XII

—Mon pauvre enfant, comme tu dois être malheureux! Je me représente ta douleur et je souffre avec toi, autant que toi. Tu aimes Faustine et tu es séparé d'elle. Tu lui as donné toute ta vie, et tu ne peux plus la revoir. Que vas-tu faire? Veux-tu partir, voyager? Tu ne peux pourtant pas rester, malade et désespéré, à retourner le fer dans ta blessure. Tu es jeune; la vie s'ouvre pour toi radieuse et pleine de sourires. Tu es célèbre, on t'admire et on t'envie. Tu n'as pas le droit de renoncer, pour un peu d'amour perdu, à tant de gloires promises. Tu aimes Faustine... Mon Dieu, tu oublieras, on oublie toujours, va!

Il écoutait, les yeux baissés. Quand Françoise se tut, il releva le front.

—Non, ma mère; non je n'oublierai pas et je ne veux pas oublier! Je l'adore; toute ma vie, toute monespérance, tout mon bonheur sont dans cet amour-là! Et je la fuirais, et je ne la reverrais plus!... C'est impossible. Mieux vaudrait me casser la tête au coin d'un mur!

Elle recula, transfigurée par la colère qui éclatait dans ses yeux.

—Alors tu choisiras: elle ou moi!

Jacques se croisa les bras.

—Tu n'as pas le droit de me jeter un pareil défi! Il y a entre nous des liens que ni ta volonté ni la mienne ne pourraient dénouer. Tu n'es pas seulement la mère de mon corps, tu es aussi la mère de mon âme. Tu m'as soufflé mon courage et ma volonté; sans toi, je n'eusse été qu'un ouvrier. Tu ne peux pas ôter de mon être tout ce que tu y as mis! Ta menace ne m'atteint pas, car je n'y crois pas plus quand je t'écoute, que tu n'y crois toi-même quand tu me parles!

—Oui, Jacques, oui,... je ne sais pas ce que je dis! Je suis folle. Tu sais combien je t'adore, mon enfant! Mais ton amour est un sacrilège. Elle a tué ton père; elle l'a livré, elle l'a trahi. Elle a jeté cet homme sans défense à l'acharnement de ses ennemis. Brise ton cœur, s'il le faut; mais fais ton devoir. Tu vois, je ne menace plus, je supplie... Jacques, rappelle-toi ton père, si bon, si tendre...

—J'aime Faustine... je l'adore! dit-il d'une voix sourde.

—Tu n'en as plus le droit! L'abîme s'est creusé entre vous. Rien ne peut faire que le passé n'existe pas. Tu crois que tu peux l'aimer sans remords! Tu ne sais pas ce que c'est que le remords! Une obsession de toutes les heures, de toutes les minutes, qui ne te laisserait ni trêve ni repos!

—Je l'aime! dit-il encore.

—Tu l'aimes? Il y a bien d'autres amours dans la vie! Coupable? non, je veux bien, elle n'est pas coupable. Elle ne savait plus ce qu'elle faisait en ouvrant sa grille toute grande aux soldats qui poursuivaient ton père. C'est la fatalité qui s'est abattue sur vous. Mais le devoir te condamne à la subir!

—Je l'aime, je l'aime...

—Ah! tu n'es pas digne de moi! Que sont devenues toutes les idées que je t'ai enseignées si longtemps? Bel amour que celui de l'ouvrier pour la fille noble! Ce n'est pas seulement la mort de ton père qui vous sépare, c'est l'immortelle exécration de deux races! Elle était en haut, tu étais en bas! Ce n'est pas elle qui est descendue où tu es, c'est toi qui es monté où elle se trouve! Et tout l'amour que tu peux avoir dans le cœur ne pèsera jamais autant que les amas de haines jetés entre vous deux!

Il écoutait ces phrases furieuses d'un air calme et résolu. Il dit d'une voix très douce:

—Oh! ma mère! c'est toi-même que tu condamnes lorsque tu parles ainsi. Toutes tes idées sont sorties de mon cœur et de mon cerveau, car mon sentiment les condamne et ma raison les réprouve. Tu m'as dit que je devais haïr et je ne me sens capable que d'aimer. Faustine a tué mon père; je lui pardonne.

—Tu lui pardonnes parce que tu l'aimes!

—Et c'est parce que je l'aime que je cours vers elle.

—Ah! je te mau...

Elle n'acheva pas sa malédiction. Jacques ne l'entendait plus. Il voulait revoir Faustine. Sa passion exaspérée par tant d'assauts contraires, le poussait auprès d'elle. La revoir! Toute sa volonté tendait vers ce but unique. Sa mère elle-même le reconnaissait, Faustine n'était pas coupable. La fatalité seule avait conduit Pierre Rosny chez Mllede Bressier. Est-ce qu'elle ne s'était pas efforcée d'abord de le sauver? En le livrant, elle n'obéissait pas à sa volonté raisonnante. Elle subissait le contre-coup des terribles douleurs qui la surexcitaient. Le général tué, Étienne massacré... Que d'excuses pour la malheureuse! Et puis, il ne pouvait pas vivre sans elle. Il fallait voir les choses en face, logiquement etfroidement. Il avait déliré, là-bas, sur ce banc du Trocadéro, et l'égarement de son esprit l'empêchait de saisir nettement la réalité des choses. Faustine n'était pas coupable. Est-ce que les enfants doivent être malheureux parce que leurs pères ont commis telle ou telle action? Pierre Rosny? Seize ans s'étaient écoulés depuis que le malheureux tombait victime d'une erreur sanglante. Seize ans! la moitié de la vie d'une créature humaine. Bien des événements se succédaient depuis ce temps-là. Les fils des victimes, dans l'un et l'autre parti, grandissaient, oublieux du sang répandu. Faustine n'était pas coupable... Coupable de quoi, d'ailleurs? Il l'aimait, il ne pouvait pas vivre sans l'aimer; il ne savait pas, il ne voulait pas savoir autre chose. Françoise jugeait tout avec sa passion violente, avec ses convictions premières, fortifiées par la souffrance. Lui, Jacques, avait vingt-six ans. Il vivait dans un temps nouveau, où les dissentiments d'autrefois s'effaçaient dans un scepticisme indifférent. Pourquoi ne profiterait-il pas des tendances de son époque? Ses contemporains ne fatiguaient pas leur esprit à discuter leurs sentiments. Quand on aime, on aime. Rien ne peut empêcher une passion de vivre et d'exister dans un cœur; ce cœur, il faudrait l'arracher, pour en arracher en même temps lafemme qui le remplit. Tous les raisonnements, tous les sophismes, toutes les dissertations n'empêcheraient pas son amour d'être, de remuer en lui, de le posséder tout entier, âme, cœur et cerveau. Et puis à quoi bon discuter si longtemps? Faustine n'était pas coupable.

Le malheureux décomposait un à un tous les arguments vainqueurs qu'il s'opposait deux heures auparavant. Il croyait s'étudier, et il ne sentait pas que, depuis la terrible découverte, il ne se possédait plus, puisque ses raisonnements psychologiques se heurtaient et se détruisaient les uns les autres. Auparavant, il était en proie à un délire exalté, maintenant il subissait un délire calme. Et il allait, conduit par sa passion ardente, quand il se croyait guidé par sa volonté réfléchie.

Après la terrible découverte, Faustine subissait une crise de désespoir aigu. Mais moins nerveuse que Jacques, plus habituée à souffrir, elle réagissait bien vite et regardait la situation face à face. Que ferait-il? Que déciderait-il? Elle le connaissait bien; il l'aimait, et la lutte entre son amour et son devoir serait violente. Lequel des deux sentiments l'emporterait dans cette âme d'artiste, impressionnable et mobile, capable de prendre une résolution extrême, mais incapable de maîtriser sa passion? Jacques voudrait la quitter, la fuir; mais le sentiment d'adoration qu'ils éprouvaient l'un pour l'autre les rapprocherait inévitablement. De même que la fatalité de la haine les séparait, la fatalité de l'amour les rejetterait dans les bras l'un de l'autre.

Le perdre! Cette pensée la torturait et la révoltait. Elle adorait ce jeune homme d'une nature si loyale et si droite, et elle sentait bien qu'en quelques semaines, il avait pris possession de sa vie tout entière. Et puis son honnêteté de femme se rebellait à l'idée de tomber au rang des créatures qu'on abandonne. Elle ne résisterait pas à ses illusions brisées. Elle ne voyait que deux dénoûments à ce drame violent où le destin la jetait tout à coup: ou elle vivrait, aimée par Jacques; ou, abandonnée par Jacques, elle mourrait. Elle avait tué Pierre Rosny? Est-ce qu'on ne lui avait pas tué son père et son frère, à elle? Est-ce que ces deux êtres n'étaient pas quittes l'un envers l'autre? Est-ce que jadis ils n'avaient point souffert des mêmes haines entre-choquées furieusement? Et après dix ans écoulés, eux, les innocents, porteraient le poids des déchirements passés! Non, ce serait injuste! Et la raison de Faustine, d'accord avec sa passion, repoussait loin d'elle cette iniquité!

Mais pourquoi se tourmentait-elle ainsi? Jacques s'était enfui, éperdu, à la découverte du terrible secret; quand la réflexion l'aurait apaisé, il reviendrait vers elle. Elle se berçait de cette illusion que dans le cœur du jeune homme l'amour serait plus fort que tout. Si cependant, entraîné par Françoise,par ses idées premières, par son éducation, il s'efforçait de la fuir toujours? Eh bien, alors, elle mourrait. Il ne lui restait plus rien dans la vie; plus rien que l'affection de Nelly, trop peu de chose pour remplir un cœur comme le sien. Si Jacques l'abandonnait, elle aurait tour à tour perdu tous ceux qu'elle aimait et qui l'aimaient. Son horizon se fermait subitement, et ses idées mystiques lui revenaient peu à peu. Comme c'est doux de mourir, quand l'existence ne laisse plus concevoir aucune espérance, de quitter ce monde où les meilleurs sont les plus durement châtiés, ce monde qui ne donne pas une consolation dans les désespoirs humains! Elle ne considérait pas le suicide comme un crime. Se tuer? pourquoi pas? Ses yeux regardaient l'héroïne du Titien, qui, rêveuse, les sourcils froncés, jouait avec la bague d'émeraude. Elle lui ressemblait, à cette pauvre Vittoria Orsini qui, dans un chagrin d'amour, se frappait d'un coup de poignard. Comme Nelly la plaisantait naguère, quand elle disait que son existence serait pareille à celle de la «Dame à la Bague»! Faustine prit un couteau espagnol qui, enfoncé dans sa gaine ciselée, reposait à côté d'elle sur la table. Pendant quelques minutes, elle resta rêveuse, lisant la devise gravée sur la lame en lettres rouges, capricieusement dessinées: «Si esto bibonate rica, per un guen olo botica...—Si cette vipère te pique, ne cherche pas un onguent pour te guérir.» Il faut bien peu de chose pour s'endormir du grand sommeil! Elle enfoncerait dans sa poitrine cette lame aiguë, et tout serait fini. Elle repoussa violemment le couteau, et cacha ses yeux avec ses mains. Elle était folle. Il l'aimait. Il allait revenir. Elle le reverrait. Est-ce qu'ils pouvaient vivre l'un sans l'autre? Pourquoi penser à la mort, quand tant de bonheur l'attendait dans la vie? Et cependant, malgré elle, malgré les illusions dont elle cherchait à se bercer, Faustine regardait toujours le tableau du Titien. Il lui semblait que les yeux de Vittoria Orsini se détournaient vers elle, pour lui sourire et lui parler: «Viens, disaient-ils, la mort est douce, quand la vie fait souffrir; viens me retrouver à travers les espaces sans fin, où l'on oublie les douleurs terrestres dans l'éternité du rêve...» La jeune femme eut un geste brusque. Elle se leva et dit à voix basse, comme irritée contre elle-même:

—C'est insensé! Il faut que ma raison soit plus forte que ma folie!...

Elle fit quelques pas dans l'atelier. Soudain, elle s'arrêta en jetant un cri: la porte s'ouvrait, et Jacques lui apparaissait tout pâle, entre les tenturessombres, venant à elle à l'heure où elle se désolait, comme elle allait à lui, jadis, quand il s'abandonnait au désespoir.

—Jacques!

—Oui, c'est moi! Je t'adore. J'ai essayé de renoncer à toi, de te perdre, de ne plus te voir, je ne peux pas, je ne peux pas!

Il l'entraînait vers la chaise longue, et il s'agenouillait devant elle, appuyant sa tête sur les genoux de la jeune femme. Elle le regardait, transfigurée.

—Oh! mon Jacques! Et je croyais que nous étions séparés pour toujours!

—Pour toujours, est-ce que cela est possible, mon Dieu! Mais nous sommes créés l'un pour l'autre; mais nous nous sommes donnés librement dans un échange consenti de nos amours. Sans le destin qui ne l'a pas voulu, j'aurais été ton mari. La liaison qui nous unit n'est pas un caprice léger auquel s'abandonnent deux êtres incertains de leur tendresse. Tu es à moi et je t'appartiens. Même quand nous nous quittons, nous sommes toujours ensemble, car tu me gardes et je t'emporte!

Un divin bonheur se lisait sur les traits charmés de Faustine. Et quelques instants auparavant, elle doutait encore de cet être jeune, ardent et sincère!Radieuse, elle laissait tomber sa tête sur l'épaule de Jacques.

—Si tu veux, nous nous en irons bien loin, si loin que nul ne pourra troubler le rêve sans fin où nous nous envolerons tous les deux. Qu'avons-nous besoin de ce monde où tout n'est que mensonge? Je me suis donnée à toi librement: il m'est impossible de me reprendre... Je t'aime...

—Je t'aime...

Il la saisit dans ses bras. Soudain, s'éloignant d'elle avec un mouvement nerveux, il dit très bas:

—Est-ce que tu te rappelles mon père? Te souviens-tu de ce jour où il est entré chez toi?

—Jacques!

—Jeluiressemble, n'est-ce pas?

Elle l'attira violemment vers elle.

—Ne pense qu'à notre amour, au bonheur qui nous attend. Quand je me suis arrêtée à Palerme, jadis, avant de te connaître, je me disais qu'on serait bien là, au bord de la mer perpétuellement bleue. Nous irons, veux-tu?

—Oui, partons, reprit-il d'une voix fiévreuse. Tu as raison. Il n'y a que notre amour au monde. Tout le reste ne vaut pas la peine de vivre! Nous sommes jeunes, l'avenir est à nous... Tu es si belle!

Il tenait la tête de Faustine entre ses deux mains et la couvrait de baisers fous. La jeune femme le regardait, vaguement inquiète. Elle sentait remuer dans les yeux de Jacques une pensée maladive qui le possédait.

—Ah! je t'adore! s'écria-t-il violemment, comme pour obliger son amour à vaincre sa volonté.

Leurs lèvres allaient s'unir. Brusquement, il s'éloigna d'elle, et lentement:

—Sais-tus'ila beaucoup souffert? Est-ce qu'onl'afusillé tout de suite?

—Ah! malheureux! repousse ce souvenir maudit! Par pitié pour nous deux, livre-toi tout entier à l'amour qui nous possède! Le passé est le passé! Pourquoi veux-tu le revivre, puisque tu ne peux pas le détruire! Je suis entre tes bras. Le présent nous appartient. Et cette heure divine, personne ne viendra nous l'arracher!

—Tu as raison, je suis fou. Ah! ma Faustine, sauve-moi de moi-même... L'infini est dans tes yeux. Nous serons heureux là-bas, où tu veux me conduire. Je t'adore... Oui, serre-moi bien sur ta poitrine. Je sens qu'on va m'arracher de tes bras. Mais tu ne veux point, n'est-il pas vrai? Je t'adore...

Il l'étreignait avec passion. Puis, comme lassépar un effort impuissant, ses bras retombèrent inertes. Un pli se creusait sur son front.

—Ah! c'est affreux, Faustine! Je ne peux pas, je ne peux pas! Il y aquelqu'unentre nous deux! Et quand je te serre sur mon cœur, il me semble que je suis loin de toi!

Elle voulait le ressaisir, le dominer à nouveau; il était debout maintenant, et des sanglots le secouaient.

—C'est épouvantable! dit-il désespérément. Je sais que je t'aime et je crois que je ne t'aime plus! Je te désire avec toutes les forces de mon être, et je m'imagine que tu me fais horreur! Tu possèdes mon cœur, et mon instinct te repousse! Protège-moi, sauve-moi!Il fautque je t'aime! Je me prosterne à tes genoux. Délivre-moi de cette obsession qui m'épouvante. Éloigne ce spectre qui se dresse devant mes yeux, quand je veux te saisir et t'enlacer... Tu vois, j'ouvre les bras, pour bien te sentir sur mon cœur, pour bien me prouver que tu m'appartiens et que nous ne serons séparés jamais, jamais...

Il disait cela et il s'éloignait d'elle; il ouvrait les bras pour la prendre, et il marchait à reculons pour la fuir. Faustine ne luttait plus. Elle se tenait debout, la tête inclinée, le suivant de ses yeux fixes,emplis de douleur et d'effroi. Elle était sans force contre cet implacable souvenir qui obsédait le cerveau du malheureux. Elle ne pouvait plus rien, rien. Le délire de Jacques revenait, ce délire aigu qui l'avait secoué quelques heures auparavant.

—Non, non. C'est impossible. Je t'aime et je te déteste, je te désire et je te fuis! Je ne peux pas vivre sans toi et je ne peux pas vivre avec toi! Qu'est-ce que nous allons devenir, mon Dieu? Si tu savais comme je souffre! Tu ne me dis rien aussi, tu ne me défends pas contre moi-même... Tu ne vois donc pas qu'il y a un abîme qu'on a creusé entre nous, et que je n'ai plus la force de le franchir pour courir à toi!

—Adieu, dit-elle d'une voix sourde.

—Faustine!

—Va-t'en! Si j'ai perdu ton père, tu as immolé mon bonheur. Nous sommes quittes! J'oubliais les miens tombés dans la tourmente, pour t'aimer, toi, le fils de ceux qui les ont massacrés! Chez moi, l'amour avait tué le souvenir; et chez toi, c'est le souvenir qui a tué l'amour. Va-t'en!

—Faustine!...

Il voulut s'élancer vers elle, mais elle le chassa d'un geste tragique et souverain. Il s'en allait, toujours à reculons, la regardant, ébloui par les yeuxde la jeune femme, ces yeux pers où brillaient la colère et le désespoir.

Elle était seule maintenant, très calme en apparence. Elle s'étendit sur la chaise longue, les bras croisés; et désespérément elle se rejeta dans la pensée de la mort. Fini, fini, c'était fini! Il ne l'aimerait plus. Fini! Elle n'avait plus rien dans la vie! Qu'est-ce qui l'attachait encore à l'existence? Froidement, subissant l'impulsion de sa volonté réfléchie, elle prit le couteau sur la table, et se frappa en pleine poitrine.

Penché sur le lit où était couchée Mmede Guessaint, le docteur Grandier l'examinait avec attention. Derrière lui, Nelly attendait. Elle savait déjà que son amie ne courait aucun danger.

—Chut! dit tout bas le docteur, elle dort maintenant.

Il ordonna tout bas à la femme de chambre de s'asseoir et de garder le plus profond silence. Puis, faisant signe à MmePercier de le suivre, il l'emmena dans le boudoir attenant à la chambre à coucher. Quand ils furent seuls, Nelly eut une crise de larmes.

—Pleurez, pleurez, dit tranquillement M. Grandier, ça vous fera du bien.

—Vous ne voulez donc me donner aucun détail?

—Je vous donnerai tous les détails que vous désirerez.

—Enfin!

Et la jolie femme essuyait avec sa petite main les pleurs qui brillaient dans ses yeux.

—Asseyez-vous là, chère madame, et causons. Quelle est la vérité? C'est que Mmede Guessaint s'est poignardée. Supposez un instant qu'au lieu d'entrer chez votre amie dix minutes après le... après l'accident, la femme de chambre vous ait précédée? Cette fille aurait poussé les hauts cris; elle eût ameuté tout l'hôtel, et demain, trois ou quatre gazettes bien informées auraient publié unécho de Paristrès perfide. Au contraire, une bonne chance veut que vous arriviez chez Mmede Guessaint. Vous la croyez morte, vous arrachez de la plaie ce petit couteau espagnol, et vous m'envoyez chercher tout de suite. Voilà le drame reconstitué dans tous ses détails, n'est-il pas vrai?

—Mais la santé de Faustine, docteur? Mais sa vie!

—Je vous ai déjà dit que dans trois semaines elle serait sur pied.

—Trois semaines?

—Mon Dieu, oui. Elle a voulu se tuer; elle s'est manquée, voilà tout. Cela se voit très souvent.

—Vous êtes exaspérant! Vous discutez les choses les plus effroyables avec un calme d'anatomiste.

Le docteur Grandier souriait doucement. Il prit la main de Nelly avec cette exquise galanterie des vieillards chez qui le cœur est resté jeune.

—Ma chère enfant, reprit-il, vous savez combien j'aime Faustine. Elle était malade depuis quelque temps; malade moralement. Vous et moi sommes ses meilleurs amis. Nous savons ce que nous savons, et ni l'un ni l'autre nous ne voudrions effleurer certains sujets. Mmede Guessaint a éprouvé une commotion violente. Le dénouement s'est produit, et un dénouement heureux, puisqu'elle ne court aucun danger, puisque personne dans sa maison ne se doute de rien. Tout le monde croit à un accident. Si je me taisais tout à l'heure devant la femme de chambre, c'est que le mot suicide ne doit pas être prononcé.

—Se tuer! Faustine!

—Hé oui! vous n'y comprenez rien. Cette femme du monde, élégante, fine et distinguée, se plantant un couteau dans la poitrine, comme une héroïne de drame au cinquième acte!... Chère madame, ce sont des faits qui se produisent tous les jours. La petite modiste et la grande dame sentent de même et vont droit à la même conclusion.Le suicide est un acte désespéré conçu par la raison, mais exécuté par la folie, pas autre chose.

—Par la raison, docteur!

—Certainement. Dans une extrême souffrance, il est naturel de prendre une résolution extrême.

—Mais comment est-elle encore vivante? Vous avez examiné la lame de ce couteau. Elle est aiguë et tranchante. Vous avez remarqué que le coup avait été appliqué avec une grande vigueur. Faustine s'est frappée au sein gauche. Non seulement cette arme dangereuse n'a point touché le cœur, mais encore vous me dites que Faustine sera guérie dans trois semaines?

—C'est bien simple, allez. La lame s'est enfoncée à travers l'épaisseur du sein; le manche l'a arrêtée. La pointe a heurté la sixième côte, où elle a dévié. Quand vous avez arraché le couteau de la plaie, vous avez remarqué que l'hémorragie était peu considérable. C'est qu'aucune artère n'était coupée; l'écoulement sanguin se faisait par nappe. Lorsque je suis arrivé, la respiration se rétablissait déjà. Il m'a été facile de constater que la plaie ne pénétrait pas jusqu'aux poumons. Je lui ai fait un pansement occlusif; de la ouate phéniquée recouverte d'une bande enhuit-de-chiffre, et tout a été dit. C'est l'enfance de l'art. Je lui ai donnéune potion de chloral pour l'endormir. Déjà demain, elle sera plus calme.

—N'importe. Je vais passer la nuit auprès d'elle.

—C'est complètement inutile. Faites-vous dresser un lit dans le boudoir, si vous voulez; mais ne veillez pas. Adieu, chère madame, et n'oubliez pas qu'avant tout, (il appuyait sur ces deux mots), il faut que notre amie reste très calme.

La convalescence de Mmede Guessaint suivit un cours très régulier. Pourquoi avait-elle voulu se tuer? MmePercier pouvait le soupçonner; il ne lui convenait pas de provoquer sur un pareil sujet une confidence qu'on ne lui faisait point. Avant tout, elle désirait que son amie ignorât la très grave maladie qui menaçait la vie de Jacques Rosny. Quatre jours après le suicide manqué de Faustine, la jeune femme avait lu dans un journal que le sculpteur était atteint d'une fièvre cérébrale. On racontait, dans un écho de Paris très circonstancié, que l'auteur duVercingétorixallait peut-être mourir. Il suffisait à Nelly de rapprocher le désespoir de Faustine et la maladie de Jacques pour deviner qu'un drame violent se jouait entre ces deux êtres. Mais lequel? Elle observait son amie, elle l'étudiait. Pas un mot ne trahissait la vérité.Mmede Guessaint, toujours hautaine, mais triste et résignée, parlait de tout, excepté de son accès de désespoir. Elle disait: «Quand je serai guérie, je ferai telle chose; quand je n'aurai plus la fièvre, je me lèverai.» Elle ne prononçait pas le mot de «blessure», comme si elle avait honte de cet accès de folie.

Une nuit, ne dormant pas, elle repassait un à un, dans son esprit, tous les événements qui s'étaient succédé depuis six mois. Il s'opérait un travail psychologique très curieux chez cette fine créature. Il lui semblait qu'ayant été fort malade, elle commençait seulement à guérir. Elle s'étudiait et ne se comprenait pas; car lorsqu'elle regardait en elle même, il lui semblait découvrir une autre femme qu'elle ne connaissait plus. Faustine pensait à Jacques comme on pense à un être qui est très loin de vous, qu'on n'a pas vu depuis longtemps, et dont le souvenir est à la fois cruel et délicieux. A la lueur tremblante de la veilleuse, elle évoquait le visage de l'artiste, son front large et intelligent, ses yeux bleu sombre où flambait l'éclatante flamme du génie. Comme elle l'avait aimé! Et de ce véritable amour qui venait de la pensée réfléchie, d'une tendresse librement échangée, et non pas d'un vulgaire délire des sens. Elle s'était donnée à lui, violanttoutes ses pudeurs de femme hautaine et pure; elle s'était donnée à lui, et voilà que, maintenant, il lui apparaissait comme un étranger! C'était donc cela, l'amour! Une surexcitation nerveuse du cerveau qui ne laissait après elle qu'une douloureuse amertume! Elle l'avait adoré pourtant! Elle l'avait adoré, et rien ne restait de ce délire passager, rien qu'une tendresse émue, faite de désenchantement et de regret, car elle était une honnête femme, créée pour les amours permises qui ont le droit de se montrer en plein soleil, et elle éprouvait une instinctive répulsion pour le demi-jour banal des tendresses défendues. Elle s'analysait parfaitement; elle avait voulu se tuer, non parce qu'elle perdait l'amour de Jacques, mais parce qu'elle se sentait avilie et souillée, et que rien désormais ne pouvait laver la tache de sa chasteté perdue. Ce suicide mélodramatique n'était que la dernière convulsion de son amour: et il lui semblait que sa passion d'autrefois s'échappait lentement de son cœur comme le sang qui coulait goutte à goutte de sa blessure!

Jacques Rosny ne connut jamais cette tentative de suicide. Après la scène violente où il criait à la jeune femme son adieu désespéré, il rentrait chez lui comme un fou. Françoise le trouvait exalté, fiévreux;et, le lendemain, une fièvre cérébrale se déclarait. La vaillante créature était prête à lutter, comme toujours. Pas un instant elle ne voulut le quitter, le disputant à la mort qui s'accrochait après lui. La maladie suivit d'ailleurs son cours naturel, sans complications. Dès le début, le jeune homme fut pris d'un délire acharné, furieux. Il se dressait sur son lit, comme pour chasser au loin une image obsédante; il s'écriait, en tordant ses mains: «Elle est là... Je ne veux pas la voir... Je ne l'aime plus... je ne l'aime plus!» Et puis il retombait dans les divagations de son cerveau affolé. Vers la fin de la seconde quinzaine, il se produisit une sorte d'accalmie; mais Jacques ne retrouva toujours pas sa raison. Elle ne revint que le dix-neuvième jour; et, dès lors, ce ne fut plus qu'une affaire de temps. Peu à peu, les forces reparurent, et la convalescence s'opéra d'une façon très naturelle; la jeunesse est si puissante, elle possède tant de forces! Sitôt qu'il put sortir, le docteur Grandier l'envoya à la campagne. Il n'avait pas besoin de l'interroger. L'illustre médecin savait parfaitement à quoi s'en tenir sur son état d'âme.

Avec la finesse attendrie des vieillards que l'âge n'a point rendus égoïstes, il pouvait prononcer sur Jacques et sur Faustine un diagnostic très exact. Ilconnaissait la maladie passionnelle de ces deux êtres aussi exactement qu'il eût noté les degrés d'une fièvre typhoïde. Chez l'un et chez l'autre, l'amour était mort, tué de la même façon, et par des causes identiques. Faustine et Jacques, jetés dans un drame violent, avaient dépensé dans la lutte toutes leurs forces nerveuses. Lancés contre un obstacle invincible, ils s'y étaient brisés, et retombaient meurtris et sanglants. Alors, chez le jeune homme comme chez la jeune femme, la réaction commençait: tous les deux cessaient d'aimer parce que tous les deux avaient épuisé la somme de résistance qu'ils possédaient. Ils avaient trop souffert l'un et l'autre; le bonheur qu'ils goûtaient dans leurs tendresses partagées n'était plus en proportion exacte avec la douleur qu'elles leur faisaient éprouver.

Ces deux êtres, qui s'étaient adorés jusqu'à vouloir mourir, recommencèrent peu à peu leur existence d'autrefois avec la même sérénité. Ils se revirent pour la première fois chez M. Grandier. Le savant réunissait quelques amis à dîner; et, brusquement, Jacques se trouva en face de Faustine. Ils devinrent fort pâles; après un court silence, il alla droit vers la jeune femme et lui tendit la main. Elle le regardait de ses yeux doux et fiers, où luisait une pensée calme.

—Toujours amis? murmura-t-elle.

—Toujours!

Et ils parlèrent de choses indifférentes.

M. Grandier ne les perdait pas de vue. Il souriait finement.

—Heureusement que la sixième côte est bien placée! murmura-t-il.

Il y eut un court silence.

—Jacques, reprit-il à haute voix, qu'est-ce que vous faites pour le prochain Salon?

—UnePhèdre, docteur!

—«Une Phèdre mourant d'amour?» Cela manque de réalité, mon ami. On ne meurt d'amour que dans les romans...

Il aurait pu ajouter que ce n'est aussi que dans les romans que les dénouements existent. Dans la vie, rien ne finit, parce que tout recommence.

Benfeld (Alsace).Avril-novembre 1885.

Paris.—Typ. G. Chamerot, 19, rue des Saints-Pères.—18634.


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