales et reculent le triomphe du vrai. Je ferai du bien, comptez-y, et, absorbé dans cette douce occupation, j'oublierai le regret de la vie personnelle. J'y ai bien réfléchi, allez, depuis un mois de lutte terrible avec le père Onorio et avec moi-même! Je prends le meilleur parti pour moi et pour les autres! Je vois bien que, dans un véritable esprit de charité, vous venez m'offrir leur pardon, leur amitié, leur intimité peut-être!... Nobles cœurs, laissez-moi seul! Je ne saurais pas être heureux, je ne connaîtrais pas le repos de l'esprit, je vous ferais souffrir malgré moi!...

—Mais plus tard? dit M. Lemontier, touché de cette complète sincérité.


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